UP' Magazine L'innovation pour défi

mutation numérique

#BornSocial : La montée des “invisible kids"

Suréquipés, sur-connectés, multi-réseaux, multi-comptes et multi-personae, les 11-13 ans occupent déjà clandestinement les réseaux de leurs aînés. Cette nouvelle génération post digital natives est née avec des réseaux sociaux plein la tête et avec un smartphone greffé à la main. Bienvenue dans le monde des #BornSocial.

L’adoubement par le smartphone

Mais que font donc les 11-13 ans sur les réseaux sociaux ? Si l’âge minimal requis pour s’y inscrire est de 13 ans, la plupart de ces social natives qui mentent manifestement sur leur âge, maîtrisent encore mieux cette socialisation que leurs aînés. Avec l’entrée au collège vient le premier téléphone, un rite de passage presque sacré qui marque le début de l’autonomie. Si « premier téléphone » rime avec sécurité pour papa-maman, il veut surtout dire accès web et likes à foison pour un pré-ado. Parce que pour les social natives, le premier téléphone n’est plus un 3310 à coque personnalisable, et Snake n’est plus le must des cours de récré. Aujourd’hui, quand on parle premier téléphone, on parle systématiquement smartphone : en donnant leur iPhone 4S à leurs enfants, les parents leur ouvrent en grand les portes d’Internet, de l’hyper connectivité, de millions d’applications, des messageries, de jeux en ligne et des réseaux sociaux.

Facebook, the place-not-to-be

Quelle est la différence entre un adulte et un pré-ado ? Mêmes Stan Smith, même addiction à la pomme, mais une utilisation des réseaux sociaux sensiblement différente. Tout d’abord, s’ils sont nés en même temps que Facebook, les 11-13 le délaissent. Facebook a beau incarner le réseau social de référence pour les adultes (votre patron y est, votre mère y est, votre voisin, vos collègues de bureau et cette cousine un peu bizarre qui vous stalke y sont), ces petits clandestins du web y restent plutôt farouches. Leurs parents y ont sûrement posté leur trogne de bébé, mais eux voient en ce dinosaure une plateforme qui cristallise toutes les dérives de la communauté web : compliqué, et pas très sécure. Pas sûr qu’ils aient retenu précisément les faits divers tragiques de harcèlement en ligne, mais Facebook en est néanmoins, pour eux, le symbole. Et puis, comme ils disent, “il n’y a personne, sur Facebook”...

Je suis ce que je like

Snapchat est leur MSN, Instagram, leur Skyblog. Messagerie pour les vrais amis d’un côté, plateforme d’expression publique de l’autre. Les points forts de ces plateformes : elles sont mobiles et visuelles. Voilà la tendance que cette génération précoce promet aux années à venir : la puissance du smartphone combinée à celle de l’image.
 
Sur huit millions d’utilisateurs Snapchat en France, 600 000 auraient moins de 13 ans. C’est 7% de jeunes de moins de 13 ans qui squattent la plateforme pour rester proches de leurs amis. Il faut dire que les filtres rigolos qui défigurent, subliment ou forcent les traits canalisent leur appétence pour le fun et leur permet d’instaurer un réseau social privé et restreint – comme s’ils avaient appris, de manière innée, à se prémunir des dangers liés au caractère public du web.
 
Instagram talonne le petit fantôme sur fond jaune. Dans une classe de 5ème, ils sont une grosse vingtaine à y avoir un ou plusieurs comptes. A l’inverse de leurs aînés, ils complètent l’utilisation classique de la plateforme de publication sociale, par un usage pur réseau social, avec par exemple la création de groupes de discussions par classes.
 
Mais Instagram, c’est surtout le lieu de la projection publique, le lieu de l’exposition, un vecteur d’expression du narcissisme virtuel. Avec un peu de recul, c’est le seul réseau qui réunit les trois grands usages des plus jeunes : d’abord la conversation, puisqu’ils détournent l’application en utilisant sa messagerie ; puis le divertissement, car c’est le réseau sur lequel ils regardent des vidéos courtes et drôles, ou suivent leurs idoles ; et enfin l’exposition, aussi bien dans les posts qu’ils publient, puis suppriment, que dans ceux qu’ils aiment.
 
Instagram va donc au-delà d’une case trendy, foodporn, fashion et travel pour toucher le cœur d’une nouvelle audience. Avec Instagram, Facebook s’est acheté un futur.

Youtube, Télé 2016

Biberonnés aux vidéos Youtube qu’ils voient comme une télé à la demande gratuite et accessible et proposant un nombre de chaînes infini en accord avec leurs attentes, les plus jeunes sont scotchés à leurs écrans et boivent les paroles de leurs idoles du web. Le problème, c’est que ce n’est pas toujours à ce public que leurs idoles s’adressent. Si la question du contrôle parental se pose évidemment, les parents ne peuvent pas tout contrôler : lorsque les youtubeurs font des campagnes de communication avec des annonceurs, il faut qu’ils aient en tête la moyenne d’âge réelle, et non pas uniquement souhaitée, de leurs followers.  Norman, Cyprien, Squeezie et les autres doivent être vigilants : une grande partie de leurs spectateurs n’a pas plus de 11 ans. 

What’s next ? Musical.ly

Un croisement de selfies et de karaoké qui permet à l’utilisateur d’enregistrer une vidéo de 15 secondes où il coordonne le mouvement de ses lèvres avec les paroles d’une chanson choisie, accompagnée d’une chorégraphie maison, Musical.ly est le prochain carton annoncé. Mark Zuckerberg en parle, les kids l’ont adopté. Les stars aussi. Attention, la prochaine tornade a déjà débarqué, et elle met le futur au présent.
 
Arthur KANNAS, co-fondateur de l'agence heaven
 

 

revenu universel

Primaire socialiste : une victoire historique pour le revenu universel ?

La victoire ce dimanche 22 janvier 2017 de Benoit Hamon au premier tour de la primaire socialiste (36%), largement impulsée par sa campagne autour du revenu universel, démontre que l’idée est porteuse de sens pour une partie des électeurs français. Tour d'horizon d'une impulsion qui dérange.
 
La proposition de revenu de base du candidat socialiste Benoît Hamon est l’un des principaux thèmes ayant attiré l’attention des médias ces derniers jours. Sa victoire au premier tour place le revenu universel en tête des débats, preuve que cette proposition représente une solution crédible, nécessaire et porteuse d’espoir pour un grand nombre de citoyens.
 
C’est un signal très positif que salue le Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB) : « C’est une belle victoire, pas seulement pour Hamon mais aussi pour l’idée du revenu de base. Ce vote d’adhésion montre que des centaines de milliers de Français veulent que le revenu de base soit au cœur du débat politique. La présence de Hamon dans la course à la présidentielle assure que le débat sur cette idée se poursuivra à l’échelle nationale et européenne » a déclaré Nicole Teke, coordinatrice relations publiques du MFRB.
 
