UP' Magazine L'innovation pour défi

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Le smartphone provoquerait des fuites de bande-passante dans notre cerveau

C’est une étude tout ce qu’il y de plus sérieux qui l’affirme : la simple présence d’un smartphone à nos côtés réduirait nos capacités cérébrales, provoquerait une sorte de fuite de la bande passante de nos neurones, en bref, nous rendrait un peu plus stupides.
 
Des chercheurs américains ont publié une étude qui mesure, pour la première fois précisément, l’impact de la présence d’un smartphone à nos côtés. Cet objet du quotidien, devenu rapidement une sorte de prothèse indispensable d’une immense partie des êtres humains vivant sur cette planète, nous rend d’innombrables services, certes, mais ne concourt pas à améliorer notre intelligence. Bien au contraire.
 
La plupart des possesseurs de smartphone en ont fait l’expérience. Ce petit objet nous est indispensable. Nous en sommes mêmes parfaitement accros. Le dernier baromètre 2017 des usages des mobiles indique que 72 % des Français se déclarent dépendants à leur mobile.  Pas une conversation, même la plus enamourée, sans que nous portions un regard furtif sur son écran. Au cas où un sms serait tombé, ou un mail, ou une alerte importante. Les smartphones nous lient de façon quasi-organique à notre vie numérique, sociale, professionnelle, amicale… Le smartphone est devenu au fil des années un objet de dépendance. Mais quelle est son influence sur nos capacités cognitives ? Jusqu’à présent, on tissait des conjectures. Désormais, on sait scientifiquement que le smartphone réduit nos capacités intellectuelles. Même quand il est éteint mais à portée de notre main.
 
Des chercheurs de la McCombs School of Business de l’Université du Texas ont étudié un panel de 800 cobayes soumis à une batterie de tests de concentration. Certains membres du panel étaient autorisés à conserver leur smartphone (toujours éteint) tandis que d’autres acceptaient de laisser leur appareil dans une pièce éloignée.
 
Les résultats sont accablants pour ceux qui conservent leur smartphone près d’eux. Leurs capacités cognitives sont significativement inférieures à ceux qui se sont séparés de leur téléphone. Le phénomène laisse entendre que le smartphone aspire les ressources cognitives disponibles. Même quand il est inactif ou éteint, le seul fait d’avoir à ne pas y penser utilise des ressources cognitives. Pour le professeur Adrian Ward qui dirige cette étude, le smartphone est à l’origine d’une « fuite de cerveau » car il en mobilise constamment les ressources. Le seul fait d’avoir un smartphone à portée de main réduit la capacité à se concentrer et à effectuer des tâches.
 
Les jeunes souffriraient plus de ce handicap. Selon la dernière enquête du Credoc 95 % des 18-24 ans sont équipés d’un smartphone. Les jeunes enfants sont eux aussi concernés. L’experte des addictions, Mandy Saligari, déclarait récemment lors d’une conférence à Londres : « Je dis toujours aux gens : "Lorsque vous donnez à votre enfant une tablette ou un téléphone, c’est comme si vous lui donniez une bouteille de vin ou un gramme de cocaïne" »
 
 
 
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Terrorisme réseaux sociaux

Jeux toxiques entre réseaux sociaux et terrorisme

C‘est malheureusement désormais une habitude. Après chaque attentat, on apprend que les terroristes s’étaient soit rencontrés, soit documentés, soit coordonnés, soit embrigadés par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Après le dernier attentat de Londres, la première ministre britannique Theresa May s’est empressée de désigner les géants du web, quant au Président français, Emmanuel Macron, il demande aux réseaux internet une plus grande fermeté dans le contrôle des comptes qu’ils hébergent. Alors, les réseaux sociaux seraient-ils la cause, le catalyseur voire le complice des terroristes ? La réponse à cette question ne va pas de soi.
 
