UP' Magazine L'innovation pour défi

Non, l’innovation n’est pas que technologique !

L’innovation est un thème à la mode. Alors que la France s’envisage comme une « Start-up nation », ce thème n’est malheureusement pas toujours employé à bon escient.

Les origines de l’amalgame

Trop souvent, l’innovation est cantonnée à sa dimension technologique. Celle-ci a en effet longtemps été associée aux résultats de la recherche industrielle (qu’elle soit fondamentale ou appliquée). Cette vision partielle est notamment due à l’efficacité de la recherche française et à la croyance que tout résultat de la recherche correspond à un besoin et donc à un marché. Cette incompréhension des problématiques d’innovation est aussi due à la coupure qui a longtemps existée entre les ingénieurs et les commerciaux.

Il est important de rappeler qu’une innovation est la rencontre entre une invention et un marché. À cet égard, on peut noter qu’avant le premier euro de chiffre d’affaires, de nombreuses start-ups ne sont en fait que des regroupements de personnes autour d’un projet porté par un ou plusieurs inventeurs.

La variété d’innovations

L’innovation non technologique est caractérisée par de multiples dimensions. L’innovation de procédé implique une nouvelle méthode de production ou de distribution. L’innovation de commercialisation s’attache par exemple à la conception ou au conditionnement. L’innovation par les usages peut être définie comme l’observation de l’utilisation d’un produit ou d’un service afin de proposer de nouvelles manières d’utiliser ceux-ci. Mais l’innovation peut aussi être managériale quand il s’agit d’adopter de nouvelles pratiques de gestion des ressources humaines. Le regain d’intérêt pour les problématiques liées au design, surfant notamment sur les succès d’Apple et de Dyson, est un exemple typique de la diversité des innovations possibles.

La révolution du quaternaire

En ne considérant l’innovation que de son point de vue technologique, la France risque de manquer un virage important : celui de l’individualisation du service. Dans son livre L’espoir économique : la révolution du quaternaire, Michèle Debonneuil, qui a mis en en place le Plan de développement des services à la personne en 2005, détaille sa vision de l’avenir. Le fil directeur de son livre est l’émergence d’un nouveau modèle dans lequel les consommateurs se détourneront des biens et services traditionnels au profit de services incorporants des biens. L’exemple le plus typique est sûrement les services de type Autolib’, mais les objets connectés sont aussi pleinement partie intégrante de cette dynamique.

L’avantage de ces services réside dans leur caractère non délocalisable. Il est inévitable que la production de biens manufacturés à faible valeur ajoutée se fasse dans les pays où la main d’œuvre non qualifiée est la moins coûtante. L’idée sous-jacente de ce concept consiste en la prise de conscience des personnes que la qualité des prestations est préférable à la quantité.

Une prise de conscience amorcée

Fin janvier, la Banque Publique d’Investissement a lancé pour la première fois des mesures en faveur de l’innovation non technologique pour rattraper, comme elle le dit, son retard. Ainsi dès cette année, une « Bourse des nouveaux entrepreneurs » (subvention de 30k€) va être créée et visera à favoriser le développement de ce type de projets.

Ailleurs, il existe tout de même quelques initiatives allant dans ce sens. Par exemple, Sparknews permet de faire connaitre des solutions ingénieuses à des problèmes récurrents dans les pays en voie de développement, ou encore le Prix de l’Innovation Territoriale de l’Université d’été « emploi, compétences et territoires » ayant pour objectif de valoriser les actions innovantes menées par les collectivités territoriales.

Cette prise de conscience de la valeur de l’innovation non technologique apparaît comme porteuse d’emplois et de bien-être pour les citoyens. En envisageant l’innovation sous un autre prisme, les entrepreneurs peuvent à la fois s’ouvrir de nouveaux marchés et combler un besoin latent dans la population.

Thibaut Lottier - MTI Master Review

Le numérique peut-il sauver la France ?

L’annonce au moment de la rentrée des classes d’un nouveau plan numérique pour l’école par le Président de la République rappelle indiciblement le rôle du numérique dans l’imaginaire collectif : c’est un symbole de modernité et de transformation. C’en est presque devenu une bouée de sauvetage, au moins pour le gouvernement actuel qui est bien mal au point dans l’opinion et la situation économique qui ne s’améliore pas. L’école va mal, allez, hop, on y met du numérique et du très haut débit et tout va s’arranger.

Dans les entreprises, c’est un peu la même chose. Les gourous de la communication et du marketing ont lancé la grande mode de la transformation numérique. Un terme valise qui veut dire tout et n’importe quoi, de l’intégration du web social au marketing en passant par les modifications managériales et organisationnelles induites par les usages numériques. Presque toute l’industrie du numérique, surtout des services, s’est emparée de ce sujet.

Liée assez intimement au numérique, l’open innovation est aussi à la mode dans les grandes entreprises, avec pour objectif de les sauver de la léthargie et de leur permettre d’innover pour se démarquer de la concurrence et de conquérir de nouveaux marchés. Rapidement.

Le train de Schumpeter est en retard

Comme je l’avais évoqué il y a un an au sujet de l’emploi, le numérique est une révolution schumpétérienne qui détruit beaucoup d’emplois traditionnels, notamment dans les classes moyennes, mais en créé insuffisamment dans des métiers bien rémunérés. Il a entrainé une automatisation qui n’a pas été compensée par la création d’activités dans d’autres domaines même si l’on entrevoit quelques perspectives dans le domaine de la santé ou de l’environnement et de l’énergie.

Même aux USA qui sont l’un des champions technologiques du numérique, l’équilibre est très défavorable. Les emplois dans les classes moyennes ont fondu comme neige au soleil, sous les coups de boutoir des délocalisations, de l’automatisation de nombreux métiers permise par le numérique et des soubresauts liés aux différentes bulles et crises financières. Les emplois à pourvoir sont soit faiblement rémunérés, en particulier dans les services, soit très bien rémunérés, dans la finance ou les technologies.

Le Japon est logé à la même enseigne que les USA même s’il a réussi à réduire le processus des délocalisations de ses usines et de sa R&D. Il n’y a qu’en Chine, en Corée et à Taïwan où le numérique est un réel outil de croissance. Les technologies numériques pourraient contribuer sérieusement à diminuer la quantité de travail nécessaire pour l’ensemble de la population humaine. Au point même que les fondateurs de Google en sont à faire du Martine Aubry et à anticiper des semaines avec moins de 35 heures de travail ! Comme si le gouvernement Jospin avait été en fait ultra-visionnaire en anticipant cette transformation profonde de la société ! Visionnaire, peut-être, mais bien trop tôt. Un peu comme ces startups mal financées qui sortent des innovations bien trop tôt par rapport à la capacité d’absorption du marché ou plus simplement, l’état des infrastructures numérique comme la bande passante des télécoms.

En France, les politiques de sauvegarde de l’emploi ont encouragé ce phénomène de déclassement des emplois. Les emplois aidés d’une manière ou d’une autre sont pour l’essentiel ceux qui sont au niveau du SMIC ! Or ces emplois ont la particularité d’être liés aux services et pas aux industries qui font la compétitivité du pays. A l’autre extrémité du spectre, on aide un peu les emplois plus qualifiés, notamment avec la niche fiscale du Crédit Impôt Recherche. Mais elle ne couvre qu’une petite partie de ces emplois. Tout ceci est très bien expliqué dans “La France sans ses usines” de Patrick Artus et Marie-Paul Virard.

L’obligation de l’export

Pourtant, la poursuite de la numérisation du pays et de l’industrie sont des passages obligés. Il faut cependant faire la part des choses entre ce qui peut relever du rattrapage et ce qui peut développer de manière différentier la compétitivité économique du pays. Parfois, on a un peu tendance à confondre les deux.

Les récents débats générés par les socialistes “frondeurs” et autres Montebourg sur une relance de la consommation à l’ancienne en “redistribuant du pouvoir d’achat” démontre l’incompréhension des enjeux économiques du pays. Ce genre de relance par la demande est bien vaine car ce pouvoir d’achat que l’on veut distribuer, on ne l’a pas puisque le pays vit collectivement déjà au-dessus de ses moyens. Avec ou sans relance du pouvoir d’achat, la compétitivité économique ne change pas d’un iota. Celle-ci ne dépend pas de la demande intérieure.

Réduire la dette et le déficit passe soit par la vente de nos actifs soit par l’amélioration de notre balance commerciale. Ce dernier moyen est le seul, à terme, de rembourser une dette qui est détenue à majorité par l’étranger.

La raison pour laquelle le niveau d’endettement actuel est dangereux est simple : avant, le déficit public pouvait peu ou prou être absorbé par l’inflation, la planche à billets et la croissance. La dévaluation du franc permettait d’améliorer notre compétitivité à l’export tout en renchérissant le cout de nos exportations.

Aujourd’hui, les politiques publiques ne permettent plus de contrôler deux de ces trois leviers : l’inflation est très faible voire négative et les dévaluations compétitives ne sont plus permises du fait de l’Euro. Reste la croissance, mais pas n’importe quelle croissance. Il ne suffit pas d’augmenter le PIB. Il faut impérativement améliorer notre balance commerciale.

Sortir de l’Euro n’arrangerait rien si, dans le même temps, la compétitivité intrinsèque du pays ne s’améliorait pas. Il n’y a donc pas beaucoup d’autres choix économiques aujourd’hui que l’amélioration de la compétitivité et de notre balance commerciale. Les économistes s’accordent pour dire qu’il faut un juste équilibre entre une compétitivité coût et compétitivité hors-cout, celle qui passe par l’innovation et un ciblage plus haut de gamme de nos offres. Le numérique peut aider à améliorer ces deux pans de la compétitivité du pays.

La question numéro un du numérique pour “sauver la France” d’un point de vue économique est donc directement liée à l’amélioration de notre balance commerciale. Cela devrait en être une obsession, notamment au niveau des politiques publiques. Il y a eu de bons changements d’attitude comme par exemple au Quai d’Orsay, plus tourné vers la vente de “l’entreprise France” qu’avant. Modulo le passage éclair de Fleur Pellerin sur ce thème et la grosse bourde de la démission de Thomas Thévenoud, éphémère secrétaire d’Etat au commerce extérieur !

