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La littérature numérique est-elle un danger pour LA littérature ?

litteraturenumeriqueA l'occasion de la sortie du dernier livre de Russel Banks, « Lointain souvenir de la peau », il nous a semblé intéressant d'aborder le thème de la littérature numérique. En effet, lors de l'interview que Banks a donnée au magazine Lire le 10 avril dernier, il annonce qu' : « Internet peut nous entraîner dans la mauvaise direction ». A partir de cet échange (extrait), nous souhaitons ainsi ouvrir le champ au numérique dans sa globalité. Qu'est la littérature numérique ?

Fable dérangeante sur les errements de notre époque, entre addiction à la pornographie et confusion identitaire, "Lointain Souvenir de la peau" (Edition Actes Sud) est à ranger parmi les plus beaux livres du romancier. Au sommet de son art, Russell Banks signe le premier grand roman de la sexualité à l'âge numérique. Surtout, avec ce portrait de jeune en perdition, l'auteur d'"American Darling" éclaire comme jamais les angoisses d'une nation en crise, cette Amérique des laissés-pour-compte dont il reste le meilleur des porte-parole. Rencontre avec un écrivain aux opinions tranchées et à l'humour toujours vivace.

« Au coeur du roman figure la question du corps humain et de sa représentation, notamment sur Internet. "Internet est le serpent, et la pornographie le fruit défendu", écrivez-vous. L'âge numérique incarne-t-il une menace?

lointainsouvenirC'est une métaphore imaginée par le Kid, après avoir lu la Genèse. Mais dans la Bible, le serpent n'est pas mauvais en soi, c'est la connaissance du Bien et du Mal qui l'est. Par contre, il peut mal nous guider. Et il en est de même pour Internet : c'est un outil qui peut nous entraîner dans la mauvaise direction, nous détourner de la réalité de notre existence. En particulier vis-à-vis de notre relation à l'autre. Si on élimine la relation physique, tangible, de peau à peau, entre les individus, vous supprimez une bonne part de ce qui fait notre humanité. Je pense que c'est là le danger de la communication digitalisée. C'est encore plus vrai pour ce qui concerne notre vie érotique, réduite ici à quelques pixels sur un écran. Plus on dépend d'Internet dans sa relation érotique au monde, plus celle-ci perd de sa signification. C'est frappant d'ailleurs de voir le spectre des gens concernés par ce problème, des jeunes adolescents aux puissants de ce monde, qui persistent à envoyer des photos de leurs pénis sur Facebook !

Parlant de Facebook, un des thèmes majeurs du livre tourne justement autour de l'identité. Vous estimez qu'elle est mise à mal par notre époque?

Je le crois, oui. Nous voyons de plus en plus se développer une forme d'identité "écrasée", en deux dimensions, comme celle qu'on pourrait découvrir sur un écran. Je me demande d'ailleurs ce que va donner une génération entière élevée dans l'usage et la réception d'informations de l'ère numérique et des réseaux sociaux. C'est par ces informations qu'on crée son identité, tout au long de son existence, qu'elles soient intellectuelles, sensorielles ou émotionnelles. Si celles-ci se voient réduites à leur simple expression numérique, alors je crains que la conscience qu'on a de soi-même ne soit également réduite à une forme très basique, très rudimentaire. C'est le meilleur moyen d'avoir des gens faciles à contrôler, politiquement ou socialement. » (Source : Julien Bisson – Lire – 10 avril 2012)

Cet extrait de l'interview amène la question : en quoi l'âge numérique incarne-t-il une menace ?

Mais attention à ne pas confondre littérature numérisée et littérature numérique. Comment les nouvelles technologies impactent-elles la création littéraire. Et, à l'inverse, comment la littérature numérique, telle qu'elle s'élabore aujourd'hui de façon très expérimentale, peut-elle influer sur l'innovation technologique.

ipad2Les analystes annoncent l'envolée prochaine du livre digital grâce à l'arrivée de l'iPad 2, notamment, et d'autres supports innovants. Il semble que les éditeurs comme les auteurs subissent désormais l'injonction d'écrire et de produire des livres numériques pour un marché qui dicte ses formats. Sous l'effet de cette injonction, une offre apparaît sur de multiples canaux de distribution et pour divers supports, mais il s'agit en fait d'une littérature numérisée et non d'une littérature numérique à proprement parler. Cette dernière pointe pourtant discrètement, sous la forme d'une littérature qui se situe très en amont en terme d'innovations artistique et formelle, et qui s'émancipe des formats imposés.

