UP' Magazine L'innovation pour défi

Démocratie collaborative : à la recherche d'un monde commun

Le chantier de la démocratie collaborative ouvre un immense espace au sein duquel les citoyens ne sont pas de simples porteurs d’intérêts catégoriels mais les constructeurs identifiés et actifs d’un échange continu. Il s’agit là d’un processus d’apprentissage réciproque, de traduction de savoirs et non d’agrégation massive ou de délégation de pouvoirs à des « spécialistes », experts ou politiciens.

À l'opposé des décisions tranchées par une majorité, par des héros politiques ou par des experts, il s’agit ici d’une construction mesurée, prudente et concertée, une démarche active et ouverte, toujours révisable en fonction des incertitudes et des aléas du monde. La démocratie collaborative est plus qu’une simple « contre-démocratie » (1) qui serait mise en œuvre par des processus de vigilance, de contrôle voire de résistances qui, dans tous les cas, ne peuvent intervenir qu’a posteriori, comme exercice, en négatif, de la souveraineté.

● Cette démocratie requiert un cadre de contraintes nouvelles pour l’action. Au cœur de l’idée de démocratie collaborative réside l’obligation que soient exprimées, de façon publique les raisons qui justifient les décisions (lois, règlements, normes) du politique et des autres sphères fonctionnelles*. Autrement dit, que soient explicitement organisés les moyens qu’ont les citoyens, dans leur pluralité, de réguler leur vie commune. Cet idéal démocratique va beaucoup plus loin que l’idéal représentationnel classique. En effet, l’idéal démocratique métamorphosé affirme comme principe l’exercice du jugement critique et la pratique de l’initiative. Ces deux modes d’action impliquent la mise en œuvre d’un travail collaboratif, c’est-à-dire d’un ensemble de possibilités d’enquêtes (2) concernant l’impact sur la démocratie des différents phénomènes sociaux modernes. Ces phénomènes sont de différentes natures et leur liste n’est pas limitative : poids de la bureaucratie, influence des experts, des médias, usage des nouveaux moyens de communication, différenciations des sphères fonctionnelles, mesures environnementales, axes de développement, etc. Cet exercice du jugement critique implique que les acteurs sociaux, au premier titre desquels figurent les citoyens, soient informés et autonomes.

● Dans nos sociétés, ce vœu exige que du savoir soit distribué parmi les participants de la société. Mais ce savoir n’est pas uniquement théorique ; il est orienté vers l’action ; il est essentiellement pratique, c’est-à-dire qu’il concerne l’aptitude à créer des normes sociales et à les utiliser. Il s’agit d’une praxis orientée non seulement sur des faits, sur des moteurs décisionnels comme la confiance*, mais aussi sur des idéaux démocratiques telles que la liberté* ou la justice. Cette forme de démocratie implique aussi que l’initiative appartienne aux acteurs sociaux. Hannah Arendt a bien montré qu’avoir l’initiative était « le privilège humain suprême »(3) . Le philosophe britannique Philip Petit exprime la même idée : « Être admis au rang de personne, c’est posséder une voix que l’on ne peut ignorer, une voix qui s’exprime, avec une certaine autorité, sur des problèmes soulevés en commun avec d’autres ; qui s’exprime en tout cas avec une autorité suffisante pour donner aux autres des raisons de suspendre leur jugement et de réfléchir. Être traité comme une personne, c’est s’exprimer d’une voix qui ne peut être écartée sans raison indépendante ; c’est être considéré, en d’autres termes comme une personne qui vaut la peine d’être entendue. » (4)

Cela signifie que les citoyens et les acteurs sociaux ne peuvent se contenter d’être simplement consultés. Le paradigme délibératif est un minimum démocratique nécessaire mais insuffisant dans les sociétés contemporaines. Le pouvoir d’initiative devient désormais le nouveau minimum démocratique.

● Ces contraintes nouvelles de la pratique politique doivent être comprises non comme des obstacles encombrant l’action, mais comme des « faits institutionnels » profondément implantés au sein de la société et générateurs de faits sociaux originaux. Cette démocratie collaborative, active et responsable, participe ainsi de l’implantation historique d’institutions et de leurs acteurs concernés. Ceux-ci, en engendrant de nouveaux faits sociaux, s’implanteront à leur tour, en une spirale dynamique, dans de nouvelles institutions, pour réinventer la République.

(1) ccf. Pierre ROSANVALLON, La contre-démocratie, op.cit
(2) James BOHMAN, Realizing Deliberative Democracy as a Mode of Inquiry : A Pragmatic Account of Social Facts and Democratic Norms, in Journal of Speculative Philosophy, n° 18, 2004
(3) Hannah ARENDT, Les origines du totalitarisme (1951) suivi de Eichmann à Jérusalem (1963), Gallimard, 2002
(4) Philip PETTIT, Républicanisme, op.cit.

