UP' Magazine L'innovation pour défi

Ecologie et Spiritualité

Muni de la Bible, des Evangiles et du corpus doctrinal de l’Eglise orientale, Michel Maxime Egger propose une plongée dans l’écospiritualité, une approche renouvelée de l’écologie ancrée sur de fortes bases théologiques chrétiennes. Rien à voir donc avec un vernis spirituel new age. Il s’agit d’une véritable philosophie, d’une nouvelle manière d’être de l’Homme face à la Nature, qui se traduit dans l’émergence d’un seul et unique mot, « écospiritualité », car « l’Homme et la Nature sont indissociables ».
Au final, il doit en émerger un « homo alternativus qui sommeille en chacun –antidote à l’homo economicus – pour donner naissance à une nouvelle forme d’engagement : le méditant militant. » Il ne s’agit donc pas seulement de penser mais aussi d’agir. « Il s’agit de mettre en boucles écologies intérieure et extérieure. » 

Le chemin est ardu, il nécessite de recourir à de nombreux outils – spirituels, philosophiques, psychologiques – et donc la démonstration de Egger, passant allégrement de la théologie des logoi de Maxime le Confesseur à celle des énergies divines de Grégoire Palamas en passant par Martin Buber ou l'écopsychologie est parfois ardue.
Mais, finalement « l’écospiritualité se résume à l’Amour » car « on ne peut sauver ce que l’on n’aime pas. » D’où le titre du dernier ouvrage de Egger, La Terre comme soi-même, en référence au second commandement de l’Evangile - « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Cet homo alternativus suppose trois changements majeurs : changer notre regard sur la création, changer notre regard sur l’être humain et procéder à une transformation intérieure autrement dit « travailler sur ses peurs, celle du manque et de la mort », « accepter notre finitude, passer d’une conscience de pénurie à une conscience d’abondance ».

Avant tout, il faut « sortir de la vision réductionniste et utilitaire de la nature pour lui redonner sa dimension sacrée. » Ici, d’un côté, le sociologue se réjouit de ce que le mot « sacré » ait retrouvé une place dans le débat public comme l’illustre un colloque qui s’est déroulé à la Sorbonne en 2012 intitulé « Y a-t-il du sacré dans la nature ? ».
De l’autre, il prend garde à ne pas tomber dans le piège du paganisme, jamais loin lorsqu’il est question de « resacraliser » la nature. « J’essaye d’ouvrir une troisième voie entre une vision matérialiste et une vision panthéiste de la nature, celle que j’appelle le panenthéisme, autrement dit la doctrine du Tout en Dieu. Dieu est dans l’univers et l’univers est en Dieu. »
A la lisière du spirituel et de la psychologie, le philosophe juif, Martin Buber, distinguait deux types de relations : celle du Je-Cela où la relation à l’autre est unilatérale, purement instrumentale et celle du Je-Tu où l’Autre est un sujet impliquant la réciprocité. Or, « Buber considérait qu’il existe des relations Je-Tu entre l’Homme et les autres créatures non-humaines » ; c’est donc cette relation qu’il nous est donnée d’établir ou de rétablir.

Quant au changement de regard sur l’être humain, Egger explore aussi une nouvelle approche. « Il existe deux pôles : un pôle anthropocentriste où l’être humain est au centre de tout, il est gestionnaire de la Nature. Et à l’opposé, il existe un pôle bio ou cosmocentriste où l’être humain n’est qu’une créature parmi d’autres, ni plus ni moins importante qu’un brin d’herbe ou qu’un insecte. Là encore, j’essaye de tracer une troisième voie que j’appelle cosmothéantropique.
L’idée est qu’il existe une unité structurelle entre Dieu, le cosmos et l’être humain. Nous sommes les enfants de la Terre Mère. Nous sommes dans une relation d’interdépendance. Tout ce que nous faisons à la Nature, c’est à nous-mêmes que nous le faisons. » A cet égard, le courant de l’éco-psychologie, peu connu encore en dehors du monde anglo-saxon, montre « l’interrelation entre les maladies de l’Homme et celles de la Terre. On ne peut penser le Moi sans intégrer la Nature. »

Si les sources théologiques faisant l’apologie de la Mère Nature ne manquent pas, le sociologue reconnaît volontiers que la bible n’est pas sans ambiguïté à l’égard de la Création. Ainsi, d’un côté la Genèse appelle à "garder et cultiver le Jardin" (2-15) mais le texte exhorte aussi l’Homme à dominer la nature lorsqu’il mentionne «Remplissez la terre et soumettez-la » (1-28), comme l’a rappelé l’un des auditeurs de cette soirée aux Bernardins.
Egger souligne qu’il existe une conception chrétienne anthropocentriste, dénoncée comme la principale cause de la crise écologique par le célèbre médiéviste américain Lynn White dès 1966. « Les Eglises ont ignoré cette critique mais je pense qu’elle doit être prise au sérieux. Il y a un travail auto-critique à faire.
Cependant, il faut distinguer les textes, leur interprétation et leur utilisation par l’Eglise. Ainsi, ce passage de la Genèse où l’Homme est appelé à dominer la Nature est à resituer dans le contexte où il est écrit. C’est un texte qui date, sans doute, du 6ème siècle avant Jésus-Christ, ce qui correspond à l’exil des juifs à Babylone. La parole divine de ce verset est donc donnée à un peuple désespéré. 

