UP' Magazine L'innovation pour défi

Thalys: Malheureux le pays qui a besoin de héros !

La France rend aujourd’hui un hommage justifié aux quatre passagers du train Thalys qui ont sauvé les voyageurs d’un carnage en s’interposant et maîtrisant un terroriste forcené et lourdement armé. Des héros ! Clament tous les médias du monde.
L’héroïsme est une valeur qui n’est pas des plus prisées en France comme elle peut l’être aux Etats-Unis. Pourtant, François Hollande n'hésite pas à la convoquer en déclarant aux « héros du Thalys » fraîchement décorés de la Légion d’honneur : « Votre héroïsme doit être un exemple pour beaucoup et une source d’inspiration ».
Ce retour du héros dans nos temps troublés mérite une pause de réflexion.
 
« L’affrontement au réel a remplacé les combats héroïques contre le destin. Mais souvenons-nous, ces combats épiques sont toujours tragiques ; car le héros est par définition tragique : chez les grecs, il ne parvient au sommet de l’Olympe qu’après avoir traversé le Styx, ce fleuve qui sépare la vie de la mort. Le héros cornélien est orgueilleux, glorieux, mais il est malheureux, solitaire et finit corrodé par ses contradictions. La vie du héros excède les possibilités des hommes ordinaires ; il ne peut en cela servir de modèle à imiter, mais il est un réservoir inépuisable d’exempla. Son existence héroïque, en coalisant les aspirations et les fantasmes du peuple, lui confère une utilité d’abord historique, puis sociale. .
 
Le héros rappelle la tragique incertitude des hommes et leur besoin pathétique de transcendance divine ou humaine. Hugo fera du héros le créateur d’une symphonie inachevée, mais aussi et surtout un prophète mystique :
 
Toujours lui ! Lui partout ! Ou brûlante ou glacée,
Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
 
Dans sa lutte titanesque pour réduire l’incertitude du monde, le héros tragique s’y est consumé ; là est son destin.  C’est ce sacrifice qui le fit entrer dans l’Histoire. Toutefois, le héros n’a pas toujours eu bonne presse. Jusqu’au XVIIIe siècle, le héros antique est psalmodié ; c’est le guerrier sublime qui enchante les hommes et les peuples. Rousseau, parmi les premiers, mettra un bémol à cet enthousiasme héroïque en s’interrogeant sur les réelles vertus de cet être d’exception qui, comparées à celle de l’homme sage, pèsent peu : « Toutes les vertus appartiennent au Sage. Le Héros se dédommage de celles qui lui manquent par l’éclat de celles qu’il possède. [...] Il y a donc plus de solidité dans le caractère du Sage et plus d’éclat dans celui du Héros. » 
 
Le héros meneur d’hommes est un guerrier, doté d’une âme forte mais aussi capable de turpitudes. Voltaire ne verra dans cette figure qu’un « saccageur de provinces » ; il lui préfèrera la figure du grand homme, celui qui excelle « dans l’utile et l’agréable ». Le siècle des Lumières refuse d’admettre le caractère d’exception des hommes d’État. Ce qui importe, c’est leur caractère, tout court. L’histoire est certes une fabrique de héros, mais en même temps, ce sont les grands hommes qui font l’histoire. Jacques Julliard  rappelle la formule d’Horace « Humanum genus vivit paucis » qui peut se traduire par : le genre humain vit en fonction d’un petit nombre ; ou celle de Carlyle qui figure sur les murs de la bibliothèque du Congrès à Washington : « L’histoire universelle est au fond l’histoire des grands hommes ». La fin des héros tragiques ouvre alors les portes du Panthéon aux grands hommes, princes du Progrès et de la Civilisation, en témoignage de reconnaissance de la Patrie.
Au fond de sa conscience, le peuple a besoin de héros à aimer. Platon dans son Cratyle avait déjà remarqué cette pulsion naturelle cachée derrière les mots : hêrôs et êrôs, l’amour, ont la même origine. Cette faiblesse des hommes pour les plus grands d’entre eux est superbement rendue par Brecht  dans le bref dialogue d’Andrea, mortifié que Galilée, son maître, se soit rétracté :
 
ANDREA : ––– Malheureux le pays qui n’a pas de héros !
GALILEE : –––Malheureux le pays qui a besoin de héros.
 
