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débat citoyen pour la planète

L'humain est-il savant ?

Jeudi 28 avril, en présence d’Edgar Morin, sociologue et philosophe, Patrick Viveret, philosophe et économiste et David Wahl, écrivain et dramaturge, a eu lieu le deuxième débat sur le thème : "L’humain est-il savant ?" au Ministère  de l'environnement, dans le cadre des débats citoyens pour la planète (1). A cette occasion, plus de 200 personnes étaient réunies pour échanger avec les invités. En introduction, Gilles Boeuf, Conseiller au cabinet de la Ministre, a rappelé quelques éléments avant de lancer le débat.
 
Dans les années 1750, un naturaliste et botaniste suédois, Carl von Linné invente (Systema naturae) la classification binominale : un nom de genre avec une majuscule accompagné d’un nom d’espèce avec une minuscule pour classifier tous les êtres vivants, des bactéries aux vertébrés. Quelques exemples : Canis canis, le chien, Canis lupus, le loup, Vibrio cholerae, la bactérie du choléra… Toutes les espèces vivantes sont alors décrites et les « types » sont déposés dans des Muséums d’histoire naturelle où ils constituent la référence, dans tous les pays.
 
A sa mort, en 1778, Linné et ses collaborateurs, imités par des naturalistes et scientifiques du monde entier, ont ainsi décrit environ 12 000 espèces de plantes et d’animaux. Nous en sommes à plus de 2 millions aujourd’hui, et continuons à déposer environ 16 à 18 000 nouvelles espèces par an.
 
En 1758, Linné dénomme l’humain Homo sapiens : « l’homme savant ». Des espèces avaient été, et sont toujours, décrites actuellement comme « horribilis », « horridus », « gulo » (le glouton), « atrox », « ferox  » (des crotales)… et nous nous sommes nous-mêmes appelés « sapiens ». Or, lorsque l’on regarde aujourd’hui les relations avec les autres espèces, l’attitude de l’humain vis-à-vis de la nature et de la biodiversité qui nous entoure, on peut se demander si nous méritons bien ce qualificatif.
 
Ces questions ont été l’objet du débat : comment analyser nos relations avec le monde vivant dans lequel nous nous trouvons ? Comment regarder nos responsabilités vis-à-vis de lui ? Nous sommes en effet l’espèce qui, seule, se juge « digne » et qui refuse cette dignité aux autres et nous avons mis en « coupe réglée » cette nature dans laquelle nous sommes immergés et dont nous ne saurions nous passer. Nous ne mangeons et ne coopérons qu’avec du « biologique » et pourtant aujourd’hui, et depuis quelques milliers d’années, nous détruisons, polluons, surexploitons, disséminons tout partout et avons une influence très délétère sur le climat. Alors l’humain, « faber » et pas encore « sapiens » ?
 
 
 
(1) Les débats citoyens pour la planète, c’est un cycle de débats consacrés aux sciences du vivant et à la biodiversité, une fois par mois au ministère.
Pour prolonger les échanges de la COP21 et continuer ainsi le travail de réflexion, de mobilisation jusqu’à la COP22 qui aura lieu à Marrakech, un cycle de débats avec des philosophes, anthropologues, sociologues, scientifiques, économistes, artistes engagés dans le développement durable a été mis en place autour des grands enjeux liés à la science du vivant et à la biodiversité.
Ces débats, animés par Gilles Bœuf, conseiller scientifique de Ségolène Royal, ont lieu une fois par mois à l’hôtel de Roquelaure, le jeudi de 19h à 20h30 autour de 3 à 4 personnalités.
 

VOIR AUSSI DANS UP' L'INTERVIEW D'EDGAR MORIN

VOIR AUSSI DANS UP' L'ENTRETIEN AVEC PATRICK VIVERET

 

 

code travail

Droit du travail et emploi : la difficulté de réformer

La revue Droit social (Edition Dalloz) rend compte, dans son numéro du mois d’avril, du grand débat qu’elle avait organisé début décembre – bien en amont donc de la présentation du projet de la loi Travail. Le dossier confronte les points de vue de juristes et d’économistes afin de signaler et mettre en perspective quelques-uns des principaux enjeux de la réforme.
 
Olivier Favereau, qui signe l’avant-dernière contribution et la plus riche, y expose le point de vue de l’ « économie institutionnaliste ». Plutôt qu’une réponse à Pierre Cahuc – dont on lira un résumé de la contribution ci-dessous –, l’article d’Olivier Favereau pourrait être vu comme une réponse anticipée à la chronique que publiait récemment François Bourguignon dans Le Monde du 24 mars. Celui-ci y expliquait que l’on devait considérer comme établi le lien entre le surcroît de chômage observé en France sur les trente dernières années par rapport aux autres pays européens (hors pays de l’Est et hors Espagne) et la rigidité, plus forte qu’ailleurs, du marché du travail. Il précisait en outre que cette rigidité était incompatible avec les transformations économiques et technologiques à venir, qui nécessiteraient au contraire une plus grande flexibilité du marché de l’emploi (tout en appelant à prendre également des mesures complémentaires visant une meilleure adéquation entre les qualifications demandées et offertes).
Le moins que l’on puisse dire est que les positions des économistes sur le sujet continuent de diverger. Si l’on y ajoute les différences d’appréciation des juristes sur l’opportunité de développer la négociation d’entreprise ou de réduire la protection qu’offre la loi à la partie faible au contrat – pour se limiter à ces deux thèmes –, on peut se demander si un débat où les positions se confronteraient sérieusement est encore possible, ou bien s’il reste juste à tirer le rideau.

Les termes et les enjeux du débat

Les contributions qui se succèdent dans ce dossier apportent plusieurs éclairages intéressants des termes et enjeux d’une réforme du droit du travail.
Le directeur du bureau de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) pour la France, Cyril Cosme, rappelle à quel point la structure et l’organisation du droit du travail – au-delà de la protection de la partie faible au contrat, que l’on retrouve partout – varient d’un pays à l’autre, en fonction de l’histoire, des traditions et cultures juridiques, du degré de coopération entre acteurs économiques et sociaux, mais aussi des préférences collectives et des choix politiques. Ce qui rend délicats les exercices de transposition des lois d’un pays à l’autre, en particulier lorsqu’on en attend des effets sur l’emploi. Indépendamment de la source du droit (le juge et sa jurisprudence, le contrat, l’accord collectif et la loi) sur laquelle le débat a tendance à se focaliser en France, l’élément essentiel pourrait bien être la façon dont les acteurs et partenaires sociaux se saisissent des cadres juridiques, lorsque des changements sont nécessaires – encore faut-il qu’ils y soient disposés et qu’ils aient les capacités de le faire.
 
L’ancien chef d’unité adjoint de la Direction Générale Emploi de la Commission européenne, Fernando Vasquez, questionne quant à lui l’orientation politique dominante en Europe. En effet, depuis maintenant une dizaine d’années, il semble y avoir un consensus autour du fait que la recherche de la compétitivité et l’augmentation du niveau de l’emploi exigent un abaissement des coûts et des standards sociaux, ce que l’auteur remet en question. Il souligne aussi la manière problématique dont est désormais perçue la mobilité intracommunautaire et la divergence croissante des pays de l’UE, qui ont cessé de coopérer pour ne plus établir entre eux que des relations de pure concurrence.
 
Marie-Claire Carrère-Gée, Présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi, présente le rapport récent de celui-ci, qui dresse un panorama détaillé des réformes du marché du travail mises en œuvre en Europe ces dernières années, sur la base des données élaborées par la Commission européenne ou le Bureau international du travail. Les premiers effets de ces réformes y sont analysés à l’aune de trois critères : l’emploi, la compétitivité, ainsi que les inégalités et la pauvreté. Toutefois le rapport ne réussit pas à établir que les évolutions observées sont effectivement la conséquence des réformes mises en œuvre.
 