Dans le numérique comme ailleurs, les stratégies industrielles de nature protectionnistes ne fonctionnent pas. L’erreur numéro un, c’est de se tourner en priorité sur notre marché intérieur, qui pèse moins de 3% du marché mondial dans le numérique. C’est le cas du fameux “cloud souverain” qui a mené à la création de Cloudwatt et Numergy. Ces deux sociétés accumulent les travers de l’innovation à la française pilotée par les grandes entreprises et l’Etat et en particulier un actionnariat et une gouvernance incompatibles avec l’esprit de conquête de marché qu’elles devraient avoir. Et conquête hors de France, pas juste pour rassurer celles des entreprises françaises qui ont peur, pour des raisons certes justifiées, de placer leurs données dans les data centers de sociétés américaines du cloud. Ce cloud souverain a presque autant de chances de succès que l’idée de créer un moteur de recherche à la française, lancée en 2005 avec l’initiative Quaero.

Le numérique doit contribuer à modifier l’équilibre actuel entre services et industrie, dans l’ensemble des secteurs d’activité. Les services développent bien l’économie intérieur mais en général, pas assez les exportations. Il vaut ainsi mieux avoir des entreprises françaises – même avec des usines distribuées dans le monde – qui exportent que des grands de la distribution ou du service implantés à l’étranger. La raison est simple : ils rapatrient beaucoup moins de devises en proportion de leur chiffre d’affaires. Le poids de l’innovation dans leur activité est aussi moindre.

Nos industries numériques à l’export

Dans les industries numériques, la balance commerciale est nettement déficitaire. Presque tout le matériel informatique et numérique utilisé dans le grand public et les entreprises est importé, essentiellement d’Asie et des USA. Cet équilibre s’améliore doucement grâce aux éditeurs de logiciels qui arrivent à générer de la croissance : 11% de croissance en 2012 sur un CA total de 8 Md€ dont un quart à l’export d’après le dernier baromètre Syntec Numérique, ce qui donne environ 800m€ de CA incrémental. Celle-ci compense les baisses de chiffre d’affaire de grands industriels franco-étrangers qui battent parfois de l’aile (CA de Alcatel-Lucent = environ 14 Md€, ST Microlectronics = environ 5 Md€, Technicolor = environ 3 Md€). Ces dernières sociétés restent stratégiques pour notre industrie. Ainsi, ST Microelectronics, s’il est mal en point dans certains domaines, reste le leader mondial des MEMS, ces nano-composants et capteurs que l’on retrouve dans presque tous les objets connectés. Les CA cumulés de ces trois acteurs et des éditeurs de logiciels est à mettre en regard du marché des loisirs numérique en France, qui était de 15 Md€ en 2013 selon GFK.

Le marché des télécoms représente un poids encore plus important : 38 Md€ de CA en France. L’impact sur la compétitivité française de ce secteur peut se mesurer de trois manières : par la qualité des infrastructures haut débit fixes et mobiles, par leur rapport qualité prix et par l’activité internationale des opérateurs. Autant la France avait pris un peu d’avance avec le déploiement de l’ADSL et du triple-play, autant maintenant on est plutôt à la traine dans le très haut débit. L’objectif est de rattraper ce retard d’ici 2020. Pour le dernier point, jusqu’à présent, chez les opérateurs français, seul Orange avait une activité internationale significative. Elle représente un peu moins de la moitié de son CA d’environ 45 Md€. Donc, en théorie, Orange ramène des devises en France. Iliad pouvait devenir un acteur international si son acquisition de T-Mobile allait jusqu’au bout.

Nous devons avoir la même lecture pour le marché de la santé ou celui des séniors. L’or gris ! Certains vont le voir sous l’angle des services “locaux”, notamment les services à la personne et leur intermédiation. D’autres devront compenser cela par une approche plus industrielle, tournée vers l’export : dans les biotech, les medtechs et la e-santé !

Quid des startups qui deviennent internationales ? A ce jour, il y en a assez peu qui franchissent la barre des 50 m€ de CA. On peut surtout citer le cas exemplaire de Criteo. Certaines sont prometteuses comme dans le secteur des objets connectés (Withings, Parrot, Netatmo, Sigfox). L’enjeu pour nos startups est de créer des entreprises rapidement mondiales bien solidement implantées en France, notamment côté R&D. Le financement y joue un grand rôle évidement. On peut noter que, pour une fois, la puissance publique a amélioré la donne. Ainsi, Bpifrance a pu investir des tickets significatifs dans Withings, Sigfox ou Voluntis (dans la santé) dans le cadre de levées de fonds de plusieurs dizaines de millions d’Euros, du presque jamais vu chez nous ! Sans compter la belle levée de fonds de 73 md€ de Blablacar, cette fois-ci avec uniquement des investisseurs privés dont le prestigieux Index Venture.

Dans les aides à l’export, les entreprises peuvent s’appuyer sur les réseaux de français à l’étranger ainsi que sur Ubifrance. Cette structure est souvent décriée par les entrepreneurs et pourtant, ses services peuvent mettre le pied à l’étrier à bon nombre d’entrepreneurs, souvent de TPE et PME. Qui plus est, elle peut rendre service dans tous les pays et notamment en Asie, pas seulement aux USA ou en Europe.

Au risque de me répéter, les analyses économiques sur le positionnement trop “milieu de gamme” de l’industrie française négligent souvent une lacune française : la dimension vente, marketing et communication dans la vente des technologies. Elle est liée à une culture d’ingénieurs et de chercheurs pas assez en osmose avec la culture des business schools. Heureusement, la situation s’est bien améliorée ces dernières années avec les rapprochements entre les filières, avec le développement des filières entrepreneuriales dans nombre de cursus, puis celui des incubateurs et autres accélérateurs.

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La prise de pouvoir des données et la mort de la politique

Les pionniers de la technologie aux États-Unis préconisent une nouvelle approche de la gouvernance basée sur les données – « La réglementation algorithmique ». Mais si la technologie apporte des réponses aux problèmes de société, quel impact pour les gouvernements ?

Le 24 août 1965 Gloria Placente, une résidente de 34 ans du Queens, New York, roulait vers Orchard Beach dans le Bronx. Vêtue d’un short et de lunettes de soleil, cette maîtresse de maison était impatiente de passer quelques heures tranquilles à la plage. Mais au moment où elle a traversé le pont Willis Avenue dans sa Chevrolet Corvair, Placente a été entourée par une douzaine de patrouilleurs. Il y avait aussi 125 journalistes, avides d’assister au lancement de l’opération CORRAL de la police de New York – un acronyme signifiant Computer Oriented Retrieval of Auto Larcenists, soit recherche assistée par ordinateurs de voleurs de voitures.

Quinze mois plus tôt, Placente avait brûlé un feu rouge et négligé de répondre à la citation à comparaître, une infraction que CORRAL allait punir avec une forte dose techno-kafkaïenne.
CORRAL travaille comme suit : une voiture de police stationnée à une extrémité du pont communique par radio les plaques des voitures venant en sens inverse à un opérateur à distance, qui les introduit dans un ordinateur Univac 490, un jouet cher - $ 500,000 (3,5 millions $ en dollars d’aujourd’hui) prêté par la Sperry Rand Corporation. L’ordinateur compare les numéros avec ceux d’une base de données de 110 000 voitures qui ont été soit volées soit ayant appartenu à des délinquants connus. Dans le cas d’identification, l’opérateur alerte une seconde voiture de patrouille à l’autre sortie du pont. L’opération prend, en moyenne, seulement sept secondes.

Par rapport à la vitesse impressionnante des outils de la police d’aujourd’hui – la reconnaissance automatique de plaques d’immatriculation, les caméras de vidéosurveillance, les pisteurs GPS, l’opération CORRAL semble un rien démodée vu les possibilités de contrôle en développement. Les responsables européens ont même envisagé d’exiger que tous les véhicules entrant sur le marché européen disposent d’un mécanisme intégré qui permette à la police d’arrêter les véhicules à distance.
S’exprimant sur ce sujet, Jim Farley, un haut dirigeant de Ford, a reconnu que « Nous savons tous qui enfreint la loi, nous savons quand vous le faites. Nous avons un GPS dans votre voiture, nous savons donc ce que vous faites. Au fait, nous ne fournissons pas les données à n’importe qui. ». Ces affirmations ne sonnant pas très rassurantes, Farley est revenu sur ses propos.

Comme les voitures et les routes deviennent « intelligentes », elles comportent la promesse d’une application presque parfaite de la loi en temps réel. Au lieu d’attendre que les conducteurs enfreignent la loi, les autorités peuvent tout simplement empêcher le crime. Ainsi, un tronçon de 50 miles de l’A14 entre Felixstowe et Rugby (Royaume-Uni) doit être équipé de nombreux capteurs qui surveillent la circulation en envoyant des signaux vers et à partir des téléphones mobiles dans les véhicules en mouvement. Le régulateur des télécommunications Ofcom prévoit que les routes intelligentes connectées à un système de circulation centralisé pourraient imposer automatiquement des limites de vitesse variables pour lisser le flux du trafic, mais aussi pour diriger les voitures « le long des itinéraires déviés pour éviter les bouchons et même [gérer] leur vitesse ».

Autres gadgets – des smartphones à lunettes intelligentes – promettent encore plus de sûreté et de sécurité. En Avril, Apple a breveté une technologie qui active des capteurs à l’intérieur du smartphone pour analyser si la voiture est en mouvement et si la personne qui utilise le téléphone est au volant ; si les deux conditions sont remplies, il bloque tout simplement les fonctionnalités de SMS du téléphone.
Intel et Ford travaillent sur le projet Mobil – un système de reconnaissance facial qui, s’il ne reconnaît pas le visage du conducteur, non seulement empêche la voiture de démarrer, mais aussi envoie la photo au propriétaire de la voiture (une mauvaise nouvelle pour les adolescents).

La voiture est emblématique des transformations dans de nombreux autres domaines. Des environnements intelligents appelés « Ambient Assisted Living » où les tapis et murs sont capables de détecter que quelqu’un est tombé, à différents schémas directeurs de « ville intelligente », où les services municipaux envoient des ressources uniquement aux zones qui en ont besoin.

