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économie de l'innovation

Est-ce la fin du salariat ? Plaidoyer pour un Revenu d'existence

Notre temps, celui des temps marranes, est chaque jour baigné des productions de ce concept nouveau, bien que posé depuis des années par Claude CORMAN et Paule PEREZ : la marranité [1]. Une illustration d’un terrain où est à l’œuvre ce phénomène de tensions-fertilisations croisées me semble bien être celui du cadre sociétal de productions économiques et d’organisation du travail.
Avec ce regard pluriculturel, à partir de l’observation des indices de la fin du modèle de salariat, et les injonctions paradoxales qui mettent en branle ce mouvement, entre les sphères publiques et privées, entre la pensée, les croyances, les superstitions et les dogmes, autour notamment de la notion de valeur. Je proposerai d’envisager comme modèle adapté aux nécessités de demain, celui du revenu d’existence…

De la révolution industrielle à la fin du salariat

La révolution industrielle a imposé le modèle salarial, tel que nous le connaissons, depuis le XIXème siècle. Mais les évolutions technologiques et leurs exigences de compétitivité plus fortes que les engagements des industriels [2] ont progressivement changé les mentalités, transformé notre rapport au travail, puis le modèle social et nous observons déjà les premiers signes de la chute du salariat.
Et pourtant, le modèle du salariat avait permis aux activités non industrielles d’offrir un cadre protecteur à leurs travailleurs. C’est ainsi que le secteur associatif est devenu au XXIème siècle un acteur économique majeur. Les associations « loi 1901 », ont en effet contribué largement ces dernières années au développement de l’emploi : aujourd’hui, 165.000 associations occupent 1.800.000 salariés, c'est-à-dire plus que le secteur de la construction, et plus que celui du transport… Un salarié sur dix travaille dans une association. Les bilans de 2012 montrent que 35,5 Md€ de salaires ont été réglés à des salariés d’association [3].
Aujourd’hui, dans l’industrie comme dans les associations, les plans de licenciements, les programmes de départ volontaires, se multiplient dans un marché qui offre de moins en moins de voies pour un retour à l'emploi traditionnel.
Demain, chacun devra-t-il inventer son emploi, ou son activité, ou être abandonné par le collectif sur le bord du chemin ?...

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Un regard étymologique nous aidera à cerner les injonctions paradoxales encloses, auxquelles nous sommes soumis. J’ai retenu quatre mots à forte portée symbolique : Valeur ; Travail ; Engagement ; Salariat.
Le mot Valeur : vient du latin valere qui veut dire : être fort. Avec ce signifiant « être fort », on peut imaginer comment l’appropriation du mot valeur est gratifiante. En effet, au nom d’un idéal commun, le concept de Valeur renforce le sentiment de puissance… Il nous expose à être l’objet de séduction des abus de langage et des techniques de communication. Au point que des chercheurs aux Etats Unis ont donné un nom à cette pratique qui consiste à entretenir l’ignorance et produire de la désinformation idéologique : l’agnotologie [4].
Il semble donc ici important de proposer de nous méfier de ceux qui convoquent les « valeurs » à propos de tout… …et donc parfois du pire.
Quant au mot Travail, il vient de l’ancien français travail, qui signifiait au XIIème siècle « tourment, souffrance », lui-même issu du latin tripálĭum « instrument de torture à trois poutres ».
Certes, bien d’autres l’ont dit avant moi, mais devons-nous pour autant perdre de vue cette évidence et ne pas nous interroger sur ce qui fait que le mot qui désigne un instrument de torture indique également une valeur réputée indispensable à l’épanouissement de soi ?...
En citoyens responsables, voire ardents promoteurs de la laïcité, quelles représentations sont en jeu lorsque nous sommes séduits par les vertus du précepte : « gagner son pain à la sueur de son front » ? Expression directement tirée de la Genèse [5] : "C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras !"[6]. En effet, le pain est de longue date associé au travail, comme la monnaie d'un rude labeur…
Après les mots Valeur et Travail, voyons les significations du mot Engagement cher à Jean-Paul SARTRE : Il est issu de gage, qui vient du latin vadis qui signifie Caution en justice, répondant, garant ; de l’indo-européen vadh (« promesse ») qui donne le vieil anglais Wedd («contrat»), l’allemand Wette (« pari »). Nous parlons donc bien du don de soi en gage, d’un contrat, d’une promesse, voire d’un pari sur l’avenir, où la mise est soi-même…
Quant au mot Salariat, il vient du latin salarium, dérivé de sal, le sel (ressource précieuse, indispensable pour conserver la viande), il désignait initialement la ration de sel fournie aux soldats romains. Puis salarium désigna l’indemnité en argent versée pour acheter le sel et autres vivres.
Ainsi, nous pouvons observer les sources d’ambiguïtés contenues dans ces mots symboliques, et comment chacun y trouvant sa signification favorite peut dialoguer avec l’autre dans l’illusion d’une connivence, alors que les finalités respectives peuvent être diamétralement opposées… N’oublions pas comment le Maréchal Pétain utilisa le 1er Mai 1941 pour célébrer la fête du Vrai Travail…

Mais en 2014, pourquoi des économistes contestataires et des philosophes comme Bernard STIEGLER, parlent-ils de la fin du salariat ?

Le Travail est-il une Valeur ?

Le fait est que le travail est aujourd’hui en France perçu comme « une valeur forte ». Les salariés l’idéalisent et en attendent beaucoup. On entend même parler de bonheur au travail, ce qui renforce les croyances que le travail est lui-même une valeur… Mais ne fermons pas les yeux sur les montées du mal être au travail, sur l’émergence des risques psycho-sociaux comme on les nomme. Ces risques qui atteignent de plus en plus de salariés, jusqu’à les rendre malades de leur travail, voire jusqu’à les pousser à mettre fin à leur vie, sur les lieux même de l’exercice de cette soit-disant valeur…
Comme l’écrivait Paule PEREZ dans une tribune du Monde [7] à propos des outils de management des compétences : « …deux visions du monde se télescopent et la dimension individuelle est malmenée dans les deux cas… ». Le fait est aujourd’hui avéré que les entreprises, qui ont privilégié la « gestion des talents », ont sacrifié sur l'autel du retour sur investissement rapide les valeurs de cohésion du travail salarié. Or, la question du bonheur est de nature existentielle, elle relève de l’intimité de l’individu, elle le renvoie à sa trajectoire de vie et au sens qu’il lui attribue. Alors assigner au travail un statut de valeur, c’est nier que dans l’écologie du bonheur de chacun, le travail peut légitimement prendre une place toute relative.

Organisation du travail : un cadre qui vacille

Dans son rapport au Président de la République intitulé : « contributions aux politiques culturelles à l’ère numérique », Pierre LESCURE recommande de faire de l’Europe un projet citoyen. Les activités numériques échappant aux protections juridiques et sociales, il invite à repenser le cadre, et rendre possible la conduite de toutes les politiques adaptées à la création, la diffusion, et l’accès à la culture.
Dans le même temps, les normes comptables internationales [8] sacralisent l’approche ultra libérale et excluent les valorisations sociales. Aux USA, on assiste à la montée dusmart power (les savoirs contributifs… prônés par Hilary CLINTON); quid des protections sociales ? Dans la dynamique des échanges via les réseaux sociaux, on assiste à l’émergence de pratiques communautaires à priori séduisantes, mais hors des règles de protection sociale. Comme par exemple les organisations de productions et services collectifs autour des imprimantes 3D… les fablabs [9]… les makers [10]
Dans le même temps, on observe la montée du secteur de l’économie sociale et solidaire, dit ESS. Ce modèle ESS, est en fait l’héritier des projets autogestionnaires inspirés par PROUDHON [11]. Néanmoins, cette montée peut être regardée comme une réaction au retrait paradoxal de l’Etat de ce secteur présenté par lui-même comme prometteur…
Dans son Projet de Loi sur l’ESS, Benoit HAMON [12] étaye en effet ses objectifs sur trois principes que peuvent être qualifiés de républicains : engagement volontaire ; égalité ; solidarité. Avec dans leur mise en interaction la recherche d’un égal socle commun aux valeurs fondant l’action politique et celles fondant l’action économique. Mais attention aux dérives du genre : aux riches le libéralisme, aux pauvres l’ESS… surtout au moment même ou l’Etat réduit sa participation à la prise en charge de sa « commande publique », ce qui conduit le secteur a supprimer des emplois salariés.

