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évasion fiscale

BNP Parisbas contre les Faucheurs de chaises : qui est vraiment coupable ?

Le premier procès d’un Faucheur de chaises s’est tenu à Dax ce lundi 9 janvier 2017. Plus de 2 000 personnes et de nombreux soutiens associatifs, syndicaux et politiques sont venus de toute la France pour dénoncer l’injustice fiscale. L’État a confirmé la légitimité des actions de réquisition de chaises en demandant la relaxe de Jon Palais alors que BNP Paribas a demandé 1 € de dommages et intérêts et a brillé par son absence à l’audience. Le verdict sera rendu le 23 janvier prochain.
               
À 13 h 20, ce lundi 9 janvier 2017, Jon Palais et ses avocates Eva Joly et Caroline Joly sont entrés au Tribunal de Grande Instance de Dax sous les acclamations d’une foule nombreuse venue soutenir les Faucheurs de chaises. Dans une salle d’audience trop petite pour accueillir les nombreuses personnalités et journalistes présents, Jon Palais, jugé pour « vol en réunion » de 14 chaises dans une agence BNP Paribas à Paris, en octobre 2015, a assumé les actions de réquisition de chaises en exposant leur légitimité. Ses deux témoins, Vincent Drezet et Antoine Peillon ainsi que ses avocates sont intervenus pour dénoncer les paradis fiscaux, véritable trou noir de l’économie mondiale le rôle joué par BNP Paribas et la légitimité de désobéissance civile.
 
BNP Paribas, à l’origine de la plainte, a requis 1 euro symbolique de dommages et intérêts et décidé de ne pas être présente à l’audience. Une absence qui s’apparente à un aveu de culpabilité de la banque visiblement dépassée par l’ampleur de la mobilisation citoyenne. Eva Joly n’a pas manqué de rappeler que la BNP Paribas déclare un tiers de ses bénéfices dans les paradis fiscaux et a été impliquée dans de nombreux scandales ces dernières années. L’intérêt porté par la Cour aux arguments sur les agissements de la BNP Paribas a fait basculer le procès de Jon Palais en procès de la banque. L’audience s’est achevée sur l’annonce du délibéré le 23 janvier.
 
Pour les Faucheurs de chaises, cette journée de mobilisation est un succès incontesté. Plus de 2 000 personnes se sont rassemblées dès 13 h devant le tribunal avant de déambuler dans les rues de Dax. À partir de 14 h, des personnalités syndicales, associatives, artistiques et politiques sont venues rappeler les enjeux écologiques, économiques et sociaux de la lutte contre l’évasion fiscale, au niveau national et international, tandis que conférences gesticulées et concerts apportaient une dimension festive et pédagogique à l’événement.
 
 
Le matin, cinq candidats à l’élection présidentielle [1] étaient interpellés sur la fraude et l’optimisation fiscale lors d’une table ronde [2]. Ils et elles se sont engagés à lutter contre l’évasion fiscale, un signal positif pour les Faucheurs qui appellent l’ensemble des candidats à l’élection présidentielle à se prononcer sur cet enjeu.
 
Les Faucheurs de chaises, dans l’attente du délibéré le 23 janvier, demandent à présent l’arrêt des poursuites contre leurs militants. Ce ne sont pas les Faucheurs ou les lanceurs d’alerte qui doivent être jugés, mais l’évasion fiscale en bande organisée, et le collectif appelle à la mise en œuvre des mesures pour mettre fin à la fraude et à l’impunité fiscale, et pour le financement de la transition écologique et sociale.
 
La journée s’est achevée sur un appel à se mobiliser lors de la semaine d’action mondiale contre l’évasion fiscale #EndTaxHeaven qui débutera le 3 avril 2017, date anniversaire de la publication des « Panama Papers » et le 11 avril à l’occasion du second procès d’un Faucheur de chaises, Florent Compain, président des Amis de la Terre.
(Source : Attac France - Communiqué des Amis de la Terre, d’ANV COP21, d’Attac France, de Bizi ! et de Solidaires Finances Publiques)
 
Selon Reporterre, chaque année, 60 à 80 milliards d’euros s’envoleraient illégalement de France, d’après un rapport du syndicat Solidaires finances publiques paru en 2013. Et si l’on considère les sommes accumulées et stockées dans les paradis fiscaux alors qu’elles devraient être déclarées en France, on arrive au chiffre de 600 milliards d’euros, selon les travaux de l’économiste Gabriel Zucman. Or si tout cet argent était imposé, 30 à 50 % rentreraient dans les caisses de l’État, selon Antoine Peillon, journaliste à La Croix et spécialiste du sujet.
Reporterre précise :« Aujourd’hui il nous manque des ressources pour investir dans la transition écologique et les services publics, et en parallèle on a un énorme problème de concentration des richesses », constate Thomas Coutrot, économiste et membre d’Attac. Redistribuer l’argent de l’évasion fiscale permettrait de répondre à ces besoins, et la manière la plus simple de redistribuer est de s’attaquer à la fraude fiscale. « On n’a même pas besoin d’une réforme fiscale, rien qu’en appliquant les règles actuelles, on pourrait aboutir à une redistribution des richesses non négligeable », poursuit M. Coutrot.
Cela représenterait 20 à 40 milliards d’euros en plus dans les caisses de l’État chaque année, et même 200 à 300 milliards d’un coup si les avoirs stockés dans les paradis fiscaux étaient rapatriés. Les faucheurs de chaises savent quoi faire de ces sommes : 40 milliards d’euros permettraient de rénover l’ensemble des foyers en situation de précarité énergétique, 35 milliards d’euros de convertir l’ensemble des parcelles agricoles en bio, tandis que fournir des repas 100 % bio dans les cantines du primaire, du secondaire, et des restaurants universitaires coûterait 1,4 milliards par an, selon leurs chiffres. Et chaque fois, des emplois seraient créés.
 
 [1] Les candidats suivants ont participé à la table-ronde : Yannick Jadot (EELV), Sandrine Charnoz, pour Benoît Hamon (PS), Pierre Larrouturou (Nouvelle Donne), Corinne Morel-Darleux pour Jean-Luc Mélenchon (la France insoumise), Philippe Poutou (NPA), Charlotte Marchandise (candidature citoyenne).
[2] https://faucheursdechaises.eu/les-revendications/
 
 

 

Bernard Stiegler

Bernard Stiegler lance un projet disruptif en Seine Saint-Denis : en faire un territoire "apprenant contributif"

Un territoire jeune et économiquement très dynamique mais confronté au chômage de masse et aux défis de la mixité sociale et culturelle. C’est ici qu’à la demande de Patrick Braouezec, le président de Plaine Commune, le philosophe Bernard Stiegler initie un projet d’expérimentation inédit et ambitieux : faire de cette communauté d’agglomération – qui réunit neuf villes de Seine-Saint-Denis – un « territoire apprenant contributif ». Y seront menés des projets de « recherche-action » contributive, c’est-à-dire incluant les habitants ; à terme, il s’agira de mettre en place un revenu contributif pour partager différemment la richesse à l’heure où l’automatisation fait vaciller l’emploi. En novembre 2016, les premiers chercheurs ont fait leur rentrée dans le cadre d’une chaire de recherche contributive créée au sein de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH-Paris Nord). Notre partenaire The Conversation France a rencontré le philosophe pour en savoir plus sur cette initiative, où nouvelles façons de faire de la recherche et réflexion sur ce que le travail sera demain vont dialoguer.


Quel est l’objectif de ce projet ?

Il s’agit d’inventer une « disruption à la française » et de faire en sorte que le territoire de Plaine Commune, qui est loin d’être avantagé mais fait preuve d’un dynamisme tout à fait frappant, devienne un laboratoire, une école, un lieu d’avant-garde, notamment pour s’approprier ce qu’on appelle les smart cities (« villes intelligentes ») – mais non pour devenir une smart city telle qu’on la définit aujourd’hui, et qui nous semble invivable, inacceptable et sans doute insolvable. Il s’agit d’installer une véritable intelligence urbaine.

Nous lançons un processus d’expérimentation territoriale en vue de susciter et d’accompagner une véritable innovation sociale ouvrant les voies d’une nouvelle macro-économie où industriels, financiers, universités, artistes, administrations et responsables politiques locaux travaillent de concert, et avec les habitants, à cette indispensable réinvention politico-économique. L’objectif est à terme de configurer une économie qui repose sur un « revenu contributif », et qui s’appuie notamment sur le principe d’une extension progressive du régime des intermittents du spectacle à d’autres activités.