Grâce aux capteurs et à Internet, les objets du quotidien les plus banals ont acquis un pouvoir énorme de réglementation de notre comportement. Même les toilettes publiques sont mûres pour l’optimisation à base de capteurs : « Safeguard Germ Alarm » est un distributeur de savon intelligent développé par Procter & Gamble et utilisé dans certaines toilettes publiques aux Philippines : il possède des capteurs de surveillance des portes de chaque toilette. Une fois que vous quittez la toilette, l’alarme se met à sonner – et ne peut être arrêtée que par une simple pression sur le bouton distributeur de savon.

Dans ce contexte, le dernier plan de Google pour pousser son système d’exploitation Android sur les montres intelligentes, les voitures intelligentes, et les thermostats intelligents, on l’aura compris tout ce qui peut recevoir le qualificatif « intelligent », semble plutôt inquiétant. Ainsi dans un avenir proche, Google sera l’intermédiaire entre vous et votre réfrigérateur, vous et votre voiture, vous et votre poubelle, permettra aux Agences nationales de sécurité de s’acquitter de leur addiction aux données en vrac et via un point d’accès unique.

Cette « smartification » de la vie quotidienne suit un schéma familier : on y trouvera des données primaires – une liste de ce qui est dans votre réfrigérateur intelligent et votre poubelle – et leurs métadonnées (données sur les données) – un journal vous dira combien de fois vous avez ouvert l’un ou l’autre de ces objets – quand ils communiquent entre eux. Cela peut parfois produire des idées intéressantes : comme par exemple les matelas intelligents – un modèle récent permet de suivre la respiration et le rythme cardiaque et enregistrer tous vous mouvements pendant la nuit – les ustensiles intelligents qui fournissent des conseils nutritionnels.

En plus de rendre nos vies plus efficaces, ce monde intelligent nous met devant un choix politique intéressant. Si tant d’éléments de notre comportement quotidien sont déjà capturés, analysés, pourquoi s’en tenir à des approches non-empiriques de la réglementation ? Pourquoi s’appuyer sur les lois quand on a des capteurs et des mécanismes de rétroaction ? Si les interventions politiques doivent être – pour utiliser les mots à la mode du jour – « factuelles » et « axées sur les résultats », la technologie n’est-elle pas là pour nous aider?

Ce nouveau type de gouvernance a un nom : la réglementation algorithmique. Dans la mesure où la Silicon Valley a un programme politique, c’est bien celui-ci. Tim O’Reilly, un éditeur influent, un capital-risqueur et un homme d’idées (c’est lui qui a popularisé le terme « web 2.0 ») en est le promoteur le plus enthousiaste. Dans un essai récent ou il explique son raisonnement, O’Reilly analyse les vertus supposées de la « réglementation algorithmique » – il fait un examen approfondi à la fois de ce qu’elle peut offrir aux décideurs et présente ses hypothèses simplistes de la politique, de la démocratie et de l’autorité.

Pour imaginer comment la réglementation algorithmique pourrait fonctionner, ne cherchez pas plus loin que le filtre anti-spam de votre boîte email. Au lieu de se limiter à une définition étroite du spam, le filtre de messagerie apprend de ses utilisateurs. Même Google est incapable d’écrire des règles pour couvrir toutes les innovations ingénieuses de spammeurs. Ce qu’il peut faire, cependant, c’est enseigner au système ce qui fait une bonne règle et comment repérer quand il est temps d’en trouver une autre – et ainsi de suite. Un algorithme peut le faire, mais c’est la rétroaction (le retour d’expérience) en temps réel des utilisateurs qui permet au système de contrer des menaces qui n’ont pas été envisagées par les concepteurs. Et il ne s’agit pas que du spam : votre banque utilise des méthodes similaires pour repérer la fraude de carte de crédit.

Dans son essai, O’Reilly tire de larges enseignements philosophiques de ces technologies, en faisant valoir que cela fonctionne parce qu’elles reposent sur « une connaissance approfondie du résultat souhaité » (spam est mauvais !) Et de vérifier périodiquement si les algorithmes travaillent effectivement comme prévu (de trop nombreux courriels légitimes ne se retrouvent-ils pas marqués comme spam ?).

O’Reilly présente ces technologies comme innovantes et uniques – après tout nous vivons une révolution numérique – mais le principe qui sous-tend la « réglementation algorithmique » semblerait familier aux fondateurs de la cybernétique – une discipline dont le nom (qui étymologiquement signifie « la science de la gouvernance ») signale les hautes ambitions réglementaires. Le principe, qui permet au système de maintenir sa stabilité en apprenant constamment et en s’adaptant à l’évolution des situations, c’est ce que le psychiatre britannique Ross Ashby, l’un des pères fondateurs de la cybernétique, appela « ultra-stabilité ».

Pour l’illustrer, Ashby a conçu l’homéostat, un dispositif intelligent composé de quatre unités interconnectées de contrôle de bombes de la RAF – de mystérieuses boîtes noires avec beaucoup de boutons et de commutateurs sensibles aux fluctuations de tension. Si une unité cesse de fonctionner correctement – par exemple, en raison d’une perturbation externe inattendue – les trois autres sauraient se recâbler et se regrouper pour compenser le mauvais fonctionnement de façon à maintenir stable la production globale du système.

L’homéostat d’Ashby atteint « l’ultra-stabilité » en surveillant toujours son état interne et en redéployant intelligemment ses ressources en réserve.
Comme dans le cas du filtre de spam, il n’est pas nécessaire de spécifier toutes les perturbations possibles – pas plus que les conditions de comment et quand il doit être mis à jour et remodelé. Ce n’est pas une simple évolution de la façon dont les systèmes techniques habituels fonctionnent, avec leurs règles rigides, (les règles IF… THEN…).Il n’est soudain plus nécessaire d’élaborer des procédures pour gérer toutes les éventualités. On espère donc que les algorithmes munis d’une rétroaction en temps réel peuvent faire un meilleur travail que des règles inflexibles en inévitable décalage avec la réalité.

La réglementation algorithmique pourrait certainement rendre l’application des lois existantes plus efficaces. Si l’on peut lutter contre la fraude de carte de crédit, pourquoi pas la fraude fiscale ? Les fonctionnaires de l’administration italienne ont expérimenté le Redditometro, ou mesure du revenu, un outil qui permet de comparer les habitudes de dépenses des gens – enregistrées grâce à une vieille loi italienne – avec leurs revenus déclarés, afin que les autorités sachent quand vous dépensez plus que vous ne gagnez. L’Espagne a exprimé son intérêt pour un outil similaire.

Ces systèmes sont cependant impuissants face aux vrais coupables de fraude fiscale – les familles super-riches qui profitent de différents régimes, de la délocalisation ou tout simplement font inscrire des exonérations fiscales scandaleuses dans la loi. La réglementation algorithmique est parfaite pour faire respecter l’austérité à l’ordre du jour tout en laissant les responsables de la crise financière non inquiétés. Pour comprendre si ces systèmes fonctionnent comme prévu, nous devons modifier la question de O’Reilly : pour qui travaillent-ils ? Si c’est juste pour que les ploutocrates puissent éluder l’impôt, pour les institutions financières internationales intéressées dans les budgets nationaux équilibrés et pour les entreprises qui développent des logiciels de suivi de revenu, alors ce ne sera pas vraiment un succès démocratique.

Porté par sa conviction que la réglementation algorithmique est basée sur « une connaissance approfondie des résultats escomptés », O’Reilly déconnecte habilement les moyens de faire de la politique des objectifs politiques. Mais la mise en œuvre d’une politique est aussi importante que la politique elle-même – en fait, l’une façonne souvent l’autre. Tout le monde est d’accord que l’éducation, la santé et la sécurité sont tous des « résultats souhaités », mais comment les atteindre ?
Dans le passé, lorsque nous avons été confronté au choix politique difficile de les délivrer soit par le marché soit par l’État, les lignes du débat idéologique étaient claires. Aujourd’hui, lorsque le choix qui se pose est entre le numérique et l’analogique ou entre une approche dynamique (avec prise en compte régulière des retours d’information) ou statique de la loi, la clarté idéologique a disparu. Comme si le choix même de la façon de réaliser ces « résultats souhaités » était apolitique et qu’on n’était pas forcé de choisir entre des visions différentes et souvent incompatibles de la vie en commun.

En supposant que le monde utopique des boucles de rétroaction infinies devienne si efficace qu’il transcende la politique, les partisans de la réglementation algorithmique tombent dans le même piège que les technocrates du passé. Oui, ces systèmes sont terriblement efficaces – de la même manière que Singapour est terriblement efficace (O’Reilly, sans surprise, fait l’éloge de Singapour pour son adoption de la réglementation algorithmique). Et tandis que les dirigeants de Singapour pourraient croire que, eux aussi, ils ont transcendé la politique, cela ne signifie pas que leur régime ne peut pas être évalué à l’extérieur du discours de l’efficacité et de l’innovation en utilisant des critères politiques plutôt qu’économiques.

Comme la Silicon Valley ne cesse de corrompre notre langue avec sa glorification sans fin de percées technologiques et d’efficacité – concepts en contradiction avec le vocabulaire de la démocratie – notre capacité à remettre en question le « comment » de la politique se retrouve affaiblie. La réponse par défaut de la Silicon Valley à ce qu’est la politique est ce que j’appelle le « solutionnisme »: les problèmes doivent être traités via des applications, des capteurs, et des boucles de rétroaction – tous fournis par les startups. Plus tôt cette année, Eric Schmidt de Google a même promis que les startups seraient la solution au problème de l’inégalité économique : celle-ci, semble-t-il, peut également être « perturbée » donc susceptible d’innovation. Les innovateurs montrent le chemin, les fonctionnaires suivent.

Les services de renseignement ont adopté le « solutionnisme » avant d’autres organismes gouvernementaux. Ainsi, ils ont réduit le thème du terrorisme d’un sujet qui a un lien avec l’histoire et la politique étrangère à un problème d’information de l’identification des menaces terroristes émergentes via une surveillance constante. Ils ont exhorté les citoyens à accepter que l’instabilité soit la règle du jeu, que ses causes profondes ne sont ni traçables ni réparables, que la menace ne peut être prévenue que par une sur-innovation et une hyper-surveillance des ennemis en améliorant la communication.