Gérard AYACHE

Hyperinformation, la force de transmutation du réel

Avec l’émergence du numérique, du virtuel et des réseaux électroniques, le concept d’information a radicalement changé de nature. Il prend des dimensions inédites et produit des conséquences anthropologiques, dont certaines sont encore indiscernables. La métamorphose de l’information en hyperinformation implique une autre manière de voir, de prendre conscience du réel, de saisir l’univers. Elle révèle la complexité de notre conscience et la place épicentrale du cerveau humain dans le monde, celui de la planète, des civilisations, des cultures et de toutes les projections humaines.

APPAREMMENT, tout le monde comprend le sens du concept d’information ; en réalité, il est complexe et multiforme, aussi difficile à préciser que celui d’être, de matière ou d’énergie. Il peut s’appliquer à tout, – y compris à l’être, à la matière ou à l’énergie – mais, à la différence de ces trois concepts, il ne désigne pas une réalité isolée.

L’information est essentiellement qualitative ; elle ne peut être appréhendée en dehors d’un univers qui lui donne sens, puisqu’elle s’inscrit avant tout dans une relation. Elle est perception de l’extérieur, échange, adaptation, coordination, régulation avec son environnement.

L’information est organique. Cela signifie que les éléments qui la composent restent distincts ; ils ne sont pas confondus, comme le sont des éléments chimiques en fusion qui perdent leur hétérogénéité. Ce caractère est fondamental car il induit celui de discontinuité de l’information. « L’intelligence ne se représente clairement que le discontinu » écrivait Bergson (1). Le caractère discontinu de l’information est fondamental aujourd’hui. Il confère à l’information la possibilité de choix, de distinction, de bifurcation entre plusieurs options mutuellement exclusives.
La discontinuité de l’information est une caractéristique essentielle parce que, si l’on parvient à opérer une transmutation d’un signal naturel continu en signal discontinu, on ouvre alors un champ immense, celui de la reproductibilité.

À partir du moment où l’on parvient à décomposer une réalité en unités indépendantes comme une suite de 0 et de 1, alors on effectue un vrai travail d’alchimiste. On opère une transmutation, non pas du plomb en or, mais du réel en une suite de codes binaires.
Ces informations « numérisées » peuvent alors être compressées, transmises, reproduites complètement à l’identique et interprétées par un lecteur « numérique » adapté. Cette numérisation binaire se révèle être totalement universelle ; elle s’étend à tous les domaines : sons, images, textes, données, codes biologiques. Elle possède la capacité de rendre « liquide » ce qui est solide (2) ; tout ce qui peut être numérisé se traduit en quelque chose d’autre, numérisé également.

● La matière, jadis constituée de substances hétérogènes impénétrables est désormais numérisable, c'est-à-dire « vaporisable » partout, en ligne. La numérisation est inter-opérable ce qui signifie qu’elle peut circuler entre une multitude de récepteurs numériques. Sa logique est celle de la convergence. Les frontières entre les supports s’effacent alors, les différences de nature entre les substances de contenus s’estompent, les systèmes de diffusion, de communication ou de distribution s’intègrent dans le même régime opérationnel.

Les utilisateurs aussi ; ils se fondent dans une globalité sans frontières qui lisse toutes les différences qu’elles soient linguistiques ou culturelles. Cette métamorphose technique, cette transmutation, est le fondement de l’hyperinformation.

● L’irruption fracassante des technologies hyper-informationnelles dans nos sociétés crée une zone de fracture au-dessus de laquelle nous tentons de faire le grand écart. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous pouvons traiter le réel, la matière, les objets que nous fabriquons, par l’intermédiaire de codes, de signaux et de mémoires associés à des langages. Les manipulations s’opèrent de moins en moins par des procédés matériels et de plus en plus par des moyens immatériels. Les modalités d’échange entre les humains de biens et services de plus en plus nombreux sont radicalement transformées.

Pour s'étendre, ces technologies se déploient en réseaux. Leur nature transforme les relations structurelles de production, les relations de pouvoir, les relations entre les utilisateurs : l'invention de codes culturels est désormais sous la dépendance des capacités technologiques des individus, des groupes, des sociétés et de leur maîtrise de ces technologies. L’ordinateur, considéré jusqu’à présent comme une machine à traiter l’information (3), est désormais considéré comme une machine à communiquer. Il devient ainsi le pivot de la société hyperinformationnelle car il se situe, à sa mesure relative et évolutive, comme l’extension du cerveau des hommes.

