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IA : L’invasion des robots a déjà commencé. Et elle est massive.

Invasion des robots
Des histoires de robots, il y en a plein aujourd’hui. Les dernières en date, qui ont défrayé la chronique, sont celles de la victoire d’Alphago, une intelligence artificielle sur l’humain ou celle de la Google car dont le petit accrochage n’est que l’exception qui confirme la règle de sa conduite irréprochable, bien supérieure à celle de tout conducteur humain. Mais il y a eu aussi ces derniers jours le désengagement de Google de la firme fabriquant les robots Atlas au motif qu’ils étaient trop effrayants. Et cette semaine, cette bourde d’un robot de Microsoft proférant des insanités dans ses conversations sur Twitter. On nous a parlé aussi de cette incursion dans la vallée de l’étrange avec ce robot Sophia, reprenant traits pour traits le visage humain et annonçant, tout sourire son souhait de faire disparaître… l’humanité. 
Toutes ces anecdotes, ces craintes de voir les robots mettre les humains au chômage, l’IA - intelligence artificielle de remplacer nos gardes malades, nos ouvriers dans les usines et nos éducateurs de petite enfance, toutes ces histoires ne sont rien à côté de la révolution qui est en train de se mettre en place massivement : l’invasion des bots dans notre vie quotidienne.
 

Le storytelling des robots

 
Les histoires de robots qui peuplent les chroniques sont toujours effrayantes. Soit parce qu’elles nous font entrer dans la « vallée de l’étrange », cette zone où nous ne distinguons plus très bien ce qui est artificiel de ce qui est naturel, humain. Soit parce qu’elles agressent notre narcissisme le plus primaire ; c’est le cas de cette intelligence artificielle qui a battu l’homme à un jeu réputé être intuitif et incalculable.

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Ou ce discours ambiant qui répand que les voitures intelligentes vont nous empêcher probablement sous peu de prendre nous-mêmes le volant car nous sommes trop mauvais conducteurs par rapport à elles. Les machos latins amoureux de la bagnole en prennent pour leur grade.

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Quand les robots ne nous mettent pas en défaut par rapport à la haute opinion que nous avons de nous-mêmes, ils nous interrogent sur notre reproductibilité et sur notre pérennité. C’est typiquement le cas de ce robot Sophia, présenté par la firme américaine Hanson Robotics et qui emprunte les traits parfaits d’un visage humain, avec toutes ses expressions, sourires charmeurs et grimaces impertinentes.  Un exploit technique qui fait froid dans le dos surtout quand cette beauté siliconée annonce fièrement son intention ultime de se débarrasser de nous. Une plaisanterie ? Un clin d’œil ? Peut-être, mais il est glaçant.
 
Sophia, le robot qui veut ressembler à l’homme pour mieux s’en débarrasser
 
Ces épisodes écrivent, chacun pour leur part, l’histoire des robots. Ou plus précisément, l’imaginaire dans lequel ils nous emmènent. Une vidéo a fait dernièrement le tour du web. C’est celle du robot Atlas créé par la firme Boston Dynamics. Un robot dont la morphologie est celle des robots inquiétants de nos contes d’enfants. Ce robot est capable de travailler à l’usine, de faire la guerre, de passer l’aspirateur. Il est doué, c’est certain. Mais le plus étrange, ce n’est pas que ce robot nous inquiète parce qu’on sent bien que ses congénères pourront nous remplacer un jour dans la plupart des tâches qui nous occupent. Non, le plus étrange, c’est que nous éprouvons de la compassion pour lui quand il est agressé. C’est ce que montre cette vidéo épouvantable où l’on voit le brave robot tabassé par un jeune ingénieur (?) à coup de latte de hockey. Le robot trébuche, tombe, essaie de se relever péniblement. Il est à nouveau frappé. Il retombe et nous avons mal pour lui ; nous détestons la sauvagerie de cet humain. Nous avons pris parti, et en cela, c’est effrayant.
 
Le robot Atlas de Boston Dynamics (voir les sévices au robot à 1’27)
 
C’est tellement effrayant que Google (Alphabet), qui avait racheté Boston Dynamics il y a trois ans, annonce vouloir se désengager. Le motif par la firme de Mountain View affiché : ces robots sont trop effrayants et nuisent à notre image.
 

