UP' Magazine L'innovation pour défi

Mais quel progrès voulons-nous donc ?

Le monde industriel est en procès. Ferme des mille vaches, inacceptée par des centaines de militants dont certains comparaissent aujourd’hui pour avoir démonté la salle de traite. Barrage de Sivens dont les opposants sont en deuil après la mort de l’un d’entre eux, Rémi Fraisse, victime d’affrontements avec la police, ce dimanche 26 octobre. Comme les occupants du site de Notre Dame des Landes, ces voix interpellent notre modèle de développement avec une question centrale : le progrès est-il dans le gigantisme et l’automatisation ?

C’est dans le monde agricole, indéfectiblement connecté à la terre, que s’exprime de manière croissante la remise en cause de l’industrialisation. Le principe « hors-sol » du déploiement technique - qui ne dépend ni du territoire, ni des hommes - manifeste ses limites laissant derrière lui, des sols sans vie, des eaux polluées, des horizons désaffectés (sans population). Et l’impératif économique s’y arrime, fermant les alternatives. Ainsi Manuel Valls reconnaît-il que la logique économique de la grande distribution est en train de laminer toute tentative de passer à l’agro-écologie. Lors du Salon international de l’alimentation (SIAL) la semaine dernière, il mettait en garde : « Il y a actuellement un risque de spirale perdant-perdant-perdant. Perdant pour les producteurs agricoles et les industries agroalimentaires ; perdant pour les enseignes de la grande distribution ; et perdant à long terme pour les consommateurs, si le tissu économique se déchire. Ce risque, c’est celui de nourrir le mouvement de déflation qui menace l’activité économique ».

Ces tensions ne sont pas traitées et risquent de miner notre société. Car l’on constate de manière saisissante, l’absence de pilotage des choix techniques, l’incapacité du politique à poser les conditions d’un dialogue durable sur les options (échec des débats sur les nanotechnologies, sur le nucléaire, sur la biologie de synthèse…) et la polarisation aigrie des parties prenantes. Comme le manifeste l’actualité…

L’homme n’est pas parfait, disait Proudhon dans sa Philosophie du progrès, il est perfectible. Devant ce constat, deux options se présentent à nous aujourd’hui : compter sur les technosciences pour améliorer les performances humaines (option transhumaniste) ou bien penser le progrès humain comme travail sur soi (option humaniste ou spirituelle). Le philosophe allemand, Peter Sloterdijk, n’a rien dit de différent dans son livre Règles pour un parc humain paru en 2000. Les 21 et 22 novembre prochains, les premiers se réuniront pour Transvision 2014 à Paris, les seconds seront à Lille pour les Semaines sociales de l’Eglise intitulées cette année L’homme et les technosciences. Illustration ©Enki Bilal/Musée des Arts et Métiers

A la demande des Semaines sociales, du quotidien La Croix et de France Télévisions, le CREDOC (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) a sondé les 2 019 Français sur ce qu’ils attendent des progrès techniques. Les résultats ont été publiés récemment sous le titre Technosciences : amélioration ou perversion de l’humanité ? (Voir résultats ci-contre).

On le constate : le rapport aux technosciences est clivant. Car les conséquences néfastes de l’univers industriel ou automatisé s’amplifient du fait de sa nature systémique. Certains soulignent l’épuisement des ressources et préconisent de passer à la Low tech comme Philippe Bihouix. D’autres pointent les dégâts environnementaux et les risques climatiques comme Jean Baptiste Fressoz (L’apocalypse joyeuse, Seuil 2012). On pense aussi à Stephano Liberti qui dénonce l’accaparement des terres dans un contexte de corruption généralisée (Main Basse sur la terre, Rue de l’échiquier, 2013). Enfin, la technique spéculative basée sur des algorithmes qui court-circuitent tout travail de confiance constitue sans doute l’un des outils les plus désastreux. 

Par ailleurs, les prophètes annonçant des reconfigurations puissantes ont aussi pignon sur rue. On pense à Jeremy Rifkin et sa Troisième révolution industrielle (ou la nouvelle société du coût marginal zéro) ou à Pierre Giorgioni qui pressent une Transition fulgurante (Bayard éditions, 2014), grâce à l’internet et aux réseaux.

Alors que se tenait à Lille le Global Forum, soutenu par Philippe Vasseur et la région Nord-Pas-de-Calais (qui s’est adossée aux conseils de Rifkin pour établir sa feuille de route pour sa transition énergétique), Libération a publié le 21 octobre 2014 une tribune intitulée «La troisième révolution de Rifkin n’aura pas lieu ». Signée par Dominique Bourg, Hervé Kempf et les réseaux de TECHNOlogos et de l’Institut Momentum, le pamphlet révèle un déplacement des débats passés. Ces milieux qui pouvaient s’affronter voici à peine cinq ans sur le thème de la décroissance, s’entendent pour porter haut et fort un questionnement commun : où nous emmènent les technosciences ? Selon les auteurs, l’idée des réseaux aptes à solutionner nos problèmes énergétiques et d’épuisement des ressources est une « nouvelle utopie technicienne » qui prétend « concilier l’inconciliable ». Le rêve technologique de Rifkin fonctionne car grâce à lui, « il n’est plus nécessaire de penser aux impasses de notre trajectoire, à nos vrais besoins, il suffit de s’en remettre aux grandes entreprises, aux experts et aux entrepreneurs high-tech de toutes sortes qui vont nous offrir les solutions techniques pour sortir de l’impasse », estiment les auteurs.

Le lieu du clivage est ainsi désigné : peut-on continuer à miser sur les solutions techniciennes ou faut-il revoir profondément le contrat social noué avec les technosciences ? Le règne de l’expert qui remplace le politique pour décider les orientations ne serait-il pas la traduction flagrante de la maladie de notre monde ?

On le voit, les systèmes les plus fructueux aujourd’hui sont ouverts, pluralistes, vivants… On parle d’ailleurs d’ « écosystèmes », ce qui implique d’intégrer de l’aléatoire, des acteurs émergents, des commensaux… La créativité des Brésiliens, des Indiens (l’innovation frugale de Ravi Radjou), ou la sérendipité (cette posture opportuniste qui soigne les conditions de création mais sans projet) des Californiens en témoigne.

Notre avenir a besoin de postures modestes, et sans dogmatisme. Dès 1991, le philosophe Paul Ricœur a mis en garde : « Nul ne dispose du savoir de surplomb qui permettrait d’unifier le champ des convictions fondamentales. La pluralité est la condition d’exercice de tous les discours sur l’homme, qu’ils soient techniques ou pratiques, scientifiques, esthétiques, moraux, spirituels[1] ». C’est donc bien l’interaction entre les logiques des uns et des autres et même la chance des controverses qui peuvent changer les monde, comme le prône Philippe Durance, président de l’Institut des futurs souhaitables et professeur titulaire de la chaire « Prospective et développement durable » du CNAM « La controverse » qu’il considère comme « art de changer le monde ». 

Hannah Arendt établissait une distinction au sein de la technique entre les outils « serviteurs de la main » et les machines qui « exigent que le travailleur les servent ».

Peut-être est-ce cette intuition qui guida Sebastiao Salgado dans son œuvre sur La main de l’homme que le documentaire de Wim Wenders nous invite à redécouvrir…. Peut-être faut-il réfléchir ensemble pour trouver les moyens de « garder la main ».

Dans cet esprit, la mairie du 2e arrondissement à Paris propose un itinéraire intitulé Tu peux changer ta vie, avec son Université populaire dont Up' Magazine est partenaire.

"Les dirigeants continuent de penser que la légalité suffit. Or la légitimité qui consiste à constuire démocratiquement un projet est essentiel" soulignait Dominique Bourg sur France Cuture ce mercredi 29 octobre.

Sondage : Les Français veulent des solutions techniques surtout pour leur santé

Le rapport témoigne plutôt d’un engouement des Français pour les nouvelles possibilités techniques. 62% se disent particulièrement intéressés par les développements en sciences et technologies (versus 53% en Europe). La distance au religieux observée en France et le culte du corps présent dans de nombreux pays occidentaux sous-tendent également probablement l’idée que le corps peut être sans cesse amélioré et les limites biologiques continuellement dépassées. De fait les jeunes générations sont plus enclines à appréhender le corps comme un outils perfectible (72%) que les séniors (50%). Des lors, les français attendent beaucoup de la médecine dont les progrès doivent selon eux améliorer les capacités physiques et mentales des personnes en bonne santé (58%) et ne pas se limiter à soigner (58%). Quasiment une personne sur deux pense même que la médecine doit aider à « repousser les limites de la mort » et 38% que ces progrès doivent lutter contre les marques du vieillissement.

91% des Français voient aussi des avantages à la géolocalisation pour des personnes âgées désorientées ou atteintes de la maldie d’Alzheimer. Mais l’opinion est moins réceptive quant il s’agit des jeunes : 63% des gens sont opposés au suivi des adolescents par une puce qui serait fixée dans un vêtement ou les chaussures. D’ailleurs 76 % des Français refuseraient l’installation d’un capteur microscopique sous leur peau, même si ce système permet de surveiller leur état de santé et de communiquer en temps réel les informations à un centre médical capable d’alerter en cas d’anomalie.

Si les applications médicales sont plébiscitées, on trouve plus de réticences à propos des autres applications sondées (stockage de données, vie privée, nanotechnologies…). 79% des Français estiment que les entreprises hébergeant les serveurs ne garantissent pas une protection infaillible de la vie privée des utilisateurs. 65% trouvent gênant que ces données puissent être consultées par les services de renseignement de police, et 90% qu’elles puissent être utilisées à des fins commerciales. La méfiance vis à vis des acteurs d’internet est grande : Il n’y a que 16% des Français qui font confiance aux compagnies Internet pour protéger leurs données alors qu’ils sont rassurés quand ils ont affaire aux institutions sanitaires (86%).

Les sondeurs ont aussi demandé aux personnes interrogées ce qu’elles pensaient des nanotechnologies. Seules 40% d’entre elles ont déjà entendu parler de ces techniques. Cette méconnaissance implique que la population se montre relativement partagée : 48% se dit inquiète des applications dans le secteur du médicament, quand la proportion atteint 68% quand il s’agit d’alimentation.

 

Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP' Magazine   

[1] P. Ricœur, Postface au Temps de la responsabilité, Lectures 1. Autour du politique. Seuil, 1991. 

 

 

 

Nous sommes tous des Marranes !

A l'occasion de la sortie de son dernier livre (1), Edwy Plenel dénonçait : "On accepte l'autre à condition qu'il ne soit plus lui-même". Notre époque vit un étonnant paradoxe : elle veut tout à la fois effacer les signes distinctifs des peuples en les assujettissant aux contraintes d'une civilisation techno-marchande globale, et multiplier des loges de reconnaissance aux myriades de cultures qui ont façonné le visage de l'humanité pré-moderne. Dans cet esprit, la culture européenne, peut-être plus que tout autre, souhaite réconcilier sa matrice hégémonique, héritière du christianisme et des Lumières, et l'imaginaire propre et éclaté des minorités enracinées de longue date sur ses terres, ou issues plus récemment de la décolonisation.

Dans leur essai paru en 2010, Paule Pérez et Claude Corman ouvrent à des éclairages radicalement nouveaux, en développant dans la suite du drame du marranisme, leur concept de marranité.     

Autrefois doublure clandestine et infirme du judaïsme séfarade, le marranisme (2) nous a paru éclairer d'une façon tout à fait originale et créatrice cette épineuse confrontation qui tourne le plus souvent à la discorde. En ne cherchant aucune voie facile de résolution ou de dépassement, mais en s'installant au cœur même de la contrariété, la contre-culture marrane peut sans doute rénover et étendre le principe de laïcité qui régit le projet européen moderne.

La civilisation chrétienne européenne qui a dominé le monde par son commerce, son industrie et sa religion a engendré et façonné une identité culturelle et européenne.

