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Plante modifiée génétiquement

Modifier génétiquement une plante n’est pas anodin

Actuellement, plusieurs nouvelles techniques de modification génétique font l’objet de discussion, pour déterminer si les produits qui en seront issus seront, ou non, réglementés comme les OGM transgéniques. Cet article d’Eric Meunier de la revue inf’OGM nous permet de comprendre certains des risques potentiels liés à la seule mise en œuvre d’une technique de modification génétique, quelle qu’elle soit, sur une culture de cellules végétales.
 
Les techniques de modification génétique, nouvelles ou anciennes, ne sont pas totalement maîtrisées : si elles permettent d’apporter certains nouveaux caractères à un être vivant (comme la capacité à tolérer un herbicide), elles produisent également de façon non intentionnelle d’autres modifications dénommées « hors-cible » (off-target en anglais) car ayant lieu en d’autres endroits du génome que celui initialement ciblé.
 
Le 7 avril 2016, comme en écho aux remarques d’Yves Bertheau, ex-membre du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB), formulées depuis décembre 2015, Jean-Christophe Pagès, président du Comité Scientifique (CS) du HCB, expliquait à l’Office parlementaire sur l’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) à propos d’une de ces nouvelles techniques, Crispr/Cas9, qu’il « faut ne pas oublier quelles sont les difficultés de son application [...] en particulier in vivo chez l’animal dans la mesure où il faut apporter une matrice et on a actuellement de gros soucis de vectorisation pour pouvoir le faire.
In vitro, en culture, en revanche, c’est quelque chose de beaucoup plus aisé et c’est la raison pour laquelle la majorité des applications sont des applications de recherche et éventuellement des applications pour lesquelles on peut reconstituer des organismes à partir de culture in vitro, et là ça concerne effectivement certaines plantes »… Des propos qui interpellent car, à y regarder de plus près, l’avis du CS du HCB du 4 février 2016 - devenu depuis rapport provisoire - ne fait pas état de telles difficultés in vivo, ou de telles « facilités » de mise en œuvre in vitro.

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Dans les différentes étapes du processus de modification génétique. Nous allons nous intéresser à l’étape dite de vectorisation qu’évoque Jean-Christophe Pagès, qui consiste à apporter dans une cellule le matériel destiné à générer la modification génétique souhaitée. Mais aussi aux étapes préalables à cette phase de vectorisation qui s’avèrent être sources de stress capables d’induire des mutations et des épimutations (voir encadré ci-dessous).
 

Mutation, épimutation : de quoi parle-t-on ?
Une mutation est couramment définie comme une modification de l’information génétique contenue dans un organisme, que ce soit sous forme d’ADN ou d’ARN. Les mutations sont héréditaires. Elles peuvent être « silencieuses », c’est-à-dire n’avoir aucune implication dans le métabolisme de l’organisme. Elles peuvent aussi affecter l’expression d’un ou plusieurs gènes, modifiant le métabolisme.
Les épimutations appartiennent à la famille des mutations affectant l’expression d’une séquence génétique mais qui ne sont pas dues à une modification de la séquence génétique elle-même. Elles peuvent par exemple être dues à un changement de la composition chimique de briques de base de l’ADN, les nucléotides.

Préparation des cellules à transformer

La première étape avant de pouvoir introduire du matériel dans des cellules (la vectorisation dont parle J.-C. Pagès) consiste à préparer les cellules végétales. Les techniciens de laboratoire vont casser la paroi des cellules, voire l’enlever complètement. Les cellules végétales dont la paroi a disparu, ou protoplastes, deviennent donc transformables et les biologistes peuvent alors faire entrer toute une panoplie d’outils comme des grosses protéines, des ARN et/ou des ADN codant dans ces cellules. Or, comme le rappelle Yves Bertheau, cette « simple » formation de protoplastes induit des mutations et épimutations, un phénomène abondamment observé dans la littérature scientifique [1].

La simple mise en culture de cellules induit des mutations

La deuxième étape consiste à cultiver ces protoplastes. Or le fait même de mettre en culture des cellules est générateur de mutations et épimutations. Le plus étonnant est qu’une bibliographie scientifique montre que les mécanismes à la base de l’apparition de ces mutations et épimutations restent encore assez méconnus malgré des décennies d’utilisation [2]. Ce phénomène, appelé variation somaclonale, est tel qu’il a d’ailleurs été utilisé par des semenciers pour créer une « diversité génétique » nécessaire pour « améliorer » des plantes, pour reprendre un élément de langage des semenciers.
 