Les deux contributions suivantes sont signées par des professeurs de droit. Pascal Lokiec plaide pour que l’affirmation d’un lien de causalité entre droit du travail et chômage – sur laquelle aucun consensus n’existe du côté des économistes, rappelle-t-il – ne soit pas prise pour un fait établi par le juriste (c’est-à-dire aussi les membres du Conseil constitutionnel, lorsque cela tombe sous son contrôle). Réciproquement, il met en garde contre une analyse économique qui ne prenne pas en compte la subordination et les droits fondamentaux. Ensuite, il rappelle les principaux outils qui sont déjà à la disposition des employeurs pour permettre la flexibilité du travail. Il évoque aussi les différents modes de régulation juridique existant en droit du travail : la réglementation, l’exigence de justification, la délégation aux acteurs et l’incitation (au sens de règle susceptible d’orienter les comportements). Il explique ainsi que ces modes ont vocation à coexister, chacun d’entre eux répondant à des finalités différentes, et ne sont certainement pas voués à se substituer les uns aux autres. Ce besoin de régulation juridique, explique-t-il, se fait actuellement plus particulièrement ressentir à cause de deux facteurs : d’une part, l’essor du « non salariat » ou, en interne, la remise en cause de la subordination et des protections associées (au motif d’une autonomie croissante des salariés, parfois passablement ambiguë) ; d’autre part, l’adaptation du salarié aux évolutions de l’emploi, à la fois dans et hors de l’entreprise, et la responsabilité de l’Etat en la matière.
 
Arnaud Martinon, également professeur de droit, brosse, quant à lui, un état du droit de licenciement pour motif économique. Il relève ainsi des tensions juridiques sur le contrôle du motif du licenciement (les causes du licenciement, le périmètre d’appréciation, le débiteur des obligations) ou parfois à sa marge (la modification du contrat de travail ni personnelle, ni économique, le champ du reclassement ou la définition du groupe de reclassement ou d’emplois substituables). Il explore ensuite les changements envisageables, des plus radicaux, comme l’autorégulation ou la taxation, aux plus anodins. Il envisage ainsi, par exemple, la possibilité de neutraliser les cas de nullité des licenciements et/ou de réduire le montant des dommages et intérêts, de renforcer et sécuriser des plans de départs volontaires ou d'autoriser les accords de PSE à inclure des propositions de transactions individuelles, voire d’autoriser des accords collectifs de rupture, sur le mode des accords de maintien de l’emploi (si les employeurs trouvent des syndicats pour les signer).
 
Jean-Denis Combrexelle, Président de la section sociale du Conseil d’Etat, plaide, comme dans son rapport remis en septembre, pour la négociation collective, en mettant en avant le succès des accords de PSE, nés de la loi de sécurisation de l’emploi, ainsi que (mais peut-on considérer qu’il s’agisse d’un succès ?) l’obligation de négocier au niveau des branches les contreparties en termes d’emploi au Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) dans le cadre du Pacte de responsabilité. Mais il souligne également, plus généralement, l’augmentation du thème de l’emploi dans les accords collectifs à tous les niveaux. Certes, ni la négociation collective, ni d’ailleurs aucun autre dispositif de droit du travail ne créent directement des emplois, concède-t-il. Mais celle-ci peut être un puissant levier de performances économiques et sociales, elles-mêmes porteuses d’emplois. Cela vaut tout particulièrement pour la négociation d’entreprise, ajoute-t-il, parce qu’elle est à la fois plus proche des choix économiques de l’entreprise et des choix individuels des salariés. À le suivre, la charge de la preuve en incombe toutefois aux acteurs eux-mêmes. Manière de dire que sans engagement réciproque de leur part, rien ne se passera… ou peut-être tout autre chose que ce qui était prévu, si une partie domine l’autre (mais cela Jean-Denis Combrexelle ne le dit pas). 
 
Christophe Radé, également professeur de droit, trace un rapide un bilan de la négociation collective sur l’emploi. Au niveau de l’entreprise, la mise en œuvre des 35 heures a sonné le glas des accords offensifs, explique-t-il, au profit exclusif d’une négociation de sauvegarde de l’emploi, qui présente elle-même un bilan mitigé. Et les syndicats peuvent avoir le sentiment aujourd’hui que leur accord est recherché surtout lorsqu’il s’agit de légitimer des suppressions d’emploi ou d’en régler les conséquences. Dans ce contexte, se demande alors l’auteur, ne vaudrait-il pas mieux, une fois admis le caractère inéluctable des restructurations, basculer plus clairement dans une logique économique en laissant les entreprises déterminer le nombre des emplois supprimés et en leur imposant de financer des dispositifs de reconversion professionnelle. Cela permettrait de supprimer les phases de discussion internes qui conduisent souvent, plutôt qu’à un renforcement des mesures de reclassement, à une surenchère financière autour des indemnités de départ.
 
Les deux contributions suivantes sont signées par des professeurs d’économie. Pierre Cahuc explique comment il est possible, dans certains cas, d’établir une relation de cause à effet entre des règles de droit et l’emploi. Une stratégie consiste – à défaut d’expérimentations, souvent difficiles à mettre en œuvre – à repérer, par exemple, des changements de réglementation qui affectent de façon différenciée des individus ou des entreprises similaires. Ainsi, par exemple, on peut dans le cas d'un dispositif d’allégement des charges qui concerne les entreprises jusqu’à un certain seuil d’effectif, comparer les évolutions de l’emploi de part et d’autre de ce seuil et d’attribuer alors (ou non) à ce dispositif un effet de dynamisation de l’emploi. Au-delà de cet exemple, de très nombreuses études empiriques, mobilisant ces mêmes méthodes, montrent que le coût du travail a un impact négatif sur l’emploi, et qu’il en va de même des règles de droit renchérissant ce coût. Toutefois, une règle qui accroît le coût des licenciements a a priori un effet ambigu sur l’emploi, car si elle renchérit le coût du travail, elle dissuade aussi d’opérer des licenciements. Les mêmes méthodes d’analyse permettent alors de départager ces effets. Elles mettent ainsi en évidence les effets négatifs de la protection de l’emploi sur ce dernier. Elles montrent également que celle-ci contribue à creuser les inégalités en protégeant les salariés ayant accès à des emplois stables au détriment des autres. Deux pistes méritent ainsi d’être envisagées pour sortir de l’impasse, explique l’auteur. Tout d’abord, la possibilité de réduire le salaire minimal et de confier à la fiscalité la tâche de redistribuer le revenu plus efficacement, en ciblant les transferts vers les ménages à plus bas revenu, en fonction de la situation familiale, avec des effets moins dommageables pour l’emploi que des salaires rigides à la baisse. Deuxièmement, celle d’assouplir les licenciements économiques en leur associant une mutualisation des coûts de reclassement des salariés. Celle-ci pourrait être financée par une modulation des cotisations à l’assurance chômage, en fonction de l’historique des ruptures de contrat de travail dans l’entreprise (c’est-à-dire qu'une entreprise avec un taux de licenciement plus élevé paierait plus). Cela suppose toutefois que la redistribution fonctionne bien et ne se heurte pas à d’autres empêchements. 