Joseph Roth, journaliste et écrivain juif autrichien de l'entre-deux guerres, ne manquait pas de rappeler aux littérateurs nazis prompts à chercher dans les mythes germanique et les sagas nordiques un contrepoint romantique ou populiste à cette identité, sa confiance en cette dernière.

Pour la génération de Joseph Roth, Stefan Zweig, Hermann Cohen ou Sigmund Freud, il faisait peu de doute que la culture chrétienne européenne, en dépit de son vieil anti-judaïsme théorique, eût ouvert le chemin à l'humanisme rationnel et éducatif des Lumières. Imprégnés du paradigme historique de la téléologie européenne et mettant toute leur foi dans l'éducation des peuples par la connaissance et la Raison, ces hommes avaient la conviction que le génie européen, si fécond, pouvait garrotter le mal et l'obscurantisme exaltés par les dogmes et mythologies du sang et du sol (...)

Mais l'Histoire a pris un autre cours, dévastateur, qui allait, en dépit de la défaite des nazis, briser les unes après les autres les certitudes du modèle civilisateur européen. Une autre époque a surgi, faisant place aux revendications identitaires et culturelles de peuples jusque-là considérés comme mineurs ou secondaires dans la marche en avant de la connaissance humaine et du progrès techno-économique. (...) D'autre part, l'intense processus de décolonisation en Afrique et en Orient qui suivit la seconde guerre mondiale stimula la renaissance de cultures indépendantes du modèle démocratique et technique occidental que l'Amérique du Nord, après en avoir hérité, prétendait incarner désormais pour le meilleur et pour le pire. (...)

Depuis lors, nous vivons dans une configuration radicalement opposée à celle décrite par Joseph Roth dans son article "Ondes courtes nationales" de 1933 : ce sont bien les cultures locales, les cultures populaires, liées à un coin de terre ayant façonné les hommes et les paysages ensemble, qui prévalent d'une réelle authenticité, d'une légitimité naturelle, alors que la seule forme universelle et visible d'humanité globale, la mondialisation économique, apparaît forcée et artificielle. De sorte que lorsque le libéralisme économique, décomplexé voire monomaniaque, avide de s'affranchir de tous les obstacles étatistes et de la rigidité des frontières accéléra les mouvements de populations anciennement colonisées vers les métropoles de l'Occident, il ne fit pas que favoriser l'importation d'une main-d'oeuvre bon marché. Il favorisa aussi, à parts initialement égales, un métissage sympathique des goûts, des sonorité musicales, des langues, "la world culture", et un ancrage communautaire autour de croyances, de rites et de symboles.

Le paysage européen est devenu plus cosmopolite, dans un sens plus visible et démographique, plus religieux sans doute aussi. L'émigration contemporaine est aujourd'hui associée à la croissance des "minorités visibles". (...)

La perspective d'une configuration excentrique de singularités solidaires bat en brèche le paradigme occidental d'une grande culture missionnaire et hégémonique.

La langue médiatique a parlé de choc des cultures, comme d'une rencontre sportive ou d'une empoignade d'armées ennemies, sans peser réellement la confrontation inédite qui se faisait jour entre des singularités fragiles cherchant leur autonomie et une humanité-monde dont les principes moteurs ont perdu assurance et netteté. (...)

Maintenant, de nombreux phénomènes historiques, politiques spirituels, éthiques, culturels, identitaires se mêlent et s'interpénètrent de telle manière qu'une question aussi délibérément stupide et inactuelle que celle de l'identité nationale a fait retour sur les scènes politiques européennes.

Nous vivons en temps marranes

Mais ce qui nous préoccupe n'est pas seulement cet usage si maladroit et parfois si vil de la Nation par d'indignes héritiers de la République (3), ce qui nous préoccupe tient tout d'abord à la vision univoque de l'altérité, de l'étrangeté, de l'extériorité. Car cette altérité subie et nécessairement préoccupante, inhérente à la destinée et à la complexion de tout étranger, de tout migrant, comment éviter de la confiner, de la refermer sur des communautés soi-disant bienveillantes et facilement alliées, comment la laisser ouverte et créatrice, alors qu'au-dehors, la compétition économique, énergétique, religieuse, militaire entre les Nations fait rage et aliène en grande partie la liberté de jugement des diasporas ?

A côté des effets de discours de la reconnaissance, qui cherchent à entraîner les sociétés occidentales majoritairement chrétiennes vers l'écoute et le respect de minorités étrangères, privées de leur ancien lien à la terre sinon à la langue, nous proposons avec la marranité un "modèle" polysémique et non exclusif d'altérité ouvrante.
Ayant tout au long d'une histoire mouvementée tenté d'échapper aux suffisances et aux limites de leur propre je suis autant qu'aux persécutions de ces maniaques de l'identité clarifiée que furent les Inquisiteurs, les marranes ont construit ensemble et souvent sans le savoir, une spectralité indéfinie, une sorte de diaspora des diasporas.

Le phénomène diasporique s'est généralisé : on ne compte plus les minorités "nationales" issues des pays du Sud et de l'Orient qui forment aujourd'hui des diasporas en Europe, mais aussi dans tous les pays riches où la main-d'oeuvre étrangère est moins bien payée, moins protégée et souvent victime des manquements tragiques à l'hospitalité des Etats-Marchés.

Nous supposons ici que la Marranité, quoique extérieure à leur généalogie historique (2), est loin d'être indifférente à ce qui les éprouve et à leurs questionnements. Et c'est à ces "étrangers" ballotés, suspectés, divisés et intranquilles que s'adresse cette réflexion d'analogie à la "contre-culture" marrane. 

Nous sommes convaincus qu"on a encore mal mesure la déflagration que fût l'ère inquisitoriale, bien au-delà de la fraction séfarade (4) du peuple juif, du trauma qu'elle a constitué, et de ses conséquences lointaines. Et c'est bien l'un des enjeux de notre recherche : dégager et privilégier les dynamiques humaines qui s'y sont réfléchies et mises à l'épreuve, pour mieux comprendre celles de notre époque actuelle. Car les similitudes sont étonnantes...

La "piste marrane", pour penser notre temps

Le fait "marrane" s'est formé sur quatre éléments constitutifs : la double perte d'identité religieuse, l'expérience du déclassement, la stratégie du secret et la pratique de l'inconnaissabilité, puis de la méconnaissance (5).(...)
C'est une culture de résistance que l'affaire marrane a généré. En ce sens, une contre-culture. De par son assimilation, sa récupération et le quasi-oubli qui s'en est suivi, elle est aussi, nous semble-t-il, à considérer comme un phénomène de culture.

A partir d'une double défaillance, celle qui porta atteinte à leur fondement spirituel, puis celle qui dans leurs migrations invalida leur espoir de citoyenneté, les marranes ont créé un spectre formé de nombreuses réponses, très diverses, aux questions auxquelles les confrontait leur difficile condition. La marranité a figuré à plusieurs titres la marque de ce qu'on qualifie aujourd'hui d'"interculturel" ; au fil des générations elle a été un vecteur de subvertissement des adhésions sans  nuance à toute posture figé, tant les marranes furent malgré eux conduits à une compétence à l'esquive et au brouillage d'identité.  Et c'est cette multiplicité même qui nous paraît fonder, bien que nous hésitions à la qualifier de modèle "anthropologique", l'idée d'une marranité contemporaine, comme un motif fondateur et potentiellement fécond.

Explorer "la piste des marranes", chercher les traces qu'ils auraient laissées derrière eux, nous a conduits notamment à une réflexion sur les identités pré-occupantes, capables d'ouvrir à une transversalité, au lieu de se refermer sur des "assurances communautaires" - ou sur une acceptation illusoire de l'intégration.

L'échappée marrane, contre-culture, culture de résistance e de survie, a permis de constituer de nouveaux objets de pensée à partir du caché, du "méconnaissable", de l'"insu", de ce qui se placerait, pour ainsi dire, juste en contiguïté avec le principe de l'identité : se rappeler l'urgence à toujours interroger de l'intérieur ses propres sources, la part opaque ou refoulée, voire déniée, de sa prédestination, sa généalogie. Ceci, et c'est pour nous le plus important, a généré de nouveaux "modes d'être" qui se sont avérés subtilement transmissibles. Cette culture marrane nous semble d'autant plus pertinente à questionner que nous vivons en des temps marranes, c'est-à-dire des temps troublés, des temps de rupture, de déclassements, d'exils, de déracinement, de confusion des langues, des croyances, des sexes et des genres ; des temps qui, de par leurs trouées, leurs manques, font surgir ce qu'ils ont d'émancipateur, de subversif, de facteurs d'espérance.

Paule Pérez, Philosophe, Psychanalyste, Essayiste, Editrice
Claude Corman, Médecin Cardiologue, Essayiste, Editeur

Extraits de "Contre-culture marrane, ses apports aux questions contemporaines" - 2010 - Numéro hors-série de la revue Temps marranes
www.temps-marranes.info

(1) Livre "Pour les musulmans" - Ed La Découverte - Sept 2014
(2) "Marrano", porc, fourbe, traître,... c'est de ce terme qu'on qualifiait, dans les royaumes espagnols et portugais,au XVe siècle les juifs convertis de force au christianisme, qui étaient suspects de mener une vie spirituelle double, c'est-à-dire de pratiquer la religion catholique à l'extérieur et de "judaïser" en secret à la maison, dans l'univers fanatique de l'Inquisition créé par la papauté dans le projet de faire du catholicisme la religion unique.
(3)... de Renan
(4) Celle issue de la péninsule ibérique (en hébreu, Séfarade signifie Espagne)
(5) Voir l'essai "Sur la piste des marranes", de Claude Corman - Ed. du Passant 2000 (N.D.A.)

 

 

 

Concurrence et Liberté : les secrets d’un possible succès de la France

Le ministre français de l'Économie, Emmanuel Macron, a présenté mercredi 15 octobre en conseil des ministres, son projet de loi pour l'activité et l'égalité des chances économiques. Il s'en prend à la "rigidité du système français" qui, selon lui, empêche de "libérer, d'investir et de travailler". "Le problème ne vient pas des Français, mais des rigidités du système", a-t-il insisté.

Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor, sait que ses idées dérangent et il aime ça. Optimiste, il pense que c’est un moyen de faire bouger les lignes, même si le monde politique, notamment, évolue plus lentement qu’il le souhaite. Son nouveau livre, qui sort à la rentrée 2014, défend donc une idée aussi déroutante que provocatrice qu’il assène sans précaution oratoire : « Il faut racheter la Bretagne ! » Puis, il précise : « Comme les Basques ont fait avec l’Espagne. On peut faire ainsi une économie de 520 milliards d’euros. Or, on a besoin de trouver 250 milliards, donc il suffit de mettre en œuvre la moitié des idées que je préconise. » Retour sur son intervention en juin au Collège des Bernardins et son livre que le ministre de l'économie devrait peut-être lire...

De quoi s’agit-il ?

La Bretagne serait une « région pilote », comme l’observe une personne dans l’auditoire du Collège des Bernardins, qui appliquerait tout ou partie des réformes testées ici ou là. « Les Bretons travailleraient 44 h par semaine, ils seraient à la retraite à 70 ans et la région prendrait à sa charge une partie du social, de la sphère publique et de la dette », explique Fontanet. Bien sûr, « la Bretagne resterait française », il ne s’agit en aucun cas « d’une sécession » comme le reproche lui en est déjà fait, mais plutôt d’un système « cantonisé » à la Suisse. La Confédération helvétique est, selon lui, « un cas extraordinaire de bonne gestion régionale où toutes les fonctions régaliennes sont prises en charge au niveau du canton.»

Mais pourquoi en arriver là ?