Réunis il y a quelques jours à Taormina en Italie, les sept plus grands pays de la planète ont appelé à ce que les réseaux sociaux « accroissent significativement leurs efforts contre le contenu terroriste », notamment « en développant les technologies de détection automatique d’incitation à la violence ».  Theresa May appelle à « réguler le cyberespace » tandis que les parlementaires britanniques accusent les réseaux de « laisser faire ». Emmanuel Macron a, pendant sa campagne, exhorté les entreprises de l’Internet à retirer sans délai les contenus de propagande islamiste. L’Allemagne quant à elle, veut frapper les opérateurs au porte-monnaie et menace les réseaux d’énormes amendes s’ils laissent accessibles des contenus illégaux et notamment terroristes.
 
Face à ces accusations, les grandes plateformes numériques se défendent car la situation a changé en quelques années. Il y a encore peu de temps, les géants de l’Internet se drapaient dans le dogme du respect absolu de la liberté d’expression. Un dogme d’autant plus fort chez les anglo-saxons et encore plus dans la communauté des fondateurs historiques d’Internet. Mais, face à la multiplication des événements violents et tragiques, la situation a changé.
 
Les règles des principaux réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou YouTube ont été modifiées. Elles définissent les contenus autorisés et interdisent maintenant très clairement l’apologie ou la propagande terroriste. Après les accusations de Theresa May, le directeur des affaires publiques de Facebook, Simon Milner a tenu, selon Le Monde, à affirmer vouloir que « Facebook soit un environnement hostile aux terroristes ». « Nous retirons le contenu terroriste des plateformes dès que nous en apprenons l’existence » déclare-t-il. Son collègue de Twitter ne dit pas mieux : « Le contenu terroriste n’a pas sa place sur Twitter ».
 
Il est vrai que sous la pression des événements, des opinions et des gouvernements, les réseaux sociaux se sont décidés à prendre des initiatives sérieuses. Twitter a annoncé fin mars avoir suspendu 377 000 comptes incitant au terrorisme pendant le deuxième semestre 2016. Facebook et YouTube ont quant à eux lancé fin 2016 un algorithme capable de détecter et de supprimer automatiquement tous les contenus de propagande islamiste ou d’incitation à la violence. Le réseau de Mark Zuckerberg a aussi annoncé fin mai l’embauche de 3000 « petites mains », espionnes de Facebook, pour venir en renfort humain de la surveillance par les algorithmes.
Les signes d’une reprise en main se multiplient. Plusieurs unités de police de différents États ont mis au point des protocoles d’alerte des réseaux sociaux en cas de contenus illicites. 91 % d’entre elles seraient suivi d’effet.
 
Mais quel est l’impact réel de ces mesures sur le terrorisme ? La surveillance des réseaux ne peut s’opérer qu’a posteriori, quand un contenu illicite est signalé. Mais il est impossible et peu souhaitable qu’une censure a priori soit appliquée. D’autre part, le rôle d’Internet dans la radicalisation n’est pas démontré de façon évidente. Le spécialiste de la question est le chercheur canadien Benjamin Ducol, responsable de la recherche au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), situé à Montréal. Pour lui, « Internet joue un rôle, mais pas toujours prépondérant ».
Interrogé par le journal La Croix, il explique que le risque majeur d’Internet réside dans le fait qu’il permet de rentrer dans une « bulle cognitive » : « Internet vient renforcer les idées que l’on a, car, par l’effet des réseaux sociaux et des algorithmes, il propose automatiquement des contenus liés aux recherches précédentes ou à ses contacts, et exclut toute proposition déviante. Internet peut enfermer les gens dans une manière de penser ».
 