S’exprimant à Athènes en novembre dernier, le philosophe italien Giorgio Agamben a évoqué le changement de paradigme dans la notion de gouvernement « qui veut que la relation hiérarchique traditionnelle entre causes et effets soit inversée, de sorte que, au lieu de gouverner les causes – une entreprise difficile et coûteuse – les gouvernements tentent simplement de contrôler les effets ».

Pour Agamben, ce changement est emblématique de la modernité. Cela explique aussi pourquoi la libéralisation de l’économie peut coexister avec la prolifération croissante du contrôle dans la vie quotidienne – par le biais de distributeurs de savon et de voitures gérées à distance. « Si le gouvernement vise les effets et non les causes, il sera tenu d’étendre et multiplier les contrôles. Identifier les causes demande de l’analyse de la connaissance, tandis que les effets peuvent être vérifiés et contrôlés. » La réglementation algorithmique est la mise un œuvre d’un programme politique par le biais technologique.

Les vraies politiques de régulation algorithmique deviennent visibles une fois que sa logique est appliquée aux protections sociales de l’État-providence. Ce n’est pas un appel pour les démanteler, mais les citoyens sont néanmoins encouragés à prendre en charge leur propre santé. Voyez comment Fred Wilson, un influent capital-risqueur américain, encadre le sujet. « La santé est … l’opposé des soins de santé, » a-t-il dit lors d’une conférence à Paris en décembre dernier. « C’est ce qui vous garde du système de soins de santé en premier lieu. » Ainsi, nous sommes invités à commencer à utiliser les applications d’auto-suivi et de partage des données, de surveiller nos indicateurs vitaux, nos symptômes et les lacunes de notre propre santé.

Cela est bien en accord avec les propositions récentes pour sauver les services publics en difficulté en favorisant des modes de vie plus sains. Ainsi le rapport 2013 de l’Unité d’information du gouvernement local du Conseil de Westminster et, un groupe de réflexion appellent à la subordination des prestations de logement et autres prestations sociales à des visites des demandeurs à la salle de gym – avec l’aide de cartes à puce. Ces cartes à puce pourraient ne pas être nécessaires : de nombreux smartphones peuvent déjà compter les pas que nous faisons chaque jour (Google Now, assistant virtuel de l’entreprise, fait le relevé de ces données automatiquement et il présente périodiquement les résultats aux utilisateurs, les poussant à marcher plus).

Les nombreuses possibilités que les dispositifs de suivi offrent aux industries de la santé et d’assurance ne sont pas perdues pour O’Reilly. « Vous saviez que la publicité s’est avérée être le modèle d’affaires de base pour l’Internet ? » Lors d’une conférence récente, il se demandait : « Je pense que l’assurance va être le modèle d’affaires d’origine pour l’Internet des choses ».
Les choses semblent se diriger dans cette voie : en juin, Microsoft a conclu un accord avec American Family Insurance, le huitième plus grand assureur du logement aux États-Unis, dans lequel les deux sociétés vont financer les startups qui veulent mettre des capteurs dans les maisons intelligentes et les voitures intelligentes aux fins de « protection proactive ».

Une compagnie d’assurance serait heureuse de subventionner les coûts d’installation de capteurs dans votre maison – aussi longtemps qu’elle pourra automatiquement alerter les pompiers ou faire que les lumières du porche sur la rue clignotent au cas où votre détecteur de fumée se déclenche. Pour l’instant, accepter de tels systèmes de suivi est présenté comme un avantage supplémentaire qui peut nous épargner de l’argent. Mais quand en arriverons-nous au point où ne pas les utiliser sera considéré comme une négligence – ou, pire, un acte de dissimulation – qui doit être pénalisé par des primes plus élevées ?

Dans son rapport de mai 2014 de 2020Heath, un autre groupe de réflexion propose des allègements fiscaux aux Britanniques qui arrêtent de fumer, restent minces ou boivent moins : « Nous proposons le « paiement par résultats », une récompense financière pour les personnes qui deviennent des partenaires actifs dans la santé, dans lequel si vous promettez, par exemple, de maintenir bas votre taux de sucre dans le sang, arrêtez de fumer, perdez du poids, [ou] prenez davantage soin de vous-même, il y aura réduction d’impôt ou prime de fin d’année ».
Les gadgets intelligents sont les alliés naturels de ces politiques : ils documentent les résultats et peuvent même aider à les atteindre – en ne cessant de nous harceler à faire ce qui est attendu de nous.

L’hypothèse sous-jacente de la plupart de ces rapports est que la mauvaise santé n’est pas seulement un fardeau pour la société mais mérite d’être punie (fiscalement pour l’instant) pour irresponsabilité. Qu’est-ce qui pourrait expliquer leurs problèmes de santé, sinon leurs déficiences personnelles ? Ce n’est en tout cas pas l’emprise des entreprises alimentaires ni les différences fondées sur la classe sociale ou les diverses injustices politiques et économiques. On pourra bien porter une douzaine de capteurs puissants, posséder un matelas intelligent, ce genre d’injustices restera inaperçu, car elles ne sont pas le genre de choses qui peuvent être mesurées par un capteur. Suivre à la trace les injustices sociales est beaucoup plus difficile que la vie quotidienne des personnes dont les vies qui en pâtissent.

En déplaçant l’attention des insuffisances institutionnelles et des malversations économiques pour s’attacher au contrôle des personnes, la réglementation algorithmique nous offre une bonne vieille utopie technocratique de la politique sans politique. Le désaccord et le conflit, selon ce modèle, sont considérés comme des sous-produits malheureux de l’ère analogique – à résoudre par la collecte des données – et non comme les conséquences inévitables de conflits économiques ou idéologiques.

Cependant, une politique sans politique ne signifie pas une politique sans contrôle ni administration. Comme O’Reilly l’écrit dans son essai : « Les nouvelles technologies permettent de réduire le coût de la réglementation tout en augmentant la quantité de surveillance et de production de résultats souhaitables. »
Ainsi, c’est une erreur de penser que la Silicon Valley veut nous débarrasser des institutions gouvernementales. Son rêve n’est pas un petit gouvernement de libertaires – un petit État, après tout, n’a besoin ni de gadgets sophistiqués ni de serveurs massifs pour traiter les données – mais bien les économistes comportementaux obsédés par le besoin de données.

Ceux qui sont amoureux de la technologie , le sont pour son principe fondateur essentiel qui est que, tandis que nous nous comportons de façon irrationnelle, notre irrationalité peut être corrigée – si l’environnement agit sur nous en nous poussant vers la bonne option.
Sans surprise, l’une des trois références à la fin de l’essai de O’Reilly pointe sur un discours prononcé en 2012 « Regulation: Looking Backward, Looking Forward » by Cass Sunstein, un juriste américain de premier plan qui est le principal théoricien de ce type de gouvernance. Et tandis que ses partisans ont déjà séduit l’État en faisant de la psychologie comportementale le discours favori de la bureaucratie gouvernementale – Daniel Kahneman est à la mode, Machiavel est ringard – le lobby de la régulation algorithmique avance de façon plus clandestine.
Ils créent des organisations à but non lucratif inoffensives comme « Code for America » qui a ensuite enrôlé l’État – sous le couvert d’encourager des hackers de talent à résoudre les problèmes civiques.

Ces initiatives visent à reprogrammer l’État, le rendre ouvert au retour d’expérience et éliminer tout autre moyen de faire de la politique. Pour toutes ces apps qui enregistrent notre comportement, ces algorithmes et ces capteurs pour travailler, nécessitent des bases de données interopérables – qui est ce que ces organisations pseudo-humanitaires demandent. Et quand le gouvernement est trop lent pour évoluer à la vitesse de la Silicon Valley, ils vont simplement s’installer à l’intérieur du gouvernement. Ainsi, Jennifer Pahlka, fondatrice du « Code for America » et protégée de O’Reilly, est devenue vice-directrice de la technologie du gouvernement des États-Unis – tout en bénéficiant d’une « bourse de l’innovation » d’un an de la Maison Blanche.

Les gouvernements à court d’argent accueillent favorablement cette colonisation par des technologues – surtout si elle permet d’identifier et nettoyer les ensembles de données qui peuvent être vendus avec profit à des entreprises qui ont besoin de ces données à des fins publicitaires. Les récents affrontements sur la vente de données sur les élèves et de la santé au Royaume-Uni sont juste un précurseur de batailles à venir : après tout les biens de l’État ont été privatisés, les données sont la prochaine cible. Pour O’Reilly, les données ouvertes sont « un élément clé de la révolution de la mesure ».

Cette « révolution de la mesure » vise à quantifier l’efficacité de divers programmes sociaux, comme si la raison d’être des filets de protection sociale que certains États fournissent était d’atteindre la perfection.
La raison réelle, bien sûr, était de permettre une vie épanouie en supprimant certaines angoisses, de sorte que les citoyens puissent poursuivre leur projet de vie relativement tranquillement. Cette vision porte sur un vaste appareil bureaucratique et les critiques de gauche de l’état providence – particulièrement celles de Michel Foucault – avaient raison de contester ses tendances « disciplinaires ». Quoi qu’il en soit, ni la perfection ni l’efficacité n’étaient le « résultat souhaité » de ce système. Ainsi, comparer l’état providence à l’état algorithmique pour de tels motifs est trompeur.

Mais nous pouvons comparer leur vision respective de l’épanouissement humain – et le rôle qu’ils accordent aux marchés et à l’État. L’offre de la Silicon Valley est claire : grâce aux retour d’expérience permanent, nous pouvons tous devenir des entrepreneurs et prendre soin de nos propres affaires ! Comme Brian Chesky, le chef de la direction de Airbnb, a dit au magazine The Atlantic l’an dernier, « Qu’est-ce qui se passe quand tout le monde est une marque ? Quand tout le monde a une réputation ? Chacun peut devenir un entrepreneur. »

En vertu de cette vision, nous allons tous coder (Pour l’Amérique !) le matin, conduire les voitures Uber dans l’après-midi, et louer nos cuisines comme restaurants – avec l’aimable autorisation de Airbnb – dans la soirée. Comme O’Reilly écrit de Uber et d’entreprises similaires, « ces services demandent à chaque passager d’évaluer leur pilote (et les conducteurs d’évaluer leur passager). Les pilotes qui fournissent un service médiocre sont éliminés. La réputation fait un meilleur travail pour offrir une expérience client superbe que tout effort de réglementation gouvernementale ».