« Longtemps principal régulateur des relations sociales et de la solidarité, le salariat, est bien sur le déclin » [13]. Le fait est que le salariat est de plus en plus confronté à la concurrence de l'activité non salariée, et il semble se réduire à sa fonction d'accès aux droits sociaux.
L’emploi « à vie » a quasiment disparu, derrière l'essor du télétravail, du recours massif à la sous-traitance, du succès croissant de l'auto-entrepreneuriat, et la substitution de l'homme par la machine dans les supermarchés, les guichets des gares, des aéroports, des banques, et même des postes...
Et comment ne pas s’interroger sur le sens de la valeur lorsque l’« Engagement associatif » est déclaré grande cause nationale 2014 par Jean-Marc AYRAULT, alors Premier Ministre, et que le sens qu’il y donne est celui de la promotion des dons et du bénévolat, alors que les subventions aux associations qui assurent des services au public sont soit supprimées, soient très largement amputées…
Les observateurs économistes avançaient le chiffre de quarante mille suppressions d’emplois en 2014 dans les associations ; une sorte de Plan Social de dimension nationale, qui ne dit pas son nom…
Dans le même temps, le MEDEF s’active pour faire disparaître le régime des intermittents du spectacle… alors que ce régime pourrait au contraire être considéré comme un modèle à dupliquer pour des personnes entre deux périodes de production ou de création de valeur rémunérées…
Et sans tomber dans le psychodrame du complot, doit-on prendre à la légère les paroles de Denis KESLER, homme de l’ombre du MEDEF, lorsqu’en 2007, il déclara au sujet de l’établissement d’une liste de réformes à faire : « C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle [la liste] est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ! ».

La Valeur doit-elle supposer une contrepartie obligatoire ?

Si nous ne voulons pas céder à la tension archaïque de diabolisation de ces discours guerriers, alors il convient aujourd’hui d’accepter de remettre à l’ouvrage l’impensé du terme Valeur. C'est-à-dire penser ce qu’est la production humaine, en quoi le collectif attend des personnes singulières qui le composent, une économie de la Valeur sociale ?
Où se situe le non reconnu des productions d’impact et fonctions sociales ?… Poser la question du principe de « sans contrepartie » à moins de « réciprocité vitale [14] » comme chez Pierre RABHI [15], mais sans rentrer dans le religieux de cela, sans se soumettre aux croyances de la fonction salvatrice de sa propre bienfaisance. Oser penser, avoir le courage de dire que tous les êtres exercent une fonction sociale, sont des « producteurs d’économie », que ce soit la voisine qui va voir en été si la vieille dame a bien bu… accepter que cette valorisation de la production sociale ne donne pas lieu à une « police », mais soit le résultat d’une volonté collective de décider si on « prend en compte » une autre sorte de contrepartie, de circulation du don comme nous y invite le modèle de MAUSS [16]. Ce que l’on voit s'organiser dans les fablabs, les makers est-ce une version moderne de don contre-don ?…

Que penser de ce retournement des Valeurs ?

 

Si pour un citoyen responsable, il convient d’exercer, par la dialectique, son sens de la recherche permanente du bien commun, alors il s’agit bien de penser le monde de demain avec une autre façon de penser que celle d’hier, penser, comme dans une tension marrane, avec les contingences du monde de demain sans rompre avec le passé, et trouver de nouvelles bases de conciliation entre les besoins collectifs de la société et ceux de l’être singulier…
Comme tout citoyen fidèle à une philosophie de la liberté, l’engagement humanitaire, voire marranitaire, peut aussi s’inscrire dans la filiation de François RABELAIS, pour son invitation à la science éclairée : « Sapience n’entre point en âme malivole, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme » [17]. Le mouvement peut également s’inspirer de l’approche fondamentale de Baruch SPINOZA au XVIIème siècle [18], autour de ce qu’on appelle aujourd’hui l’engagement en tant qu’une implication sociale, à la condition de prendre garde à ne pas glisser dans la servitude volontaire…
Autrement dit : ne pas chercher à réduire la complexité, « rester éveillé » et adapter à chaque fois une réponse collective à la singularité de l’autre, qui doit rester libre et digne... ce que le salariat a fini par ne plus garantir complètement.

Oser poser la question fondamentale : Qu’est-ce que c’est la production humaine ?

Le monde globalisé et numérisé est en plein bouleversements et sort des cadres sociaux mis en place par des humanistes. Le travail érigé en valeur a fini par conduire les salariés dans une servitude volontaire. Et le salariat, comme modèle garantissant un « bonheur social » est en effondrement.
« Qu’est-ce que la production humaine sans contrepartie directe en deçà de la production du travail normal et à portée symbolique ? », interroge Paule PEREZ ; une œuvre d’art, une parole, un geste, une manière d’être avec ses voisins, une information partagée, un service rendu, une chauffeure de bus qui s’arrête dix mètres avant l’arrêt de bus pour que les dames puissent descendre ailleurs que dans les flaques d’eau…
A l’instar de Marc DE BASQUIAT [19], osons penser que le lien entre revenu et travail est une illusion et qu'il est déjà très distendu.

Le revenu d’existence sans contrepartie monnayable : une vielle idée neuve [20]

Il me semble que nous pourrions penser un nouveau filet de sécurité sociale d’existence, voire de sécurité d’existence sociale, qui ne soit pas conditionné à des « traces historiques de salariat ».
Si la sueur perle au front des gagneurs de pain, gardons nous d’en faire un modèle désirable. Il est temps de penser la société de demain, qui incarnera ses valeurs républicaines dans la reconnaissance de l’essence des êtres et pas seulement dans leur force laborieuse.
Et si nous allions un cran plus loin que le Revenu de Solidarité Active de Martin HIRSCH [21] ; plus loin que la pension de retraite des travailleurs ; encore plus loin que les bourses aux étudiants pauvres ; plus loin que les allocations familiales, l’aide au logement et les indemnités journalières des travailleurs sans emplois ou malades ; encore plus loin que les congés payés et les congés d’éducation parentale ; plus loin que tous les types de minimas sociaux ouvrant (en théorie) des droits à logement…
Naturellement, il est ici question de prendre courageusement position contre la bien-pensance qui s’appuie sur l’accueil impensé des « victimes » à qui le discours agnotologique désigne les « coupables » [22]
Comme Christine MARSAN [23], psychosociologue, l’écrit à propos de l’hypothèse d’un revenu minimum d’existence : « Évidemment les détracteurs voient immédiatement les dangers liés à son attribution, si elle est universelle, car elle pourrait, peut-être, attirer des millions d'immigrés supplémentaires en Europe, ou alors augmenter la fainéantise. Réaliser une analyse de risques objective et non moralisante est tout à fait intéressant et nécessaire ».
Sur la question du revenu inconditionnel, Mona CHOLLET [24], journaliste et essayiste suisse, écrit : « Mais en faire la justification du revenu garanti constitue un piège que GORZ avait bien vu : « On reste ainsi sur le plan de la valeur travail et du productivisme. » Or « le revenu d’existence n’a de sens que s’il n’exige ni ne rémunère rien » : il doit au contraire permettre la création « de richesses non monnayables ».

Ceux d’entre nous qui, comme moi, sont encore salariés et ceux qui ne le sont plus, ou ne l’ont jamais été, devons-nous continuer, au nom de valeurs qui ont été imaginées pour mieux nous asservir, à nier le déclin d’un modèle qui ne pourra probablement pas être sauvé sans refonte en profondeur. Cette refonte passera sûrement par le déplacement de nos repères historiques, parfois le renoncement à nos croyances parce que le progrès n’entre pas en âme malivole et inconsciente…
Pour poursuivre l’œuvre des femmes et des hommes qui ont inventé l’Etat Providence de la 3ème puis de la 4ème République [25].