Car la situation est grave. Fontanet rappelle des chiffrés clés. La France a « une dette publique cataclysmique de 2000 milliards d’euros », « une sphère publique de 57% du PIB »,
« une sphère privée qui ne cesse de diminuer », « ses milliardaires qui quittent le pays » et conséquence directe de cette fiscalité excessive, « les investissements directs étrangers ont baissé de 77% en 2013 ».
Fontanet enfonce le clou par une image empruntée aux courses de chevaux : « Les jockeys grassouillets ne peuvent pas gagner le prix de l’Arc de Triomphe », autrement dit, l’Etat pléthorique ne permet pas à la France d’être compétitive. Et « quand les plus riches partent, c’est la pire nouvelle pour les pauvres. On est le seul pays dans cette situation. »

La faute à qui ? Là, pas de surprise majeure, son diagnostic est sévère mais plutôt classique. Ainsi, comme beaucoup d’autres, il dénonce les charges sociales trop élevées, le coût exorbitant de l’heure de travail, la retraite à 60 ans, les 35 heures, la fiscalité excessive sur les plus riches « à la limite de la spoliation », et les politiques économiques menées par tous les gouvernements successifs depuis 1980, « de droite comme de gauche ».
Cependant, selon lui, si la dette publique commence à augmenter en 1974 ce n’est pas à cause du choc pétrolier de 1973 comme il est généralement admis. « Cela correspond à l’arrivée au pouvoir des énarques et du keynésianisme », déclare-t-il, en décrochant un de ses petits sourires espiègles. Pour conforter sa position, il mentionne la Suisse, « qui n’a aucune ressource énergétique et dont la dette publique a continué à baisser après 1973. Donc, le choc pétrolier n’est pas la bonne explication. »

Comment s’en sortir ?

Les solutions de Fontanet, elles, sont iconoclastes tout au moins en France car elles ont déjà fait leur preuve à l’étranger. En effet, Fontanet, Français mais aussi citoyen « du 6ème continent,celui des entreprises mondiales qui représentent une autre planète », emprunte ses solutions à trois pays : l’Allemagne, la Nouvelle Zélande et le Canada. Et il rend hommage à trois hommes, trois chefs de gouvernement, dont il salue le courage politique, Gerhard Schröder, Roger Douglas et Jean Chrétien.

L’Allemagne d’abord, à qui la France est souvent comparée, a largement reformé le domaine du travail. L’évolution s’est faite en trois points : la création du CDI variable qui permet à une entreprise de réduire le temps hebdomadaire de travail dans le cadre d’un CDI mais évite des licenciements massifs – « une solution géniale » inventée par Hartz, directeur des ressources humaines de Volkswagen dans les années 90 –, le statut ICH-AG c’est à dire le modèle de l’auto-entrepreneur copié par Hervé Novelli dans le gouvernement Fillon et enfin les mini-jobs.

Autre piste à suivre, celle de la Nouvelle Zélande qui a réformé son système de santé de fond en combles. Le Premier ministre Roger Douglas, « un socialiste devenu réaliste » d’après Fontanet, a distingué trois catégories de dépenses : les petites dépenses inférieures que tous les citoyens, quel que soit leur revenu, doivent payer, les dépenses très importantes prises en charge par l’Etat et les dépenses intermédiaires qui sont couvertes par des assurances privées en partant d’un principe simple, à savoir que les gens qui prennent soin de leur santé payeront moins cher que ceux qui la négligent. Ainsi, un gros fumeur paye son assurance plus chère. A l’inverse, ceux qui passent régulièrement une visite médicale payent moins cher, ce qui a rapidement dopé le nombre de visites médicales.

Enfin, le Canada qui, au milieu des années 80, a tranché dans le vif en faisant 20 % de coupes dans le budget fédéral – il choisit donc d’une part de faire des économies plutôt que d’augmenter les impôts et d’autre part, d’opérer des coupes drastiques et ciblées plutôt que de faire un toilettage minimaliste général.
Résultat : les dépenses publiques qui représentaient 57 % du PIB en 1990 ont baissé à 40 % en 2005 et la dette publique qui avait atteint 50 % est quasi-nulle aujourd’hui. Mais, Fontanet constate aussitôt, avec regret,que « la France de François Hollande vient de faire exactement l’inverse ! »

(Source : ©Pôle de recherche Collège des Bernardins - Observatoire de la modernité -  Intervenant : Xavier Fontanet - Synthèse : Catherine Dupeyron - Juillet 2014)

L’obsolescence ou "Une manifestation de la finalité"

Fruit d'un abécédaire philosophique, pour penser « la crise » par le O et brièvement la faire dialoguer avec les crises socio-économiques du monde capitaliste (cycle, structuration et conjoncture), l'auteur s'aventure sur la piste d'un mot mécanique : obsolescence, celui-ci renvoyant au milieu technique de l'homme et le qualifiant. Après avoir débroussaillé autour de notre crise – elle serait l'épistémè du monde moderne –, il propose une réflexion sur l'obsolescence comme rapport négatif critique à la positivité de la productivité contemporaine et à venir. Dès lors, l'obsolescence pourrait servir pour définir et expliquer une civilisation nécessairement jeune parce qu'incertaine quant à sa pérennisation (civilisation technicienne guerrière).

Photo ©Compagnie Opinion public - Chorégraphie "Obsolescence"

obsolescencehommeD'autres ont déjà parlé d'« obsolescence de l'homme », d'un devenir-monde fantomal, d'accélération et de vitesse ; mais, dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, quoique non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Pour borner à la fois cette agitation bourgeoise et cette nécessité anthropologique, l'auteur discute du « paradigme de l'androïde » ou d'une « éthique de la machine rêvée sans achèvement ». Il se propose enfin de souligner que « l'autre nom du monde est forêt », que l'éreintement guette la totalité des projets et adventurae de la Nature et de la Culture, et que le destin même du travail scientifique de découverte et d'explication – de révélation – est, sans cesse, de devenir obsolète.

J'exposerai mon propos en quatre points asymétriques, incluant une sorte d'introduction et une sorte de conclusion, et je souhaite me placer à la périphérie du mot « obsolescence » plutôt que d'en prétendre découvrir sur-le-champ l'essence. D'un point de vue formel, comme d'habitude, on voudra souffrir une certaine sophistication et certaines ellipses que je ne sais ne réfréner.

1. La crise comme épistémè du monde moderne

Cette discussion avait d'abord pour cadre une réflexion plus générale sur l'idée et la réalité de « la crise » (Penser la crise, abécédaire, 2007) ; je dus préciser alors ce que j'y entendais.

J'avoue que la première chose qui me soit venue à l'esprit est le livre de l'historien Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoirs (1990) et son chapitre premier sur la peste noire « Crise et fausse sortie de crise (1347-1383) » ; j'ai également pensé à l'ouvrage collectif La crise (1985), titre repris en 2012 pour un numéro hors-série de la même revue Alternative Économiques.

Dans ces lignes, toutefois, avec force réduction, j'entendrai seulement trois choses concernant le thème de « la crise ».

krisisQuant à la première, je lui associe évidemment l'acception philosophique de la Krisis d'Edmond Husserl (1954) et ce à quoi elle renvoie : à la description husserlienne de la crise de « l'humanité européenne » et des sciences. Disons à une crise d'estime publique de la science et à cette « sorte de sentiment d'hostilité » des jeunes générations pour la science, selon le mot d'Husserl. (Les 474 pages sur la mentalité autocritique de l'Occident de La crise de la conscience européenne 1680-1715 de Paul Hazard, quoique malheureusement moins connues, date des mêmes années 30.) Hostilité diffuse des jeunes contre la science jusqu'à ce jour : je pense notamment aux mouvements romantiques de toute l'Europe du XIXe ou le triomphe des « valeurs imaginatives et sensibles » (Hazard, 1935), à tout Heidegger, à La science et la technique comme « idéologie » de Jürgen Habermas (1968) et, surtout, aux taux d'entrée de plus en plus faibles des universités scientifiques européennes.

criseannes30Quant à la seconde signification de « la crise », je lui associe sa traditionnelle dimension socio-économique ; lorsqu'on parle de la crise des années 30 et des deux grandes crises pétrolières. Mais l'histoire du capitalisme est un enchaînement de phases de croissance et de crises. (La période qui s'étend de 1952 à 1972 est alors exceptionnelle par la régularité et la vigueur de sa croissance. La « Belle Epoque » du capitalisme n'est donc pas celle de Toulouse-Lautrec, mais de l'automobile et la télé triomphantes, ainsi que de la « culture » produite et consommée de façon massive. Quand on les mesure en volume, c'est-à-dire une fois déduite la hausse des prix, production, productivité et capital investi par tête ont triplé en France au cours de ces vingt années.)

lieuuniqueQuant à la troisième acception du thème, de façon très circonstanciée, c'est-à-dire nantaise, le fait même que deux institutions hétérogènes, l'UFR de Philosophie de Nantes et l'espace culturel Lieu Unique, proposent un débat public pour Penser la crise et demandent à divers gens d'entendement d'en dresser l'inventaire, ce fait même a quelque chose de caractéristique de notre temps – phase haute d'une crise qui n'est concrète que du point de vue limitée de chaque observateur. En effet, « la crise » n'est pas la même selon que l'on se place dans les degrés élevés ou plus bas de l'échelle sociale ; pas la même pour les classes moyennes à la dérive (Chauvel, 2006) et leur déclassement systémique depuis 1955 (Chauvel, 2011), et pas la même pour les 1% d'américains qui détiennent le tiers des entreprises mondiales .

Le thème de « la crise », voire son « mythème » (grosse unité constitutive d'un mythe), est donc une caractéristique de notre temps post plan Marshall, post Trente Glorieuses, post URSS. En conséquence, pour les trentenaires et les plus jeunes de ce temps-ci, la crise de la société moderne est un épistémè , c'est-à-dire à la fois une habitude de langage et de représentation, voire un lieu et lot communs. Mais aussi, et surtout, la crise de la société moderne est la circonstance quotidienne de leur histoire toute personnelle. D'aucuns peuvent énoncer alors que « la crise est l'horizon indépassable de notre temps. ».

Mais, à ce moment très précis de l'histoire, l'horizon n'est plus un horizon, mais une fortification.

crisenerfÀ ce propos, qui, aujourd'hui, dans son quotidien moyen, n'a jamais fréquenté une incarnation-faite-homme de la crise sociale, c'est-à-dire la psychologie fragilisée d'une connaissance, d'un ami, d'un proche même ?

Je ne pouvais passer sous silence ces états de faiblesse qu'on appelle, de doux euphémismes, « crise de nerf », « bouffée délirante » et « psychose cannabique ». Et j'aurais pu décrire un nombre élevé de camarades dont la psychologie déstabilisée a, « sous la pression » – spécificité de la ville moderne, spécificité de la culture générale moderne, angoisse métaphysique et sociale, dangers atomique, toxique, bactériologique –, a basculé dans l'assuétude, les anxiolytiques, la folie plus ou moins passagère, la raideur ou le dogmatisme. Toute forme d'opium et de folklore (religion brisée, « braconnage religieux ») pour fuir, oublier, résister même. Le dernier Durkheim parlait d'« assiette mentale » (1912), Norbert Elias de « psychogenèse » (1975, 2010). Aujourd'hui, je renvoie à l'étude de François Sicot, Maladie mentale et pauvreté .

anomieLa crise est donc le lieu d'où nous parlons désormais. Tous les Christophe Dejours et Louis Chauvel nous l'ont promis. Elle se manifeste, en boucle réversive, aussi bien dans sa dimension matérielle (infrastructure), à la base de nos nourritures collectives et de nos systèmes de dépenses, que dans sa dimension idéelle de la morale et de la politique (superstructure), crise aux conditions d'apparition d'abord structurelles puis conjoncturelles, ce que Durkheim appelait « anomie », pour signifier le désenchantement et la « dissociation d'une totalité ». (Les phases d'anomie sont des phases de « dérèglements » sociaux croissants dans une société qui se transforme. L'anomie est un concept Janus à deux faces : l'une positive, l'autre négative. Elle pose que l'individualisme favorise l'autonomie des personnes, mais les fragilise, puisqu'elles sont moins solidaires, plus détachées les unes des autres, plus indépendantes. Grossièrement, l'anomie croît dans les sociétés à mesure que le fatalisme décroît. L'anomie est donc anxiogène. Et, en général, pour toute société donnée, l'ébranlement des fondements de celle-ci est anxiogène. Plus d'anomie veut donc dire, toujours, plus d'aléatoire social et, donc, plus d'inquiétude psychologique fasse à cette aléatoire. Grossièrement encore, l'anomie c'est le passage lent et historique, involontaire et collectif, d'une société « plus altruiste » à une société « plus égoïste » ; le passage, sourd et total, d'une société solidaire où tous se ressemblent et coopèrent sans mot dire à une autre forme de... « solidarité » où tous sont emportés dans un maelström de compétition et de distinction, où tous se critiquent sans cesse pour parfaire tant cette solidarité nouvelle que cette concurrence distinctive.)