L’État en arrière-plan de l’« économie de partage » ne se réduit pas significativement ; il pourrait même être nécessaire pour s’assurer que la réputation accumulée sur Uber, Airbnb et d’autres plates-formes de l’« économie de partage » soit totalement liquide et transférable, créant ainsi un monde où chacune de nos interactions sociales est enregistrée et évaluée, effaçant tout ce qui existe comme différences entre les secteurs de la société. Quelqu’un, quelque part, finira par vous évaluer en tant que passager, hôte de maison d’hôtes, étudiant, patient, client. Si cette infrastructure de classement centralisée ou distribuée, fournie par un géant comme Google ou appartenir à l’État, n’est pas encore claire, l’objectif principal est de faire de la réputation dans un réseau social, un moyen qui pourrait protéger les citoyens vraiment responsables des vicissitudes de la déréglementation.

Admirant les modèles de réputation de Uber et Airbnb, O’Reilly souhaite que les gouvernements « adoptent ceux qui ne montrent pas d’effets indésirables tangibles ». Mais ce qui compte comme « effet pernicieux » et comment le démontrer est une question clé. Il est facile de démontrer les « effets néfastes » si l’objectif de la réglementation est l’efficacité, mais si c’était autre chose ? Certes, il y a certains avantages – moins de visites chez le psychanalyste, peut-être – de ne pas voir toutes vos interactions sociales mesurées ?

L’impératif d’évaluer et de démontrer des « résultats » et des « effets » présuppose déjà que le but de la politique est l’optimisation de l’efficacité. Toutefois, tant que la démocratie est irréductible à une formule, ses valeurs seront toujours perdantes dans cette bataille car elles sont beaucoup plus difficiles à quantifier.

Pour la Silicon Valley, cependant, l’"État algorithmique" obsédé par la réputation de l’économie de partage est le nouvel état providence. Si vous êtes honnête et travailleur, votre réputation en ligne le reflétera, produisant pour vous un filet social très personnalisé et « ultra-stable » au sens de Ashby.
Alors que l’état de bien-être suppose l’existence de maux sociaux spécifiques qu’il tente de combattre, l’état algorithmique ne fait pas de telles hypothèses. Les futures menaces peuvent rester totalement inconnaissables tout en étant entièrement adressables – sur le plan individuel. Silicon Valley, bien sûr, n’est pas le seul à vanter ces solutions individuelles ultra-stables. Nassim Taleb, dans son best-seller en 2012 Antifragile : les bienfaits du désordre, fait un plaidoyer semblable, plus philosophique, un plaidoyer pour maximiser notre ingéniosité individuelle et notre résilience : ne pas obtenir un emploi mais plusieurs, ne pas contracter de dette, compter sur notre propre expertise. Tout est question de prise de risque et de résilience et comme dit Taleb, « être sur la brèche ».

Comme Julian Reid et Brad Evans écrivent dans leur nouveau livre, "Resilient Life: The Art of Living Dangerously," Vie résiliente : L’art de vivre dangereusement. Ce culte croissant de la résilience masque une reconnaissance tacite qu’aucun projet collectif ne pourrait même aspirer à apprivoiser les menaces multiples à l’existence humaine – nous ne pouvons qu’espérer nous armer à les aborder individuellement. « Quand les décideurs s’engagent dans le discours de la résilience », écrivent Reid et Evans, « ils le font en des termes qui visent explicitement à empêcher les humains de concevoir le danger comme un phénomène à partir duquel ils pourraient rechercher une libération et même, au contraire, comme ce à quoi ils doivent maintenant s’exposer. »

Quelle est donc l’alternative progressiste ? « L’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne fonctionne pas ici simplement parce que si Silicon Valley attaque l’État-providence cela ne signifie pas que les progressistes doivent le défendre jusqu’à la dernière balle (ou le dernier tweet). Tout d’abord, même les gouvernements de gauche ont un espace limité pour les manœuvres fiscales, parce que le type de dépenses discrétionnaires nécessaires à la modernisation de l’État-providence ne sera jamais approuvé par les marchés financiers mondiaux. Et ce sont les agences de notation et les marchés obligataires – et non pas les électeurs – qui sont en charge aujourd’hui.

Deuxièmement, la critique de gauche de l’État-providence est devenue d’autant plus pertinente aujourd’hui alors que les frontières exactes entre bien-être et sécurité sont devenues si floues.

Lorsque les Android de Google animeront massivement notre vie quotidienne, la tentation du gouvernement de nous gouverner par voitures télécommandées et distributeurs de savon alarme sera devenue considérable. Cela permettra d’élargir l’emprise des gouvernements sur les domaines de la vie auparavant exempts de réglementation.

Avec autant de données, l’argument favori du gouvernement dans la lutte contre le terrorisme – si seulement les citoyens en savaient autant que nous, eux aussi imposeraient toutes ces entorses à la loi – s’étend facilement à d’autres domaines, allant de la santé au changement climatique. Ainsi une publication académique récente qui a utilisé les données de recherche Google pour étudier des modèles d’obésité aux États-Unis, a trouvé une corrélation significative entre les mots clé de recherche et les niveaux de l’indice de masse corporelle. « Les résultats sont très prometteurs dans le sens d’une surveillance de l’obésité en temps réel par des données fournies par Google Trends », notent les auteurs, qui seraient « particulièrement intéressantes pour les établissements de santé publics et les entreprises privées telles que les compagnies d’assurance. »

Si Google détecte une épidémie de grippe, quelque part, il est difficile de contester son information – nous n’avons tout simplement pas l’infrastructure nécessaire pour traiter autant de données à cette échelle. Mais Google peut se tromper – comme cela a été le cas récemment avec ses données sur les tendances de la grippe, il a en effet surestimé le nombre d’infections, probablement en raison de son incapacité à tenir compte de la forte médiatisation de la grippe – ce qui est aussi le cas avec la plupart des alertes terroristes. C’est l’immédiat, la nature en temps réel des systèmes informatiques qui en fait les parfaits alliés d’un état obsédé par la prévention.

Peut-être, le cas de Gloria Placente et son voyage raté à la plage n’était pas seulement une curiosité historique, mais un présage de la façon dont l’informatique en temps réel, combinée à des technologies de communication omniprésentes, pourrait transformer l’État. Une des rares personnes à avoir pris en compte ce présage était un dirigeant d’agence de publicité américain peu connu appelé Robert MacBride. Celui-ci a poussé la logique derrière l’opération CORRAL à ses conséquences ultimes dans son livre de 1967 injustement négligé, "L’État automatisé ". The Automated State.
À l’époque, l’Amérique était en train de débattre du bien-fondé de la création d’un centre national de données pour agréger différentes statistiques nationales et les rendre disponibles à des organismes gouvernementaux. MacBride a critiqué l’incapacité de ses contemporains à voir comment l’État pourrait exploiter les métadonnées quand tout serait en passe d’être informatisé. Au lieu d’un « Empire austro-hongrois à grande échelle », les systèmes informatiques modernes produiraient « une bureaucratie d’une efficacité pratiquement céleste » qui peut « identifier et définir les relations d’une manière que nulle bureaucratie humaine ne pourrait jamais espérer mettre en place ».

« Que l’on joue au bowling un dimanche ou qu’on visite une bibliothèque est sans conséquence puisque personne ne va le vérifier », écrivait-il. Mais ce n’est pas le cas lorsque les systèmes informatiques peuvent agréger des données provenant de différents domaines et les corréler sur place. « Notre comportement individuel dans l’achat et la vente d’une automobile, une maison, ou d’un titre, à payer nos dettes et en acquérir de nouvelles, et gagner de l’argent et être payé, sera noté méticuleusement étudié de manière exhaustive », a prévenu MacBride.
Ainsi, un citoyen va bientôt découvrir que « le choix de ses abonnements à des magazines … peut être trouvé et indiquer avec précision la probabilité d’entretenir sa propriété ou son intérêt pour l’éducation de ses enfants. » Cela sonne étrangement similaire à la récente affaire d’un père malheureux qui a constaté que sa fille était enceinte par le biais d’un coupon ciblé, qu’un détaillant avait envoyé à leur maison. Le choix de la cible a été basé sur l’analyse des produits – par exemple, "lotion non parfumée – le plus souvent acheté par d’autres femmes enceintes ".

Pour MacBride la conclusion était évidente. « Les droits politiques ne seront pas violés mais ils ressembleront à ceux d’un petit actionnaire dans une entreprise géante », écrit-il. « La marque de sophistication et de savoir-faire dans cet avenir sera la grâce et la souplesse avec laquelle on accepte son rôle et fait le maximum de ce qu’il offre. » En d’autres termes, puisque nous sommes en premier lieu tous des entrepreneurs, et seulement en second lieu des citoyens, autant se faire une raison et en tirer le meilleur.

Alors, que faut-il faire ? La techno-phobie n’est pas la solution. Les progressistes ont besoin de technologies qui collent à l’esprit – si ce n’est pas à la forme institutionnelle – de l’état providence, la préservation de l’engagement à créer des conditions idéales pour l’épanouissement de l’homme. Même une certaine « ultra stabilité » pourrait être la bienvenue. La stabilité était un objectif louable de l’état providence avant d’avoir rencontré un piège : en spécifiant les mesures de protection précises que l’État se devait d’offrir contre les excès du capitalisme, l’empêchait de réagir facilement et rapidement à de nouvelles formes non précisées de l’exploitation.

Comment construire un soutien social qui soit à la fois décentralisée et ultra-stable ? Une forme de revenu de base garanti – où certains services sociaux sont remplacés par des transferts directs en espèces aux citoyens – s’adapte aux deux critères.

Créer les conditions pour l’émergence de communautés politiques autour des enjeux et des questions qu’elles jugent pertinentes serait une autre étape souhaitable. Le plein respect du principe de l’ultra-stabilité dicte que ces questions ne puissent ni être anticipées ni dictées d’en-haut – par les partis politiques ou les syndicats – et doivent être laissées non précisées.