Quand ce projet a-t-il pris forme ?

En décembre 2013, à la suite du colloque « Le nouvel âge de l’automatisation » qui s’est tenu au Centre Pompidou et qui s’intéressait aux effets du numérique dans le développement de la data economy. J’ai eu à ce sujet des discussions avec des industriels et le président de Plaine Commune, Patrick Braouezec : nous prenons très au sérieux les analyses d’Oxford et du MIT qui prévoient un effondrement de l’emploi du fait que 47 % des emplois actuels aux États-Unis seraient automatisables, 50 % en France, etc. – le cabinet Rolland Berger anticipant trois millions d’emplois perdu d’ici à dix ans. Il faut faire quelque chose.

Le revenu minimum d’existence n’est pas une solution à lui seul. Si l’on prend au sérieux cette question de l’automatisation et de la disparition de l’emploi, il faut développer de nouveaux processus de production et de nouveaux critères de redistribution des richesses.

Dix métiers qui seront remplacés par des robots (WatchMojo, 2016).

 

Pourquoi la distinction entre travail et emploi est selon vous essentielle ?

Que l’emploi automatisable disparaisse, on peut s’en réjouir : ce type d’emploi consiste à appliquer des procédures prescrites par des systèmes qui commandent mécaniquement les employés. Le travail se fait de plus en plus hors emploi. Le pianiste travaille ses gammes comme le mathématicien travaille ses maths : hors emploi… Entendu ainsi, travailler, c’est d’abord augmenter ses capacités – et ces capacités sont ce qui peut apporter au monde une richesse qui ne s’y trouve pas encore.

Nous empruntons la notion de capacité à l’économiste indien Amartya Sen. Ce dernier a mis en évidence quelque chose de formidable qui constitue la base de notre réflexion : il a montré qu’au Bangladesh, les indicateurs de développement humain et l’espérance de vie étaient supérieurs à ceux des habitants de Harlem, et cela même durant une période de famine. Amartya Sen, qui s’intéresse aux communautés, et non seulement aux individus, a montré comment ces communautés maintenaient ce qu’il appelle des « capabilités ».

Une capabilité, c’est un savoir – un savoir-être aussi bien qu’un savoir-faire ou un savoir intellectuel. Beaucoup de gens de Harlem ont perdu cela parce qu’ils sont pris dans un processus de prolétarisation par les modèles de production ou de consommation. Au XXᵉ siècle, le savoir-faire de l’ouvrier disparaît puis c’est au tour du savoir-vivre du consommateur, qui se met à adopter des comportements préfabriqués par des cabinets de marketing. Et, à la fin, Alan Greenspan lui-même déclare devant la Commission du budget du Congrès américain qu’il a perdu son savoir économique !

Pourquoi la Seine-Saint-Denis ?

Il y a d’abord l’intérêt marqué de Patrick Braouezec, le président de Plaine Commune, et cela depuis plus de dix ans, pour les travaux que nous menons dans le cadre de l’Institut de recherche et d’innovation et de l’association Ars Industrialis que je préside. Il y a aussi l’extraordinaire dynamisme économique de ce territoire, en particulier dans le sud du département avec cette très forte dynamique urbaine autour du Stade de France, un chantier commencé il y a vingt ans.

La banlieue nord, c’est également deux universités, Paris 8 et Paris 13, avec des équipes souvent excellentes, le campus Condorcet qui va concentrer nombre de chercheurs et d’écoles supérieures en sciences sociales, telle l’EHESS, et c’est aussi un espace urbain où nombre d’artistes s’installent. C’est enfin un territoire qui doit absolument trouver des solutions pour faire face au chômage de masse. Si l’on extrapole les chiffres de l’étude de Roland Berger, le chômage des moins de 25 ans, qui était de 38 % il y a deux ans, devrait catastrophiquement augmenter dans les dix prochaines années. Les conséquences pour Plaine Commune risquent d’être insupportables.

Il y a donc une nécessité impérative d’ouvrir des perspectives nouvelles pour solvabiliser une évolution qui sans cela pourrait devenir apocalyptique. La nation a le devoir d’accompagner cette évolution. Nous pensons que ce potentiel de transformation doit produire de l’exemplarité, le but n’étant pas de développer ici une économie « locale ».

Le 6b, 7 000 m² de création et de diffusion artistiques et culturelles à Saint-Denis. Compte Facebook 6b

Comment va s’organiser le volet recherche du projet ?

Nous avons identifié une série d’objectifs avec les élus et les personnels administratifs de Plaine Commune. Nous avons débuté une enquête auprès d’un certain nombre d’acteurs majeurs qui ont validé la démarche et nous sommes actuellement en train de lancer une chaire de recherche contributive dont la première mission sera de produire un dossier pour définir le périmètre d’expérimentation du projet, en étroite collaboration avec Plaine Commune.

Dans ce cadre, nous avons lancé un appel à candidatures pour des thèses autour d’une douzaine de thèmes, qui s’est clôturé le 30 septembre 2016. Nous devions au départ sélectionner entre 10 et 20 thésards. Les budgets qui nous ont été alloués en 2016 par le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur ne nous ont finalement pas permis d’engager des doctorants dès cette année. Nous avons donc recruté cinq chercheurs – en économie, en science politique, en sociologie, en philosophie et en science de l’éducation – en contrat d’un an pour démarrer le travail et mettre en place les méthodes de la recherche contributive, ce qui représente toute une série de contraintes. Un autre chercheur a été retenu en psychanalyse, qui s’autofinance.

En premier lieu, ils devront devenir capables d’expliquer le sujet de leurs travaux aux habitants de Plaine Commune, que ces derniers maîtrisent ou non le français. Nous allons bien sûr les aider en mobilisant des comédiens, des vidéastes, des artistes, des médias… Mais ils devront faire un effort d’explication, même si leur matière est théorique. Ils suivront deux séminaires par semaine : un que j’animerai et un autre qu’ils animeront eux-mêmes, en se présentant mutuellement leurs travaux et en invitant des chercheurs ou des contributeurs. Ils travailleront de concert, partageront leurs notes et résultats, d’abord entre eux puis avec les habitants.

Un exemple concret ?

Dans les opérations de rénovation de l’habitat social, on pourrait par exemple mettre en place une économie contributive du bâtiment au service d’un habitat « néguentropique » – par opposition à entropique – qui soit aussi un chantier de qualification des habitants, comme a pu le faire l’architecte Patrick Bouchain. Ce sont ici les habitants qui innovent et produisent une valeur durable pour eux, comme pour la ville.

Plus généralement, quelle place pour les habitants dans ce dispositif ?

Pour ce projet qui se donne dix ans pour changer les choses en profondeur, nous espérons parvenir à associer de près ou de loin les 400 000 habitants de Plaine Commune à cette démarche de recherche contributive ; celle-ci va commencer à petite échelle pour s’étendre à ce que l’on pourrait appeler une démocratie contributive. Le programme est transdisciplinaire, car tous les domaines doivent être explorés, tel le sport par exemple. Ici, le Stade de France est incontournable et le sport s’est trouvé très profondément transformé par le numérique ces dernières années. Si l’on s’adresse aux jeunes gens de Seine-Saint-Denis sans rien pouvoir dire sur le football, on n’ira pas très loin – d’autant qu’il y a la perspective des Jeux olympiques de 2024.

Pourquoi placer le numérique au cœur du projet ?

Parce que le numérique modifie tous les savoirs, et parce que le savoir est la clé de l’avenir. En 2008, Vincent Peillon, à l’époque ministre de l’Éducation, m’avait demandé d’animer un groupe sur l’introduction du numérique à l’école ; j’avais alors un peu déçu son cabinet en déclarant : « Le numérique à l’école, c’est dangereux ». J’ai d’ailleurs démissionné assez vite. Je travaille sur ces questions avec Maryanne Wolf, une neuropsychologue américaine. Elle réalise des analyses précises, basées sur l’imagerie médicale, et certaines de ses conclusions sont plutôt préoccupantes.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas de numérique à l’école, mais je dis qu’il faut l’introduire en connaissance de cause. J’ai continué à soutenir ce point de vue, notamment à l’Agence nationale de la recherche où j’ai siégé quelques années ; j’avais ainsi proposé de développer des recherches doctorales dans tous les domaines pour voir ce que le numérique « fait » aux disciplines. Car il ne s’agit pas simplement d’un nouveau moyen de faire de la pédagogie ou de transmettre des savoirs ; c’est d’abord un moyen de produire du savoir, des objets scientifiques ; prenez les nano-objets, par exemple, qui sont aujourd’hui intégralement produits par le numérique ; la biologie comme l’astrophysique passent également par le numérique et, en maths, les conditions de la démonstration s’en trouvent modifiées.