Cris médiatiques et chuchotements

 
Ces anecdotes jaillissent dans un bruit médiatique qui n’est pas en faveur des robots et de l’intelligence artificielle. Il y eut d’abord les déclarations de Stéphane Hawking, d’Elon Musk ou de Bill Gates affirmant que l’IA était un danger pour l’humanité. Un discours qui trouve un écho fort dans nos sociétés inquiètes de ce seuil de singularité qu’on nous annonce très proche, de la propagation dans tous les secteurs d’une ubérisation rampante, des tentations d’un grand remplacement dans nos usines les plus modernes…

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 Un discours relayé par nombre de techno-critiques qui nous annoncent l’arrivée d’une ère apocalyptique. Et pourtant il n’est pas de jour sans une annonce nouvelle, sans qu’on nous montre un progrès, une innovation majeure voire disruptive dans le domaine de l’IA. Cette discipline entre même au Collège de France. La question centrale qui hante la robotique actuelle est bien celle de son storytelling et de la maîtrise de l’imaginaire qu’elle véhicule.

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Pendant ce temps, derrière ces discours enflammés, ces histoires inquiétantes, l’IA avance. Elle avance vite, tellement vite que nous ne percevons pas ses progrès distinctement. Son avancée n’est pas seulement celle des robots et autres androïdes menaçants. Elle est celle, beaucoup plus discrète, fondue dans la masse, des robots fonctionnels disséminés dans tous les recoins de nos activités et notamment l’une d’entre elles qui nous occupe le plus : le web. Ces robots insidieux et extrêmement invasifs sont les bots.
 

La conversation comme arme de pénétration massive

 
Qui n’a jamais joué avec l’assistant vocal de son smartphone ? Siri ou Alexa, ou Cortana, les voix artificielles ne manquent pas.  Nous ne nous en rendons pas bien compte, mais elles font des progrès jour après jour. Elles se développent si bien (grâce aux progrès de l’IA) qu’elles deviendront sans nul doute incontournables, dans un avenir très proche. Les interfaces vocales vont devenir notre première manière d’interagir avec l’information.  Elles s’incarnent d’abord dans des « assistants intelligents » à qui nous donnons des ordres de plus en plus précis : cherche-moi cette information, dis à Chloé de me rejoindre au bureau, prends rendez-vous chez mon dentiste, etc. Nous sommes ici dans le registre de l’injonction. À partir du moment où ces interfaces commencent à se doter de fonctions dialogiques, à comprendre de plus en plus finement le langage naturel, c'est-à-dire d’être capable d’entretenir une conversation minimale, nous entrons dans une autre dimension. Nous entrons dans un champ stratégique d’une autre nature. Le chercheur Olivier Ertzscheid nous alertait déjà en 2013 :
 
parce que nous parler c'est nous éviter de lire ; parce que nous éviter de lire c'est nous éviter de comparer ; parce que nous éviter de comparer c'est nous éviter de choisir ; parce que nous éviter de choisir c'est pouvoir choisir à notre place »
 
Quand les machines se dotent de fonctions vocales avancées, elles nous conduisent à une autre façon de réfléchir, de penser, de chercher. Olivier Ertzscheid prend l’exemple d’une requête dans un moteur de recherche.  Aujourd’hui, quand nous cherchons une information sur Google, non seulement nous posons la question comme bon nous semble, mais surtout, nous anticipons si ce n’est sur les résultats, mais au moins sur la typologie des réponses possibles.  En posant de telle manière la question, nous allons plutôt rechercher des articles d’actualité ou des vidéos.  Le passage au stade oral ôte toute notion d’anticipation. Nous n’attendons rien de particulier si ce n’est la réponse que doit nous fournir la machine. Une réponse que nous entendons. Et cela diffère fondamentalement d’une réponse que nous trouvons.
 

Les agents invisibles

 
En entamant un dialogue avec l’Intelligence artificielle, nous la rendons invisible. Son artificialité disparaît au profit du service naturel qu’elle nous rend. Un exemple récent et particulièrement frappant nous est donné avec le magazine d’actualité Quartz. Il vient de lancer une fonctionnalité permettant non plus seulement de lire un article, mais de dialoguer avec le journaliste. Il s’agit bien sûr d’un robot, un bot, qui répond à vos questions en vous fournissant des réponses pertinentes et envoyant progressivement vers les articles qui lui semblent les plus adaptés, pour vous, en fonction de vos questions. L’impression qui en résulte est celle d’une discussion tout à fait naturelle avec un journaliste, qui s’entretient personnellement avec vous et vous propose de lire cet article – son article.
 