C’est ainsi que, pour la première fois dans l’histoire, un individu peut commuter un signal directement à un autre individu se situant à l’autre bout de la planète. Cette capacité était jusqu’à présent réservée à des organisations nationales ou transnationales de télécommunication. Ce signal commuté, permettant de franchir librement les espaces en une fraction de secondes, est identifié par un procédé devenu instantanément trivial ; c’est l’hyperlien, qui permet de sauter d’un simple clic de nœud en nœud de réseau, d’un ordinateur à un autre, d’une information à une autre, d’un univers à l’autre, d’un cerveau à l’autre.
Il est le moteur de l’évolution accélérée et chaotique de l’écologie mémétique du monde. Il libère l’accès à l’information, jadis cadenassée comme un trésor, il la perfuse partout, laissant au passage des traces de savoir. Il ouvre l’accès à un vaste réseau fluide et mouvant, en perpétuelle mobilité de centres de recherche, de bibliothèques, de banques de données, d’hommes, de femmes, de médias, de librairies, tous dépositaires de milliards de mèmes disponibles.

● Nous sommes ainsi entrés de plain-pied dans le monde de la connectivité. Les écrans et les « objets intelligents » envahissent notre univers, les sources d’information se démultiplient dans des proportions logarithmiques. La parole publique est conquise par tous ceux qui veulent la prendre pour faire écho, dans la caisse de résonance mondiale, d’un réel décomposé. Le mouvement est irréversible et semble parfaitement incontrôlable.

Cette véritable déflagration mémétique, créatrice d’un univers en expansion, compose à vitesse accélérée le nouveau paysage de notre environnement quotidien. Paysage en réorganisation permanente, qui se replie ici, éclate ailleurs, se reconstitue là-bas, se propage dans toutes les zones de l’espace où la force hyperinformationnelle se meut.
Son déploiement est organique ; il ne s’accomplit pas à une échelle simple. Ses formes complexes et dynamiques se reproduisent à toutes les échelles, passant de façon imprévisible d’un espace à l’autre, au sein d’un univers vivant.

©Gérard Ayache - Sens dessus-dessous

(1) Henri BERGSON, Essai sur les données immédiates de la conscience, PUF, Coll. Quadrige, 2003
(2) Derrick de KERCKHOVE, L’intelligence des réseaux, Odile Jacob, 2000
(3) Les termes de calculateur, d’ordinateur ou de computer sont caractéristiques de cette approche

Incertitude. Notre seule certitude

La grande conquête qu’ait opérée l’époque contemporaine sur l’esprit humain est la découverte de la certitude de nos incertitudes, du destin incertain non seulement de chaque individu, mais de toute l’humanité.

Cette avancée soulage, à quelques millénaires de distance, l’esprit d’Épicure et apporte la réponse à sa question angoissée : que signifie la liberté de l’homme dans le monde déterminé des atomes ? Elle renvoie à la belle incertitude de l’homme libre, arraché au déterminisme de la nature et à celui de la science. Or, la science actuelle n’est plus identifiée à la certitude ; les lois fondamentales expriment des possibilités et plus des certitudes (1) . L’ordre du monde, relique prétentieuse de la divine Perfection, est renversé ; la relation dialectique entre ordre et désordre s’y substitue.

Notre conception du monde est profondément changée : nous savons que tout ce qui est, n’est issu que du chaos ; que la survie se conquiert à force de lutte contre les forces destructrices. L’univers s’est construit en se désintégrant, les planètes se sont faites par explosions de soleils et collisions d’étoiles. La vie est née, dans un coin de l’espace, dans un tourbillon de molécules, selon des lois qui tiendraient plus du hasard que de la nécessité. Cette incertitude du début de notre vie –miracle, événement inévitable ou parfaitement fortuit ?– ne manque d’en lacérer le sens. Les embranchements et les bifurcations de l’évolution comportent une part de probabilité plus que de certitude, une histoire semée d’extinctions, de disparitions, de renaissances et de mutations. L’aventure des soleils comme celle des hommes est faite de combats et de douleurs, de luttes pour sans cesse se régénérer, conserver l’équilibre fragile et incertain.

L’incertitude scientifique rejoint ainsi l’incertitude historique. Que reste-t-il des empires égyptien, babylonien, perse et de l’empire romain qui avait tant semblé éternel ? L’histoire humaine est faite d’immenses régressions et de progressions fulgurantes, d’accidents créateurs et de terribles destructions. Les civilisations comme les hommes, disparaissent.
Les lois de l’histoire n’existent pas ; il existe certes des déterminismes économiques ou sociaux mais ils peuvent être balayés et s’effondrer comme des fruits trop mûrs.

