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La robotique : le remède miracle au problème démographique du Japon ?

Ce n’est pas nouveau, le Japon doit faire face à un problème majeur : sa population est en train de diminuer et de vieillir à une vitesse encore jamais vue pour un pays développé. Pour essayer de contrer ce problème, le Japon mise notamment sur le développement de la robotique, technologie dans laquelle les japonais excellent.

Le problème démographique du Japon

En 1975, la population japonaise était la plus jeune des pays de l’OCDE avec seulement 7,9% d’individus de plus de 65 ans. En quelques décennies, elle est devenue l’une des plus âgées au monde. Aujourd’hui, cette part atteint les 25%. En 2012, les ventes annuelles de couches pour adultes Unicharm ont d’ailleurs pour la première fois surpassé celles pour les bébés.

Ce vieillissement très rapide de la population est dû à deux phénomènes simultanés : une baisse du taux de fécondité et un allongement de l’espérance de vie des japonais. Le taux de fécondité des japonaises était égal à 2,16 enfants par femmes en moyenne en 1971 pour ensuite baisser jusqu’à 1,26 en 2005. Depuis 2008, il stagne à 1,4. En ce qui concerne l’espérance de vie à la naissance, elle était de 79 ans pour les femmes et de 74 ans pour les hommes en 1980. En 2013, elle est de 86 ans pour les femmes et de 80 ans pour les hommes.
(Sources: données Banque Mondiale et prévisions des Nations Unis)

D’après l’Institut National de Recherche Japonais sur la Population et la Sécurité Sociale, sans changements, on observera en 2025 une diminution du nombre d’habitants de 10 millions et les plus de 65 ans représenteront alors 30% de la population totale et les moins de 15 ans moins de 10%. En conséquent, la population active aura diminué de 12 millions et sera composée à plus de 40% par des individus de plus de 50 ans.

(Sources: données Banque Mondiale et prévisions des Nations Unis)

Ainsi, de moins en moins de japonais auront à supporter la charge de plus en plus importante des japonais dépendants (individus de moins de 15 ans et de plus de 65 ans). En 1981, il y avait 100 japonais de 15 à 64 ans pour s’occuper de 48 personnes inactives. En 2013, ce dernier nombre s’élève à 62.

Le développement de robots infirmiers

En 2010, le Japon dénombrait 1,33 millions d’aides-soignantes pour un besoin de 2 millions. D’ici 2025, ce besoin devrait augmenter jusqu’à 4 millions. Face à la hausse du nombre des personnes âgées et à l’insuffisance du personnel de santé, de nombreuses entreprises ont compris que la robotique était un nouveau marché à conquérir et certaines développent leurs robots depuis les années 1990. Le premier ministre Abe Shinzo a d’ailleurs inclut le développement de robots infirmiers dans sa stratégie de croissance. Le gouvernement subventionne la recherche en robotique des universités et une partie de la recherche des entreprises développant de nouveaux robots capables de soulever des personnes âgées, de les aider à marcher ou encore de contrôler les faits et gestes des patients atteints de démence.

On peut citer par exemple :

- Riba Tri, le robot infirmier – Tokai Rubber Industries : Riba Tri (Robot for Interactive Body Assistance) a été développé par le groupe Tokai Rubber Industries et l’institut de recherche public japonais Riken. Il peut soulever et poser des patients, depuis un lit ou un fauteuil roulant.

 

 

 

 

- My Spoon – SECOM : My Spoon est un robot destiné aux personnes handicapées, ayant des difficultés à manger seules.

Même si, au final, un minimum de personnels soignants est requis auprès des patients, ces robots infirmiers permettent d’accompagner et de soulager le personnel qui doit souvent exécuter des tâches répétitives et parfois ardues comme soulever des patients jusqu’à 40 fois par jour. Cela permettrait d’augmenter la capacité de suivi et d’accompagnement du personnel soignant et ainsi, de tenter de répondre au problème du vieillissement de la population japonaise.

 

 

Une plus grande automatisation des usines

En prévision d’une baisse future de la main d’œuvre japonaise, les entreprises sont poussées à investir dans les robots et ainsi vers une automatisation plus poussée au sein de leurs usines. On peut désormais apercevoir de plus en plus de robots et d’humanoïdes (des robots à forme humaine) sur des chaînes de montage.

Dans la préfecture de Saitama, au nord de Tokyo, l’usine Glory a, par exemple, développé en partenariat avec la société Kawada Industries, des humanoïdes, baptisés Nextage, pouvant atteindre jusqu’à 80 % de la productivité d’un humain. Ces robots ont été conçus pour pouvoir s’intégrer dans un environnement humain.(Nextage, ©Kawada)

Ces humanoïdes assemblent les pièces du trieur de billets d’une caisse enregistreuse. L’entreprise Glory a dépensé 7,4 millions de yens (environ 50 000 euros) pour chacun de ses 13 humanoïdes, et compte amortir cet investissement en deux ans. Leur arrivée n’a pas provoqué de résistance de la part des employés car cela n’a pas entrainé de licenciements. Dans un contexte de diminution de la main d’œuvre, le but de ces achats est de permette aux employés de se concentrer sur les tâches qui créent de la valeur ajoutée et de laisser le travail à la chaîne aux robots.