Interpellé sur l’absence de philosophie politique dans son exposé, Egger fait une réserve importante : l’articulation entre le politique et le spirituel peut bien sûr exister – et lui-même la fait tous les jours dans le cadre de son travail de lobbying à Alliance Sud, une ONG suisse -, mais il prend aussitôt soin de préciser que « la spiritualité ne se décrète paspolitiquement, sinon on aboutit à un système totalitaire. On peut faire une loi verte mais on ne peut pas faire une loi sur la métanoia personnelle. Et heureusement. » Autrement dit, chacun doit trouver sa propre voie vers l’écospiritualité à son rythme, avec ses outils propres. Un chemin, long et complexe, à n’en pas douter.

Michel Maxime Egger - Observatoire de la modernité, Collège des Bernardins - Séminaire 2013 - 2014 « Quelles ressources face à la crise ? » - Séance du 14 Mai 2014
Synthèse : Catherine Dupeyron

- Écologie et spiritualité : un entretien avec le philosophe Pierre Rabhi  29 juillet 2013 :

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- Ivan Illich (1) – « Table ronde » avec J-P Dupuy, P. Viveret, Th. Paquot et S. Latouche :

Edgar Morin : « Pour une politique de civilisation » – Conférence à l’Université Intégrale Mars 2014 :

{youtube}Zzodw9sOkhU{/youtube}

 

 

 

La fabrique d'une nouvelle vision du monde

...ou l'éloquence des oiseaux.

Transition, changement, complexité... dans cette période troublée que nous traversons, notre soif de sens, de cohérence, de rassurance nous ramène aux fondements du mythe.

Autour de nous, le monde se transforme de plus en plus visible. Face à cette grande Transition et à l'accroissement de la complexité ambiante, nos inerties, nos zones aveugles et notre peur du changement nous handicapent, freinant notre évolution.

Au dernier congrès de la World Future Society américaine - qui regroupe l'essentiel de la communauté anglo-saxonne de la prospective - une session dédiée au storytelling consacrait l'importance de celui-ci. En 1998, à l'autre bout du monde, le prospectiviste indo-pacifique, Sohail Inayatullah, expliquait déjà le rôle essentiel des narratives dans la construction de la pensée du futur (1). Mais de quoi parle-t-on au juste ?

Storyletting et narratives

Considérons tout d'abord le storytelling comme l'art de raconter des histoires. Des histoires cohérentes, construites, vraisemblables. Un art que l'on sait difficile à maîtriser si on a lu un roman à suspense dont l'intrigue est évidente dès les premières pages ! Le storytelling renvoie donc autant à l'imagination créatrice qu'à la compétence technique pour l'exprimer. Or, ces deux qualités semblent commencer à faire défaut dans un monde occidental où l'accélération du temps vécu précipite la perte des savoirs techniques - notamment la maîtrise du langage soutenu - et où le système éducatif valorise la reproduction des savoirs plutôt que leur création.

Le concept de narratives est un peu plus compliqué. Il ne s'agit pas seulement d'histoires construites, mais porteuses de sens. La narration est en effet l'un des quatre modèles réthoriques identifiés par les Grecs antiques : son objectif est de mettre en évidence un ordre logique et des conséquences claires. Mais plus encore : le narrative - oral ou écrit, peint ou mimé, fictionnel ou réaliste - exprime une vision du monde, une worldview. C'est-à-dire la manière dont nous nous représentons, individuellement et collectivement, l'ordonnancement et la logique des choses.

De l'importance des mythes et des oiseaux...

Le narrative est donc le message éducatif ou moral qui sous-tend un récit. Mythes, contes, paraboles, cosmogonies ont en commun d'être d'abord des narratives. Ce n'est pas la vraisemblance qui les caractérise mais leur capacité à dépasser des contradictions apparentes (thèse, antithèse, synthèse) en faisant apparaître un sens, une structure (Claude Levi-Strauss), intemporels.
Ils contribuent ainsi à fonder un paradigme explicatif du monde et des événements qui s'y déroulent.

Lorsqu'un ordre ancien s'effondre, crispé sur sa préservation à tout prix, un double langage émerge alors, porteur des idées nouvelles, proscrites, sous une forme cachée. La "langue des oiseaux" en fait partie (2). Mais la référence renvoie aussi aux récents travaux de ABE & WATANABE (3) : nous avons considéré pendant des siècles les trilles des oiseaux comme la simple expression musicale d'une espèce dépourvue d'intelligence (une "cervelle d'oiseau"). Pourtant nous sommes aujourd'hui capables de renverser notre point de vue pour comprendre qu'elles peuvent correspondre à un langage complexe. Le mythe originel des oiseaux, messagers des dieux et reflets de l'avenir, peut à nouveau surgir : nous sommes prêts à l'entendre, prêts à comprendre que nous pouvons renaître de nos cendres tel le phénix, que nous devons nous forger des ailes mentales pour plus de fluidité et d'adaptation, ou que nous devons maintenant prendre de la hauteur (macroscaling), privilégier la synthèse sur l'analyse, pour voir enfin la "Big Picture" et agir en conséquence.