Le héros antique, comme le grand homme monument de l’Histoire, sont perçus tous deux comme des personnages d’exception parce qu’ils convoquent l’intérêt et souvent les passions. Peu importe sur quoi repose leur gloire : la guerre, l’art, la science. Ils attirent par leur éclat, ils exercent sur nous, hommes ordinaires, un « appel » comme le pensait Bergson.
 
Le héros est toujours au sommet : de la pyramide, du pouvoir ou de la gloire. Il se donne visible et vu par tous. Le héros a besoin d’éminences ; plus sa position est élevée, plus ample est l’espace sur lequel il porte son pouvoir. Feuerbach disait que « voir est un acte divin» ; embrasser du regard est un privilège du pouvoir : celui des seigneurs féodaux régnant du haut des tours de leurs châteaux comme celui des rois, égaux du soleil. Et si certains hommes aspirent tant au pouvoir, c’est aussi pour cet investissement héroïque et tragique de la fonction. Les psychanalystes y verront là une sorte de « fixation au stade phallique ».
 
Le héros est le sauveur de tout un peuple, ivre de puissance et d’orgueil. Alain décrit cette tension du héros, cet individu hors normes, le corps entier en érection, qui brûle dans l’action : « Continuellement il invente ; il tend là ; tout le reste l’ennuie. [...] Ce sacrifice d’après l’ordre, cette force dans le danger, cette allégresse dans l’action difficile [...] Dans le temps d’un éclair il se décide ; il ne pense point en arrière comme vous faites toujours, vous spectateur ; il pense en avant, partant de ce qu’il a voulu. [...] Il pense le danger ; le reste est de peu ; si l’obstacle est humain, malheur à l’obstacle. »  Toutefois, dans un rappel à la raison bref mais éloquent, Alain conclue : « Sachons admirer, et sachons mépriser ». Certes le héros brille, mais prenons garde que son éclat ne nous aveugle. »
 
Extrait de Créative Politique ! de Gérard Ayache, UP’ Editions
 
© Photo Michel Euler/AP/SIPA
 
 
sens-dessus-dessous

Cerveau global

L’émergence d’un réseau coopératif vivant...
Internet est sans nul doute la préfiguration, encore grossière, du cerveau global qui est en train de se former sous nos yeux.

Le web peut être défini simplement comme une interface hypermédia capable de traiter l’information. Il peut intégrer un nombre considérable de documents et d’informations, les distribuer instantanément sur l’ensemble de la planète, sans souci de frontières ni d’espace. Il est nourri d’informations produites par des individus qui ne se connaissent pas entre eux et qui peuvent n’avoir jamais la moindre relation. Dans un tel réseau, la caractéristique principale des informations n’est pas leur localisation, l’endroit où elles se trouvent, mais leur puissance associative. Ce sont les liens hypertextes qui connectent les informations entre elles, à la manière des synapses connectant les neurones dans le cerveau. Chaque lien possède en lui la potentialité d’exciter une « carte neuronale » nouvelle, c'est-à-dire un nouvel espace d’informations.

Le web fonctionne ainsi comme une gigantesque mémoire mise à la disposition des humains. Toutefois, le cerveau n’est pas simplement une mémoire ; il agence dynamiquement des informations dans ses mémoires. Cette fonction est le processus même de l’apprentissage et de la pensée. Quand un cerveau humain apprend, il organise, par apprentissages successifs ou par imitation, les informations qu’il reçoit sous forme d’associations neuronales. Celles qui sont le plus souvent utilisées sont conservées tandis que les autres sont éliminées, oubliées ou effacées de la conscience. Quand le cerveau humain pense, cela signifie qu’il associe des cartes neuronales par un processus d’intégration conceptuelle. Les concepts qui émergent alors sont plus ou moins riches en fonction de la force des associations qui les forment. Ce mécanisme permet au cerveau de démontrer sa créativité, sa capacité à associer des concepts différents, à en découvrir de nouveaux qu’il n’avait jamais rencontrés. Le web peut potentiellement fonctionner de la même façon.