2. L'obsolescence ou la critique de la positivité productive

accumulationDans les limites de ces seules acceptions, parler de l'obsolescence serait donc esquisser un propos sur la... matérialité de la crise de la rationalité européenne. J'ai bien écrit « esquisser », ajoutant un conditionnel. Ici, j'essayerai simplement de glisser quelques mots sur « l'esprit d'accumulation », qui est une culture, et sur « le capitalisme » qu'on ne peut concevoir que pluriel (Weber, Baechler), qui est une psychologie à la fois collective et privée ; et j'essayerai de parler, à demi-mot, du vieillissement et de « la fatigue d'être soi », rapports des choses et des êtres qui nous concernent tous et toutes.

Obsolescence donc – le mot est joli. Il sent l'obsession et l'essence. Avec ses douze lettres, on peut écrire « obscène ». Son synonyme est « désuétude » de la machine. Dans les thesaurus et les dictionnaires, mais peut-être pas dans le rythme journalier des échanges langagiers, le mot a conservé la définition de son usage latin. Cet usage manifestait déjà le fait, pour un objet, d'être « passé de mode, tombé en désuétude » et d'avoir perdu de la valeur. (La valeur que, comme La Rochefoucauld, je comprends comme honneur et mise en péril au combat.) Aujourd'hui, en langage soutenu nous dit-on, c'est, pour un objet, le « fait d'être périmé », et, en un langage spécialisé, d'« être dépassé par le seul fait de l'évolution technique ».

obsolescence1Ce qui revient et fait sens, c'est le fait brut de la mode et de la valeur technologiques, et l'inutilité inéluctable, termes qui ne décrivent pas la même chose, mais qui valent condamnation et renvoient immédiatement à la dépréciation sociale d'une machine ou d'un équipement (Heidegger). Périmé, l'appareil, le moteur ou le dispositif (Agamben, 2007), a été dépossédé de son actualité. En une formule barbare, l'obsolescence est le processus social et matériel qui rend « de plus en plus moins utile ». Dit autrement, l'obsolescence est à la machine moderne ce que la mode est à l'habillement de confection industrielle... L'obsolescence est fondamentalement l'expression renouvelée d'une critique du présent, sinon des traditions, un frottement contre les archaïsmes, une hâte festive d'en finir, de rendre ringard, de déclasser. Que veut dire ce déclassement ? Qu'est-ce donc que ce rapport total aux machines modernes et, peut-être, aux êtres ?

Pour avancer une réponse ramassée, je dirais que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la dynamique de l'accumulation, que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la positivité de la productivité.

obsolescenceprogrammeDans l'obsolescence programmée, comme disent les économistes, du machinal et du technologique, il y a comme le point final déjà conçu de ce qui se donne, non, mieux, se vend comme « nouveauté ». (Je fais intervenir le verbe « vendre » et la nécessité du renouveau incessant pour essayer, par résonance, de définir la modernité.) L'obsolescence est alors la ride profonde de toute nouveauté idéale et manufacturée. (A ce propos, dans notre économie politique, l'obsolescence est le jumeau opposé de l'innovation.) Elle décrit donc un rapport à la fois matériel et magique, comme disent les ethnologues, le rapport occidental à la fois matériel et magique de la productivité du travail face à l'inutilité. (L'obsolescence décrit donc « l'inutilité de tout », c'est-à-dire qu'elle frappe de son caractère évident à la fois la réalité et le fantasme de ce qui est productif et de ce qui ne l'est plus.)

obsolescence4L'obsolescence des machines, leur renouvellement continu et illimité, manifeste donc une caractéristique de notre mode de production ou dynamisme du capitalisme ou « éthique de la puissance » qui veut la puissance, c'est-à-dire la surpuissance (Heidegger) ; éthique qui carillonne, jour après jour, après l'actualité de la nouveauté, l'achèvement des choses et leur « faiblesse », faiblesse le plus souvent subjective-sociale que matérielle-réelle. (D'ailleurs, on le sait, la puissance ne souffre la faiblesse qu'à sa périphérie : dans les abîmes, les dépotoirs et les poubelles, dans les bidons villes et les bordels, les HLM et les banlieues. La puissance ne souffre les avatars de la faiblesse que pour savourer ses propriétés propres, par comparaison, distinction et élévation face à elle.) Lorsque l'objet a reçu le poinçon socialement infamant de l'inutilité, c'est alors qu'il a fait le tour de ses possibilités situées dans son espace-temps ; il peut s'éteindre, fatigué de ne plus être désiré ; nous n'en avons plus besoin, c'est-à-dire que nous ne le désirons plus sous la forme ou l'actualité qu'il possède-là.

Si, donc, du latin à la langue moderne, je m'en tenais à la définition étroite de l'obsolescence, je ne devrais traiter que de l'obsolescence de la machine-outil et de tous ces instruments en concurrence les uns avec les autres pour atteindre une plus grande productivité, un plus grand rapport à la surpuissance, avant de devenir inutile, dépassé.

Toutefois, grâce à un ami parisien, je pris connaissance de l'ouvrage L'obsolescence de l'homme (1956, rééd. 2002) de Günther Anders. En 1956, avant Guy Debord et Jacques Ellul, et en même temps que Martin Heidegger, Hannah Arendt et les derniers grands de l'Ecole de Francfort, Anders parlait de l'état naissant de notre assujettissement à la technologie.

obsolescenceandersQue dit principalement Anders ?

« C'est depuis des années un secret de Polichinelle qu'au début de la guerre de Corée, le général McArthur a proposé des mesures dont l'application aurait pu déclencher une troisième guerre mondiale. Tout le monde sait aussi qu'on lui a retiré le pouvoir de décider s'il fallait ou non prendre un tel risque. Ceux qui lui ont retiré cette responsabilité ne l'ont pas fait pour prendre eux-mêmes les décisions à sa place ou pour les confier à d'autres hommes politiquement, économiquement ou moralement qualifiés. Ils l'ont fait pour remettre le pouvoir de décider à un instrument (puisque le « dernier mot » doit être objectif et qu'on ne considère aujourd'hui comme « objectifs » que les jugements prononcés par des objets). Bref, on a confié la responsabilité suprême à un « electric brain », un cerveau électrique. On n'a pas retiré le pouvoir de décision à l'individu MacArthur, mais à MacArthur en tant qu'homme, et si on a préféré le cerveau-instrument au cerveau de MacArthur, ce n'est pas parce qu'on avait des raisons particulières de se méfier de l'intelligence de MacArthur mais parce qu'il n'avait, précisément, qu'un cerveau humain.

Dire qu'on lui a « retiré » sa responsabilité en tant qu'homme, c'est bien sûr employer une expression trompeuse. Car la puissance qui l'a privé de son pouvoir de décision n'était pas une instance surhumaine, ce n'était ni « Moïra » (le Destin), ni « Tyché » (la Fortune), ni « Dieu », ni l'« Histoire », mais c'était l'homme lui-même qui, dépouillant sa main gauche avec sa main droite, déposait son butin – sa conscience morale et sa liberté de décision – sur l'autel de la machine et montrait par cet acte qu'il se soumettait à celle-ci, à ce robot calculateur qu'il avait lui-même fabriqué et qu'il était prêt à considérer comme une conscience morale de substitution et une machine à oracles, bref une machine littéralement providentielle. En subordonnant le général à cet instrument, l'humanité s'est en quelque sorte portée atteinte à elle-même (car) celui qui transfère la responsabilité d'un homme à un instrument lui transfère aussi, par là même, la responsabilité de tous. En cette occasion, l'humanité s'est pour la première fois humiliée elle-même de façon significative et a ouvertement déclaré : « On ne peut pas compter sur nous puisque nous comptons plus mal que nos machines. Qu'on ne tienne donc pas "compte" de nous. » Elle n'a, pour la première fois, ressenti aucune honte d'avoir ouvertement honte. »

obsolescence5Pour ma part, si je crois savoir quoi penser du thème ou mythème « la Science », de cette fiction nécessaire pour penser la totalité des acquis, des propriétés et des dynamismes des connaissances humaines, je ne sais quoi penser de « la technologie » dont la définition anthropologique – « étude des activités entreprises par les hommes pour acquérir et transformer des éléments organiques et inorganiques du monde naturel. » – est si proche de celle de l'« arraisonnement » de Heidegger (« essence de la technique moderne »)... Si, comme l'écrit Jean Grou (2000), je crois savoir que l'économie politique « entretient d'étroites relations avec les sciences dures, parce que celles-ci se situent en amont de la technologie, sa discipline partenaire », je ne sais clairement et distinctement si Anders et tous ceux qui conspuent « la technique » ont raison de tant la maudire. (« Avoir raison » c'est-à-dire que la somme de leurs arguments est supérieur à la somme des faits et des possibilités de la technologie ou de l'arraisonnement.)

Certes, la société bourgeoise technique semble plus encore résider dans un procès de précipitation – mais n'est-ce pas la conséquence de la « conscience historicisée » dont parle Marcel Gauchet (1985) ? – plutôt qu'elle ne réalise une véritable accélération de l'Histoire (au sens de la « fiction hégélo-marxiste »).

marxaccelerationmondeÀ cet égard, je ne renvoie qu'aux seuls Marx et Derrida, critique non-marxiste de la pensée cohérente de Marx à ce sujet : l'accélération du monde, « et (de) tout ce qu'il y a dedans, Chico ! ». Car il y a visiblement, mais ma vue peut être mauvaise, précipitation et non accélération, notamment par la technique, de notre mode de penser et de notre mode de vie. (Autrement dit, plutôt avec Jared Diamond (2006) qu'avec Ulrich Beck (1990) et Hans Jonas (2001), je ne peux établir aucun bilan définitif sur la technique, ni faire aucun jugement, mais seulement « compter les points » et observer les usages sociopolitiques de la technique.)

Lorsque je parle de ce speed, accélération du spleen baudelairien, je ne pense pas qu'aux périodes de fièvre acheteuse des soldes et des files d'attente nocturnes pour acheter le dernier Harry Potter ; je pense à notre standard de vie post plan Marshall et aux modifications de perception de la réalité qu'il entraine, lui et son « technèlogos ». (Certes, il y a 2000 ans, Sénèque parlait déjà des « occupati ». Mais, à notre échelle d'observation et sur un large spectre, nous savons que la totalité des termes utilisés par L'école de Francfort, Heidegger et Anders, au moins, comme « artificialisation accélérée du monde et de ses représentations », « technoscience devenue autonome », « marchandises fantômes », « Spectacle », nous savons que tous ces termes renvoient toujours à la technique et à sa description philosophique, c'est-à-dire, plus ou moins directement, à une critique réglementaire « des propriétaires » de la science. Nous savons que l'artificialisation, le spectacle et la technoscience sont les termes désespérément critiques utilisés par la « contre idéologie » de l'« idéologie de la technicité », voire du Progrès européen. (Je veux rappeler que l'idéologie, selon les mots de Raymond Boudon, est « une doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d'une crédibilité excessive ou non fondée » (1985, p. 52).)

dechetselectroniquesJe pense à notre standard de vie post plan Marshall, disais-je, c'est-à-dire à l'imposition somme toute récente de la mécanique à tous les étages de la Culture et, surtout, au transport réel ou virtuel du monde objectif vers nos subjectivités, ainsi qu'au transport en commun de nos subjectivités vers un monde fantasmé/fantomal ; fantasmé/fantomal aux moyens d'une démographie d'imageries et d'électroniques illustrant, mais ne faisant que cela, la pseudo-proximité du Monde.

