UP' Magazine L'innovation pour défi

Une innovation ne se décrète pas, elle se constate

Il y a quelques semaines, Xavier de la Porte, ex-Place de la Toile sur France Culture et maintenant rédacteur en chef de Rue89 publiait un article passionnant sur l'origine politique de l'innovation. Il est toujours intéressant de faire appel à Diderot et d'Alembert pour offrir une autre perspective enrichissante.

De nombreux articles sont publiés régulièrement sur le sujet de l'innovation, source inépuisable pour les journalistes et les politiques de notre rédemption économique. Les publicitaires font régulièrement appel au concept. Tous les business plans à la recherche de financement ne proposent bien entendu que des innovations. Chaque jour, des communiqués de presse annoncent "une nouvelle innovation qui va révolutionner notre vie de tous les jours", dans tous les domaines, y compris dans ceux couverts par ce blog, que ce soient de nouvelles méthodes de paiement ou toute sortes d'objets connectés ou des services dans le Cloud. Sans remonter à Schumpeter (1), rappelons une méthode simple pour savoir si un produit ou un service est une innovation.

Sans usage, pas d'innovation

La notion d'usage, d'adoption, d'acceptation par le grand public ou dans l'industrie, et d'impact sur nos habitudes est le point-clé comme l'explique fort bien et régulièrement Marc Giget, fondateur de l'Institut européen de Stratégies créatives et d’Innovation et animateur infatigable des Mardis de l’Innovation. Voyons quelques exemples divers pour illustrer notre propos.

Charles Cros a inventé le paléophone, l'ancètre du phonographe. En 1877 il en a décrit le principe sans jamais le réaliser. La même année, Edison dépose un brevet pour le phonographe est en fait une innovation en le commercialisant avec succès.
Le standard MP3 a végété une dizaine d'années dans un laboratoire du Fraunhofer Institute en Allemagne avant que Winamp, Napster et tous les MP3 players y compris l'iPod en fassent une innovation qui a changé la manière d'écouter de la musique, en permettant d'emporter avec soi toute sa musique plutôt qu'un album, tout comme l'invention par Sony du Walkman a été une vraie innovation en permettant à chacun d'emporter de la musique avec soi en tout lieu.
Le Segway est un bel exemple d'un produit qui allait "révolutionner le transport urbain". D'après ces créateurs et ses investisseurs (dont Jeff Bezos, Amazon et Steve Jobs - on ne gagne pas à tous les coups), on allait construire des villes conçues autour du Segway. Vingt ans après, on en aperçoit de temps en temps servant à promener quelques touristes dans les grandes villes et à véhiculer des agents de sécurité dans des aéroports. Le Segway est une très belle réalisation technique mais il n'a jamais atteint une masse critique suffisante pour impacter notre quotidien et être considéré comme un innovation malgrè les déclarations fracassantes à son lancement.
• Autre exemple : la visiophonie, l'objet d'un des tous premiers articles de ce blog il y a plus de 4 ans. On allait se regarder tout en se téléphonant en associant téléphone et télévision. Un article de 1948 présentait déjà cette invention - le vidéotéléphone, et signalait même que la première expérience datait de 1937. France Telecom et d'autres opérateurs telecom ont régulièrement relancer le projet sans succès. Skype est ce qu'il y a de plus proche, mais c'est en rendant gratuit des échanges voix à travers les PC et en ajoutant ensuite la vidéo que l'usage s'est créé bien loin du concept d'origine "j'appelle avec un téléphone et je vois mon correspondant". Le visiophonie n'est pas une innovation alors qu'elle a été créée il y a 70 ans et annoncée comme telle. Par contre, la visioconférence sur un principe similaire a trouvé son public et peut-être considéré comme une innovation.
Roland Moreno a inventé la carte à puce en 1974 (2), le coeur du système bancaire et mobile dans le monde - près de 7 mds de carte à puce (sous de nombreux facteurs de forme) sont vendus dans le monde chaque année. A sa création, il pensait qu'elle servirait au dossier médical personnalisé (ce qui n'est toujours pas le cas). Après 10 ans de disette après son invention, les PPT en ont fait le support de la Télécarte en 1983 pour permettre aux étrangers de téléphoner plus facilement à une époque où le mobile n'existait pas. Les français ont adopté ce moyen de communiquer qui ne leur étaient pas destiné et le développement de la carte à puce a explosé. Il a donc fallu 10 ans avant que cette invention trouve son usage et devienne une innovation.
• Dans l'aéronautique, le turboréacteur est une innovation, car il a permis le développement du transport aérien de masse tout en raccourcissant les distances. Et l'avion électrique d'Airbus ou le Solar Impulse avion solaire ? Il est clair qu'il est bien trop tôt pour parler d'innovation puisqu'à ce jour, seuls des prototypes volent réellement et dans des conditions très particulières. Des prouesses technologiques en attendant un usage grand public.
L'approche d'Apple est très claire dans le domaine. La société invente peu, a une R&D limitée si on compare avec Samsung par exemple, mais la société sait aller chercher les meilleurs nouvelles technologies pour les intégrer à ses produits et elles deviennent alors (souvent) des innovations. Apple n'a pas inventé la souris, l'interface graphique, le baladeur musical, le smartphone ou la tablette mais dans tous ces domaines, elle a permis au plus grand nombre de les utiliser. La souris avant Apple n'était qu'une invention de laboratoire. Les utilisateurs de produits Apple en adoptant cette méthode d'interaction proposée par Apple en ont fait une innovation. Et c'est pour cela que Steve Jobs tout comme Thomas Edison sont des innovateurs et que Léonard de Vinci, Denis Papin, Cugnot, Clément Ader sont des inventeurs. Les deux premiers ont été capable de transformer des concepts ou des inventions de laboratoire ou de garage, des technologies potentiellement prometteuses en usages changeant profondément notre manière de vivre.
Tous ces exemples sont plutôt technologiques et industriels mais bien sûr l'innovation se retrouve dans tous les domaines et cette même règle - pas d'innovation sans usage. Sans adoption par le public (ou une large diffusion dans le cadre d'une technologie B2B), une invention reste une invention dans le garage ou dans la tête de son inventeur.

Combien d'innovations constatées ?

La conséquence de ce premier point est donc que l'innovation ne se décrète pas, elle se constate. C'est après que l'usage soit établi que l'on peut affirmer qu'un produit ou un service est une innovation. On peut bien sûr proposer des politiques de l'innovation favorisant l'émergence d'idées et la créativité, mettre en place des stratégies permettant aux inventeurs, aux chercheurs d'avoir plus de possibilités de développer leur idées, de promouvoir leurs inventions et leur recherche, mais seule une utilisation à grande échelle, grand public ou professionnel, avec un impact réel sur les personnes ou notre environnement, une fois passé l'effet de mode ou de buzz, permet l'attribution du titre d'innovation.
Alors demain, lorsque vous lirez un article sur ce nouvel "objet" connecté (ou tout autre nouveau produit ou service), une "innovation qui va changer radicalement votre mode de vie", ajoutez l'adjectif "potentiel" et prenez du recul. Le cimetière des illusions est rempli d'innovations annoncées qui n'en étaient pas. A suivre...

Pierre Métivier - 3 Juillet 2014



• "Il est très aisé d'inventer des choses étonnantes, mais la difficulté consiste à les perfectionner pour leur donner une valeur commerciale. Ce sont celles-là dont je m'occupe. » Edison, 1889
• Segway Inc – Analysis of an innovation that failed to commercialize
L'innovation sur Wikipedia
• Si le sujet vous intéresse, les Mardis de l'innovation vous tendent les bras
• L'article de Wikipedia sur l'innovation, cite "Mars 2006. Lancement par Piaggio d'un nouveau produit innovant, le MP3, le premier scooter à trois roues. Succès : (150000) de vendus en France. Rétrospectivement, une « vraie » innovation." Expression étonnante que "vraie innovation" montrant bien la méconnaissance de la définition du mot. Pas de vraie ou fausse innovation, juste des innovations .. ou pas.
• Aller voir et revoir le Musée des Arts et Métiers, lieu magique de l'invention et aussi de l'innovation.
1. ll est obligatoire d'écrire le nom de Schumpeter dans tout article parlant d'innovation sous peine de passer pour un amateur par les "gardiens du dogme".
2. L'attribution de l'invention de la carte à puce à Roland Moreno est parfois contestée d'où cette note.