Les spécialistes de l’intelligence artificielle sont, à cet égard, très intéressés par une loi découverte en 1949 par un neuropsychologue canadien, Donald Hebb. La loi de Hebb veut que deux neurones activés ensemble renforcent leur connexion de telle sorte que leur activation future sera facilitée. Cette caractéristique est le fondement même de tout apprentissage ou acquisition de connaissances (1). Cette règle établit aussi que si un groupe de neurones est stimulé de façon répétée et conjointe, ce groupe formera une « assemblée de cellules » qui restera activée plus ou moins longtemps après le stimulus (2). Il est remarquable de constater que la loi de Hebb peut s’appliquer parfaitement à Internet. Quand vous surfez aujourd’hui sur des sites web, vous suivez des liens qui ont été fabriqués par les concepteurs des sites. Ils procèdent d’une manipulation humaine. Si vous suivez plusieurs fois de suite un même lien, on pourra penser que ce lien possède un poids supérieur aux autres. Ceux sur lesquels vous ne cliquez jamais peuvent être considérés comme inutiles. Des chercheurs ont mis au point un système qui crée de lui-même de nouveaux hyperliens chaque fois qu’il estime qu’ils sont susceptibles de proposer un parcours que les internautes emprunteront. Il fermera progressivement les liens qui n’ont plus cours faute d’être suffisamment sollicités. Le moteur de recherche Google fonctionne un peu de la même façon en proposant des résultats de recherche triés en fonction de la popularité et du nombre de liens pointant sur un site. Ces techniques s’inspirent de la loi de Hebb ; elles tracent la voie d’un web pleinement collaboratif qui apprenne à nous répondre de manière « hypertinente » (3).

Les informations disponibles sur le web se structurent ainsi dans un gigantesque réseau associatif qui « apprend » continuellement en fonction des comportements de ses utilisateurs. Il peut dès lors « penser » et agir intelligemment en proposant des informations que l’utilisateur ne connaissait pas mais qui sont susceptibles, en fonction de ses caractéristiques, de l’intéresser. C’est ce que fait, pour ne citer qu’un exemple, le libraire en ligne Amazon, qui est capable de proposer à ses clients des ouvrages ayant trait à leurs centres d’intérêt parce qu’il a mis en œuvre un processus d’apprentissage en « apprenant » les goûts des ses internautes révélés en fonction de leurs comportements sur le site. Il peut ainsi « conseiller », « suggérer » des recommandations relativement pertinentes à ses usagers.

Les technologies mises en œuvre préludent à la mise en action d’un réseau d’informations de plus en plus intelligentes. Dans ce réseau, le système se nourrit tout seul des actions de ses membres. Nous sommes typiquement dans le cadre d’un organisme configuré comme un réseau coopératif vivant. La valeur d’Internet, la pertinence de son contenu et de son organisation ne vient pas d’une quelconque institution mais de l’action coopérative de centaines de millions de contributeurs, de centaines de millions de cerveaux humains, véritables neurones connectés en permanence sur le cerveau global.

(1) Donald O. HEBB, The Organization of Behavior : A Neuropsychological Theory, New York, Wiley, 1949
(2) Vingt ans après cette découverte, des chercheurs développeront l’idée avec la théorie de la « potentiation synaptique à long terme » qui joue un rôle fondamental dans le fonctionnement de la mémoire et démontre l’extrême plasticité de l’organisation cérébrale.
(3) Francis HEYLINGHEN & Johan BOLLEN, The World Wide Web as a Super Brain : from metaphor to model, in “Cybernetics and systems”, Austrian Society for Cybernetics, 1996 < pespmc1.vub.ac.be/Papers/WWWSuperBRAIN.html>

Politesse : Des petites incivilités ordinaires aux nouveaux barbares

La confiscation du privilège de la violence entre les mains de l’État a progressivement conduit à développer la société policée et la civilisation. Les règles de la civilité et de la politesse concourent non seulement au maintien de l’ordre dans une société, mais elles sont aussi l’expression de la nécessité des formes dans la vie sociale.

Tout comportement social et public est un comportement cérémoniel qui caractérise la société comme « un système d’accords de non-empiètements » (1). La vertu des ‘formes’ est donc de structurer et de mettre à distance ; expliciter des rituels de politesse par exemple, reconnus et acceptés, permet de réguler les comportements, gouverner les conduites, prévenir le désordre et la violence en imposant une distance entre les individus afin d’éviter la violence physique du corps à corps. Mettre des ‘formes’, poser des limites, est un moyen de pacifier les rapports sociaux. Ainsi, la peur –dont l’avatar socialisé est le ‘respect’–, établit les fondements des ‘formes’ sociétales. L’émotion est donc, dans ce cadre, le facteur déclenchant d’une forme de régulation sociale, fondamentale pour qu’une société perdure.