Le point de vue de l’économie institutionnaliste, en guise de réponse

Olivier Favereau fait l’effort, dans sa contribution, de répondre à une bonne partie des communications précédentes, en explicitant le point de vue de l’économie institutionnaliste, pour laquelle, explique-t-il, l’économie ne précède pas les institutions. Le droit en particulier a ainsi sa légitimité propre, qui ne se résume pas à l’efficacité économique, à supposer même que celle-ci puisse être définie de façon unique. Le droit est ainsi envisagé comme une « ressource » avant d’être une contrainte et/ou une modification des incitations.
De plus, une règle ne peut être considérée de manière isolée, en faisant abstraction d’un ensemble plus vaste avec lequel elle fait système. Les grandes tendances que l’on peut malgré tout identifier par zones ou ensembles de pays ne montrent aucune « solution miracle » pour l’emploi. Pour autant, le type de « monde commun » qu’instaurera le droit déterminera la forme des relations qu’entretiendront entre eux les acteurs collectifs et individuels.
Sur la question de la compétitivité, l’auteur souligne que le coût du travail ne détermine pas à lui seul la compétitivité d’un produit. Une entreprise qui ne serait capable de soutenir la concurrence qu’en payant des salaires faibles ne serait tout simplement pas compétitive. Enfin, au niveau d’une nation, la compétitivité résulte d’un mélange de positions d’entreprises compétitives et non compétitives et, en définitive, renvoie à l’ensemble des institutions qui assurent une performance collective, c'est-à-dire une productivité du travail suffisante pour assurer la viabilité du modèle social national. La mobilité du travail dans l’Union européenne est faible, problématique et source d’effets pervers – lorsqu’elle est un prétexte à la mise en concurrence des modèles nationaux. Ce qui suggère alors l’hypothèse, explique-t-il, que celle-ci n’est alors justement pas suffisamment « équipée » sur le plan institutionnel pour produire tous ses effets positifs. Mais cela vaut également, plus généralement, pour le projet d’Union centré sur une économie entièrement vouée à la libre concurrence.
Pour les mêmes raisons, l’économiste devrait s’astreindre, explique l’auteur, avant de parler du type de contrat de travail souhaité, à préciser au préalable le type de prestation attendu du salarié. En effet, une contribution personnelle à un processus d’apprentissage collectif ne se commande évidemment pas de la même façon que la participation à une chaîne de production. Pour illustrer les précautions à prendre lorsqu’on prétend tirer des conclusions de telle ou telle mesure de flexibilisation des relations de travail, l’auteur évoque le cas allemand. La création d’emplois supplémentaires dont on crédite généralement les réformes Hartz pose toutefois d'autres questions lorsque l’on observe que, si les emplois ont bel et bien augmenté, le nombre d’heures de travail en revanche est resté étonnant stable.
Partant de la théorie des organisations, l’économie institutionnaliste, poursuit l’auteur, voit dans l'entreprise un dispositif d’apprentissage organisationnel, inscrit dans une relation de pouvoir « privé » – entre l’employeur et le salarié –, dont l’efficacité économique dépend de sa capacité à susciter la confiance de la partie faible. L’obligation de motiver le licenciement et la possibilité d’un contrôle par le juge, pour répondre à Arnaud Martinon, contribuent alors toutes les deux à asseoir cette confiance. Par ailleurs, parce qu’elle fait la distinction entre le statut de société et l’entreprise, l’économie institutionnaliste suggérerait volontiers, explique-t-il, de mettre l’obligation de reclassement à la charge du groupe (lorsqu’il existe), plutôt qu’à celle de la société juridique.
Les relations sociales sont caractérisées, dans notre pays, par une méfiance instinctive à l’égard des entreprises. Or, la mauvaise qualité des relations de travail pèse négativement sur le taux d’emploi, comme cela a été démontré par T. Philippon. Si la méfiance se nourrit de l’asymétrie de pouvoir, comme on peut le penser, il est logique de chercher à reconquérir la confiance par un véritable rééquilibrage des pouvoirs, et donc notamment l’élargissement des dispositifs instituant des administrateurs salariés. Cela permettrait d'aller vers une codétermination à l’allemande ou à la suédoise, dont il faudrait également trouver les moyens, sans doute constitutionnels, de les étendre aux PME et TPE.
 
Pour finir, Nicole Belloudet, professeur de droit, membre du Conseil constitutionnel, analyse le contrôle exercé par ce dernier sur la législation du travail, notamment à destination des législateurs. Le contrôle du Conseil constitutionnel n’est pas extrêmement intrusif. C’est un contrôle balancé qui dans la situation actuelle porte attention au plein emploi mais assure des garanties de protection pour les salariés, écrit-elle. Aussi est-il peu probable que des avancées ou simplement de véritables éléments de réponse sur le sujet puissent venir du Conseil constitutionnel.
 
La question de l’emploi et la course à la compétitivité à laquelle la majorité des économistes se sont rangés pose aujourd’hui un redoutable défi au droit du travail, dont les fondements et la légitimité sont mis à mal. Cela demanderait une clarification et réaffirmation autrement plus forte que celle proposée par ce dossier, même si ce dernier permet un début de prise de conscience.
 
Jean BASTIEN, consultant auprès des comités d'entreprise.
Ses pôles d'intérêt englobent notamment l'économie, l'organisation des entreprises et les questions du travail.

Livre "Entreprises : la grande déformation" d'Olivier Favereau - Edition Parole et silence, 2015

Dossier : le travail en débat

 
Cet article est précédemment paru dans nonfiction.fr
 
 

 

L'Arc de Triomphe de palyre

Comment reconstruire Palmyre ?

L’armée de Bashar al-Assad, largement soutenue par l’aviation russe et les forces du Hezbollah libanais a repris le contrôle de Palmyre. La (re)prise de la ville, inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco, est ici un enjeu symbolique tout autant que stratégique. Libérée, il faudra maintenant reconstruire Palmyre.

La reprise de la cité antique a été saluée par la communauté du patrimoine culturel. Tout d’abord par la directrice générale de l’Unesco Irina Bokova, mais également par Maamoun Abdulkarim, directeur de la DGAM (Direction Générale des Antiquités Syriennes) qui décrit ainsi une victoire pour le monde entier. La présence de figures du monde culturelle célébrant une victoire militaire confirme bien le statut que Palmyre a acquis au cours des dernières années. La ville est devenue martyre culturel, symbolisant un patrimoine syrien à l’agonie tout en exemplifiant les exactions iconoclastes de Daech.

Le patrimoine culturel à Palmyre

Si l’accent a été mis sur les destructions idéologiquement motivées de Daech, l’état du patrimoine culturel de Palmyre ne peut s’expliquer sans l’implication de tous les acteurs du conflit. En effet, bien avant la prise de la ville par l’État islamique, la transformation de la cité antique en champ de bataille avait déjà mené à la destruction de colonnes, l’endommagement de temples et de couches archéologiques, ainsi qu’à la disparition de certains éléments architecturaux.

Cette destruction s’est amplifiée lors de la prise de la ville par Daech en mai 2015. Un rapport de septembre 2015 met en valeur le pillage d’éléments architecturaux et de sculptures funéraires, la destruction de tombes, d’autels sufis, et la très médiatisée démolition du temple de Baalshamin.

Au cours des derniers mois, l’intensification des combats et les bombardements syriens et russes semble avoir largement participé à la destruction d’une partie de ce patrimoine. Certaines colonnes ont été détruites au cours du mois de novembre par un bombardement russe. Plus récemment encore, mi-mars, certains groupes locaux ont tenté d’attirer l’attention sur le coût de la stratégie russe pour la ville de Palmyre.

LIRE DANS UP' : La mémoire condamnée, ou le patrimoine mondial entre négligences et destructions 

Premier état des lieux

Les photos de la ville antique nous sont parvenues dès vendredi. C’est tout d’abord les chaînes Mayadeen et Al-Manar qui nous montrent les colonnades, mais ne permettent pas d’évaluation plus poussée. Au courant de l’après-midi, Rossia 24 met en ligne un montage de vidéo plus précis d’Alexander Pushin et Yevgeny Poddubny.

