Société de l'information

Le journalisme narratif à l’ère du web : une autre manière de raconter le monde ?

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« Fenêtres », « miroirs », « symptômes »… les appellations ne manquent pas pour caractériser le rapport des médias au « réel ». La littérature scientifique est vaste à ce sujet et les approches théoriques plurielles : recherche des « effets », analyse des « fonctions », étude des « narrations », etc. L’avènement du numérique n’a fait qu’accentuer ces préoccupations tandis que l’agenda électoral récent (Brexit, élection présidentielle américaine, etc.) leur a donné une place prépondérante au sein des arènes publiques.
Dans le cadre d’une initiation à la recherche, les étudiants du master 1 « Journalisme et médias numériques » de l’Université de Lorraine, se sont emparés de la question de la fabrication des mondes par les médias et notamment l’Internet. Trois textes témoignent des regards que ces derniers y portent en tant que journalistes en formation, spécialisés dans le numérique, mais aussi en tant que citoyens. Entre infobésité et immédiateté de l’information, (nouvelles ?) narrations, mais aussi (re)productions des usages genrés, ils dressent une esquisse critique de la fabrique des mondes numériques contemporains. Une analyse qui n’a jamais été aussi actuelle…
Second texte « Le journalisme narratif à l’ère du web : une autre manière de raconter le monde ? » de Benjamin Jung, Théo Meurisse, Marine Schneider, Marine Van Der Kluft, et Jean Vayssières.
Photo : Image originale Pixabay - Montage photo Benjamin Jung

Introduction : le journalisme narratif, un nouveau genre ?

Le journalisme narratif est né en Amérique dans les années 1970, de la plume d’auteurs tels que Tom Wolfe (qui le baptise new journalism, 1973), Truman Capote (1924-1984) ou Hunter S. Thompson (1937-2005). Ses origines sont pourtant plus lointaines, prenant racine dans le journalisme d’investigation de Nellie Bly (1864-1922), pionnière du gonzo journalism, ou en France dans les Conseils à un Journaliste de Voltaire, paru en 1737 (Schmelck, 2014). Ce genre hybride, à la frontière entre journalisme et littérature, est connu sous de nombreux noms : new journalism, narrative non-fiction, creative non-fiction, journalisme littéraire, etc. Toutefois, ses différentes appellations reposent sur une même définition : il s’agit d’appliquer les styles et les techniques de l’écriture romanesque littéraire à la non-fiction, pour expliquer, explorer ou raconter des faits réels.
Selon Lee Gutking, fondateur du magazine Creative Nonfiction et considéré comme le parrain du genre, « le but premier de l’auteur de non-fiction romancée est de transmettre de l’information comme un simple reporter, mais en faisant en sorte que celle-ci se lise comme de la fiction » (Gutking, 2007). Quant au journalisme narratif européen, selon Marie Vanoost (2013), chercheuse belge spécialisée dans le journalisme narratif, il s’inscrit à la fois dans le narrative journalism américain et dans le grand reportage à la française.
 
Le journalisme narratif est donc un genre ancien, qui s’est adapté aux évolutions des médias : il est bien sûr présent dans la presse écrite, notamment magazine, où il prend ses origines, mais aussi dans la littérature : pour ne citer qu’un exemple, Svetlana Aleksievitch, journaliste biélorusse, a reçu le prix Nobel de la littérature en 2015 pour son œuvre. Elle y dépeint la réalité de l’ère soviétique, en construisant ses livres autour des témoignages qu’elle recueille, une méthode qui s’inscrit parfaitement dans la tradition du journalisme narratif.
 
eMais on retrouve aussi le genre à la télé et au cinéma avec des films et des séries tels que Making a Murderer (2015), série documentaire diffusée sur Netflix, ou La cité de dieu (2002), présenté hors compétition à Cannes, portant sur le quotidien empreint de violence et d’espoir des habitants de favelas brésiliennes. Il est même présent à la radio : Serial (2014), un podcast d’investigation créé par la journaliste Sarah Koenig, a rencontré un grand succès auprès des critiques mais aussi du grand public. Diffusé en épisodes hebdomadaires, à la manière d’un feuilleton radiophonique, Serial reprend une enquête sur une affaire criminelle réelle.
Plus récemment, on a aussi vu fleurir ce type d’écriture sur le web. Trois journaux ont vu le jour au seul mois de février 2016 : Soixante-Quinze, LesJours.fr, L’Imprévu.fr. Leur point commun ? Une même envie de ralentir le flux de l’actualité et de raconter des histoires (Carasco, 2016). Avec un financement participatif gagnant, des abonnements nombreux, ces médias ont, semble-t-il, trouvé leur public et répondent à une certaine demande.

Un besoin de contrer l’immédiateté du web ?