Le numérique, c’est une révolution scientifique sur laquelle personne ne travaille, car tous les crédits sont mis sur l’innovation pour développer les logiciels et les interfaces de demain… En 2008, j’avais aussi dit à un conseiller de Vincent Peillon qu’il fallait adopter à l’égard du numérique un comportement rationnel et l’étudier. Il m’avait répondu que je raisonnais comme un « intellectuel » et qu’il fallait des résultats rapides. J’avais suggéré que l’on pouvait avancer grâce à la recherche contributive. C’est-à-dire faire entrer le numérique à l’école en y introduisant, en même temps, la recherche. On cite toujours la Finlande, mais tous les enseignants de ce pays sont dans l’obligation de faire de la recherche – et ce n’est sans doute pas pour rien dans la qualité des résultats de ce pays. C’est cela que j’appelle la recherche contributive, et qui dépasse d’ailleurs le corps enseignant et concerne toute la population.

Maryanne Wolf sur l’attention à l’ère du numérique (CASBS, 2015).

Que « fait » donc le numérique à la recherche ?

Le numérique transforme toutes les activités scientifiques, comme les instruments d’observations le font depuis le XVIᵉ siècle en passant par ce que Bachelard appelait les phénoménotechniques. Mais à la différence des technologies scientifiques précédentes, le numérique modifie aussi les savoir-vivre et les savoir-faire, c’est-à-dire la vie quotidienne et les relations sociales aussi bien que les compétences linguistiques, par exemple : ce sont les objets scientifiques qui s’en trouvent changés.

Nous sommes en outre dans une période où la technologie évolue extrêmement vite ; si l’on suit les circuits normaux de délibération scientifique, on arrive toujours trop tard. C’est cela la « disruption ».

Face à la disruption, les systèmes sociaux et les gens qui les constituent doivent s’emparer du développement technologique pour en devenir prescripteurs et praticiens, et non seulement consommateurs – et parfois victimes, le système social étant court-circuité, et en cela détruit, par le système technique. Dans ce but, il faut faire de « l’ingéniérie simultanée » ; il y a trente ans, Renault et Volvo ont introduit de telles méthodes pour accélérer le transfert de technologies en faisant travailler en parallèle et pas en séquentiel ; c’est devenu aujourd’hui ce qu’on appelle le « développement agile ». Je pratique cela depuis longtemps, avec des ingénieurs notamment. Pour Plaine Commune, l’idée est d’élaborer – avec tous les différents acteurs du territoire en même temps, dont les industriels – un débat, des hypothèses théoriques, un contrôle scientifique exigent, et en employant la méthode de la recherche-action.

Qu’entendez-vous par recherche-action ?

Il s’agit d’une méthode mise au point aux États-Unis dans les années 1940 par Kurt Lewin qui l’utilisa en psychosociologie ; pour lui, lorsqu’on travaille avec des « sujets », pour reprendre le vocabulaire des psychologues, il faut que les personnes deviennent elles-mêmes chercheuses, car elles sont justement sujets et non objets.

Cette méthode a ensuite été utilisée en management, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle est très critiquée par la gauche et les marxistes qui y voient une méthode d’intégration et, finalement, de manipulation. La Norvège a notamment été très en pointe pour transformer ses outils de production industrielle. La recherche-action a aussi été utilisée dans le domaine de la psychiatrie, comme au Tavistock Institute de Londres.

Il faut ici mentionner les travaux de François Tosquelles, ce réfugié de la guerre d’Espagne qui a transformé un hôpital psychiatrique délaissé de Lozère en un lieu qui est devenu expérimental, en quelque sorte par accident. Totalement abandonné par le gouvernement de Vichy dans les années 1940, cet hôpital, comme bien d’autres, a dû faire face à une situation extrême avec des malades mourant de faim ; Tosquelles a alors totalement renversé la situation en engageant ses patients à s’emparer de cet état de fait pour faire de l’hôpital l’objet des soins. L’institution est devenue le malade dont il fallait s’occuper. Cela a été le début d’une révolution, à laquelle participera notamment Georges Canguilhem. À la clinique de la Borde, Félix Guattari poursuivra dans cette voie avec Jean Oury.

Quelle place pour les industriels à Plaine Commune ?

Orange et Dassault Systèmes nous soutiennent activement. Orange cherche en effet à développer des plateformes territoriales et les services de proximité associés, et nous, nous disons avec le World Wide Web Consortium (W3C) qu’il faut faire émerger un web d’un nouveau genre, non transformable en data economy. Un outil contributif pour les gens, et non pas des gens au service de la plateforme !

Du côté de Dassault Systèmes, dont les communautés d’ingénieurs travaillent déjà sur le mode contributif, il y a un intérêt très fort pour les recherches et expérimentations que nous menons autour du partage de notes. Ils sont également très sensibles aux problématiques de l’économie contributive.

En quoi consisteront ces nouveaux outils contributifs ?

Pour la prise de notes, par exemple, il s’agit d’un système capable de faire de la recommandation contributive – permettant, par l’analyse algorithmique des annotations, de recommander les travaux d’autres chercheurs, sur des critères variés, en vue de souligner convergences et divergences et d’activer ainsi les dynamiques critiques qui font la science. Il s’agit d’une sorte de dialogue socratique assisté par ordinateur. Quand on a 24 étudiants, c’est l’enseignant qui fait cela ; mais c’est impossible avec des milliers de personnes.

Le but est aussi bien de développer de nouveaux types de réseaux sociaux qui se construisent autour d’une controverse ou d’un objectif commun. Cela permettrait de mettre en relation non pas des individus entre eux mais des groupes reconstituant le lien social. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont antisociaux ; mais ce n’est pas une fatalité.

Il s’agit donc avant tout de recréer du lien…

Il y a en ce moment un grand débat en Californie sur les big data et les mathématiques corrélationnistes dont les avancées font dire à certains que l’on va bientôt pouvoir se passer de théorie : grâce aux corrélations, l’élaboration théorique deviendrait accessoire, clame notamment Chris Anderson. Je suis farouchement opposé à ce discours délirant – mais qui est à la base de la data economy. Et j’en ai fait la critique dans La Société automatique.

Il faut utiliser les technologies numériques contributives non pour court-circuiter la décision des individus et des groupes, mais pour argumenter et consolider les décisions. La première fois que j’ai réfléchi à ce que pourrait être une « trully smart city », c’était dans la toute petite ville de Loos-en-Gohelle avec Jean-François Caron, son maire, qui a monté il y a une dizaine d’années, un dispositif de capteurs de flux – de circulation, de température, de consommation – qui ne déclenchent pas de régulations automatisées gérées par des algorithmes… mais qui convoquent des réunions d’habitants et d’associations.

Quelle différence faites-vous entre contributif et collaboratif ?

Une grande différence. Le collaboratif, c’est ce qui développe l’emploi gratuit ; c’est la logique des plateformes type Uber, Amazon ou Airbnb où, progressivement, sous prétexte de partager des données, on crée des courts-circuits, on fait de la désintermédiation, on dérégule complètement et l’on devient prédateur parce qu’on a capté toutes les data produites par tout le monde et que l’on contrôle tout cela de manière occulte. C’est une contributivité négative ; ces plateformes qui ne redistribuent rien – ni monnaie, ni symbole – prolétarisent et désymbolisent. C’est aussi une critique que l’on peut adresser à Google. Je pense ici aux travaux de Frédéric Kaplan qui a montré que l’exploitation algorithmique du langage par Google conduit tendanciellement à une standardisation du langage produisant de l’entropie.