Ces images nous permettent un premier survol de la situation du site archéologique depuis que les troupes Daech ont pénétré la ville. Elles montrent la destruction quasi-totale, bien connue, du temple de Beelshamin, à l’exception de l’enceinte et d’une partie de la porte d’entrée. La vidéo montre plusieurs impacts d’obus et certaines portions de murs écroulés dans la zone de l’agora et du « Tariff Court ». Le tétrapyle voisin semble intact, mais plusieurs colonnes de la grande colonnade sont à terre, corroborant les rapports. Le théâtre quant à lui reste relativement épargné. Lieu de réunion de Daech et scène d’exécutions de masse, ce dernier ne montre que quelques rares éclats d’obus ou de balles et un lieu généralement laissé à l’abandon.

Dimanche, quelques vidéos permettent enfin de pénétrer le musée. On y voit alors statues romaines défigurées, murs montrant plusieurs impacts d’obus et de balles, et quelques autres éléments architecturaux jonchant le sol sous un toit branlant. Si les quelques destructions de statues peuvent être probablement attribuées à Daech, il semble probable qu’une partie des dommages soient imputables à la bataille en cours.

Si la définition des vidéos ne permet pas d’étude approfondie, elle confirme cependant les informations récoltées sur le terrain et à l’aide d’images satellites par les différents groupes et institutions surveillant la destruction du patrimoine syrien. La collecte de différents types de données reliées à la destruction du patrimoine syrien au cours des dernières années a en effet pour but de préparer la phase de reconstruction qui prendra lieu dès la fin du conflit.

Quels chantiers maintenant ?

À cet égard, Palmyre pourra jouer le rôle d’expérience à petite échelle. Palmyre a été présentée comme martyre culturelle de la guerre civile et des exactions d’EI, c’est donc par elle que doit commencer la reconstruction.

Déjà, Irina Bokova précise le rôle que l’Unesco doit jouer, dès que la situation est stabilisée, et suggère le début du processus de reconstruction aussi tôt que possible. C’est cette même idée qui est défendue par Maamoun Abdelkarim. Dario Franchescini, le Ministre italien de la Culture quant à lui suggère l’emploi de ces casques bleus culturels, une force nouvellement crée composée de carabinieri et de professionnels du patrimoine culturel.

Tout au court du conflit déjà, différentes organisations (Unesco, ICOMOS, ICOM, ASOR, Syrian Heritage Initiative, Heritage for Peace, SHIRIN Project, et bien d’autres) se sont mobilisées pour participer à la protection du patrimoine syrien. Cette mission était limitée par l’incapacité des acteurs à agir à l’intérieur même du pays et s’est principalement concentrée autour de trois aspects : collecte de données sur le terrain, sensibilisation, et formation de professionnels syriens à la gestion du patrimoine en période de conflit.

Ces formations ont eu lieu sur Internet, à Beyrouth ou Gaziantep, et ont mis l’accent sur des aspects aussi variés que catalogage et transport des collections, techniques de conservation d’artefacts ad hoc, techniques de renfort architectural, protocole de collecte et d’organisation de données, sensibilisation aux cadres législatifs existants, préparation aux risques.

Le premier travail de ces organisations sera, dès la sécurisation de la ville, de travailler de concert avec les experts locaux pour organiser une évaluation des dommages et l’établissement d’une liste de priorité de conservation. Ces équipes devront décider de la nécessité et de la pertinence de reconstruire ce qui a été détruit au cours des dernières années de guerre.

Il est probable que les collections archéologiques resteront en sécurité dans les coffres loin de Palmyre. Les équipes en charge de la restauration du patrimoine devront également remettre sur pied le système de gestion culturelle de Palmyre, tout en intégrant les impératifs militaires des forces locales, car la guerre syrienne n’est pas finie. Les risques de pillages sont toujours présents, tant il a été démontré que cette activité était entreprise par tous les partis du conflit, incluant l’armée syrienne officielle.

Si libérée et sécurisée, Palmyre jouera le rôle de Stunde Null à petite échelle. Elle sera l’opportunité de mettre en action les différentes stratégies élaborées par ONG et institutions internationales durant le conflit. Cependant, l’héroïsation des libérateurs et la hâte des institutions culturelles ne doivent pas minimiser les origines des dommages infligées à la ville. Une reconstruction des vestiges et de l’administration culturelle de Palmyre ne peut passer que par la prise en compte de tous les acteurs et moyens de la destruction du site.

Cet article a été mis à jour le 29 mars 2016.

Bastien Varoutsikos, archélogue, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Photo : L'Arc de Triomphe de PalyreThe Conversation détruit par Daech en octobre 2015 (photo prise le 27 mars 2016). Maher Al Mounes/AFP

 

 

Apple FBI

Apple vs FBI : suite et fin ?

Encore un rebondissement - peut-être le dernier – dans le bras de fer qui oppose Apple au FBI. Après plusieurs semaines de conflit opposant le géant à la pomme au gouvernement américain il semblerait que le FBI ait trouvé une solution pour se débrouiller tout seul et ouvrir les codes secrets de l’iPhone dans l’affaire criminelle de San Bernardino.
Le dernier jugement rendu mardi 16 février par la Cour fédérale du Riverside en Californie exigeait que la multinationale fournisse « une assistance technique raisonnable » au FBI afin de lui permettre d’accéder au contenu crypté de l’iPhone d’un des auteurs présumés de la fusillade de San Bernardino. Les enquêteurs, soutenus par des familles de victimes de cet attentat qui a fait 14 morts, estiment que le contenu du téléphone portable pourrait les aider à déterminer comment a été organisé l’attentat du 2 décembre, mené par Syed Farook et sa femme Tashfeen Malik. Les enquêteurs cherchent notamment à établir s’ils ont bénéficié d’une aide extérieure.
 
Il semblerait que le gouvernement qui, parallèlement à ce jugement, poursuivait ses efforts pour accéder au contenu de l’iPhone, soit arrivé à ses fins. Le FBI contacté par « un tiers » serait sur le point de parvenir à accéder (si ce n’est déjà le cas) aux données de l’iPhone. S’en est suivie la levée d’une audience qui devait se tenir ce mardi. Le test de la viabilité de méthode fera l’objet d’un rapport d’évaluation et sera prochainement communiqué au juge en charge de l’affaire, Sheri Pym.
 
Il y serait parvenu sans l’aide d’Apple. Dans une telle hypothèse, la personne à l’origine de cette méthode pourrait néanmoins s’exposer à des poursuites judiciaires. Selon Robert Enderle, expert en technologies, il pourrait s’agir de John McAfee (créateur de l’anti-virus éponyme), ou d’un ancien employé d’Apple. En France, cette personne aurait pu être poursuivie sur le fondement des articles L 323-1 et suivants du Code pénal qui incriminent l’accès ou le maintien frauduleux dans un système automatisé de traitement des données. S’il s’agit d’un ancien employé d’Apple, il pourrait se voir opposer la clause de confidentialité présente dans son ancien contrat de travail.
 
En réalité, il serait surprenant qu’Apple ne soit pas intervenu. La version des faits telle qu’avancée par le gouvernement américain constituerait un juste milieu et permettrait à Apple de collaborer avec le FBI tout en maintenant son image de garant des libertés fondamentales auprès des consommateurs. En effet, depuis le jugement du 16 février dernier, la multinationale était dans une position ambigüe puisque si fournir au FBI un moyen pour accéder au contenu de l’iPhone permet de démontrer qu’Apple participe à lutter contre le terrorisme, a contrario cela engendrerait une menace de sécurité pour ses clients.
 