3. Le paradigme de l'androïde

ethiquemachineA travers le masque (africain) de l'obsolescence, nous discernons aussi l'aveu occidental d'un besoin de repos, sinon d'une issue reposante. Dans Aurore, Nietzsche parlait déjà de « l'humeur de la fête moderne », lorsque la puissance qui veut, un temps, retomber dans l'impuissance.

Je le répète : dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, mais non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Car nous savons qu'ici-bas il existe comme une « libido de l'emprise », une « pulsion culturelle de domination », pulsion actualisée et réactivée tous les jours par la technique occidentale et « l'esprit du capitalisme » – « esprit » que je ne saurais définir d'une façon anthropologique (Marx, Amin), mais régional (Weber, Baechler, Gauchet).

Par contraste, l'obsolescence renverrait donc à sa source principale : à l'éthique bourgeoise de l'efficacité (maximale), celle-ci demandant toujours plus rationnellement plus d'accumulation, de production, d'investissement productif, de circulation et de consommation. Il y a toutefois une spécificité géographique et historique de cette « éthique de la machine » (Genèse + Descartes + monde des usines + performance = éthique de la machine) : ce que l'éthique de la machine est est son aboutissement.

Finalement, la machine moderne parfaite ce serait l'homme tranquille de l'univers lockéen. metropolisMieux, l'homme parfait, l'homme idéal bourgeois, paradoxalement sans obsolescence ni achèvement, ce serait la machine pensante, le robot ou le paradigme de l'androïde ; ce que la science-fiction discute et critique depuis au moins la pièce R.U.R (Capek, 1921), le film Metropolis (Lang, 1930) et la littérature d'Isaac Asimov (1941). Après celui-ci, avec les mouvements (romantiques) pessimistes de la fin des années 60 et cyberpunk des années 70, voici le temps des descriptions apocalyptiques renvoyant toujours à des représentations et à des manières qu'à la société réelle de se penser (Durkheim, Gurvitch), le temps du Terminator (Cameron, 1984) et de l'enfant bionique d'Intelligence Artificielle (Spielberg, 2002), le temps de la Matrice des frères Wachowski (1999, 2003), et des représentations de l'obsolescence de l'homme, de sa finitude, de sa magnifique inutilité naturelle ; c'est-à-dire, paradoxalement, de son incommensurabilité. (Si, dans l'ordre de la pensée bourgeoise, il semble que le robot soit le nec plus ultra de la faculté de penser, sa vérité tranquille, heureusement, le diable de l'aléatoire est dans l'escalier et, heureusement, le « matérialisme aléatoire » (Althusser, 1982) habite à tous les étages : c'est la catastrophe, la krisis, l'accident... L'idéalisme bourgeois ne peut contenir la matière (la réalité) sur laquelle il vient se fracasser.)

4. Le nom du monde est forêt

foretSi l'Univers renfermait un quelconque « projet » ce serait aussi celui de son « obsolescence ». En effet, qu'on soit scientifique, philosophe, praticien des sciences sociales, dame cultivée ou gentilhomme, déterministe ou indéterministe, continuiste ou discontinuiste, à partir du mouvement de la conscience, qui se découvre elle-même, tous ces « gens d'entendement », comme dit Montaigne, arpentent le même chemin de l'inexorabilité, tous éprouvent les forces de l'inéluctabilité de la transformation des chairs, celle du Monde et la nôtre propre. Êtres sans Dieu, nous comprenons tous que l'éreintement guette la totalité des « projets » et adventurae de la Nature et de la Culture.

ursulaleguinAlors, si, du haut de mon savoir partiel (« s'avoir », « ça voir »...), je me risquais à parler du « point de vue de la Nature », j'avancerais que la Nature est buissonnement incessant qui « sonde » ses limites, que la Nature est recommencement peut être hyperbolique mais non infini, puisque l'infini est une aberration matérielle et logique . (Ursula Le Guin nous explique que Le nom du monde est forêt, 1972.) J'ajouterais que, bien qu'elle ne « veuille » rien, la Nature provoque comme sa propre perte, c'est-à-dire qu'elle produit et consomme des empires et des empires de possibles jusqu'à la disparition des protons ; une disparition qui surviendra des milliards d'années après celle de l'esprit (Islam, 1984).

maxweberMaintenant, si j'osais parler du « point de vue de la Culture », je me ferais aussitôt le rapporteur d'un remarquable passage de Max Weber. En 1917, celui-ci écrit : « la vie de l'individu civilisé, emporté par le « progrès », dans l'infini, ne devrait pas avoir de terme du point de vue de sa signification immanente propre. Car il y a toujours encore un progrès ultérieur à venir pour celui qui participe à ce progrès. Aucune personne, quand elle meurt, n'a atteint le sommet, lequel se trouve à l'infini. »

Quelques pages auparavant, il remarque : « l'individu ne peut s'assurer de réaliser quelque chose de véritablement et pleinement achevé dans le domaine scientifique que dans le cas de la plus rigoureuse spécialisation. (...) notre propre travail doit inévitablement rester inachevé. C'est uniquement grâce à une spécialisation rigoureuse que le travailleur scientifique peut effectivement atteindre la pleine certitude, une fois dans sa vie, et peut-être plus jamais, d'avoir accompli quelque chose qui durera ».

scientifiquehommeLe destin même du travail scientifique est, sans cesse, de devenir caduc. Et l'on sait depuis longtemps que la philosophie se prescrit de devenir scientifique... L'accomplissement scientifique, quels que soient les travaux, demande donc à être dépassé et à vieillir, à devenir obsolète. (Par conséquent, il y a comme la nécessité d'une « biomasse » de travaux moins utiles et moins précieux, plus ordinaires, pour que les conditions de possibilité d'une « grande théorie » voient le jour.) Tel est son fait et telle est sa loi. Il y a dans cette « révélation wébérienne », une humilité qu'on peut avoir du mal à supporter tous les jours. « Le progrès scientifique est un fragment, et le fragment le plus important, (du) procès (historique) d'intellectualisation » écrit encore Weber.

Ce procès d'intellectualisation (rationalisation) manifeste alors, à chacun de ses moments et à chacune de ses phases, l'obsolescence de tous les outillages de la Civilisation, machines-outils, théories-outils et, aussi, hommes fabricants d'outils.

 

Cette obsolescence d'un futur incertain

Dans le cadre de l'examen du projet de loi sur la transition énergétique, l'Assemblée nationale vient de voter ce vendredi 10 octobre au soir pour que "l'obsolescence programmée" soit désormais considérée comme une tromperie "sur la durée de vie du produit intentionnellement raccourcie lors de sa conception". Qui pourrait être sanctionnée par une peine de prison et une lourde amende pour les fabricants.

Il y a quelques mois UP' Magazine avait ouvert ses colonnes à Jocelyn de Noblet, Professeur Chercheur en culture matérielle, Fondateur du Centre de Recherche sur la Culture Technique (CRCT).
Ses propos sur l'obsolescence programmée éclairent l'actualité d'aujourd'hui.

Ce docteur ès lettres est l'un des théoriciens français les plus brillants de sa discipline : prosélyte agité, Jocelyn de Noblet bouscule les idées reçues. Depuis plus de 40 ans, à travers ses livres, des cours à l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs et les publications de son Centre de recherche sur la culture technique (CRCT), il tente de dénouer les querelles sémantiques qui entravent la percée du design en France.

Cette interview est une alerte lancée sur une planète à bout de souffle, et pour laquelle il propose plusieurs solutions, dans des domaines de recherche qui sont prioritaires.

« Le seul phénomène durable c'est le changement »

Jocelyn de Noblet pense que le réchauffement climatique est un phénomène grave et qu'il faut s'en occuper maintenant.

« Il ne suffit pas de dire comme Jacques Chirac à la conférence de Johannesburg en 2002 « La planète est en danger, notre maison brûle,... ». C'est comme si après vous être confessé auprès d'un curé, et être rasséréné, vous recommenciez à zéro... comme avant.
La culture matérielle, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'est pas compatible avec les pollutions, d'une part et l'usage des matières premières qu'elle utilise, d'autre part. Que cela nous plaise ou non, nous sommes obligés de changer de culture matérielle. La culture matérielle étant l'ensemble des objets, depuis la machine-outil jusqu'à la bouteille de Coca Cola, ou de champagne, la vis, l'outil ou la montre ».

- Fabienne Marion:  Il est donc grand temps de revoir la conception de tous ces objets, face à une planète en danger ?

industrialisation1- Jocelyn de Noblet : Oui, mais pas seulement. Le système technique, à partir duquel s'est constituée cette culture matérielle depuis la révolution industrielle, a épuisé son potentiel de développement ; c'est-à-dire quand la révolution industrielle devient efficace, soit à partir du moment où les infrastructures techniques permettent de produire des objets industriellement et non plus artisanalement, soit vers 1828/1830. A partir de ce moment-là, on a les machines-outils, les machines à vapeur, on a de quoi fabriquer autrement. L'artisanat a été un système technique extrêmement pertinent qui a fonctionné depuis la préhistoire jusqu'au début du XVIIIème siècle. Mais à partir du moment où il a fallu une précision horlogère, militaire, etc,.. , l'être humain ne pouvait plus avec ses yeux et ses mains, fabriquer des objets d'une précision de plus du 10ème de millimètre. Il fallait des machines-outils, il fallait autre chose.

L'artisan, c'est l'outil prolongement de la main. La révolution industrielle, c'est passer de la main-outil à la machine-outil. Dans le domaine de l'artisan, il y a deux choses : les matières molles, comme fabriquer une pâte à modeler ou une tarte. Seule la main fonctionne. Puis les matériaux durs où il faut un outil pour prolonger la main, comme une serpe, une scie, un couteau,...

Nous sommes donc rentrés dans la révolution industrielle avec un système technique qui est électromécanique et chimique. Ce système en 1830 avait un fantastique potentiel de développement qui se manifestait par une accélération extraordinaire des moyens.

Prenons l'exemple des transports. Au XVIIIème siècle, il fallait une bonne voiture à cheval avec une route bien taillée pour atteindre les 12 ou 15 km à l'heure. A la fin du XIXème siècle, avec le chemin de fer, on a atteint les 60 à 100 km à l'heure. Puis avec l'invention de l'aviation, on a atteint les 1000 km à l'heure. Il y a eu donc une fantastique accélération. Les Saint-Simoniens, vers 1830, étaient persuadés de l'importance du chemin de fer ; c'était l'invention la plus fantastique de la société. De nombreux textes ont été écrits à ce sujet, montrant comment l'utopie technologique allait transformer le monde : l'accélération, la vitesse, le changement des distances allaient bouleverser le monde. C'est ce que nous avons vécu jusqu'en 1975, 1980.

rocketAujourd'hui, on s'aperçoit que finalement ce système technique a épuisé son potentiel de développement et qu'il n'y a plus d'accélération. Prenons par exemple le TGV : on sait parfaitement qu'il roule à 300/320 km à l'heure et on ne peut pas faire beaucoup mieux. Car si l'on souhaite faire encore mieux, on découvre des problèmes de systèmes d'ondes qui se dérèglent entre le caténaire et le pantographe. Quand la SNCF a fait ses essais à 550 km à l'heure, ils ont dû dépenser des fortunes sur une ligne de 3 kms en construisant des voies bétonnées, avec des fils tendus,... On a donc atteint les limites depuis la petite locomotive «Rocket » de 1830 qui allait à 50 km à l'heure, au TGV qui roule à 350 km à l'heure !

La voiture, depuis 1906 jusqu'en 1970, est dans le même cas. Malgré les gadgets électroniques, les embouteillages en ville et les accidents font que finalement la vitesse est limitée. Dans le domaine de l'aviation, les innovations ont été fulgurantes jusqu'à l'invention des Boeing 747 où on a atteint les 900 km à l'heure. Quant à l'Airbus 380, il a une technologie informatique impressionnante mais il s'agit en fait, d'un Boeing 707 revu et corrigé transportant un peu plus de voyageurs, mais qui ne dépasse pas les 900 km/heure.