Une économie contributive négative est une économie qui aggrave encore l’entropie du consumérisme. Beaucoup de gens qui évoluent dans le domaine du collaboratif et de l’économie du partage font des choses très sympathiques. Mais l’économie collaborative n’est pas pour l’instant qualifiée au plan macro-économique : elle n’est pensée qu’au niveau de la firme, de la microentreprise, et le problème c’est qu’elle ne prend pas du tout en compte la question des externalités positives et négatives. Du coup, elle conduit au contraire de ce à quoi elle fait rêver.

C’est pour porter ces questions au niveau macro-économique que nous avons l’ambition, à Plaine Commune, de contribuer à l’invention d’un nouveau plan comptable national, évidemment avec d’autres territoires. Le but n’est pas de faire de l’économie locale, mais de l’économie localisée, externalisable et déterritorialisable. Bref, il ne s’agit pas de mettre des frontières – mais bien, en revanche, de mettre des limites : des limites à l’Entropocène qu’est l’Anthropocène, et pour une économie néguentropique en vue d’un Néguanthropocène.

Jennifer Gallé, Chef de rubrique Environnement et Énergie, The Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

solidarités

Opération Chocodon : du chocolat pour soutenir la création d’emplois

Marrons glacés, truffes, pâtes de fruits, mini mendiants, ballotins,… les gourmandises de Noël sont indissociables des fêtes. Des douceurs biens venues en temps de crise et qui, de plus, peuvent aider à la solidarité. C’est l’opération Chocodon, concept né il y a 5 ans qui consiste à allier plaisir d’offrir du chocolat et solidarité d’une cause via un don. Présentation.
 
L’opération Chocodon 2016 est lancée dans la France entière jusqu’au 15 janvier 2017 par Solidarités Nouvelles face au Chômage (SNC), association implantée sur le territoire national il y a 30 ans sur l'idée simple que le chômage n'est pas une fatalité, chacun d’entre nous pouvant agir concrètement pour réduire le chômage grâce à une méthode d'accompagnement éprouvée des chercheurs d’emploi dans leur retour vers l’emploi.
 
Chaque année au moment des fêtes, SNC s’associe au showroom Via Chocolat, pour proposer l'achat de friandises traditionnelles avec à la clé un don puisque l'entreprise reverse à l'association 20% du montant de ses ventes auprès des personnes se recommandant de l’association. L'argent récolté sert pour une toute petite partie au fonctionnement de l'association mais surtout à financer des emplois de développement.  Il s'agit d'emploi aidé par l'association (rémunérer en tout ou partie par l’association) dans d'autres associations.  Les accompagnés bénéficient ainsi d'une offre de réinsertion et d'une formation.
 
Le showroom Via Chocolat, le premier du genre en France, est entièrement dédié à la découverte, la dégustation et la vente de chocolats d'artisans chocolatiers régionaux de talent - des chocolats d'auteurs. Via Chocolat sélectionne ces artisans chocolatiers de talent pour proposer des coffrets composés de ganaches noires et lait, nature ou subtilement parfumées, de pralinés noisettes, amandes ou pistaches. Créé en 2006 par Michel Cottet, membre du Club des Croqueurs de Chocolat depuis 2000 et du Club Criollo, premier club franco-italien de dégustation, ce concept store innovant est situé à Paris dans le 9ème arrondissement où plus de 30 artisans ont été sélectionnés depuis le lancement.  Le guide des croqueurs de chocolat avait attribué à l'occasion du Salon du Chocolat 2015 ses awards et ses "tablettes" d'or, d'argent et de bronze : parmi les 150 meilleurs chocolatiers de France, 8 artisans sélectionnés par Via Chocolat figuraient au palmarès, dont Gilles Cresno et Pascal Le Gac les incontournables, et Noël Jovy tablette d'or.
Les chocolatiers sont les auteurs de leurs chocolats. A partir d’une matière première choisie, les chocolatiers composent avec leur savoir-faire et inspiration, ils sont le reflet de la personnalité de leurs auteurs.
 
Plusieurs opérations de partenariats ont vu le jour avec des grandes entreprises ou leur fondation, leur comité d’entreprise, leur groupe SNC comme L’Oréal, EDF, le crédit municipal de Paris, Engie, Euler, Hermès, etc.
 
L'association SNC repose sur l’action de 2 200 bénévoles répartis dans 165 groupes locaux, soutenus par une équipe permanente et des instances dirigeantes. Ces groupes permettent d’accompagner les chercheurs d’emploi au plus près des réalités économiques et sociales des territoires. Ils fonctionnent en partenariat avec les institutions, les associations et le service public de l’emploi.
Aujourd’hui, le bénévolat produit des services indispensables à la communauté nationale. Les bénévoles sont aujourd’hui 16 millions en France à offrir leurs compétences, et leur nombre augmente de 4% chaque année. Leur travail désintéressé participe au fonctionnement de notre société. La production d’actions sociales, touchant l’ensemble des personnes « fragiles », s’élève à 62 milliards d’euros. Le travail fourni par les bénévoles représente l’équivalent de 200 000 emplois à temps complet (1). Leurs actions sont indispensables au fonctionnement du secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui représente aujourd’hui près de 10% de l’économie nationale.

Pourquoi offre-t-on du chocolat à Noël ?

Les fèves de cacao ont été découvertes par les Mayas et les Aztèques. Conscients de la richesse de ces graines, ils les utilisent comme monnaie d’échange avec les Espagnols, donnant ainsi une valeur inestimable au cacao. De retour en Europe, les Hispaniques réservent donc ce trésor aux aristocrates et autres hobereaux. Le chocolat est alors un produit luxueux et prisé. L’offrir en cadeau est une grande preuve d’estime. On le réserve pour les grandes occasions, comme Noël chez les Chrétiens.
Une autre explication pour cette tradition chocolatée viendrait de la fête de la Saint Nicolas. Dans de nombreux pays d’Europe, l’héritage orthodoxe veut que ce Saint apporte des friandises aux enfants, comme du pain d’épice et du chocolat, la nuit du 6 décembre.
Si Saint-Nicolas a tendance à s’effacer derrière son ami le Père Noël, on le remercie chaudement d’avoir aidé à instaurer cette jolie coutume de gourmandise de fin d’année.
 
 
 
(1)    Ce chiffre se base sur les statistiques du ministère de l’économie et des finances. Il y a en France 3,5 millions de bénévoles réguliers qui assurent leur bénévolat au moins 2h par semaine.
 

 

solidarités innovantes

Recevoir, reconnaître et donner

L’exigence de solidarité, dans toutes nos sociétés, demeure le plus fort de nos besoins, en même temps que l’un des plus difficiles à satisfaire ! Car les formes de solidarité de type compassionnel, à elles seules, ne répondent plus aux besoins de nos contemporains, lesquels sont désireux de se prendre eux-mêmes en charge. Une démarche qui n’invite pas les riches à s’occuper des pauvres, mais les invite, ensemble, à prendre une conscience commune des situations qui les confrontent et des initiatives susceptibles d’y remédier. 

Si l’on adopte cette approche, qui fait école dans les milieux associatifs engagés, le modèle idéal de l’individu « solidaire », naguère riche mécène ou dévoué bénévole, tend à devenir celui du citoyen altruiste, pour des initiatives collectives d’utilité sociale voire publique.

Du don reçu au don partagé

Ces expériences comptent parmi les épisodes les plus féconds d’une existence, dès lors qu’elles conduisent les intéressés à transformer le don reçu en don partagé. Comme me l’ont confié les participants à un atelier sur ce thème « le fait de cheminer avec une personne sur la longueur d’onde du don mutuel déclenche un processus d’ouverture où ils se sentent reconnus et reliés par un lien authentique.»
Dans notre vie quotidienne, le flux du donner et du recevoir est propice à développer l’esprit de solidarité chez ceux qui ont été sensibilisés à cette dynamique, si possible dès le jeune âge. Mais pour ceux qui n’ont pu bénéficier d’une telle éducation, cette succession d’événements conserve le caractère d’une avalanche aléatoire d’aubaines et d’obligations, où le lien de solidarité ne trouve que trop difficilement sa place.

La solidarité, un concept en émergence

"Idée, valeur ou principe" ? "La solidarité est en vérité une notion insaisissable. Si les questions qu’elle soulève aujourd’hui étaient lucidement affrontées, la solidarité devrait connaître un meilleur destin que la banalisation consensuelle où elle risque fort de sombrer», estime l’historienne Marie-Claude Blais, en conclusion d’un ouvrage faisant référence (1).
Mon hypothèse est que le fait de savoir reconnaître la valeur des dons désintéressés reçus par nous aux différentes étapes de notre vie peut nous éviter un tel écueil.