Progrès technoscientifique et regrès social et humain

Le Monde et France Culture, deux entreprises de communication au service de l'innovation, organisent à Montpellier, du 14 au 18 juillet 2014, des "rencontres" intitulées : "De beaux lendemains ? Ensemble, repensons le progrès".

Il y a urgence en effet, tant ce terme falsifié et manipulatoire est devenu odieux à une part croissante de la société, à force de signifier et de couvrir depuis deux siècles le contraire de son acception courante - destruction et pillage de la nature, incarcération de l'homme-machine dans un monde-machine en pilotage automatique, dégradation du rapport de force entre la classe de pouvoir et la masse des sans-pouvoirs.

Il suffit de jeter un oeil sur la liste des orateurs invités à pérorer, Thomas Piketty, Cécile Duflot, Etienne Klein, Jean-Michel Besnier, etc., pour saisir que ces "rencontres" sont pour l'essentiel des réunions internes, autour de représentants de "la classe créative" suivant le titre du livre de Richard Florida (“The Rise of the Creative Class, And How It's Transforming Work, Leisure and Everyday Life”, 2002. Basic Books).
Cette technocratie des "métropoles" qui se rengorge de ses "3 T" (Technologie, Talent, Tolérance), tout en accélérant sans fin l'élimination des peuples, des classes et des individus rétifs à son "progrès". Tout l'enjeu de ce colloque, comme de tant d'autres semblables et destinés à se multiplier, est donc de "designer" et de diffuser de nouvelles présentations du "Progrès", de nouvelles stratégies de communication autour du "capitalisme vert", "cognitif", du "Green New Deal". Ce qui est précisément "le job" des politiciens verts et des intellectuels de gauche qui forment la tribune et le public de ce genre d'événements.

Le hasard et l'air du temps font que le site Reporterre nous a récemment demandé un article sur "Progrès technoscientifique et regrès social et humain". Le voici :

"Progrès technoscientifique et regrès social et humain

« Il reste entendu que tout progrès scientifique accompli dans le cadre d’une structure sociale défectueuse ne fait que travailler contre l’homme, que contribuer à aggraver sa condition. » (André Breton. Le Figaro littéraire, 12 octobre 1946)

« En comparant l’état des connaissances humaines avec les états précédents, Fontenelle découvrit non pas précisément l’idée de progrès, qui n’est qu’une illusion, mais l’idée de croissance. Il vit assez bien que l’humanité, à force de vivre prend de l’expérience et aussi de la consistance. (…) Progrès ne voulut pas dire autre chose d’abord qu’avancement, marche dans l’espace et dans le temps, avec ce qu’implique d’heureux un état de constante activité. Plus tard, on donna à ce mot le sens d’amélioration continue (Turgot), indéfinie (Condorcet) et il devint ridicule. » (Remy de Gourmont. Sur Fontenelle. Promenades littéraires. Mercure de France, 1906)

Cela fait des décennies, sinon un siècle ou deux, que des gens cherchent le mot, l’ont « sur le bout de la langue », qu’il leur échappe, leur laissant une vive et chagrine frustration – sans le mot comment dire la chose ? Comment donner et nommer la raison du désarroi, de la révolte, du deuil et pour finir du découragement et d’une indifférence sans fond. Comme si l’on avait été amputé d’une partie du cerveau : amnésie, zone blanche dans la matière grise.
La politique, en tout cas la politique démocratique, commence avec les mots et l’usage des mots ; elle consiste pour une part prépondérante à nommer les choses et donc à les nommer du mot juste, avec une exactitude flaubertienne. Nommer une chose, c’est former une idée. Les idées ont des conséquences qui s’ensuivent inévitablement.

La plus grande part du travail d’élaboration de la novlangue, dans 1984, consiste non pas à créer, mais à supprimer des mots, et donc des idées – de mauvaises idées, des idées nocives du point du vue du Parti -, et donc toute velléité d’action en conséquence de ces mots formulant de mauvaises idées. Ce mot nous l’avons approché quelquefois, nous avons essayé « regret », c’était joli « regret », un à-peu-près qui consonnait, même s’il appartenait à un autre arbre étymologique. Une autre fois, nous avons dit « régrès » en croyant créer un néologisme, une déclinaison de « régression » qui rimerait avec « progrès », terme à terme. Nous y étions presque. Nous sommes tombés sur « regrès », il y a fort peu de temps, un bon et vieux mot de français, « tombé en désuétude » comme on dit, bon pour le dictionnaire des obsolètes qui est le cimetière des mots. Et des idées. Et de leurs conséquences, bonnes ou mauvaises.

Il est évidemment impossible de croire que le mot « regrès », l’antonyme du « progrès » ait disparu par hasard de la langue et des têtes. Le mouvement historique de l’idéologie à un moment quelconque du XIXe siècle a décidé que désormais, il n’y aurait plus que du progrès, et que le mot de regrès n’aurait pas plus d’usage que la plus grande part du vocabulaire du cheval aujourd’hui disparu avec l’animal et ses multiples usages qui entretenaient une telle familiarité entre lui et l’homme d’autrefois. Ainsi les victimes du Progrès, de sa rançon et de ses dégâts, n’auraient plus de mot pour se plaindre. Ils seraient juste des arriérés et des réactionnaires : le camp du mal et des maudits voués aux poubelles de l’histoire. Si vous trouvez que l’on enfonce des portes ouvertes, vous avez raison. L’étonnant est qu’il faille encore les enfoncer.

Place au Tout-Progrès donc. Le mot lui-même n’avait à l’origine nulle connotation positive. Il désignait simplement une avancée, une progression. Même les plus acharnés progressistes concéderont que l’avancée – le progrès - d’un mal, du chaos climatique, d’une épidémie, d’une famine ou de tout autre phénomène négatif n’est ni un petit pas ni un grand bond en avant pour l’humanité. Surtout lorsqu’elle se juge elle-même, par la voix de ses autorités scientifiques, politiques, religieuses et morales, au bord du gouffre.

Ce qui a rendu le progrès si positif et impératif, c’est son alliance avec le pouvoir, énoncée par Bacon, le philosophe anglais, à l’aube de la pensée scientifique et rationaliste moderne : « Savoir c’est pouvoir ». Cette alliance dont la bourgeoisie marchande et industrielle a été l’agente et la bénéficiaire principale a conquis le monde. Le pouvoir va au savoir comme l’argent à l’argent. Le pouvoir va au pouvoir. Alliance du microscope (de l’éprouvette, de l’ordinateur, etc.) et du Capital.

A rebours de ce que prétendent le socialisme scientifique et ses innombrables séquelles (de la gauche du PS à la « gauche de gauche »), les sans pouvoirs ne peuvent pas « se réapproprier » ce pouvoir. Ils ne peuvent pas plus s’emparer de l’appareil scientifico-industriel et le faire marcher à leur profit, que la Commune (1871) pouvait faire marcher à son profit l’appareil d’Etat bourgeois. Elle devait le détruire. Et c’est la leçon qu’en tire Marx dans La Guerre civile en France. Les sans pouvoirs ne peuvent pas se « réapproprier » un mode de production qui exige à la fois des capitaux gigantesques et une hiérarchie implacable.
L’organisation scientifique de la société exige des scientifiques à sa tête : on ne gère pas cette société ni une centrale nucléaire en assemblée générale, avec démocratie directe et rotation des tâches. Ceux qui savent, décident, quel que soit l’habillage de leur pouvoir. Contrairement à ce que s’imaginait Tocqueville dans une page célèbre, sur le caractère « providentiel » du progrès scientifique et démocratique, entrelacés dans son esprit, le progrès scientifique est d’abord celui du pouvoir sur les sans pouvoirs. Certes, une technicienne aux commandes d’un drone, peut exterminer un guerrier viriliste, à distance et sans risque. Mais cela ne signifie aucun progrès de l’égalité des conditions. Simplement un progrès de l’inégalité des armements et des classes sociales.
C’est cette avance scientifique qui a éliminé des peuples multiples là-bas, des classes multiples ici et prolongé l’emprise étatique dans tous les recoins du pays, de la société et des (in)dividus par l’emprise numérique. Chaque progrès de la puissance technologique se paye d’un regrès de la condition humaine et de l’émancipation sociale. C’est désormais un truisme que les machines, les robots et l’automation éliminent l’homme de la production et de la reproduction. Les machines éliminent l’homme des rapports humains (sexuels, sociaux, familiaux) ; elles l’éliminent de lui-même. A quoi bon vivre ? Elles le font tellement mieux que lui.