Il y a eu bien sûr le Concorde : il est aujourd'hui au musée ! On va donc à la même vitesse en avion qu'il y a 50 ans... Quant aux navettes spatiales, elles sont toutes également au musée. Si l'on prend donc ces trois domaines-là, le potentiel de développement est aujourd'hui épuisé. Et cela a des conséquences sur la société.

- FM :  Votre constat semble objectif : les usages se seraient arrêtés avec la limite de la vitesse ?

- JN : Oui, les technologies dont on dispose ne permettent pas d'aller plus vite.

designitalienPrenons le domaine de l'électrodomestique : on a commencé dès 1900 à avoir des résistances électriques dans les fers à repasser, à avoir des ventilateurs électriques et moteurs miniaturisés, c'est le fameux moteur de Tesla. Vers 1955, les matières plastiques sont apparues et ont été à l'origine du design italien ; elles ont contribué à la création des sèche-cheveux, des grille-pains, etc... Il y a eu un phénomène d'évolution incroyable de la société occidentale. Aujourd'hui, c'est terminé.

- FM : Mais où sont aujourd'hui les innovations ?

- JN : On vit aujourd'hui à l'interface de deux systèmes. On a d'une part, le système électromécanique et chimique (« système technique fort ») sur lequel on vit toujours quand on prend une locomotive, un avion ou une voiture et puis, ce que j'appelle le système « technique faible » qui s'est développé depuis l'invention du transistor et qui est devenu efficace à partir de 1980 avec internet ; ce sont les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), les nanotechnologies, le génie génétique, les biotechnologies, les organismes génétiquement modifiés, etc...

- FM :  Ce sont là d'importantes accélérations ?

gordonmoore- JN : Oui, dans le domaine du virtuel : on communique à la vitesse de la lumière, mais le corps ne bouge pas. Dans le domaine des NTIC, il y a un formidable potentiel de développements. Cela obéit à la loi de Gordon Earle Moore, co-fondateur et vice-président d'Intel, qui disait en 1966 : « la puissance d'un microprocesseur va doubler entre tous les 18 mois et tous les deux ans ». On pense que cette loi sera valable jusqu'en 2020 pour passer ensuite aux ordinateurs quantiques et d'autres évolutions.

Ce système technique faible a d'incroyables possibilités de développements mais il ne peut pas remplacer le système technique fort.

- FM : Mais peut-il l'améliorer ?

- JN : Oui, en effet. Si vous prenez le pont de Normandie, sur les voussoirs il y a des capteurs électroniques qui permettent de ne pas les surdimensionner : au lieu d'avoir un voussoir qui pèse 20 tonnes, il ne pèse plus que 15 tonnes, mais il ne pèsera jamais 3kgs.

Quelques soient les avantages de ce système technique faible électronique, il ne remplace pas un système technique fort.

- FM :  Ou alors, il faut accepter des changements, non ?

ntic- JN : Oui mais des changements qui soient révolutionnaires. On peut changer les choses mais il faut changer brutalement nos connaissances, notre façon de fonctionner. Que cela nous plaise ou non, les NTIC sont suffisamment au point pour permettre de supprimer 95 % des voyages d'affaires en avion et de les remplacer par les TV conférences.

- FM : Ne sommes-nous pas là de nouveau dans une nouvelle forme de vitesse, d'accélération ?

- JN : Gagner du temps, c'est une nouvelle forme de vitesse virtuelle. Ce n'est peut-être pas une forme idéale culturellement parlant d'évolution, mais compte-tenu que nous sommes maintenant 9 milliards d'individus sur Terre, on n'a pas le choix.

Prenons l'exemple du consommateur de petits pois qui veut en consommer tout au long de l'année : il achète des petits pois venant du Kenya et consomme donc quatre kilos de CO² en plus. La position radicale est de lui conseiller d'attendre le mois de juin pour en avoir dans son jardin !

Pour se sortir de la situation dans laquelle nous nous trouvons face au réchauffement climatique, et aux pénuries d'énergie, il va falloir accepter de changer que cela nous plaise ou non.

- FM :  Quels sont les changements que nous pourrions mettre en place ? Quelles nouvelles méthodes de conception ?

- JN : Il y a beaucoup de domaines où il y a des possibilités d'interventions :

1) Concevoir des objets uniquement en vue de leur usage fonctionnel et symbolique par l'acheteur potentiel sans se préoccuper de leur devenir – comme c'est encore le cas aujourd'hui et depuis le début de la révolution industrielle – n'est plus acceptable.

cradleIl y a beaucoup de modifications de toutes sortes à faire, dans le domaine de la culture matérielle des objets, dont la première peut être prise dans le livre américain « Cradle to cradle » («Créer du berceau au berceau ») de William Mc Donough (2002) : des chercheurs américains partent du principe qu'un industriel conçoit un objet aujourd'hui, vous l'achetez par l'intermédiaire d'un revendeur et une fois que vous l'avez, vous le jetez. Il est donc essentiellement conçu pour plaire aux consommateurs et pour gagner de l'argent avec. Autrement dit, l'objet va du berceau au tombeau. L'idée serait de concevoir un objet, non plus en fonction de l'usager qui va l'acheter, mais en fonction de son recyclage et de sa récupération : on n'achèterait plus une machine à laver, mais on vous prêterait une machine pour 10 000 heures de machine à laver et quand elle est épuisée, on vous la rachète. Dans le processus de conception, on la conçoit avec des matériaux qu'il est possible de déconstruire.

Il devient donc obligatoire d'introduire dans le processus de conception la possibilité de déconstruire les objets en fin de vie, sur une chaîne de démontage, en abîmant le moins possible les différents composants afin de pouvoir les réutiliser en produisant le moins possible de nuisances.

Il s'agit en fait, dans un futur à moyen terme, d'avoir pour objectif de ne vendre que les services et de récupérer les objets pour en faire autre chose.

2) Concevoir des objets durables et interdire l'obsolescence programmée.

La société dans laquelle nous sommes, la société d'hyperconsommation, est née vers 1927 aux USA. Quand nous sommes passés du système artisanal au système industriel, les objets produits entre 1830 et 1930 étaient conçus pour durer, dans la philosophie artisanale : la machine à coudre Singer, la Ford T, produite entre 1908 et 1927 à 15 millions d'exemplaires (au prix de 250 dollars) et dont Henri Ford pensait qu'on devait s'en servir toute sa vie, l'appareil photo Kodak également, la machine à écrire Remington,...Tous les objets produits industriellement en grande série (le Colt fût le premier à être produit en 1830).

fordtkodakremington

En 1927, apparaît un personnage étonnant diplômé d'Harvard, Alfred Sloan, PDG de la General Motors, avec le raisonnement suivant : «ces produits ont été conçus dans une grande réussite technologique ; on peut désormais donner la technique gratuitement aux gens. Donc, si on veut faire du commerce et gagner beaucoup d'argent, il faut concevoir une obsolescence des produits ». Née alors l'obsolescence esthétique : il faut dégoûter les gens de leurs propres choix tous les 18 mois ! C'est le début du marketing, forme de totalitarisme déguisé car Alfred Sloan déclare « si on arrive à faire un marketing bien conçu et à concevoir des produits suivant notre méthode, il n'y aura plus d'acheteurs, mais des gens formatés pour acheter ce qui sera le plus rentable pour nous de vendre ».

La quasi-totalité des objets utilitaires doit devenir symbolique. On doit savoir dessiner des formes suffisamment attrayantes pour que les gens aient envie d'acheter.

Par contre, des entreprises comme Philips ou La Général Electric ont introduit l'obsolescence technologique. Aux alentours de 1915 /1920, ils ont mis au point techniquement l'obsolescence programmée d'une ampoule : dans une caserne de pompiers à New-York fonctionnent toujours aujourd'hui des ampoules de 1910 ! Une ampoule électrique aujourd'hui ne doit pas fonctionner au-delà de 5000 heures.

iphone4Cela nous a fait passer d'une société d'usage à une société d'hyperconsommation et nous sommes toujours dans ce schéma-là. Prenons l'exemple d'Apple : l'iPhone et l'iPad ont été conçus d'une façon parfaite il y a quelques années. Mais ces produits « parfaits »n'ont pas été mis sur le marché immédiatement, car un certain nombre d'imperfections ont été introduites et au fur-et-à-mesure des années. On a fait croire à des innovations technologiques graduelles pour vendre plus, alors que le produit fini idéal existait déjà.

Un économiste américain, Alfred London, au sortir de la crise de 1929, voulait même inscrire dans la constitution l'obsolescence programmée des produits !

reacteurnucleaire3) Les énergies du futur. Si nous voulons diminuer nos dépenses énergétiques, parce qu'il y a un épuisement des ressources et si nous ne voulons pas polluer, il faut prendre des solutions radicales. Sur le plan énergétique, le nucléaire est un mal nécessaire, malgré ce qu'en disent les écologistes : il faut favoriser le nucléaire de 4ème génération, favoriser les réacteurs nucléaires au thorium qui permettent une meilleure scission entre le militaire et le civil. C'est un matériel quatre fois plus abondant que l'uranium ; nous pouvons donc l'utiliser en attendant que les énergies renouvelables aient fait leur preuve.

Un des plus grands climatologues du monde, James Hansen, qui a fondé et dirige l'Institut Godard d'études spatiales de la NASA, le plus grand laboratoire d'études climatiques américain, est particulièrement pessimiste en matière d'évolution climatologique sur tous les dégâts causés par l'effet de serre : « On ne peut pas aujourd'hui supprimer la totalité des carburants fossiles et se contenter d'énergies renouvelables. Il faut bien sûr faire des recherches sur ces énergies renouvelables et du nucléaire en attendant mieux ».

bureauvoisinage4) La ville : il est possible de concevoir la ville sans moteur à explosion (Loi de Yacob Zahavi). C'est techniquement possible à condition de développer les phénomènes des « bureaux de voisinage ». C'est à l'origine une idée de Fulgence Bienvenüe, à l'origine du métro en France. Il disait que « dans une ville moderne, on doit avoir une station de métro à moins de 10mn à pied de tout habitant d'une ville ». L'évolution des NTIC doivent permettre de créer des « bureaux de voisinage » à moins de 10 mn à pied de tout individu. En Europe, plus de 100 millions de personnes travaillent dans le secteur tertiaire et ces bureaux de voisinage pourraient être une solution innovante : ce seraient des immeubles composés de 200 bureaux individuels équipés, avec 2 ou 3 salles de TV conférence, 2 ou 3 « gentils organisateurs », assistants informatiques à disposition des employés, une cafétéria,... On supprime ainsi le transport pour aller travailler. Par ailleurs, Il faut rendre les bâtiments auto-suffisants : quand nous sommes absents, que pouvons-nous recevoir chez nous, outre le courrier dans la boîte à lettre, le message sur répondeur téléphonique ou le mail sur l'ordinateur ? Pourquoi ne pas imaginer des containers individuels privés où pourraient être livrés des courses commandées par internet, à toutes heures du jour et de la nuit ?

Il faudrait favoriser les transports publics électrifiés, trains, tramways, bus, escalators, tapis roulants,...Mais cela demande un changement de mentalités, de comportements, d'habitudes,...

5) L'aménagement de foyers domestiques pour le quatrième âge et les personnes dépendantes dans la création de lieux publics pour les accueillir.

foyerseniorY-aura-t-il une place pour des robots domestiques spécialisés ? Il s'agit de prendre en compte les besoins de plus de 70 millions de personnes en Europe qui sont prêtes à accepter des sacrifices, afin de pouvoir finir leur vie chez eux, plutôt que de « crever » à l'hôpital ou dans une maison de retraite. Pour mener à bien ce type de projet, il est nécessaire de consulter un ergothérapeute et un médecin gériatre.