Le réseau européen pour le revenu de base (UBIE) s’est également réjoui de ces résultats : « Pour la première fois dans une élection européenne, le revenu universel pourrait être l’élément qui fera la différence. Nous suivrons de près cette élection qui s’annonce très prometteuse » assure Daniel Fehrer, membre du bureau de UBIE.
 
Le revenu de base émerge comme une nouvelle revendication sociale en Europe et dans le monde. Il reprend l’idée du philosophe Thomas Paine qui s’exclamait, en 1792, du haut de la tribune de l’Assemblée Nationale : « Sans revenu, point de citoyen ».
Le revenu de base est très différent des dispositifs existants comme le revenu de solidarité active (RSA) : il est individuel et versé sans condition de recherche d’emploi, il n’est pas stigmatisant et les démarches pour l’obtenir sont beaucoup moins complexes aux dires du MFRB.
On ne travaille plus aujourd’hui comme on le faisait avant, et la société doit trouver de nouveaux moyens de s’adapter aux évolutions du monde du travail ; c’est en substance ce qu’indiquait le rapport du Conseil National du Numérique rendu en janvier 2016 dans lequel l’instauration d'un revenu minimum universel permettrait à chacun de vivre décemment. Cette mesure pourrait sonner le glas du travail salarié, déjà mis à mal par la précarité, l’augmentation du travail indépendant ou la multiplication des employeurs. 
Le revenu de base constituerait un nouveau droit accordé à tous les citoyens au même titre que le droit de vote et l’accès à l’éducation. Il se veut une réponse pratique aux articles 1 et 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Pourrait-il être un moyen de relever les défis du XXIe siècle ?
 
On stabilise les perspectives d’avenir des citoyens, qui seront plus enclins à prendre des risques car ils sauront que quoiqu’il arrive, s’ils ratent, ils trouveront un filet de sécurité. C’est plus efficace que d’agiter le bâton en disant, attention, si vous ne travaillez pas, on vous coupe les vivres. »
Jean-Marc Ferry, philosophe
 
Ce débat de société en est encore à ses prémices et il est normal que de nombreux citoyens soient encore sceptiques vis-à-vis de l'implémentation du revenu de base malgré l’implication du MFRB, dévoué à continuer d'éclairer le débat, notamment sur la question du financement qui fait l'objet de tant d'attaques confuses.
Loin d'apporter un coût supplémentaire à la société, le revenu universel représente un investissement pour l’avenir en répondant à de nombreux enjeux économiques et sociétaux et en participant à une plus grande justice sociale.
Pour le MFRB, le revenu de base ne doit pas détruire la protection sociale mais en devenir l’un des nouveaux piliers. Une perspective partagée par un autre candidat à cette primaire Jean-Luc Bennahmias, ainsi que par plusieurs autres candidats à la présidentielle, dont Yannick Jadot (Europe Ecologie-Les Verts) et Charlotte Marchandise (candidature citoyenne issue de LaPrimaire.org), qui ont eux aussi placé le revenu de base au cœur de leur programme.

Comment le mettre en place ?

Pour le MFRB, l’instauration du revenu de base doit améliorer le système de protection sociale. Il existe différents types de financement, en fonction du montant qui est souhaité :
- Simplifier le système socio-fiscal
- Accroître la fiscalité écologique
- Augmenter la taxe sur les transactions financières
- Lutter contre l’évasion et l’optimisation fiscale des multinationales
- Mieux imposer le patrimoine
- Intégrer certaines subventions à l’emploi
- Repenser le système de création monétaire
- Verser des monnaies locales complémentaires...
L’allocation universelle d’un revenu ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’Etat-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une ‘politique générative’. Elle doit donner aux individus des moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie. »
André Gorz, philosophe

Qui soutient le revenu de base ?

Un nombre croissant d’élus soutiennent aujourd’hui le principe du revenu de base. Tour d’horizon. • Delphine Batho (députée PS, ancienne ministre) • Benoît Hamon (député PS, ancien ministre) • Monique Robin (députée PS) • Isabelle Attard (députée sans parti) • Cécile Duflot (députée EELV, ancienne ministre) • Jean Desessard (sénateur EELV) • Julien Bayou (conseiller régional EELV) • Karima Delli (députée européenne EELV) • Michèle Rivasi (députée européenne EELV) • Frédéric Lefebvre (député Les Républicains) • Christine Boutin (députée, Parti Chrétien Démocrate) • Dominique de Villepin (ancien premier ministre, ex-UMP) • Corinne Morel Darleux (conseillère régionale, Parti de gauche).
Parallèlement, des personnalités, des philosophes et des économistes s’intéressent de plus en plus à cette idée comme Edgar Morin, Jean-Marc Ferry, Cynthia Fleury, David Graeber, Gaspard Koenig, Yann Moulier-Boutang ou Bernard Stiegler.

Les réseaux à travers le monde

En 2013, une initiative citoyenne européenne pour le revenu de base a été lancée dans 25 pays. L’initiative a récolté près de 300 000 signatures, dont 34 députés européens de tous bords politiques.
Elle a impulsé la création d’une nouvelle alliance européenne pour le revenu de base, Unconditional Basic Income Europe (UBIE). Elle coordonne les actions de promotion du revenu de base à l’échelle européenne et milite en faveur de son instauration dans tous les pays d’Europe.
Le Basic Income Earth Network (BIEN), alliance mondiale pour le revenu de base fondée en 1986, est composée d’universitaires et d’activistes. Elle organise un congrès tous les deux ans, le dernier ayant eu lieu en Corée du Sud en juillet 2016.

Expérimentations et projets pilotes

États-Unis, années 1960. Impulsées par Milton Friedman sous le concept d’impôt négatif, elles ont été menées dans quatre États, totalisant près de 9000 foyers sur une moyenne de trois années. Elles ont relativisé la crainte de l’oisiveté, car la diminution de l’emploi n’a pas été généralisée à l’ensemble de la population mais à certains groupes sociaux précis tels les femmes seules et les jeunes étudiants.
 
Namibie, démarré en 2008. Ce projet pilote a sorti les habitants d’une situation d’extrême pauvreté. Il a dynamisé l’activité économique du village et particulièrement la création d’entreprise individuelle, diminuant de façon drastique le chômage. Il a amélioré la santé des habitants, favorisé l’éducation des enfants et permis la prise d’autonomie et responsabilisé la communauté d’Otjivero.
 
Canada, années 1970. La province du Manitoba a mis en place le programme Mincome à Winnipeg et Dauphin. Distribué à tous les habitants, ce revenu a montré une baisse des hospitalisations et de la criminalité, une augmentation de la fréquentation scolaire et de la formation.
 