En conclusion

Impossible ? Non. Il y a déjà eu des révolutions de mentalité analogues en France, par exemple la création de l’allocation de salaire unique pour la femme qui « ne travaille pas ». De même, la reconnaissance de la fonction des conjoints d’artisans qui a conduit à rendre obligatoire leur couverture sociale [26]
Notre société a les moyens et peu prendre les décisions politiques de donner à tous un revenu d’existence sans exiger en retour une contrepartie monnayable.
Permettre à toute personne de travailler selon ses désirs et selon ses possibilités et à des rythmes singuliers, et veiller à ce que le système ne l’exclue pas : voilà un principe fondamental qui va plus loin que l’article 7 [27] de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
Il me semble qu’il est temps de travailler au-delà des articles 22 à 27 de la DUDH [28], à un Revenu d’existence, sorte de Revenu contributif dont le montant ne serait pas lié au nombre, ni à la qualité des gouttes de sueurs perlant aux fronts des générations à venir.
Et décorréler les contributions mutualistes du salaire, en les reportant sur un prélèvement unique sur la consommation (à l’instar de la TVA) qui serait graduelle depuis zéro pourcent sur les produits de première nécessité, et beaucoup plus pour les produits de luxe.
Utopique ? Et pourquoi pas ? Si pour Victor HUGO « l’utopie est une vérité de demain », alors l’utopie d’aujourd’hui peut s’avérer le progrès de demain.
Pour cela, le courage politique doit prévaloir…

Patrice Gaudineau

Remerciements à Paule et Michel Pérez pour leurs contributions sans contreparties...
Et remerciements à la Revue Temps marranes, dans laquelle cet article a été publié.


NDLR : Patrice Gaudineau est un militant des Droits de l’Homme, il a contribué en tant qu’expert à l’élaboration du Livre Blanc de la France pour le Sommet mondial sur le développement durable de 2002, (aussi appelé sommet de la Terre de Johannesburg), et notamment sur le volet de la responsabilité sociétale des PME et des organisations territoriales et ONG (associations et organisations non gouvernementales). Il a également contribué à l’élaboration du Livre vert de l’Europe sur la RSE (responsabilité sociétale des entreprises). Il est Directeur Général de SIS-Réseau (Santé Info Solidarité Réseau), fédération qui regroupe des organismes de relation d’aide à distance (commeSida-Info-Service, Hépatites-Info-Service et Ligne Azur), le premier Centre de Santé Sexuelle en Europe (Le190), des centres de ressources sanitaires et sociales dans le monde (Comme le CIRAD -consortium international de relation d'aide à distance- en Afrique), ainsi que des délégations régionales pour la prévention, l’éducation à la santé et la lutte contre les discriminations.
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[1] Claude Corman et Paule Pérez ; Contre-culture marrane – ses apports aux questions contemporaines. Edition Temps Marranes, 26 avril 2010. A propos de la non-contamination de l’espace public par des considérations religieuses : « …c’est bien cette borne, ce seuil, cette limite de l’intérieur et de l’extérieur, du privé et du public, qui peinent désormais à être définis. » p.103.
[2] Comme par exemple le groupe sud-coréen Daewoo, qui en 2002, fermait en Lorraine trois usines et supprimait mille emplois alors qu’il avait reçu en 1989 trente cinq millions d’euros pour les bâtir…
[3] Source : Rapport du réseau d’experts R&S (Recherches et Solidarités) : « Les associations face à la conjoncture …et aux emplois d’avenir » ; 3ème édition, janvier 2013.
http://www.associations.gouv.fr/IMG/pdf/enquete_recherchesolidarite.pdf
[4] Terme inventé par l'historien des sciences Robert N. Proctor en 1992, qui a analysé les phénomènes de production culturelle de l'ignorance.
[5] (chapitre 3, verset 19)
[6] Bible traduite Rabbinat Français sous la conduite de Zadoc Kahn, Grand Rabbin.
[7] Journal Le Monde du mercredi 26 février 1992 ; article intitulé « Les bilans personnels ».
[8] IASB - Instrumental Accounting Standards Board
[9] FabLabs (contraction de fabrication laboratory) où règnent esprit collaboratif, bidouille, partage des sources de fichiers numériques, mutualisation de l’outil, militantisme et débats permanents. «Il y a une bulle technologique, s’amuse un designer, qui peut éclater. Je connais des PME qui achètent des imprimantes mais ne savent pas trop quoi en faire. La grande distribution s’y intéresse aussi.» Est-ce une «révolution» technologique qui est en marche, industrielle ou artisanale? Ou un grand fourre-tout à illusions du do it yourself? Source :
http://next.liberation.fr/design/2014/04/18/la-3d-fait-des-petits_992298
[10] Nouvelles méthodes de travail, regroupant tout à la fois des espaces de coworking ou des coopératives. La consommation collaborative en est un phénomène.
[11] Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), socialiste utopique, il s’opposa aux Marxistes sur une question majeure : celle de la prise de pouvoir d’un système sur la personne.
[12] Adopté par le Sénat en première lecture le 7 novembre dernier, le projet de loi-cadre doit être examiné par l'Assemblée nationale à partir du mois de mai 2014. Valérie Fourneyron, secrétaire d’Etat chargée de l’Economie sociale et solidaire est actuellement en charge de ce projet de loi-cadre.
[13] Jean-Pierre Gaudard, dans « La fin du salariat » qui vient de paraître chez François Bourin Editeur.Ancien rédacteur en chef à l'Usine Nouvelle.
[14] Pierre Rabhi : « Un arbre en ma mémoire » ; 12 février 2014.http://www.pierrerabhi.org/blog/
[15] Agriculteur, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabhi est un des pionniers de l'agriculture biologique. Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers.Voir : http://vimeo.com/12869687
[16] Don-contredon, Marcel Mauss : C’est en 1925 que Mauss fait paraître un texte intitulé : « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques ». Neveu d’Émile Durkheim, avec lequel il a travaillé à la fondation et au développement de ce qui reste alors encore en France une jeune discipline à visée scientifique et à faible légitimité universitaire, le sociologue vient de participer (1923) à la création de l’Institut d’ethnologie. D’une certaine façon il invente, à l’instar de son oncle précurseur, une forme moderne et exigeante de coopération scientifique, « à distance » si l’on veut, dont la relation qu’il entretient avec le travail de Franz Boas offre un bon exemple. Celui-ci, né en Westphalie en 1858, se fixa aux États-Unis où il accomplit l’essentiel de sa carrière universitaire de professeur d’anthropologie. Il forma à ses méthodes de collecte de données, de recueil de récits, et d’interprétation du corpus ainsi constitué, une grande quantité d’étudiants mais aussi de membres des tribus indiennes qu’il étudia, en particulier en Colombie britannique : « Il traduisit des milliers de pages de textes indigènes ». Boas, mais aussi, parmi d’autres, Bronislaw Malinovski, l’auteur de cette merveille des sciences humaines que constitue son livre majeur Les Argonautes du Pacifique occidental, dont l’essentiel du propos se concentre sur une description rigoureuse et sur une interprétation systématique d’un régime de prestations sociales – la kula –, procurent au sociologue sédentaire une base explicative à partir de laquelle il va élaborer ses propres mises en relation des données et sa théorie de l’échange archaïque. Ce dernier, Mauss le nomme autrement « échange-volontaire-obligatoire ». Source :(http://www.revuedumauss.com/).
[17] François Rabelais : Pantagruel (lettres de son père Gargantua) ; 1532.
[18] Le conatus est un concept de l'Éthique de Spinoza. Spinoza s’est assigné comme objectif fondamental la transmission d’un message libérateur à l’égard de toutes les servitudes (Petit Larousse édition 1997). En particulier dansLe traité théologico-politique.
[19] Ingénieur et docteur en économie : « Cela s’apparente à une banalité, mais en réalité c’est fondamental : c’est bien la perception d’un revenu qui permet la survie, pas l’exercice d’un travail. A l’inverse, tout travail est-il rémunérateur ? Non, nous rappelle l’INSEE qui évalue à 38 milliards le nombre d’heures de travail rémunérées en France pour l’année 2010, chiffre nettement inférieur à la fourchette des 42 à 77 milliards d’heures de travail domestique. Allons plus loin : tout revenu est-il la contrepartie d’un travail ? Pas davantage. Les revenus de remplacement (retraite, chômage), les prestations sociales et familiales, les revenus fonciers et financiers constituent environ 40% des revenus disponibles des ménages. Le lien entre revenu et travail est donc très distendu ». source : (http://www.kaizen-magazine.com/pour-re-faire-societe-un-revenu-de-base/)
[20] Source : (HTTP://WWW.MONDE-DIPLOMATIQUE.FR/2013/05/CHOLLET/ 49054): « C’est aux Etats-Unis qu’est apparue, après guerre, l’idée d’un revenu de base progressiste. Initiateur en 1968, avec Paul Samuelson, John Kenneth Galbraith et mille deux cents autres économistes, d’un appel en ce sens, Tobin fait introduire son projet de demogrant dans le programme de George McGovern, dont il est le conseiller, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 1972. Avec la lourde défaite du candidat démocrate face à Richard Nixon, le projet est enterré. Il refait surface en Europe, d’abord dans les Pays-Bas des années 1980. En Belgique, un groupe de chercheurs et de syndicalistes crée en 1984, autour de l’économiste et philosophe Philippe Van Parijs, le Collectif Charles Fourier. Un colloque organisé en 1986 à l’Université catholique de Louvain donne naissance au Réseau européen pour le revenu de base (Basic Income European Network, BIEN), qui deviendra mondial (Basic Income Earth Network) en 2004. L’un de ses fondateurs, Guy Standing, économiste à l’Organisation internationale du travail (OIT), participe à l’expérience de revenu garanti lancée en 2011 en Inde (lire : En Inde, l’expérience revitalise les villages) ».
[21] Créé par Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives de Nicolas Sarkozy, le revenu de solidarité active (RSA) a été lancé en janvier 2009 en remplacement du RMI. Mais les agents publics qui gèrent cette aide n'ont pas toujours à leur disposition une information claire et actualisée sur le RSA-activité. Selonl'Observatoire des non-recours aux droits et services (Odenore) fondé par Philippe Warin, la moitié des personnes qui ont droit au RSA ne le demandent pas, un chiffre qui monte à près de 70% pour le RSA-activité. "J'ai toujours reconnu que le RSA était une réforme inachevée", rappelait Martin Hirsch dans un entretien au "Monde" en juin 2013. Il demande d'ailleurs "un plan massif contre le non-recours". Dans un rapport remis en février dernier, la Cour des comptes pointait les faiblesses du RSA-activité, trop peu sollicité et à l'impact limité. Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/social/20130715. OBS9541/rsa-activite-pourquoi-ca-n-a-pas-marche.html
[22] Comme par exemple en mai 2011, Laurent Wauquiez qui a dénoncé "les dérives de l'assistanat" qu'il voyait comme "le cancer de la société française".
[23] Source : http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/societe/autres /221189466/revenu-minimum-dexistence-enjeux-causes-consequences
[24] Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/CHOLLET/ 49054
[25] (Extrait wikipédia) Avec la création de la Sécurité sociale en 1945, la France met en place un système social inspiré à la fois des modèles beveridgien et bismarckien. Formulé dans ses grandes lignes en grande partie par le juriste Pierre Laroque, en 1945, et issu du Programme du Conseil national de la Résistance, la Sécurité sociale s’inspire de ces deux grandes conceptions : il conserve la logique d’un système assurantiel, financé par des cotisations des travailleurs, mais vise à la mise en place d’un système généralisé, centralisé et global de sécurité sociale. En 1946, la Constitution de la IVe République, adoptée par référendum, crée dans son préambule une obligation constitutionnelle d'assistance financière de la collectivité envers les personnes exposées aux risques sociaux les plus importants (femmes, enfants, vieux travailleurs).
[26] Loi de rattachement obligatoire du conjoint d’artisan à un statut (2 aout 2005).
[27] DUDH de 1948 ; article 7 : Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination.
[28] http://www.un.org/fr/documents/udhr/