Le Groupement national des industries semencières (GNIS) explique ainsi que « la variation somaclonale est la modification observée chez certaines cellules, après un long cycle de cultures in vitro sans régénération. Elles ne sont plus alors identiques à la plante mère. Cette variation peut être due à une modification du génome nucléaire ou du génome des organites cytoplasmiques ».
 
En d’autres termes, les plantes obtenues à partir de ces cellules auront des caractéristiques différentes. Le GNIS apporte une dernière précision intéressante : « les modifications de caractères obtenues sont peu stables et ne se retrouvent pas toujours dans la plante régénérée, ou dans sa descendance ». La raison ? Des modifications apparues (épimutations) peuvent faire disparaître les mutations obtenues [3]… Comme nous l’explique Yves Bertheau, « il paraît difficile dans de telles conditions de prévoir quels impacts peut avoir cette étape de mise en culture de cellules lors de la mise en œuvre d’une nouvelle technique de modification génétique ».

La vectorisation, enfin...

Cellules préparées et mises en cultures, nous voilà enfin prêts à introduire le matériel destiné à générer la modification souhaitée. Selon les techniques, ce matériel peut consister en protéines et/ou séquences génétiques de type ARN ou ADN – molécule plus fréquemment utilisée dans le cas des plantes - codant (oligonucléotides, plasmides, virus…). Les méthodes utilisées pour faire pénétrer ce matériel dans les cellules consistent tout simplement à faire des trous dans les membranes restantes (cytoplasmique et nucléaire) de la cellule. Or, comme nous l’explique Yves Bertheau, faire de tels trous induit, là encore, des mutations et des épimutations [4]. Surtout, le chercheur estime qu’il est impossible de prévoir une grille générale d’appréciation des risques. Car il faut choisir entre plusieurs techniques de vectorisation, entre différents types de matériel, le tout selon les séquences génétiques à introduire et les espèces ciblées. Au final, seule une analyse au cas par cas comme prévu pour les OGM permet d’évaluer les potentiels risques liés à tous ces effets non intentionnels.

Le rapport provisoire du CS du HCB silencieux sur ces mutations

Dans un article publié en 2011, des scientifiques ont estimé que 35% de tous les effets non intentionnels observés suite à une modification génétique de la variété de riz Senia par transgenèse sont dus au processus même de transformation des cellules [5]. Le phénomène n’est donc pas anodin.
 
Étonnamment, et malgré les déclarations de son Président devant l’OPECST, le comité scientifique du HCB n’a pas fait état de ces risques dans son rapport provisoire sur les risques liés aux nouvelles techniques. Si la question de la « vectorisation » est bien abordée dans les fiches du CS de chaque technique, il s’agit seulement de faire état des moyens de mise en œuvre d’une technique et de décrire comment le matériel est introduit dans les cellules. Nulle part il n’est fait état des mutations et épimutations qui peuvent émerger à chacune des étapes comme nous venons de le voir. Le HCB étant composé d’un comité d’experts scientifiques, on attend de ce comité qu’il discute et explique, pas qu’il ignore ces points. D’autant que la vectorisation – pour ne parler que de ce qui est évoqué dans le rapport du CS – n’apparaît pas complètement au point selon les techniques, le même CS notant ainsi pour la mutagenèse dirigée par oligonucléotides que « de nombreuses molécules ou mélanges moléculaires sont en cours d’essais pour améliorer la vectorisation qui fonctionne relativement bien in vitro mais très peu sur des organismes entiers (Liang et al., 2002) » [6].

Sélectionner et régénérer les cellules « modifiées » n’est pas sans effet

Du fait de leur faible, voire très faible, efficacité de transformation [7], les techniques de modification génétique impliquent en aval de sélectionner les cellules ayant effectivement été modifiées. Cette sélection se fait en utilisant des marqueurs qui permettent de différencier les cellules : gène de résistance à des antibiotiques ou à des herbicides (les cellules sont alors plongées dans un bain d’antibiotiques ou d’herbicides et seules les cellules réellement modifiées survivent), gène qui permet la croissance de la cellule en présence d’une molécule habituellement toxique ou encore gène qui permet aux cellules d’utiliser une source de carbone normalement non métabolisable... ou tout autre marqueur qui sera persistant ou supprimé en bout de course [8]. Mais la suppression de ces marqueurs de sélection se fait par des techniques plus ou moins fiables et précises et qui donc peuvent induire potentiellement des toxicités cellulaires et autres réarrangements chromosomiques [9], laisser des empreintes [10] et produire des sites de recombinaisons (lieux d’échanges de séquence génétique entre deux brins d’ADN) aux effets non prévisibles [11]. Des techniques qui ne sont par ailleurs pas forcément possibles pour toutes les espèces végétales.
 
