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Recevoir, reconnaître et donner

L’exigence de solidarité, dans toutes nos sociétés, demeure le plus fort de nos besoins, en même temps que l’un des plus difficiles à satisfaire ! Car les formes de solidarité de type compassionnel, à elles seules, ne répondent plus aux besoins de nos contemporains, lesquels sont désireux de se prendre eux-mêmes en charge. Une démarche qui n’invite pas les riches à s’occuper des pauvres, mais les invite, ensemble, à prendre une conscience commune des situations qui les confrontent et des initiatives susceptibles d’y remédier.

Si l’on adopte cette approche, qui fait école dans les milieux associatifs engagés, le modèle idéal de l’individu « solidaire », naguère riche mécène ou dévoué bénévole, tend à devenir celui du citoyen altruiste, pour des initiatives collectives d’utilité sociale voire publique.

Du don reçu au don partagé

Ces expériences comptent parmi les épisodes les plus féconds d’une existence, dès lors qu’elles conduisent les intéressés à transformer le don reçu en don partagé. Comme me l’ont confié les participants à un atelier sur ce thème « le fait de cheminer avec une personne sur la longueur d’onde du don mutuel déclenche un processus d’ouverture où ils se sentent reconnus et reliés par un lien authentique.»
Dans notre vie quotidienne, le flux du donner et du recevoir est propice à développer l’esprit de solidarité chez ceux qui ont été sensibilisés à cette dynamique, si possible dès le jeune âge. Mais pour ceux qui n’ont pu bénéficier d’une telle éducation, cette succession d’événements conserve le caractère d’une avalanche aléatoire d’aubaines et d’obligations, où le lien de solidarité ne trouve que trop difficilement sa place.

La solidarité, un concept en émergence

"Idée, valeur ou principe" ? "La solidarité est en vérité une notion insaisissable. Si les questions qu’elle soulève aujourd’hui étaient lucidement affrontées, la solidarité devrait connaître un meilleur destin que la banalisation consensuelle où elle risque fort de sombrer», estime l’historienne Marie-Claude Blais, en conclusion d’un ouvrage faisant référence (1).
Mon hypothèse est que le fait de savoir reconnaître la valeur des dons désintéressés reçus par nous aux différentes étapes de notre vie peut nous éviter un tel écueil.

Comme l’observe le psychanalyste Jacques Arènes : « dans une culture où les places doivent se gagner, l’identité se conquiert aujourd’hui dans la lutte pour la reconnaissance. Les exigences de reconnaissance sont au coeur du lien social." (2)

Dans le présent contexte, être reconnu, ce n’est pas rechercher la gloire ni donner son nom à une rue, c’est trouver sa place parmi les vivants.
Tandis que reconnaître le mérite d’autrui, c’est rompre l’isolement auquel notre statut d’individu peut nous confiner, pour nous sentir solidaires d’autres destins que le nôtre. Du même mouvement, c’est faire de la place en soi-même pour y accueillir ses semblables , du plus petit au plus grand que soi. 

Comme le souligne le philosophe Paul Ricoeur, qui lui a consacré d’importants travaux, cette dynamique de la reconnaissance joue un rôle essentiel dans l’économie du don car mieux que toute autre, « elle permet de s’arracher à la méconnaissance de soi et au mépris des autres, pour la promesse fragile d’un don qui n’attend pas de retour. »( 3)

Au bonheur du plus que prévu

Enjeu fragile, en effet, que celui de ce parcours qui peut nous réserver des épreuves redoutables. En effet, accepter le don d’autrui ne va pas de soi dans notre culture et ne crée pas nécessairement de lien durable entre ses protagonistes, en raison de l’incertitude où ils sont, a priori, de leur désintéressement respectif.

Plus encore que l’acte de donner gratuitement, l’acte de recevoir est un acte de confiance risqué qui peut effrayer le non initié. Car a priori, rien ne lui indique que tel donateur en puissance n’est pas à la recherche d’obligés, pour des contre dons onéreux. Le vieux proverbe « qui paye est maître » inspire des procès d’intention fréquents mais pas toujours fondés pour justifier le refus d’une aide ou un manque de gratitude. Combien de fois n’entendons-nous pas cette réaction craintive : « j’ai peur de me faire avoir. »

« Quelle tristesse que cette peur, » observe la psychologue F. Navard, « autant de manque de relation, de manques à gagner…n’avons nous pas à apprendre à nous laisser prendre, toucher, surprendre par l’autre ? Savoir se perdre, savoir recevoir. » (correspondance avec l’auteure).

On ne saurait trop y insister : l’élucidation, au cas par cas, de ce doute mortifère est le garant de nos liens de solidarité avec nos bienfaiteurs, comme avec les bénéficiaires de nos propres dons. C’est en ce sens que l’on peut attribuer de la générosité à l’acte de recevoir, où lucidité et gratitude ont vocation à coexister dans l’acte de reconnaissance appelé à les réunir.

Comme s’en réjouit F. Navard, « la confiance, le pari, la foi ouvrent un champ où tout est possible - non pas dans l’ordre du calcul ou du résultat - mais dans la découverte. Etre touché, entraîné, surpris plus que prévu, ça pourrait être ma formule du bonheur le « plus que prévu...»
A un moment où notre société est appelée à s’engager dans des réformes profondes, puisse cet effort contribuer à réduire l’esprit de défiance qui la menace.

Nicole Van der Elst, Journaliste indépendante.
(version refondue et complétée reportage Humanisme et Entreprise)

(Photo illustration ©Musée du quai Branly Paris)

Lire "Léconomie du don et son éthique"/ UP' Magazine

1) Blais MC - La solidarité, histoire d’une idée, Paris, 2007, Gallimard, p. 334.
2) Arènes J  - « L’individu autonome, du bon usage d’un mythe » Etudes, Novembre 2010, p 485-494.
3) Degoy L et Spire A, « Ricoeur en reconnaissance d’humanité » L’Humanité, 24/3/2 004.