 

D'autres domaines de recherches sont à l'étude, que nous pourrons découvrir prochainement dans le livre de Jocelyn de Noblet, comme le thème de l'éducation des enfants avant la puberté (quelle fonction de l'ordinateur et d'internet dans l'éducation ?), ou le transport des marchandises à travers le monde,...

Il reprendra sa plume pour nous convaincre que des solutions existent. Et quelle plume : un Parker 51, créé en 1939, le même que celui avec lequel Churchill signa la paix !

Pour en savoir plus sur Jocelyn de Noblet :

- http://urbanisme.u-pec.fr/documentation/paroles/jocelyn-de-noblet-64884.kjsp?RH=URBA_1Paroles

- http://www.dicocitations.com/auteur/3256/Jocelyn_de_Noblet.php

Publications :

amazonDesign Miroir du siècle / Editions Flammarion. APCI. 1993.

- Culture technique : http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/28357

amazon- Design : le geste et le compas / Editions France Loisirs 1988

Monétisation des données : jusqu’où valoriser les big data ?

Posséder les données et être en mesure de les monétiser : tel est certainement le facteur clé de réussite des champions de demain, celui qui leur permettra d’innover et de créer de nouveaux business modèles. Quels sont les initiatives et secteurs les plus prometteurs ? Quels sont les enjeux et les freins à leur mise en œuvre ? Retour sur la dernière édition du Club Business Analytics Info du 24 septembre dernier.

Cette table ronde a réuni Ludovic LEVY, vice-président monétisation des données d’Orange ; Matthieu SOULE, Strategic Analyst, L’Atelier BNP Paribas ; Olivier LALLEMENT, Senior Manager, Deloitte et Mouloud DEY, Directeur Solutions et Marchés Émergents de SAS France, et était animée par Thomas Boullonnois de Rumeur Publique.

Compte rendu de la table ronde

D’Amazon à Orange, en passant par la SNCF et une multitude de jeunes pousses, de plus en plus d’entreprises ont compris qu’une meilleure exploitation des données leur ouvrait de nouvelles perspectives : soit par la création de produits ou services, soit par la commercialisation de leurs informations métiers, intégrant ainsi une nouvelle logique économique et industrielle de co-création.

Au-delà de quelques exemples médiatisés (Google, Facebook,…), où en est-on en matière de valorisation des données ?
Quelles sont les initiatives marquantes, les domaines d’applications les plus prometteurs et les entreprises les mieux positionnées pour en tirer profit ?
Jusqu’où peut-on aller dans la monétisation des données ?
Quels sont les risques éthiques et les limites d’acceptabilité pour les clients en matière d’utilisation de leurs données personnelles ?

Après un rapide tour de table de présentation des intervenants, les experts du Club Business Analytics Info se sont prêtés à l’exercice de la définition : qu’entend-on par « monétiser les données » ? De quelles données parle-t-on ? Celles dont on parle le plus : les données personnelles ? ou bien les données d’entreprises, les données publiques,… ?

Ludovic Levy, en charge de la monétisation des données opérateurs d’Orange auprès des collectivités et des entreprises, explique que les données monétisées par l’opérateur historique français relèvent de deux catégories : d’une part, des statistiques anonymes (sans possibilité de réversibilité) consolidées à partir des traces laissées par les clients mobiles, à l’exclusion des données personnelles ; et d’autre part, les données individuelles pseudonymes (c’est à dire anonymisées de manière réversible) issues de services co-créés avec les partenaires d’Orange.

Pour Matthieu Soule de l’Atelier BNP-Paribas, les entreprises traditionnellement se sont attachées à valoriser des données uniquement pour l’interne, généralement dans un objectif d’amélioration des services rendus. L’irruption du web dans tous les aspects de la vie quotidienne et professionnelle a tout changé, les entreprises prenant conscience des bénéfices offerts par le croisement de leurs propres données avec des informations externes. Les questions à se poser sont alors : comment valoriser ces données vers l’extérieur de l’entreprise ? Quelle est la valeur fournie par l’entreprise ? Quels sont les nouveaux types de données que l’on peut capter ?

Olivier Lallement de Deloitte a insisté sur l’évolution des usages et sur l’ensemble des problématiques liées à l’utilisation des données, notamment aux transformations sociétales et aux évolutions qu’elles peuvent susciter dans les entreprises. En ce sens, il préfère parler de valorisation des données, plutôt que de monétisation, puisque c’est la manipulation et le croisement de ces données – c’est-à-dire le sens qu’on leur donne – qui permettent de créer de la valeur. En d’autres mots, la valeur ne se crée pas sur les données en tant que telles, mais sur leur exploitation, leur consolidation, leur croisement et leur analyse. D’autant que ces analyses permettent de créer et de proposer de nouveaux services ou d’améliorer les services existants.

C’est donc l’ensemble des informations relatives à l’usage de l’utilisateur qui va intéresser l’entreprise : son écosystème, son environnement, la façon dont il interagit avec les services proposés, sa position géographique, etc., en résumé tous les éléments qui vont qualifier son comportement. La consolidation de millions d’informations sur le comportement des utilisateurs va aider à définir un ensemble de profils permettant d’améliorer le ciblage des offres de l’entreprise. La valeur ajoutée se situe donc dans la capacité à agréger ces informations qui qualifient des comportements, des besoins, des peurs… et à les croiser avec des données externes, afin de proposer de nouveaux services ou optimiser des services existants. C’est donc bien la notion de service qui apporte la valeur et qui amène à la transformation des business models.

Mouloud Dey explique comment SAS accompagne ses clients dans la création de valeur à l’aide de ses solutions logicielles, principalement dans l’objectif d’optimiser des processus métiers – fraude, réduction de coûts, etc. La valorisation des données collectées a pour objectif de créer des modèles économiques différents ou de nouvelles lignes métiers, tout en valorisant les énormes investissements réalisés pour collecter les données. Les entreprises se demandent comment, au-delà de la problématique du coût, créer de la valeur et justifier de nouveaux modèles économiques ? La donnée en tant que telle n’est jamais comptabilisée. Donc dès lors qu’on parle de valeur, la valorisation des investissements, considérés par de nombreuses entreprises comme un coût, est un élément essentiel.

Pour aborder concrètement les enjeux et perspectives liés à la valorisation des données, quels sont les exemples et les secteurs les plus prometteurs ?

Ludovic Levy présente Flux Vision lancé par Orange il y a lancé depuis un an, permettant de mesurer et de qualifier tout ce qui se passe dans une zone de chalandise (données de présence ou de mobilité) : combien de personnes passent dans cette zone à un moment donné, la durée de présence, la fréquence des passages, le tout segmenté par type de profils (âge, sexe, CSP, voire plus tard, comportements d’achat, via des croisements et des enrichissements). Le secteur du Retail est naturellement ciblé par ce type d’offres, tout comme la fabrication de produits et services, la banque, les collectivités (tourisme et transport).

Matthieu Soule considère que tous les secteurs seront impactés par les big data à plus ou moins long terme. L’Atelier BNP Paribas a réalisé l’année dernière une étude pour le Forum d’Avignon, Think Tank français dédié à la culture, sur la prescription de produits culturels et notamment la vente de livres sur Amazon, et cite de nombreux exemples : Netflix, spécialiste des vidéos à la demande (50 millions d’utilisateurs dans le monde), tire parti d’un moteur de recommandation qui génère 75% du trafic sur le site. TripAdvisor (300 millions de visiteurs du site), dans le secteur du tourisme, va même plus loin : on peut choisir son hôtel directement en fonction des recommandations, ce qui contribue à la création d’une nouvelle chaîne de valeur. Les parcs d’attraction Disney offrent de nouveaux services tirant parti de données collectées via des bornes wifi et des capteurs. Par exemple, Disney propose dans son parc de Floride (120 millions de visiteurs par an) MyMagic+, un bracelet connecté qui remplace la clé de la chambre d’hôtel, remplace le ticket d’entrée, permet de payer boissons et nourriture, donne accès aux attractions, etc. Ceci permet d’une part aux visiteurs de gagner en confort (plus besoin de se promener avec la clé de la chambre et son portefeuille), tout en collectant énormément de données afin d’optimiser les flux de visite et mieux connaître le comportement de chacun des visiteurs, en temps réel.

Olivier Lallement participe au programme Tech Trends de Deloitte qui scrute les nouvelles tendances IT qui transforment les entreprises. La dernière édition a mis en relief trois tendances intéressantes : l’analyse cognitive et les machines apprenantes (anticiper, prévoir et améliorer la prise de décision) ; le « wearable » et l’Internet des objets (éléments qui captent ou transmettent de l’information à l’utilisateur) et le Digital permettant de personnaliser l’expérience client et d’apporter plus de confort d’utilisation. Ces trois tendances s’inscrivent pleinement dans le modèle des big data et de la valorisation des données. On passe du « big data » aux « smart data » en étant capable de collecter de l’information, par exemple à travers des objets connectés, et d’agréger et de consolider des données dans une sorte de hub numérique, pour capter l’ensemble des informations des utilisateurs et les analyser via des fonctions d’analyse prédictive et des modèles statistiques. En bout de chaîne, l’entreprise doit restituer les connaissances obtenues à l’utilisateur, pour lui apporter un certain confort, voire même à travers de nouveaux services pour l’inciter à interagir de nouveau avec l’entreprise afin de recréer de nouvelles informations qui vont nourrir l’ensemble du processus.
De nouveaux acteurs ou des acteurs traditionnels sont ainsi capables d’inventer de nouveaux services ou business models, et participer à cette chaîne de valorisation de l’information. Par exemple, les fabricants de smartphone ont fait évoluer leur modèle économique pour devenir à la fois des agrégateurs de données (santé, domotique) et proposer à l’utilisateur l’interface digitale qui servira à la fois à restituer et à saisir des informations.

Parmi les secteurs les plus concernés aujourd’hui figurent la santé (avec des connexions avec l’univers de l’assurance), le transport, l’énergie, la domotique, qui tirent notamment parti des réseaux intelligents (smart grids).

Ludovic Levy rebondit sur le thème de l’Internet des objets, en expliquant qu’Orange, dans le cadre du programme La nouvelle France industrielle mené par Anne Lauvergeon, pilote un projet visant à la création d’une plate-forme technologique et d’un écosystème d’objets connectés. Le but est de collecter, puis d’agréger des données issues d’une part d’objets connectés et d’autre part de différentes sources de données d’entreprises. Le programme vise à mieux appréhender les parcours clients, à optimiser des processus et à créer de nouveaux services.

La tendance aujourd’hui est de connecter tous les objets du quotidien, cafetière, station météo, réfrigérateur, etc. Progressivement, les industriels intègrent par défaut des capteurs dans tous ces objets, afin de mieux connaître les usages des utilisateurs et les parcours clients. Dans ce projet, les particuliers bénéficient également du système, en disposant des moyens pour gérer eux-mêmes leurs données personnelles : les sécuriser et les contrôler (qui peut les utiliser ? et droit à l’oubli).

Mouloud Dey poursuit en expliquant que Gartner estime qu’à l’horizon 2016, 30% des entreprises mondiales seront amenées à commercialiser leurs données. En pratique, on constate surtout aujourd’hui que certains secteurs sont en pointe, là où le consommateur est concerné : grande distribution, télécom, finances. Les industriels sont également à l’avant-poste, comme par exemple Airbus qui mène une expérimentation pour équiper ses avions de milliers de capteurs afin de collecter des données pendant chaque vol et proposer des services innovants aux compagnies aériennes reposant sur ces données.

Les principales réalisations concernent la grande distribution : Catalina consolide les tickets de caisse d’un grand nombre de distributeurs pour revendre des informations à valeur ajoutée desquelles ils tirent d’importants enseignements ; les télécommunications : en Angleterre, les trois opérateurs majeurs se sont associés dans la création de Weve, une joint-venture de m-commerce (m pour mobile) qui valorise leurs données afin de créer de nouveaux services à destination notamment de la banque et de la grande distribution, dans une logique d’opt-in. En Belgique, sur la base du modèle freemium et de bornes wifi gratuites, la société Zapfi étudie et caractérise les comportements des acheteurs pour aider les marques à développer des offres personnalisées.