Depuis l’affaire Snowden qui avait révélé une collecte massive des données par la NSA dépassant le cadre sécuritaire, les sociétés américaines surfant sur cette vague d’indignation ont fait de la sécurité des données un véritable argument marketing. Si l’inviolabilité des téléphones rassure les consommateurs, les autorités regrettent qu’elle puisse aider la criminalité. Cette affaire ravive ainsi le débat sur la nécessité d’accéder aux contenus en vue de lutter contre le terrorisme d’une part et de renforcer la sécurité des données, d’autre part. D’un point de vue informatique, le premier suppose l’introduction d’une faille de sécurité dans le programme au moyen notamment des backdoors (ou « portes dérobées »), tandis que le second vise à rendre le logiciel infaillible à toute intrusion tierce.
 
Dans l’un comme dans l’autre cas, l’impact en termes d’image est négatif pour Apple. Il semble qu’elle s’en soit néanmoins sortis. Ainsi, lundi dernier alors que le FBI affirmait détenir une méthode viable pour accéder aux données de l’iPhone, Tim Cook déclarait que « nous devons décider en tant que nation quel pouvoir devrait avoir le gouvernement sur nos données et notre vie privée ».
 
En France, le projet renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement qui sera prochainement en discussion devant le Sénat, complète l’article L 230-1 du Code pénal qui permet aux autorités judiciaires de désigner toute personne morale ou physique en vue d’accéder à des données chiffrées. Ce faisant, il disposera désormais en son dernier alinéa que « le fait, pour un organisme privé, de refuser de communiquer à l’autorité judiciaire requérante enquêtant sur des crimes ou délits terroristes (…) des données protégées par un moyen de cryptologie dont il est le constructeur, est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 350 000 euros d’amende », l’amende étant portée au quintuple concernant les personnes morales.
 
 

LIRE AUSSI DANS UP' : Un terroriste est-il un client Apple comme les autres ? 

 
 

 

Europe, valeurs et sécurité

la défense de nos valeurs doit devenir la base de notre stratégie de sécurité

Parler de droits de l’homme dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité paraît naïf : comment évoquer des valeurs dans un domaine qui est celui de la seule ambition de puissance ? Une telle approche est à l’avance condamnée pour son manque supposé de réalisme. Les démocraties admettent que les droits de l’Homme sont souhaitables, mais dans la stratégie internationale, ils y voient au mieux un supplément d’âme. Or c’est au nom du réalisme et du pragmatisme, et en écartant par méthode toute référence aux valeurs que nous démontrerons que la défense des valeurs associées aux droits de l’homme – libertés, démocratie, respect du droit international – doit au contraire devenir la base de notre stratégie de sécurité. Nous partirons des faits.

Révolution de l’universalisme

Une révolution intellectuelle s’est produite au cours des trente dernières années, avec des conséquences pratiques immenses. Aucun pays et aucune société ne peuvent plus être considérés comme souffrant, par nature, d’une incapacité à concevoir la liberté et les droits humains. L’argument contraire des prétendus réalistes comme des relativistes est démenti par les faits.

Les premiers affirment que certains pays resteront à jamais étrangers à « nos » valeurs (celles que l’Occident a choisies de faire siennes) : dans notre diplomatie, il serait vain d’y insister. Ils considèrent ainsi que les peuples russe, chinois ou arabe par exemple – avec des arguments historiques et culturalistes fallacieux – sont voués à jamais à la soumission et à la dictature. Se fondant sur une prétendue « âme » des peuples, ils considèrent que les dirigeants n’ont aucune importance et que nulle société finalement n’évolue. Et de balayer d’un revers de la main les dissidents russes et chinois, les insurgés du Printemps arabe, les femmes africaines musulmanes qui se battent contre l’excision, les homosexuels africains ou arabes et les protestataires de Hong Kong…

Les seconds, dans la ligne de Mahathir, estiment que l’Ouest n’a pas à imposer ses valeurs à l’Est – les sociétés confucéennes et islamiques que Samuel Huntington englobait trop rapidement – et que la liberté, les droits de l’homme et la démocratie sont des valeurs occidentales. Si l’Occident fut certes la terre où ces valeurs se développèrent et s’il y eut bien une influence de celui-ci sur le reste du monde, des gens éloignés de cette tradition ont pu concevoir et exiger pour eux ces principes indépendamment de tout héritage : ce fut le cas des soulèvements du Printemps arabe – au-delà des possibles récupérations par ailleurs –, mais aussi en Ouzbékistan, Birmanie, Indonésie et dans plusieurs pays africains.

Les peuples n’ont nul besoin de se réclamer de l’Occident pour lutter contre l’oppression et d’avoir lu Spinoza, Locke et Tocqueville pour aimer la liberté. Cette quête de liberté n’est pas réservée aux élites intellectuelles. L’universalité n’est pas celle de la philosophie occidentale et du devoir moral, mais celle, concrète, de la réalité vécue et perçue. L’aspiration aux droits ne connaît aucune frontière culturelle, sociale ou religieuse. C’est un universalisme des faits, non un universalisme théorique.

Droit commun ou choc des souverainetés ?

Le deuxième fait nouveau résulte du conflit récent ouvert par la mondialisation. Celle-ci exerce une pression dans deux directions contraires : d’un côté, une normativité accrue par le biais des élites formées dans des écoles internationales qui véhiculent les mêmes concepts, de l’autre, une affirmation subséquente des États, dans leur particularité, qui va de pair avec une certaine désinstitutionnalisation des organisations internationales à vocation politique.

Le premier mouvement conduit à une standardisation des références – malgré des traditions culturelles et sociales qui demeurent –, à une mise en conformité d’un nombre accru de pays avec des principes juridiques communs et à un ajustement progressif des élites à des standards qui se diffusent universellement.

Le second amène chaque élite nationale à chercher la meilleure stratégie dans le cadre de ce qu’elle définit, souvent abusivement, comme l’intérêt propre de son pays – lire, de la captation de la rente à son profit – et à s’affranchir des règles posées par les institutions multilatérales précisément parce qu’elles sont censées empêcher les stratégies contraires à la norme commune en termes de droit comme de « gouvernance ». Dans ce combat contre la règle de portée universelle, ces pays qui en refusent l’idée cherchent à instrumentaliser États et zones restées en dehors de cette diffusion des principes libéraux et à déstabiliser ceux qui y souscrivent.

Le premier mouvement ouvre l’espérance d’un ordre plus stable et pacifié, le second la referme. Ce contexte nouveau, marqué donc à la fois par un combat qui s’amplifie pour la liberté et un conflit concret et visible entre deux philosophies, représente un risque majeur pour la sécurité du monde dans les prochaines décennies.

Les droits de l’homme : un élément clé pour l’analyse de risque politique

Remonter à l’origine de ce risque oblige le réaliste à articuler politique intérieure et politique étrangère. Dans un État qui dispose de forces armées potentiellement menaçantes, l’atteinte aux droits de l’homme, aux médias libres et à la société civile offre une bonne prédiction quant à une politique extérieure peu respectueuse de la loi internationale. Ces régimes, à l’intérieur comme à l’extérieur, pratiquent le mensonge et la désinformation.

Dans une perspective strictement réaliste, aider les mouvements libres dans ces pays et réagir à chaque atteinte contre les droits est une politique nécessaire pour notre sécurité. L’analyste de politique internationale devrait regarder ce qui se passe à l’intérieur de ces pays – Russie, Chine, Iran, Arabie Saoudite, Égypte – pour bâtir les scénarios du futur. Le contrôle de l’économie par un groupe lié au pouvoir en place, le sacrifice de l’économie productive au profit des matières premières – qui signifie le refus de voir se développer une classe moyenne risquant d’aspirer à la liberté – et le faible développement d’un appareil de recherche et d’enseignement supérieur sont aussi des indications sur la stratégie future de pays dangereux.

