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Barbie, une confidente très indiscrète

Hello Barbie
Faire des confidences à sa poupée Barbie, tout lui raconter, ses petits secrets les plus intimes, rien de plus normal pour une petite fille. La nouveauté aujourd’hui c’est que la Barbie bien aimée s’est mise à lui répondre, pour de vrai. Et à enregistrer tout ce qui se dit entre les deux amies. Sortie au Etats-Unis et bientôt en Europe, la nouvelle « Hello Barbie » est en effet équipée d’un micro, de haut-parleurs et… d’une connexion wifi pour transmettre les petites conversations dans le Cloud…
 
Mattel, la firme qui a inventé Barbie voit depuis quelques années ses chiffres de vente décliner. En 2015, son chiffre d’affaires plongeait de -21 % par rapport à celui de l’année précédente. La faute aux consoles électroniques et autres objets connectés qui inondent le marché du jouet. Barbie n’avait plus tellement la cote. C’est pour contrer cette tendance baissière que le groupe américain sort, pour les fêtes de Noël 2015, une version high-tech de la célèbre poupée. Une version connectée et communicante avec l’enfant.
 

Hello Barbie ne sait pas garder les secrets. Un comble pour une poupée !

 
Dès l’annonce de cette sortie, les groupes de protection de l’enfance se sont inquiétés. Car non seulement Barbie devient bavarde, mais en plus, elle ne sait pas garder les secrets, ce qui est un comble pour une poupée !
Les psychologues savent en effet depuis longtemps que la poupée joue un rôle précieux de confidente chez la petite fille. « C’est un interlocuteur imaginaire », explique Jean-Louis Lerun, pédopsychiatre et rédacteur en chef de la revue Enfance & Psy interrogé par Psychologies. Dans tous les cas, « quand l’enfant parle à ce compagnon, c’est d’abord à une extension de lui-même qu’il s’adresse », affirme-t-il. Un confident idéal ? « Oui, répond-il, puisqu’il n’a pas de réaction autre que celle que l’enfant veut bien lui donner. Cela lui permet une maîtrise totale de ce qui est dit et entendu. Et d’assouvir son besoin de partager, de ne pas taire ce qui le préoccupe, tout en faisant l’apprentissage de l’intimité ».
 
Avec « Hello Barbie », tout ce que l’enfant dit est transmis à des serveurs distants où tout sera stocké et analysé par ToyTalk, le partenaire technologique de Mattel. Le groupe américain de défense des enfants face aux intérêts commerciaux, Commercial-Free Childhood, observe que « les employés de ToyTalk et les sociétés partenaires écoutent les enregistrements des conversations des enfants, or ToyTalk ne veut même pas révéler qui sont ses partenaires »
 
Confidences de petites filles
 
Des confidences qui pourraient être bien utiles pour recueillir des données à potentiel commercial élevé. Sans compter la dimension possible de surveillance de la vie de nos enfants. Il faut préciser que les confidences que les petites filles font à leurs poupées en toute confiance touchent à leur vie la plus intime.  Pour témoignage, deux propos d’enfants cités par le magazine Psychologies :
 
Lou, 7 ans
Je lui dis bonjour le matin, je lui propose de faire de la balançoire, je lui apprends à parler, à manger proprement… C’est comme si c’était mon bébé. Quand je suis triste, je lui fais des câlins, pour me rassurer, ça me fait du bien. Les chagrins, je les dis à mon papa ou à ma maman. A ma poupée, je lui raconte plutôt toutes les choses qui m’arrivent. Après l’école, je lui raconte ce qui s’est passé, je lui dis aussi ce que je vais faire le week-end. Comme ça elle sait tout de moi. Mais les autres aussi  ils savent tout de moi ! Mes secrets, je ne les dis à personne… je crois. »
 
Claire, 9 ans
Dès que je l’ai vue dans la boîte, j’ai su que ce serait ma préférée. Je ne sais pas quel âge elle a, juste qu’elle a l’âge d’une maman, mais d’une plus grande que la mienne. Quand ma petite sœur n’est pas dans notre chambre, je prends ma Barbie et je lui dis des petits secrets. En même temps, je lui fais articuler les bras, comme ça j’ai l’impression qu’elle m’écoute et me répond. Une fois aussi, j’avais pleuré parce que j’étais seule, je l’avais prise, je lui avais dit des secrets (que j’étais seule et triste, et tout). Après je l’avais avancée vers mon visage et j’avais mis sa petite main sur ma joue. C’était comme si c’était ma mère qui me caressait. C’était agréable. »
 