Inde, depuis 2011. Trois projets sont coordonnés par SEWA, une association indienne promouvant le droit des femmes et sont financés par l’Unicef. Les résultats: réduction de la pauvreté, désendettement des familles, émancipation des femmes, développement de la confiance des habitants au sein du village.
 
En Finlande, le gouvernement s’est prononcé en faveur d’expérimentations d’un revenu de base dans le pays. En septembre 2015, une équipe de chercheurs, d’universitaires et de think-tanks a été mandatée pour préparer un projet-pilote pour 2017.
 
Les Pays-Bas sont également intéressés par la question du revenu de base et ont prévu de mettre en place un projet expérimental dans la ville d’Utrecht en 2016 et dans plusieurs autres villes du pays.
 
En Suisse, le revenu de base fait aussi son chemin. En juin 2016, les citoyens helvètes ont voté pour ou contre le revenu de base. Le « oui » a obtenu 23%, un chiffre important pour une idée inconnue quelques années auparavant !
 
En Espagne, une initiative législative a vu le jour début 2014. L’objectif : récolter 500 000 signatures en moins d’un an, pour qu’une proposition de loi pour un revenu de base soit déposée au Parlement espagnol.
 
En Iran, l’État fournit depuis 2010 un revenu à chaque citoyen résidant dans le pays, en remplaçant les subventions aux combustibles et aux aliments par des transferts directs à la population.
 
En Alaska, le Fonds Permanent de l’Alaska verse un dividende citoyen depuis 1982. Ce dividende, issu de la manne pétrolière, permet de distribuer un revenu de base, qui s’élève actuellement à plus de 2 000 $ par an et par habitant.
 
Au Brésil, le revenu de base est présent dans la constitution depuis 2004 et a inspiré la création de la Bolsa familia. De son côté, l’association citoyenne ReCivitas, après avoir expérimenté dans un village un revenu de base de 2008 à 2014, lance en janvier 2016 la « basic income start-up », un fond de garantie pour un revenu de base versé à vie.
 
 
(1)    Le Mouvement Français pour un Revenu de Base est une association transpartisane et indépendante, qui cherche à rassembler toutes les forces progressistes souhaitant instaurer le revenu de base en France.

A LIRE : "Revenu de Base : un outil pour construire le XXIe siècle". Collectif coordonné par Jean-Éric HYAFIL et le MFRB, publié par Les éditions Yves Michel en septembre 2016

A LIRE : "Revenu de Base : comment le financer" - Panorama des modalités de financement. Collectif coordonné par Jean-Éric HYAFIL et Thibault LAURENTJOYE, publié par les Editions Yves Michel en septembre 2016

 
A LIRE AUSSI :
 
Un revenu pour tous ! : Précis d’utopie réaliste, Baptiste Mylondo, Utopia, “Controverses”, 2010
Pour un revenu sans condition : Garantir l’accès aux biens et services essentiels, Baptiste Mylondo, Utopia, “Controverses”, 2012
Le financement d’un revenu de base inconditionnel, Albert Jorimann et Bernard Kundig (dir.), Seismo, 2010
Une clémente économie : Au-delà du revenu d’existence, Yoland Bresson, L’Esprit Frappeur, 2008
L’allocation universelle. Pour un revenu de citoyenneté, Jean-Marc Ferry, Cerf, “Humanités”, 1995
Basic Income : An Anthology of Contemporary Research, Karl Widerquist, José A. Noguera, Yannick Vanderborght et Jurgen De Wispelaere (dir.), Wiley-Blackwell, 2013
L’allocation universelle, P. Van Parijs, Y. Vanderborght, La Découverte, 2005
Un revenu pour exister, revue Mouvements, 2013
“La crise c’est has been”, Hélène Pouille, 2014 (http://revenudebase.tumblr.com)
 

 

évasion fiscale

BNP Parisbas contre les Faucheurs de chaises : qui est vraiment coupable ?

Le premier procès d’un Faucheur de chaises s’est tenu à Dax ce lundi 9 janvier 2017. Plus de 2 000 personnes et de nombreux soutiens associatifs, syndicaux et politiques sont venus de toute la France pour dénoncer l’injustice fiscale. L’État a confirmé la légitimité des actions de réquisition de chaises en demandant la relaxe de Jon Palais alors que BNP Paribas a demandé 1 € de dommages et intérêts et a brillé par son absence à l’audience. Le verdict sera rendu le 23 janvier prochain.
               
À 13 h 20, ce lundi 9 janvier 2017, Jon Palais et ses avocates Eva Joly et Caroline Joly sont entrés au Tribunal de Grande Instance de Dax sous les acclamations d’une foule nombreuse venue soutenir les Faucheurs de chaises. Dans une salle d’audience trop petite pour accueillir les nombreuses personnalités et journalistes présents, Jon Palais, jugé pour « vol en réunion » de 14 chaises dans une agence BNP Paribas à Paris, en octobre 2015, a assumé les actions de réquisition de chaises en exposant leur légitimité. Ses deux témoins, Vincent Drezet et Antoine Peillon ainsi que ses avocates sont intervenus pour dénoncer les paradis fiscaux, véritable trou noir de l’économie mondiale le rôle joué par BNP Paribas et la légitimité de désobéissance civile.
 
BNP Paribas, à l’origine de la plainte, a requis 1 euro symbolique de dommages et intérêts et décidé de ne pas être présente à l’audience. Une absence qui s’apparente à un aveu de culpabilité de la banque visiblement dépassée par l’ampleur de la mobilisation citoyenne. Eva Joly n’a pas manqué de rappeler que la BNP Paribas déclare un tiers de ses bénéfices dans les paradis fiscaux et a été impliquée dans de nombreux scandales ces dernières années. L’intérêt porté par la Cour aux arguments sur les agissements de la BNP Paribas a fait basculer le procès de Jon Palais en procès de la banque. L’audience s’est achevée sur l’annonce du délibéré le 23 janvier.
 
Pour les Faucheurs de chaises, cette journée de mobilisation est un succès incontesté. Plus de 2 000 personnes se sont rassemblées dès 13 h devant le tribunal avant de déambuler dans les rues de Dax. À partir de 14 h, des personnalités syndicales, associatives, artistiques et politiques sont venues rappeler les enjeux écologiques, économiques et sociaux de la lutte contre l’évasion fiscale, au niveau national et international, tandis que conférences gesticulées et concerts apportaient une dimension festive et pédagogique à l’événement.
 
 
Le matin, cinq candidats à l’élection présidentielle [1] étaient interpellés sur la fraude et l’optimisation fiscale lors d’une table ronde [2]. Ils et elles se sont engagés à lutter contre l’évasion fiscale, un signal positif pour les Faucheurs qui appellent l’ensemble des candidats à l’élection présidentielle à se prononcer sur cet enjeu.
 