... pour changer de paradigme

Car les narratives ont aussi pour but de nous préparer au changement. C'est ainsi que nous substituons peu à peu aux certitudes mathématiques des statistiques et de la prévision des récits porteurs de sens (narratives) qu'il nous faut apprendre à fabriquer (storytelling). Les managers en ont besoin pour résoudre les dilemmes qui surgissent lorsqu'ils affrontent la mondialisation et la gestion des différences. Les DRH en ont besoin pour gérer un corps social qui aspire au bonheur, à des valeurs immatérielles, à un renouveau du sens et un réenchantement de l'avenir. Les marketeurs en ont besoin pour valoriser les marques et leur influence grandissante dans l'économie conceptuelle. Les citoyens en ont besoin pour se retrouver ensemble autour d'une culture commune, plus riche que l'individualisme ambiant. Nos enfants en ont besoin pour comprendre ce nouveau monde qu'il leur faut se préparer à habiter et que nous ne savons pas encore leur expliquer.

(1) Inaatullah Sohail, "Causal layered analysis  poststructuralism as method", Futures, vol. 30, n°8, Oct 1998, pp 815-29
(2) Burger Baudouin, La langue des oiseaux, Saint-Zénon (Canada) : Louise Courteau éditrice, 2010
(3) Abe Kentaro, Watanabe Daj, "Songbirds possess the spontaneous ability to discriminate syntactic rules", Nature Neuroscience, 14, 2011, pp 1067-1074.

Fabienne Goux-Baudiment, Directeur de ProGective, Paris ; Professeur associé à l'université d'Angers (ISTIA) ; Présidente de la Société Française de Prospective.

Avec nos vifs remerciements à la revue RH&M n°54, dans laquelle cet article est paru  (Juillet 2014)

Guerre ou Paix, éternel débat, impossible évolution ?

Recrudescence des violences, des guerres et des conflits, phénomène récurrent ou signe du temps ? Au-delà des batailles de territoires et des enjeux économiques et politiques, les guerres réelles et potentielles viennent-elles raviver notre résilience ?

Le feu aux poudres

La guerre fait à nouveau rage en Israël, un avion de ligne écrasé qui menace la paix et agite les diplomaties du monde entier, et d’autres pays toujours à feu et à sang comme la Syrie, l’Ukraine...[1]
Cette recrudescence de violence et cette crispation des Etats pose question. Pourquoi maintenant ? Pourquoi à nouveau la violence et la guerre ?
On pourrait même se demander si cela n’a jamais vraiment cessé, mais comme lors de la guerre du Kosovo, dès lors que le bruit des canons se rapproche, du moins avec la Russie et l’Ukraine, alors, à nouveau potentiellement menacés, nous réagissons.

Nous ne reviendrons pas sur les intérêts évidents des lobbies des entreprises multinationales qui participent directement aux guerres : armement, BTP, banques… Ils n’envisagent leur survie que sur le modèle de la croissance et le paradigme de la guerre. Il y a des milliards à gagner à faire une guerre et à reconstruire le pays par la suite, les pertes humaines sont alors considérées comme des dommages collatéraux.

 

 

A quoi nous sert la proximité de la guerre ?

Si nous prenions un autre angle d’analyse que pourrions-nous comprendre ?
Avec les Trente Glorieuses [2] l’opulence ayant entrainé l’individualisme et le confort, repu dans des pays en paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous avons fermé les yeux sur nombre de dysfonctionnements, par ignorance ou par paresse (cultures intensives dévastatrices, nous continuons à vendre des armes pour alimenter les conflits armés dans le monde, nous consommons sans nous soucier des conséquences nous avons laissé le marché prendre la main sur la politique, etc., etc.).

Depuis, les Trente piteuses[3], les crises à répétition, la perte progressive de nos acquis et la décroissance de la classe moyenne ont commencé à modifier les comportements. Des évènements comme la chute des tours du World Trade Center ont sonné le glas d’une époque faste, ramené le questionnement et le doute dans les foyers et entraîné toutes sortes de prises de conscience. Celle des enjeux climatiques et de notre modèle économique (notamment à la suite des crises bancaires de 2007-2008), et ont entraîné le regain de la coopération, le respect et la considération de la nature dont les biologistes se mettent à apprendre les secrets de durabilité.
Certes engagements et actions sont notables et de nombreuses initiatives sont relayées par des médias engagés dans les nouvelles positives des acteurs (Positive Press, Sparknews, Reporters d’Espoir, …) qui participent à changer le monde, mais pour la grande majorité l’inertie perdure. Les coupes du monde contribuent, par leur déploiement médiatique, à masquer pendant plusieurs semaines ou mois les craquèlements dangereux de notre société et de notre économie.
La foule divertie évite de défiler dans les rues.

Les implications virtuelles

Une poignée de citoyens un peu plus conscients s’enhardissent à se mobiliser pour de nobles causes, mais pour une grande majorité, derrière leur écran, confortablement installée dans leur salon ou leur bureau. Les réseaux sociaux (FaceBook principalement, ScoopIt et partiellement LinkedIn), s’ils permettent de partager des informations parfois cruciales ou essentielles, ne déclenchent que rarement des actions ou des engagements concrets. La mobilisation des citoyens est alors virtuelle au travers d’Aavaz et autres sites dédiés aux pétitions, mais lorsqu’il est question de s’engager et d’agir, les foules s’étiolent et les « bonnes consciences » déplacent leurs centres d’intérêt.