La start-up californienne ToyTalk se veut rassurante en indiquant que « de nombreuses options de sécurité ont été intégrées dans la poupée ». Elle ajoute : « A notre connaissance, personne n’est parvenu à s’emparer de mots de passe Wifi ou des enregistrements audio des enfants ». La société précise aussi que l’historique des conversations n’est pas sauvegardé dans le jouet, et que les données conservées « ne seront jamais utilisées à des fins publicitaires ».

A quoi servent les données collectées ?

 
On est toutefois en droit de se demander à quoi sert la conservation des enregistrements de conversations entre des petites filles et leur poupée sur des serveurs distants ? Que peut-on faire de ces informations ? On veut bien croire ToyTalk sur parole et admettre que les données ne sont pas utilisées à des fins publicitaires. Soit. Mais à quelles fins sont-elles conservées ? Pour le plaisir ? Pour mieux comprendra la nature humaine dès la petite enfance pour la reproduire in silico ? Mystère.
 
On peut aussi s’interroger si cette Barbie connectée ne pourrait représenter une cible tentante pour les pirates informatiques, qui pourraient accéder à travers la poupée à des données précieuses. En effet, les jouets connectés se multiplient et avec eux certains effets pervers commencent à apparaitre. La société américaine VTech spécialiste dans le domaine des jouets intelligents a ainsi avoué avoir fait l’objet d’un vaste piratage informatique. Plus de six millions de données d’enfants ont ainsi fait l’objet d’un vol cybernétique. L’application Lodge du fabricant de jouets Vtech vient ainsi d’être fermée à la suite de ce piratage informatique. Le site spécialisé en cybersécurité, Zataz, explique que les pirates ont utilisé une  faille classique : une injection SQL leur  a permis à de mettre la main sur des données sauvegardées par des clients dans cette base de données. Des clients français, canadiens, ainsi que des ressortissants d’autres pays semblent avoir été impactés. L’attaque a été détectée débutant le 14 novembre 2015.
Interrogé par LeMagIT, Nicolas Stricher, consultant technique spécialisé en sécurité informatique, s’alarme de l’ampleur d’un vol de données qui affecte parents et enfants, mais aussi du risque que des photos et archives de conversations personnelles aient été dérobées au passage : « dans un monde d’adultes, l’équivalent serait qu’un pirate accède et vole vos photos et conversations issues de votre compte Facebook ».
 

L’espionite aigue des chambres d’enfants : une tendance

 
La poupée Hello Barbie n’est pas le seul exemple de jouets inventés pour mieux connaître (et contrôler ?) la vie de leurs petits utilisateurs. Il y a quelques mois, UP’ Magazine avait révélé un brevet déposé par Google pour un nounours connecté. Le brevet de la firme de Mountain View présente un ours en peluche en apparence tout à fait classique. Sauf que sous ses poils se cachent des dizaines de capteurs : caméras à la place des yeux pour surveiller l’enfant, activer de la reconnaissance faciale pour identifier ses interlocuteurs, et oreilles-micro pour écouter ce qui se passe dans la chambre de votre rejeton.
Toutes ces précisions n’ont pas manqué de susciter de vives inquiétudes. C’est ce qu’avait souligné la BBC en rapportant la réaction du Centre pour la démocratie et la technologie, organisme américain pour la protection des enfants. Ce groupe appelle les parents à être extrêmement vigilants sur ce type de jouets qui vont déferler dans les années à venir. Il appelle les entreprises à la plus grande transparence pour éviter les excès et dérives, notamment sur les informations qui seront collectées via ces appareils. "En général, alors que la technologie permet d'aller vers l'avant, certains marchés poussent et même détruisent certaines normes sociales, notamment en ce qui concerne la vie privée", a prévenu Jens-Henrik Jeppesen, un de ses dirigeants.

LIRE DANS UP’ : Avec son ours connecté, Google s’introduit dans la chambre des enfants

Il faut enfin préciser que la « Hello Barbie » est disponible aux États-Unis au prix de 75 dollars. Cette poupée sera disponible prochainement en Europe.
 
Charles-Elie Guzman, UP’ Magazine