À partir de ces cellules sélectionnées, des plantes doivent ensuite être régénérées. Une nouvelle étape de cultures cellulaires qui fera appel à diverses hormones de synthèse, et pourra aussi induire à nouveau des mutations et des épimutations avec réarrangements ou non de chromosomes [12].
 
Qu’il s’agisse de l’étape de modification génétique en elle-même, des étapes préalables, ou des étapes postérieures, toutes induisent des mutations ou épimutations, appelées effets hors-cible. Mais, on peut entendre dans les couloirs que finalement ces (épi)mutations ne seraient pas présentes dans la plante commercialisée. La raison ? L’étape suivante, dite de rétrocroisement, permettrait de se débarrasser de tous ces effets non intentionnels...

La théorie à la base du rétrocroisement

Rappelons le principe général : une entreprise qui souhaite mettre sur le marché une variété génétiquement modifiée (qu’elle soit légalement considérée comme OGM ou pas) ne va pas modifier directement le génome d’une des variétés « élites » mais celui d’une variété plus commune. Une fois la modification obtenue, l’entreprise va alors croiser une première fois la variété commune génétiquement modifiée (GM) avec la variété élite commercialement intéressante. Elle recroisera ensuite les descendants avec la variété élite initiale jusqu’à ce que ces descendants soient considérés (à partir d’une analyse statistique) quasiment similaires (on parle de variété quasi-isogénique ou de ségrégants négatifs) à la variété élite. La différence entre la variété élite et la nouvelle variété est supposée n’être « quasiment » que la seule séquence modifiée.
 
Le GNIS explique ainsi que, au dernier croisement, « la part [du génome provenant] de la lignée élite est de 96,88%, on estime alors que la lignée obtenue est suffisamment proche de la lignée élite. On tend vers l’obtention d’une lignée isogénique, ne différant de la lignée élite que par un seul gène [celui contenant la modification] ». On notera ici qu’un pourcentage de 96,88 % laisse encore beaucoup de place aux mutations, épimutations et réarrangements potentiels pour certaines plantes cultivées dont le génome est très grand comme le blé : pour environ 17 milliards de paires de base constituant le génome du blé, les 3,12% restants représentent tout de même plus de 500 millions de paires de bases...

Les limites de la théorie

La théorie sous-jacente au « nettoyage » des effets hors-cible grâce au rétrocroisement se fonde sur l’hypothèse suivante : les effets non intentionnels apparus aux étapes antérieures sont suffisamment éloignés de la région où a eu lieu la modification génétique désirée. En effet, plus ces effets hors cibles sont proches, plus la probabilité est grande que les effets non désirés soient transmis avec la modification génétique à chaque croisement. D’un nombre minimum de sept, le nombre de croisements nécessaires pourrait alors monter à plus de 14 pour essayer de s’en débarrasser.
 
Mais, outre ce problème de proximité des effets hors cible avec la séquence génétique modifiée, la confiance que l’on peut avoir dans cette théorie est également relativisée par deux autres phénomènes biologiques. D’une part, des séquences génétiques peuvent exister et évoluer en blocs plus ou moins importants. Ces blocs étant transmis tels quels à la descendance, les effets hors-cibles contenus dans ces blocs resteront alors avec la séquence génétique modifiée à chaque croisement. D’autre part, certaines séquences génétiques ont la capacité de « s’imposer » lors de la formation des gamètes. Dites « égoïstes », ces séquences vont être contenues dans un plus grand nombre de gamètes qu’attendu et, de génération en génération, elles seront toujours présentes dans la descendance. Si les effets hors-cible apparaissent dans de telles séquences, il sera moins aisé de s’en débarrasser [13].
 
Ces éléments impliquent donc qu’une nécessaire vérification au cas par cas paraît nécessaire. A l’heure actuelle, seule la législation sur les plantes transgéniques requiert de telles vérifications au cas par cas avec un ensemble d’analyses le plus complet qu’il soit (avec des déficiences néanmoins rappelons-le). En effet, le séquençage du génome ne permet pas de répondre à la question de la présence ou non d’effets hors-cible du fait des limites inhérentes à ce type d’analyse (cf. encadré ci-dessous).
 