Non seulement le mot de « Progrès » - connoté à tort positivement - s’est emparé du monopole idéologique de l’ère technologique, mais cette coalition de collabos de la machine, scientifiques transhumanistes, entrepreneurs high tech, penseurs queers et autres avatars de la French theory s’est elle-même emparé du monopole du mot « Progrès » et des idées associées. Double monopole donc, et double escroquerie sémantique.

Ces progressistes au plan technologique sont des régressistes au plan social et humain. Ce qu’en langage commun on nomme des réactionnaires, des partisans de la pire régression sociale et humaine. Cette réaction politique – mais toujours à l’avant-garde technoscientifique- trouve son expression dans le futurisme italien (Marinetti) (1) , dans le communisme russe (Trotsky notamment), dans le fascisme et le nazisme, tous mouvements d’ingénieurs des hommes et des âmes, visant le modelage de l’homme nouveau, de l’Ubermensch « augmenté », du cyborg, de l’homme bionique, à partir de la pâte humaine, « hybridée » d’implants et d’interfaces.
Le fascisme, le nazisme et le communisme n’ont succombé que face au surcroît de puissance technoscientifique des USA (nucléaire, informatique, fusées, etc.). Mais l’essence du mouvement, la volonté de puissance technoscientifique, s’est réincarnée et amplifiée à travers de nouvelles enveloppes politiques.

Dès 1945, Norbert Wiener mettait au point la cybernétique, la « machine à gouverner » et « l’usine automatisée », c’est-à-dire la fourmilière technologique avec ses rouages et ses connexions, ses insectes sociaux-mécaniques, ex-humains. Son disciple, Kevin Warwick, déclare aujourd’hui : « Il y aura des gens implantés, hybridés et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. » (2) Ceux qui ne le croient pas, ne croyaient pas Mein Kampf en 1933. C’est ce techno-totalitarisme, ce « fascisme » de notre temps que nous combattons, nous, luddites et animaux politiques, et nous vous appelons à l’aide.

Brisons la machine."

©Pièces et main d’œuvre - 25 Juin 2014
www.piecesetmaindoeuvre.com

- (1) cf. La lampe hors de l’horloge. Eléments de critique anti-industrielle. Editions de La Roue
- (2) cf. Magazine Au fait. Mai 2014

Réinventer notre civilisation

Le changement de civilisation est en route. Nous avons la possibilité de façonner le monde dont nous rêvons en revisitant 10 000 ans de notre "vivre ensemble" ! Le changement est porté par une génération transnationale mais concerne, localement, toutes les générations. Ne passons pas à côté de notre responsabilité historique.

Geneviève Bouché au TEDx d'Issy les Moulineaux Juin 2014

Petite, elle imaginait comment rendre sa maison plus merveilleuse. Devenue adulte, informaticienne, futurologue et startupeuse, elle s'est employée à rendre notre vie quotidienne plus agréable grâce au numérique. A présent, auteur et contributeur dans différents cercles de réflexion, c'est notre "vivre ensemble" qu'elle contribue à réinventer avec tous ceux qui s'en préoccupent.

Le changement se fabrique tous les jours avec nos échanges d’idées. Voici le message que Geneviève a délivré le 29 juin dernier au TEDx d’Issy les Moulineaux : changer de civilisation en 12 secondes : Transitions énergétique, numérique, industrielle, monétaire, sociale, familiale, démocratique … Hop ! En route.

Ma doublure numérique, le monde et moi

Imaginez une seconde que vous puissiez créer en quelques secondes, un objet étrange et familier, qui vous ressemble comme deux gouttes d’eau, que vous puissiez admirer et déplacer. Un objet qui accepte sans broncher de se plier à toutes vos facéties, vos envies, vos impulsions. Cet objet existe. C’est votre alter-ego, votre double numérique.

En combinant les technologies 3D, les hologrammes, les systèmes de reconnaissance de formes, les manipulations d'objets virtuels via le web, la doublure numérique va au-delà du simple et désormais familier « avatar ». Au sens commun du terme, l'avatar est une transformation, une mutation. Le mot vient d'ailleurs directement de la culture brahmanique hindoue, et désigne les différentes incarnations de Vishnou.
Dans le monde numérique, l'avatar est une représentation graphique. La doublure numérique est quant à elle si proche du réel, que l'on peut désormais parler d'alter-égo numérique. L'arrivée des doublures numériques ouvre de nouvelles perspectives - vie augmentée, hypervie diront certains - et des modes d'interactions entre le réel et le virtuel encore insoupçonnés.

Le modèle idéel du réel

Le grand psychologue Paul Watzlawick, père de l'École de Palo Alto, nous le dit tout net : le réel est un effet de la communication.
Si on le suit, le virtuel possède la particularité d'être une potentialité de réalité, une intentionnalité, qui se réalise par la vertu de son mouvement propre. Virtuel ne vient-il pas du latin virtus qui signifie force, énergie, impulsion initiale ? Le virtuel est donc du réel en actes. Il n'y a pas antagonisme entre les deux notions, ce sont deux états d'une réalité commune, l'une plus palpable et l'autre plus projetée, symbolisée.

Ces objets virtuels que sont les doublures numériques se comportent alors comme le modèle idéel de l'objet réel, c'est-à-dire comme une représentation qui est plus du domaine de la propriété que de l'idéal. Le modèle idéel de mon propre visage, de mon propre corps.
Le virtuel apparaît ici comme une nouvelle dimension du réel, non pas destiné à le remplacer, mais à l'envelopper d'une extension, d'une couche de possibles qui ne sont plus seulement imaginaires. Les travaux de recherche menés dans le cadre de la Chaire Modélisation des imaginaires de l'Institut Telecom ParisTech dirigée par Pierre Musso avec différents partenaires industriels comme Dassault Systèmes vont résolument dans ce sens.

Mobilité et ubiquité

Avec les réalités virtuelles, l'image et le lieu, l'image et la présence, qui étaient opposables terme à terme, se mettent à s'hybrider de façon inédite. Le monde du cinéma l'a bien compris depuis longtemps et va encore plus loin aujourd'hui avec l'Agence de doublures numériques qui s'est donnée pour mission de gérer le double numérique des acteurs.

Mais, plus prosaïquement, avec ma doublure numérique je vais pouvoir faire du shopping de chez moi, confortablement installé devant mon écran ; mais je peux aussi transporter ma doublure numérique chez mon coiffeur pour tester ma prochaine coupe de cheveux. Et la soumettre, si je le veux, à la critique de mes nombreux amis des réseaux sociaux.

La doublure numérique facilite l'expérience de l'achat à distance mais aussi incite au trafic vers le point de vente. En effet, rien ne sera plus aisé que de transporter physiquement son double en magasin, pour lui faire essayer la garde-robe de cet été. Moi, réel, observateur critique des mutations de mon double, représenté en relief ou en hologramme dans le salon d'essayage.

Shopping métamorphosé

Les doublures numériques accessibles au grand public développées actuellement par quelques laboratoires et jeunes sociétés de pointe, pour les technologies 3D ou pour les représentations holographiques, annoncent des perspectives radicalement innovantes dans de nombreux domaines, et en premier lieu ceux concernant les activités commerciales.

Les entreprises de distribution de biens de consommation y verront là un nouveau terrain de jeu et des perspectives révolutionnaires dans leurs modèles de commercialisation. En effet, rien de plus facile et de plus ludique que d'essayer, changer, tester, comparer sur sa propre image toute sorte de produits ; or le vieil adage du commerce est toujours valable : l'essayer c'est l'adopter.

Chacun aura bientôt sa doublure numérique pour se promener, pour échanger, pour découvrir, pour faire du shopping, pour se dispenser des corvées d'essayage, pour mieux choisir sa coiffure, ses lunettes, ses accessoires de beauté, ses vêtements, son maquillage. Un double numérique avec qui il sera possible de tout tenter, tester, expérimenter, en toute tranquillité, en toute intimité, en toute sécurité. De partout, sur écran mobile ou fixe. Avec qui il sera possible de partager, de comparer, de rêver. Une voie nouvelle s'ouvre dans le e-commerce mais aussi dans les stratégies de merchandising.