L’avenir ne peut être télécommandé par le progrès historique, qui n’est qu’un leurre. Qui s’attendait au déclenchement de la Première Guerre mondiale, à la barbarie des camps de la mort, à l’effondrement du mur de Berlin, à la chute de l’Empire soviétique ? Qui pouvait être certain que des avions de ligne allaient être un matin de septembre fracassés sur le symbole de la puissance américaine ou que la Chine serait dans les premières lueurs du XXIe siècle le premier pays acheteur de petites voitures rouges…signées Ferrari ? Ou que le Président des États-Unis pourrait un jour être un noir ?

Le temps itératif des sociétés traditionnelles est perdu depuis longtemps ; le temps des sociétés modernes n’est pas celui du Progrès mais de l’inattendu. Incertitudes insondables que les multiples capteurs de la société hyperinformationnelle nous font apparaître encore plus chaotiques, imprévisibles, mystérieuses ou effrayantes. La fragilité du monde, des hommes et de leur histoire apparaît en direct, dans sa cruauté et sa crudité ; les populations décimées par les ravages de l’homme et par les foudres de la nature nous apprennent à chaque carrefour informationnel l’incertitude absolue des événements du monde, la relativité des paradis devenus enfers et l’impuissance des humains à maîtriser les chaos qu’ils déclenchent eux-mêmes.

(1) Ilya PRIGOGINE, La fin des certitudes. 1996

Gérard Ayache

Etat - Pivot de la vie sociale

Rappel. Sens dessus-dessous : Dictionnaire des mutations contemporaines ou le répertoire des temps qui changent.

C'est la raison d'être de cette rubrique depuis deux ans. Elle est destinée à ceux qui ne veulent pas faire l'économie d'une réflexion sur ce que nous sommes en train de devenir. Elle est conçue, comme un kaléidoscope de mots, d'images et de concepts, dans lequel on peut entrer, en se promenant, en zappant d'un terme à l'autre, en s'arrêtant ici ou là.

Organisée sous la forme d'un dictionnaire, cette rubrique n'en prétend toutefois pas à l'exhaustivité. Elle est composée de cent chapitres qui sont autant d'ouvertures à la réflexion. Le choix des thèmes abordés ne correspond à aucune règle objective ; ils sont ceux qui nous sont apparus les plus importants, après trente années d'observation professionnelle des mutations de nos sociétés. 


 

Depuis quatre siècles, l’État est le lieu où l’identité sociale des hommes se cristallise dans l’appartenance à une nation. L’État moderne est la scène exclusive de l’action collective du politique aussi bien dans le domaine intérieur qu’extérieur. L’État est ainsi l’agent primordial des relations de pouvoir ; il annexe le politique et en prend le monopole à l’intérieur d’un territoire. L’époque contemporaine est marquée par de profondes mutations technologiques et anthropologiques qui ont des impacts directs sur l’État qui voit progressivement se déliter le socle sur lequel il était fondé : un espace territorial délimité et exclusif.

Les historiens diront que le phénomène de mondialisation n’est pas nouveau et que les flux de biens, de personnes, de savoirs et de cultures ont toujours existé de part et d’autre des frontières nationales. Certes, mais même s’ils contrariaient la logique de souveraineté de l’État-nation, ces flux ne parvenaient jamais à déstabiliser son axe majeur : celui de pivot de la vie sociale. Les contours de la société ont toujours coïncidé avec ceux de l’État (1).

Selon cette vision, la société et l’État sont coextensifs. C’est ainsi que l’on peut parler de la société « française », de la société « américaine » ou de la société « allemande ». Cette architecture de pensée et de vie est une création intellectuelle rendue nécessaire pour assurer les fondements du politique et sa cohérence.

L’État national est alors conçu comme une unité territoriale de sécurité, contenant une homogénéité culturelle rendue souvent possible par une logique d’opposition des différences avec les autres États. L’homogénéité transformant ainsi les différences en essences, elle étend l’unité territoriale à une unité culturelle. Les échanges de toutes sortes et la plupart des relations sociales ne peuvent alors s’étendre bien loin des limites de l’État. On comprend alors aisément comment cette unité territoriale permet à l’État de maîtriser, dans un espace bien défini, les échanges économiques, culturels, les communications, les dégâts environnementaux, les différents types de production et de consommation.

● Quand la société coïncide avec l’État, la capacité de gouverner ainsi que la légitimité du politique sont préservées. Inutile d’être grand clerc pour distinguer que les formes complexes de la société mondiale actuelle sapent inexorablement ces bases fondamentales de l’État national. Le « renversement libéral » (2) a fait ainsi progressivement surgir dans le champ de vision une entité nouvelle, la société, investie du rôle de moteur de l’invention collective. Dans ce renversement, la priorité n’est plus donnée à un ordre imposé, défini d’en haut, mais à la dynamique d’un mouvement venu d’en bas. L’État ne devenant alors plus qu’une instance mise au service de ce mouvement, chargé d’en garantir l’indépendance par rapport à lui.