Cette littérature existe depuis les années 1950, mais elle a pris son envol dans les années 1980-1990. Bien que nativement numérique, elle n'a bien sûr pas émergé dans un espace culturel vide : elle s'inscrit souvent dans les traditions des avant-gardes qui ont déjà essayé de transgresser le cadre fixe de la page papier par des dispositifs hypertextuels ou aléatoires.

queneauAinsi, les auteurs de l'OuLiPo avaient, dès les années 1960, découpé les poèmes en lamelles pour démontrer l'importance du hasard dans le processus créateur. L'exemple le plus connu est sans doute "Cent mille milliards de poèmes" de Raymond Queneau, œuvre de poésie combinatoire publiée en 1961. Assez logiquement certains auteurs de l'OuLiPo ont été parmi les premiers à s'intéresser aux ordinateurs comme générateurs automatiques de textes poétiques. Rien d'étonnant à ce qu'il existe une version numérique assez simple des "Cent mille milliards de poèmes", où les lamelles ne sont plus à feuilleter mais à choisir directement sur l'écran ; lorsque le lecteur a opéré tous ses choix, il peut générer automatiquement l'un des sonnets des cent mille milliards de poèmes.

Du côté de la narration, les premières expériences littéraires sur support numérique se sont souvent inspirées de la tradition du Nouveau Roman. Au XXe siècle, suite aux révolutions spectaculaires en mathématiques et en sciences, mais suite aussi aux catastrophes politiques et humaines des deux guerres mondiales, la réalité semble progressivement échapper aux structures temporelles et causales rassurantes du roman traditionnel, et se déploie dans un tissu complexe de finalités, chaos dans lequel auteurs et lecteurs doivent désormais trouver leur propre chemin. L'hypertexte apparaît alors à certains comme l'outil rêvé pour créer et donner à lire ce tissu non séquentiel et chaotique.

joyceAinsi, l'œuvre Twelve blue de Mickael Joyce (1996) :Il s'agit d'une hyperfiction, ou roman hypertextuel. L'auteur invite le lecteur à travers un message qui apparaît sur l'écran : « Follow me before the choices disappear » (Suivez-moi avant que les choix ne disparaissent). En cliquant sur des liens hypertextes, le lecteur suit les chemins et opère ses choix.

Avec ce roman, on plonge dans l'histoire d'une perte de chemin avec, au bord de la route, toujours plus de bifurcations et des âmes en peine qui essaient de retrouver le passé ou au contraire de s'extirper de leur mémoire douloureuse.

Aujourd'hui, les paradigmes de la machine poétique et de l'hypertexte-fragmentation existent toujours en littérature numérique, mais l'arrivée du multimédia l'a fait évolué vers de nouvelles formes.

Vers quelles formes d'écritures allons-nous ?

- L'animation textuelle :

Les lettres et les mots se mettent en mouvement, et ce mouvement entre dans une relation plus ou moins signifiante avec le sens du texte. Dans certains cas, le mouvement illustre, imite ou renforce le sens du texte.

alisoncliffordExemple : The Sweet Old Etcetera d'Alison Clifford. L'auteur part d'un poème de E.E Cummings pour créer un paysage imaginaire. Au départ, le paysage est désert, mais grâce à une interaction progressive, le poème jaillit du sol et des lettres individuelles deviennent les protagonistes de chaque récit-poème. Le paysage et ses composantes apparaissent peu à peu à travers des jeux typographiques interactifs en lien avec les vers du poème : arbre dont les branches sont en mouvement, feuilles qui voltigent délicatement, ciel qui change de couleurs, sauterelle qui sautille...

davidjhaveDans d'autres cas, le mouvement n'imite pas – ou pas seulement –, mais ouvre le sens du texte vers de nouvelles significations. Ce sont des métaphores animées. Par exemple, Softies de David Jhave Johnston : certes, cette figure n'est pas fondamentalement nouvelle et l'animation textuelle existait déjà dans l'art vidéo et au cinéma avant de trouver son expression dans la littérature numérique.

Mais la nouveauté seule n'est pas un critère suffisant pour évaluer aujourd'hui la littérature numérique, et l'animation dans la littérature numérique est différente par nature parce que programmée.

- Le programme :

Le programme agit sur l'écran, même si le lecteur ne vit pas directement son action. D'ailleurs, le programme n'est pas forcément exécuté de la même façon sur chaque ordinateur, ce qui rend cette littérature foncièrement fragile. Certaines animations créées dans les années 1980, et qui duraient alors une vingtaine de minutes, passent aujourd'hui sur l'écran en quelques secondes. Elles deviennent ainsi presqu'illisibles, ce qui constitue un enjeu de taille pour la préservation mais aussi un défi pour les auteurs qui font du caractère éphémère de leurs œuvres un principe esthétique fondamental.

alexandrasaemmerParfois, ces œuvres sont conçues pour se décomposer lentement sur l'écran, et c'est cette vulnérabilité qu'est expérimentée dans certaines créations, comme par exemple dans Tramway, d'Alexandra Saemmer, conçue pour la revue canadienne Bleu orange.