Qu’il soit soutenu ou amplifié par Internet, le processus de radicalisation ne part en tout cas pas de rien, s’accordent les spécialistes. « Derrière tout processus de radicalisation, il existe un terreau fertile qui rend certains individus plus (pré)disposés que d’autres à s’engager sur le chemin de la radicalisation.
Ce terreau fertile est toutefois extrêmement variable d’un individu à un autre, fruit des conditions sociales, familiales, culturelles, relationnelles et psychologiques propres à chacun. », affirme Benjamin Ducol. Il poursuit : « Dans une grande majorité de cas, l’internet opère ainsi comme un catalyseur plus que comme une cause première de l’adhésion à une cause extrémiste. Pour les individus déjà convaincus ou en voie de l’être, le web devient un terrain où peut se développer librement un fantasme identitaire : celui de faire partie d’une cause collective grandiloquente (le djihad, la défense d’une pureté identitaire, etc.) nécessitant un engagement plein et entier. […] Personne ne devient toutefois djihadiste par le seul effet du web et des médias sociaux. Ce que le web produit, c’est cet amalgame monstrueux entre un narratif idéologique fantasmé du monde (le djihadisme, l’extrême droite identitaire, l’ultranationalisme exacerbé, etc.) et des individus souvent vulnérables, naïfs ou prédisposés à croire aux discours auxquels ils s’exposent en ligne. En l’absence de tout recul critique, les individus en viennent à prendre pour argent comptant les arguments et justifications croisés sur internet. »
 
Cause, catalyseur, accélérateur ? la problématique de l’influence des réseaux sociaux sur le terrorisme islamiste ne serait-elle finalement qu’un vrai faux problème ?  Le terroriste ne naît pas des réseaux mais les réseaux lui sont bien utiles pour se développer. À tel point que face à la montée en puissance des mesures de rétorsion mises en place par les grands opérateurs du web contre la propagande islamique, Daech entreprendrait de créer son propre réseau social ! C’est ce que soupçonne Europol qui aurait détecté une plateforme sociale suspecte. Selon l’agence Reuters, certains membres de l’État islamique participeraient activement au développement de ce nouveau réseau qui ferait la nique aux grands réseaux sociaux du monde. La guerre n’est pas finie…
 
 
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Presse Mainichi

La reconversion de la presse écrite en presse fertile

Nous le disons depuis longtemps, le secteur de la presse papier est gravement en crise. Les journaux cherchent par tous les moyens à conserver et séduire leurs lecteurs, à innover parfois coûte que coûte. Un quotidien japonais, le Mainichi cherche à surfer sur les valeurs de l’écologie et propose, dans les kiosques nippons, le premier journal fertile du monde.
 
Le Mainichi n’est pas une gazette locale ; c’est l’un des journaux les plus importants de la presse japonaise. Cinq millions et demi d’exemplaires sont vendus chaque jour. Des chiffres à faire rêver nos quotidiens hexagonaux. Mais ce qui a déclenché la notoriété mondiale de ce journal est une innovation des plus vertes. Le journal est imprimé sur un papier spécial. Une fois lu, le journal peut être planté pour faire pousser des plantes. 
 
L’utilisation d’un papier fertile n’est pas en soi une première. Une société française, Growing Paper, propose ainsi un papier ensemencé de différentes graines. Il suffit de placer le papier dans votre jardin, de le recouvrir de quelques poignées de terre pour voir lever au bout de quelques jours des coquelicots, des salades ou des fleurs multicolores. D’autres fabricants sont sur ce créneau qui propose, avec ce procédé, un recyclage intelligent des déchets : Botanical Paper Works, Green Field Paper Company, Bloomin.
 
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Si le Mainichi se distingue dans cette innovation, c’est par le volume qu’il représente. Des millions d’exemplaires sont ainsi fabriqués avec un papier fertile et une encre spéciale. Les japonais se ruent vers ce nouveau support écolo et s’adonnent à un type de jardinage inédit. Les lecteurs se transforment en passionnés de roses, marguerites et myosotis.
Une belle idée pour compenser l’information souvent bien grise diffusée par nos médias ce printemps-ci.
 