- Livre "L'immatériel" de André Gorz - Editions Galilée 2003
- Interview de Bernard Marris dans Revenu de base
- Livre "Historique du Revenu d'existence" de Yoland Bresson

analyses

Le règne d'Algorithme

Le mercredi 15 avril dernier, l’hémicycle de l’Assemblée nationale était presque vide. Y était pourtant débattu l’un des volets les plus sensibles de la Loi sur le Renseignement, celui concernant la surveillance de l’Internet par des « boîtes noires », les algorithmes. Ceux-ci auront pour tâche de surveiller automatiquement les milliards de données transitant sur le réseau afin de détecter massivement des comportements suspects correspondant à ce que l’on connaît des activités terroristes ou criminelles. Une boîte de Pandore est ainsi en train de s’ouvrir, sous nos yeux.

internet

Réseaux : le numérique support de communautés efficientes ?

La 4ème rencontre de l’Université populaire de la mairie du 2e arrondissement de Paris s’est tenue le 17 mars 2015. Elle a réuni Valérie Peugeot, prospectiviste chez Orange Labs, présidente de Vecam et vice-présidente du Conseil national du numérique ; Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la FING, Cofondateur du réseau international de correspondants sur les usages innovants de l'internet, et du réseau Imagination for people ; et Jean-Pierre Cahier, chercheur au Laboratoire TechCICO (technologies pour la coopération, l’Interaction et les Connaissances dans les collectifs) à l’Université technologique de Troyes. Il s’est agi de traiter l’impact et les opportunités ouvertes par internet, devenu système de « connexion nerveuse » de nos réseaux sociaux.

Les expertises et échanges partagés ont permis de répondre à deux questions essentielles : Peut-on miser sur l’internet pour organiser des communautés locales et de la coopération ? Les outils numériques font-ils la preuve qu’ils aident à  connecter les échelles locales, nationales et internationales, et à soutenir une vitalité démocratique ?

Le rôle du numérique dans les transitions écologiques et énergétiques est capital, souligne en introduction Dorothée Browaeys, animatrice et coordinatrice de l’Université populaire de la Mairie du 2e de Paris. En effet, internet permet des connexions inédites et la formation de communautés d’intérêts. Cependant Internet a de multiples facettes : c’est un levier pour interagir (informer, structurer des mouvements…), pour optimiser (en harmonisant les besoins énergétiques locaux, régionaux ou internationaux, en récupérant une chaleur produite inutile (dans les Data centers) pour chauffer des bâtiments, en gestion de flux…), pour surveiller (Affaire Snowden, suivi de la blogosphère) ou pour soutenir la démocratie participative (Parlements et citoyens, Assemblée virtuelle, expérience Fort Mac Murray pour familiariser les citoyens sur les enjeux des gaz de schistes au Canada…). Internet c’est aussi des court-circuits avec les quatre géants Google, Amazon, Facebook et Apple (GAFA) qui déferlent sur les marchés de la santé (GoogleX), de l’automobile ou de la mobilité pour proposer des services inédits : Googlecar (sans chauffeur), BlaBlaCar, Uber…Face à ces constats, les invités apportent leurs analyses.

Valérie Peugeot  présente l’association qu’elle préside, Vecam, un acteur de l’« internet citoyen » créé il y a vingt ans. Cette association travaille sur les enjeux sociétaux des NTIC, du multimédia… Par ailleurs, elle précise le rôle du Conseil national du numérique dont elle est vice-présidente. Cette instance accompagne le gouvernement pour apporter des conseils sur les politiques liées au numérique. Une grande concertation a été organisée en ligne entre octobre 2014 et février 2015 pour préparer une Loi sur le numérique qui devrait voir le jour à l’automne.