Comme l’observe le psychanalyste Jacques Arènes : « dans une culture où les places doivent se gagner, l’identité se conquiert aujourd’hui dans la lutte pour la reconnaissance. Les exigences de reconnaissance sont au coeur du lien social." (2)

Dans le présent contexte, être reconnu, ce n’est pas rechercher la gloire ni donner son nom à une rue, c’est trouver sa place parmi les vivants.
Tandis que reconnaître le mérite d’autrui, c’est rompre l’isolement auquel notre statut d’individu peut nous confiner, pour nous sentir solidaires d’autres destins que le nôtre. Du même mouvement, c’est faire de la place en soi-même pour y accueillir ses semblables , du plus petit au plus grand que soi. 

Comme le souligne le philosophe Paul Ricoeur, qui lui a consacré d’importants travaux, cette dynamique de la reconnaissance joue un rôle essentiel dans l’économie du don car mieux que toute autre, « elle permet de s’arracher à la méconnaissance de soi et au mépris des autres, pour la promesse fragile d’un don qui n’attend pas de retour. »( 3)

Au bonheur du plus que prévu

Enjeu fragile, en effet, que celui de ce parcours qui peut nous réserver des épreuves redoutables. En effet, accepter le don d’autrui ne va pas de soi dans notre culture et ne crée pas nécessairement de lien durable entre ses protagonistes, en raison de l’incertitude où ils sont, a priori, de leur désintéressement respectif.

Plus encore que l’acte de donner gratuitement, l’acte de recevoir est un acte de confiance risqué qui peut effrayer le non initié. Car a priori, rien ne lui indique que tel donateur en puissance n’est pas à la recherche d’obligés, pour des contre dons onéreux. Le vieux proverbe « qui paye est maître » inspire des procès d’intention fréquents mais pas toujours fondés pour justifier le refus d’une aide ou un manque de gratitude. Combien de fois n’entendons-nous pas cette réaction craintive : « j’ai peur de me faire avoir. »

« Quelle tristesse que cette peur » observe la psychologue F. Navard, « Autant de manque de relation, de manques à gagner…n’avons nous pas à apprendre à nous laisser prendre, toucher, surprendre par l’autre ? Savoir se perdre, savoir recevoir. » (correspondance avec l’auteure).

On ne saurait trop y insister : l’élucidation, au cas par cas, de ce doute mortifère est le garant de nos liens de solidarité avec nos bienfaiteurs, comme avec les bénéficiaires de nos propres dons. C’est en ce sens que l’on peut attribuer de la générosité à l’acte de recevoir, où lucidité et gratitude ont vocation à coexister dans l’acte de reconnaissance appelé à les réunir.

Comme s’en réjouit F. Navard, « la confiance, le pari, la foi ouvrent un champ où tout est possible - non pas dans l’ordre du calcul ou du résultat - mais dans la découverte. Etre touché, entraîné, surpris plus que prévu, ça pourrait être ma formule du bonheur le " plus que prévu "... »
A un moment où notre société est appelée à s’engager dans des réformes profondes, puisse cet effort contribuer à réduire l’esprit de défiance qui la menace.


(version refondue et complétée reportage Humanisme et Entreprise)

 

Lire "Léconomie du don et son éthique"/ UP' Magazine

1) Blais MC - La solidarité, histoire d’une idée, Paris, 2007, Gallimard, p. 334.
2) Arènes J  - « L’individu autonome, du bon usage d’un mythe » Etudes, Novembre 2010, p 485-494.
3) Degoy L et Spire A, « Ricoeur en reconnaissance d’humanité » L’Humanité, 24/3/2 004.

 

 

démocratie participative

Quelles innovations démocratiques possibles pour changer de monde politique ?

Le colloque international du Gis Démocratie et Participation va se tenir les 26, 27 et 28 janvier 2017 sur le thème des expérimentations démocratiques actuelles : convergences, fragmentations, portées politiques. Un diagnostic est de plus en plus partagé : la démocratie est à refaire. Saisir les multiples formes de participation dans les expérimentations démocratiques qui foisonnent pour donner consistance aux transitions en cours, implique alors de prêter attention, tout autant qu’aux transformations de l’action publique, à la production par l’action citoyenne d’alternatives sociales, économiques et politiques aux problèmes communs.
 
Le Colloque aura en priorité une visée de connaissance : donner une vision d’ensemble de la multiplicité des expérimentations citoyennes contemporaines. Le colloque a également le projet analytique de dégager leurs spécificités : leurs caractéristiques communes, les dynamiques de fragmentations comme les capacités de rapprochements d’initiatives proliférantes. Dernière l’ambition, celle d’interroger leurs significations politiques, leurs potentialités de transformation de l’action et de la décision publiques et, plus profondément, d’identifier dans les multiples expériences récentes ou en cours les voies d’un renouvellement de la démocratie et des pratiques sociales, économiques et politiques qui la caractérisent.
Il combinera un format à la fois académique, nécessaire pour répondre aux attentes de conceptualisation exprimées par les acteurs, et un format largement ouvert favorisant la réflexivité sur les initiatives qui seront présentées de multiples manières (ateliers, forums, vidéos, stands, expo…) et mises en discussion.
 
Un appel à contributions a été diffusé et les réponses permettront, dans la diversité de leurs formats, d’explorer les défis de l’action citoyenne — agir, pouvoir, savoir, redistribuer, s'émanciper — et les enjeux démocratiques des transitions énergétique, écologique et numérique.
Le Colloque débouchera sur la rédaction d’un « Manifeste » définissant les nouvelles orientations du Gis Démocratie et Participation et ses modes de coopération avec les acteurs de la participation.
 
Pour le groupement d’intérêt scientifique Démocratie et Participation (créé en 2009 par le CNRS), ce colloque entend marquer un tournant, une nouvelle fondation dans un contexte d’urgence démocratique. Bien au-delà du programme de « démocratisation de la démocratie » qui a d’abord fédéré une communauté d’études de la participation, les transitions énergétiques, écologiques et numériques en cours ouvrent sur la question d’une transition démocratique alors qu’à rebours, une évolution vers un régime autoritaire n’est plus à exclure. Partout où la démocratie s’incarne seulement dans un régime politique, voire se réduit à n’être qu’un système électoral, la défiance mine les institutions politiques et suscite des demandes de retour à l’autorité. Tous ceux, au contraire, pour qui la démocratie consiste à faire société, expérimentent de nouvelles formes politiques et économiques, s’emparent des nouvelles technologies pour renouveler l’expérience de la citoyenneté et inventer les pratiques du commun.
 
La crise politique est profonde, l’innovation démocratique vive. Paradoxe apparent qui s’éclaire dès que l’on considère la triple nature de la démocratie : à la fois régime de représentation politique, système d’institutions publiques assurant la cohésion de la société, et ensemble de formes de vie collective, de manières d’être au monde et de vivre ensemble fondées sur le respect inconditionnel de l’égalité.
 
Des jardins partagés aux sciences participatives, des Civic tech à l’économie sociale et solidaire, des fablabs aux mouvements des places, du retour du tirage au sort au do it yourself democracy, des chantiers participatifs au gouvernement ouvert, de nouvelles formes de représentation, de citoyenneté, de nouveaux modes de gestion des communs s’inventent ou se réinventent.
Ces pratiques sont-elles vouées à rester parcellaires, fragmentées, toujours à refaire ? Des convergences et des permanences se dessinent-elles ? Comment penser une démocratie ouverte sur le faire ?
L’objectif du colloque est de dresser une cartographie des concepts et des initiatives, un état des lieux des multiples expérimentations démocratiques ; d’établir des liens éclairant les dynamiques contradictoires en cours ; d’interroger le sens de ces expérimentations : où (en) est la participation aujourd’hui ?
Aucun des moments du Colloque n’est réservé soit à des « chercheurs », soit à des « praticiens ». Il s’agit au contraire de mettre à l’épreuve ensemble le sens des initiatives et des expérimentations, et les perspectives réflexives qui s’avèrent pertinentes pour les penser. Les réponses à l’appel à contributions peuvent émaner, séparément ou conjointement, de chercheur.e.s et d’acteurs-actrices de la participation, et prendre la forme de communications, de retours critiques d’expériences, de témoignages réflexifs, de dialogues/entretiens, de vidéos, de stands d’exposition, d’affichages, etc.