Les Faucheurs de chaises, dans l’attente du délibéré le 23 janvier, demandent à présent l’arrêt des poursuites contre leurs militants. Ce ne sont pas les Faucheurs ou les lanceurs d’alerte qui doivent être jugés, mais l’évasion fiscale en bande organisée, et le collectif appelle à la mise en œuvre des mesures pour mettre fin à la fraude et à l’impunité fiscale, et pour le financement de la transition écologique et sociale.
 
La journée s’est achevée sur un appel à se mobiliser lors de la semaine d’action mondiale contre l’évasion fiscale #EndTaxHeaven qui débutera le 3 avril 2017, date anniversaire de la publication des « Panama Papers » et le 11 avril à l’occasion du second procès d’un Faucheur de chaises, Florent Compain, président des Amis de la Terre.
(Source : Attac France - Communiqué des Amis de la Terre, d’ANV COP21, d’Attac France, de Bizi ! et de Solidaires Finances Publiques)
 
Selon Reporterre, chaque année, 60 à 80 milliards d’euros s’envoleraient illégalement de France, d’après un rapport du syndicat Solidaires finances publiques paru en 2013. Et si l’on considère les sommes accumulées et stockées dans les paradis fiscaux alors qu’elles devraient être déclarées en France, on arrive au chiffre de 600 milliards d’euros, selon les travaux de l’économiste Gabriel Zucman. Or si tout cet argent était imposé, 30 à 50 % rentreraient dans les caisses de l’État, selon Antoine Peillon, journaliste à La Croix et spécialiste du sujet.
Reporterre précise :« Aujourd’hui il nous manque des ressources pour investir dans la transition écologique et les services publics, et en parallèle on a un énorme problème de concentration des richesses », constate Thomas Coutrot, économiste et membre d’Attac. Redistribuer l’argent de l’évasion fiscale permettrait de répondre à ces besoins, et la manière la plus simple de redistribuer est de s’attaquer à la fraude fiscale. « On n’a même pas besoin d’une réforme fiscale, rien qu’en appliquant les règles actuelles, on pourrait aboutir à une redistribution des richesses non négligeable », poursuit M. Coutrot.
Cela représenterait 20 à 40 milliards d’euros en plus dans les caisses de l’État chaque année, et même 200 à 300 milliards d’un coup si les avoirs stockés dans les paradis fiscaux étaient rapatriés. Les faucheurs de chaises savent quoi faire de ces sommes : 40 milliards d’euros permettraient de rénover l’ensemble des foyers en situation de précarité énergétique, 35 milliards d’euros de convertir l’ensemble des parcelles agricoles en bio, tandis que fournir des repas 100 % bio dans les cantines du primaire, du secondaire, et des restaurants universitaires coûterait 1,4 milliards par an, selon leurs chiffres. Et chaque fois, des emplois seraient créés.
 
 [1] Les candidats suivants ont participé à la table-ronde : Yannick Jadot (EELV), Sandrine Charnoz, pour Benoît Hamon (PS), Pierre Larrouturou (Nouvelle Donne), Corinne Morel-Darleux pour Jean-Luc Mélenchon (la France insoumise), Philippe Poutou (NPA), Charlotte Marchandise (candidature citoyenne).
[2] https://faucheursdechaises.eu/les-revendications/
 
 

 

Bernard Stiegler

Bernard Stiegler lance un projet disruptif en Seine Saint-Denis : en faire un territoire "apprenant contributif"

Un territoire jeune et économiquement très dynamique mais confronté au chômage de masse et aux défis de la mixité sociale et culturelle. C’est ici qu’à la demande de Patrick Braouezec, le président de Plaine Commune, le philosophe Bernard Stiegler initie un projet d’expérimentation inédit et ambitieux : faire de cette communauté d’agglomération – qui réunit neuf villes de Seine-Saint-Denis – un « territoire apprenant contributif ». Y seront menés des projets de « recherche-action » contributive, c’est-à-dire incluant les habitants ; à terme, il s’agira de mettre en place un revenu contributif pour partager différemment la richesse à l’heure où l’automatisation fait vaciller l’emploi. En novembre 2016, les premiers chercheurs ont fait leur rentrée dans le cadre d’une chaire de recherche contributive créée au sein de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH-Paris Nord). Notre partenaire The Conversation France a rencontré le philosophe pour en savoir plus sur cette initiative, où nouvelles façons de faire de la recherche et réflexion sur ce que le travail sera demain vont dialoguer.


Quel est l’objectif de ce projet ?

Il s’agit d’inventer une « disruption à la française » et de faire en sorte que le territoire de Plaine Commune, qui est loin d’être avantagé mais fait preuve d’un dynamisme tout à fait frappant, devienne un laboratoire, une école, un lieu d’avant-garde, notamment pour s’approprier ce qu’on appelle les smart cities (« villes intelligentes ») – mais non pour devenir une smart city telle qu’on la définit aujourd’hui, et qui nous semble invivable, inacceptable et sans doute insolvable. Il s’agit d’installer une véritable intelligence urbaine.

Nous lançons un processus d’expérimentation territoriale en vue de susciter et d’accompagner une véritable innovation sociale ouvrant les voies d’une nouvelle macro-économie où industriels, financiers, universités, artistes, administrations et responsables politiques locaux travaillent de concert, et avec les habitants, à cette indispensable réinvention politico-économique. L’objectif est à terme de configurer une économie qui repose sur un « revenu contributif », et qui s’appuie notamment sur le principe d’une extension progressive du régime des intermittents du spectacle à d’autres activités.

Quand ce projet a-t-il pris forme ?

En décembre 2013, à la suite du colloque « Le nouvel âge de l’automatisation » qui s’est tenu au Centre Pompidou et qui s’intéressait aux effets du numérique dans le développement de la data economy. J’ai eu à ce sujet des discussions avec des industriels et le président de Plaine Commune, Patrick Braouezec : nous prenons très au sérieux les analyses d’Oxford et du MIT qui prévoient un effondrement de l’emploi du fait que 47 % des emplois actuels aux États-Unis seraient automatisables, 50 % en France, etc. – le cabinet Rolland Berger anticipant trois millions d’emplois perdu d’ici à dix ans. Il faut faire quelque chose.

Le revenu minimum d’existence n’est pas une solution à lui seul. Si l’on prend au sérieux cette question de l’automatisation et de la disparition de l’emploi, il faut développer de nouveaux processus de production et de nouveaux critères de redistribution des richesses.

Dix métiers qui seront remplacés par des robots (WatchMojo, 2016).

 

Pourquoi la distinction entre travail et emploi est selon vous essentielle ?

Que l’emploi automatisable disparaisse, on peut s’en réjouir : ce type d’emploi consiste à appliquer des procédures prescrites par des systèmes qui commandent mécaniquement les employés. Le travail se fait de plus en plus hors emploi. Le pianiste travaille ses gammes comme le mathématicien travaille ses maths : hors emploi… Entendu ainsi, travailler, c’est d’abord augmenter ses capacités – et ces capacités sont ce qui peut apporter au monde une richesse qui ne s’y trouve pas encore.