Source : Daily Geek Show
 
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société de l'information

Le journalisme à l'épreuve des faits

Dans un contexte de défiance croissante des autorités comme du public, les médias doivent convaincre de la valeur ajoutée spécifique de leur description de la réalité. C’est le thème du numéro 51 de la publication trimestrielle Quoi de neuf ? de la Fondation Hirondelle qui vient de sortir.
Photo : Vue de la newsroom du Washington Post - Mars 2016 © Getty images
 
Le 24 février 2017, la décision de la Maison Blanche d’interdire l’accès de son point presse à plusieurs médias de référence, marque une défiance jamais atteinte entre les autorités d’un grand pays démocratique et le journalisme institué.
Pour preuve, le Washington Post, mondialement reconnu pour son code de déontologie, (1) a fait partie des exclus. Le coup est d’autant plus rude que la crédibilité des médias traditionnels est également mise en cause par le public. Nous sommes de plus en plus nombreux à appréhender le réel par les réseaux sociaux. Or sur Facebook, tout se ressemble, une information vérifiée, comme un commentaire d’un « ami » ou un message de propagande. Des sites de « réinformation » dont la déontologie n’est pas la priorité y diffusent largement leur vision du monde. Parfois connectés à des intérêts politiques ou diplomatiques, ils appliquent des stratégies numériques élaborées de messages différenciés visant à susciter l’adhésion par l’émotion.
 
Face à cette mise en cause sans précédent de leur raison d’être, les journalistes doivent réagir s’ils ne veulent pas être exclus du champ de la narration du monde.
Dans cette optique, plusieurs options s’offrent à eux : revenir à leurs fondamentaux déontologiques pour produire une information plus fidèle au réel que jamais ; s’allier avec d’autres artisans du réel (documentaristes, scientifiques...) pour consolider leur crédibilité à établir les faits ; conquérir de nouveaux lecteurs en investissant les réseaux sociaux dans une logique autant de déontologie que d’efficacité...
 
Au milieu d’un XXe siècle traversé par les totalitarismes, Hannah Arendt estimait que « la liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat »(2). Dans un monde où le débat démocratique semble menacé, les médias ont le devoir de se réinventer afin de ressusciter l’appétence du public pour les faits.
 
Info ou intox ?
La question n’est pas nouvelle. L’esprit des Lumières a lancé, en Europe, le mouvement de la connaissance pour le plus grand nombre à travers le raisonnement, la factualité, la liberté de questionner. A l’époque, il s’agissait de contrer la religion et la tradition. De tous temps, les propagandes politiques et idéologiques, notamment au plus fort de la Guerre froide, ont tenté de définir et d’imposer ce qui était « vrai ». En même temps que se développait ce mouvement privilégiant les faits et la preuve scientifique, naissait un métier, celui de journaliste. « Le journaliste tient pour un devoir essentiel... de rechercher la vérité » (Déclaration des devoirs et des droits du journaliste, Fédération européenne des journalistes, Munich, 1971).
Cette profession, et les médias qui en sont le lieu d’exercice, s’associent donc à la notion de vérité. Les journalistes, dont ceux des médias de la Fondation Hirondelle*, proposent à leurs publics un contrat moral : nous faisons notre travail d’enquête, de vérification des faits, et vous pouvez « croire » ce que vous lisez, entendez, regardez. Il s’agit d’un lien de confiance, qui ne tient qu’à l’épreuve des faits. Ce lien est constamment sous pression, interne et externe, politique ou économique. Aujourd’hui, les pressions sont plus fortes et les détracteurs plus nombreux. Or pour chacun d’entre nous, il s’agit toujours de savoir, de comprendre et de pouvoir agir. Sur la base non de croyances ou de rumeurs, mais bien d’informations fiables et vérifiées.
Caroline Vuillemin, Directrice générale de la Fondation Hirondelle*
 
(1) The Washington Post Standards and Ethics, dernière édition 1999
(2) in La Crise de la culture (“Between Past and Future”), 1961
 
 
 
 
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information

Le numérique : une nouvelle manière de penser le genre ?