● A partir du moment où l’émotion ‘peur-respect’, qui joue le rôle de stimulus déclenchant, est dénaturée, c’est tout le système social qui est concerné. Aujourd’hui, le respect des règles de politesse comme des règles de droit est contesté par des pans entiers de la population, dès le plus jeune âge. Les enseignants s’en plaignent, et pas seulement dans les zones démographiques défavorisées. Les cités des grandes agglomérations urbaines s’enflamment périodiquement. Il n’est pas rare de voir des manifestations de foule se transformer en véritables émeutes.
Ce phénomène s’explique par des causes sociales, démographiques, économiques, culturelles, qui forment un tissu complexe aux mailles serrées. Mais on ne peut nier que ces « incivilités », –pour emprunter un terme au politiquement correct–, sont aussi directement liées à la dénaturation de l’émotion ‘peur’, par la surexcitation multimédiatique qui y est liée.

● La violence omniprésente sur les écrans petits et grands, dans l’information quotidienne, dans les jeux vidéo, dans la publicité, dans les lectures en vogue –certains mangas par exemple– contribue à désensibiliser le public, notamment jeune, à son égard. La banalisation de la violence, de l’horreur, du « corps à corps », celle, on l’a déjà observé, des faits divers souvent violents, bouleversent considérablement la nature de l’émotion ‘peur’ ainsi que son processus de métabolisation. L’abus de représentation de la violence a plusieurs conséquences : 1– il édulcore la force émotionnelle de la peur. 2– il établit une confusion entre le réel et le fictionnel (on croit que l’effondrement des Twin Towers est du cinéma, on se bat « pour jouer » …). 3– il ne permet plus la métabolisation de la peur en sentiment de respect ou de soumission (les jeunes des cités n’ont pas peur de la police, l’irrespect dans le milieu scolaire est généralisé,…). 4– il désarme toute tentative d’autorité qui n’a plus de point d’appui émotionnel (la détention du monopole de la violence implique une métabolisation sociale de la peur).

● Ce phénomène crée un climat extrême de trouble puisqu’il produit une incompréhension, parfois même une animosité violente entre ceux qui, dans la société, parviennent à réguler cette émotion et à la formaliser en pratiques sociales normalisées et ceux qui n’y parviennent pas, qui appréhendent différemment les règles de droit, de morale voire de politesse, et sont pris pour les nouveaux barbares, hors-la-loi de la société, ou mutants d’une société confusionnelle.

(1) Cf. : Erving GOFFMAN, Les rites d'interaction, Paris, Ed. Minuit, 1974

 



PAROLE DE RAPPEUR

La crise (Bonestyle Big Up)

Artiste: Rohff
Paroles: Thuggish Ruggish Bone
Album : Cauchemar du rap français



Intro:
"C'est le king, c'est le kiff de la banlieue sud, baise tout comme d'habitude.
Baise tout comme d'habitude, baise tout comme d'habitude, baise tout,
C'est le king, c'est le kiff, c'est le king c'est le kiff de la banlieue sud, baise tout comme d'habitude,
Appelle les keuf, représente les négros et bicos avec attitude,
Les racailles vont grandir devenir des youvois, cramés dans leur ture-voi,
Faits péter les watts, c'est le poto qui a le pur son, le pure flow, la pure voix,
Accros des péchés, la plupart de nos frères sont sans foi ni loi, 
Pas beaucoup de choix, sorti de prison en marche arrière sur la même voix, 
De retour dans le quartier, liquider des Heineken dans le café, 
Faire la bise et du biz on se refait, en tirant des taffes pas question de taffé,
Jusqu'a les keufs descendent dans la téci a cause des poukaves et des clicli,
Yégri par les tox, par la tass et les rappeurs qui viennent faire leur pe-cli,
Sarko ne peut pas nous arreter, on fait nos thunes d'hiver en eté,
Au nom des Générations Sacrifiées et de nos Regretté,
On pense, dépense, de la rage, de la haine même quand on ken-a
On a tous les même degain-a, au fond de nous mêmes-a,
On fait de la pein-a, a purger des pein-a,
On finit par s'habituer, dis moi avec qui tu train-a, j’te dirait par qui tu te feras tuer! Wouhhhhh!
Les jeunes s'en battent les couilles de tes conseils, t'encules un ami pour de l'oseille,
Tu veux de la coke, t'auras de la farine, pour le shit c'est du savon de Marseille,
Plus de respect, c'est l'anarchie, tant pis pour toi si tu te chies dessus,
Les petits prennent la confiance avec les grands, finissent par leur marcher dessus,
Contraint de leur tirer dessus, PAPAP!! pour prendre le dessus,
Enfermé dans la rue, pour sortir d'une embrouille on a que 2 issues,
Gâches pas ta vie pour pas un sou, qu'pour la famille sa vaut le coup?
Une époque de fou, en enfer on aura tous rendez vous... rendez vous...