Nous empruntons la notion de capacité à l’économiste indien Amartya Sen. Ce dernier a mis en évidence quelque chose de formidable qui constitue la base de notre réflexion : il a montré qu’au Bangladesh, les indicateurs de développement humain et l’espérance de vie étaient supérieurs à ceux des habitants de Harlem, et cela même durant une période de famine. Amartya Sen, qui s’intéresse aux communautés, et non seulement aux individus, a montré comment ces communautés maintenaient ce qu’il appelle des « capabilités ».

Une capabilité, c’est un savoir – un savoir-être aussi bien qu’un savoir-faire ou un savoir intellectuel. Beaucoup de gens de Harlem ont perdu cela parce qu’ils sont pris dans un processus de prolétarisation par les modèles de production ou de consommation. Au XXᵉ siècle, le savoir-faire de l’ouvrier disparaît puis c’est au tour du savoir-vivre du consommateur, qui se met à adopter des comportements préfabriqués par des cabinets de marketing. Et, à la fin, Alan Greenspan lui-même déclare devant la Commission du budget du Congrès américain qu’il a perdu son savoir économique !

Pourquoi la Seine-Saint-Denis ?

Il y a d’abord l’intérêt marqué de Patrick Braouezec, le président de Plaine Commune, et cela depuis plus de dix ans, pour les travaux que nous menons dans le cadre de l’Institut de recherche et d’innovation et de l’association Ars Industrialis que je préside. Il y a aussi l’extraordinaire dynamisme économique de ce territoire, en particulier dans le sud du département avec cette très forte dynamique urbaine autour du Stade de France, un chantier commencé il y a vingt ans.

La banlieue nord, c’est également deux universités, Paris 8 et Paris 13, avec des équipes souvent excellentes, le campus Condorcet qui va concentrer nombre de chercheurs et d’écoles supérieures en sciences sociales, telle l’EHESS, et c’est aussi un espace urbain où nombre d’artistes s’installent. C’est enfin un territoire qui doit absolument trouver des solutions pour faire face au chômage de masse. Si l’on extrapole les chiffres de l’étude de Roland Berger, le chômage des moins de 25 ans, qui était de 38 % il y a deux ans, devrait catastrophiquement augmenter dans les dix prochaines années. Les conséquences pour Plaine Commune risquent d’être insupportables.

Il y a donc une nécessité impérative d’ouvrir des perspectives nouvelles pour solvabiliser une évolution qui sans cela pourrait devenir apocalyptique. La nation a le devoir d’accompagner cette évolution. Nous pensons que ce potentiel de transformation doit produire de l’exemplarité, le but n’étant pas de développer ici une économie « locale ».

Le 6b, 7 000 m² de création et de diffusion artistiques et culturelles à Saint-Denis. Compte Facebook 6b

Comment va s’organiser le volet recherche du projet ?

Nous avons identifié une série d’objectifs avec les élus et les personnels administratifs de Plaine Commune. Nous avons débuté une enquête auprès d’un certain nombre d’acteurs majeurs qui ont validé la démarche et nous sommes actuellement en train de lancer une chaire de recherche contributive dont la première mission sera de produire un dossier pour définir le périmètre d’expérimentation du projet, en étroite collaboration avec Plaine Commune.

Dans ce cadre, nous avons lancé un appel à candidatures pour des thèses autour d’une douzaine de thèmes, qui s’est clôturé le 30 septembre 2016. Nous devions au départ sélectionner entre 10 et 20 thésards. Les budgets qui nous ont été alloués en 2016 par le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur ne nous ont finalement pas permis d’engager des doctorants dès cette année. Nous avons donc recruté cinq chercheurs – en économie, en science politique, en sociologie, en philosophie et en science de l’éducation – en contrat d’un an pour démarrer le travail et mettre en place les méthodes de la recherche contributive, ce qui représente toute une série de contraintes. Un autre chercheur a été retenu en psychanalyse, qui s’autofinance.

En premier lieu, ils devront devenir capables d’expliquer le sujet de leurs travaux aux habitants de Plaine Commune, que ces derniers maîtrisent ou non le français. Nous allons bien sûr les aider en mobilisant des comédiens, des vidéastes, des artistes, des médias… Mais ils devront faire un effort d’explication, même si leur matière est théorique. Ils suivront deux séminaires par semaine : un que j’animerai et un autre qu’ils animeront eux-mêmes, en se présentant mutuellement leurs travaux et en invitant des chercheurs ou des contributeurs. Ils travailleront de concert, partageront leurs notes et résultats, d’abord entre eux puis avec les habitants.

Un exemple concret ?

Dans les opérations de rénovation de l’habitat social, on pourrait par exemple mettre en place une économie contributive du bâtiment au service d’un habitat « néguentropique » – par opposition à entropique – qui soit aussi un chantier de qualification des habitants, comme a pu le faire l’architecte Patrick Bouchain. Ce sont ici les habitants qui innovent et produisent une valeur durable pour eux, comme pour la ville.

Plus généralement, quelle place pour les habitants dans ce dispositif ?

Pour ce projet qui se donne dix ans pour changer les choses en profondeur, nous espérons parvenir à associer de près ou de loin les 400 000 habitants de Plaine Commune à cette démarche de recherche contributive ; celle-ci va commencer à petite échelle pour s’étendre à ce que l’on pourrait appeler une démocratie contributive. Le programme est transdisciplinaire, car tous les domaines doivent être explorés, tel le sport par exemple. Ici, le Stade de France est incontournable et le sport s’est trouvé très profondément transformé par le numérique ces dernières années. Si l’on s’adresse aux jeunes gens de Seine-Saint-Denis sans rien pouvoir dire sur le football, on n’ira pas très loin – d’autant qu’il y a la perspective des Jeux olympiques de 2024.

Pourquoi placer le numérique au cœur du projet ?

Parce que le numérique modifie tous les savoirs, et parce que le savoir est la clé de l’avenir. En 2008, Vincent Peillon, à l’époque ministre de l’Éducation, m’avait demandé d’animer un groupe sur l’introduction du numérique à l’école ; j’avais alors un peu déçu son cabinet en déclarant : « Le numérique à l’école, c’est dangereux ». J’ai d’ailleurs démissionné assez vite. Je travaille sur ces questions avec Maryanne Wolf, une neuropsychologue américaine. Elle réalise des analyses précises, basées sur l’imagerie médicale, et certaines de ses conclusions sont plutôt préoccupantes.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas de numérique à l’école, mais je dis qu’il faut l’introduire en connaissance de cause. J’ai continué à soutenir ce point de vue, notamment à l’Agence nationale de la recherche où j’ai siégé quelques années ; j’avais ainsi proposé de développer des recherches doctorales dans tous les domaines pour voir ce que le numérique « fait » aux disciplines. Car il ne s’agit pas simplement d’un nouveau moyen de faire de la pédagogie ou de transmettre des savoirs ; c’est d’abord un moyen de produire du savoir, des objets scientifiques ; prenez les nano-objets, par exemple, qui sont aujourd’hui intégralement produits par le numérique ; la biologie comme l’astrophysique passent également par le numérique et, en maths, les conditions de la démonstration s’en trouvent modifiées.