Le développement du journalisme narratif sur Internet témoigne d’une certaine lassitude du matraquage d’information chaude formatée à l’identique par de nombreuses rédactions web. L’idée : prendre le contrepied de l’instantanéité à outrance et ralentir le rythme. Vice, Le Quatre Heures, Ulyces, autant d’autres projets qui désirent mettre l’accent sur la qualité, sur les détails et le récit, complètement à l’opposé de l’information flash (Twitter) ou du data journalisme. Mais attention, récit ne veut pas dire fiction et la qualité journalistique est au centre du journalisme narratif : « une information qui prend le temps, se déclinant sous forme de reportages grand format, multimédia, sans clic » (Le Quatre Heures, accès le 2 novembre 2016). Pour marquer cette cassure totale face aux habitudes de mobilité et d’instantanéité de la presse en ligne dite « classique », des partis sont pris : le défilement de la page pour lire un long format n’est plus un problème, et, dans le cas de LesJours.fr, il n’existe pas d’appli ou de version mobile.

Le web, média propice à une expression journalistique narrative ?

Le journalisme narratif peine à trouver sa place au sein de la presse papier : il s’attarde longuement, à l’instar de son cousin gonzo, sur les détails ; la narration y sert toujours l’information, mais se retrouve pilier central de la structure rédactionnelle. Ainsi, les exemples les plus probants d’essais de ce genre troquent-ils leur essence journalistique au profit des caractéristiques du roman moderne, notamment son arc narratif et sa longueur ; en témoigne le mythique Hell’s angels : The strange and terrible saga of the outlaw morotcycle gangs de Hunter S. Thompson (1967) et ses plus de 250 pages inspirées de l’expérience de son auteur au sein d’une communauté de bikers.
 
Le web, en revanche, propose des perspectives d’écriture plus libres (Maalouf, 2014 ; Moutot, 2014).  À l’heure où l’hébergement d’un site web revient moins cher à l’année qu’un repas au fast-food, où plus de 80 % des foyers des États-Unis et de France ont accès à Internet, le média web permet de toucher un public large, à moindre coût. L’outil idéal pour un genre outsider comme le journalisme narratif.
 
Internet, média par excellence de la consommation flash, dissimule ainsi un potentiel tout autre : celui d’attirer les jeunes générations, qui pourtant ont tendance à favoriser ce nouveau type de snacking de l’information. LesJours.fr font de ce potentiel une réalité en déclinant des sujets sous formes de saisons et d’épisodes, présentant leurs personnages et leurs intrigues en imitant le style des séries télévisées. Les pages web s’étirent à l’infini, là où la structure d’un journal papier est soumise aux arrangements d’un maquettiste soucieux d’organiser l’information. Au sein de cet immense terrain de jeu, le journaliste gonzo construit non plus un article mais un récit, immergeant le lecteur dans une ambiance et un arc narratif pour le fidéliser et l’empêcher de prendre ses jambes à son cou à la vue d’un papier de 10 000 caractères. Il y assemble texte, image et son et accentue l’immersion du lectorat, même dans un format long : « Les formats numériques ont élargi les perspectives du journalisme de récit désormais affranchi des contraintes, notamment d’espace, imposées par le papier », confirme Alain Lallemand, de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP, 2012).

Le journalisme narratif en ligne peut-il survivre ?

Il y a une volonté claire de développer des modèles économiques rentables basés sur la qualité de l’information. C’est le parti pris d’Ulyces, « éditeur d’histoires vraies » qui compte sur ses abonnements pour rentabiliser son affaire. Le site mise sur les enquêtes approfondies et de qualité, loin de l’actualité chaude : « On espère que les lecteurs vont comprendre que ce type d’information a un coût » (Braun, 2014).
 
Même cas de figure pour le site d’information LesJours.fr. Pour son lancement, le public était en tout cas prêt à payer. La plateforme a anticipé cette implication en proposant un financement participatif. En quarante jours, LesJours.fr a récolté 80 175 euros grâce au crowdfunding, sur la plateforme de financement participatif KissKissBankBank, alors que l’objectif annoncé était de 50 000 euros. Un début prometteur. En mai 2016, Le Monde analyse : « trois mois après son lancement, Lesjours.fr revendique un peu plus de 5 500 abonnés payants. Il s’est fixé pour objectif d’en réunir 8 000 fin 2016 et 25 000 d’ici trois ans, ce qui lui permettrait d’atteindre son point d’équilibre économique. Ce chiffre a été calculé pour une équipe de 25 personnes environ » (Piquard, 2016). Un départ sur les chapeaux de roue qu’il convient de nuancer maintenant que le site s’est installé. Le 19 octobre, Nicolas Cori, co-fondateur de LesJours.fr, annonce 6 000 abonnés et un point d’équilibre financier à 13 000 abonnés ; soit une progression de 500 abonnés en quatre mois qui, si elle se stabilise, ne leur permettrait pas d’atteindre leur objectif de 8 000 abonnés pour la fin de l’année. LesJours.fr se basent sur un modèle économique original, inspiré de Médiapart : refuser la publicité et viser une rentabilité qui se fait sur les revenus issus des abonnements. Les neuf fondateurs détiennent la majorité du capital et le reste appartient à des investisseurs privés et aux lecteurs. Des lecteurs actionnaires, c’est là toute l’originalité de leur modèle. LesJours.fr est en effet le premier média à se lancer dans ce nouveau modèle d’actionnariat. Le but est clair : garder son indépendance. Si Médiapart a trouvé l’équilibre financier dès 2010, il n’existe pas cependant de modèle magique, rentable à chaque coup. Celui de LesJours.fr, totalement inédit et très récent, doit donc encore faire ses preuves et relever un défi de taille : celui de subsister dans la durée. Cela est vrai pour tous les nouveaux sites web d’information.