Refrain :
C'est la crise, la hasssss, vazy barre ta carte grise ou on te brise,
en détresse dans l'oppression on perd la maitrise...
C'est la crise la hassssss, vazy barre ta carte grise ou on te brise,
en détresse dans l'oppression on perd la maitrise...
C'est la crise la hassssss, vazy barre ta carte grise ou on te brise,
en détresse dans l'oppression on perd la maitrise...
C'est la crise la hassssss, vazy barre ta carte grise ou on te brise,
en détresse dans l'oppression on perd la maitrise...
C'est la crise la hassssss, vazy barre ta carte grise ou on te brise,
en détresse dans l'oppression on perd la maitrise...
C'est la crise la hassssss, vazy barre ta carte grise ou on te brise,
en détresse dans l'oppression on perd la maitrise..."

Terrorisme : les réseaux de la colère

Bien que le mot soit d'une extraordinaire actualité, le terrorisme n'est pas né avec l'époque contemporaine ; il s'est en revanche dramatiquement métamorphosé.

Le génie de l'homme dans l'exercice de la violence a pris de nombreuses formes parmi lesquelles le terrorisme trouve de très lointains ancêtres.

Sans vouloir en faire l'histoire (1), rappelons simplement que dès le premier siècle de notre ère, on retrouve la trace des Zélotes qui se débarrassaient de leurs ennemis trop pacifistes à leurs yeux, en se mêlant à la foule et en les poignardant à l'aide de leur sica. La secte des Assassins ne répandit pas autre chose que du terrorisme en Perse et en Syrie pendant presque deux siècles, du XIe au XIIIe. L'histoire a gardé en mémoire la secte des Étrangleurs, les Thugs, qui vouaient un culte sanglant à la déesse Kali en Inde.

Un grand saut au XVIIIe français nous évoque la Terreur, cette période de deux années qui vit une vague de sang inonder les rues de Paris. La fin du XIXe et le XXe siècle naissant connaîtront les anarchistes, les nihilistes, ces « rêveurs d'absolu » décrits par Marx, les Karakosov ou les Soloviov, ancêtres du terrorisme politique, formalisé en Russie dans le premier parti terroriste de l'Histoire, la Norodnaïa Volia.

Le fil du temps verra naître de multiples avatars du terrorisme : Bakounine, Lénine, Trotski, la Hagganah, Action Directe, L'ETA, le FLN, l'OAS, la Fraction Armée rouge allemande, les brigadistes italiens, l'OLP, les Black Panthers, les Tupamaros, le FIS, etc... Des figures du terrorisme plus ou moins légitimement parées des habits de la guerre révolutionnaire marquent les esprits et sont pour certains devenues des icônes internationales : Mao Zedong, Che Guevara, Giap, Baader, Carlos, Habache, O'Bradaigh, Arafat, Ben Laden et bien d'autres...

● Dans quasiment tous les cas, le terrorisme classique est lié, d'une façon ou d'une autre, à l'État et à une notion de territoire. L'objectif des terroristes traditionnels est en effet de prendre le pouvoir politique ou de le déstabiliser et de créer un nouvel État indépendant (2). Leur stratégie comporte quatre volets que l'on retrouve en totalité ou en partie dans quasiment tous les types de terrorisme classique :

1) en éliminant des représentants de l'État, ils cherchent à briser la cohésion et la confiance des gouvernants et des élites ; à les rendre plus vulnérables.
2) En démontrant la vulnérabilité du pouvoir, ils ont pour objectif de diminuer la confiance de la population dans l'autorité gouvernementale, montrant ainsi que les choses peuvent changer.
3) En faisant intentionnellement ou accidentellement des victimes civiles, ils cherchent à effrayer la population et l'inciter à faire pression sur leurs autorités pour qu'ils acceptent les revendications.
4) En forçant l'État à prendre des mesures coercitives, ils cherchent à démontrer son caractère répressif et cruel, renversant ainsi l'opinion de la population.