Le numérique, c’est une révolution scientifique sur laquelle personne ne travaille, car tous les crédits sont mis sur l’innovation pour développer les logiciels et les interfaces de demain… En 2008, j’avais aussi dit à un conseiller de Vincent Peillon qu’il fallait adopter à l’égard du numérique un comportement rationnel et l’étudier. Il m’avait répondu que je raisonnais comme un « intellectuel » et qu’il fallait des résultats rapides. J’avais suggéré que l’on pouvait avancer grâce à la recherche contributive. C’est-à-dire faire entrer le numérique à l’école en y introduisant, en même temps, la recherche. On cite toujours la Finlande, mais tous les enseignants de ce pays sont dans l’obligation de faire de la recherche – et ce n’est sans doute pas pour rien dans la qualité des résultats de ce pays. C’est cela que j’appelle la recherche contributive, et qui dépasse d’ailleurs le corps enseignant et concerne toute la population.

Maryanne Wolf sur l’attention à l’ère du numérique (CASBS, 2015).

Que « fait » donc le numérique à la recherche ?

Le numérique transforme toutes les activités scientifiques, comme les instruments d’observations le font depuis le XVIᵉ siècle en passant par ce que Bachelard appelait les phénoménotechniques. Mais à la différence des technologies scientifiques précédentes, le numérique modifie aussi les savoir-vivre et les savoir-faire, c’est-à-dire la vie quotidienne et les relations sociales aussi bien que les compétences linguistiques, par exemple : ce sont les objets scientifiques qui s’en trouvent changés.

Nous sommes en outre dans une période où la technologie évolue extrêmement vite ; si l’on suit les circuits normaux de délibération scientifique, on arrive toujours trop tard. C’est cela la « disruption ».

Face à la disruption, les systèmes sociaux et les gens qui les constituent doivent s’emparer du développement technologique pour en devenir prescripteurs et praticiens, et non seulement consommateurs – et parfois victimes, le système social étant court-circuité, et en cela détruit, par le système technique. Dans ce but, il faut faire de « l’ingéniérie simultanée » ; il y a trente ans, Renault et Volvo ont introduit de telles méthodes pour accélérer le transfert de technologies en faisant travailler en parallèle et pas en séquentiel ; c’est devenu aujourd’hui ce qu’on appelle le « développement agile ». Je pratique cela depuis longtemps, avec des ingénieurs notamment. Pour Plaine Commune, l’idée est d’élaborer – avec tous les différents acteurs du territoire en même temps, dont les industriels – un débat, des hypothèses théoriques, un contrôle scientifique exigent, et en employant la méthode de la recherche-action.

Qu’entendez-vous par recherche-action ?

Il s’agit d’une méthode mise au point aux États-Unis dans les années 1940 par Kurt Lewin qui l’utilisa en psychosociologie ; pour lui, lorsqu’on travaille avec des « sujets », pour reprendre le vocabulaire des psychologues, il faut que les personnes deviennent elles-mêmes chercheuses, car elles sont justement sujets et non objets.

Cette méthode a ensuite été utilisée en management, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle est très critiquée par la gauche et les marxistes qui y voient une méthode d’intégration et, finalement, de manipulation. La Norvège a notamment été très en pointe pour transformer ses outils de production industrielle. La recherche-action a aussi été utilisée dans le domaine de la psychiatrie, comme au Tavistock Institute de Londres.

Il faut ici mentionner les travaux de François Tosquelles, ce réfugié de la guerre d’Espagne qui a transformé un hôpital psychiatrique délaissé de Lozère en un lieu qui est devenu expérimental, en quelque sorte par accident. Totalement abandonné par le gouvernement de Vichy dans les années 1940, cet hôpital, comme bien d’autres, a dû faire face à une situation extrême avec des malades mourant de faim ; Tosquelles a alors totalement renversé la situation en engageant ses patients à s’emparer de cet état de fait pour faire de l’hôpital l’objet des soins. L’institution est devenue le malade dont il fallait s’occuper. Cela a été le début d’une révolution, à laquelle participera notamment Georges Canguilhem. À la clinique de la Borde, Félix Guattari poursuivra dans cette voie avec Jean Oury.

Quelle place pour les industriels à Plaine Commune ?

Orange et Dassault Systèmes nous soutiennent activement. Orange cherche en effet à développer des plateformes territoriales et les services de proximité associés, et nous, nous disons avec le World Wide Web Consortium (W3C) qu’il faut faire émerger un web d’un nouveau genre, non transformable en data economy. Un outil contributif pour les gens, et non pas des gens au service de la plateforme !

Du côté de Dassault Systèmes, dont les communautés d’ingénieurs travaillent déjà sur le mode contributif, il y a un intérêt très fort pour les recherches et expérimentations que nous menons autour du partage de notes. Ils sont également très sensibles aux problématiques de l’économie contributive.

En quoi consisteront ces nouveaux outils contributifs ?

Pour la prise de notes, par exemple, il s’agit d’un système capable de faire de la recommandation contributive – permettant, par l’analyse algorithmique des annotations, de recommander les travaux d’autres chercheurs, sur des critères variés, en vue de souligner convergences et divergences et d’activer ainsi les dynamiques critiques qui font la science. Il s’agit d’une sorte de dialogue socratique assisté par ordinateur. Quand on a 24 étudiants, c’est l’enseignant qui fait cela ; mais c’est impossible avec des milliers de personnes.

Le but est aussi bien de développer de nouveaux types de réseaux sociaux qui se construisent autour d’une controverse ou d’un objectif commun. Cela permettrait de mettre en relation non pas des individus entre eux mais des groupes reconstituant le lien social. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont antisociaux ; mais ce n’est pas une fatalité.

Il s’agit donc avant tout de recréer du lien…

Il y a en ce moment un grand débat en Californie sur les big data et les mathématiques corrélationnistes dont les avancées font dire à certains que l’on va bientôt pouvoir se passer de théorie : grâce aux corrélations, l’élaboration théorique deviendrait accessoire, clame notamment Chris Anderson. Je suis farouchement opposé à ce discours délirant – mais qui est à la base de la data economy. Et j’en ai fait la critique dans La Société automatique.