Le premier sujet qu’elle aborde est celui du Big Data (BD) ou mégadonnées en français. Tout d’abord, pourquoi parle-t-on autant des « méga données » aujourd'hui ? Dans le passé, les données étaient localisées au sein des entreprises, des administrations ; aujourd'hui numérisées, elles sortent des « silos » et peuvent être agrégées, croisées et deviennent ainsi une source énorme d'informations. A ces données des collectivités publiques ou privées, s'ajoutent les données collectées sur chacun d'entre nous, via nos activités sur le web, et demain via l'internet des objets, les capteurs dans les villes « intelligentes ». Les pratiques sociales font que nous générons de multiples traces par les usages du web (réseaux sociaux, conversations en ligne, objets connectés comme le téléphone mobile très « bavard », capteurs de domotique, compteurs électriques, voitures). C’est la rencontre entre les usages sociaux et la technologie qui fait cette émergence. On nous parle de « nouvel or noir », car on associe beaucoup de promesses à ces BD, notamment des promesses économiques, mais aussi des imaginaires et des mythes. Les entreprises y voient une opportunité de mieux connaître les profils des clients. Ce qui permet de mieux cibler la publicité et les offres au profit d’une ultra personnalisation, et d'alimenter ainsi un « marketing prédictif ». Les entreprises peuvent aussi revendre les informations issues des données agrégées qui renseignent sur des comportements de consommations, des préférences…

Pythie moderne

Pour le monde de la recherche, l'utilisation de ces BD conduit à de nouvelles manières d’extraire des informations en géographie, en épidémiologie, etc. On assiste à une rupture épistémologique dans la mesure où on peut produire des savoirs de façon inédite, par exemple par analyse statistique sémantique de corpus d’articles. Ces approches viennent compléter des méthodologies plus traditionnelles, notamment en sciences humaines et sociales.

Du point de vue des acteurs publics (Etats et collectivités locales), l’ambition consiste à mobiliser ces BD pour rendre l’action publique plus efficace, pour mieux répondre aux besoins des usagers de services publics. Il s’agit de mobiliser à la fois l’information déjà récoltée dans le cadre des missions habituelles de la puissance publique (ex : statistiques démographiques, nombre de visiteurs d’un musée, quantité d’ordures collectées) mais aussi - pour les collectivités territoriales - d’utiliser des capteurs répartis dans l’espace public pour diversifier les sources d’information. Par exemple, des capteurs placés dans les égouts de New York peuvent permettre de tirer des informations sur d’éventuelles pollutions (huiles rejetées) à tel endroit et de remonter à la source de celles-ci. On parle de plus en plus des « smart cities », qui ne sont pas intelligentes mais plutôt connectées, communicantes, car truffées de capteurs. On peut souligner enfin que le citoyen pour sa part, est le parent pauvre en terme d’usages de ces masses de données. Il en bénéficie indirectement en tant qu’usager des services publics mais pas comme acteur de la ville. Il y a là un gisement dormant d’usages pour une ville plus contributive.

Pourquoi cette inflation de promesses ? Les mégadonnées exercent une véritable fascination par l'effet vertigineux des nombres (le marché des BD en 2017 est estimé à 54 milliards de dollars. 80% des données produites dans le monde l’ont été ces deux dernières années), par la dimension prédictive potentielle qui atteindrait des niveaux jamais atteints par les approches statistiques classiques (type INSEE par ex). Elles apparaissent comme notre Pythie moderne, notre miroir collectif…

Valérie Peugeot évoque ensuite les enjeux sociétaux derrière les discours mirobolants. Pour la recherche, d'aucuns estiment que c'est la fin de la science telle que nous l’avons connue jusqu’à présent (Chris Anderson[1]). Avec les mégadonnées, on en arriverait à se passer des hypothèses, des théories. La vérité sortirait de la donnée. Cette perspective a été largement battue en brèche mais elle hante les imaginaires et participe d’une fascination pour la donnée, qu’on associe à tort à une forme d’objectivité. Ce qui est certain par contre c’est que l’articulation avec les sciences humaines et sociales est capitale pour donner du sens aux BD

Du côté économique, ces masses de données obligent à nous interroger sur Où s’en va l’économie numérique ? Celle-ci s’est construite pour une part essentielle – l’économie du web - autour de l’économie de l’attention (Commercialisation du « notre temps de cerveau disponible » à travers la publicité et le marketing). 98 % des revenus de Google proviennent de la publicité.

Or le gâteau n’est pas extensif, notre attention n’est pas illimitée et nous souffrons de plus en plus d’un excès de sollicitation attentionnelle. Ne risque-t-on pas d'aller vers une nouvelle bulle spéculative autour de la publicité numérique ? Ne risque-t-on pas un glissement de la commercialisation d'un bien ou d’un service vers la commercialisation massive des données coproduites par les utilisateurs et les services numériques ? Par exemple, certains prônent un changement de stratégie en matière d’objets connectés : les proposer à prix cassés et en échange, demander aux utilisateurs de vendre leurs données.

Pour Valérie Peugeot, il nous faut revenir à une économie servicielle. Le marketing personnalisé pour l’instant ne marche que très approximativement, et c’est peut-être tant mieux. La puissance prédictive pour le marketing est-elle vraiment nécessaire ? Mais surtout est-elle conforme aux attentes des usagers ?

Objets connectés et surveillance de masse

Pour conclure, Valérie Peugeot focalise la réflexion sur les usagers des BD. Quand  une donnée est produite par des acteurs publics, elle a vocation à rester disponible et réutilisable par des tiers (ouverte). Quand une entreprise collecte des informations, les choses sont plus compliquées. Il y a d’énormes ambiguïtés sur l’usage des données coproduites par un service et un utilisateur, par exemple à travers les objets connectés (ex Compteur d’électricité, automobiles communicantes). Car, quand elles sont agrégées, elles ne sont plus considérées comme données personnelles et les entreprises ont toute latitude de les revendre, sous réserve d’avoir obtenu un consentement de l’utilisateur en amont (opt in/opt out) qui n’a de consentement que le nom. La question est alors : comment peut-on partager la valeur d’usage de ces données ? Il y a actuellement un projet de recherche action porté par la FING et intitulé  « Mesinfos » qui vise à restituer  les données aux individus pour qu’ils puissent décider des usages et en tirer de la valeur pour leurs propres besoins. 

Enfin, l’enjeu majeur est celui de la surveillance de masse. Nous sommes dans un système où les usages des BD par les entreprises conduisent celles-ci à mettre en place des infrastructures qui rendent possibles la surveillance, à leur corps défendant le plus souvent. En ouvrant la voie à des mésusages possibles par des cybercriminels ou des Etats.

Un règlement européen est en élaboration pour renforcer la protection des données personnelles mais en l’état des négociations, il ne semble pas à la hauteur des enjeux. Ce qui est inquiétant, c’est que toutes ces structures se fondent sur des démocraties officiellement fortes, qui pourtant sont fragiles. Il y a un risque important d'utilisation de ces données, non contrôlées démocratiquement. C’est ce qu’a montré Edward Snowden.

Jean-Pierre Cahier aborde ensuite les outils logiciels de coopération pour le changement.

"Il y a des choses à faire pour permettre à des gens de terrain de se réapproprier les informations pertinentes localement" estime Jean-Pierre Cahier. Ces démarches sont très développées dans les Pays du nord (Danemark…). Ce qu’on peut faire sur le web c’est essayer de voir comment aider à s’exprimer des points de vue. Sont élaborés aujourd'hui des outils permettant de faire travailler ensemble sur un projet commun des gens avec des intérêts et points de vue tout à fait différents. Trois exemples sont présentés avec un support PPT disponible ici.

Le 1er exemple concerne un service d’information géographique où peuvent s’agréger des informations de plusieurs sources. Il s’agit d’une maquette pour un site d’initiatives en écologie industrielle (dans l’Aube) regroupant des entreprises intéressées par une démarche d'économie durable. Un logiciel est en cours de finalisation afin de réaliser une cartographie d’activités diverses sur un même support. Les entreprises pourront mettre sur le site les informations sur elles-mêmes, leurs risques et leur production. Ces infos pourront faire l'objet de la part d'autres locuteurs impliqués dans la démarche de complément d’informations (qui pourront être contradictoires avec celles données par les entreprises). Pourront être agrégées des informations tirées de l’Open data et de services ouverts comme Ppen Street Map. 