Nous postulons que face à ces mobilisations virtuelles et ces inerties individualistes, les guerres ou leurs menaces viennent nous saisir aux tripes pour mobiliser à nouveau la résilience nécessaire pour concrétiser ce changement de paradigme que des millions de personnes appellent de leurs vœux. Il semble que l’Histoire oscille ainsi de périodes fastes ou pour le moins à peu près tranquilles, voire les années folles, vers des moments de chaos toujours plus dévastateurs dont nous observons, après coup que cela s’est toujours traduit par une montée du niveau de conscience individuel et collectif.

Aujourd’hui nous glosons sur les changements nécessaires et nous votons, ou laissons voter, Front national aux présidentielles en 2002 et aux européennes en 2014.
Démunis à parvenir à changer le système, par manque de mobilisation concertée et d’engagement concret dans des changements effectifs, nous nous replions vers des conservatismes et fanatismes de tout bord, ou nous les laissons opérer, ce qui est parfois encore plus grave que de s’être fourvoyés. Ces complicités tacites ont donné la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale, les dénonciations et toutes sortes de comportements odieux répondant aux peurs existentielles.

Chaque période de crise voit sa cohorte de replis et conservatismes de toutes sortes. Aux peurs répond la violence tournée à l’extérieur de soi vers les bouc émissaires quel qu’ils soient, historiques comme pour les Juifs, ou vers tout étranger par principe représentant anthropologiquement des menaces archaïques ravivées. Ceux qui sont « différents » catalysent l’opprobre et la virulence des frustrations et des angoisses.

Les superstitions reprennent telles les théories du complot ou les angoisses apocalyptiques comme le buzz de la fin du monde en 2012 et avec elles les fantômes du passé resurgissent avec leur rhétorique « anti ». Les oppositions retrouvent de la vigueur et les camps adverses sont prêts à s’affronter.

Face aux pressions ingérables ... « une bonne guerre »

Les pressions sur notre modèle de croissance sont légion, dérèglement climatique, diminution des ressources, augmentation continue de la démographie, raréfaction de l’eau, augmentation des inégalités avec un accroissement de la pauvreté et des fortunes toujours plus riches, les tensions économiques, climatiques ou sociétales pèsent sur le plus grand nombre. Les Etats ayant abandonné leur pouvoir au marché et aux banques privées, il n’y a plus de vision politique proposant une alternative raisonnée et durable. Alors pour un certain nombre l’adage « une bonne guerre » semble la seule issue pour sortie de la « crise ».

L’alternative de la paix, le choix de la résilience

Face aux menaces croissantes de violence, pourtant le nombre est toujours plus important de citoyens engagés et actifs pour aider à réaliser la mutation en cours.
Ce qui manque cruellement pour parvenir à sauter le pas c’est une vision réellement politique de nos gouvernants qui permettraient de mobiliser les citoyens vers une direction qui fasse sens et réponde à la fois aux enjeux sociétaux et respecte tous les règnes du vivant et les êtres humains.

Ainsi, comment expliquer qu’à l’occasion de la remise du prix Nobel de la Paix discerné à l’Union Européenne pour souligner ses actions pour maintenir la paix depuis plus de 75 ans, rien n’ait été fait pour valoriser ce bien si précieux.

Evoquer la paix semble dépassé, « cela ne se vend pas » car elle est banalisée et méprisée, alors même qu’elle est si essentielle. Quel sens cela a-t-il de signer des pétitions pour la paix en Syrie ou en Israël et ne pas agir concrètement pour développer cette paix dans notre propre pays entre les communautés en conflit et a fortiori pour aider les autres pays ?

A nouveau, le déficit d’exhortation à agir, qui pourrait être l’engagement d’un gouvernement, accroit les passages à l’acte (violences et exactions).
Alors, il est probable que nos aveuglements, égoïsmes et passivités aient des effets systémiques et que des moments plus douloureux encore que ceux récemment vécus viennent réveiller notre résilience.
Car rappelons-nous la résilience n’est pas uniquement se relever d’un traumatisme, elle signifie aussi faire table rase du passé et partir sur de toutes nouvelles bases et souvent, au moins individuellement, c’est l’occasion de réaliser ses rêves. Alors peut-être cela viendra-t-il collectivement nous donner la force de concrétiser ce projet de société auquel nous sommes si nombreux à aspirer sans pour autant nous mobiliser pour agir ?

Poursuivons malgré tout la mobilisation des consciences et l’invitation à l’engagement

Au milieu des bruits assourdissants du chaos un collège restreint de citoyens se met en mouvement pour reprendre les rênes de la démocratie, la faire évoluer afin qu’elle retrouve son rôle de pouvoir politique au service du peuple, mais la grande majorité est encore trop engluée dans la consommation, l’inertie et le confort pour que des changements significatifs aient lieu.

Alors il est à craindre que ces grands désastres mondiaux viennent ébranler violemment notre équilibre fragile pour nous permettre de basculer vers un nouveau paradigme de société respectant les différents règnes du vivant.

Nous sommes une poignée à rendre vigilants et attentifs aux nécessités de changer d’abord de conscience puis de comportements pour nous engager concrètement dans des actions facilitant les évolutions significatives. Toutefois, si cela ne suffit pas, si l’anticipation et l’information des transformations nécessaires ne parvient pas à toucher les cœurs et les âmes de la majorité alors seule la traversée par la violence, l’obscurantisme, la régression pourront nous faire réaliser ce saut quantique pourtant si vital pour la pérennité de notre espèce et de la planète.