D'une manière générale, les entreprises ont bien compris que la réalité virtuelle prépare la réalité de demain. En augmentant la réalité humaine, les doublures numériques seront ainsi peut-être aussi, à leur façon, l'avenir de l'homme.

Gérard Ayache

L’homme digital dans le monde globalisé

Le digital n’est ni neutre ni déterminant !

Dans un monde complexe où local et global sont inséparables et se définissent l’un l’autre, où les dimensions matérielle
et digitale de nos existences sont liées, en continuité l’une de l’autre, les médias ne sont plus des « instruments » de
communication, mais font partie intégrante des « environnements » d’expérience, de relation, d’organisation.
Une ère nouvelle a débuté : la société du spectacle à sens unique laisse place à une société immatérielle librement connectée.

De « esse est percipi » (être, c’est être perçu), on passe à « esse est cum-di-videre » (être, c’est partager). Depuis les années 90, le monde contemporain se caractérise, avec la disparition des frontières entre les médias et l'environnement, par la « convergence » et la « post-médialité ». Le digital est un ensemble de pratiques, de moyens, de cultures qui facilitent la ré-médiation des médias : les « nouveaux » médias n'effacent pas les anciens, mais leur sens comme leurs pratiques changent.

Chiara GIACCARDI refuse, comme Evgeny MOROZOV, aussi bien l’internet centrisme, qui verrait dans tout changement politique ou social un effet d'internet, que toute forme de cyber-utopianisme, qui occulterait les aspects négatifs du réseau, ces utopies et dystopies qui dépeindraient le réseau comme étant capable soit, d’annuler les inégalités sociales soit, au contraire, de rendre dépendant, d’affaiblir les liens, ou d’étendre et rendre la surveillance plus efficace. A son avis, respectons plutôt la complexité du digital et brisons les dichotomies en ligne/hors ligne, matériel/digital, réel/virtuel : le digital n'est ni neutre ni déterminant ! 

Le digital est un langage et un territoire

Le digital est un langage (un code à apprendre) et un territoire (un lieu à habiter, à rendre habitable). L'être humain ne se contente pas de s'adapter, de se laisser déterminer par le milieu ; il habite et façonne l'environnement. Habiter ce
monde « mixte » est pour lui l’occasion de plus de liberté, de créativité, d’une réalisation de la plénitude de son
humanité, même s’il ne faut pas nier le risque pour lui de se laisser « conditionner » et modeler par la technologie.

Pour Chiara GIACCARDI, il faut déconstruire ce qu’elle appelle la théorie des « Trois D » : le déterminisme technologique (la technologie est indépendante et capable de nous déterminer en fonction de ses caractéristiques), le dualisme digital (le monde numérique est virtuel, seul le physique est réel) et le décalage générationnel (comprendre, valoriser les logiques de réseau : interactivité, relationnel, horizontalité, partage).

Dans un monde digitalisé et connecté, ce n'est pas le réseau qui « fait », mais l’être humain. Les réalités matérielles et numériques se construisent dialectiquement : la réalité est technologique et organique, physique et numérique, les deux ensemble et dans le même temps. Il n'y a pas d'opposition ontologique entre les deux, leur synergie doit être au contraire renforcée.

Le réseau a accompagné et soutenu le modèle « quantitatif » de l'exploitation intensive des ressources, faisant vaciller
l'illusion néolibérale de la croissance infinie. À un modèle qui, côté production, visait la croissance pour la croissance et une consommation inconsidérée des ressources, correspondait côté consommation, un modèle de consommation
individualisé, basé sur l'endettement et accélérant le processus de prolétarisation des personnes décrit par Bernard
Stiegler.
Photo illustration : Chloé Leys (“L'atelier de CL'artiste”)

 

Dans l’ère digitale, le réseau amplifie le processus de globalisation en soutenant, connectant et alimentant des
flux croissants de personnes, d’informations, d’argents, la mobilisation politique et les initiatives économiques. De
nouveaux entrelacs se forment entre, d’un côté, l’enracinement à un lieu et une histoire, et de l’autre, l’ouverture au
global et aux différences. Les technologies relationnelles et réticulaires constituent un milieu favorable à de nouvelles
formes d’association et de mobilisation citoyennes, dans une logique « ascendante » et un espace décentralisé et
« horizontalement » distribué.

Les technologies du numérique rompent avec le modèle économico-politique dominant, facilitant le passage d’un
modèle productiviste et consumériste, déresponsabilisant les acteurs, à une économie de la contribution selon Bernard
Stiegler, reposant sur des relations de coopération entre acteurs économiques et des nouvelles organisations du travail, fondées sur l’augmentation du savoir des travailleurs, la sociabilité des individus et la responsabilité collective : une
économie des existences, productrice de savoir-vivre, autant qu’une économie des subsistances.

Le modèle dominant de développement fait place à un modèle plus soutenable, respectueux des différentes écologies humaines, sociales, environnementales, qui tient compte de la demande d'un retour de lien social fort. Cette création de « valeur partagée », économique, sociale, humaine et environnementale, contribue au bien commun en valorisant les principes fondamentaux de dignité de l'être humain, de solidarité, d’éco-soutenabilité et d’équité sociale.

Qu’est-ce que l’homme digital ?

Pour Chiara GIACCARDI, ce nouveau contexte économique et technologique global conduit à repenser la dimension
anthropologique du digital. Partant de l’idée que l'homme digital est un homme en relation - un « être-avec » plutôt
qu'un « avoir » - elle propose deux visions de cette relation entre l'homme et la cyber technologie : celle d’un homme
inachevé (l'homme, marqué par une insuffisance, doit être aidé par la technique) qui souligne un manque et un besoin
de compensation et celle, plus symbolique, d’un homme excédent (la technique est le fruit de la créativité, de
l'ingéniosité de l'esprit humain) qui admet un « au-delà » du technique. « La technique est une réalité profondément
humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme. Elle exprime et affirme avec force la maîtrise de l’esprit sur la
matière. [...] C’est pourquoi la technique n’est jamais purement technique. » (cf. Caritas in Veritate n°69).

A ces visions se connectent deux modèles anthropologiques : celui d’un homme auto-suffisant (le self made man qui prétend se faire par lui-même, pour qui les autres sont des obstacles à sa propre réalisation) et celui d’un homme interdépendant (l’homme reçoit la vie des autres et a un besoin constant de reconnaissance).
Si le « Soi contextuel » se réalise à travers les liens, le « Soi relationnel » n’est libre qu’avec les autres, pour les autres et grâce aux autres. Le réseau met bien en évidence la centralité de l'interconnexion, ouvrant ainsi à deux interprétations anthropologiques : celle prenant pour acquis le paradigme individualiste - le réseau est un outil qui construit des ponts entre les individus (cf. « L’individualisme interconnecté » de Manuel CASTELLS et Barry WELLMAN) - et celle centrée sur le « être-avec » présente chez les philosophes Paul RICOEUR, Emmanuel LEVINAS ou Michel de CERTEAU, où le digital ne « produit » pas la relation mais se constitue comme « territoire-soutien » de cette vérité de l’humain.

Quelle vie pour la famille humaine dans l'ère digitale globale ?

Rappelant les paroles du pape François, "aujourd hui, nous vivons dans un monde qui devient de plus en plus petit et
où il semblerait alors facile de se faire proches les uns des autres. Le développement des transports et des technologies
de communication nous rapprochent, nous connectant toujours plus, et la mondialisation nous rend interdépendants..."
(cf. 48èmes Journée Mondiale de la Communication), Chiara GIACCARDI explique que les médias ont réduit le monde à un « village planétaire » (le « village global » de Marshall McLUHAN).

Ce monde plus petit augmente les possibilités de connexion, sans augmenter la capacité de communiquer, de produire de l'empathie et de la fraternité. Le risque réel est celui de la mondialisation de l'indifférence, comme l’a rappelé à Lampedusa, en juillet 2013, le pape François : « Dans ce monde de la mondialisation, nous sommes tombés dans la mondialisation de l’indifférence. Nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire ! ».

Le « village global » montre une télé-réalité où selon Zygmunt BAUMAN « ce qui est mis en scène, c'est la jetabilité,
l'interchangeabilité et l'exclusion et produit comme effet collatéral une « humanité de rebut », face à laquelle la
réponse ne devrait pas être l’émotion, mais la prise de conscience et la liberté de dire, à la suite du pape François, « oui,
je suis le gardien de mon frère ».