Quel est le type d’infrastructure de communication qu’il faille mettre en œuvre ? Elle devrait être gratuite, difficile à espionner, et ouverte à de nouveaux usages, des usages subversifs. L’infrastructure existante de la Silicon Valley est idéale pour répondre aux besoins de l’État, pas pour ceux des citoyens souhaitant s’auto-organiser. Elle peut, bien sûr, être redéployée pour des causes militantes – et elle l’est souvent – mais il n’y a aucune raison d’accepter le statu quo comme idéal ou inévitable.

Pourquoi, après tout, confisquer ce qui devrait appartenir au peuple de toute manière ? Alors que la plupart des créateurs de l’Internet déplorent la façon dont leur créature est tombée aussi bas, leur colère est mal orientée. La faute n’est pas à cette entité amorphe mais, tout d’abord, à l’absence d’une politique de gauche en matière de technologie – une politique qui puisse contrer l’agenda pro-innovation, pro-privatisation de la Silicon Valley. En son absence, toutes les contre-communautés de gauche sont manchotes. Le prochain « Occupy Wall Street » serait-il en mesure d’occuper une ville vraiment « intelligente » ? Cela reste à voir : ce qui est le plus probable, c’est qu’il serait sur-réprimé et sur-droné.

Il faut dire au crédit de MacBride, qu’il avait tout compris en 1967 : « Compte tenu des ressources technologiques et techniques de planification modernes », a-t-il averti, « ce n’est vraiment pas très compliqué de transformer même un pays comme le nôtre en une entreprise où le bon fonctionnement de tous les détails de la vie est une fonction mécanique prise en charge ».
La crainte de MacBride est devenue le plan directeur de O’Reilly : "le gouvernement, écrit-il, devrait être calqué sur l’approche « lean startup » (startup svelte) de la Silicon Valley, qui « en utilisant les données produites révise constamment et affine son approche du marché ». C’est cette approche que Facebook a récemment déployée afin de maximiser la participation des utilisateurs sur le site : si le truc c’est de montrer aux utilisateurs des histoires qui se terminent mieux, ainsi soit-il.

La réglementation algorithmique, quelles que soient ses avantages immédiats, produira un régime politique où les entreprises de technologie et les bureaucrates du gouvernement décident de tout. L’auteur polonais de science-fiction Stanislaw Lem, dans une critique bien vue de la cybernétique, publiée à peu près au même moment que l’État automatisé, écrivait : « La société ne peut pas se débarrasser du fardeau d’avoir à décider de son propre sort en sacrifiant cette liberté au bénéfice du régulateur cybernétique ».

"La prise de pouvoir des données et la mort de la politique", par Evgeny Morozov, publié dans The Observer, le 20 juillet 2014.

Merci à Paul Jorion pour son autorisation de relai dans UP' Magazine
(Merci à Guy Weets pour la traduction. © The Guardian)

Crise politique française : faut-il innover ?

La réponse est sans équivoque : oui. Oui, selon Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, qui, dans une interview pour Mediapart ce dimanche 7 septembre, fait une démonstration analytique d’une clairvoyance confondante sur une Constitution à bout de souffle qui protège les gouvernants des gouvernés, alors que ce devrait être l’inverse. Sur des institutions en crise qui sont en fait une crise du lien social. Sur un système de « pensée d’Etat » obsolète, formé notamment à l’ENA et ses fameuses promotions qui ne sont pas à la hauteur des expériences vécues par les « gens »…

Voici dans son intégralité cette excellente interview qui réclame l’écriture d’une nouvelle Constitution qui pourrait résoudre les dysfonctionnements de la politique française.

"Dominique Rousseau : « On a inversé la fonction de la Constitution ! »
©Joseph Confavreux - MEDIAPART

La situation politique actuelle est aussi le reflet d'une Constitution à bout de souffle qui protège les gouvernants des gouvernés, alors que ce devrait être l'inverse. Dans une France qui tangue au milieu d'institutions trop rigides, l'écriture d'une nouvelle Constitution pourrait-elle réparer les défauts d'origine de la Ve République et combattre l'impuissance politique ? Oui, répond Dominique Rousseau, à condition de « créer une nouvelle assemblée où s'expriment les expériences de vie concrètes ».
Divorce entre un pouvoir élu et ceux qui ont voté pour lui récemment, contradictions entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, présidentialisme isolé dans des réflexes monarchiques, jeux de rôles ambigus entre le président de la République et le premier ministre : les événements politiques de cette rentrée s'inscrivent dans les blocages institutionnels et les malfaçons constitutionnelles de la Ve République.

Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon- Sorbonne examine pour Mediapart les ressorts profonds d'une débâcle politique qui n'est pas seulement celle du parti socialiste mais aussi celle d'un régime constitutionnel de plus en plus inapte à prendre en compte les évolutions et les exigences des sociétés contemporaines.

Mediapart : Ce à quoi nous avons assisté la semaine dernière s'apparente-t-il à un énième déchirement du PS ou à une crise institutionnelle ?

Dominique Rousseau :  Incontestablement, c'est d’abord une crise institutionnelle. Les institutions, qui sont faites pour permettre un échange fluide et continu entre les gouvernés et les gouvernants, sont aujourd'hui bloquées. Elles n’entendent plus ce qui se dit dans la société et la société ne les écoute plus. Cette situation politique peut être qualifiée d’autisme
institutionnel puisque les canaux institutionnels de communication entre les gouvernés et les gouvernants sont aujourd’hui bouchés.

Mais c’est aussi une crise sociale. On entend souvent dire qu’un conflit entre l’exécutif et le Parlement, ou entre le président de la République et le premier ministre, n’est pas si grave car il s’agirait « seulement » d’une crise institutionnelle. Ce n’est pas ma position. Cette crise institutionnelle est une crise sociale parce que les institutions sont, dans la conjoncture actuelle, ce qui fait tenir debout les sociétés. Sans institutions, les sociétés ressembleraient aux montres molles de Salvador Dali. Si les institutions sont en crise, c'est qu'il y a une crise du lien social. Les institutions ne sont qu’une mise en abyme de l’ordre social.

M : On a aussi beaucoup entendu le vocabulaire de la « crise de régime ». Vous paraît-il pertinent ? 

DR : Oui, il y a une crise de régime, qui se situe elle-même à l’intérieur de la crise socio-institutionnelle dont je viens de parler. La crise de régime renvoie à cette figure constitutionnelle française qui fait coexister deux institutions élues au suffrage universel, le président de la République, et l’Assemblée nationale. Et les circonstances politiques ont conduit à faire du président un capitaine dans une structure qui reste parlementaire. Or il y a une incompatibilité entre président actif et régime parlementaire. Au Portugal, en Autriche, le président est élu mais il n’est pas le capitaine ; le capitaine, c’est le premier ministre.

On ne découvre pas aujourd’hui cette incompatibilité, mais jusqu’à présent, on a mis des rustines sur la Constitution de 1958, comme la réduction du mandat de 7 à 5 ans et des élections législatives calées juste après la présidentielle. Mais, souvent, une rustine n’empêche pas la chambre à air de fuir ailleurs. C’est la situation aujourd’hui. Il faut changer ce régime constitutionnel qui conduit à une impuissance politique, du parlement à qui on demande de se taire, de l’Élysée qui n’a plus la majorité de sa politique.

La Constitution actuelle fonctionne comme un bouclier pour les gouvernants, elle protège le président de la République et le premier ministre des « secousses de l’opinion », comme disent les journalistes. Mais une Constitution doit être d’abord un bouclier qui protège les citoyens contre le risque d'arbitraire des gouvernants ! On a inversé la fonction d'une Constitution qui est de garantir au peuple que ceux qui exercent le pouvoir en son nom respecteront ses volontés.

M : Pourquoi cette crise éclate-t-elle maintenant ?

DR : Parce que les rustines n'ont fait que déplacer le problème et que cela devient impossible de résoudre le blocage qui se crée de manière répétitive entre l’Assemblée nationale et l’exécutif par de simples rafistolages. Depuis la réforme du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, en 2002, tous les quinquennats – ceux de Chirac, Sarkozy ou Hollande – ont connu des difficultés de fonctionnement liées à l’impossibilité de définir le véritable responsable politique.
Chirac s’est heurté à Sarkozy, Sarkozy s’est heurté à Fillon et Copé, Hollande se heurte aux frondeurs. Le problème n’est donc pas politique, c’est un problème structurel, lié à ce que nos institutions ne sont pas solides, mais rigides. Or, entre le chêne et le roseau, on sait celui qui s'en sort en cas de tempête. À l’heure actuelle, nos institutions corsètent la société, qui ne peut s’exprimer au Parlement, et cela déborde.

M : À vous entendre, le problème serait donc moins le présidentialisme, que la dyarchie du pouvoir légitime ?

DR : Absolument. Le problème depuis 1958, malgré ce qu'en disait de Gaulle, est qu'il y a une dyarchie qui finit toujours par entraîner des blocages entre le premier ministre et le président de la République, indépendamment de la volonté des hommes et des couleurs politiques. De Gaulle et Pompidou, Pompidou et Chaban, Giscard et Chirac, Mitterrand et Rocard… Il y a un défaut de fabrication politique qu’on a voulu dissimuler sous le tapis, mais aujourd’hui, la poussière est devenue un tas qui a troué le tapis constitutionnel.

Un autre élément très important de cette crise de régime est que ceux qui nous gouvernent sont enfermés dans ce que j’appelle une « pensée d'État ». Ce sont des énarques très compétents, mais formatés à penser les choses de la société à partir d'un a priori sur ce qu'est l'intérêt général. Ils estiment que les citoyens sont incompétents pour définir ce qu'est l'intérêt général de la société et jugent donc normal de définir eux-mêmes ce qu’il est. C'est une pensée tragique pour la France qui a aujourd’hui besoin d'une « pensée de la société. »

Les « gens » sont capables, si on les laisse s’exprimer et délibérer, de produire des règles, de trouver l’intérêt général. Ce ne sera sans doute pas le même que celui produit par la promotion Voltaire, mais ce sera à hauteur des expériences vécues par les gens. La démocratie n'est pas une question d'arithmétique, mais une question d’expériences de vie. Or notre société raisonne à partir d'une pensée d'État abstraite, au moment où elle a besoin d'une pensée des expériences.
Dans les dernières années, toutes les questions importantes ont été sorties non par des députés, mais par les lanceurs d'alerte. La société est capable de mettre sur la place publique non seulement les questions qui font problème, comme la santé, l’alimentation, le logement, mais elle est aussi capable de produire des réponses, d’imaginer des règles nouvelles pour l’intérêt général.