Cette stratégie explique pourquoi le terrorisme classique n'a pas débouché sur une escalade illimitée de la violence (3). En effet, comme il fallait gagner l'appui du public, les attaques contre la population devaient rester limitées. C'est ce qui fait dire à Brian Jenkins, spécialiste américain du terrorisme : « Les terroristes veulent beaucoup de spectateurs, mais pas trop de morts.»(4)

● Dans les années 1980 apparaît une nouvelle forme de terrorisme, qui échappe aux contraintes sur l'usage de la violence. Harald Müller, universitaire allemand, expert en terrorisme international, appelle « mégaterrorisme » cette nouvelle forme dans laquelle le nombre des catastrophes envisagées est illimité et où la « doctrine Jenkins » ne s'applique tout simplement plus (5). La motivation des ces nouveaux terrorismes est essentiellement religieuse.

Toutes les religions du monde possèdent leurs terroristes. En effet, dans son interprétation la plus extrême, la religion peut fournir des raisons particulièrement puissantes de recourir à la violence illimitée afin de parvenir à des vérités supposées sacrées. Quand le monde offre le tableau de la globalisation, avec son lot de disparition des identités, des cultures, ses volontés d'uniformisation et de conquête de marchés fondés sur le rêve et l'illusion, il apparaît nécessairement des formes de réaction.
Le fondamentalisme religieux se fonde sur la recherche de la vérité éternelle et supposée absolue ; l'identification à cette vérité permet de définir sa propre identité dans la confusion, la désorientation et l'incertitude engendrées par le monde actuel. Cette logique représente un danger auquel sont confrontés toutes les cultures et tous les êtres humains. Mais il est évident, que plus on sera pauvre, démuni, « gens de peu » comme le disait dans un autre contexte Pierre Sansot (6) , plus l'on sera un écorché de la vie, plus on aura tendance à être sensible aux sirènes des fondamentalismes.

Cependant, paradoxe apparent, les mouvements fondamentalistes recrutent aussi parmi les élites, les jeunes universitaires, à l'avant-garde de la culture occidentale, qui trouvent dans le fondamentalisme religieux une position ferme contre l'Occident et la mondialisation, une source de confiance et d'équilibre. C'est pourquoi le fondamentalisme est si protéiforme et peut prendre aussi bien des aspects simplement culturels ou humanistes que politiques et extrémistes.
La politisation du fondamentalisme passe par une prise de conscience des inégalités du monde, des errements des politiques postcoloniales ou plus globalement par un sentiment d'agression culturelle venant de l'Occident. Cela se traduit par un ressentiment diffus et une violence extrême. Plus que de violence, Baudrillard parle de virulence : « Cette violence est virale : elle opère par contagion, par réaction en chaîne, et elle détruit peu à peu toutes nos immunités et notre capacité de résistance.»(7)

La violence extrême du fondamentalisme terroriste n'exprime certainement pas seulement un « choc des civilisations » comme pourrait le prétendre Samuel Huntington (8). Il s'agit d'un phénomène qui est de nature beaucoup plus anthropologique, qui représente devant les projecteurs de l'hyperinformation, l'affrontement entre d'une part, une culture universelle indifférenciée et d'autre part, tout ce qui cherche à conserver, de façon irréductible, son altérité.

● Le terrorisme contemporain n'a que peu de rapports avec une lutte contre un État pour le renverser ou s'approprier un territoire ; le combat est mené à l'échelle de la planète et prend une forme d'organisation résolument moderne : la forme réticulaire mondialisée.

Al Qaida, nom commun devenu nom propre –ou marque internationale– est le symbole archétypal du réseau nébuleux transnational. Son idéologie s'appuie sur une doctrine ancienne, celle du jihadisme, popularisée, dans les années soixante par le théoricien égyptien Saïd Qotb. Il s'agit d'une doctrine de guerre qui encourage les musulmans à passer à l'action violente et à s'attaquer aux régimes « impies » du Moyen-Orient, mais aussi à l'Occident tout entier.

Ce type de terrorisme s'appuie sur une théologie politique militante qui défend une vérité d'origine divine et un certain nombre de préceptes de vie : contre la modernité, contre la laïcité, contre la société de consommation, contre l'aliénation culturelle, contre la concurrence religieuse etc. Il ne faut pas sous-estimer le poids de la religion dans cette approche ; la réduire à un statut simplement instrumental, mis en œuvre pour atteindre des objectifs laïcs de prise de pouvoir, serait une erreur. Les fondamentalistes terroristes sont dangereux parce qu'ils croient à ce qu'ils prêchent. Cette conviction absolue fait de la violence, la réponse à l'autorité divine. Pour eux, l'enjeu est clair : l'ennemi est l'agent du mal absolu parce qu'il est l'ennemi de Dieu. Dès lors, n'importe quel niveau de violence peut être employé pour le vaincre.