Le séquençage et les outils informatiques associés ? Tout sauf un gage de certitude !
Le 7 avril, lors de l’audition organisée par l’Office parlementaire sur l’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST), André Choulika, PDG de Cellectis, affirmait à propos des effets hors-cible « reséquencer intégralement [le génome des plantes], c’est vachement important […] parce que dans l’approbation, on vous redemande la séquence intégrale ». Sauf que, à bien y regarder, les résultats de séquençage obtenus sont loin d’une fiabilité absolue.
Le séquençage dit de « nouvelle génération », est aujourd’hui relativement peu cher et rapide. Mais plusieurs « problèmes » émaillent sa mise en œuvre, la lecture et l’utilisation des résultats.
Tout d’abord, plusieurs étapes du séquençage lui-même « parasitent » la fiabilité du résultat final. Il faut savoir extraire correctement l’ADN, le découper en morceaux puis séquencer ces derniers à l’aide de diverses plateformes et méthodes. Or, ces plateformes et méthodes sont assez différentes les unes des autres, tant en termes de limites que de fiabilité de résultats [14].
Il faut ensuite lire ces résultats en tentant de remettre bout à bout les séquences lues pour reconstituer le génome en entier. Puis, les séquences obtenues sont comparées avec d’autres considérées comme « de référence » et stockées dans des bases de données qui contiennent déjà elles-mêmes des erreurs [15].
Autant d’étapes qui introduisent une importante imprécision dans les résultats finaux de détection d’effets non intentionnels et donc d’évaluation des risques, les incertitudes quant aux séquences augmentant avec des génomes polyploïdes ou aux nombreuses séquences répétées [16]. Sans compter qu’en bout de course, les mutations repérées peuvent ne pas s’avérer de la même importance biologique [17]...
De nombreux articles résument les difficultés rencontrées à chaque étape, comparent les méthodes, plateformes [18] et logiciels associés [19], discutent de normes de référence (« gold standards ») et normes à mettre en place pour fiabiliser le processus complet [20]. Bref, comme le soulignent ces auteurs, autant de techniques et d’étapes qui sont en cours d’amélioration car non parvenues à maturité, en pleine évolution et nécessitant donc nombre de vérifications pour des évaluations au cas par cas.
Selon de nombreux chercheurs, savoir faire face à l’accumulation de très nombreux résultats (un de ces fameux « big data »), dont certains avec de multiples erreurs, et les utiliser avec rigueur est un des défis de la biologie moléculaire actuelle. D’ailleurs, devant le scepticisme soulevé face à tout résultat de séquençage, les demandes minimales des relecteurs d’articles scientifiques sont telles que de plus en plus de chercheurs sont maintenant obligés de présenter des résultats de séquençages de plus longues séquences pour assurer du sérieux de leurs résultats bruts [21].

Nous avons, au cours de cet article, évoqué les mutations et épimutations parmi les effets non intentionnels de ces biotechnologies modernes. On peut dès lors observer que prétendre détecter et éliminer tous les effets non intentionnels des nouvelles techniques relève plus de l’acte de foi que de la science établie. Surtout, face à ce constat des effets potentiels, des limites du rétrocroisement et de celles du séquençage, on peut douter en toute bonne foi de la capacité des sélectionneurs à éliminer tous les effets hors-cible puis à détecter efficacement et rapidement les mutations et épimutations restantes par séquençage. On peut dès lors s’étonner du silence du Comité scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) sur tous ces points dans son premier rapport publié en février 2016 sur les impacts liés aux nouvelles techniques de modification génétique.
 
Eric Meunier, Inf’OGM
 
 
[1] « Stress induces plant somatic cells to acquire some features of stem cells accompanied by selective chromatin reorganization », Florentin, A. et al. (2013), Developmental Dynamics, 242(10), 1121-1133 ;
« Developmental stage specificity and the role of mitochondrial metabolism in the response of Arabidopsis leaves to prolonged mild osmotic stress », Skirycz, A. et al., (2010). Plant Physiology, 152(1), 226-244 ;
« Arabidopsis mesophyll protoplasts : a versatile cell system for transient gene expression analysis », Yoo, S.-D.et al. (2007). Nat. Protocols, 2(7), 1565-1572.
 