Christine Marsan, Psycho-sociologue

[1] http://www.ledauphine.com/france-monde/2014/01/02/une-annee-2014-lourde-de-menaces-dans-le-monde ; http://www.hrw.org/fr/news/2014/01/21/rapport-mondial-2014-la-guerre-affectant-les-civils-syriens-echappe-tout-controle

[2][2] Jean Fourastie, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, 1979, Fayard, 1979.

[3] Nicolas Baverez, Les trente piteuses, Champs, Flammarion, 1999.

Illustration principale : Temple de la Paix - Picasso 1952 (Vallauris)

Une innovation ne se décrète pas, elle se constate

Il y a quelques semaines, Xavier de la Porte, ex-Place de la Toile sur France Culture et maintenant rédacteur en chef de Rue89 publiait un article passionnant sur l'origine politique de l'innovation. Il est toujours intéressant de faire appel à Diderot et d'Alembert pour offrir une autre perspective enrichissante.

De nombreux articles sont publiés régulièrement sur le sujet de l'innovation, source inépuisable pour les journalistes et les politiques de notre rédemption économique. Les publicitaires font régulièrement appel au concept. Tous les business plans à la recherche de financement ne proposent bien entendu que des innovations. Chaque jour, des communiqués de presse annoncent "une nouvelle innovation qui va révolutionner notre vie de tous les jours", dans tous les domaines, y compris dans ceux couverts par ce blog, que ce soient de nouvelles méthodes de paiement ou toute sortes d'objets connectés ou des services dans le Cloud. Sans remonter à Schumpeter (1), rappelons une méthode simple pour savoir si un produit ou un service est une innovation.

Sans usage, pas d'innovation

La notion d'usage, d'adoption, d'acceptation par le grand public ou dans l'industrie, et d'impact sur nos habitudes est le point-clé comme l'explique fort bien et régulièrement Marc Giget, fondateur de l'Institut européen de Stratégies créatives et d’Innovation et animateur infatigable des Mardis de l’Innovation. Voyons quelques exemples divers pour illustrer notre propos.

Charles Cros a inventé le paléophone, l'ancètre du phonographe. En 1877 il en a décrit le principe sans jamais le réaliser. La même année, Edison dépose un brevet pour le phonographe est en fait une innovation en le commercialisant avec succès.
Le standard MP3 a végété une dizaine d'années dans un laboratoire du Fraunhofer Institute en Allemagne avant que Winamp, Napster et tous les MP3 players y compris l'iPod en fassent une innovation qui a changé la manière d'écouter de la musique, en permettant d'emporter avec soi toute sa musique plutôt qu'un album, tout comme l'invention par Sony du Walkman a été une vraie innovation en permettant à chacun d'emporter de la musique avec soi en tout lieu.
Le Segway est un bel exemple d'un produit qui allait "révolutionner le transport urbain". D'après ces créateurs et ses investisseurs (dont Jeff Bezos, Amazon et Steve Jobs - on ne gagne pas à tous les coups), on allait construire des villes conçues autour du Segway. Vingt ans après, on en aperçoit de temps en temps servant à promener quelques touristes dans les grandes villes et à véhiculer des agents de sécurité dans des aéroports. Le Segway est une très belle réalisation technique mais il n'a jamais atteint une masse critique suffisante pour impacter notre quotidien et être considéré comme un innovation malgrè les déclarations fracassantes à son lancement.
• Autre exemple : la visiophonie, l'objet d'un des tous premiers articles de ce blog il y a plus de 4 ans. On allait se regarder tout en se téléphonant en associant téléphone et télévision. Un article de 1948 présentait déjà cette invention - le vidéotéléphone, et signalait même que la première expérience datait de 1937. France Telecom et d'autres opérateurs telecom ont régulièrement relancer le projet sans succès. Skype est ce qu'il y a de plus proche, mais c'est en rendant gratuit des échanges voix à travers les PC et en ajoutant ensuite la vidéo que l'usage s'est créé bien loin du concept d'origine "j'appelle avec un téléphone et je vois mon correspondant". Le visiophonie n'est pas une innovation alors qu'elle a été créée il y a 70 ans et annoncée comme telle. Par contre, la visioconférence sur un principe similaire a trouvé son public et peut-être considéré comme une innovation.
Roland Moreno a inventé la carte à puce en 1974 (2), le coeur du système bancaire et mobile dans le monde - près de 7 mds de carte à puce (sous de nombreux facteurs de forme) sont vendus dans le monde chaque année. A sa création, il pensait qu'elle servirait au dossier médical personnalisé (ce qui n'est toujours pas le cas). Après 10 ans de disette après son invention, les PPT en ont fait le support de la Télécarte en 1983 pour permettre aux étrangers de téléphoner plus facilement à une époque où le mobile n'existait pas. Les français ont adopté ce moyen de communiquer qui ne leur étaient pas destiné et le développement de la carte à puce a explosé. Il a donc fallu 10 ans avant que cette invention trouve son usage et devienne une innovation.
• Dans l'aéronautique, le turboréacteur est une innovation, car il a permis le développement du transport aérien de masse tout en raccourcissant les distances. Et l'avion électrique d'Airbus ou le Solar Impulse avion solaire ? Il est clair qu'il est bien trop tôt pour parler d'innovation puisqu'à ce jour, seuls des prototypes volent réellement et dans des conditions très particulières. Des prouesses technologiques en attendant un usage grand public.
L'approche d'Apple est très claire dans le domaine. La société invente peu, a une R&D limitée si on compare avec Samsung par exemple, mais la société sait aller chercher les meilleurs nouvelles technologies pour les intégrer à ses produits et elles deviennent alors (souvent) des innovations. Apple n'a pas inventé la souris, l'interface graphique, le baladeur musical, le smartphone ou la tablette mais dans tous ces domaines, elle a permis au plus grand nombre de les utiliser. La souris avant Apple n'était qu'une invention de laboratoire. Les utilisateurs de produits Apple en adoptant cette méthode d'interaction proposée par Apple en ont fait une innovation. Et c'est pour cela que Steve Jobs tout comme Thomas Edison sont des innovateurs et que Léonard de Vinci, Denis Papin, Cugnot, Clément Ader sont des inventeurs. Les deux premiers ont été capable de transformer des concepts ou des inventions de laboratoire ou de garage, des technologies potentiellement prometteuses en usages changeant profondément notre manière de vivre.
Tous ces exemples sont plutôt technologiques et industriels mais bien sûr l'innovation se retrouve dans tous les domaines et cette même règle - pas d'innovation sans usage. Sans adoption par le public (ou une large diffusion dans le cadre d'une technologie B2B), une invention reste une invention dans le garage ou dans la tête de son inventeur.