Matthieu Soule complète en parlant de l’effet volume. On parle souvent des GAFA américaines (Google, Apple, Facebook et Amazon), mais moins des acteurs chinois, comme Alibaba ou Tencent, qui ont pourtant atteint la taille critique pour conquérir de nouveaux secteurs (des centaines de millions d’utilisateurs actifs) sur la base de l’analyse de données. C’est ce que l’on appelle la théorie des marchés contestables. Ces acteurs sortent de leur métier d’origine pour offrir une nouvelle valeur à leur base utilisateurs dans une sorte de cercle vertueux : plus ils collectent de données, plus ils sont en mesure de créer de nouveaux services qui séduiront plus de clients et plus ils seront capables de cibler de nouveaux marchés. Par exemple, General Electric, dont le métier d’origine était la fabrication de moteurs d’avion, s’est allié avec Amazon Web Services et Accenture, pour proposer un système de financement de la fabrication de moteurs, reposant sur l’analyse de données.
Au-delà du buzz autour des montres connectées, on voit bien qu’il existe des enjeux industriels énormes autour de l’Internet des Objets qui nécessitent une taille critique pour les exploiter.

En France et en Europe, les entreprises sont-elles prêtes à affronter ces enjeux ?

Ludovic Levy considère qu’Orange, qui a initié des programmes de transformation en interne autour de la donnée il y a un an et demi, est en ordre de marche. Le premier enjeu relève de l’informatique : il convient de casser les silos de données pour faciliter les croisements et les analyses, et obtenir des connaissances utiles au développement de l’entreprise. Le second relève du domaine organisationnel : la création de la fonction de Chief Data & Customer Strategy Officer traduit bien le fait que la donnée est au cœur de la stratégie client d’Orange. Son rôle est de faire le lien entre l’informatique et les métiers, en s’appuyant sur une équipe composée d’informaticiens, de spécialistes métiers et marketing, et de statisticiens. Par ailleurs, Orange a mis en place une gouvernance de données, c’est-à-dire des « règles d’or » encadrant à la fois l’accès et le traitement des données, qui donnent de l’autonomie et de la confiance aux collaborateurs.

Concernant la culture de la donnée et de l’analytique dans les entreprises, Mouloud Dey a expliqué que si l’un des points importants est effectivement de casser les silos dans l’entreprise et de partager les données avec des partenaires, voire avec des concurrents (exemple de Weve) pour valoriser ces données, il est également essentiel de connaître les trois types de données potentiellement exploitables : les données « observées », c’est-à-dire stockées dans le système d’information, les données contributives (fournies par les utilisateurs) et les données « déduites » de l’ensemble des informations, via l’exploitation d’algorithmes sophistiqués. Leur exploitation implique l’utilisation de solutions logicielles mettant en œuvre des algorithmes analytiques permettant de donner du sens à des ensembles de données, difficilement appréhendables en un coup d’œil. Ceci implique également le développement d’une culture analytique dans l’entreprise, ce qui passe par des efforts organisationnels touchant l’ensemble des départements de l’entreprise, par le recrutement de compétences spécialisées, ainsi que par une organisation spécifique, pilotée par un Chief Data Officer. Tout ceci constitue un modèle d’entreprise que l’on voit émerger, centré sur la donnée et sur l’utilisation de solutions analytiques.

Olivier Lallement confirme qu’un nouveau type d’entreprise centré sur la donnée est en train d’apparaître, fruit des réflexions de fond menées sur la manière de s’organiser ou de se réorganiser pour pouvoir appréhender ces problématiques. Ces réflexions ne portent jamais sur des aspects informatiques ou technologiques : les solutions existent et sont éprouvées, et les DSI savent non seulement les intégrer au SI mais également les mettre à disposition des salariés. La problématique principale se situe dans la disponibilité de compétences spécialisées dans l’analytique, le fameux Data Scientist qui doit être capable de faire le lien entre les besoins des métiers et les données disponibles, et d’imaginer les algorithmes et les modèles prédictifs permettant de transformer les big data en smart data. En termes d’organisation, l’entreprise doit être capable de penser de façon transverse, de définir des règles d’échange et d’exploitation des données (la fameuse gouvernance ou « les Do et les Don’t ») et de mettre la donnée au centre de l’organisation. Enfin, elle doit apporter un soin particulier à la qualité des données qu’elle exploite, en lien avec les utilisateurs métiers qui présentent chacun des besoins et des usages différents.

Matthieu Soule a souligné qu’il existe également une problématique d’ambition et de stratégie business. Les big data ont été utilisées au départ pour améliorer la qualité des services de grands opérateurs comme Google et Yahoo! Si Yahoo! a été créé pour référencer les meilleurs sites sur la base de recherches réalisées manuellement, Google a changé le paradigme en automatisant les recherches au moyen d’ordinateurs et d’algorithmes. Les recherches ciblent dans un premier temps les sites, puis s’attachent ensuite aux pages, et enfin aux mots de chaque page.

Pour traiter ce changement d’échelle, l’informatique a eu un rôle décisif, mais l’objectif était avant tout d’améliorer la satisfaction des utilisateurs. De la même manière, Amazon a initialement créé des protocoles formels d’échange d’information entre ses propres services, sous la forme d’API, qu’il a étendu à l’échange de données avec ses partenaires externes. Ceci a abouti à la création de la marketplace que nous connaissons aujourd’hui. En résumé, l’informatique est au service de la stratégie et des ambitions de l’entreprise, mais avant tout pour résoudre des problématiques métiers liés à la fourniture de services. La nomination d’Henri Verdier au poste de Chief Data Officer de l’Etat Français traduit bien cette transformation qui touche même les gouvernements (e-administration), ceux-ci devant se réinventer en tant que fournisseur de services aux citoyens et aux entreprises, et donc repenser leur organisation autour de ces nouvelles ambitions.

L’acceptabilité sociale, les données personnelles, les contraintes réglementaires…

Matthieu Soule a participé aux travaux de la Fondation Télécom sur le futur de la vie privée. Les problématiques de protection de l’intimité relèvent en réalité selon lui de questions culturelles et politiques. Si en France nous ne sommes pas très enclins à recevoir des SMS promotionnels lorsque nous passons à proximité d’un magasin, en Turquie les consommateurs sont au contraire très demandeurs. L’acceptabilité diffère selon les pays et les cultures. En France, avec la forte présence de la CNIL, le respect de la vie privée relève pratiquement des droits de l’homme, alors qu’il relève plutôt du droit du consommateur aux Etats-Unis.
En corollaire, il existe de gros enjeux en matière de pédagogie et de sensibilisation des utilisateurs. Il est important de leur faire comprendre qu’il s’agit d’un contrat de confiance conclu avec les acteurs du digital : un service rendu en échange de données personnelles permettant d’améliorer encore ce service. Toute rupture de cette confiance serait rédhibitoire, les consommateurs ayant le pouvoir de cesser de confier leurs données, ce qui aurait pour effet d’assécher les sources de données si précieuses pour améliorer ou créer de nouveaux services.

Pour Ludovic Levy, il est essentiel de ne pas confondre sécurité et vie privée. La sécurité est une condition nécessaire mais pas suffisante pour créer la confiance. Le « zéro faille » n’existe pas et n’existera jamais, on l’a encore vu dernièrement malheureusement. La confiance se construit également sur la valeur du service rendu. Malgré toutes les attaques dont elles ont été l’objet sur ces problématiques de protection de la vie privée, Google ou Facebook voient encore le nombre de leurs utilisateurs croître dans le temps, c’est donc bien que les services sont à la hauteur des attentes. D’autre part, la confiance dépend également de l’image de marque de l’entreprise. Enfin, la sensibilité des consommateurs vis à vis du thème du respect de la vie privée augmentant, on peut en conclure qu’ils agissent en connaissance de cause et sont conscients de la valeur de leurs données personnelles.

Olivier Lallement considère que différents sujets posent problème, comme la diversité des normes et des législations dans le monde. Les acteurs n’évoluent donc pas avec les mêmes contraintes. En France, beaucoup de blocages subsistent sur le croisement des fichiers du fait de règles très strictes. Selon lui, la dynamique de confiance à instaurer entre le consommateur et l’entreprise est liée à une bonne information et une transparence sur l’exploitation des données : comment les données sont-elles collectées et pour quoi faire ? Beaucoup de flou subsiste encore, ce qui freine le développement des usages. Le modèle Freemium pourrait en conséquence se voir remis en cause. Il convient donc de trouver un équilibre entre le gratuit et le payant et d’imaginer d’autres logiques.

Mouloud Dey pense que la confiance est aussi liée à la valeur de l’information. Les premières interrogations des clients de SAS concernent le retour sur investissement, ce qui est légitime. Pourtant, la notion de ROD – retour sur les données – peut se révéler plus pertinente : la donnée étant un vecteur de croissance et de profit. On peut l’évaluer par un ratio nombre d’utilisateurs/capitalisation, par les revenus engendrés ou par les coûts (comme par exemple le coût d’une perte de donnée). On peut également évaluer cette valeur par le prix que l’on est prêt à payer pour protéger nos propres données. La mesure du ROI, a fortiori dans une logique d’expérimentation ou de partenariat, est en pratique trop limitée.

En conclusion…

Plutôt que de considérer les problématiques de respect de la vie privée comme un frein, Ludovic Levy y voit une opportunité pour les entreprises européennes – à condition bien sûr que les autorités européennes actualisent rapidement les législations. Depuis quelques années, ces problématiques sont abordées par les entreprises européennes dès les phases de conception d’un produit ou d’un service, avec une culture plus forte que celle des entreprises américaines, plutôt laxistes en matière de « privacy ». On constate dernièrement une prise de conscience forte des Etats-Unis et l’Europe a déjà une expérience dans ce domaine qu’elle doit valoriser. Ludovic Levy pense que les Etats-Unis vont pour une fois se rapprocher de la position européenne, et non le contraire !

Matthieu Soule pense au contraire que l’Europe risque de perdre la compétition industrielle du fait d’une réglementation trop lourde. Historiquement, en Europe on regarde avant de légiférer, mais à l’ère du numérique cette démarche n’est plus possible. De plus, la bataille se situe au niveau mondial, avec des acteurs non seulement américains, mais également asiatiques. De nouveau, se pose la question de la taille critique et pour l’heure, tous les efforts européens pour constituer des acteurs de poids se sont soldés par un échec, notamment du fait des réglementations anti-concentration et concurrentielles. Si effectivement, l’Europe impose son point de vue en matière de législation, ces lois ne concerneront au final que des entreprises étrangères et notre industrie n’en profitera pas.

Olivier Lallement ajoute qu’en termes d’opportunité, il existe un enjeu majeur : le contrôle de tout un écosystème. En matière de valorisation de données, les acteurs traditionnels risquent d’être dépassés par des pure players qui lancent de nouveaux usages via l’innovation, comme on l’a vu dernièrement dans la lutte Taxis/VTC et comme on va le voir dans l’automobile avec la Google Car, ou dans le domaine bancaire avec Apple Pay. C’est la capacité du nouvel entrant de fédérer l’ensemble d’un écosystème qui va faire la différence pour créer un standard de facto.

Mouloud Dey admet que les marchés sont de plus en plus dans des logiques de contestation qui dépassent le cadre habituel de la concurrence traditionnelle : de nouveaux entrants, généralement déjà bien établis sur d’autres marchés, comme Google, contestent la légitimité des acteurs traditionnels. Ces derniers doivent se réinventer pour créer de nouveaux services innovants. Pour y parvenir, conserver leurs parts de marché et créer de nouveaux usages, ils doivent entrer dans de nouvelles logiques de partenariats ou d’innovation disruptive. La donnée est un élément clé pour y parvenir.

(Source : Le Club par Business Analytics info - 2 octobre 2014)

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