Interroger les enjeux d’une transition démocratique

L’activité du Gis a mis l’accent sur la double contradiction qui traverse les phénomènes participatifs : celle opposant l’institutionnalisation (et la professionnalisation) de la participation du public aux processus décisionnels et les pratiques informelles de participation, porteuses d’une critique du politique et de la décision ; celle opposant l’investissement de la participation par les mouvements sociaux comme vecteur d’empowerment, d’émancipation, et l’usage de la participation comme instrument de gouvernement de l’action publique et des conduites sociales.
 
L’actualité renouvelée des revendications d’interpellation citoyenne, de pouvoir d’agir et le questionnement des formes institutionnelles aptes à les reconnaître impliquent que les études de la participation en démocratie saisissent les phénomènes de manière large : au-delà de l’analyse de dispositifs envisageant la « démocratie participative » comme réponse à la crise de la démocratie représentative, il convient de prêter attention à la multiplicité des revendications des mouvements sociaux et de collectifs multiformes (fonds d’interpellation citoyenne, droit d’initiative populaire, tirage au sort, expertise solidaire…) et à la diversité des formes de participation sociale et politique.
Il convient également de questionner la « nouveauté » de ces phénomènes : en quoi poursuivent-ils ou transforment-ils des mouvements plus anciens (élargissement de la citoyenneté issu des mouvements féministes, notamment), et réactivent-ils dans leurs pratiques des interrogations ou expérimentations déjà éprouvées ou tentées ?
 
Mais s’affirment aujourd’hui des enjeux entièrement nouveaux qui bouleversent l’appréhension de la participation, et de nouvelles critiques se font jour. Les enjeux massifs des diverses transitions énergétique, écologique, numérique redistribuent les débats sur le politique, redessinent la citoyenneté et ses pratiques, réinterrogent l’égalité et la justice sociale, mettent l’accent sur la démocratie comme forme de vie, et nourrissent la revendication d’« une démocratie réelle maintenant ! », au-delà de la visée de démocratiser — ou même de radicaliser — la démocratie et ses institutions. Pas un pan ou champ de la vie politique, sociale et économique n’échappe aux conflits et luttes sur ce qu’est « faire société » et ce que participer veut dire pour y donner sens. Un colloque donc qui propose d’explorer les défis de l’action citoyenne, d’interroger les enjeux d’une transition démocratique autour précisément des questions suivantes.

Agir (ensemble)

Débattre, produire, fabriquer, consommer, offrir des services, aménager des espaces publics, des lieux communs, apprendre, échanger, partager… : que font les citoyens ensemble et désormais en dehors des cadres institutionnels et sociaux conventionnels ? Par-delà les objets, actions, services faits ensemble, que nous apprennent ces expérimentations sur l’action sociale, économique et politique contemporaine, sur leurs conditions de réalisation et sur le sens dont elles sont porteuses ? Comment saisir également les « confluences perverses », quand des pratiques similaires se déploient au nom de projets politiques très différents : l’horizon visé est-il alors celui d’une émancipation collective ou bien strictement individuelle ? Comment la question de la « responsabilité » est-elle pensée dans ses liens avec les enjeux démocratiques ?
 
La problématique des communs (commons), au cœur des transitions en cours, déplace l’attention vers la construction de nouveaux partenariats dans des processus ascendants d’innovation sociale et écologique utilisant largement le numérique. L’émergence des fablabs et le « mouvement » du do-it-yourself comme de multiples initiatives (jardins partagés, AMAP,…) renouvèlent les rapports à la création, à la production et à la consommation, et signalent la montée d’une « démocratie du faire », de nouvelles formes d’engagement qui ne se pensent pas d’emblée comme politiques.
Pour autant — les débats sur l’économie de la fonctionnalité, sur la sobriété, sur la décroissance en témoignent —, ces initiatives pointent vers la question de l’éthique des besoins, les conditions et les indicateurs d’une vie heureuse, et les manières d’en délibérer collectivement du local au global. Plus généralement, la question des communs invite à être attentif à toutes les activités consistant à « mettre en commun », au travail coopératif nécessaire pour organiser le partage et la mutualisation des ressources et des données, aux nouvelles manières de « faire société ». La question de la participation se trouve ainsi engagée dans de nouvelles conceptions de l’agir. Mais, à l’opposé des nouvelles formes de solidarité mise en œuvre par l’économie sociale et solidaire, le credo libéral : être l’« entrepreneur de soi-même » se répand, survalorisant l’entrepreneur, l’initiative et l’aventure individuelles, et prônant la disparition de l’entreprise comme institution.

Pouvoir(s)

Comment les formes d’auto-organisation du social affrontent-elles la question du/des pouvoirs (en leur sein et dans leurs interactions avec les autres) ? Quels obstacles rencontrent les capacités d’action autonome ? En quoi transforment-elles les rapports de pouvoirs ? Y a-t-il là des contre-pouvoirs annonciateurs de formes inédites de représentation politique ? Comment repérer et critiquer les formes de subversion des mots et des pratiques, là encore au service de projets politiques non seulement variés, mais radicalement opposés ?
 
Après plus d’une trentaine d’années d’innovation et d’institutionnalisation, la participation se retrouve sous le feu des critiques tant par ses détracteurs qui en dénoncent les excès que par ses partisans qui en déplorent les limites. D’une part, avec la crise économique et la critique d’un excès d’exigences normatives, le « droit à la participation » constitutionnalisé avec la Charte de l’environnement est présenté comme un obstacle à la croissance et au développement. D’autre part, les espoirs déçus des dispositifs institués alimentent les critiques d’une instrumentalisation de la participation au service des pouvoirs et aux dépens de résultats significatifs dans les secteurs d’action publique concernés.
 
Ces critiques convergent, en particulier à la faveur de la montée du concept d’anthropocène dans les sciences humaines et sociales, vers la compréhension de la participation dans ses formes instituées comme contribuant au renouvellement de la gouvernementalité propre au néo-libéralisme. Elles témoignent des limites des expérimentations et de leurs points aveugles, et ramènent les enjeux sur le terrain politique d’une conflictualité que la concertation ambitionnait de dépasser par le dialogue et la recherche de solutions négociées. Dans le champ de l’environnement, le renouveau des conflits territoriaux est marqué par l’émergence de formes radicales de critique opposant l’occupation des sites à la participation, et questionnant le partage d’un monde commun dans lequel débattre aurait un sens, voire refusant le débat. Pour les grandes entreprises, l’opportunité de la participation est affaire de réputation et de stratégie dans la reconfiguration progressive des rapports entre parties prenantes. L’interaction problématique entre stratégie et éthique du dialogue mérite examen.
 
Mais on assiste également à l’émergence d’une novlangue aseptisant la dimension critique de la participation et les aspérités de la démocratie : on parle d’« agendas positifs » au lieu de conflits, de « société inclusive » au lieu d’inégalités, de nudges, et l’on promeut un paternalisme comportemental par les « petits gestes », au lieu de délibérations sur les choix collectifs, etc. La subversion des mots de la démocratie culmine avec la préemption de la catégorie de peuple, originairement porteuse du conflit démocratique, par un ensemble de discours populistes, anti-démocratiques et xénophobes, et la récupération du thème de la participation par l’extrême droite. En privant les citoyens des mots nécessaires pour réfléchir les rapports entre l’agir et le pouvoir, de tels renversements accompagnent l’évolution de nos sociétés vers ce que certains ont nommé « post-démocratie », d’autres « dé-démocratisation ».

Savoir(s)

Qu’en est-il d’un renouvellement des formes de production de la connaissance (ex. sciences citoyennes) et de diffusion des savoirs (ex. MOOC) ? Quelles transformations des rapports entre autorité des connaissances scientifiques et ouverture du débat démocratique s’opèrent quand les politiques publiques (environnement, santé, éducation) entendent s’ancrer dans une citoyenneté renouvelée (démocratie écologique, démocratie sanitaire, etc.) ? Quelles relations entre les divers savoirs, connaissances, expertises et normes dans ces politiques ? Comment repenser les pratiques de recherche pour renforcer leur caractère démocratique, tant dans leur production que dans leur diffusion ? Quelles relations instaurer entre chercheurs et acteurs pour prendre au sérieux la question du croisement des savoirs ? Dans quelle mesure celles-ci participent-elles à la réflexivité démocratique ? Reconnaître l’existence de savoirs différents permet-il de fabriquer de la connaissance sur la société pour peser sur sa transformation ? Que dire des effets d’apprentissage des expérimentations citoyennes, de leur capitalisation, de leur transmission ?
 