 

Après douze années de tractations épineuses, un accord a été signé à Vienne, le 14 juillet 2015, avec Téhéran sur le nucléaire. Gugganij/Wikimedias, CC BY

Allons plus loin : la destruction de tout droit et de toute dignité a un effet logique de contagion belliqueuse sur toute une zone. Nous avons été ainsi doublement criminels de ne pas mettre un terme immédiatement aux menées génocidaires d’Assad : pour son peuple et pour la sécurité régionale. De surcroît, dans le contexte nouveau d’aspiration à la liberté, le mépris des droits fondamentaux accentue l’instabilité de pays qui peuvent devenir dès lors le terreau de révolutions violentes qui sont autant de menaces pour la sécurité régionale.

De nouvelles responsabilités pour les puissances libres : le nouveau dilemme de l’Europe

On a beaucoup glosé sur la manière de définir le nouveau monde : il n’est plus ni bipolaire, ni unipolaire, ni multipolaire. Provisoirement ou définitivement apolaire, il a été qualifié de G-zéro ou d’anarchie. Cette situation est en même temps préoccupante pour la progression du droit et par la multiplication des conflits de forte intensité. Sauf à voir s’étendre la menace d’instabilité, il ne peut rester non gouverné, tant sur le plan doctrinal que sécuritaire, en raison des deux réalités qui le façonnent.

La première est celle du conflit entre les pays qui souhaitent converger vers une règle de droit universelle et les autres – conflit qui a remplacé le conflit Est-Ouest et n’a rien à voir avec un clash des civilisations. La seconde est qu’il n’est plus possible de pratiquer, comme au temps de la Guerre froide, une politique de containment. Bien des réalistes qui prônent l’apaisement avec les États importants enfreignant les droits de l’homme restent imprégnés par un tel schéma et l’idée illusoire d’une maîtrise du monde et d’un cantonnement. La globalisation du monde ne le permet pas – on sait que les menaces terroristes et criminelles ne connaissent pas les frontières – et les États en rupture avec l’universalisme ne restent pas confinés à leur zone : on le voit avec la Russie.

Cela confère une responsabilité particulière aux États qui se considèrent comme responsables de l’ordre mondial : États-Unis et Europe en premier lieu qui sont d’abord là pour contenir et limiter la première menace mondiale : les zones de non-droit. Ils doivent pouvoir rappeler, de manière crédible, que la préservation de la sécurité ne tolère pas de faiblesse envers les droits.

Cette question ressurgit au cœur de l’Europe. Réussite économique et institutionnelle exceptionnelle, elle n’a plus été pensée depuis longtemps comme entité géostratégique à construire faute d’avoir conjugué la mise en exergue des droits, qui est à son fondement, et sa sécurité. Cette première conception faite de l’Europe d’abord la terre du droit. Son idéal de liberté et de promotion de la loi internationale avait vocation à se répandre, d’abord par l’intégration des pays voisins dont l’évolution politique témoignait de l’adhésion à ces principes, ensuite par sa propagation, par la coopération en matière d’institutions et de justice, au-delà du continent européen.

 

La crise des migrants, un test pour la sécurité et les valeurs de l’Europe. Robert Atanasovski/AFP

Beaucoup ont considéré que cette Europe ne pouvait exprimer aucun objectif propre de puissance. Inversement, les tenants de l’Europe-puissance, acteur économique mais aussi géopolitique majeur, exprimant son existence mondiale contre des concurrents, mais surtout contre des régimes menaçants, ont insuffisamment noué cette ambition aux valeurs de liberté. En réaffirmant la primauté des droits et en les nouant à la puissance, nous réconcilierons ces deux conceptions en dotant l’Europe d’ambitions géostratégiques et des moyens de celles-ci. L’universalisme des droits oblige l’Europe au réalisme géopolitique, notamment à l’endroit de la Russie dont le régime menace les droits et l’ordre mondial, mais vise aussi à corrompre ses valeurs.

Un agenda pratique

Le combat pour les droits de l’homme et celui pour la sécurité sont doublement liés. D’abord, les puissances qui entendent s’affranchir de l’ordre mondial commettent aussi des atteintes aux droits de base. Ensuite, la négation, par une idéologie relayée par tous les instruments de la propagande, de la pertinence de toute idée universelle est aussi un moyen de légitimer leur combat contre les règles du droit international et toutes les institutions qui sont censées le protéger et l’appliquer.

Cette lutte des puissances libres passe certes par la panoplie classique qui doit encore être renforcée : assistance à la démocratie et aux dissidents sur le terrain et aide aux médias libres, invocation insistante du sujet des droits de l’homme dans notre dialogue avec les États non démocratiques, refus du relativisme de la norme en matière de droit et pression permanente sur toutes les démocraties pour qu’elles n’aient aucune complaisance avec les pays qui ne le sont pas, car cela minerait leur combat par ailleurs, intensification de la lutte contre la désinformation.

Elle suppose ensuite un engagement plus ferme dans la responsabilité de protéger, si scandaleusement – mais aussi de manière stratégiquement absurde – bafouée en Syrie. Ce qui suppose une gestion intelligente de l’après. La question du changement de régime n’a pas à rester une question taboue.

Enfin, il faut éviter les doubles discours : une politique stratégiquement conséquente en matière de droits de l’homme ne saurait conduire à ménager ses alliés. Non seulement elle saperait la légitimité de celui qui ne ciblerait que ses adversaires (et le discréditerait en cas de changement de régime dans le pays protégé), mais elle serait aussi irresponsable vis-à-vis de cet allié. Nous devons dire leur fait non seulement à la Russie, à la Chine et l’Iran, et leur opposer une politique de fermeté, mais aussi à la Turquie, membre de l’OTAN, à l’Égypte et à l’Arabie Saoudite. L’expérience montre aussi que les régimes qui n’ont pas de principes sont également les plus versatiles dans leurs alliances.

Dans cette politique nouant droits et sécurité, les grands États doivent être la cible première de notre action, même si tout parallèle entre la Chine et la Russie serait abusif. Moscou, aujourd’hui, par son action militaire directe en Europe et en Syrie et la propagande qu’elle déploie, est une menace immédiate et sans commune mesure avec Pékin. Avec les grandes puissances régionales, ces pays constituent le risque principal en eux-mêmes et parce que leur pouvoir de dissémination du risque est plus étendu. Si l’Europe laisse une Amérique – de plus en plus en retrait et hésitante – mener seule ce combat, elle risquerait fort de devenir une puissance inutile et, parce qu’en première ligne, la plus immédiatement menacée.

Nicolas Tenzer, professeur associé International Public Affairs, Sciences Po – USPC

Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure (Ulm), Diplômé de Sciences Po Paris, Maîtrise d'histoire (Paris X), Ancien élève de l'ENA 
A enseigné la philosophie politique à Sciences Po de 1986 à 2001, puis à Paris School of International Affairs (Sciences Po) dans le Master International Public Affairs. Enseigne également à l'ENA et est professeur invité dans de nombreuses universités étrangères (Etats-Unis, Canada, Corée du Sud, Maroc, Serbie, etc.) tant sur les sujets de géopolitique et les questions internationales que sur les processus de décision (policy-making process et la stratégie publique (Public Strategy). 
A été aussi rapporteur à la Cour des comptes, chef de service au Commissariat général du Plan et chargé de plusieurs missions internationales pour le gouvernement français et l'Union européenne. 
Auteur de 21 ouvrages, dont Philosophie politique (PUF, 1994), Les Valeurs des Modernes (Flammarion, 2003), France : la Réforme impossible ? (Flammarion, 2004), Quand la France disparaît du monde (Grasset, 2008), Le monde à l'horizon 2030. La règle et le désordre (Perrin, 2011), La France a besoin des autres (France, 2012). 
Préside le Centre d'étude et de réflexion pour l'Action politique (CERAP), un think tank indépendant de tout parti et groupe d'intérêt et dirige la revue Le Banquet.
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Mark Hunyadi