Combien d'innovations constatées ?

La conséquence de ce premier point est donc que l'innovation ne se décrète pas, elle se constate. C'est après que l'usage soit établi que l'on peut affirmer qu'un produit ou un service est une innovation. On peut bien sûr proposer des politiques de l'innovation favorisant l'émergence d'idées et la créativité, mettre en place des stratégies permettant aux inventeurs, aux chercheurs d'avoir plus de possibilités de développer leur idées, de promouvoir leurs inventions et leur recherche, mais seule une utilisation à grande échelle, grand public ou professionnel, avec un impact réel sur les personnes ou notre environnement, une fois passé l'effet de mode ou de buzz, permet l'attribution du titre d'innovation.
Alors demain, lorsque vous lirez un article sur ce nouvel "objet" connecté (ou tout autre nouveau produit ou service), une "innovation qui va changer radicalement votre mode de vie", ajoutez l'adjectif "potentiel" et prenez du recul. Le cimetière des illusions est rempli d'innovations annoncées qui n'en étaient pas. A suivre...

Pierre Métivier - 3 Juillet 2014



• "Il est très aisé d'inventer des choses étonnantes, mais la difficulté consiste à les perfectionner pour leur donner une valeur commerciale. Ce sont celles-là dont je m'occupe. » Edison, 1889
• Segway Inc – Analysis of an innovation that failed to commercialize
L'innovation sur Wikipedia
• Si le sujet vous intéresse, les Mardis de l'innovation vous tendent les bras
• L'article de Wikipedia sur l'innovation, cite "Mars 2006. Lancement par Piaggio d'un nouveau produit innovant, le MP3, le premier scooter à trois roues. Succès : (150000) de vendus en France. Rétrospectivement, une « vraie » innovation." Expression étonnante que "vraie innovation" montrant bien la méconnaissance de la définition du mot. Pas de vraie ou fausse innovation, juste des innovations .. ou pas.
• Aller voir et revoir le Musée des Arts et Métiers, lieu magique de l'invention et aussi de l'innovation.
1. ll est obligatoire d'écrire le nom de Schumpeter dans tout article parlant d'innovation sous peine de passer pour un amateur par les "gardiens du dogme".
2. L'attribution de l'invention de la carte à puce à Roland Moreno est parfois contestée d'où cette note.

Progrès technoscientifique et regrès social et humain

Le Monde et France Culture, deux entreprises de communication au service de l'innovation, organisent à Montpellier, du 14 au 18 juillet 2014, des "rencontres" intitulées : "De beaux lendemains ? Ensemble, repensons le progrès".

Il y a urgence en effet, tant ce terme falsifié et manipulatoire est devenu odieux à une part croissante de la société, à force de signifier et de couvrir depuis deux siècles le contraire de son acception courante - destruction et pillage de la nature, incarcération de l'homme-machine dans un monde-machine en pilotage automatique, dégradation du rapport de force entre la classe de pouvoir et la masse des sans-pouvoirs.

Il suffit de jeter un oeil sur la liste des orateurs invités à pérorer, Thomas Piketty, Cécile Duflot, Etienne Klein, Jean-Michel Besnier, etc., pour saisir que ces "rencontres" sont pour l'essentiel des réunions internes, autour de représentants de "la classe créative" suivant le titre du livre de Richard Florida (“The Rise of the Creative Class, And How It's Transforming Work, Leisure and Everyday Life”, 2002. Basic Books).
Cette technocratie des "métropoles" qui se rengorge de ses "3 T" (Technologie, Talent, Tolérance), tout en accélérant sans fin l'élimination des peuples, des classes et des individus rétifs à son "progrès". Tout l'enjeu de ce colloque, comme de tant d'autres semblables et destinés à se multiplier, est donc de "designer" et de diffuser de nouvelles présentations du "Progrès", de nouvelles stratégies de communication autour du "capitalisme vert", "cognitif", du "Green New Deal". Ce qui est précisément "le job" des politiciens verts et des intellectuels de gauche qui forment la tribune et le public de ce genre d'événements.