De cette inégalité provient de l'exclusion : « La mondialisation a sauvé de nombreuses personnes de la pauvreté, mais elle a condamné beaucoup d'autres à mourir de faim, car avec ce système économique, la mondialisation devient sélective. La mondialisation à laquelle pense l'Église ne ressemble pas à une sphère dans laquelle chaque point est équidistant du centre, où donc on va perdre la particularité des peuples, mais à un polyèdre, avec ses différents visages, pour qui tous les gens conservent leur culture, leur langue, leur religion et leur identité. La mondialisation actuelle, qui est sphérique, économique et surtout financière, produit une seule pensée, une pensée faible. Au centre, il n'y a plus la personne humaine, seulement l'argent » (cf. pape François)

Le réseau peut-il connecter les différents visages de ce polyèdre ? Comment valoriser le visage humain de la globalisation
digitale ? S’appuyant sur la Bible, Chiara GIACCARDI estime qu’une vie digne est une vie qui sait à la fois cultiver et garder
car « cultiver » sans « garder » conduit à une exploitation dévastatrice du monde et des gens et « garder » sans
« cultiver » est mortel. De la prise de conscience de l'interdépendance peut dériver un principe de valorisation des
ressources et à la réalisation de soi dans un circuit égotique peut être opposé le circuit génératif : désirer l’autre, mettre
au monde biologiquement et symboliquement, prendre soin, donner. Le réseau peut être un lieu d'expérience,
d’apprentissage, où donner forme et caractère concret à la valeur, tout en l'affirmant.

Mais faut-il encore aller "regarder", c'est-à-dire être capable d'un regard nouveau qui permette de rejoindre l’autre, d’être touché, d’éveiller notre humanité anesthésiée, de prendre soin du frère, de réparer ce que les autres ont endommagé.

« Dans ce monde, les médias peuvent contribuer à nous faire sentir plus proches les uns des autres, à nous faire percevoir un sens renouvelé de l'unité de la famille humaine, qui pousse à la solidarité et à l'engagement sérieux pour une vie plus digne. Bien communiquer, nous aide à nous rapprocher et à mieux nous connaître les uns les autres, à être plus unis » déclare le pape François (cf. 48èmes Journée Mondiale de la Communication).

Dans le « village digital », on peut donc répondre à la globalisation de l'indifférence par une nouvelle proxémique des relations digitales. A partir de cette anthropologie renouvelée qui alimente, avec la tradition chrétienne, le nouvel environnement digital, une société générative est possible, capable de libérer le désir de la simple jouissance, de mettre au monde quelque chose qui vaille de dépenser sa propre vie, de transmettre un héritage qui sera à son tour régénéré, pour répondre à l'invitation du pape François :  « N'ayez pas peur de devenir les citoyens du territoire numérique ! ».

Denis GANCEL considère le concept de « territoire » central pour réfléchir à l’homme digital dans la globalisation, car c’est à partir du territoire que l’humanité s’est construite et mise en mouvement, pour le défendre ou le conquérir. On assiste à « une migration de masse d’une population vers un nouveau continent » (cf. La condition numérique, Bruno PATINO et Jean-François FOGEL), qui fait l’apprentissage de nouveaux comportements et de nouveaux usages, en de multiples mises à jour successives et accélérées. Ce territoire peut se définir par quatre piliers : des lieux, des emblèmes, des récits et des interactions, tous impactés par la révolution digitale, d’où le choix de Denis GANCEL d’en faire les quatre points de sa réflexion. 

Des lieux sans frontières 

La globalisation n’est pas celle annoncée. Elle est complexe et non « standardisatrice » comme l’a dit Théodore LEVITT. Elle est identitaire (il faut désormais habiter un lieu pour être partout chez soi, selon Andrea RICCARDI), apolaire (il n’y a plus de pôles) et concerne les secteurs privés comme publics. Si elle était autrefois une affaire d’États, aujourd’hui les entreprises et les marques en sont des acteurs essentiels. Alors, où placer la révolution digitale dans ce monde-là ?

Pour Denis GANCEL, la révolution digitale est la force motrice de la globalisation, qu’elle met en mouvement et accélère, avec pour effet induit de dynamiter les frontières : le digital est une technologie dont les maîtres mots sont « ouverture » et « réseau ». Mettre une frontière dans ce monde-là apparaît une protection, une frilosité. Restent deux choix possibles : « la résistance » ou « l’hybridation ». La question est de savoir quel est l’impact de cette déterritorialisation sur l’homme digital. 

Des emblèmes sur-diffusés 

La science de l’héraldique est née du besoin, sur les champs de bataille, de savoir pour qui, avec qui, au nom de quoi et contre qui on se bat. Tout se passe comme si l’homme digital était, dans un monde ouvert, à la recherche de repères. C’est vrai pour les entreprises, qui développent des stratégies de marques mondiales avec des « internet brand policies » visant à converser avec leurs clients qui ne sont plus des cibles depuis que le digital leur a donné, à l’échelle mondiale, le pouvoir de partager leurs centres d’intérêts, de prescrire ou de nuire, en un seul clic !

C’est vrai aussi pour les pays, habités d’« e-citoyens » du monde, qui voient dans le digital l’opportunité de disposer
d’une audience mondiale à moindre coût et développant des stratégies de marques « pays ». C’est vrai enfin pour les
individus, l’employabilité de chacun reposant sur sa capacité à être connecté et actif sur le réseau. Les emblèmes
procurent un nouveau rapport à l’image qui n’est plus seulement illustration mais message. La « data visualisation » se
développe, mais ce « tout image » présente aussi des risques : le digital est chronophage, la dépendance aux
technologies devient une maladie avérée dans le monde entier, notamment chez les jeunes. Conséquences directes :
baisse d'attention, perte de mémoire et troubles du sommeil. D'où la question : comment mesurer l’impact du digital
sur nos identités, nos personnalités, notre « vivre ensemble » ?

Des récits mémorisés et commercialisés

C’est là que la révolution digitale questionne le plus. Les récits de ces nouveaux territoires relèvent plus de l’expérience que de la connaissance. L’expérience, qui était un apprentissage lent et personnel, devient numérique et se transforme en flux express (2013 a vu la production d’autant de données que sur toute l’histoire de l’humanité). Il y a là, pour Denis GANCEL, une bonne et une mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est l’économie de l’expérience qui permet à l’homme digital d’accéder à tout, la révolution des récits et des contenus donnant lieu à une créativité extraordinaire. Le digital est un territoire créatif, foisonnant, auquel tout le monde accèdera à très court terme. La mauvaise nouvelle, c’est que toutes ces data laissent une trace, une empreinte. Ce nouveau territoire possède une mémoire à l’infini qui « retient tout ». L’internaute est dépassé par son ombre numérique puisqu’il n’est pas le producteur volontaire des données stockées le concernant.

Le nouveau Big Brother s’appelle « Big Data ». Le digital devient un « business model » où consommateurs et citoyens deviennent les modèles vivants, volontaires, de machines plus ou moins bien intentionnées qui tracent et mémorisent, via Google et autre Facebook, leur portrait pour les exploiter. Cette culture digitale n’a pas de prix : le produit, c’est chacun de nous qui payons l’interface et le fournisseur d’accès mais cédons gratuitement les data. Les coûts du numérique sont pourtant bien réels, notamment sur le plan énergétique (consommation des Smartphones, des ordinateurs, coûts des serveurs de stockage, coût des téléchargements). D'où la question de savoir comment protéger nos récits et qui arrêtera Google.

Des interactions sans engagement 

Internet n’est plus un média dès lors que tout récepteur est un diffuseur potentiel.
Le monde n’est pas globalisé, il est connecté ! La question posée à l’homme digital est donc celle du lien, de « l’attention portée ». Dans la vie numérique, on ne se présente plus comme une personne, mais comme une récolte de liens.
L’homme digital a le sentiment d’être à la fois immensément présent et totalement dispersé, sans jamais vraiment
s’engager. D’où , la cohabitation dans ces nouvelles interactions de trois langages : la parole, le texte et le code. Le code est le seul langage commun aux humains et aux machines et crée des effets par lui-même : le réseau « agissant » est une pharmacopée, puisqu’il connecte, soigne, guérit, protège, fait rire, distrait, fait le bien, mais peut aussi bien tuer,
manipuler, violer, tricher, vendre de la drogue, mentir, faire le mal.
Le digital n’est donc plus une frontière opposant le réel au virtuel. Une part importante de la vie « réelle » – activité professionnelle, échanges économiques, éducation, élans affectifs – se passe sur le réseau, la question étant de savoir comment faire des “interactions connectées” une véritable source de sociabilisation et d’attention portée ?