« J'espère que les souvenirs douloureux qui sont contenus dans les phrases et les mots animés vont passer très rapidement sur l'écran dans quelques années, si rapidement qu'on peut parler en effet d'un devenir illisible ", explique l'auteure. 

D'autres auteurs inscrivent leurs créations dans le flux éphémère de l'information sur le web. Par exemple, Gregory Chatonsky avec Sodome@home : cette création juxtapose au sous-titrage du film de Pasolini, Salò ou les 120 journées de Sodome, des images puisées sur le site Flickr à partir de certains mots-clés. Le lecteur ne pourra évidemment jamais découvrir les mêmes associations lorsqu'il reviendra sur l'œuvre, parce que la base de Flickr est constamment réactualisée par les internautes. Les combinaisons sont parfois insolites et suscitent les interrogations du lecteur.

- L'interactivité :

Le texte devient manipulable sur l'écran. On peut cliquer dessus – expérience communément partagée par tous sur Internet – mais on peut aussi déplacer des lettres ou des mots, insérer soi-même des contenus. Se créent alors des relations signifiantes entre le texte manipulable, le texte généré par le geste de manipulation et le geste de manipulation lui-même.

sergebouchardonExemple d'œuvre entièrement fondée sur une figure de manipulation non conventionnelle, Déprise de Serge BouchardonDéprise est une création sur les notions de prise de contrôle. Quand a-t-on l'impression d'être en situation de prise ou de perte de prise dans la vie ? Six scènes, déclinées en autant de chapitres, racontent l'histoire d'un personnage en pleine déprise. Parallèlement, ce jeu de prise et de déprise permet de mettre en scène la situation du lecteur d'une œuvre interactive.

Au sixième chapitre, il est temps pour le lecteur de reprendre le contrôle et il est invité à inscrire son propre texte dans une case : mais ce qui apparaît sur l'écran ne correspond pas à ce qu'il tape sur son clavier, l'interface n'obéit plus. C'est une perte de prise, très déroutante pour le lecteur.

La littérature numérique a donc parfois un caractère impertinent, résistant. Loin d'inviter le lecteur à un jeu frivole avec les mots ou les images, l'interface le renvoie à ses réflexes, à ses attentes, aux conventions du monde numérique et questionne ceux-ci.

- Le multimédia :

reinerUne bonne partie de la littérature numérique est fondée sur une fusion entre texte, son, images fixes et images animées. Cette caractéristique rapproche cette littérature des arts plastiques, à l'image de In the white darkness de Reiner Strasser.

Avec une grande finesse, Reiner Strasser a observé pendant plusieurs semaines des malades d'Alzheimer dans un hôpital ; à partir de ses observations, il a composé un poème visuel interactif qui fait éprouver au lecteur-interacteur la défragmentation de la mémoire, la lenteur, le désespoir de la décohérence, mais aussi la douceur des derniers souvenirs.

L'accès à la littérature numérique

Ces productions littéraires sont très belles, souvent étonnantes, mais sont distribuées dans des circuits confidentiels. Pour y accéder, on peut consulter quelques anthologies disponibles sur Internet. Il existe des bases de données de littérature numérique francophone, comme par exemple celle mise au point par le groupe de recherche NT2 (Université du Québec à Montréal) qui a réalisé un important travail d'indexation de plus de 3500 œuvres dans un Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques.

bibliothequenumeriqueCes bases de données donnent accès à une sélection d'œuvres et s'inscrivent dans un processus de canonisation de cette littérature.

Il existe également deux CdRom produits par l'Electronic literature organization qui réunissent des œuvres américaines et européennes.

Les auteurs commencent à se syndiquer et à se faire connaître dans des cercles encore restreints, sans doute parce qu'il s'agit d'une littérature expérimentale, la plupart du temps accessible gratuitement et qui ne s'inscrit dans aucun modèle économique viable.

Ces dernières années, des initiatives ont été lancées par des auteurs eux-mêmes ou par des universitaires pour diffuser ces productions (colloques, présentations, festivals, répertoires...). Ainsi le festival ePoetry qui a eu lieu à Paris en 2007.

Les réseaux sociaux jouent également un rôle important pour promouvoir la littérature numérique. Ils ont récemment fait émerger deux mouvements : littératures qui intègrent des processus de géolocalisation, et aussi littératures qui s'écrivent actuellement sur Facebook, Twitter (on parle déjà de « TweetLiterature ») ou sur des blogs. Ces formes de littérature sont certainement plus populaires.