Pour le 2ème exemple, on plonge dans un processus de type « second life » porté avec l’Université de Shanghaï. Il s’agit d’un projet de ville intelligente (smart city) en Chine. Des capteurs sont disposés un peu partout, avec l’idée qu’on attrape les choses suffisantes. La limite ici est qu’on est très vite pris par une fascination pour les données objectives, ce que l’on peut mesurer alors que les usages, les habitudes, ne sont pas captées.

Dans ce projet nommé Complexcity, certaines recherches visent à concevoir un jeu sérieux de type SimCity où les joueurs sont amenés à construire leurs maisons en apprenant de proche en proche selon leurs choix. L’objectif est de sensibiliser puis d’impliquer de larges populations dans l'élaboration de scénarios possibles pour réduire les dépenses d'énergie, prévoir la maintenance des bâtiments en faisant appel par exemple à des spécialistes (ex notaires pour savoir à qui appartiennent les propriétés, les sols), en choisissant les bons matériaux, en observant les bonnes règles, etc.

Le 3ème exemple illustre la cartographie participative pour la transition écologique.

Il s'agit de faire en sorte que, pour un projet donné, tous les points de vue s'expriment, y compris les minoritaires. Co-concevoir de nouveaux modèles : gestion de l'eau, durabilité,….

Jean-Michel Cornu expose ses expériences d'intelligence collective

En partant de la métaphore de l'éléphant perçu par des aveugles où chacun, n'en percevant qu'une partie (trompe, queue, etc), ne peut avoir une vision que partielle et potentiellement fausse, Jean-Michel Cornu souligne l'importance et le bénéfice d'une intelligence collective qui dépasse la simple somme des connaissances individuelles.

Il expose trois règles pour progresser en compétences collectives selon trois axes :

La taille. Comment faire travailler ensemble des centaines de personnes ?  Dans un groupe au-delà de 12 personnes, il est difficile de travailler correctement collectivement. Pour un projet d’importance, où il conviendrait de faire participer un grand nombre de personnes, on peut imaginer de les faire travailler par groupes de 12 et de cumuler ensuite les résultats des divers groupes. Cela a été fait pour l'élaboration de la constitution islandaise.

Il est présenté un constat : dans un grand groupe (plus d'une centaine de personnes), les personnes vraiment actives représentent un faible pourcentage (10 à 20% pour les réactifs et seulement quelques pourcents pour les proactifs). Mais si l'on s'adresse à plusieurs grands groupes de ce type, l'activité collectée de toutes les fractions actives de ces groupes va dépasser largement ce que peuvent faire plusieurs groupes de 12 personnes.

Le choix a posteriori. Plutôt que d'optimiser des choix faits en début ou en cours d'avancement du projet, il convient de ne faire le choix qu'en fin de processus pour profiter au maximum de toutes les données informatives accumulées en cours du travail collectif.

La cartographie. Il faut cartographier l'ensemble des itinéraires heuristiques des membres, plutôt que de faire une discussion « unidimensionnelle » qui peut amener à tourner en rond.

Le processus est itératif sur le modèle suivant comportant quatre étapes :

- discussions
- attrapage
- cartographie
- synthèse

Il permet au bout de plusieurs cycles d'aboutir à la solution qui ne ressemblera à aucune de celles imaginées au départ par les divers membres mais une solution collective satisfaisante pour tous. A telle enseigne, qu'on n'a le plus souvent même plus besoin de voter.

Discussion avec le public

Michel Blay (grand témoin du cycle) : il y a t-il dans ces BD des informations vraiment utiles ? N'y aura t-il pas toujours quelqu’un qui les utilisera à mauvais escient ? Ne faudrait-il pas casser tous ces capteurs pour sauvegarder notre liberté ?

VP : De façon générale, dans le monde entier, nous assistons depuis le 11 septembre, à une évolution de plus en plus vers une société de surveillance, de contrôle. Néanmoins il ne faut pas balayer les mégadonnées d’un revers de main au nom de ces risques. La collecte de ces BD présente un véritable intérêt dans de nombreux cas à condition que nous donnions les moyens d’en maîtriser les usages, qu'il y ait notamment une transparence sur la production, l’existence et l'accès à ces données (qui, quoi, usage fait...). Une initiative récente de Regards citoyens utilise les données pour mettre de la transparence dans le monde médical : en  rapportant précisément ce que les laboratoires pharmaceutiques ont versé aux médecins. VP cite un projet de recherche réalisé par Orange au Sénégal et en Côte d’Ivoire. L'opérateur téléphonique a donné accès aux chercheurs du monde entier à ses données de géolocalisation et aux journaux d’appels de ses clients dans ces deux pays, dans le double objectif de faire progresser la « data science » et de mobiliser les données de téléphonie au service du développement des pays en question. Les traces de déplacement des mobiles pourraient permettre par exemple à la ville d’Abidjan d’élaborer un nouveau schéma directeur de ses transports publics plus conforme à la réalité des déplacements de ses habitants. Plusieurs opérateurs réfléchissent aujourd’hui à ouvrir leurs données dans le cadre de la COOP21 car le monde de la recherche en climatologie rêve de disposer d’informations sur les flux (Data for Dev)

Les impacts négatifs de ces BD ne sont pas inéluctables mais il est indispensable que se forge une conscience collective qui mette en questions, construise un cadre permettant l'avancée des connaissances sans que l'on soit piégé. Mais nous utilisons tous des outils à intérêts contradictoires !

Jean-Michel Cornu répond à une question sur la place des experts. Il existe des cas où le croisement des informations données par un collectif a abouti à des résultats meilleurs que ceux des experts consultés. Ce qui ne remet toutefois pas en question l'existence d'experts. Il faut trouver la bonne articulation...

VP. La mondialisation n'est pas nécessairement synonyme de déterritorialisation. Parallèlement à la mondialisation, il y relocalisation avec des formes nouvelles de conceptions, de fabrication... dans un territoire donné. On découvre par exemple des innovations de service comme BlablaCar, Uber, AirBnB qui participent de ce qu’on appelle l’économie collaborative. Toutes ces innovations ne sont pas que positives, elles peuvent fournir un service de grande qualité tout en contribuant à détruire de l’emploi, à fragiliser notre socle social. Il y a aussi le mouvement des villes en transition qui ne s’appuie aucunement sur le numérique mais qui cherchent à coconstruire avec les habitants des villes plus résilientes, plus frugales. On peut également citer le mouvement des communs. Les communs ou biens communs ont pendant plusieurs siècles été un système de gestion de ressources naturelles –terres, pâturages, forets - très courant, mais qui a succombé avec la révolution industrielle et la pensée économique libérale. avec le numérique, on voit apparaitre des communautés qui crée des nouveaux communs de la connaissance – logiciel libre, wikipedia, open street map, science ouverte… -. et ouvre une brèche dans la pensée binaire Etat/marché en proposant des modèles économiques et de gouvernance alternatifs.

JPC.. L'intelligence n'est pas uniquement quantitative mais aussi qualitative. Les BD passent largement à côté de dimensions auxquelles nous devons veiller.

JMC. Dans le cas de conflits autour de deux options, il conviendrait de remonter en amont, à un niveau de crise, où apparaîtrait un ensemble de solutions plutôt que deux seules.

JPC. Il existe aujourd’hui des dispositifs permettant de rendre visibles les points de vue de tous les acteurs d'un même projet et de faciliter la conception collective en limitant les risques de conflits binaires.

[1] http://archive.wired.com/science/discoveries/magazine/16-07/pb_theory

Voir l'interview de Valérie Peugeot

Voir l'interview de Jean-Michel Cornu

sciences

A quelle distance sommes-nous des Lumières ?