« Fenêtres », « miroirs », « symptômes »… les appellations ne manquent pas pour caractériser le rapport des médias au « réel ». La littérature scientifique est vaste à ce sujet et les approches théoriques plurielles : recherche des « effets », analyse des « fonctions », étude des « narrations », etc. L’avènement du numérique n’a fait qu’accentuer ces préoccupations tandis que l’agenda électoral récent (Brexit, élection présidentielle américaine, etc.) leur a donné une place prépondérante au sein des arènes publiques.
Dans le cadre d’une initiation à la recherche, les étudiants du master 1 « Journalisme et médias numériques » de l’Université de Lorraine, se sont emparés de la question de la fabrication des mondes par les médias et notamment l’Internet. Trois textes témoignent des regards que ces derniers y portent en tant que journalistes en formation, spécialisés dans le numérique, mais aussi en tant que citoyens. Entre infobésité et immédiateté de l’information, (nouvelles ?) narrations, mais aussi (re)productions des usages genrés, ils dressent une esquisse critique de la fabrique des mondes numériques contemporains. Une analyse qui n’a jamais été aussi actuelle…
Troisième texte « Le numérique : une nouvelle manière de penser le genre ? » de Cassandre Jallifier, Estelle Lévêque, Margot Ridon, et Annabelle Valentin.
Photo : Les femmes passent autant de temps que les hommes sur Internet mais contribuent moins aux encyclopédies participatives telles que wikipédia (Crédit photo : Estelle Lévêque)

Introduction : le numérique renforce-t-il les stéréotypes genrés ?

Parce qu’ils renouvellent les pratiques culturelles et de sociabilité, au travers desquelles se reconfigurent les identités de genre, et parce qu’ils donnent à voir (à lire) les interprétations que les individus eux-mêmes font des modèles et des normes du masculin et du féminin qui leur sont proposés, les dispositifs d’écriture numérique ouvrent des possibles en matière de performances du genre » (Bourdeloie et al., 2014 : 2).
 
Le numérique redéfinit-il la question du genre ? Comment ? Renforce-t-il la tendance des médias traditionnels à présenter le genre de manière stéréotypée ? Ou bien – ainsi que les propos ci-dessus d’Hélène Bourdeloie, Virginie Juilliard et Nelly Quemener l’indiquent – bouleverse-t-il leur construction ? Selon ces auteures, « les pratiques numériques constituent un moyen de négocier avec les normes de genre conventionnelles. Chez les femmes principalement, des stratégies sont en effet mises en place pour se départir d’une identité de genre strictement assignée. On observe alors un jeu de tensions entre reproduction des rôles assignés et volonté de s’en émanciper » (ibid.).
Malgré les promesses apparentes qu’une telle position encapsule, les nuances introduites sont importantes : si émancipation face aux stéréotypes existe, celle-ci n’est pas totale. En d’autres termes, dans l’univers numérique, cohabitent la sexuation des usages et l’indifférenciation des genres. Cela constitue la thèse principale que nous développons dans le texte qui suit.

Qu’est-ce que la « fabrication » du genre ?

Si le « sexe » est lié à un support biologique, le « genre » se réfère à un sentiment subjectif et construit, à la manière de se « sentir » homme ou femme. On parle alors d’« assignation » du genre, c’est-à-dire du processus d’« attribuer à une personne une place, une fonction, un rôle, et plus particulièrement, attendre qu’elle le performe en se conformant aux attentes sociales construites autour des identités de genre, selon qu’elle est perçue comme étant un homme ou une femme » (Béatrice Damian-Gaillard et al., 2014 : 13). Sur la base de ce constat, les comportements sont alors plutôt féminins ou plutôt masculins, chacun renvoyant à une certaine image que la société a de tel ou tel genre. Cette caractérisation schématique et commune d’un genre est ce qu’on appelle un stéréotype.
 
Comment les identités genrées sont-elles fabriquées ? Contrairement à certaines idées simplistes, les médias ne créent pas ex-nihilo de normes de comportements ; celles-ci sont liées à la culture des individus, et sont construites sur différents socles : l’éducation familiale et scolaire – qui forme des « dispositions », dans le sens bourdieusien –, mais aussi l’environnement social. Traduites en termes d’habitus, les dispositions sont à la fois « durables et transposables, ce qui permet aux individus de se comporter ʺd’une certaine manière dans certaines circonstancesʺ » ; toutefois, « bien que les individus aient été dépositaires d’un ensemble de dispositions selon l’éducation sexuée reçue, celles-ci sont ensuite actualisées au gré des situations » (Bourdeloie et al., 2014: 6).
 