M : Pensez-vous que l'écriture d'une nouvelle Constitution pourrait résoudre les dysfonctionnements à répétition de la politique française ?

DR :Oui, mais à condition que ce soit une vraie réécriture, et non une écriture qui vise à distribuer autrement le pouvoir entre ceux qui l'ont déjà. Elle devrait faire accéder à l'exercice du pouvoir ceux qui en sont à la marge ou en sont exclus.

Cela veut d’abord dire qu'il faut créer une nouvelle assemblée où s'expriment les expériences de vie concrètes. La question prioritaire ne me semble pas être de donner plus de pouvoir à l’Assemblée nationale, mais de permettre à ce que De Gaulle appelait les « forces vives » de disposer d’une assemblée pour représenter les citoyens concrets, dans leurs activités professionnelles, associatives ou de consommateurs. Ce que n’est absolument pas le Conseil économique, social et environnemental aujourd’hui. Il faudrait donc le remplacer par une vraie Assemblée sociale.
Aujourd’hui, l’Assemblée nationale représente le citoyen abstrait et il faut une autre assemblée pour représenter les citoyens concrets, c’est-à-dire situés dans leurs activités professionnelles et sociales. Et il faut bien sûr reconnaître à cette assemblée un pouvoir délibératif et non seulement consultatif. Dans nos sociétés complexes, la volonté générale doit être connectée avec ce que vivent quotidiennement les gens, dans leurs métiers ou leurs activités sociales de parents d’élèves, de consommateurs… Or notre régime actuel repose sur une conception unidimensionnelle du citoyen, à savoir l’électeur. Le citoyen est pourtant pluriel et les autres figures du citoyen doivent s’exprimer dans une assemblée pour exister.

Souvenez-vous du raisonnement de l’abbé Siéyès « Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il? À être quelque chose.» Il a fallu que le Tiers-État se dote d’une assemblée pour pouvoir participer à la volonté générale. Il faut aujourd'hui un processus similaire pour ce citoyen «social», qui doit disposer d’une nouvelle assemblée, l’assemblée sociale, pour pouvoir exprimer la manière dont il vit, travaille ou consomme.
Cela modifiera les thèmes sur lesquels légiférer et la manière de le faire. Regardez par exemple la question du fait religieux et du voile en entreprise. L’Assemblée nationale juge qu’il faut une loi parce qu’elle est prise dans des préoccupations électoralistes, mais le Conseil économique et social a jugé qu’il fallait laisser les acteurs sociaux régler les problèmes sans en passer par la loi, car ils ont une bien meilleure vision des enjeux, des difficultés et des manières de les résoudre.
Le deuxième élément fondamental, si on rédigeait une Constitution, serait la suppression du Conseil d'État, qui se définit parfois lui-même comme étant l'âme de l'État. Or, aujourd'hui, ce dont notre société a besoin, c'est précisément de rompre avec cette conception bonapartiste et étatique d'un lieu sacré où se fabriquerait l'intérêt général, pour laisser vivre les institutions de la société qui, par la délibération, l'échange d'arguments, la vivacité de l'espace public, peuvent produire cet intérêt général renouvelé.

Supprimer le Conseil d'État signifierait concrètement que le contentieux administratif serait transféré à la cour de cassation, à l'intérieur de laquelle on créerait une chambre administrative. Et la fonction consultative, exercée actuellement par le Conseil d'État, serait transférée au ministère de la Loi, qui devrait remplacer le ministère de la Justice.
En effet, les caractéristiques de la justice ne sont pas compatibles avec sa participation à un gouvernement, car la justice doit être impartiale, objective et neutre, or un gouvernement est partial, et c’est normal. Je propose donc de sortir la justice du gouvernement et de remettre la formation, la nomination et la discipline des magistrats à une autorité constitutionnelle indépendante. Le ministère de la justice pourrait alors devenir un ministère de la Loi, chargé de vérifier que les projets de loi de ses collègues sont écrits dans une rédaction juridique cohérente, notamment avec les textes européens.

Le Conseil d'État est une institution respectable, mais qui exprime un moment situé de l'histoire politique de la France, celui où la France avait besoin de l'État pour se construire. Aujourd'hui, la France a besoin de la société civile pour continuer son histoire. La suppression du Conseil d'État permettrait de débloquer les énergies de la société et de faire émerger une diversité sociale des gouvernants. Le problème n'est pas de critiquer l'élite. Toute société a besoin d'une élite. Le problème de la France est d'avoir une élite mono-formatée. Dans les autres pays, il y a une élite, mais elle est diversifiée dans sa formation et ses origines. Cette élite mono-formatée a servi à faire la France d’hier ; la France du XXIe siècle se fera par une élite pluri-formatée.

M : Vous avez écrit que la Constitution était le « miroir magique » de la société. Mais espérer résoudre une crise sociale en écrivant une meilleure Constitution ne relève-t-il pas aussi d’une forme de « pensée magique », ou du moins d’illusion ?

DR : On peut évidemment dire que c'est parce que je suis juriste que j’ai écrit ça. Mais je suis persuadé que dans nos sociétés post-métaphysiques, où il n'y a pas un lieu extérieur et supérieur à l'Homme pour dire ce qui est bien et ce qui est mal, où il n'y a plus Dieu, plus la Nature, plus la Classe ouvrière, où il n’y a plus un principe transcendantal donnant aux hommes la garantie que c'est comme cela qu'il faut faire, ce qu’il reste à l’Homme pour faire lien, c'est le droit, c'est-à-dire la discussion entre les hommes. Comme le disait Sartre, nous sommes désormais condamnés à être libres, à déterminer nous-mêmes par la discussion les règles de notre vie commune. C’est pour cela que le droit a un rôle déterminant à jouer dans la refondation démocratique, même s’il n’est bien évidemment pas le seul.

En ce sens, le droit possède un aspect magique, car lorsque le droit dit : « les hommes et les femmes sont égaux », cela oblige les hommes et les femmes à se voir comme des êtres égaux. Regardez la lutte qui s’est produite, en Tunisie, pour inscrire cette égalité dans la Constitution et ne pas accepter de parler seulement de « complémentarité » entre les hommes et les femmes. La Constitution possède un aspect performatif qui conduit les hommes et les femmes à se conduire comme la Constitution le dit.

M : Le sentiment actuel de débâcle politique vient aussi de l'écart entre la posture autoritaire, voire autiste, des têtes de l'État et du sentiment de leur impuissance réelle. Cette impuissance, qui est aussi liée à des phénomènes de globalisation, à des grandes évolutions sociales et sociétales ou à des mutations aussi bien économiques qu'anthropologiques pourra-t-elle vraiment être combattue ou compensée par un meilleur fonctionnement institutionnel ?

DR : Je crois justement que ce que je vous dis là implique un profond changement de paradigme. Affirmer le basculement d'une pensée d'État à une pensée de la société ouvre notamment sur la société-monde, l'espace-monde et une Constitution-monde. Si on reste dans le cadre des États, on demeure avec des souverainetés qui s'opposent, alors qu’aujourd'hui, on voit apparaître des intérêts communs mondiaux, autour de l'eau, de la santé, de l’alimentation, du climat, qui ne sont pas des problèmes allemands, français, colombiens ou japonais, mais des questions mondiales. Le fait que les sociétés soient confrontées partout aux mêmes problèmes engendre une société civile mondiale qui trouvera un jour sa Constitution. Les souverainetés étatiques ne peuvent bloquer sur le long terme les connexions des sociétés civiles.

Il existe déjà des éléments de cette Constitution mondiale avec la Cour pénale internationale ou les revendications pour un tribunal international du commerce, ou une Cour constitutionnelle internationale. On a déjà compris qu’un certain nombre de questions, tels les crimes contre l’humanité, ne pouvaient plus être jugées à l’intérieur d’un État. Ce sera pareil pour les questions écologiques ou économiques. Dans cet embryon de Constitution mondiale et de refondation démocratique dont les sociétés du monde ont besoin, c’est bien le droit qui est en première ligne, même si, bien sûr, la culture, l’art ou l’économie participent aussi de ce mouvement."

©Joseph Confavreux - MEDIAPART

Ecologie et Spiritualité

Muni de la Bible, des Evangiles et du corpus doctrinal de l’Eglise orientale, Michel Maxime Egger propose une plongée dans l’écospiritualité, une approche renouvelée de l’écologie ancrée sur de fortes bases théologiques chrétiennes. Rien à voir donc avec un vernis spirituel new age. Il s’agit d’une véritable philosophie, d’une nouvelle manière d’être de l’Homme face à la Nature, qui se traduit dans l’émergence d’un seul et unique mot, « écospiritualité », car « l’Homme et la Nature sont indissociables ».
Au final, il doit en émerger un « homo alternativus qui sommeille en chacun –antidote à l’homo economicus – pour donner naissance à une nouvelle forme d’engagement : le méditant militant. » Il ne s’agit donc pas seulement de penser mais aussi d’agir. « Il s’agit de mettre en boucles écologies intérieure et extérieure. » 

Le chemin est ardu, il nécessite de recourir à de nombreux outils – spirituels, philosophiques, psychologiques – et donc la démonstration de Egger, passant allégrement de la théologie des logoi de Maxime le Confesseur à celle des énergies divines de Grégoire Palamas en passant par Martin Buber ou l'écopsychologie est parfois ardue.
Mais, finalement « l’écospiritualité se résume à l’Amour » car « on ne peut sauver ce que l’on n’aime pas. » D’où le titre du dernier ouvrage de Egger, La Terre comme soi-même, en référence au second commandement de l’Evangile - « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Cet homo alternativus suppose trois changements majeurs : changer notre regard sur la création, changer notre regard sur l’être humain et procéder à une transformation intérieure autrement dit « travailler sur ses peurs, celle du manque et de la mort », « accepter notre finitude, passer d’une conscience de pénurie à une conscience d’abondance ».