La France a joué en Europe un rôle important dans le développement de la littérature numérique, notamment grâce au travail effectué à Paris 8, tout en citant d'autres centres européens : l'Allemagne ; l'Espagne, à travers le site Hermeneia ou grâce à une littérature numérique catalane féconde qui décerne chaque année un prix ; le Portugal, où les auteurs ont été pionniers dans l'expérimentation... (Source : L'Atelier français - 2011)

Littérature numérique : une aventure collective

ecriturenumeriqueLe numérique est souvent présenté comme un risque pour la qualité littéraire, voire même pour l'avenir de la culture. Dans une tribune collective publiée dans Le Monde daté d' octobre 2011, censée défendre les intérêts des "gens de lettres", des libraires, des éditeurs et des bibliothécaires, on peut lire qu'"un marché numérique non régulé" entraînerait les "œuvres de l'esprit" sur une "pente glissante". La question est de savoir si les auteurs se reconnaissent dans cette vision selon laquelle le numérique serait dangereux parce qu'il offre un espace de liberté et de création totalement inédit dans l'histoire de la culture à un niveau mondial. Et si ces auteurs ne préfèrent pas, peut-être, la pente glissante à la défense d'intérêts qui, plus que jamais, leur sont étrangers.

Depuis plus de dix ans, Internet est un extraordinaire creuset d'expériences littéraires. Dès les années 1997 et 1998, des sites ont été créés par des écrivains reconnus (Michel Butor, François Bon ou Eric Chevillard, mis quotidiennement à jour), et par de jeunes auteurs qui ont pu mettre à profit cette liberté nouvelle de donner à lire sans intermédiaire pour avancer dans des formes d'écriture que l'édition traditionnelle ne pouvait ou ne voulait plus accueillir.

Car il faut bien le dire : si, en l'espace de quelques années, autant de textes nouveaux ont été mis en ligne, c'est bien parce que nombre d'éditeurs ont renoncé à publier cette littérature vivante, n'obéissant à aucun des impératifs commerciaux qui prévalent désormais dans le monde de l'édition. On dénigre souvent les "blogs", mais pour tout connaisseur de l'Internet littéraire, sachant se repérer dans cet immense réseau, il est évident que c'est désormais là que se jouent le présent et l'avenir de la littérature.

Combien de ces auteurs mettant directement des textes en ligne ont vu leurs manuscrits de qualité refusés par des éditeurs avant tout désireux de faire du chiffre, alors que, on le sait, la plupart des écrivains porteurs d'un style nouveau doivent bien souvent attendre des années avant de trouver leur public ? Ce travail lent et difficile consistant à soutenir des auteurs sur les qualités littéraires de leurs œuvres souvent peu prisées d'un large public, des éditeurs jadis le faisaient, mais la majorité de leurs héritiers ne le font plus, pressés d'investir dans des textes ayant le plus de chances de rencontrer très vite un nombre important de lecteurs.

Qu'on parle alors de l'édition numérique sous ce seul angle : celui de la qualité littéraire, qui ne vit que dans un espace et un temps particuliers. Espace et temps qui sont ceux de l'échange et de la coopération entre auteurs, autrefois proposés par les revues de littérature, dont beaucoup ont disparu ces dernières années d'avoir perdu le soutien financier des éditeurs. Espace et temps d'Internet désormais où le texte n'est pas au service d'enjeux commerciaux parfois énormes (la course aux prix), mais s'articule dans un développement collectif avec d'autres auteurs, autour d'idées neuves, de formes inconnues.

ecriturenumerique2De nouvelles sensibilités littéraires sont en effet apparues grâce à ces échanges qui, dix ans après le lancement des premiers sites Internet, ont conduit à la création de petites structures éditoriales innovantes, publiant sous différents formats que les tablettes numériques rendent aujourd'hui facilement accessibles. Ces expériences-là ne sont plus menées par l'édition traditionnelle, ou si peu, de nombreux éditeurs – pour des raisons de rentabilité – s'étant amputés de cette vie littéraire qui s'exprimait jadis dans les revues, et du même coup de leur avenir en tant qu'éditeur de littérature. De ce côté-là, l'oxygène s'est raréfié, est sur le point de disparaître – ne restent plus que des individus vendant leurs produits vides de toute substance la plupart du temps, jouant à l'écrivain pour un public friand d'une image, sans que se produise autour d'eux, dans une communauté, la curieuse alchimie littéraire, qui est, toujours, même de manière voilée ou secrète, une aventure collective.

L'édition numérique offre cela, cette continuation de la littérature comme aventure collective. Certes, l'écrivain est avant tout engagé dans une activité individuelle, mais en tant qu'auteur il n'existe jamais seul. Il a besoin de confronter ses écrits au regard des autres, sans que prime la dimension commerciale, bien souvent dans un échange de textes, dans un lien critique avec autrui qui fait que son œuvre évolue, se densifie, se métamorphose. (Source : Le Tiers Livre – 2011)