Si les représentations véhiculées par la médiatisation sont intériorisées, chaque personne dispose a priori d’une capacité de s’interroger, de percevoir différemment et de remettre en question les propos qu’elle reçoit. Cette capacité est encore due aux expériences personnelles, le vécu et les goûts, qui sont propres à chacun et nous définissent individuellement par rapport aux normes sociales.
 
En somme, « les normes de genre ont certes été intériorisées mais elles sont décodées différemment selon les socialisations familiales et les trajectoires individuelles, c’est-à-dire en fonction de l’hétérogénéité des expériences socialisatrices qui engendrent ʺune structure feuilletée des patrimoines de dispositionsʺ » (Lahire, 2013 : 130).

Le genre à l’ère du numérique : représentations et usages

Certes, à travers un écran d’ordinateur ou un jeu vidéo, le sexe biologique n’est pas perçu. Chacun peut se transformer et devenir quelqu’un d’autre derrière son ordinateur. L’interface permet à l’utilisateur de jouer un jeu, de bousculer les normes du genre. Bruno Devauchelle précise que derrière l’écran, on n’est ni garçon ni fille si on le veut : « l’écran derrière lequel je suis et je m’identifie m’invite, dès lors que je communique avec d’autres, à réfléchir à mon identité, donc mon genre. La relation garçon/fille, au travers du numérique n’est pas inscrite a priori comme discriminante dans les activités scolaires » (Devauchelle, 2013). Par ailleurs, dans son étude de cas de l’école, l’auteur insiste sur le fait que l’attirance pour les « machines » numériques est indifférenciée. Elle est « d’abord liée à la représentation sociale de l’univers numérique et à la situation sociale et familiale du jeune. Autrement dit, le numérique n’appartient plus aux seuls garçons de la classe » (ibid.). Néanmoins, certaines questions restent encore en suspens.
 
Lorsque l’on évoque le numérique, et le monde informatique en général, l’idée renvoie davantage à un monde masculin. Cette interprétation relève en général d’une représentation qui stipule que les hommes seraient plus aptes à se servir d’outils techniques. Le rapport au numérique est donc en partie lié aux rapports sociaux qui qualifient les compétences de chaque sexe à l’aide de stéréotypes. L’image même de l’utilisateur d’Internet reste stéréotypée et – surtout – « masculine » : physique peu avantageux, étudiant en sciences ou en technologies, passionné de sciences fiction, obsédé par les nouvelles possibilités du web, consacrant ses jours et ses nuits aux communautés en ligne, au partage d’expertise, à la création collective de logiciels ou de systèmes d’exploitation.
 
Beaucoup de femmes souhaitent inverser cette tendance à suivre les stéréotypes de la société. C’est notamment le cas de celles qui viennent se former à des plateformes telles que E-Seniors. Par cette pratique, elles veulent être autonomes, maîtriser l’informatique et casser les clichés liés à ce monde qui pendant longtemps relevait de la sphère masculine (Bourdeloie et al., 2014 : 5). Tend-on alors vers une égalisation des rapports à travers le numérique ? C’est en tout cas ce que démontrent certains chiffres[1]. En effet, dans certains pays émergents d’Asie du Sud Est (Corée du Sud, Singapour, Malaisie), il y a autant de femmes que d’hommes parmi les informaticiens (Bastien, 2016).
 
Un autre stéréotype qui revient fréquemment est l’idée selon laquelle les femmes seraient plus attirées par le travail de groupe et le partage des compétences. Mais est-ce réellement le cas ? Pour casser les clichés de ce type, souvent erronés, Anna Cossetta (2012 : 401) donne plusieurs contre-exemples dont celui de Wikipédia : selon une enquête du New York Times parue en 2011, moins de 15 % des contributions à la plus grande et la plus célèbre encyclopédie au monde revenait aux femmes… Et il faut encore rappeler que l’âge moyen des contributeurs est très bas, environ vingt-cinq ans, soit l’âge pour lequel la fracture numérique de genre est presque inexistante (Hargittai, Shafer, 2006).