« Allah Akbar ! » Cette invocation, 'Dieu est grand', chaque musulman la prononce plusieurs fois dans ses prières quotidiennes. Elle est le témoignage de sa croyance individuelle dans l'Islam. Quand Allah Akbar ! résonne du haut du minaret d'une mosquée, il rappelle à la société musulmane la conscience d'elle-même ; il prend une valeur sociale et collective. Mais, Allah Akbar ! peut aussi s'entendre comme un appel politique et conquérant. Il devient alors la revendication synthétique de la préséance des lois d'Allah sur toutes les lois humaines, au delà des nations et des frontières. L'Islam devient alors le référent unique, l'espace commun, totalitaire et planétaire revendiqué face au patchwork des États et des identités.

● Le terroriste classique avait deux cibles : l'État qu'il fallait renverser et la population qu'il fallait effrayer. Le terrorisme fondamentaliste introduit un nouvel acteur : Dieu. Cette logique condamne irrémédiablement toute approche et toute argumentation rationnelle. Les fanatiques religieux mènent alors une guerre ultime, planétaire, auréolée de connotations apocalyptiques (9).

● Si le terrorisme, comme le dit Baudrillard repose sur le désespoir des humiliés, le mégaterrorisme dont Al Qaida est la figure de proue pourrait être le révélateur de la face obscure du processus inéluctable de mondialisation. La technologie intégrale, l'emprise des réseaux, l'information hyper-émotionnalisée ainsi que l'éviction des cultures secrètent le « désespoir invisible » de la partie des humains qui vivent dans l'espace privilégié de la mondialisation ; naissent alors le doute et la confusion de ceux qui avancent, tel l'Angelus Novus peint par Klee, vers une involution de l'espèce humaine devenue « mondiale ».
Dans ce cas, vouloir extirper le terrorisme comme mal absolu deviendrait une absurdité et un non-sens car il est le verdict et la condamnation que cette société porte sur elle-même (10). Le terrorisme, ce n'est pas tant la haine des non-occidentaux envers l'Occident qui menace la société occidentale, que la « détestation de l'Occident venue du plus profond de lui-même »(11).
Dès lors, les sociétés occidentales ne peuvent être « en guerre » contre le terrorisme ; l'expression de « quatrième guerre mondiale » ou de « Guerre à la terreur » est, à cet égard particulièrement trompeuse. En effet, il ne s'agit pas, pour nos sociétés, de combattre l' « autre » quelle que soit son appellation – Terreur, Mal, ...– mais de lutter contre une partie d'elles-mêmes. Lutte fractale, complexe et multiforme contre les cellules et les singularités en révolte à l'intérieur de son propre corps.

(1) Cf. : Bernard GROS, Le terrorisme, Hatier, 1976 et Pierre MANNONI, Un laboratoire de la peur, terrorisme et media, Ed. Hommes & perspectives, 1992
(2) Cf. : Bruce HOFFMAN, Inside Terrorism, Londres, Victor Gollancz, 1998
(3) Cf. : Harald MÜLLER, Terrorisme, prolifération : une approche européenne de la menace, in Cahiers de Chaillot n° 58, Institut d'Études et de Sécurité de l'Union Européenne, 2003
(4) Brian JENKINS, International Terrorism, A New Kind of Warfare, in Rand Corporation Paper, Santa Monica CA, juin 1974
(5) Harald MÜLLER, op.cit.
(6) Pierre SANSOT, Les gens de peu, PUF, 1991
(7) Jean BAUDRILLARD, Power Inferno, Galilée, 2003
(8) Samuel HUNTINGTON, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997
(9) Cf. Harald MÜLLER, op.ci.t. et Mark JUERGENSMEYER, Terror in the Mind of God, Berkeley, University of California Press, 2000
(10) Jean BAUDRILLARD, op.cit.
(11) Alain MINC, Ce monde qui vient, Grasset & Fasquelle, 2004

Démocratie collaborative : à la recherche d'un monde commun

Le chantier de la démocratie collaborative ouvre un immense espace au sein duquel les citoyens ne sont pas de simples porteurs d’intérêts catégoriels mais les constructeurs identifiés et actifs d’un échange continu. Il s’agit là d’un processus d’apprentissage réciproque, de traduction de savoirs et non d’agrégation massive ou de délégation de pouvoirs à des « spécialistes », experts ou politiciens.