Conclusion : le web est-il le média idéal pour le journalisme narratif ?

Par sa nature plurimédia et grâce à l’infinité de possibilités qu’il met à disposition, Internet s’est positionné depuis de nombreuses années comme un outil majeur d’expression journalistique. Certaines alternatives aux sites d’actualité quotidienne et instantanée s’en sortent bien ; c’est le cas du géant Vice qui, avec sa maison d’édition, sa télévision, et sa traduction en plus de dix langues, vaut plusieurs millions de dollars. Toutefois, il est difficile d’évaluer la pérennité des sites de journalisme narratif.
 
Dans un premier temps, on note la difficulté de ces plateformes à trouver des systèmes de financement optimaux. À ceci s’ajoute l’absence de données sur la fréquentation de la plupart des sites de slow journalisme. Le web semble pourtant être une solution envisageable pour la continuité historique du journalisme narratif, où il a vraisemblablement sa place et un lectorat ; mais ce média sera sans doute amené à évoluer encore au gré des avancées technologiques et économiques, ainsi que de l’imagination de ses utilisateurs.
 
Benjamin Jung, Théo Meurisse, Marine Schneider, Marine Van Der Kluft, et Jean Vayssières  ©Mundus Fabula
Tous nos remerciements à Laurent Di Filippo pour le relai de ce texte 
 
Références bibliographiques
 
AJP, 2012, « Journalisme narratif et nouveaux formats d’écriture ». En ligne : http://www.ajp.be/blogs/multimedia/journalisme-narratif-et-nouveaux-formats-decriture/. Consulté le 12/11/2016
 
Braun E., 2014, «  L’article long format peut-il survivre sur Internet ? ». En ligne : https://rslnmag.fr/cite/tl-dr-larticle-long-format-peut-il-survivre-sur-internet/. Consulté le 12/11/2016
 
Carasco A., 2016, «  Les nouveaux aventuriers de la presse ». En ligne : http://www.la-croix.com/Economie/Media/Les-nouveaux-aventuriers-de-la-presse-2016-02-28-1200743034. Consulté le 12/11/2016
 
Gutkind L., 2007, « Fame and Obscurity (with Appreciation to Gay Talese) and our Search for the Best Creative Nonfiction », What’s the Story, n° 32. En ligne : https://www.creativenonfiction.org/online-reading/whats-story-32. Consulté le 12/11/2016
 
Les Jours, 2016, « Devenez actionnaire des “Jours” », lesjours.fr. En ligne : https://lesjours.fr/obsessions/les-jours-c-quoi/les-jours-la-campagne-anaxago/. Consulté le 12/11/2016.
 
Maalouf Z., 2014, « Le journalisme « long format » fait sa rentrée », rfi.fr. En ligne : http://www.rfi.fr/emission/20140920-1-journalisme-format-web-quatre-heures-ulyces-ijsberg-streetpress. Consulté le 12/11/2016
 
Moutot A., 2014, « Une nouvelle génération de médias fait le pari du long format en ligne », lesechos.fr. En ligne : http://www.lesechos.fr/17/08/2014/lesechos.fr/0203704240897_une-nouvelle-generation-de-medias-fait-le-pari-du-long-format-en-ligne.htm. Consulté le 12/11/2016
 
Piquard A., 2016, « Lesjours.fr, heureux de son premier trimestre d’existence », lemonde.fr. En ligne : http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2016/05/11/lesjours-fr-heureux-de-son-premier-trimestre-d-existence_4917350_3236.html. Consulté le 12/11/2016
 
Schmelck C., 2014, « Le journalisme narratif, une invention française du XVIIIè siècle ? », rfi.fr. En ligne : http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/le-journalisme-narratif-une-invention-fran-aise-du-xviii-si-cle. Consulté le 12/11/2016
 
Thompson H., 1967, Hell’s Angels: The Strange and Terrible Saga of the Outlaw Motorcycle Gangs, New York, Random House.
 
Vanoost M., 2013, « Journalisme narratif : proposition de définition, entre narratologie et éthique ». Les Cahiers du Journalisme, n° 25, pp. 140-161. En ligne : http://www.cahiersdujournalisme.net/cdj/pdf/25/9.Marie-Vanoost.pdf. Consulté le 12/11/2016
 
 

 

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