Il faut utiliser les technologies numériques contributives non pour court-circuiter la décision des individus et des groupes, mais pour argumenter et consolider les décisions. La première fois que j’ai réfléchi à ce que pourrait être une « trully smart city », c’était dans la toute petite ville de Loos-en-Gohelle avec Jean-François Caron, son maire, qui a monté il y a une dizaine d’années, un dispositif de capteurs de flux – de circulation, de température, de consommation – qui ne déclenchent pas de régulations automatisées gérées par des algorithmes… mais qui convoquent des réunions d’habitants et d’associations.

Quelle différence faites-vous entre contributif et collaboratif ?

Une grande différence. Le collaboratif, c’est ce qui développe l’emploi gratuit ; c’est la logique des plateformes type Uber, Amazon ou Airbnb où, progressivement, sous prétexte de partager des données, on crée des courts-circuits, on fait de la désintermédiation, on dérégule complètement et l’on devient prédateur parce qu’on a capté toutes les data produites par tout le monde et que l’on contrôle tout cela de manière occulte. C’est une contributivité négative ; ces plateformes qui ne redistribuent rien – ni monnaie, ni symbole – prolétarisent et désymbolisent. C’est aussi une critique que l’on peut adresser à Google. Je pense ici aux travaux de Frédéric Kaplan qui a montré que l’exploitation algorithmique du langage par Google conduit tendanciellement à une standardisation du langage produisant de l’entropie.

Une économie contributive négative est une économie qui aggrave encore l’entropie du consumérisme. Beaucoup de gens qui évoluent dans le domaine du collaboratif et de l’économie du partage font des choses très sympathiques. Mais l’économie collaborative n’est pas pour l’instant qualifiée au plan macro-économique : elle n’est pensée qu’au niveau de la firme, de la microentreprise, et le problème c’est qu’elle ne prend pas du tout en compte la question des externalités positives et négatives. Du coup, elle conduit au contraire de ce à quoi elle fait rêver.

C’est pour porter ces questions au niveau macro-économique que nous avons l’ambition, à Plaine Commune, de contribuer à l’invention d’un nouveau plan comptable national, évidemment avec d’autres territoires. Le but n’est pas de faire de l’économie locale, mais de l’économie localisée, externalisable et déterritorialisable. Bref, il ne s’agit pas de mettre des frontières – mais bien, en revanche, de mettre des limites : des limites à l’Entropocène qu’est l’Anthropocène, et pour une économie néguentropique en vue d’un Néguanthropocène.

Jennifer Gallé, Chef de rubrique Environnement et Énergie, The Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

solidarités

Opération Chocodon : du chocolat pour soutenir la création d’emplois

Marrons glacés, truffes, pâtes de fruits, mini mendiants, ballotins,… les gourmandises de Noël sont indissociables des fêtes. Des douceurs biens venues en temps de crise et qui, de plus, peuvent aider à la solidarité. C’est l’opération Chocodon, concept né il y a 5 ans qui consiste à allier plaisir d’offrir du chocolat et solidarité d’une cause via un don. Présentation.
 
L’opération Chocodon 2016 est lancée dans la France entière jusqu’au 15 janvier 2017 par Solidarités Nouvelles face au Chômage (SNC), association implantée sur le territoire national il y a 30 ans sur l'idée simple que le chômage n'est pas une fatalité, chacun d’entre nous pouvant agir concrètement pour réduire le chômage grâce à une méthode d'accompagnement éprouvée des chercheurs d’emploi dans leur retour vers l’emploi.
 
Chaque année au moment des fêtes, SNC s’associe au showroom Via Chocolat, pour proposer l'achat de friandises traditionnelles avec à la clé un don puisque l'entreprise reverse à l'association 20% du montant de ses ventes auprès des personnes se recommandant de l’association. L'argent récolté sert pour une toute petite partie au fonctionnement de l'association mais surtout à financer des emplois de développement.  Il s'agit d'emploi aidé par l'association (rémunérer en tout ou partie par l’association) dans d'autres associations.  Les accompagnés bénéficient ainsi d'une offre de réinsertion et d'une formation.
 
Le showroom Via Chocolat, le premier du genre en France, est entièrement dédié à la découverte, la dégustation et la vente de chocolats d'artisans chocolatiers régionaux de talent - des chocolats d'auteurs. Via Chocolat sélectionne ces artisans chocolatiers de talent pour proposer des coffrets composés de ganaches noires et lait, nature ou subtilement parfumées, de pralinés noisettes, amandes ou pistaches. Créé en 2006 par Michel Cottet, membre du Club des Croqueurs de Chocolat depuis 2000 et du Club Criollo, premier club franco-italien de dégustation, ce concept store innovant est situé à Paris dans le 9ème arrondissement où plus de 30 artisans ont été sélectionnés depuis le lancement.  Le guide des croqueurs de chocolat avait attribué à l'occasion du Salon du Chocolat 2015 ses awards et ses "tablettes" d'or, d'argent et de bronze : parmi les 150 meilleurs chocolatiers de France, 8 artisans sélectionnés par Via Chocolat figuraient au palmarès, dont Gilles Cresno et Pascal Le Gac les incontournables, et Noël Jovy tablette d'or.
Les chocolatiers sont les auteurs de leurs chocolats. A partir d’une matière première choisie, les chocolatiers composent avec leur savoir-faire et inspiration, ils sont le reflet de la personnalité de leurs auteurs.
 
Plusieurs opérations de partenariats ont vu le jour avec des grandes entreprises ou leur fondation, leur comité d’entreprise, leur groupe SNC comme L’Oréal, EDF, le crédit municipal de Paris, Engie, Euler, Hermès, etc.
 
L'association SNC repose sur l’action de 2 200 bénévoles répartis dans 165 groupes locaux, soutenus par une équipe permanente et des instances dirigeantes. Ces groupes permettent d’accompagner les chercheurs d’emploi au plus près des réalités économiques et sociales des territoires. Ils fonctionnent en partenariat avec les institutions, les associations et le service public de l’emploi.
Aujourd’hui, le bénévolat produit des services indispensables à la communauté nationale. Les bénévoles sont aujourd’hui 16 millions en France à offrir leurs compétences, et leur nombre augmente de 4% chaque année. Leur travail désintéressé participe au fonctionnement de notre société. La production d’actions sociales, touchant l’ensemble des personnes « fragiles », s’élève à 62 milliards d’euros. Le travail fourni par les bénévoles représente l’équivalent de 200 000 emplois à temps complet (1). Leurs actions sont indispensables au fonctionnement du secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui représente aujourd’hui près de 10% de l’économie nationale.

Pourquoi offre-t-on du chocolat à Noël ?