Mark Hunyadi : Comprendre le monde, c’est déjà le transformer

Le monde qui vient sera peuplé de robots, nous interviendrons sur nos gènes, nous fabriquerons artificiellement le vivant, nous vivrons dans des sociétés qui nous demanderons d’obéir à des décisions formulées par des algorithmes que nous ne comprendrons pas.  Chaque jour, de nouvelles techniques, des avancées scientifiques, des faits de société, des modes de vivre, de travailler, de jouer, sont imaginés. Un monde allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous lient, justement, à ce monde, nous est promis. Tout cela, dans le respect éthique de nos droits et libertés, nous dit-on. Pourtant, ce monde qui vient peut être éthiquement détestable et socialement pathologique.  Nous ne le percevons pas car nous sommes aveuglés par une sorte de schizophrénie démocratique : la société promeut nos libertés individuelles mais nous enserre dans les carcans de modes de vie que nous n’avons pas voulus. Se libérer de ce paradoxe est un défi politique. C’est ce que nous dit le philosophe Mark Hunyadi que nous avons rencontré à l’occasion d’une session de Questions de vie du Festival Vivant dont UP’ Magazine est partenaire.
 
Mark Hunyadi fait partie de cette nouvelle génération de penseurs qui, armés d’un solide bagage théorique, décryptent nos sociétés dans ce qu’elles ont de plus actuel. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Mak Hunyadi est né en 1960 en Suisse, de parents émigrés hongrois. Disciple du grand philosophe allemand Jürgen Habermas dont il a traduit certaines œuvres, il enseigne la philosophie d’abord à l’Université de Laval au Québec puis revient en Europe, à l’université de Louvain en Belgique. Ses recherches s’orientent toujours dans la double direction de la philosophie morale et de la philosophie appliquée. Dans ce domaine, ses premiers travaux ont été consacrés à des sujets comme la toxicomanie ou la violence ; dans les années 2000, ses contributions les plus importantes ont porté sur les biotechnologies (notamment le clonage), mais aussi sur le principe de précaution ; dès 2006, il a été très actif dans le domaine de l’éthique des nanotechnologies, et travaille depuis 2008 sur le posthumanisme. Son dernier livre La tyrannie des modes de vie dénonce un paradoxe :   notre société valorise par-dessus tout la liberté individuelle et l'autonomie, mais ce qui nous affecte le plus dans notre vie quotidienne - les modes de vie - échappe à toute délibération éthique et démocratique…
 
Peut-on aujourd’hui exercer une critique sur le monde, sur le monde conçu comme un tout englobant, une critique, au sens large de la philosophie ? À cette question pourtant simple, il est impossible de répondre par l’affirmative.  Mark Hunyadi est catégorique, l’activité critique du monde entendu au sens large est abandonnée par la philosophie. Il va même plus loin : « La philosophie, en particulier la philosophie morale et politique, a déserté le monde ». 
 

La démission de l’éthique

 
Comment en est-on arrivé à cette situation ? Parce que, plutôt que d’envisager le monde dans son ensemble, on en est arrivé à le fragmenter, le parcelliser. L’éthique a fragmenté ses domaines d’objets :  bioéthique, éthique médicale, éthique du handicap, éthique de la fin de vie, éthique de l’environnement, éthique animale, éthique de la recherche, … « Telle est la voie que l’éthique de notre temps a choisie pour se retirer du monde : le parcelliser, le fragmenter, l’atomiser, le pulvériser – littéralement : l’analyser ». Notre éthique est devenue analytique et c’est là, selon Hunyadi, le moyen le plus sûr pour soustraire à tout questionnement de fond le monde lui-même, et de « permettre aux forces systémiques qui le gouvernent de se développer sans entraves ».
L’éthique est ainsi devenue la complice du système. Car, aujourd’hui, critiquer veut dire en vérité tout mesurer à l’aune des Droits de l’homme, vérifier que l’éthique libérale des droits individuels soit respectée, donc que d’une manière générale des torts ne soient pas infligés, que des discriminations soient évitées et la vie privée préservée. Une « petite éthique » servie par la multitude de comités, chartes, règlements, institutions éthiques de toute espèce qui pullulent dans nos sociétés avancées, mais qui en réalité servent à valider ce qu’elles sont désormais impuissantes à critiquer. Mark Hunyadi prend pour exemple le principe de précaution qu’il a longuement étudié : « Dans la gestion du risque, on brandit le principe de précaution, pour éviter les dégâts trop importants ou déraisonnables, mais c’est pour mieux faire passer le dispositif technoscientifique dans son ensemble. Le principe de précaution ne sert pas à critiquer l’emprise technologique sur le monde, mais à rendre cette emprise plus fluide. » 
 

Nous obéissons à des décisions que nous ne comprenons pas

 
Pour notre interlocuteur, le domaine de la robotisation est celui qui donne l’image la plus saisissante de cette démission générale de l’éthique : « Depuis que nous conversons avec des voix préenregistrées au téléphone, que nous obéissons au bip de notre ceinture de sécurité nous ordonnant de la boucler, nous nous sommes accoutumés à un environnement peuplé de machines; depuis que nous gérons notre vie relationnelle, professionnelle, intellectuelle mais aussi quotidienne et administrative par ordinateur, cet environnement logarithmé nous est devenu naturel. » Et ceci n’est rien, ajoute-t-il, à côté du monde peuplé d’androïdes qui  seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique. Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire... En tout cas, les recherches de pointe au Japon portent sur les robots empathiques, capables de décrypter les sentiments suffisamment pour pouvoir jouer le rôle de substitut humain dans une relation sociale. Mark Hunyadi nous met en garde contre ce règne des algorithmes qui nous conduisent à obéir à des décisions que nous ne comprenons pas. Il insiste pour nous faire prendre conscience que « L’imagination des chercheurs couplée au capitalisme intelligent n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit d’imaginer un monde technologiquement allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde ».
 

Dans le respect éthique des droits individuels, on nous prépare un monde qui peut être éthiquement détestable et socialement pathologique

 
Certes, on objectera qu’à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Le philosophe y voit la cause du problème : « Alors même que les règlements éthiques se multiplient, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons ». C’est vrai, cette question n’est jamais posée :  nous a-t-on un jour demandé si nous souhaitons un monde peuplé de robots, si nous désirons vraiment un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés, si nous envisageons sérieusement une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. La question préalable n’est jamais posée parce qu’on nous garantit que tout cela respecte parfaitement l’éthique des droits individuels. Nous participons ainsi « à la construction d’un monde qui pourrait être parfaitement indésirable du point de vue de notre vie sociale ; un monde éthique juste, mais socialement pathologique ». Pour le philosophe, c’est là un des plus puissants paradoxes de notre temps, et ce paradoxe a quelque chose de tragique dès lors qu’on nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.
 