Vers un renforcement des stéréotypes ?

Les nouvelles technologies sont alors, elles aussi, imprégnées par des stéréotypes genrés que l’on trouvait déjà dans les médias traditionnels. Cindy Royal (2009) va même plus loin. D’après elle, les espaces dédiés aux femmes sur Internet tenteraient de reproduire les stéréotypes de genre que l’on trouve dans les magazines féminins. L’exemple de l’émission « Nouveau look pour une nouvelle vie » (M6, 2016) est à ce propos emblématique.
 
Durant sa diffusion, les téléspectatrices de « Nouveau look pour une nouvelle vie », ont la possibilité de revisionner en ligne des séquences pour avoir les « trucs et astuces » donnés pendant l’émission. Celle-ci communique également des liens Internet de différents blogs ou sites de mode, où les téléspectatrices peuvent retrouver des articles et des tutoriels aux sujets concernés. En partageant sur les réseaux des codes d’une émission qui enferme la femme dans une image de séductrice qui doit être belle au quotidien pour se sentir bien, les producteurs de l’émission et les intéressés implantent les stéréotypes de genre dans les outils numériques.

Les disparités de genre dans les professions des TIC

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans les technologies de l’information et de la communication ? Les jeunes filles utilisent pourtant Internet aussi régulièrement que les jeunes garçons, alors pourquoi s’engagent-elles si rarement dans des études qui mènent aux métiers des technologies de l’information et de la communication (TIC) ? Les disparités entre hommes et femmes dans les professions des TIC sont liées à des inégalités professionnelles, des inégalités dans l’éducation et la formation, des inégalités des chances face au développement de la « société de l’information » (Miège, 2008).
 
« En effet, les femmes sont trois fois moins nombreuses dans les domaines du numérique que les hommes en Europe. Pour 1000 femmes titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur, seules 29 l’ont obtenu dans le domaine des TIC. Chez leurs homologues masculins, cette proportion monte à 95. Mais ce n’est pas tout. Les femmes diplômées dans le numérique n’y restent pas. À 30 ans, elles ne sont plus que 20 % à travailler encore dans ce secteur. À 45 ans, elles ne sont plus que 9 %. Côté encadrement, ce n’est pas beaucoup mieux : 19,2 % des travailleurs du numérique ont pour chef une femme, contre 45,2 % dans d’autres secteurs » (EC, 2013, cité dans Kallenbourg, 2013)
 
Plusieurs hypothèses sont habituellement avancées pour tenter d’expliquer les disparités de genre dans les professions des TIC. Elles sont spécifiques aux TIC et se distinguent, en partie, des hypothèses relatives à l’ensemble des professions scientifiques et techniques :
 
Les déséquilibres dans l’éducation et la formation : s’il y a peu de femmes dans ces métiers, c’est parce qu’elles ne sont pas orientées vers les choix d’études qui y mènent, à cause d’une image de l’informatique peu attractive pour les femmes, telle qu’elle a été évoquée plus haut. L’image du hacker, « homme, jeune, passionné de technologie, de programmation et de jeux, développant un sentiment de domination de la machine » (Collet, 2011) est assez représentative et renforce la difficulté pour les femmes de se voir dans les métiers du numérique. La mise en scène des métiers dans les campagnes de recrutement renforce cette tendance.
Des conditions de travail qui défavorisent les femmes : les emplois de l’informatique ont la réputation d’exiger de longues heures de travail, des horaires imprévisibles, une disponibilité permanente, une flexibilité peu compatible avec des contraintes familiales.
Des carrières professionnelles qui favorisent les hommes : la progression professionnelle est basée sur des règles du jeu qui sont définies par des hommes et pour des hommes. Les interruptions de carrière et les réductions volontaires du temps de travail sont malvenues. Les femmes sont certes nombreuses dans les fonctions de chef de projet, mais grimpent rarement plus haut dans la hiérarchie à cause du « plafond de verre ».
Des facteurs culturels qui renforcent l’image masculine des TIC : les stéréotypes relatifs à la culture professionnelle de l’informatique sont un mélange de la culture de domination du programmeur et de la culture alternative du pionnier. Ces valeurs et ces modèles de comportement conviennent mieux aux hommes qu’aux femmes (Valenduc, 2007).