Les fèves de cacao ont été découvertes par les Mayas et les Aztèques. Conscients de la richesse de ces graines, ils les utilisent comme monnaie d’échange avec les Espagnols, donnant ainsi une valeur inestimable au cacao. De retour en Europe, les Hispaniques réservent donc ce trésor aux aristocrates et autres hobereaux. Le chocolat est alors un produit luxueux et prisé. L’offrir en cadeau est une grande preuve d’estime. On le réserve pour les grandes occasions, comme Noël chez les Chrétiens.
Une autre explication pour cette tradition chocolatée viendrait de la fête de la Saint Nicolas. Dans de nombreux pays d’Europe, l’héritage orthodoxe veut que ce Saint apporte des friandises aux enfants, comme du pain d’épice et du chocolat, la nuit du 6 décembre.
Si Saint-Nicolas a tendance à s’effacer derrière son ami le Père Noël, on le remercie chaudement d’avoir aidé à instaurer cette jolie coutume de gourmandise de fin d’année.
 
 
 
(1)    Ce chiffre se base sur les statistiques du ministère de l’économie et des finances. Il y a en France 3,5 millions de bénévoles réguliers qui assurent leur bénévolat au moins 2h par semaine.
 

 

solidarités innovantes

Recevoir, reconnaître et donner

L’exigence de solidarité, dans toutes nos sociétés, demeure le plus fort de nos besoins, en même temps que l’un des plus difficiles à satisfaire ! Car les formes de solidarité de type compassionnel, à elles seules, ne répondent plus aux besoins de nos contemporains, lesquels sont désireux de se prendre eux-mêmes en charge. Une démarche qui n’invite pas les riches à s’occuper des pauvres, mais les invite, ensemble, à prendre une conscience commune des situations qui les confrontent et des initiatives susceptibles d’y remédier. 

Si l’on adopte cette approche, qui fait école dans les milieux associatifs engagés, le modèle idéal de l’individu « solidaire », naguère riche mécène ou dévoué bénévole, tend à devenir celui du citoyen altruiste, pour des initiatives collectives d’utilité sociale voire publique.

Du don reçu au don partagé

Ces expériences comptent parmi les épisodes les plus féconds d’une existence, dès lors qu’elles conduisent les intéressés à transformer le don reçu en don partagé. Comme me l’ont confié les participants à un atelier sur ce thème « le fait de cheminer avec une personne sur la longueur d’onde du don mutuel déclenche un processus d’ouverture où ils se sentent reconnus et reliés par un lien authentique.»
Dans notre vie quotidienne, le flux du donner et du recevoir est propice à développer l’esprit de solidarité chez ceux qui ont été sensibilisés à cette dynamique, si possible dès le jeune âge. Mais pour ceux qui n’ont pu bénéficier d’une telle éducation, cette succession d’événements conserve le caractère d’une avalanche aléatoire d’aubaines et d’obligations, où le lien de solidarité ne trouve que trop difficilement sa place.

La solidarité, un concept en émergence

"Idée, valeur ou principe" ? "La solidarité est en vérité une notion insaisissable. Si les questions qu’elle soulève aujourd’hui étaient lucidement affrontées, la solidarité devrait connaître un meilleur destin que la banalisation consensuelle où elle risque fort de sombrer», estime l’historienne Marie-Claude Blais, en conclusion d’un ouvrage faisant référence (1).
Mon hypothèse est que le fait de savoir reconnaître la valeur des dons désintéressés reçus par nous aux différentes étapes de notre vie peut nous éviter un tel écueil.

Comme l’observe le psychanalyste Jacques Arènes : « dans une culture où les places doivent se gagner, l’identité se conquiert aujourd’hui dans la lutte pour la reconnaissance. Les exigences de reconnaissance sont au coeur du lien social." (2)

Dans le présent contexte, être reconnu, ce n’est pas rechercher la gloire ni donner son nom à une rue, c’est trouver sa place parmi les vivants.
Tandis que reconnaître le mérite d’autrui, c’est rompre l’isolement auquel notre statut d’individu peut nous confiner, pour nous sentir solidaires d’autres destins que le nôtre. Du même mouvement, c’est faire de la place en soi-même pour y accueillir ses semblables , du plus petit au plus grand que soi. 

Comme le souligne le philosophe Paul Ricoeur, qui lui a consacré d’importants travaux, cette dynamique de la reconnaissance joue un rôle essentiel dans l’économie du don car mieux que toute autre, « elle permet de s’arracher à la méconnaissance de soi et au mépris des autres, pour la promesse fragile d’un don qui n’attend pas de retour. »( 3)

Au bonheur du plus que prévu

Enjeu fragile, en effet, que celui de ce parcours qui peut nous réserver des épreuves redoutables. En effet, accepter le don d’autrui ne va pas de soi dans notre culture et ne crée pas nécessairement de lien durable entre ses protagonistes, en raison de l’incertitude où ils sont, a priori, de leur désintéressement respectif.

Plus encore que l’acte de donner gratuitement, l’acte de recevoir est un acte de confiance risqué qui peut effrayer le non initié. Car a priori, rien ne lui indique que tel donateur en puissance n’est pas à la recherche d’obligés, pour des contre dons onéreux. Le vieux proverbe « qui paye est maître » inspire des procès d’intention fréquents mais pas toujours fondés pour justifier le refus d’une aide ou un manque de gratitude. Combien de fois n’entendons-nous pas cette réaction craintive : « j’ai peur de me faire avoir. »

« Quelle tristesse que cette peur » observe la psychologue F. Navard, « Autant de manque de relation, de manques à gagner…n’avons nous pas à apprendre à nous laisser prendre, toucher, surprendre par l’autre ? Savoir se perdre, savoir recevoir. » (correspondance avec l’auteure).

On ne saurait trop y insister : l’élucidation, au cas par cas, de ce doute mortifère est le garant de nos liens de solidarité avec nos bienfaiteurs, comme avec les bénéficiaires de nos propres dons. C’est en ce sens que l’on peut attribuer de la générosité à l’acte de recevoir, où lucidité et gratitude ont vocation à coexister dans l’acte de reconnaissance appelé à les réunir.

Comme s’en réjouit F. Navard, « la confiance, le pari, la foi ouvrent un champ où tout est possible - non pas dans l’ordre du calcul ou du résultat - mais dans la découverte. Etre touché, entraîné, surpris plus que prévu, ça pourrait être ma formule du bonheur le " plus que prévu "... »
A un moment où notre société est appelée à s’engager dans des réformes profondes, puisse cet effort contribuer à réduire l’esprit de défiance qui la menace.


(version refondue et complétée reportage Humanisme et Entreprise)

 

Lire "Léconomie du don et son éthique"/ UP' Magazine

1) Blais MC - La solidarité, histoire d’une idée, Paris, 2007, Gallimard, p. 334.
2) Arènes J  - « L’individu autonome, du bon usage d’un mythe » Etudes, Novembre 2010, p 485-494.
3) Degoy L et Spire A, « Ricoeur en reconnaissance d’humanité » L’Humanité, 24/3/2 004.

 

 

Loading...
Loading...