Les expérimentations démocratiques questionnent les modes de production des connaissances. Avec le numérique, l’essor de la recherche participative ou des sciences participatives — termes qui se sont largement diffusés en seulement quelques années — signale le bouleversement des possibilités de production et de collecte de données pour la recherche, et des formes de production et de circulation des connaissances. La question de la participation des citoyens ordinaires à la science reste pourtant une question controversée, bien plus que celle de la participation politique au sens large. Car elle met en cause une frontière, voire une hiérarchie, entre les « citoyens ordinaires » et les experts, donc le monopole de la production de la connaissance par les scientifiques professionnels. Le croisement des savoirs est également controversé car il interroge les rapports sociaux inégalitaires en jeu dans la reconnaissance de savoirs de types différents. La participation des citoyens ordinaires à la science est toutefois, autant que la participation politique, une question de démocratie. Elle touche au caractère public et ouvert de la science comme (bien) commun. Car, dans le même temps où foisonnent des initiatives citoyennes, des offensives agressives des majors du numérique, de la santé, de l’édition scientifique, etc., façonnent des modes de vie, des manières de travailler et, avec l’appropriation privative des données moissonnées notamment, redéfinissent les manières de produire la connaissance et ses finalités.

(Re) Distribuer (les places, les rôles sociaux, les ressources, les capacités…)

Dans quelle mesure les expérimentations citoyennes inventent-elles des formes inédites d’organisation, d’auto-organisation ? Jusqu’où s’affranchissent-elles des organigrammes traditionnels, des mécanismes de redistribution, des systèmes de protection sociale ? Inventent-elles d’autres formes de redistribution ? Sont-elles propres à mieux reconnaître les capacités des individus et des collectifs ? Quels sont leurs effets en termes de justice sociale ?
 
Les limites du PIB comme indicateur de performance économique et de progrès social, les débats sur les indicateurs alternatifs du bien-être, du bonheur et, plus globalement, sur la décroissance, sont d’abord d’ordre démocratique, avant même d’être économiques, et mettent au premier plan la question de la délibération collective nécessaire pour réorienter l’économie. C’est particulièrement le cas avec la nouvelle économie numérique qui développe des manières inédites de travailler, de connaître et d’agir. Le numérique outille de larges communautés distribuées et appuie des formes novatrices et puissantes de participation, de mobilisation et d’action collective. Cependant, plusieurs directions des technologies de l’intelligence collective et de l’« économie du partage » se confrontent. Les débats ouverts sur l’« uberisation » de la société, sur l’« économie de plateforme », se structurent autour de l’opposition entre le collaboratif et le coopératif (formes collaboratives de consommation vs formes coopératives de production) et soulèvent la question des valeurs qui sous-tendent ces nouvelles formes économiques.
La dimension collaborative de la nouvelle économie peut se limiter à des formes d’intermédiation entre consommateurs et offreurs de services, voire se transformer rapidement par la concentration financière des offreurs en une économie de prédation. Par ailleurs, les débats sur les rapports entre travail et emploi, ressources et revenus (avec les propositions de revenu universel / inconditionnel / contributif…), sur les articulations entre cotisation sociale (salariale) et contribution via l’impôt et sur la question des activités utiles à la société, interrogent la participation dans sa triple dimension de prendre part, apporter une part et bénéficier d’une part.

 (S’) Émanciper

Quelle est la base sociale des expérimentations citoyennes et comment la visée d’émancipation est-elle partagée par différentes catégories d’acteurs et permet-elle de sortir de la position de « bénéficiaire » ? Quelles formes de réflexivité, y compris des gens « ordinaires » impliqués dans l’action, mettent-elles en œuvre ? Avec quels effets sur les individus et les acteurs sociaux ? Comment des initiatives locales produisent-elles des règles démocratiques, des innovations institutionnelles généralisables à plus large échelle ? Quels types de sujets politiques la participation façonne-t-elle : des citoyens critiques ou à l’inverse des sujets dociles et apolitiques ? Que dire de contre-mouvements non progressistes qui de la même façon prétendent s’affranchir des cadres sociaux et démocratiques traditionnels ? Comment la pensée du/de la politique est-elle transformée, ou non, dans et par ces pratiques ?
 
L’émancipation revient au centre des préoccupations des citoyens et est réinvestie comme référent majeur des expérimentations démocratiques actuelles qui valorisent l’autonomie, le pouvoir d’agir et l’intelligence collective. Les initiatives citoyennes expérimentent des modes de transparence, d’écoute bienveillante, d’horizontalité, favorisant l’inclusion radicale, l’égalité, la coopération, la légitimité du faire. Elles confrontent les décisions et la délibération publiques à de nouvelles exigences : bien commun, utilité sociale et environnementale, responsabilité… les conduisant à devoir intégrer et reconnaître les compétences ordinaires des citoyens et les inclure dans l’élaboration de critères pertinents du bien-être.
 
Les expérimentations démocratiques alimentent ainsi de nouveaux processus de subjectivation politique, de nouvelles pratiques réarticulant les individus et les collectifs à la politique. Les formes de mise en lien d’initiatives venant d’horizons très éloignés sont porteuses d’une redéfinition du politique, plus horizontale, non hiérarchique. Elles constituent aujourd’hui un socle d’expériences disponibles, instrumentées pour pouvoir faire fonctionner autrement la démocratie. Il convient dès lors de s’interroger sur ce qui fait société dans ce qu’elles mettent en œuvre, sur les ponts à construire entre elles, sur la manière dont elles produisent concrètement de l’émancipation. En effet, certaines formes collaboratives, que ce soit entre habitants d’un quartier populaire ou entre participants d’un chantier autogéré, n’ont ni ne visent forcément une traduction politique à proprement parler. Comment les prendre en compte dans les débats actuels sur la démocratie et la participation, sans les labelliser comme politiques « malgré elles » ? Dans quelle mesure ces formes et pratiques obligent-elles à repenser la question même de ce qui « est » ou « fait » politique ?
 
Des militants, des professionnels cherchent par ailleurs via la participation un moyen de renouer avec les principes de l’éducation populaire, dans une visée d’émancipation des précaires, des discriminé.e.s, etc. Pour autant, les dispositifs participatifs qu’ils mettent en œuvre peuvent rester tributaires d’un arbitraire institutionnel, d’une « injonction à l’autonomie », et redoubler au contraire les inégalités. Des conceptions de la citoyenneté selon lesquelles c’est aux individus de s’adapter au langage et aux pratiques citoyennes légitimes — et non aux institutions de reconnaître un pluralisme d’engagements citoyens et de s’ouvrir à la critique — freinent les processus d’émancipation.

Demain, la démocratie

C’est à l’appréhension de ces nouveaux enjeux et de ces nouveaux débats — qui réclament des témoignages et des élaborations normatives, des partages d’expériences et des approches historiques, des croisements disciplinaires et des enquêtes à perspectives multiples… — que les réponses à l’appel à contributions proposeront de travailler. L’introduction du premier Congrès du Gis Démocratie et Participation, en 2011, questionnait la diffusion de la démocratie participative : « beaucoup de bruit pour rien ? » Serait-on conduit à cette même interrogation face à la prolifération des expérimentations démocratiques aujourd’hui ? L’image d’un « archipel de la participation » est souvent utilisée pour donner une vision d’ensemble d’initiatives citoyennes entreprises par des communautés pas ou faiblement articulées et sans centre. C’est bien l’enjeu du Colloque de saisir où (en) est la participation aujourd’hui, de tenter de préciser ce qu’annonce le foisonnement des expérimentations démocratiques pour demain.
 
