Sécurité alimentaire et agrostratégies

Le gouvernement français se défausse sur l’interdiction du dioxyde de titane (E171)

Bruno Lemaire
Le ministre de l’économie Bruno Lemaire a annoncé ce 8 janvier, contre toute attente, son intention de ne pas interdire l’additif alimentaire E171 plus communément connu sou le nom de dioxyde de titane. La décision est reportée à plus tard, quand les preuves scientifiques seront réunies de la dangerosité de ce nano produit largement utilisé dans l’alimentation. En attendant, le ministre se défausse sur les industriels en leur proposant de ne pas utiliser cet additif « s’ils ont des doutes ». Une nouvelle illustration du désengagement de l’État face à la pression des lobbies industriels alors que de graves impératifs de santé publique sont en jeu.
 
L’additif E171, composé de nanoparticules de dioxyde de titane, ne sera pas suspendu, dans l’immédiat, en France. C’est ce qu’a décidé le ministre de l’économie Bruno Lemaire. La loi Egalim, issue des États généraux de l’alimentation, qui a été adoptée en novembre 2018, prévoyait sa suspension en raison des risques sanitaires que font courir ce produit. Mais cette disposition ne pouvait entrer en vigueur qu’après la prise d’un arrêté ministériel. C’est celui-ci que Bruno Lemaire a déclaré refuser de signer, renvoyant au résultat de nouvelles expertises scientifiques, qui ne seront pas réalisées avant plusieurs mois. Un répit généreusement accordé par le gouvernement français aux industriels qui utilisent très largement cet additif suspecté de présenter un risque cancérigène.
 

Une omniprésence sujette à caution

Présent dans l’alimentation sous forme nanoparticulaire à travers l’appellation E171, le dioxyde de titane est couramment utilisé comme pigment pour apporter un aspect blanc vif et lisse aux pâtisseries ou aux confiseries ou pour opacifier les yaourts ou encore les crèmes glacées, les tablettes de chocolat …
Alimentation, cosmétiques, médicaments… Comme le rappelait le magazine Que Choisir en février dernier dans une grande enquête sur les nanoparticules, ces composés d’une taille inférieure à 100 nanomètres sont omniprésents dans notre quotidien, malgré des doutes sur leur innocuité. En effet, leur petite taille favorise leur pénétration dans l’organisme et le franchissement des barrières biologiques (des poumons et intestins vers le sang, du sang vers le cerveau). Leur surface importante de contact avec l’extérieur et la réactivité qui les caractérise renforcent ce potentiel toxique.

LIRE DANS UP’ : Bonbons et gâteaux fourrés aux nanoparticules : danger ?

Multiplication des doutes

En 2006, le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a classé le dioxyde de titane comme « potentiellement cancérigène ». Il faudra attendre 2017 pour que l’Agence Européenne des produits chimiques (ECHA) statue sur un classement de la substance comme cancérigène de catégorie 2 et que l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) publie une étude sur les effets précurseurs de cancérogenèse de l’E171.
 
Pour rappel, les députés de la commission du développement durable de l’Assemblée Nationale ont adopté le 23 mars 2018 un amendement concernant le dioxyde de titane (E171) qui stipule que l’importation et la mise sur le marché « à titre gratuit ou onéreux » de tout denrée alimentaire contenant l’additif aux propriétés blanchissantes et opacifiantes serait suspendue à compter du 1er juin 2018 et ce, jusqu’à la publication de l’avis de l’Anses qui se fait toujours attendre.
Cette requête fait suite à l’étude de l’INRA de l’année dernière révélant une altération de la réponse immunitaire intestinale et a conclu que l’exposition chronique à l’E171 favorisait la croissance de lésions précancéreuses chez le rat. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) rappelle aussi sur son site internet qu’une étude menée en 2017 "montre que l’exposition chronique de rats au dioxyde de titane (additif E171, partiellement nanométrique) par voie orale serait susceptible d’entraîner des lésions colorectales précancéreuses".
En ce qui concerne la nocivité pour l’homme, si elle fait actuellement l’objet de nombreuses recherches, la tâche semble ardue car le mécanisme d’action de ces minuscules particules s’avère complexe à étudier.
Déjà en 2010 l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (AFSSET) recommandait de limiter l'exposition du public aux produits contenant des nanoparticules de dioxyde de titane dans un rapport sur les risques liés aux nanomatériaux, en invoquant le principe de précaution.
En février 2018, les autorités françaises ont demandé à la Commission européenne de suspendre l’utilisation du dioxyde de titane comme additif alimentaire et a souhaité que l’E171 soit réévalué en urgence. Ces réévaluations sont en cours et ne seront pas abouties avant au moins six mois. C’est cette attente qui aurait motivé la non-décision du ministre de l’économie.
 