Avant tout, il faut « sortir de la vision réductionniste et utilitaire de la nature pour lui redonner sa dimension sacrée. » Ici, d’un côté, le sociologue se réjouit de ce que le mot « sacré » ait retrouvé une place dans le débat public comme l’illustre un colloque qui s’est déroulé à la Sorbonne en 2012 intitulé « Y a-t-il du sacré dans la nature ? ».
De l’autre, il prend garde à ne pas tomber dans le piège du paganisme, jamais loin lorsqu’il est question de « resacraliser » la nature. « J’essaye d’ouvrir une troisième voie entre une vision matérialiste et une vision panthéiste de la nature, celle que j’appelle le panenthéisme, autrement dit la doctrine du Tout en Dieu. Dieu est dans l’univers et l’univers est en Dieu. »
A la lisière du spirituel et de la psychologie, le philosophe juif, Martin Buber, distinguait deux types de relations : celle du Je-Cela où la relation à l’autre est unilatérale, purement instrumentale et celle du Je-Tu où l’Autre est un sujet impliquant la réciprocité. Or, « Buber considérait qu’il existe des relations Je-Tu entre l’Homme et les autres créatures non-humaines » ; c’est donc cette relation qu’il nous est donnée d’établir ou de rétablir.

Quant au changement de regard sur l’être humain, Egger explore aussi une nouvelle approche. « Il existe deux pôles : un pôle anthropocentriste où l’être humain est au centre de tout, il est gestionnaire de la Nature. Et à l’opposé, il existe un pôle bio ou cosmocentriste où l’être humain n’est qu’une créature parmi d’autres, ni plus ni moins importante qu’un brin d’herbe ou qu’un insecte. Là encore, j’essaye de tracer une troisième voie que j’appelle cosmothéantropique.
L’idée est qu’il existe une unité structurelle entre Dieu, le cosmos et l’être humain. Nous sommes les enfants de la Terre Mère. Nous sommes dans une relation d’interdépendance. Tout ce que nous faisons à la Nature, c’est à nous-mêmes que nous le faisons. » A cet égard, le courant de l’éco-psychologie, peu connu encore en dehors du monde anglo-saxon, montre « l’interrelation entre les maladies de l’Homme et celles de la Terre. On ne peut penser le Moi sans intégrer la Nature. »

Si les sources théologiques faisant l’apologie de la Mère Nature ne manquent pas, le sociologue reconnaît volontiers que la bible n’est pas sans ambiguïté à l’égard de la Création. Ainsi, d’un côté la Genèse appelle à "garder et cultiver le Jardin" (2-15) mais le texte exhorte aussi l’Homme à dominer la nature lorsqu’il mentionne «Remplissez la terre et soumettez-la » (1-28), comme l’a rappelé l’un des auditeurs de cette soirée aux Bernardins.
Egger souligne qu’il existe une conception chrétienne anthropocentriste, dénoncée comme la principale cause de la crise écologique par le célèbre médiéviste américain Lynn White dès 1966. « Les Eglises ont ignoré cette critique mais je pense qu’elle doit être prise au sérieux. Il y a un travail auto-critique à faire.
Cependant, il faut distinguer les textes, leur interprétation et leur utilisation par l’Eglise. Ainsi, ce passage de la Genèse où l’Homme est appelé à dominer la Nature est à resituer dans le contexte où il est écrit. C’est un texte qui date, sans doute, du 6ème siècle avant Jésus-Christ, ce qui correspond à l’exil des juifs à Babylone. La parole divine de ce verset est donc donnée à un peuple désespéré. 

Interpellé sur l’absence de philosophie politique dans son exposé, Egger fait une réserve importante : l’articulation entre le politique et le spirituel peut bien sûr exister – et lui-même la fait tous les jours dans le cadre de son travail de lobbying à Alliance Sud, une ONG suisse -, mais il prend aussitôt soin de préciser que « la spiritualité ne se décrète paspolitiquement, sinon on aboutit à un système totalitaire. On peut faire une loi verte mais on ne peut pas faire une loi sur la métanoia personnelle. Et heureusement. » Autrement dit, chacun doit trouver sa propre voie vers l’écospiritualité à son rythme, avec ses outils propres. Un chemin, long et complexe, à n’en pas douter.

Michel Maxime Egger - Observatoire de la modernité, Collège des Bernardins - Séminaire 2013 - 2014 « Quelles ressources face à la crise ? » - Séance du 14 Mai 2014
Synthèse : Catherine Dupeyron

- Écologie et spiritualité : un entretien avec le philosophe Pierre Rabhi  29 juillet 2013 :

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- Ivan Illich (1) – « Table ronde » avec J-P Dupuy, P. Viveret, Th. Paquot et S. Latouche :

Edgar Morin : « Pour une politique de civilisation » – Conférence à l’Université Intégrale Mars 2014 :

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La fabrique d'une nouvelle vision du monde

...ou l'éloquence des oiseaux.

Transition, changement, complexité... dans cette période troublée que nous traversons, notre soif de sens, de cohérence, de rassurance nous ramène aux fondements du mythe.

Autour de nous, le monde se transforme de plus en plus visible. Face à cette grande Transition et à l'accroissement de la complexité ambiante, nos inerties, nos zones aveugles et notre peur du changement nous handicapent, freinant notre évolution.

Au dernier congrès de la World Future Society américaine - qui regroupe l'essentiel de la communauté anglo-saxonne de la prospective - une session dédiée au storytelling consacrait l'importance de celui-ci. En 1998, à l'autre bout du monde, le prospectiviste indo-pacifique, Sohail Inayatullah, expliquait déjà le rôle essentiel des narratives dans la construction de la pensée du futur (1). Mais de quoi parle-t-on au juste ?

Storyletting et narratives

Considérons tout d'abord le storytelling comme l'art de raconter des histoires. Des histoires cohérentes, construites, vraisemblables. Un art que l'on sait difficile à maîtriser si on a lu un roman à suspense dont l'intrigue est évidente dès les premières pages ! Le storytelling renvoie donc autant à l'imagination créatrice qu'à la compétence technique pour l'exprimer. Or, ces deux qualités semblent commencer à faire défaut dans un monde occidental où l'accélération du temps vécu précipite la perte des savoirs techniques - notamment la maîtrise du langage soutenu - et où le système éducatif valorise la reproduction des savoirs plutôt que leur création.

Le concept de narratives est un peu plus compliqué. Il ne s'agit pas seulement d'histoires construites, mais porteuses de sens. La narration est en effet l'un des quatre modèles réthoriques identifiés par les Grecs antiques : son objectif est de mettre en évidence un ordre logique et des conséquences claires. Mais plus encore : le narrative - oral ou écrit, peint ou mimé, fictionnel ou réaliste - exprime une vision du monde, une worldview. C'est-à-dire la manière dont nous nous représentons, individuellement et collectivement, l'ordonnancement et la logique des choses.

De l'importance des mythes et des oiseaux...

Le narrative est donc le message éducatif ou moral qui sous-tend un récit. Mythes, contes, paraboles, cosmogonies ont en commun d'être d'abord des narratives. Ce n'est pas la vraisemblance qui les caractérise mais leur capacité à dépasser des contradictions apparentes (thèse, antithèse, synthèse) en faisant apparaître un sens, une structure (Claude Levi-Strauss), intemporels.
Ils contribuent ainsi à fonder un paradigme explicatif du monde et des événements qui s'y déroulent.

Lorsqu'un ordre ancien s'effondre, crispé sur sa préservation à tout prix, un double langage émerge alors, porteur des idées nouvelles, proscrites, sous une forme cachée. La "langue des oiseaux" en fait partie (2). Mais la référence renvoie aussi aux récents travaux de ABE & WATANABE (3) : nous avons considéré pendant des siècles les trilles des oiseaux comme la simple expression musicale d'une espèce dépourvue d'intelligence (une "cervelle d'oiseau"). Pourtant nous sommes aujourd'hui capables de renverser notre point de vue pour comprendre qu'elles peuvent correspondre à un langage complexe. Le mythe originel des oiseaux, messagers des dieux et reflets de l'avenir, peut à nouveau surgir : nous sommes prêts à l'entendre, prêts à comprendre que nous pouvons renaître de nos cendres tel le phénix, que nous devons nous forger des ailes mentales pour plus de fluidité et d'adaptation, ou que nous devons maintenant prendre de la hauteur (macroscaling), privilégier la synthèse sur l'analyse, pour voir enfin la "Big Picture" et agir en conséquence.

... pour changer de paradigme

Car les narratives ont aussi pour but de nous préparer au changement. C'est ainsi que nous substituons peu à peu aux certitudes mathématiques des statistiques et de la prévision des récits porteurs de sens (narratives) qu'il nous faut apprendre à fabriquer (storytelling). Les managers en ont besoin pour résoudre les dilemmes qui surgissent lorsqu'ils affrontent la mondialisation et la gestion des différences. Les DRH en ont besoin pour gérer un corps social qui aspire au bonheur, à des valeurs immatérielles, à un renouveau du sens et un réenchantement de l'avenir. Les marketeurs en ont besoin pour valoriser les marques et leur influence grandissante dans l'économie conceptuelle. Les citoyens en ont besoin pour se retrouver ensemble autour d'une culture commune, plus riche que l'individualisme ambiant. Nos enfants en ont besoin pour comprendre ce nouveau monde qu'il leur faut se préparer à habiter et que nous ne savons pas encore leur expliquer.

(1) Inaatullah Sohail, "Causal layered analysis  poststructuralism as method", Futures, vol. 30, n°8, Oct 1998, pp 815-29
(2) Burger Baudouin, La langue des oiseaux, Saint-Zénon (Canada) : Louise Courteau éditrice, 2010
(3) Abe Kentaro, Watanabe Daj, "Songbirds possess the spontaneous ability to discriminate syntactic rules", Nature Neuroscience, 14, 2011, pp 1067-1074.

Fabienne Goux-Baudiment, Directeur de ProGective, Paris ; Professeur associé à l'université d'Angers (ISTIA) ; Présidente de la Société Française de Prospective.

Avec nos vifs remerciements à la revue RH&M n°54, dans laquelle cet article est paru en Juillet 2014

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