Que ce soit des robots infirmiers ou destinés aux usines, leurs buts communs est d’accompagner et soulager les individus en les lestant des tâches répétitives et sans valeurs ajoutées. Dans l’état actuel des connaissances, des êtres humains sont toujours nécessaires pour accompagner ces robots. Mais, assistés de robots, moins de japonais deviennent indispensables à la réalisation de certaines activités. La robotique peut ainsi apparaître comme une des solutions au problème démographique du Japon, à condition que le prix de ces innovations diminue afin de permettre une plus grande diffusion.

Vers des robots « humains »

Les robots sont ainsi de plus en plus présents dans la vie des japonais et on observe actuellement des avancées impressionnantes dans ce domaine. En 2012, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer le professeur ISHIGURO Hiroshi, directeur du laboratoire de robotique intelligente de l’université d’Osaka. Il étudie les relations homme-robot et essaie de rendre ces derniers plus humains. Il est célèbre pour ses travaux sur le développement d’humanoïdes de plus en plus ressemblants à l’homme dont des robots créés à son image et à celle d’une de ses collaboratrice : Geminoid HI-4 (à gauche) et Geminoid F (à droite), en collaboration avec l’Advanced Telecommunications Research Institute International (ATR) :

Un de leurs autres travaux que j’ai trouvé très intéressant est Telenoid (pour TELEcommunicatioN andrOID) : Ce robot est contrôlé par ordinateur. Un logiciel permet de lui transférer notre voix et de lui faire exécuter certaines actions comme « faire un câlin » par exemple. Telenoid agit comme une alternative à des logiciels comme Skype en permettant l’ajout d’un certain « contact ». Son toucher est doux et son visage émet des expressions proches de l’être humain. Ce type d’innovation permettrait aux personnes âgées de retrouver un contact « humain » en parlant à leurs proches, contact qui parfois leur est très rare.

Le professeur ISHIGURO a pour ambition la création d’une société dans laquelle des robots humanoïdes auraient une place à part entière dans la vie des individus et seraient une solution à la baisse et au vieillissement de la population japonaise.

Il semblerait néanmoins que la société japonaise ait des difficultés à accueillir des robots de plus en plus semblables aux humains comme le montre le cas de robots guides introduits dans des hôpitaux mais supprimés peu de temps après car ils effrayaient les patients. L’aspect relationnel manquant aux robots est un facteur de rejet de la part des individus et une trop grande ressemblance à l’homme peut faire peur. Les robots sont encore perçus comme un divertissement et non comme une réelle aide.
(©Intelligent Robotics Laboratory)

De plus, il convient d’ajouter que les robots coûtent encore très chers. C’est pourquoi il apparaît peu probable que les robots soient complétement acceptés par la population, prêts, efficaces et disponibles à des prix abordables à temps pour pouvoir être la solution au problème auquel fait face le Japon aujourd’hui.

Le remède miracle à ce problème démographique pourrait se trouver ailleurs. Le Japon dispose en effet, de deux autres axes de réponses possibles : l’utilisation de la main d’œuvre disponible non utilisée et l’immigration. D’après un rapport des Nations Unis, pour maintenir la même population active de 2005 à 2050, il faudrait accueillir 33,3 millions d’immigrants soit 740 000 immigrants par an. Les immigrés représenteraient alors 30% de la population japonaise. Le Japon reste néanmoins un pays fortement averse à toute immigration massive, c’est pourquoi le gouvernement centre aujourd’hui son action sur les femmes et les séniors qui ne travaillent pas et qui représentent un fort potentiel de main d’œuvre supplémentaire. Cependant, les diverses mesures prises récemment pour promouvoir le travail des femmes, augmenter leur taux de fécondité ou encore faire travailler les japonais plus longtemps n’ont pas eu des effets suffisants pour pouvoir espérer contrebalancer cette évolution de la population. A long terme, un recours à l’emploi de main d’œuvre étrangère pourrait s’avérer indispensable pour espérer disposer d’une population active capable de gérer le grand nombre de japonais âgés.

Bibliographie

(1) Base de données des Nations Unis, En ligne : http://www.un.org/fr/databases/
(2) Données La Banque Mondiale, En ligne : http://donnees.banquemondiale.org
(3) Laboratoire du professeur Ishiguro Hiroshi: http://www.geminoid.jp/en/index.html
(4) Page officielle Riba Tri: http://rtc.nagoya.riken.jp/RIBA/index-e.html
(5) Page officielle My Spoon: http://www.secom.co.jp/english/myspoon/
(6) Page du site de l’entreprise Glory sur Nextage: http://www.glory-global.com/csr/feature/

Audrey Spica, MTI Review décembre 2014