● La société contemporaine présente la caractéristique de décomposer les unités fonctionnelles habituelles (économie, communication, finance, science, culture, politique...) et de les disperser dans une nébuleuse d’espaces complexes qui ne coïncident pas avec le champ territorial traditionnel et qui se situent souvent au-delà de lui. Leur convergence dans une unité étatique est donc de plus en plus problématique. Le modèle westphalien de l’État-nation se définissait par la cohabitation des fonctions dans un seul et même espace. Le modèle mondialisé actuel, à dominante libérale, supprime la coïncidence entre les fonctions et dénature voire compromet l’autorité de l’État mesurée à l’aune de son efficacité. Le politique n’est dès lors plus qu’un élément fonctionnel d’un système réticulaire (et non hiérarchique) dont les différentes entités peuvent parfaitement fonctionner isolément et indépendamment les unes des autres.

● La plupart des États actuels se trouvent ainsi confrontés à deux dangers ; l’un venant de l’intérieur et qui prend sa source dans l’hétérogénéité croissante de la société ; l’autre vient de l’extérieur et se manifeste par l’intensité et la diversité des flux devant lesquels l’autorité étatique classique est désarmée.

Cette nouvelle dimension de la réalité ne signifie pas un recul de l’État devant les intérêts privés ou, pour parler d’une façon plus générale d’un recul du public devant le particulier. La dimension nouvelle qui s’offre est celle d’une reformulation des limites entre le général et le particulier, le public et le privé. Un examen du particulier – par exemple d’une situation locale – ne peut désormais être mené que si l’on a en ligne de perspective une vision globale. Cette remarque porte non seulement sur les relations institutionnelles entre l’État et ses régions par exemple, mais aussi sur les moindres gestes quotidiens de chaque individu dans le domaine de la lutte contre la crise climatique.

Gérard Ayache

(1) La sociologie décrit cette idée par la théorie du « nationalisme méthodologique » ou de « théorie de la société comme container ». Cf. notamment: Anthony D. SMITH, National Identity, University of Nevada Press, 1991
(2) Marcel GAUCHET, La condition politique, Gallimard, 2005

Polycentrisme : la compétition des centres

Les sociétés complexes contemporaines sont frappées d’un caractère particulier : leur centre de décision unique, l’État, s’est progressivement trouvé placé en compétition au sein d’un espace multidimensionnel et polycentrique.

Moins connu que des théoriciens libéraux, comme Hayek ou Popper, Michael Polanyi est celui qui a le plus inspiré les recherches sur le polycentrisme. Polanyi observe que le polycentrisme existe dans plusieurs niveaux de réalité, fût-elle biologique, physique ou intellectuelle. Le système réflexe de posture qui permet au corps humain de rester en équilibre, de s’asseoir ou de marcher, résout des tâches polycentriques.

La sagesse humaine que Kant définissait comme « la capacité d’harmoniser tous les buts de la vie » est également polycentrique. Comme l’est toute œuvre artistique dont la finalité est de construire une harmonie polycentrique qui lui est unique. Tirant ainsi son idée des ordres spontanés observés dans la nature, Polanyi transpose, dans le domaine social, une théorie des organisations complexes originale. Le polycentrisme désigne alors des sociétés dans lesquelles différentes sphères fonctionnelles coexistent de façon autonome. La politique, le droit, l’économie, l’art, la religion, … sont autant de domaines qui possèdent une logique autonome et qui préservent jalousement leur intégrité (1).

Dans la société libérale contemporaine, la sphère économique par exemple est disproportionnée et voit d’un très mauvais œil toute intrusion de la politique dans son domaine. Quand elle l’accepte, c’est contrainte et forcée, poussée dans ses derniers retranchements, n’y voyant qu’un seul moyen de survie. De la même façon que la politique – au moins en Europe – ne supporte aucune intrusion religieuse dans le sien.
Les sphères peuvent entrer en relation les unes avec les autres mais en aucun cas l’une ne peut théoriquement se considérer comme prépondérante sur l’autre. Il n’y a pas de hiérarchie dans le monde des sphères, mais une architecture qui s’apparente plutôt à celle des réseaux. La complexité des sociétés ne vient pas du nombre de sphères entrant en relation ou de la dimension de certaines d’entre elles, mais bien de cette organisation polycentrique.