Le hasard et l'air du temps font que le site Reporterre nous a récemment demandé un article sur "Progrès technoscientifique et regrès social et humain". Le voici :

"Progrès technoscientifique et regrès social et humain

« Il reste entendu que tout progrès scientifique accompli dans le cadre d’une structure sociale défectueuse ne fait que travailler contre l’homme, que contribuer à aggraver sa condition. » (André Breton. Le Figaro littéraire, 12 octobre 1946)

« En comparant l’état des connaissances humaines avec les états précédents, Fontenelle découvrit non pas précisément l’idée de progrès, qui n’est qu’une illusion, mais l’idée de croissance. Il vit assez bien que l’humanité, à force de vivre prend de l’expérience et aussi de la consistance. (…) Progrès ne voulut pas dire autre chose d’abord qu’avancement, marche dans l’espace et dans le temps, avec ce qu’implique d’heureux un état de constante activité. Plus tard, on donna à ce mot le sens d’amélioration continue (Turgot), indéfinie (Condorcet) et il devint ridicule. » (Remy de Gourmont. Sur Fontenelle. Promenades littéraires. Mercure de France, 1906)

Cela fait des décennies, sinon un siècle ou deux, que des gens cherchent le mot, l’ont « sur le bout de la langue », qu’il leur échappe, leur laissant une vive et chagrine frustration – sans le mot comment dire la chose ? Comment donner et nommer la raison du désarroi, de la révolte, du deuil et pour finir du découragement et d’une indifférence sans fond. Comme si l’on avait été amputé d’une partie du cerveau : amnésie, zone blanche dans la matière grise.
La politique, en tout cas la politique démocratique, commence avec les mots et l’usage des mots ; elle consiste pour une part prépondérante à nommer les choses et donc à les nommer du mot juste, avec une exactitude flaubertienne. Nommer une chose, c’est former une idée. Les idées ont des conséquences qui s’ensuivent inévitablement.

La plus grande part du travail d’élaboration de la novlangue, dans 1984, consiste non pas à créer, mais à supprimer des mots, et donc des idées – de mauvaises idées, des idées nocives du point du vue du Parti -, et donc toute velléité d’action en conséquence de ces mots formulant de mauvaises idées. Ce mot nous l’avons approché quelquefois, nous avons essayé « regret », c’était joli « regret », un à-peu-près qui consonnait, même s’il appartenait à un autre arbre étymologique. Une autre fois, nous avons dit « régrès » en croyant créer un néologisme, une déclinaison de « régression » qui rimerait avec « progrès », terme à terme. Nous y étions presque. Nous sommes tombés sur « regrès », il y a fort peu de temps, un bon et vieux mot de français, « tombé en désuétude » comme on dit, bon pour le dictionnaire des obsolètes qui est le cimetière des mots. Et des idées. Et de leurs conséquences, bonnes ou mauvaises.

Il est évidemment impossible de croire que le mot « regrès », l’antonyme du « progrès » ait disparu par hasard de la langue et des têtes. Le mouvement historique de l’idéologie à un moment quelconque du XIXe siècle a décidé que désormais, il n’y aurait plus que du progrès, et que le mot de regrès n’aurait pas plus d’usage que la plus grande part du vocabulaire du cheval aujourd’hui disparu avec l’animal et ses multiples usages qui entretenaient une telle familiarité entre lui et l’homme d’autrefois. Ainsi les victimes du Progrès, de sa rançon et de ses dégâts, n’auraient plus de mot pour se plaindre. Ils seraient juste des arriérés et des réactionnaires : le camp du mal et des maudits voués aux poubelles de l’histoire. Si vous trouvez que l’on enfonce des portes ouvertes, vous avez raison. L’étonnant est qu’il faille encore les enfoncer.

Place au Tout-Progrès donc. Le mot lui-même n’avait à l’origine nulle connotation positive. Il désignait simplement une avancée, une progression. Même les plus acharnés progressistes concéderont que l’avancée – le progrès - d’un mal, du chaos climatique, d’une épidémie, d’une famine ou de tout autre phénomène négatif n’est ni un petit pas ni un grand bond en avant pour l’humanité. Surtout lorsqu’elle se juge elle-même, par la voix de ses autorités scientifiques, politiques, religieuses et morales, au bord du gouffre.

Ce qui a rendu le progrès si positif et impératif, c’est son alliance avec le pouvoir, énoncée par Bacon, le philosophe anglais, à l’aube de la pensée scientifique et rationaliste moderne : « Savoir c’est pouvoir ». Cette alliance dont la bourgeoisie marchande et industrielle a été l’agente et la bénéficiaire principale a conquis le monde. Le pouvoir va au savoir comme l’argent à l’argent. Le pouvoir va au pouvoir. Alliance du microscope (de l’éprouvette, de l’ordinateur, etc.) et du Capital.