 
Les bots, ces agents virtuels intelligents vont prendre une place de plus en plus importante dans nos vies. Ils le feront d’autant plus facilement qu’ils sont conçus pour réduire nos efforts, agir à notre place et peut-être même penser à notre place. De très nombreuses sociétés travaillent sur ce créneau. La française Snips cofondée par le déjà célèbre Rand Hindi en est un acteur brillant. Sa devise, affichée sur son site est « We make technology disappear » (nous faisons disparaître la technologie). Cette startup veut, à l’instar de l’électricité, qui est devenue quelque chose avec lequel nous vivons et auquel nous ne prêtons plus d’attention particulière, que la technologie disparaisse. Pour cela, leur idée est d’injecter une intelligence artificielle dans chaque objet afin de minimiser la friction causée par la technologie. Autrement dit, déclarent-ils dans une interview, « nous intégrons la technologie dans le quotidien au point que bientôt nous n’y prêterons plus attention ».
 
Randi Hindi, cofondateur de Snips
 
L’IA injectée dans les objets connectés ou les smartphones est en permanence consciente de l’histoire et du contexte dans lequel se situe l’utilisateur. Un des dirigeants de Snips explique ainsi à nos confrères de Soonsoonsoon : « Par exemple, si vous êtes en rendez-vous et que vous recevez 6 notifications qui ne sont pas importantes, vous allez quand même les regarder...et perdre du temps. Pourtant, potentiellement, votre smartphone sait que vous êtes en rendez-vous, car il a accès à votre calendrier, il dispose d’un micro qui lui permet de savoir que vous êtes en train de converser, etc. Il devrait donc filtrer les notifications qui ne sont pas pertinentes : en somme, être encore plus intelligent. Or rendre votre téléphone encore plus intelligent, c’est tout à fait possible dès aujourd’hui. Il suffit d’injecter de l’intelligence artificielle capable de comprendre des situations complexes. »
Grâce à l’intelligence artificielle, le système apprend les habitudes de l’utilisateur au fur et à mesure : il utilise la géolocalisation, interprète les adresses issues des emails ou des sms, etc. C’est ainsi que les bots s’immiscent dans les transactions humaines et interhumaines.
 

Des robots partout

 
On se doutait que les robots et plus spécialement les bots, ces unités virtuelles discrètes étaient déjà très présentes dans l’écosystème d’Internet. Le Monde publiait récemment des statistiques éloquentes : le trafic du web est occupé pour 38.6 % par des humains. Tout le reste est occupé par les robots.  Savez-vous que 8,5% des utilisateurs de Twitter, c'est à dire la quantité énorme de plus de 23 millions de comptes, ne sont pas des êtres humains. Ce sont des bots. Ces robots sont des comptes autonomes qui publient sans aucune interaction humaine. Savez-vous qu’il existe des bots journalistes qui rédigent automatiquement des articles et traitent des masses de data automatiquement. Savez-vous que Wikipédia est contrôlé, mis à jour et modifié par une armée composée essentiellement de robots ?
John Robb, expert stratégique et auteur du brillant “Brave New War”, a écrit sur son blog : « À la fin de cette décennie, les bots seront plus nombreux que les êtres humains. À la fin de la prochaine décennie, ils seront plus nombreux que nous dans une proportion d’un pour 1.000.000. Ils seront partout. Dans chaque système, dans chaque maison, dans chaque objet. »
 