Conclusion : entre sexuation des usages et indifférenciation des genres

Les stéréotypes genrés sont alors aussi présents dans le monde numérique. Si « les cyber-féministes espèrent que, dans le cadre d’Internet, les frontières entre la technologie et l’humain et entre les hommes et les femmes pourraient être dépassées » (Vendramin, 2011), la réalité est toute autre. La volonté d’émancipation et de refus de l’enfermement dans des catégories sexuées, déjà présente avant le développement de l’Internet, tend à s’affirmer par le numérique. Néanmoins, la conformité aux codes déjà inscrits dans la société, que l’on retrouve dans les médias traditionnels, n’a pas disparu. Certaines personnes tentent de transgresser ces codes mais ce n’est pas simple car la société s’y est habituée et ces stéréotypes sont devenus des normes à part entière.
 
[1]  L’Université de Kuala Lumpur comptait 65 % d’étudiantes à la rentrée 2007
 
Cassandre Jallifier, Estelle Lévêque, Margot Ridon, Annabelle Valentin  ©Mundus Fabula
Tous nos remerciements à Laurent Di Filippo pour le relai de ce texte 
 
Références bibliographiques
 
Bastien E., 2016, « Les métiers liés au numérique sont-ils genrés ? », Digital Society Forum. En ligne : http://digital-society-forum.orange.com/fr/les-forums/277-les_metiers_lies_au_numerique_sont-ils_l_genres_r. Consulté le 28/10/2016
 
Bourdeloie H., Julliard V., Quemener N., 2014, « La construction des identités de genre à l’ère du numérique. Usages et représentations », publication du séminaire Genre, Médias et Communication, le 13 juin. Consulté le 28/10/2016
 
Collet I., 2011, « Effet de genre : le paradoxe des études d’informatique », tic&société, vol. 5, n°1. En ligne : http://ticetsociete.revues.org/955. Consulté le 28/10/2016
 
Cossetta A., 2012, « Que donnent les femmes sur le Web ? », Revue du MAUSS, 1/2012, n° 39. En ligne : http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2012-1-page-391.html. Consulté le 28/10/2016
 
Damian-Gaillard B., Montañola S., Olivesi A., 2015, « L’assignation de genre dans les médias. Attentes, perturbations, reconfigurations », Études de communication, n° 44. En ligne : https://edc.revues.org/6140. Consulté le 26/10/2016
 
Devauchelle B., 2013, « Le numérique et le genre : quelle école contre les inégalités ? », Le café pédagogique. En ligne : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2013/03/08032013Article634983227951910384.aspx. Consulté le 28/10/2016
 
European Commission (dir.), 2013, « Women Active in the ICT Sector ». En ligne : http://www.gpni.fr/upload/UE_womenactiveinictsector.pdf. Consulté le 28/10/2016
 
Hargittai E., Shafer S., 2006, « Differences in Actual and Perceived Online Skills: The Role of Gender », Social Science Quaterly, vol. 87, n° 2. En ligne : http://www.eszter.com/research/pubs/hargittai-shafer-ssq06.pdf. Consulté le 28/10/2016
 
Kallenborg G., 2013, « Il n’y a (toujours) pas assez de femmes dans les métiers du numérique », 01net.com. En ligne : http://www.01net.com/editorial/604800/il-n-y-a-toujours-pas-assez-de-femmes-dans-les-metiers-du-numerique.  Consulté le 28/10/2016
 
Lahire B., 2013, Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations, Paris, Éditions La Découverte.
 
Miège B., 2008, « L’imposition d’un syntagme : la société de l’information ?», tic&société, vol. 2, n°2. En ligne : https://ticetsociete.revues.org/467. Consulté le 28/10/2016
 
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