La société, jusqu’à il y a deux ou trois décennies, possédait un centre de décision majeur voire exclusif – le pouvoir politique de l’État – et des sphères fonctionnelles périphériques. La complexité de nos sociétés contemporaines vient très exactement de la diversification des centres décisionnels correspondant d’une part, à une différenciation fonctionnelle des systèmes sociaux et d’autre part, à la mondialisation des instances de décision. Aucune organisation hiérarchique ne peut alors contrôler cette multiplicité de centres de décision (2). L’idée qu’une autorité centrale unique puisse accéder à une connaissance synoptique de l’ensemble de la réalité sociale est une illusion. C’est pourtant sur cette illusion que se fondent bon nombre d’idéologies fondées sur le constructivisme social (3) (holisme, socialisme, collectivisme).

© Gérard Ayache

(1) Cf. : Michael POLANYI, Logique de la liberté, PUF, 1989
(2) Cf. Daniel INNERARITY, op.cit.
(3) Sur cette notion, qui est devenue un « prêt-à-penser » des sciences sociales contemporaines, voir l’ouvrage fondateur de Peter BERGER et Thomas LUCKMANN, La construction sociale de la réalité, Armand Colin, 1996

Sécurité : un changement d'échelle

La protection des biens et des personnes a changé d’échelle et déborde largement la dimension strictement territoriale. La nouvelle sécurité prend en charge les flux plus que les limites.

La construction pathétique de nouveaux murs est inopérante pour arrêter les flux d’immigrés ou les pénétrations terroristes. Car les frontières ne permettent plus de distinguer l’intérieur de l’extérieur. La confusion des espaces interroge le politique sur de nouveaux enjeux beaucoup plus complexes que ceux qui se traitaient jadis dans les cénacles du droit international.

La plupart des conflits actuels ne peuvent plus être compris dans un simple cadre territorial. Dans un monde sans extérieur où la technologie permet de s’affranchir des distances et des frontières, les questions de défense, d’armement et de sécurité prennent une autre nature. La scène du monde se complexifie, les rapports entre les États changent, de nouvelles formes de régionalisation s’organisent, de nouvelles responsabilités collectives apparaissent dans le domaine humanitaire ou dans celui du droit d’ingérence.

● Le politique ne peut dès lors plus se contenter d’affirmer son monopole sur un territoire déterminé. Il lui appartient d’inventer des cohérences nouvelles dans des espaces multiples. Il doit s’attacher à rechercher des équilibres nouveaux pour surmonter les logiques territoriales antagonistes.

Cette dimension du politique des sociétés complexes est inédite ; elle contraint à adopter une autre logique de raisonnement. Le politique évolue désormais dans des espaces dont les niveaux de territorialité sont multipliés, des espaces mobiles, dynamiques, interconnectés, extrêmement sensibles et réactifs. Des espaces à réinventer, qui autorisent l’appartenance à des communautés multiples et exigent une politique suffisamment plastique pour adapter sa forme aux configurations réticulaires des réalités.

Dans cette logique du fluide, le politique aura l’immense tâche de susciter le respect. Dans le cadre de la société d’abord, en faisant reposer le ciment social sur l’écoute, le compromis et l’opinion librement consentie. Dans le cadre des relations internationales aussi en préférant mettre en œuvre un ensemble infini de micro-décisions plutôt qu’en imposant un équilibre artificiel ou abstrait.

Démocratie : le credo dilaté du monde

Le grand mouvement d’individualisation de nos sociétés occidentales est porteur d’un caractère radicalement nouveau : il privatise le lien social. Le credo démocratique se débarrasse de la masse du « peuple », concept obsolescent et démonétisé, il se défait des liens de la souveraineté partagée entre des gouvernants et des gouvernés.

La démocratie va se dilater dans une nouvelle dimension : celle des droits qui protègent, donnent les règles du jeu et départagent les individualités ; celle de la jouissance privée qui mène au bien-être ou à la réussite personnelle ; celle de l’exigence volontiers militante d’un droit mondial pour défendre les hommes. La politique est ainsi redéfinie à l’aune de la logique de l’individu de droit.

L’esprit libéral moderne pose comme axe prioritaire la coexistence des singularités. Cette nouvelle dimension de la conception démocratique transcende les seuls intérêts du marché. Elle n’est pas contrainte aux seules commodités des échanges de biens, de services ou de personnes. Elle possède une nature beaucoup plus profonde, et révèle une exigence de nature universelle. L’arrivée d’Internet sera le révélateur aussi bien que l’accélérateur de cette mutation ; le réseau des réseaux transpose dans le concret technologique l’exigence de rendre solidaires des individualités mises en commun tout en leur conservant leur liberté et leur détachement.