"Il est temps de prendre le temps de réfléchir à la science..." ainsi démarrait la conférence de la 3ème année de Leçon de clôture du Forum France Culture qui s'est déroulée en février 2015 au grand amphithéâtre de La Sorbonne à Paris. Cette conférence « L’année vue par les sciences », donnée par Etienne Klein, célèbre à sa façon l’année 2015, désignée comme l’année internationale de la Lumière par l'UNESCO. L’occasion de réfléchir à ce qu’est la Lumière, de revisiter les grandes révolutions de la physique, la théorie de la relativité et la physique quantique, qui ont radicalement changé la façon de décrire la Lumière, de la comprendre et aussi de ne pas la comprendre. 

Pourquoi les progrès technologiques n'apportent-ils pas le bonheur universel ?  Pourquoi se pose-t-on plus de questions aujourd'hui qu'hier ? Pourquoi, après tant de progrès et d'innovations nous ne sommes pas en pleine lumière en 2015 ? Etienne Klein essaye d'apporter une réflexion autour de ces questionnements : A quelle distance sommes-nous des Lumières ?

Conférence organisée à La Sorbonne par ©France Culture et présentée par Hervé Poirier, directeur de la rédaction du magazine "Science et vie".

Etienne Klein est titulaire d’un diplôme d’ingénieur de l’Ecole Centrale de Paris, d’un DEA de physique théorique et d’un doctorat en philosophie des sciences. Il a participé à divers grands projets, en particulier à l’étude d’un accélérateur à cavités supraconductrices, à la conception du futur grand collisionneur européen du CERN, le LHC, et à la mise au point d’un procédé de séparation isotopique par laser. Il dirige actuellement le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA (LARSIM).

Il est professeur de physique et de philosophie des sciences à l’Ecole Centrale de Paris.
Etienne Klein est également membre du conseil d’Analyse de la Société présidé par Luc Ferry, du Conseil Scientifique de la Cité des Sciences et de celui de l’Office Parlementaire pour l’Evaluation des Choix Scientifiques et Techniques. 

Prochaine conférence le mercredi 9 avril à 17h à la Faculté des sciences Semlalia de Marrakech sur le thème " D'où vient que le temps passe ?"

Ouvrages d'Etienne Klein :
- L’unité de la physique, PUF, 2000
- Les Tactiques de Chronos, Flammarion, 2003.
- Petit Voyage dans le monde des quanta, Flammarion, 2004.
- Il était sept fois la révolution, Albert Einstein et les autres, Flammarion, 2005.
- Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, Flammarion, 2007.
- Galilée et les Indiens, allons-nous liquider la science ?, coll. Le Café Voltaire, Flammarion, 2008.
Discours sur l'origine de l'univers,  Flammarion, 2010
Le small bang des nanotechnologies Odile Jacob, 2011

(Source : France culture février 2015)

analyse

C’est l’obscurantisme qui conduit au fanatisme et non la religion

Nous sommes confrontés, en ce début de XXIème siècle, au terrorisme. Caractérisé par des assassinats « d’innocents », c’est-­à-­dire de personnes qui ne sont en rien impliquées dans les conflits et les oppositions que prétendent combattre les auteurs des attentats. L’émotion en est d’autant plus grande au sein du public, qu’il peut plus facilement s’identifier aux victimes. Ce qui entraîne une « diabolisation » des auteurs et exacerbe, au sein des musulmans et des minorités concernées, les sentiments de rejet, voire d’exclusion. Sentiment qui alimente le recrutement de nouveaux « terroristes » ou « combattants djihadistes », selon la perspective que l’on choisitA de nombreux égards, l’état de notre société est surprenant. Surtout si on le compare avec les états antérieurs et les civilisations qui ont précédé.

Dans le domaine matériel, sur le plan des techniques, aucune civilisation n’a jamais connu un tel développement, une telle maîtrise de la matière, de la mécanique, de l’électronique, une telle débauche d’énergie.
Dans le domaine spirituel, les ambitions et discours des politiques, véhiculés par leurs hagiographes dans la presse et les médias, semblent par comparaison, d’une indigence abyssale. Si l’on considère leur degré de conscience et de conscience politique avec celui des moralistes du XVIIème siècle, il paraît évident que leur compréhension de l’âme et des comportements humains n’effleure pas une seule des Maximes de La Rochefoucuald ou des Caractères de La Bruyère. Sans parler de Montaigne, de Montesquieu ou de Tocqueville.

Se poser la question de savoir pourquoi nous sommes dotés « d’élites » inconscientes et incultes, suppose de se demander d’abord : comment ?

Et le comment dépend de l’éducation. Dont l’institution qui porte, improprement, le nom d’Education Nationale, n’est pas seule responsable. Les valeurs qui fondent, ou sont censées fonder, la démocratie et la république : liberté, égalité, fraternité, n’ont plus cours au sein de nos sociétés. Les termes existent encore, mais ils ont été vidés de leur sens, dans la confusion de pensées et de discours, qui règnent dans l’ensemble de la société. Chaque terme suppose une définition et celles-­ci ne sont pas enseignées, ni connues, même parmi les « dirigeants », qui en devraient être les défenseurs. Cette « définition » suppose, comme le sens du terme l’indique, d’en fixer les limites. Pour ce qui concerne la liberté, ces limites s’expriment par des formules connues : « La liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres », d’une part. Le corollaire de la liberté étant : La responsabilité, définie par l’article 1382 du Code Civil : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » Il doit être clair pour chacun que la logorrhée législative, a suffisamment dissimulé ces principes, pour qu’ils soient devenus indiscernables, au sein des règles qui gouvernent notre société. Que la restauration de la prééminence de ces principes est indispensable, à rendre à chacun une vision claire de ses droits et obligations.

Qu’en ce qui concerne l’égalité et la fraternité, qui sont indissolublement liées, elles sont parfaitement antinomiques et incompatibles avec la compétition et la concurrence, qui sont inculquées dès l’école et constituent la base de fonctionnement de nos sociétés. Le fait que la réussite et la fortune en soient devenues admirables et la misère et le dénuement méprisables, n’en sont que les conséquences les plus visibles. Sans que ceux qui dénoncent ces effets, semblent en identifier les causes.

Et leurs bases sont dans l’éducation. Le système scolaire ne délivre plus qu’un enseignement destiné à former des « employés », des « salariés », instruments au service d’entreprises dont la seule finalité est le profit. La « croissance » qui consiste à grossir au-­‐delà de l’obésité. Le « développement » qui détruit tout sur son passage, jusqu’à produire des montagnes de déchets et polluer la planète de façon sans doute irréversible. Ne fournissant, en fait d’éducation, qu’une instruction faite de connaissances disparates, dans des domaines « économiquement » utiles. Des « têtes bien pleines », alors qu’il faudrait « des têtes bien faites ». Sans compter tous ceux qui sont abandonnés sur le chemin de la réussite scolaire.

Sans doute le « moyen-­âge » ne méritait-­‐il pas le nom que lui a donné « la renaissance ». Notre époque matérialiste, consumériste, mercantile, monétariste, le mérite plus. Elle est obscurantiste. Elle noie la spiritualité dans la confusion et méprise tout ce qui n’a pas de valeur monétaire. Malraux aurait dit « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », ou « Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas. » Je pense plutôt que le XXIème siècle sera spirituel ou cataclysmique.

Je ne suis pas le premier à proposer d’abandonner « le veau d’or », de renoncer au « monétarisme », le sujet fut déjà d’actualité il y a plusieurs milliers d’années. Nous préparons nous même notre propre déluge, non plus d’eau, mais d’ordures. Je ne le suis sans doute pas non plus à indiquer la voie. Elle n’est pas religieuse ou mystique. La sortie de l’obscurantisme par la religion ne peut se faire que par la voie dans laquelle elle s’est engagée : la violence, le terrorisme, la guerre. Inéluctablement la tentative d’hégémonie d’une religion entrainera l’opposition des autres croyants, ce qui ne peut déboucher que sur des « guerres de religions », dont les seules conséquences certaines sont des malheurs, des destructions et des massacres.