Pour Denis GANCEL, le digital est devenu un véritable enjeu de souveraineté. A force de tout savoir sur nous, le réseau ne développe des interactions qu’avec ceux qui ont été pré-ciblés, prédéfinis comme compatibles ou ressemblants. Les
objets entrent au cœur de notre humanité digitale, devenant les assistants personnels de nos vies.

Il est de plus en plus impossible de rester à l’écart de ce mouvement : en dessinant un nouveau territoire, avec ses lieux, ses emblèmes, ses récits et ses interactions, la connexion permanente appartient désormais au champ social et non plus aux seuls médias.
S’il est important de naviguer dans ce nouveau territoire pour en mesurer toutes les opportunités, en y entrant, on en
mesure les dangers et l’urgence de définir des règles pour mieux garantir les libertés individuelles.

Pour résumer les débats, plusieurs paroles ont conforté l’idée qu’avec le digital, on vit bien quelque chose de nouveau et
que le basculement vers ce nouveau monde est inéluctable ! Il est important de comprendre et donc d’explorer ce
nouveau territoire. Tout en reconnaissant que le réseau peut être un lieu de danger, beaucoup estiment qu’il est aussi
un lieu de grandes opportunités. Le défi qui nous attend est donc d’arriver à conjuguer « communiquer » et « signifier », comme l’a bien rappelé Chiara GIACCAR.

La question importante de la protection des libertés a été pointée et en particulier de ce territoire qui façonne nos
personnalités, unit nos corps et nos âmes, ce territoire que nous connaissons, explorons, qui nous interpelle. Or,
aujourd’hui, on est mis devant la nécessité d’habiter, en même temps, plusieurs corps et plusieurs univers.

Baptiser le digital de « territoire » n’est-ce pas aussi poser la question de l’impact du numérique sur la relation âme/corps ? Est-on toujours « un » d’âme et de corps dans le numérique ? Ou reçoit-on un autre corps avec lequel on va visiter un habitat ou échanger avec des gens ? Reçoit-on aussi une autre âme ? Mais, comme cela a été suggéré, ne peut-on pas dans le numérique avoir un corps avec plusieurs âmes puisque, d’une certaine façon, le numérique crée de nouvelles
communautés faites de plusieurs âmes ? C’est là sans doute une question délicate posée par le digital à la théologie.
Question d’autant plus difficile que peu de penseurs ou philosophes se sont encore penchés sur ce domaine, qui ne peut pas se contenter d’être pensé mais qu’il faut pratiquer.

A ce titre, les 60 % de personnes non encore connectées dans le monde sont une réalité qui renvoie à celle des
aspirations d’un monde « multipolaire » idéal, formulées du temps du monde « bipolaire » et du monde « unipolaire »
qui ont organisé les relations internationales depuis la seconde guerre mondiale, mais non satisfaites puisqu’il a fait
découvrir plutôt la sauvagerie, un darwinisme international renouvelé, un système international qui a modifié les
rapports de force et laissé la place à un monde aujourd’hui en recomposition, un monde en voie de « multipolarisation »
qui voit se multiplier de nouveaux pôles de puissance, de types médiatiques ou constitués par affinités, des polarités
géographiques à l’exemple des Nations Bundle, pactes de nations qui veulent avancer groupées, notamment en matière
de commerce international.

Même si les risques du digital sont énormes, certains voient dans le réseau un lieu de grandes opportunités, notamment
pour les pays émergents qui revendiquent leur identité et pour qui le digital est une chance inouïe puisqu’en quelques
clics, ils peuvent toucher une audience mondiale et valoriser leur imaginaire, leurs ressources naturelles, leur capacité
touristique.

Si on admet que le digital est du virtuel, il pousse aussi au réel : aujourd’hui, on télécharge ce que l’on veut, tout le temps, et paradoxalement ce type de technologie crée et facilite un besoin de contacts réels, d’autant plus forts
que les réseaux sociaux se développent et restent virtuels. Le digital est au cœur même du débat éducatif, puisqu’il y a, à travers le digitalisme, une fabuleuse possibilité d’apprendre, de s’échapper des « chapelles » en pouvant comparer ce
que l’on sait avec d’autres savoirs et éventuellement former son propre savoir.

Le besoin de se réunir, d’aller voir le vivant, le réel, les MOOCs (Massive Open Online Courses ou cours en lignes ouverts et massifs) qui distribuent le savoir de façon très ouverte, sont autant de sources d’espoir qui ont été identifiées. La prise de pouvoir par la jeunesse en est une, parce que ce sont eux auourd’hui qui savent, qui créent, bougent, révolutionnent les modes de travail et de management, pour la bonne raison que ceux qui ont le plus à apprendre sont ceux qui ont le plus d’expérience, renversant ainsi l’intégralité du rapport de force dans les entreprises.

Le réseau se révèle aussi être un bon territoire pour commencer à faire émerger des initiatives positives d’entreprises génératives. Les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et les sciences cognitives (NBIC) interagissent entre elles avec une puissance absolument inégalée mais aussi un pouvoir fantastique de risque manipulation sur le monde. C’est d’ailleurs avec cela que Google et CourtMail veulent faire évoluer extrêmement rapidement des théories anciennes qui s’appellent aujourd’hui le transhumanisme.

Que penser alors de la nouvelle économie de la contribution ? Bien que séduisant sur le plan théorique, ce concept est-il
bien réaliste, en particulier lorsqu’on évoque une économie qui produirait de la valeur non monétaire et que l’on sait que
l’économie est avant tout de la production et de la consommation ? Aujourd’hui, compte-tenu des moyens disponibles,
faut-il toujours penser comme Michel SERRE que « l’homme n’est pas, il peut », ou comme certains qui avancent l’idée
que « l’homme est, mais il ne peut pas tout », question fondamentale aujourd’hui posée à l’humanité mais qui mérite en
soi un débat approfondi.

Chiara GIACCARDI - Synthèse : Maryvonne VALORSO-GRANDIN - Collège des Bernardins - Juillet 2014

Les enjeux du crowdfunding

Le crowdfunding est né de la conjonction de deux problèmes et d’une solution :
1. L’économie spéculative irrigue mal l’économie réelle et pas du tout l’économie émergente, par exemple : l’économie de l’innovation, de la solidarité et celle liée à la culture.
2. Depuis 2008, les citoyens commencent à se poser des questions sur ce que les banques font réellement de leur épargne. Ils souhaitent pouvoir l’orienter vers des projets éthiques, écologiques … etc.

Internet est un formidable outil pour mettre en relation, à des coûts réduits, un nombre quasiment illimité de demandeurs et d’offreurs. C’est dans ce contexte qu’Obama a décidé de favoriser les actions qui flèchent « l’épargne réelle vers l’économie réelle (émergeante) ».

La clef du système 

· répartir les risques en jouant sur les masses : beaucoup de projets et beaucoup de petits crowdfunders,
· réduire les intermédiaires de façon à être plus rapide et plus proche du terrain (meilleur compréhension du risque). En effet, le micro-crédit de Muhamad Yunus nous a montré l’importance de la proximité pour faire émerger de nouvelles formes d’économies dont on ne maîtrise pas encore bien les contours.

Cependant, le crowdfunding n’est pas l’alpha et l’oméga de l’économie émergente. Pour être efficace, il doit être accompagné de progrès significatifs dans d’autres domaines.

Quels types de projets ?

Selon le projet, les contributeurs peuvent : faire un don, un don contre nature (petits goodies), un prêt ou un investissement. Les plateformes se spécialisent selon la nature des projets et le type de financement.

Comment se passe la levée de fonds

Le gestionnaire de plateforme effectue les tâches suivantes :
· Il crée et développe sa plateforme sur le plan technique,
· Il attire à lui des porteurs de projet,
· Il sélectionne les plus crédibles, en adéquation avec sa « ligne éditoriale »,
· Avec chaque porteurs de projets sélectionné, il se met d’accord sur le déroulement de sa campagne de collecte de fonds : quand, quel montant collecter et durant quelle période,
· Il aide le porteur de projet à attirer à lui des crowdfunders (second cercle, c’est-à-dire pas les proches qui ont été mis à contribution lors de la love money, mais ceux qui se sentent proche du projet et qui peuvent faire appel à leurs relations de façon convaincante car ils connaissent l’équipe et le projet).
· Il met en « vitrine les projets » de manière à inciter à s’engager sur les projets de leur choix,
· Une jauge permet de suivre l’évolution de chaque campagne,
· Lorsque la campagne arrive à échéance :
- Soit le montant collecté est insuffisant, les sommes sont restituées au crowdfunders,
- Soit le montant est au moins celui attendu : la somme collectée est versée au porteur de projet, ou la plateforme prend sa commission.