Selon le magazine Que choisir, malgré l’accumulation de tous ces doutes, les nanoparticules se sont immiscées dans nombre de recettes industrielles. Plus de 400 000 tonnes de nanomatériaux ont été introduites dans divers produits manufacturés en France rien qu’en 2016. Des tests ont ainsi révélé la présence de ce colorant sous forme de nanoparticules dans des produits alimentaires de toute sorte : gâteaux, bonbons, chewing-gum, poudres pour capuccino, épices et soupes déshydratées. Mais aussi dans des cosmétiques (dentifrice, crème solaire…). Et enfin dans des médicaments courants, tels que le Dafalgan (1 g comprimé pelliculés) ou le Doliprane (500 mg gélule), l’Efferalgan, le Spasfon, le Nurofen, ou encore l’Euphytose et l’Ibuprofène, … qui sont loin d’être des cas isolés. Car les chiffres obtenus en consultant la base de données recensant les médicaments mis sur le marché en France sont vertigineux : plus de 4 000 médicaments contiennent le colorant E171 !
 

Risques sanitaires graves

Une des questions majeures soulevées par l’augmentation de la production et de l’utilisation des nanoparticules concerne le risque sanitaire que pourrait engendrer l’exposition croissante, répétée et continue de la population à ces composés chimiques. Inhalées, ingérées ou encore traversant les plans cutanés, les nanoparticules peuvent emprunter le flux sanguin et atteindre l’ensemble des organes pour s’y accumuler.
 
Plusieurs effets des nanoparticules sur le cerveau ont déjà pu être observés par différentes équipes de recherche à travers le monde. Dans un premier temps, des études ont montré qu’elles peuvent endommager la barrière hématoencéphalique (barrière protectrice du cerveau), ce qui pourrait avoir pour conséquence de la rendre plus perméable à d’autres produits potentiellement neurotoxiques.
 
Des atteintes des fonctions cérébrales ont également été rapportées chez l’animal : les nanoparticules provoquent chez le rat des déficits de l’apprentissage (nanoparticules de cuivre) et perturbent les mécanismes neuronaux mis en jeu dans la mémoire (nanoparticules de zinc et de titane). Induisant elles aussi une perturbation du fonctionnement de la barrière hématoencéphalique, les nanoparticules d’argent entraînent une dégénérescence des cellules nerveuses. Enfin, les nanoparticules de dioxyde de titane et d’oxyde de zinc peuvent déclencher dans les cellules nerveuses la production de radicaux libres (appelé stress oxydatif) capables d’induire une mort neuronale et des lésions cérébrales.
 
En outre, il est important de mentionner que chez la souris, l’exposition maternelle à certaines nanoparticules (notamment de dioxyde de titane) au cours de la gestation affecte le développement normal des fœtus jusqu’à induire des malformations de leur cerveau, montrant ainsi l’existence d’une transmission materno-fœtale de ces particules malgré la barrière placentaire.

LIRE DANS UP’ : Les nanoparticules présentent un risque sérieux pour le cerveau

 

Le principe de précaution, c’est pour les autres

Le dioxyde de titane est un suspect de choix en matière de santé publique. Le principe de précaution aurait dû inciter l’État à prendre une décision claire et définitive. En ne le faisant pas, l’État se défausse sur les industriels en leur demandant de renoncer à ce produit s’ils ont des doutes. « Dans le doute, c’est aux industriels de s’abstenir », a expliqué le ministre sur le plateau de l’émission C à vous sur France 5 mercredi. Une interprétation du principe de précaution qui fait hurler les associations et les ONG : « Non : dans le doute, pour la sécurité sanitaire, c’est son devoir, en tant que ministre d’État, d’agir sans attendre afin de protéger ces concitoyens et donc de signer cet arrêté de suspension » déclare dans un communiqué le directeur de l’ONG Générations futures. France nature environnement écrit dans le même sens : « L’intervention de M. Le Maire nous inquiète car il décharge le gouvernement de ses responsabilités en termes de santé publique ».
 
Encore une fois, le gouvernement botte en touche et choisit parmi les urgences, celle de temporiser. Il semble aussi céder aux industriels et reculer sur les questions de santé publique comme sur celle d’environnement ou de climat. Le ministre actuel de l’écologie François de Rugy n’a suscité qu’une piètre résistance aux demandes pressantes de son collègue de l’économie : que valent des doutes sur la santé publique face à un marché de 6.5 millions de tonnes que représente de dioxyde de titane et aux besoins de l’industrie alimentaire de proposer des produits toujours plus attrayants même si ce sont des poisons ? C’est ce genre de situation et l’incapacité de s’imposer fermement qui avaient mené Nicolas Hulot à la démission. Force est de constater que, pour l’actuel gouvernement français, les questions environnementales ou de sécurité alimentaire ne semblent pas prioritaires. Il est vrai qu’il a d’autres préoccupations en ce moment…
 
 

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