La spiritualité vers laquelle il faut se tourner est donc philosophique. Non pas que je pense qu’il faille instaurer « un gouvernement de philosophes », mais qu’il faut que la conscience morale, civique et politique, soit la base de l’éducation. Pour aller plutôt vers une « société philosophique », au sens premier d’amour de la sagesse. Que le combat le plus efficace contre l’obscurantisme ne consiste pas à enseigner à la jeunesse, les mathématiques, la physique et l’électronique, mais à lui apprendre à penser. Que pour cela les maîtres que je citais au début de cet article, des Rabelais ou des Boileau, sont de biens meilleurs exemples que ceux dont la pensée prévaut actuellement.

Que contrairement à ce que nos dirigeants croient ou veulent nous faire croire, ce n’est pas par la contrainte et la surveillance qu’ils assureront la sûreté ou la sécurité. La Rochefoucauld disait : « Notre défiance justifie la tromperie d’autrui. » et « La promptitude à croire le mal sans l’avoir assez examiné est un effet de l’orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables ; et on ne veut pas se donner la peine d’examiner les crimes. » Ces sont des leçons que nos dirigeants n’ont semble-‐t-­il pas comprises ou pas retenues.

Marc Albert CHAIGNEAU, Auteur de "De la révolution à l’'inversion", publié aux éditions Edilivre.

savoirs et éducation

Penser l'école, penser à l'école

En ces temps de turbulences et de peurs, injonction est faite de repenser la société, de repenser la citoyenneté, de repenser la religion, de repenser l’économie, de repenser l’homme. C’est un drôle de verbe, si on réfléchit bien, le verbe Penser. Il est souvent employé, et pourtant, où sont les espaces pour penser dans notre société ? Dans les médias ? Dans les assemblées et autres congrès ? A l’école ?
Allons-y à l’école. Pour moi qui suis instituteur, je n’ai aucun souvenir de l’emploi de ce mot en classe, en salle des maîtres, et même dans la bouche d’un ministre de l’éducation nationale.

Essayez de vous remémorer votre propre scolarité. Est-ce que ces phrases vous reviennent dites par un instituteur ? : « Tu as bien pensé ! » ; « Tu as bien travaillé/appris » ; « Tu t’es bien concentré »,

Penser, non… Comme si ce mot, cette idée, n’avait pas sa place à l’école, je dirai même, ne pouvait avoir sa place. Une place pourtant nécessaire pour qu’enfin l’école puisse donner accès à la complexité des choses et évite, autant que possible, de former une jeunesse n’ayant pour seule perspective que la servitude volontaire, ou alors pour certains le fanatisme.

Pourquoi ? Ce concept serait-il dangereux pour l’enseignant ? Est-ce que quelque chose lui échapperait si la classe et ses composants, les enfants, se mettaient à penser ? Penser serait-il incompatible avec l’objectif d’apprendre ? Doit-on même considérer que si on favorisait la pensée dans la classe, cela prendrait trop de temps pour faire émerger les savoirs, ça entrerait en contradiction avec les valeurs de la société, fondées sur la vitesse, voire l’urgence.

Et s’il y avait de plus, dans l’acte de penser, une boîte noire qui échappe à l’emprise de l’enseignant et qui lui pose vraiment problème, boîte faite de l’intériorité de l’enfant, ses émotions, ses désirs, ses préoccupations. Or, rien de plus angoissant pour le MAITRE de ne pas être maître de tout un pan de l’élève face à lui.

Alors, que fait-il bien souvent ?

1) Soit il évacue cette intériorité et l’enfant ne reste qu’un élève à faire avancer compétence par compétence, un élève découpé en morceaux de savoir-faire, et qui le plus souvent devient objet d’évaluation. Il ne pense pas, il travaille. Et s’il pense un peu, cette pensée doit pouvoir être mise dans une catégorie évaluable et ne pas prendre trop de temps sur les acquisitions.

2) Soit il reconnait cet espace de pensée et d’intériorité mais cherche à percer cette boite noire de façon intrusive et non respectueuse de l’enfant avec des idées toutes faites comme « Cet enfant ? T’as vu la famille qu’il a ! » ou « Le père est absent, c’est pour ça que… » De la psychologie de bazar. L’enseignant cherche à contrôler ce qui sort de l’enfant.

Pourtant, il faut réhabiliter la pensée à l’école, car c’est laisser un espace non contrôlable, un espace dans lequel chacun peut se glisser à sa manière.

Où l’indicible peut exister.

Cet espace de pensée, dans la mesure où il est cadré pour assurer la sécurité de chacun avec des règles explicites, est précieux dans une classe. Il permet de donner place à l’intériorité singulière de chacun, incluant blessures et blocages, pour qu’elle se transforme en réalisation et en création.

Il faut donc prévoir dans un emploi de temps des moments pour cela. Je l’ai fait, je le fais, je le défends. Et je ne suis pas tout seul.

Nous sommes de nombreux enseignants à à défendre un espace-classe où penser serait central et multiple :

- Penser l’apprentissage
Jacques Lévine, psychologue, psychanalyste, un de mes maîtres à penser justement, avait une formule qui est devenue mienne : « Il ne devrait y avoir qu’une seule discipline à l’école : conquérir les secrets de la vie ». Les enfants doivent dès le plus jeune âge penser ce qu’ils auront à apprendre, savoir pourquoi on leur demande d’apprendre à lire, à écrire, à compter, à mesurer, à dessiner, à chanter. Et le savoir passe d’abord par leur propre exploration tâtonnante, sans l’explication de l’adulte.

- Penser les empêchements à apprendre
Ces empêchements sont partout en classe, et pas seulement chez les élèves qui sont notoirement en difficulté. Serge Boimare, psychopédagogue, ancien directeur du Centre Médico-Psychopédagogique Claude Bernard (Paris V), en parle formidablement bien dans un de ces ouvrages, « Ces enfants empêchés de penser ».

Ils sont cachés en chacun de nous – j’ai été moi-même de ces élèves empêchés, même si ça ne s’est pas vu dans mes résultats – et souvent ils sont inavouables.

Ces empêchements peuvent venir de partout, de l’enseignant, de la personne qu’est l’élève, de son entourage familial ou amical, des savoirs eux-mêmes.

Avec toute une équipe d’enseignants et de clowns (!), nous nous sommes confrontés à ces empêchements d’une façon singulière et pratique et avons fait partager notre travail sur ce site : http://www.empechementsaapprendre.com

- Penser la classe
On ne passe pas six heures par jour dans une classe sans qu’il soit nécessaire de la faire sienne. Sinon, l’espace devient mortifère. Et pourtant, combien d’enseignants font de leur classe un espace de démocratie ?
La pédagogie Freinet, qui est là aussi d’une grande importance dans mes valeurs, l’a compris en instituant tous ces espaces de conseil, dans lesquels les élèves deviennent co-auteurs du fonctionnement de leur classe, faisant de celle-ci un espace de participation et de co-décision.

- Penser le monde et la condition humaine
Sous forme de moments de réflexion collective, inspirés là encore par Jacques Lévine, dans lesquels l’enseignant n’est que celui qui permet, il s'agit là d'établir un moment d'exploration entre pairs qui permette à chacun d'avancer dans la découverte de soi, de l'autre, et du monde dans lequel on vit.

L'objectif est donc triple :

- offrir un espace de réflexion personnelle à chaque enfant (qu'il intervienne oralement ou non dans l'atelier), où il peut aborder des grands thèmes auxquels, en général, on ne lui donne pas accès, soit parce qu’il est considéré comme trop petit, soit parce qu’on trouve qu’il y a d'autres priorités, soit parce qu’on n'a pas le temps, soit parce que c’est considéré comme difficile à mener...

- modifier le regard que chacun porte sur l'autre. Il n'y a pas là de « bon élève » étiqueté mais d'enfants qui cherchent ensemble un cheminement à l'intérieur d'une question, qui n'a pas de réponse juste.

- ouvrir un espace transitionnel entre soi et le monde. Le « pourquoi on vit » devient accessible. Cette façon de nous mettre en relation avec le monde peut aider des enfants à se réconcilier avec leur environnement.

Penser l’école, penser à l’école

Combat vital. Combat politique. Combat humain. Combat innovant.

Daniel Gostain, enseignant-clown
http://pedagost.over-blog.com

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