[2] « Cell culture-induced gradual and frequent epigenetic reprogramming of invertedly repeated tobacco transgene epialleles », Krizova, K. et al., (2009). Plant Physiology, 149(3), 1493-1504 ;
« Extended metAFLP approach in studies of tissue culture induced variation (TCIV) in triticale », Machczyńska, J. et al., (2014). Molecular Breeding, 34(3), 845-854 ;
« Tissue culture-induced novel epialleles of a Myb transcription factor encoded by pericarp color1 in maize », Rhee, Y. et al., (2010). Genetics, 186(3), 843-855 ;
« Transformation-induced mutations in transgenic plants : analysis and biosafety implications », Wilson, A.K. et al., (2006). Biotechnol Genet Eng Rev, 23(1), 209-238 ;
« A whole-genome analysis of a transgenic rice seed-based edible vaccine against cedar pollen allergy », Kawakatsu, T. et al., (2013).. DNA Research 20, 623-631 ;
« Recent progress in the understanding of tissue culture-induced genome level changes in plants and potential applications », Neelakandan et al.,, 2012,. Plant Cell Reports, 31(4), 597-620
 
[3] « Meiotic transmission of epigenetic changes in the cell-division factor requirement of plant cells », Meins, F. et al., (2003). Development, 130(25), 6201-6208.
 
[4] « Cell biology : delivering tough cargo into cells », Marx, V. (2016). Nat Meth, 13(1), 37-40.
 
[5] « Only half the transcriptomic differences between resistant genetically modified and conventional rice are associated with the transgene », Montero, M. et al., (2011). Plant Biotechnology Journal, 9(6), 693-702.
 
[6] Rapport du CS du HCB, page 50
 
[7] « Less is more : strategies to remove marker genes from transgenic plants », Yau, Y.Y. et al, (2013), BMC Biotechnology.
 
[8] « Alternatives to Antibiotic Resistance Marker Genes for In Vitro Selection of Genetically Modified Plants – Scientific Developments, Current Use, Operational Access and Biosafety Considerations », Breyer et al (2014) Critical Reviews in Plant Sciences, Vol 33, Issue 4, 286-330
« Suitability of non-lethal marker and marker-free systems for development of transgenic crop plants : present status and future prospects », Manimaran et al (2011) Biotechnol Adv. 29(6), 703-14
« Effects of antibiotics on suppression of Agrobacterium tumefaciens and plant regeneration from wheat embryo », Han, S-N. et al, (2004), Journal of Crop Science and Biotechnology 10, 92-98.
 
[9] Certains de ces systèmes peuvent persister comme éléments circulaires extra-chromosomiques durant plusieurs générations (ex. du blé).
 
[10] utilisables en identification (ex : empreinte d’excision de transposon, recombinaisons) de l’évènement de transformation
 
[11] Biotechnology 13., ibid.
 
[12] « Recent progress in the understanding of tissue culture-induced genome level changes in plants and potential applications », Neelakandan, A.K. et al, (2012), Plant Cell Reports 31, 597-620
« Regeneration in plants and animals : dedifferentiation, transdifferentiation, or just differentiation ? », Sugimoto, K. et al, (2011), Trends in Cell Biology 21, 212-218.
 
[13] « Distorsions de ségrégation et amélioration génétique des plantes (synthèse bibliographique) », Diouf, F.B.H. et al , (2012), Biotechnologie Agronomie Société Et Environnement, 16(4), 499-508
« Quantitative trait locus mapping can benefit from segregation distortion », Xu, S. (2008), Genetics, 180(4), 2201-2208
« Genetic map construction and detection of genetic loci underlying segregation distortion in an intraspecific cross of Populus deltoides », Zhou, W et al, (2015), PLoS ONE, 10(5), e0126077
 
[14] « Next generation sequencing technology : Advances and applications », Buermans, H.P.J. et al, (2014), Biochimica et Biophysica Acta (BBA) - Molecular Basis of Disease, 1842(10), 1932-1941
« Next-generation sequencing platforms », Mardis, E.R. (2013), Annual Review of Analytical Chemistry, 6(1), 287-303
« Applications of next-generation sequencing. Sequencing technologies - the next generation », Metzker, M.L. (2010), Nature Reviews Genetics, 11(1), 31-46.
 