À l'opposé des décisions tranchées par une majorité, par des héros politiques ou par des experts, il s’agit ici d’une construction mesurée, prudente et concertée, une démarche active et ouverte, toujours révisable en fonction des incertitudes et des aléas du monde. La démocratie collaborative est plus qu’une simple « contre-démocratie » (1) qui serait mise en œuvre par des processus de vigilance, de contrôle voire de résistances qui, dans tous les cas, ne peuvent intervenir qu’a posteriori, comme exercice, en négatif, de la souveraineté.

● Cette démocratie requiert un cadre de contraintes nouvelles pour l’action. Au cœur de l’idée de démocratie collaborative réside l’obligation que soient exprimées, de façon publique les raisons qui justifient les décisions (lois, règlements, normes) du politique et des autres sphères fonctionnelles*. Autrement dit, que soient explicitement organisés les moyens qu’ont les citoyens, dans leur pluralité, de réguler leur vie commune. Cet idéal démocratique va beaucoup plus loin que l’idéal représentationnel classique. En effet, l’idéal démocratique métamorphosé affirme comme principe l’exercice du jugement critique et la pratique de l’initiative. Ces deux modes d’action impliquent la mise en œuvre d’un travail collaboratif, c’est-à-dire d’un ensemble de possibilités d’enquêtes (2) concernant l’impact sur la démocratie des différents phénomènes sociaux modernes. Ces phénomènes sont de différentes natures et leur liste n’est pas limitative : poids de la bureaucratie, influence des experts, des médias, usage des nouveaux moyens de communication, différenciations des sphères fonctionnelles, mesures environnementales, axes de développement, etc. Cet exercice du jugement critique implique que les acteurs sociaux, au premier titre desquels figurent les citoyens, soient informés et autonomes.

● Dans nos sociétés, ce vœu exige que du savoir soit distribué parmi les participants de la société. Mais ce savoir n’est pas uniquement théorique ; il est orienté vers l’action ; il est essentiellement pratique, c’est-à-dire qu’il concerne l’aptitude à créer des normes sociales et à les utiliser. Il s’agit d’une praxis orientée non seulement sur des faits, sur des moteurs décisionnels comme la confiance*, mais aussi sur des idéaux démocratiques telles que la liberté* ou la justice. Cette forme de démocratie implique aussi que l’initiative appartienne aux acteurs sociaux. Hannah Arendt a bien montré qu’avoir l’initiative était « le privilège humain suprême »(3) . Le philosophe britannique Philip Petit exprime la même idée : « Être admis au rang de personne, c’est posséder une voix que l’on ne peut ignorer, une voix qui s’exprime, avec une certaine autorité, sur des problèmes soulevés en commun avec d’autres ; qui s’exprime en tout cas avec une autorité suffisante pour donner aux autres des raisons de suspendre leur jugement et de réfléchir. Être traité comme une personne, c’est s’exprimer d’une voix qui ne peut être écartée sans raison indépendante ; c’est être considéré, en d’autres termes comme une personne qui vaut la peine d’être entendue. » (4)

Cela signifie que les citoyens et les acteurs sociaux ne peuvent se contenter d’être simplement consultés. Le paradigme délibératif est un minimum démocratique nécessaire mais insuffisant dans les sociétés contemporaines. Le pouvoir d’initiative devient désormais le nouveau minimum démocratique.

● Ces contraintes nouvelles de la pratique politique doivent être comprises non comme des obstacles encombrant l’action, mais comme des « faits institutionnels » profondément implantés au sein de la société et générateurs de faits sociaux originaux. Cette démocratie collaborative, active et responsable, participe ainsi de l’implantation historique d’institutions et de leurs acteurs concernés. Ceux-ci, en engendrant de nouveaux faits sociaux, s’implanteront à leur tour, en une spirale dynamique, dans de nouvelles institutions, pour réinventer la République.

(1) ccf. Pierre ROSANVALLON, La contre-démocratie, op.cit
(2) James BOHMAN, Realizing Deliberative Democracy as a Mode of Inquiry : A Pragmatic Account of Social Facts and Democratic Norms, in Journal of Speculative Philosophy, n° 18, 2004
(3) Hannah ARENDT, Les origines du totalitarisme (1951) suivi de Eichmann à Jérusalem (1963), Gallimard, 2002
(4) Philip PETTIT, Républicanisme, op.cit.

Gérard AYACHE

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