● Le monde actuel, l’ambiance du temps, en approfondissant la logique interne du concept de démocratie à celle de l’individu en liberté, en élargit l’acception à ses contours les plus extrêmes. Le concept démocratique se dilate et emporte toute opposition pouvant se trouver sur son aire : les réactionnaires comme les révolutionnaires sont pulvérisés, les religions, les traditions et même l’histoire ne peuvent servir de prétexte à une quelconque limite de la liberté des individus. La démocratie retrouve ainsi ses fondements et ses principes, mais sans avoir besoin de les défendre. Absolus et universels, ils sont indéniables et indéfendus.

● Parvenue à son zénith, la démocratie est frappée de vertige ; privée de contradiction et d’opposition, arc-boutée sur son droit elle se retrouve seule, frappée d’incertitude. Privée de relais et d’appuis, elle doit chercher et inventer s’il le faut la nouvelle architecture de son évolution. La démocratie n’est plus seulement un régime ou un état social ; elle est devenue une manière d’être de l’humanité, une anthropologie abstraite, un royaume virtuel d’individualités en liberté. Déliés de toute attache collective, les individualités sont les électrons libres d’un système total, mondial, planétaire ; la démocratie devient alors une idée sans politique, un lieu de dissolution de tout système social, un instrument triomphant du libéralisme économique le plus radical. Instrumentalisée par la logique du marché, véhiculée par les rhizomes de l’hyperinformation, proclamée comme valeur messianique, cette démocratie façonne confusément le monde.

Chantée sur tous les airs, la mélodie démocrate prend, selon les continents et les régions de la planète, les accents d’un murmure, d’une marche triomphale ou d’un Requiem. La démocratie universelle, obligatoire, imposée, suscitée, conservée ou délivrée est le credo du monde, nouvelle religion fondamentaliste dont les fidèles sont entrés en possession d’eux-mêmes, individus du monde, libres, mais esclaves de leur liberté absolue.

Vie privée : la question de l'intimité

En attendant la multiplication déferlante des « objets intelligents », le banal téléphone mobile est un instrument particulièrement performant pour mieux connaître et procéder à une traçabilité de nos interactions sociales. Pour connaître en détail l'intimité de notre vie privée. Certains chercheurs parlent de « fouille de la réalité » (1) pour désigner ce phénomène.

Lire la suite...

Culture : les "mèmes" en héritage

Chaque être humain possède un double héritage : un héritage génétique et un héritage « mémétique ». Le premier est largement connu, le deuxième beaucoup moins (1). L'héritage mémétique recouvre le monde de la culture, des idées, des connaissances. Cet héritage ne vient pas se superposer à l'héritage génétique ; il se combine avec lui, créant des stimulations ou des inhibitions qui ont pour conséquence de modeler chaque individu.

Lire la suite...

Economie de marché : la prise en otage de la démocratie

L'économie de marché a apporté, dans les impedimenta de ses conquêtes, un vieux concept né il y a quelques millénaires à l'ombre des oliviers de la Grèce antique : la démocratie. Comme le marché, la démocratie est l'expression d'une liberté : celle de choisir entre plusieurs programmes, celle d'élire des représentants pour faire la loi et pour l'appliquer, celle de les contrôler et d'assurer la justice. Pour émerger, et s'imposer, partout, sur les décombres des idéologies anciennes, le marché a besoin de la démocratie.

Lire la suite...

Histoire : le récit rompu

L'accélération de l'Histoire et la dilatation du présent ont pour effet brutal, et symétrique de l'avenir, de mettre tout le passé à distance. Nous ne l'habitons plus, il ne nous parle plus, il ne nous raconte plus d'histoire, il ne nous apparaît que sous forme de traces interposées, mystérieuses, que nous devons interroger pour mieux comprendre le secret de notre identité. Nous avons perdu pied avec le passé parce que nous avons rompu le fil d'un récit dont nous cherchons à recomposer la trame, par bribes, au prix d'une reconstruction documentaire, archiviste, monumentaliste, testimoniale, qui fait de 'mémoire' le nom actuel de l'Histoire.

Lire la suite...

Gouvernance : l'art de l'ambivalence

Le libéralisme moderne n'est pas totalitaire mais il est intransigeant ; il fournit un programme maximum dans lequel les gouvernements vont choisir ce qui est le plus adapté en fonction des circonstances conjoncturelles ou du contexte institutionnel. Il est ainsi hautement fonctionnel puisqu'il fournit un répertoire très large de mesures radicales possibles, adaptées aux diverses circonstances. De ce fait, il démontre sa capacité à embrasser tous les aspects de la société et à fonctionner comme vecteur d'une vision hégémonique du monde. C'est dans cette logique qu'apparaît un terme relativement nouveau dans le lexique politique : la gouvernance, qui serait, par excellence, l' « outil idéologique pour une politique de l'État minimum » (1).