[15] « Next-generation sequence assembly : four stages of data processing and computational challenges », El-Metwally, S. et al, (2013), PLoS Comput Biol 9, e1003345
« Systematic comparison of variant calling pipelines using gold standard personal exome variants », Hwang, S. et al, (2015), Scientific reports 5, 17875
« Sequence assembly demystified », Nagarajan, N. et al, (2013), Nat Rev Genet 14, 157-167.« Improving the quality of genome, protein sequence, and taxonomy databases : a prerequisite for microbiome meta-omics 2.0 », Pible, O. et al, (2015). Proteomics 15, 3418-3423
« Theoretical analysis of mutation hotspots and their DNA sequence context specificity », Rogozin, I.B. et al, (2003), Mutation Research/Reviews in Mutation Research 544, 65-85
 
[16] « Sequencing technologies and tools for short tandem repeat variation detection », Cao, M.D. et al, (2014), Briefings in Bioinformatics
 
[17] « Open chromatin reveals the functional maize genome », Rodgers-Melnick, E. et al, (2016). Proceedings of the National Academy of Sciences 113, E3177-E3184
« Evolutionary patterns of genic DNA methylation vary across land plants », Takuno, S. et al, (2016), Nature Plants 2, 15222.
 
[18] « Systematic comparison of variant calling pipelines using gold standard personal exome variants », Hwang, S., et al, (2015), Scientific reports 5, 17875
« Principles and challenges of genome-wide DNA methylation analysis », Laird, P.W. (2010), Nature Reviews Genetics 11, 191-203
« Performance comparison of whole-genome sequencing platforms », Lam, H.Y.K. et al (2012), Nat Biotech 30, 78-82
« Low concordance of multiple variant-calling pipelines : practical implications for exome and genome sequencing », O’Rawe, J. et al, (2013), Genome Medicine 5, 1-18.
 
[19] « Next-generation sequence assembly : four stages of data processing and computational challenges », El-Metwally, S. et al, (2013), PLoS Comput Biol 9, e1003345
 
[20] « Rapid evaluation and quality control of next generation sequencing data with FaQCs », Lo, C.-C. Et al, (2014), BMC Bioinformatics 15, 1-8
 
[21] « Droplet barcoding for massively parallel single-molecule deep sequencing », Lan, F. et al, (2016), Nat Commun 7
 

 

Dopage

Dopage et culte de la performance, un couple inséparable

Les Jeux olympiques de Rio s’annoncent sur fond d’une affaire de dopage dans le sport russe et de soupçons visant plusieurs pays africains ou caribéens. Les rumeurs et scandales de dopage sont inséparables des compétitions sportives. Lors des Jeux de 1904 déjà, le coureur Thomas Hicks n’aurait probablement pas remporté le marathon sans l’injection pendant la course de doses de strychnine, un produit prohibé depuis. Le premier cas de dopage avéré date des Jeux de 1968 à Mexico, quand furent inaugurés les tests antidopage.

Depuis lors, la lutte contre le dopage s’est considérablement développée, mais le phénomène ne semble pas reculer. Comment expliquer la persistance du dopage en dépit des actions menées pour l’éradiquer ? Qu’est-ce qui conduit au dopage ? La lutte antidopage s’attaque-t-elle réellement aux racines du problème ?

Contrôler toujours plus les sportifs

La lutte antidopage consiste principalement à repérer et à sanctionner les sportifs qui prennent des substances illicites en vue d’améliorer leurs performances, et à punir leurs entourages (encadrement sportif, technique, médical) s’ils sont complices. Cette politique de contrôle est complétée par des actions préventives, visant à informer les sportifs, notamment les jeunes, sur les dangers sanitaires du dopage et à les sensibiliser aux règles éthiques sportives. Mais cette prophylaxie reste diffuse et peu visible, tandis que le volet répressif, qui cible les sportifs les plus performants, a été continûment renforcé.

La coordination de la lutte antidopage a franchi un palier à la fin des années 1990 quand le Comité international olympique (CIO) a initié la création d’une Agence mondiale antidopage (AMA) indépendante. En 2004, un Code mondial antidopage a été instauré, qui harmonise les politiques et réglementations des organisations sportives du monde entier.

Ce code énonce des standards dans différents domaines : l’organisation des contrôles, les protocoles des laboratoires d’analyse, la liste des substances et méthodes interdites, la réglementation des autorisations d’usage à des fins thérapeutiques, etc. Depuis 2005, les athlètes ont l’obligation saisir dans une base de données (le système ADAMS) les informations sur leur localisation, afin de se rendre accessibles en permanence à d’éventuels contrôleurs. La surveillance des sportifs est donc constamment resserrée.