Quelques chiffres, quelques sites

L’essentiel pour le moment est réalisé en dons, en France. Le prêt est en forte ascension. L’équity est plus compliquée à mettre en route, bien que les enjeux soient prometteur.
Il y a actuellement en France près de 40 plateformes. Ce marché va se structurer. Les plus grosses d'entre elles sont aux USA. Le phénomène est plutôt occidental.

Crowdfuinding & angelat

A titre indicatif, France Angels, qui existe depuis 2002 et qui s’appuie sur les CCI et les cabinets d’avocats, a levé 41 M€ en 2013 tandis que le crowdfunding, pour sa seconde année effective, a déjà levé 10 M€.
Soit 51 M€ levés auprès de particuliers en 2013. Pour reconfigurer notre tissu économique, il faudrait lever environ 10 fois plus chaque année, comme le font les anglais.

Le crowdfunding, avec ses 10 M€ dès sa seconde année d’exercice, semble capable de devenir plus attractif que l’angelat.
Effectivement, pour les porteurs de projet, les campagnes sont plus rapides et les investisseurs semblent moins oppressants. Ce sont donc les porteurs de projet qui poussent au développement du crowdfunding.

En réalité, ces deux formes de sont complémentaires. Les angels sont réputés pour leur travail de qualification et d’accompagnement de porteurs de projets. Ce sont, dans l’ensemble, des personnes avancées en âge qui veulent vivre par procuration une ou plusieurs aventures entrepreneuriales. Ils ouvrent leur réseau et leur expérience à leurs protégés, mais il arrive parfois qu’elles entravent les projets parce qu’ils ne les comprennent pas bien ou simplement à cause de petites blessures narcissiques mal cicatrisées.

Les crowdfunders sont moins impliqués dans les projets et c’est leur nombre qui fait leur force. Or, comme le montre le public dans l’émission « qui veut gagner des millions », la foule, en principe, est plus experte qu’une poignée d’experts qualifiés. Par ailleurs, les startupers commencent à trouver des incubateurs professionnels qui s’impliquent dans leur projet et leur ouvre un certain nombre d’expertises et de réseau, compensant ainsi l’absence d’angels à leur côté.
Il n’empêche qu’actuellement, les financements se font en mixant l’angelat et le crowdfunding.

L’année 2013 a été une année charnière en France pour le crowdfunding. Dans un premier temps, les professionnels de la finance et France Business Angels se sont opposé à son développement.
Opportunément, au printemps 2013 se sont tenues les assises de l’entrepreneuriat, ce qui a permis aux protagonistes de remettre des rapports ou d’être auditionnés.
Parmi les conclusions de ces assises, il a été décidé de créer un statut particulier pour les gestionnaires de plateforme de crowdfunding et de définir des règles spécifiques de protection des contributeurs.

Aujourd’hui, le gouvernement est convaincu de l’opportunité de favoriser cette forme de financement. Les textes annoncés vont prendre effet les mois prochains.
En Angleterre, le gouvernement a mis en place des dispositions tout aussi favorables en précisant qu’il va les faire évoluer en fonction des comportements observés par les parties prenantes. Il a injecté 100 M£ pour permettre aux plateformes de prendre leur envol. La course à la compétitivité est donc ouverte, car les plateformes vont se distinguer grâce à leur technologie et leurs process de conduite des campagnes. Ces 2 éléments étant acquis, elles pourront les répliquer en tous points de la planète.

Les enjeux

Nous ne sommes pas en crise, mais en train de changer de civilisation.
Nous voyons bien que nous devons reconstruire notre tissu économique sur de nouvelles bases. L’actuel, centré sur la rente et les grands investissements, a été conçu :

· pour passer de l’ère agraire à l’ère industrielle.
· Il a ensuite été adapté pour porter l’économie de rattrapage de l’après-guerre,
· puis nous permettre de prendre notre part du gâteau dans la mondialisation.

La finance actuelle sait accompagner les entreprises qu’elle connaît et qui sont capables de se plier à ses exigences, par exemple, en matière de publication de résultats. En revanche, elle ne sait pas financer l’économie émergente :

· La transition énergétique (énergies douces et leur transmission à travers des réseaux intelligents) et transition industrielle (passage de l’économie linéaire à l’économie circulaire) car pour le moment, ces secteurs ne sont pas rentables. Bien au contraire, de nombreux échecs sont encore à venir.
· L’économie de partage lui est étrangère,
· Les starups innovantes, dont ses clients ont pourtant besoin pour faire de la croissance externe prospective.

C’est donc sur le financement de cette économie émergente que le crowdfunding (version équity) est attendu. L’erreur serait de penser qu’il s’agit de la panacée. D’autres outils vont être nécessaires.
L’état le favorise du mieux qu’il peut avec son outil préféré, à savoir la fiscalité. Il ne pourra guerre aller plus loin : jusqu’à 18% pour l'IR 2013 et 50% pour l'ISF 2014.
Il y a donc du chemin à parcourir pour promouvoir cette forme de financement, mais aussi imaginer les outils complémentaires qui vont permettre de fiabiliser les mécanismes d’émergence de ces nouvelles économies.

Le ruissellement culturel et économique

Quelle que soit l’époque, le développement d’une économie repose sur le ruissellement des savoirs. C’est ce ruissellement des savoirs qui crée le ruissellement économique :
· C’est en faisant que l’on fait des progrès,
· En faisant des progrès, on élève le niveau de vie.
· Les échanges avec les voisins sont plus toniques car la communauté est attractive.

Le Moyen Orient a été pendant très longtemps une terre où prospéraient les savoirs : c’était la plaque tournante du commerce entre l’Orient et l’Occident. Ce savoir dynamique s’est transformé en merveilles (architecturales, philosophique et scientifiques) puis en richesses. Mais peu à peu la route de la soie a été délaissée au profit de la marine. La richesse s’est endormie doucement et les savoirs se sont mis à prospérer ailleurs, en Occident en particulier, qui en a fait sa Renaissance.

A présent, au fur et à mesure que le numérique se propage dans les populations, les espaces d’échanges deviennent accessibles à qui le souhaite. Nous sommes mis au défi de nous adapter à ce changement fondamental qui bouscule la notion d’élite.
La question qui se pose à nous est de savoir quel type de progrès nous voulons faire et donc quels sont les mécanismes de ruissellement culturels et économiques dont nous allons avoir besoin.

La mondialisation, façon 20ème siècle, vit ses dernières heures car, tôt ou tard, nous allons sortir de l’ère carbone.
D’autre part, les savoirs se diffusent à la vitesse des avions. Ainsi, chaque continent se met à produire ses voitures et ses yaourts. Il s’en suit que les échanges entre les nations vont se concentrer sur deux types de marchandises :
· les matières premières - premières,
· les produits d’exception, qui se doivent d’être beaux et intelligents.

Nous constatons que la guerre des talents s’intensifie car la capacité à innover devient stratégique.

L’innovation change de forme

Or, l’innovation change de forme. Elle n’est plus le fait d’ingénieurs de haut niveau, capables de porter des projets audacieux comme au XXème siècle. Elle est portée par des équipes improbables, croisant des talents et des savoir-faire grâce à la sérendipité organisée par la collectivité. 
Comme vous le savez, la sérendipité est le fait de susciter du hasard pour découvrir ce que nous n’aurions pu trouver avec une démarche académique.

Peu à peu, les innovations de rupture se construisent en agrégeant les succès et en tirant les enseignements des échecs de toutes ces équipes. Or, voici comment fonctionne actuellement le circuit de l’innovation :

- Tout d’abord, la collectivité finance la sérendipité avec l’argent public et celui des ménages.

- Ensuite, les innovations couronnées de succès sont absorbées par de grandes entreprises, souvent transnationales.