Lire la suite...

Confiance politique : La pierre de touche de la relation entre le politique et le peuple

« Confiance » fait partie de ces mots qui hantent invariablement le vocabulaire de la politique. Les hommes politiques de toutes les époques en ont fait leur référence lexicale (1) récurrente si ce n'est leur slogan électoral (2). La confiance apparaît ainsi comme la pierre de touche de la relation entre le politique et le peuple. C'est sur elle que se fonde la détention du pouvoir, son usage et quelquefois son abus, souvent beaucoup d'incompréhensions.

Lire la suite...

Confiance : ou comment rendre l'incertitude tolérable

La confiance est une donnée élémentaire de la vie en société, elle est aussi la forme la plus efficace de réduction de la complexité. La confiance établit une relation très singulière au temps : en accordant confiance, nous anticipons l'avenir ; nous agissons comme si nous étions certains de l'avenir ; nous absorbons ainsi son incertitude et pouvons dès lors coopérer avec les autres, avec l'espoir d'en tirer un intérêt accru.

Lire la suite...

Contrôle : la société de surveillance

Orwell avait raison ; il s'était simplement trompé sur la date. La société contemporaine devient insensiblement, au gré des mutations technologiques, une société de surveillance. Et cette transformation lente mais incoercible se déroule dans des espaces au cœur desquels la démocratie se retrouve minée. Big Brother se déroulait dans une société totalitaire dans laquelle on pouvait imaginer des noyaux de rébellion. La société de liberté dans laquelle nous vivons est le cadre d'une implantation beaucoup plus subtile de moyens de contrôle et de surveillance variés et convergents ; la contestation ne peut s'opérer car, lentement mithridatisée, elle se retrouve démunie de toute capacité de réaction.

Lire la suite...

Urgence : la logique de l'instant

Pendant longtemps, le mode d'action dans l'urgence est resté cantonné dans des modalités d'exception. Le recours à l'urgence était un dispositif exceptionnel destiné à contourner la pesanteur des structures habituelles dans le domaine médical, judiciaire, économique, politique ou social. L'exception de l'urgence n'est plus la règle aujourd'hui car le phénomène est devenu, en quelques années le mode privilégié de régulation sociale et une expression prépondérante d'organisation de la vie collective.

Lire la suite...

Sphères fonctionnelles : chacun voit midi à sa porte...

Dans les sociétés complexes, la multiplicité des sphères fonctionnelles et leur intrication dans le jeu social empêchent de savoir de façon claire et absolue quelle est la sphère prépondérante pour la légitimité de l'action. L'économique est-il supérieur au politique, ou bien est-ce le droit, le social ou la science ? Il n'existe pas de point de vue hiérarchique qui décide de la suprématie de l'une ou l'autre des sphères fonctionnelles. Dès lors, chacune voit midi à sa porte. Chaque sphère donne la primauté à sa propre fonction et considère les autres systèmes fonctionnels en particulier et la société en général, comme son environnement (1). Chaque sphère possède ainsi sa propre écologie.

Lire la suite...

Hybrides : Réel vs virtuel

Notre époque a ceci de spécial : elle a fait naître des entités hybrides, situées entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Notre environnement quotidien laisse émerger les balbutiements de cette nouvelle réalité virtuelle. Un enfant de cinq ans sait aujourd'hui déplacer une souris d'ordinateur ; ce qu'il ne sait pas, c'est que, par ce geste désormais ordinaire, il manipule virtuellement des objets immatériels : textes, images ; il opère sur une réalité artificielle, qui est la forme de présentation d'un véritable néo-environnement.

Lire la suite...

Terrorisme : les réseaux de la colère

Bien que le mot soit d'une extraordinaire actualité, le terrorisme n'est pas né avec l'époque contemporaine ; il s'est en revanche dramatiquement métamorphosé.

Le génie de l'homme dans l'exercice de la violence a pris de nombreuses formes parmi lesquelles le terrorisme trouve de très lointains ancêtres.

Lire la suite...

Communauté internationale : illusion pathétique ou mirage prémonitoire ?

Quand la guerre fait gronder le tonnerre quelque part dans le monde, quand une crise d'ampleur planétaire éclate, quand la nature se déchaîne au bout des océans, alors nos contemporains lancent leurs suppliques à la « communauté internationale ». Comme si ce concept brumeux était supposé représenter la conscience de l'humanité et former une sorte de garantie d'un certain ordre moral du monde.

Lire la suite...
Loading...
Loading...