Le grand marché des bots

 
L’invasion a déjà commencé mais ce n’est rien à côté de ce qui nous attend. Le 12 avril prochain est une date qui risque de rester dans l’histoire. En effet il est probable que Facebook annonce le lancement de son premier « Bot Store ». En quoi cette annonce serait-elle historique ? Certains pensent qu’elle va révolutionner les pratiques à l’instar du lancement de l’App store par Apple il y a maintenant huit ans. Le principe de ce bot store est simple : les marques, les organisations, les sociétés de toutes natures pourront y proposer leur propre robot logiciel, leur bot, destiné à interagir intelligemment avec leurs clients ou utilisateurs. Avec ces bots, plus besoin de se connecter et passer par des étapes fastidieuses ; il suffira de demander, par un simple message oral et sms, de se connecter à sa banque pour effectuer immédiatement un virement ou une opération.  Vous vous rendez-compte que vous allez être en panne de bières pour le match de ce soir ? Pas de problème un simple message au bot suffira pour vous réapprovisionner. Plus besoin de sortir sa carte bancaire, plus de friction entre la technologie et l’utilisateur. Transparence et invisibilité.  On peut imaginer que les marques ne manqueront pas d’imagination pour nous proposer des services et des produits exactement adaptés à nos goûts et au contexte dans lequel nous nous situons, puisqu’elles sauront tout de nous.
 
 
Le lancement par Facebook de ce bot store résonne comme une bombe parce que l’effet d’échelle est considérable. En effet, c’est plusieurs centaines de millions d’utilisateurs, presque 1 milliard, qui vont être touchés d’un seul coup. C’est plus que le nombre total d’iPhones vendus depuis son lancement.
 
L’intelligence artificielle, dans cette version conversationnelle des bots, va révolutionner le business sur internet et constitue pour certains un nouvel eldorado.  D’autres y voient un côté apocalyptique, parlant de Botageddon. Il est vrai que, tout en suscitant d’immenses inquiétudes, la puissance des bots attise de non moins immenses convoitises. Les marques y voient un outil formidable pour rendre le service client encore plus personnalisé. Chaque bot étant directement relié à toutes ces « data » qui font la vie d’un individu, sera d’autant plus puissant pour proposer le bon service ou le bon produit. Mais, dans le même temps, les bots seront bien entendu l’eldorado des marques qui pourront s’infiltrer dans les algorithmes, influencer les réponses et mettre en avant leur offre plutôt qu’une autre.
Il faudra donc être vigilant et apprendre à mettre en doute ce que nous diront les bots.
 

Intelligence ou bêtise artificielle ?

 
C’est la mésaventure qui est arrivée le 24 mars dernier avec Tay, un bot produit par Microsoft, censé converser avec des abonnés sur Twitter et enrichir son apprentissage au fur et à mesure de ses discussions. En l’espace de quelques heures, ce robot se faisant passer pour une « jeune fille de 19 ans » a été capable d’agréger plusieurs milliers de « followers ». Ceux-ci n’étaient certainement pas tous des amis car quelques malins se sont glissés dans la joyeuse bande et se sont mis dans l’idée de piéger le robot et de lui bourrer le crâne d’idées malveillantes, qui, à terme, sont devenues des idées normales pour l’intelligence artificielle. On s’aperçut vite avec horreur que le robot répondait non seulement n’importe quoi mais qu’il se lançait dans de grandes insanités, tenant propos racistes, antisémites et sexistes sans sourciller. Un des derniers tweets publié par le bot Tay avant que Microsoft ne le débranche précipitamment était « Donald Trump est notre seul espoir »…
 
 
 
Cette expérience ratée (temporairement) est intéressante car elle ouvre la voie des bots qui se font passer pour des humains et essayent, comme dans la fameuse partie de go, de s’y confronter. Ici, en l’occurrence, Tay s’est fait passer pour une jeunes fille bien inoffensive. Demain, quelle personnalité prendra le prochain bot à intelligence artificielle ?
 
Malgré ces péripéties et la puissance potentielle dégagée par ces bots, les français interrogés par l’institut IPSOS pour Microsoft semblent globalement confiants. 65 % des sondés considèrent que les technologies rendent leur vie meilleure, notamment en termes de gain de temps, d’organisation de la vie quotidienne et dans le cadre du travail (selon deux tiers ou plus des répondants). 51 % des sondés seulement se sentent inquiets ou sceptiques à propos de l’intelligence artificielle. La génération Z s’estimant quant à elle plutôt enthousiaste face à cette évolution majeure. Au total, ils sont 79 % à percevoir l’intelligence artificielle comme bénéfique pour les services à la personne : dans la santé, la sécurité, les transports et l’aide aux personnes âgées.
L’intelligence artificielle et ses diverses matérialisations dans les bots et autres robots a sans nul doute encore de beaux jours devant elle.