A rebours de ce que prétendent le socialisme scientifique et ses innombrables séquelles (de la gauche du PS à la « gauche de gauche »), les sans pouvoirs ne peuvent pas « se réapproprier » ce pouvoir. Ils ne peuvent pas plus s’emparer de l’appareil scientifico-industriel et le faire marcher à leur profit, que la Commune (1871) pouvait faire marcher à son profit l’appareil d’Etat bourgeois. Elle devait le détruire. Et c’est la leçon qu’en tire Marx dans La Guerre civile en France. Les sans pouvoirs ne peuvent pas se « réapproprier » un mode de production qui exige à la fois des capitaux gigantesques et une hiérarchie implacable.
L’organisation scientifique de la société exige des scientifiques à sa tête : on ne gère pas cette société ni une centrale nucléaire en assemblée générale, avec démocratie directe et rotation des tâches. Ceux qui savent, décident, quel que soit l’habillage de leur pouvoir. Contrairement à ce que s’imaginait Tocqueville dans une page célèbre, sur le caractère « providentiel » du progrès scientifique et démocratique, entrelacés dans son esprit, le progrès scientifique est d’abord celui du pouvoir sur les sans pouvoirs. Certes, une technicienne aux commandes d’un drone, peut exterminer un guerrier viriliste, à distance et sans risque. Mais cela ne signifie aucun progrès de l’égalité des conditions. Simplement un progrès de l’inégalité des armements et des classes sociales.
C’est cette avance scientifique qui a éliminé des peuples multiples là-bas, des classes multiples ici et prolongé l’emprise étatique dans tous les recoins du pays, de la société et des (in)dividus par l’emprise numérique. Chaque progrès de la puissance technologique se paye d’un regrès de la condition humaine et de l’émancipation sociale. C’est désormais un truisme que les machines, les robots et l’automation éliminent l’homme de la production et de la reproduction. Les machines éliminent l’homme des rapports humains (sexuels, sociaux, familiaux) ; elles l’éliminent de lui-même. A quoi bon vivre ? Elles le font tellement mieux que lui.

Non seulement le mot de « Progrès » - connoté à tort positivement - s’est emparé du monopole idéologique de l’ère technologique, mais cette coalition de collabos de la machine, scientifiques transhumanistes, entrepreneurs high tech, penseurs queers et autres avatars de la French theory s’est elle-même emparé du monopole du mot « Progrès » et des idées associées. Double monopole donc, et double escroquerie sémantique.

Ces progressistes au plan technologique sont des régressistes au plan social et humain. Ce qu’en langage commun on nomme des réactionnaires, des partisans de la pire régression sociale et humaine. Cette réaction politique – mais toujours à l’avant-garde technoscientifique- trouve son expression dans le futurisme italien (Marinetti) (1) , dans le communisme russe (Trotsky notamment), dans le fascisme et le nazisme, tous mouvements d’ingénieurs des hommes et des âmes, visant le modelage de l’homme nouveau, de l’Ubermensch « augmenté », du cyborg, de l’homme bionique, à partir de la pâte humaine, « hybridée » d’implants et d’interfaces.
Le fascisme, le nazisme et le communisme n’ont succombé que face au surcroît de puissance technoscientifique des USA (nucléaire, informatique, fusées, etc.). Mais l’essence du mouvement, la volonté de puissance technoscientifique, s’est réincarnée et amplifiée à travers de nouvelles enveloppes politiques.

Dès 1945, Norbert Wiener mettait au point la cybernétique, la « machine à gouverner » et « l’usine automatisée », c’est-à-dire la fourmilière technologique avec ses rouages et ses connexions, ses insectes sociaux-mécaniques, ex-humains. Son disciple, Kevin Warwick, déclare aujourd’hui : « Il y aura des gens implantés, hybridés et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. » (2) Ceux qui ne le croient pas, ne croyaient pas Mein Kampf en 1933. C’est ce techno-totalitarisme, ce « fascisme » de notre temps que nous combattons, nous, luddites et animaux politiques, et nous vous appelons à l’aide.

Brisons la machine."

©Pièces et main d’œuvre - 25 Juin 2014
www.piecesetmaindoeuvre.com

- (1) cf. La lampe hors de l’horloge. Eléments de critique anti-industrielle. Editions de La Roue
- (2) cf. Magazine Au fait. Mai 2014

Réinventer notre civilisation

Le changement de civilisation est en route. Nous avons la possibilité de façonner le monde dont nous rêvons en revisitant 10 000 ans de notre "vivre ensemble" ! Le changement est porté par une génération transnationale mais concerne, localement, toutes les générations. Ne passons pas à côté de notre responsabilité historique.

Geneviève Bouché au TEDx d'Issy les Moulineaux Juin 2014

Petite, elle imaginait comment rendre sa maison plus merveilleuse. Devenue adulte, informaticienne, futurologue et startupeuse, elle s'est employée à rendre notre vie quotidienne plus agréable grâce au numérique. A présent, auteur et contributeur dans différents cercles de réflexion, c'est notre "vivre ensemble" qu'elle contribue à réinventer avec tous ceux qui s'en préoccupent.

Le changement se fabrique tous les jours avec nos échanges d’idées. Voici le message que Geneviève a délivré le 29 juin dernier au TEDx d’Issy les Moulineaux : changer de civilisation en 12 secondes : Transitions énergétique, numérique, industrielle, monétaire, sociale, familiale, démocratique … Hop ! En route.

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