Mais ces entreprises n’en paient pas le juste prix : 
· Certes elles indemnisent généreusement les vainqueurs, mais elles laissent de côté les collectivités, les ménages et les porteurs des projets non aboutis, qui ont pourtant nourri la connaissance collective.
· Certes, ces entreprises ne sont pas en mesure de manager l’innovation issue de la sérendipité.

Cependant, ceci ne peut perdurer sans appauvrir la nation et les ménages, d’autant que les innovations abouties ont tendance à quitter le territoire lorsqu’elles commencent à devenir rentables.
Pour remédier à cette anomalie il faut repenser notre paradigme : si au XXème siècle nous avions besoin de favoriser des entreprises robustes, capables d’aller à la conquête des marchés mondiaux, à présent nous devons nous doter d’un tissu économique composé d’entreprises répondant à des caractéristiques différentes :

1. Avoir une durée de vie relativement courte :

- pour assurer le renouvellement permanent du tissu entrepreneurial, car il est difficile de faire évoluer une entreprise, construite autour de ses héros et d’une confiance patiemment tissée. Pour avoir un tissu adaptable, lorsqu’un nouveau core business émerge, de nouvelles startups doivent pouvoir immédiatement prendre leur place au soleil. Ceci suppose de développer, en permanence, un vivier de startups,
- pour une économie sans à-coups, il est nécessaire de produire un ruissellement culturel et économique constant. Lorsque la disparition d’une entreprise est devient un simple fait qui se produit régulièrement, ses talents et ses savoirs se répartissent naturellement sur d’autres entreprises. Le ruissellement culturel permet de brasser les savoirs et donc de favoriser les progrès.

A noter que cette notion ne nous est pas naturelle, nous qui venons d’une économie agraire où le bien productif (le champs) ne meurt jamais … !

2. être de tailles humaines afin de permettre aux individus d’y donner leur pleine potentialité tout en y accumulant des savoirs. Les techniques de management, désormais très optimisées ne peuvent plus guère progresser. Dans les petites entreprises, chacun peut voir l’impact de son travail il est plus responsable et ses collègues lui en témoignent de la reconnaissance. L’optimisation managériale se fait donc naturellement et le tissu d’entreprises est donc globalement plus efficace. En effet, dans un tel tissu économique, ce ne sont plus des services internes qui sont tour à tour client et fournisseur, mais de véritables entreprises engagées dans des relations commerciales. Les querelles de clocher sont très réduites.

3. être en interaction avec la vie locale et celle des corporations pour assurer un enracinement culturel et économique difficile à délocaliser totalement.

La clef de ce changement : si actuellement la perte d’une grande entreprise est un drame, dans un tissu dynamique, la perte d’une entreprise devient une opportunité.

La démocratie économique

Avec cet entrepreneuriat-là, plus proche et plus modulaire, les peuples souverains vont inventer la démocratie économique.
Dans cette démocratie, les citoyens renoncent leur attitude revendicative pour devenir responsable. Ils ne le font pas par civisme, mais par nécessité : le monde est devenu trop complexe pour que les décisions soient prises très loin du lieu où elles vont s’appliquer.
Les citoyens sont invités à contribuer à leur vie locale, en tant que consommateur, épargnant, producteur, détenteur de savoir et d’idées nouvelles et aussi membre d’une famille.

Avec les fermetures d’usines et de casernes, ils ont appris le fonctionnement du ruissellement économique. Ils ont également appris que les décisions venues de loin, sont rarement philanthropiques et pas toujours réalistes.
Les citoyens vont peu à peu apprécier de pouvoir s’investir dans des projets dont ils peuvent suivre l’évolution soit parce que l’entreprise est près de chez eux ou bien parce que l’entreprise œuvre dans leur cercle professionnel ou affectif.

A priori, les citoyens ne sont pas armés pour évaluer la pertinence d’un projet, mais ils vont apprendre à le faire à partir du moment où ils vont découvrir qu’ils peuvent ainsi agir sur l’attractivité de leur région, de leur nation et même de leur continent, tout en restant dans un cadre éthique acceptable.

Le chemin qui reste à parcourir

Le crowdfunding fait ses premières armes. Les pervers n’ont pas encore montré le détournement qu’ils vont en faire. Nous sommes donc embarqués dans une aventure de pionnier.
Il n’empêche que le crowdfunding est une forme de financement très attendue pour sa capacité à recomposer notre tissu entrepreneurial et plus largement nous conduire vers un changement sociétal profond.

Les challenges pour que ça marche

Nous avons néanmoins un triple défi à résoudre :

1. Fiabiliser l’entrepreneuriat innovant pour ne pas décevoir les crowdfunders. De nombreuses mesures sont à prendre comme par exemple la création d’un statut de l’entrepreneur. Actuellement, le véritable supporteur de la création d’entreprise est Pôle Emploi, ce qui crée une durée seuil pour monter un projet. Or les projets sont de plus en plus longs à monter.
Les entrepreneurs malheureux sont traités dans des tribunaux de commerce qui ont été pensés il y a plus de 400 ans ! Aujourd’hui encore, nous suscitons un maximum de création d’entreprises en espérant que l’une d’entre elles sera une star. La chute d’une startup n’a rien à voir avec la chute d’un commerçant malhonnête d’il y a 400 ans. Outre l’aspect financier, les liquidations se soldent par une perte sèche de talents et de savoirs.

Nous devons avoir une stratégie de déploiement économique qui donne des orientations tant aux créateurs d’entreprise qu’aux donneurs d’ordre. Ainsi, peu à peu, nous créerons un écosystème cohérent. Les chinois sont ne comprennent pas que nous ayons fermés nos commissariats au plan alors qu’eux-mêmes s’inspirent de nos grand commissaires des années 60 – 70.

Nous devons aussi professionnaliser les incubateurs et les impliquer dans la performance de leurs startups. De même, les collectivités ne doivent plus se contenter d’aider les startups, mais s’y impliquer financièrement, comme le font les universitaires américains.

Il n’est pas plus facile de trouver des fonds en France qu’aux USA, en revanche, il est plus facile d’y trouver ses premiers clients, à condition de se placer dans l’écosystème ambiant. Nous devons donc nous approprier cette notion d’écosystème et y engager un pacte de loyauté entre les entreprises établies et les entreprises entrantes.

2. Protéger nos startups et nos plateformes. En effet, une plateforme contient énormément d’informations stratégiques en terme de géolocalisation des tendances, des talents et des savoirs. Les plateformes basées aux USA sont sous le coup du Patriot act, ne l’oublions pas …
Construisons d’abord notre écosystème en France, puis en Europe, puis en Occident.

3. Résoudre le problème de circulation de l’épargne en mettant en place une bourse pour les crowdfunders tout comme nous pouvons acheter et vendre nos Sicav parce que les banques jouent sur la masse des déposants.
Si ces progrès ne sont pas franchis, le crowdfunding ne donnera pas sa pleine mesure tout comme l’angelat en France et un rendez-vous sera manqué avec notre futur. Or, les aléas de la vie font que les citoyens veulent pouvoir disposer de leur épargne lorsqu’ils en ont besoin. Cette exigence est essentielle pour faire face à la période instable qui est encore devant nous. Si ce problème n’est pas géré, le crowdfunding ne remplira pas sa mission auprès des entrepreneurs innovants.

Statistiquement, dans plus de la moitié des cas, une entreprise ferme ses portes avant sa 5ème année d’existence. Dans 70 % des autres cas, l’entreprise vivote. Les actionnaires historiques sont sollicités pour remettre au pot. Le rachat de leur part de capital est rarement possible.

En cas de succès, il faut attendre que l’entreprise soit vendue, ou que les actionnaires majoritaires soient disposés à se séparer des petits actionnaires historiques. Dans tous les cas de figure, ces petits actionnaires ne sont donc pas maîtres de leur épargne.

Certes, dans un grand nombre de cas les projets mûrissent mal ou échouent, mais globalement, la valorisation des entreprises innovantes est supérieure à celle des entreprises du CAC 40, enracinées dans un modèle sociétal vieillissant.

La mise en place d’une bourse semble donc possible, même si l’effet de masse affaiblira les projets qui se révèlent lents ou incertains, même s’ils nourrissent le savoir-faire collectif. En revanche, il stimulera les projets dynamiques. Or un tissu économique doit être diversifié. D’autres instruments de financement vont être nécessaires.

Geneviève Bouché - 10 juin 2014 / Intervention du 10/06/14 à Dauphine Au Féminin

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