L’expérimentation est aussi un mode de gouvernance très contemporain, qui nous pousse à réfléchir plus avant sur le passage de l’expérimentation à la normalisation. Quel est le point commun entre les plateformes marchandes, type Uber, les initiatives de participation collective de citoyens à la définition de politiques publiques, les fablabs ou les chantiers d’habitat participatif ? Comment caractériser les trajectoires de ces expérimentations citoyennes : pourquoi certaines durent-elles, s’institutionnalisent, pourquoi certaines s’inscrivent-elles dans un fonctionnement capitaliste alors que d’autres s’ancrent dans l’économie sociale et solidaire ? Quels horizons politiques de transformation sociale ouvrent ces trajectoires différenciées ? Quelles formes de production du politique (ré)inventent-elles ?
 
Les nouveaux enjeux et débats succinctement pointés ci-dessus ont déplacé considérablement les manières d’appréhender la participation. Ils n’en confirment pas moins un positionnement de départ du Gis Démocratie et Participation : considérer la participation comme une entrée privilégiée, un point de passage obligé pour analyser les transformations de la société, plutôt que comme un objet prédéfini par une approche normative de la démocratie. Aussi, la dernière séquence du Colloque n’a-t-elle pas vocation à proposer un modèle idéal de démocratie. Mais elle rassemblera les témoignages, les éléments d’analyse discutés dans les autres séquences du colloque pour explorer les portées politiques des expérimentations démocratiques soumises à examen, et approfondir la manière dont chercheur.e.s et acteurs-actrices de la participation peuvent travailler ensemble au renouvellement de la démocratie.
 
Il s’agira de préparer l’écriture d’un Manifeste d’orientation pour les études de la participation en démocratie, en collectant les idées essentielles à sa rédaction postérieure au colloque, avec l’aide des personnes volontaires pour y contribuer. Son objectif serait de dessiner les contours et les modes de travail d’un espace de recherche sur la démocratie et la participation qui dépasserait un cadre strictement universitaire. Il s’agirait avec cet événement refondateur d’engager chercheur.e.s et acteurs-actrices sur les nouvelles thématiques, les nouveaux champs de recherche sur lesquels le Colloque aura montré l’intérêt de travailler ensemble aujourd’hui.
Table ronde de synthèse avec les rapporteur.e.s des 5 demi-journées du Colloque et discussion générale pour dégager les orientations générales d’un Manifeste définissant l’activité du Gis Démocratie et Participation pour les prochaines années.
 
Comité d’organisation du colloque :
 
Rémi Barbier (Engees, membre du Conseil scientifique du Gis Démocratie et Participation) ;
Loïc Blondiaux (CRPS-CESSP Université Paris I, président du CS du Gis D&P) ;
Marion Carrel (CEMS-EHESS et CeRIES-Université Lille III, membre du CS) ;
Agnès Deboulet (CRH-Lavue, Université Paris 8, membre du CS) ;
Patrice Duran (Ens Cachan, président du Gis D&P) ;
Jean-Michel Fourniau (Dest-Ifsttar et GSPR-EHESS, directeur du Gis D&P) ;
Martine Legris (Ceraps, Université Lille 2) ;
Clément Mabi (Costech, Université de technologie de Compiègne) ;
Catherine Neveu (IIAC-TRAM, EHESS, membre du CS) ;
Héloïse Nez (CoST-Citeres, Université de Tours) ;
Emmanuel Picavet (Phico-ISJPS, Université Paris I, membre du CS) ;
Sandrine Rui (Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux, membre du CS) ;
Denis Salles (Unité ETBX, Irstéa, membre du CS) ;
Julien Talpin (Ceraps, co-directeur de la revue Participations) ;
Stéphanie Wojcik (Ceditec, Université Paris Est Créteil, membre du CS) ;
Joëlle Zask (Institut d’histoire de la philosophie, Université d’Aix-Marseille, membre du CS).
 
Le Colloque a lieu  les 26, 27 et 28 janvier 2017, de 9h30 à 18h30 , à la Maison des sciences de l’homme Paris Nord - 20, avenue George Sand - 93210 La Plaine Saint-Denis - Métro Front Populaire (terminus ligne 12)
 
Pour plus d’informations : http://www.participation-et-democratie.fr/
 
 
 

 

société

Attac transforme une agence BNP Paribas en salle d’urgence d’hôpital

Cinquante militants d’Attac et personnels de santé ont transformé une agence BNP Paribas en salle d’urgence pour dénoncer l’évasion fiscale et le plan triennal de 3,5 milliards d’économies sur les hôpitaux. Cette action s’inscrit dans une vague de mobilisation lancée le 2 novembre dernier et qui a déjà suscité plusieurs actions dans des agences BNP Paribas de toute la France. Elle s’achèvera par la tenue du procès de l’évasion fiscale le 9 janvier 2017 à Dax, en parallèle du premier procès d’un « Faucheur de chaises », Jon Palais.
               
Aujourd’hui, samedi 26 novembre, depuis 11h, 50 militants d’Attac, accompagnés de salariés du secteur de la santé, occupent l’agence BNP Paribas Paris Sébastopol. Sous les yeux des employés et des clients, ils se sont installés dans la banque pour dénoncer l’impact de l’évasion fiscale sur le manque de moyens dans le secteur de la santé. Ils ont transformé l’agence en salle d’urgence et ont organisé l’autopsie de ce crime social et des graves maladies que sont l’hémorragie fiscale, l’insuffisance pénale, le cancer de la dette et la fracture sociale.
 
Le 8 novembre dernier, les personnels du secteur de la santé ont tiré la sonnette d’alarme sur la détérioration de leurs conditions de travail et des conditions d’accueil des patients [1]. Pour répondre à ce ras-le-bol, Jean Vignes, Secrétaire Général de SUD Santé Sociaux, estime « qu’il faut abandonner le plan triennal de 3,5 milliards d’économies sur les hôpitaux et mettre au coup d’arrêt au programme de fermeture de 16.000 de lits et de suppression de 22.000 postes dans la fonction publique hospitalière ». Murielle Guilbert, de Solidaires Finances publiques, rappelle que « 60 à 80 milliards d’euros échappent chaque année au budget de l’État du fait de la fraude et de l’évasion fiscale alors qu’avec seulement 2,5 milliards d’euros, on pourrait financer les 20 000 emplois qui disparaissent chaque année dans le secteur de la santé. » L’argent pour des conditions de travail décentes et des soins de qualité existe, il est dans les paradis fiscaux !
 
En faisant le lien entre l’évasion fiscale et le financement des urgences sociales et écologiques, Attac entend démontrer que des solutions crédibles existent. « Alors que la fraude aux prestations sociales représente 60 fois moins que la fraude fiscale, elle est de plus en plus traquée et stigmatisée. Les fraudeurs fiscaux, quant à eux, bénéficient d’un traitement de faveur et ne sont quasiment jamais condamnés. Nous pouvons lutter concrètement contre cette impunité fiscale : en renforçant les effectifs et les moyens de l’administration fiscale, de la police fiscale et du parquet financier qui traquent la délinquance financière mais aussi en condamnant plus systématiquement les fraudeurs et leurs complices, les banques et les cabinets d’affaire. Si des dizaines de milliards d’euros échappent encore au fisc annuellement, c’est uniquement le résultat de décisions politiques. » rappelle Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac France.
 
Les associations mobilisées contre l’évasion fiscale feront entendre ces revendications lors du premier procès d’un Faucheur de chaises, Jon Palais, poursuivi par BNP Paribas pour avoir participé à une action de réquisition citoyenne de chaises dans l’une de ses agences. En 2015, le collectif des Faucheurs de Chaises, composé d’Action Non-Violente COP 21, des Amis de la Terre, d’Attac, de Bizi ! avait réquisitionné symboliquement 196 chaises dans des banques participant au système organisé de l’évasion fiscale. Ces 196 chaises avaient servi à l’organisation d’un sommet citoyen le 6 décembre à Montreuil pendant la COP 21, puis avaient été rendues à la justice le 8 février 2016 à l’occasion de l’ouverture du procès de Jérôme Cahuzac.
Le collectif appelle maintenant à la participation massive le 9 janvier 2017 à Dax au procès de l’évasion fiscale organisé en parallèle du procès de Jon Palais. Cet événement d’envergure nationale réunira des personnalités telles que Eva et Caroline Joly, qui seront les avocates de Jon Palais, Antoine Peillon, Edgar Morin, Patrick Viveret, des personnalités associatives, syndicales et politiques.
 
 
 
 

 

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