L’éthique libérale fait plus que de simplement permettre le déploiement mécanique du système : elle y a une part active, en permettant de blanchir éthiquement un monde dont on se garde bien d’interroger la qualité éthique en général »
 
Ainsi, ne nous leurrons pas. Quand Google se dote d’un comité d’éthique mais investit des milliards de dollars dans ses algorithmes toujours plus puissants pour rivaliser avec l’homme, que les grandes firmes de la Silicon Valley et d’ailleurs s’associent pour créer une université de la singularité chargée entre autres de réfléchir sur le transhumanisme, quand les comités éthiques publics ou privés pullulent, comment penser que ces instances puissent réellement émettre la moindre critique du système qui les a installés ? Mark Hunyadi précise : « Il s’agit de blanchir éthiquement un projet qui est en lui-même soustrait à toute critique possible ». Il insiste sur ce qu’il considère comme le point essentiel mais négligé dans la théorie sociale : « l’éthique individualiste libérale et toutes les institutions qui l’incarnent et la soutiennent (chartes, comités, commissions, normes, règlements, déclarations) – cette éthique donc, centrée sur l’évitement des torts, constitue le facteur immatériel le plus important de la reproduction matérielle de nos sociétés. Loin d’être un outil de critique ou de questionnement du système, l’éthique libérale favorise, fluidifie et garantit sa reproduction. »
 
Ainsi, en nous focalisant exclusivement sur l’éthique des droits individuels, nous laissons s’imposer à nous des modes de vie que nous adoptons aveuglément.  C’est en ce sens que Hunyadi parle de « Tyrannie des modes de vie ». Pour le philosophe, le « mode de vie » est ce qui s’impose à nous, et qui nous affecte si fortement, tout en étant hors de notre portée.

 

Nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique

 
Le mode de vie pour Hunyadi recouvre des attentes de comportement durablement imposées aux acteurs par le système. Ainsi, explique-t-il, on attend par exemple de nous que nous gagnions notre vie en travaillant, que nous soyons efficaces, qu’on sache s’orienter dans notre environnement technologique, qu’on ait d’une manière générale un comportement rationnel en fonction d’une fin, et qu’on se conforme aux rôles qui nous sont imposés, aux modes de consommation, à la manière d’être soigné, d’être aimé ou d’être éduqué… Ce sont là des attentes qui s’imposent objectivement, c'est-à-dire indépendamment des préférences des acteurs.
Le philosophe insiste pour distinguer le mode de vie comme attente du système, des simples pratiques que l’on est amené à faire. Ainsi par exemple, faire ses achats sur internet, utiliser la télévision comme baby-sitter, ou aller en vacances à Ibiza n’est pas un mode de vie, pour la raison simple que ce ne sont pas des attentes de comportement exigibles par le système. Ce sont des pratiques rendues possibles par un certain état du développement technique et culturel du système, pratiques que beaucoup adoptent par confort, par conformisme, par manque d’imagination ou par paresse, sans doute aussi par plaisir ; et ces pratiques sont assurément, à bien des égards, caractéristiques d’une époque. Mais ce ne sont pas des attentes de comportement. Encore une fois, les modes de vie ne disent pas ce que les acteurs font, mais ce qu’on attend d’eux qu’ils fassent. 
 
Le mode de vie est la face vécue du système par les acteurs, la zone de contact par laquelle ils assurent leur intégration sociale, puisque s’intégrer à la société, c’est adopter ses modes de vie. Ce qui est déterminé, ce ne sont toutefois pas les acteurs, mais les modes de vie eux-mêmes, qui, eux, dépendent mécaniquement du système – c’est pourquoi ils échappent aux acteurs, quand bien même ceux-ci sont proclamés démocratiques.
 
Pour Mark Hunyadi, « les modes de vie ne forment pas une couche superficielle qu’on pourrait modifier à notre gré, comme on change de vêtement : en constituant notre zone de contact avec la vie sociale, ils donnent forme à notre existence même, dans des processus de subjectivation où les attentes de comportement jouent un rôle essentiel. » Le paradoxe que souligne le philosophe c’est que «la manière dont se reproduisent et s’imposent à nous ces attentes de comportement dément les valeurs cardinales de liberté et d’autonomie sur lesquelles repose notre société. Nos droits démocratiques se retournent, comme un ruban de Moebius, en tyrannie des modes de vie. » Cela signifie que nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique, qui n’est autre qu’une aliénation par les modes de vie : « tandis que la société promeut les libertés individuelles de manière à ce que chacun puisse satisfaire ses préférences, les individus qui en sont porteurs sont sommés de se plier comme à un destin aux modes de vie non voulus qui en résultent ».
 

Un défi politique : produire du commun

 
Le grand défi d’aujourd'hui consiste donc à surmonter ce paradoxe et la schizophrénie démocratique qui en résulte. Il s’agit en d’autres termes de se réapproprier les modes de vie. Comment y parvenir ? Mark Hunyadi nous donne quelques clés. Mais avant cela, il nous faut comprendre que le système se reproduit par fragmentation : fragmentation de la société en individus, multiplication des éthiques particulières, partage du public et du privé qui fragmente en les privatisant les conceptions du bien. Le système lui-même se reproduit par fragmentation : des savoirs, des objets de recherche, des compétences, des disciplines etc. Dans ce contexte, une réponse individuelle qui se lèverait contre les modes de vie que le système nous impose est vaine et illusoire, puisqu’elle ne ferait qu’ajouter de la fragmentation à la fragmentation. Il peut y avoir des attitudes de retrait (refus du téléphone portable et de l’hyperconnexion, refus du consumérisme à outrance etc.). Mais ces pratiques relèvent de l’héroïsme moral et sont politiquement insignifiantes. Dès lors, Mark Hunyadi aboutit à l’idée que « puisque le système se reproduit par fragmentation, seule une institution du commun, ou l’instauration d’institutions du commun pourra le défragmenter ». L’outil stratégique qui enrayerait les automatismes d’un système qui se reproduit par fragmentation serait de « produire du commun ». Pour Hunyadi, cela signifie « instiller de la réflexivité, de la pensée, de la critique, enrayer la reproduction automatique du système ».
Alors que tout est fait aujourd’hui pour abolir la réflexion, renoncer à la compréhension, estomper toute critique, alors que la société « automatique » comme le dirait Bernard Stiegler, baigne dans un océan d’irréflexion, « comprendre le monde, c’est déjà le transformer ».
 
Comment ? Quel modus operandi ? Pour le philosophe de l’université de Louvain, les outils numériques et les réseaux sociaux – produits emblématiques de nos modes de vie ! – ont un rôle de premier plan à jouer dans la recomposition politique du commun. Il avait évoqué à cet égard l’idée d’un Parlement virtuel dans son dernier livre.
Il y a dans cette idée quelque chose de « joyeusement ironique » dit-il, puisque cela permettrait de retourner les évolutions actuelles de nos modes de vie contre la manière dont ces modes de vie évoluent. « En l’occurrence, si Internet est l’exemple même d’une évolution qui a transformé nos modes de vie sans que quiconque en particulier ne l’ait voulu, il pourrait devenir l’outil même qui oppose à cette évolution aveugle, une dynamique de réappropriation démocratique ».
Mais Hunyadi est lucide et nous met en garde. Les outils de communication numérique recèlent une difficulté de principe : ce sont assurément des outils d’information, de participation et de mobilisation d’une puissance considérable, mais ce sont beaucoup plus difficilement des outils de délibération. « Cliquer n’est pas délibérer » nous alerte-t-il en pointant le phénomène des pétitions dont une étude récente montrait que son développement était concomitant avec une baisse de la participation physique, hors ligne. En un clic, le signataire d’une pétition « vide son potentiel de mobilisation : ne fait que bouger le petit doigt… »
 
Le défi que nous lance ce philosophe est théorique et pratique à la fois. Il s’agit d’articuler cette politique du commun aux acquis démocratiques fondamentaux auxquels nous tenons avec raison, sans toutefois faire des droits individuels l’horizon indépassable de notre architecture morale. Il s’agit plutôt désormais de faire accéder la démocratie à un palier supérieur de l’âge démocratique, en permettant la réappropriation démocratique et réflexive, à tous les niveaux pertinents, de nos modes de vie. Il conclut : « Je n’ignore pas les difficultés de principe, ni les difficultés pratiques liées à un tel programme, mais songeons qu’en l’absence d’un tel objectif, dans le monde robotisé et automatisé qu’on nous prédit, ce seront de fait les programmeurs informatiques qui auront la main basse sur nos modes de vie ».
 
 

 

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