 

En 2012, aux Jeux olympiques de Londres, la moitié des athlètes a été contrôlée. Alistair Ross/Flickr

En outre, la performance des tests est sans cesse améliorée – ce qui permet de détecter de nouvelles substances, ou des prises administrées selon des protocoles sophistiqués qui les rendaient indétectables jusque-là. De plus, les échantillons urinaires et sanguins sont désormais conservés, afin d’effectuer des tests rétrospectifs en utilisant des méthodes inexistantes au moment des prélèvements.

La course au dopage

Actuellement plus de 200 000 échantillons sont analysés chaque année sous l’égide de l’AMA, parmi lesquels 1 % environ est positif. L’athlétisme arrive en tête dans le palmarès des violations des règles antidopage (17 % des cas en 2014), devant le culturisme, le cyclisme et la musculation. Ce classement ne reflète pas le poids des pratiques dopantes, car chaque discipline compte un nombre différent de pratiquants d’élite (cibles prioritaires des contrôles) et la lutte antidopage y a une ampleur très variable.

Depuis l’introduction de contrôles, des cas positifs ont été décelés à chaque olympiade. Seule exception, les Jeux de 1980 à Moscou, toutefois connus comme les « Jeux des pharmaciens » en référence au dopage d’État découvert après la chute des régimes socialistes est-européens. La surveillance des athlètes est désormais resserrée : aux Jeux de 2012 à Londres plus de la moitié d’entre eux ont été contrôlés, et ils ont été avertis que des contrôleurs pouvaient à tout moment faire irruption dans leur chambre.

 

En 1988, à Séoul, Ben Johnson « l’emporte » sur Carl Lewis. DPMS/Flickr

Parallèlement, les pratiques dopantes se réinventent constamment : le dopage sanguin est jalonné par les différentes générations d’EPO jusqu’aux transfusions sanguines ; les stéroïdes à l’origine de l’affaire Balco – obligeant Marion Jones à rendre ses cinq médailles conquises aux Jeux de 2000 à Sydney – n’ont rien à voir avec ceux du premier grand scandale de dopage, celui de Ben Johnson, vainqueur du 100 mètres des Jeux de 1988 à Séoul.

Derrière la course à la performance se déroule une course au dopage, qui recourt à des innovations constantes (en termes de produits et de protocoles) afin d’échapper à des contrôles eux aussi de plus en plus performants. La clé est l’innovation, ce qui implique des investissements financiers, et ce qui réserve l’accès au dopage sécurisé et (quasi) indétectable aux athlètes d’élite, à ceux qui peuvent en assumer les coûts économiques.

Une triche individuelle ?

La lutte antidopage ne parvient pas à éliminer le fléau. Mais elle puise sa légitimité dans le ciblage des athlètes, objets de surveillance, de contrôles, de sanctions. Deux figures du sportif dopé émergent des affaires.

La première est celle de la transgression involontaire des règles, par erreur, inattention ou méconnaissance. Les athlètes contrôlés positifs mobilisent parfois cette figure, arguant qu’ils ont ingéré des aliments pollués, qu’ils ignoraient que le produit était interdit, qu’ils ont été abusés par leur entourage, qu’ils ont omis de modifier leur déclaration de localisation à la suite d’événements inopinés, etc. L’argument est celui de la bonne foi. Et il est parfois jugé recevable par la justice sportive.

 

Maria Sharapova, exclue pour deux ans de toute compétition pour la prise de meldonium, qu’elle conteste. Ian Gampon/Flickr

La seconde figure, contre laquelle est construite la lutte antidopage, est celle de la déviance volontaire, de la tricherie délibérée, de la fraude intentionnelle. Le sportif dopé doit être sanctionné, car il enfreint le principe d’égalité des concurrents devant l’épreuve sportive. En transgressant cette règle fondamentale, il menace l’édifice sportif dans son ensemble. Car la compétition sportive repose sur une morale méritocratique : chacun doit concourir en mobilisant ses seules qualités personnelles et en les développant par l’entraînement. Les performances sont alors le résultat des talents et du travail.

Selon cette morale, c’est le plus méritant qui gagne, alors que le dopage procure un avantage concurrentiel immoral et illégitime. L’égalité démocratique est le socle de la compétition et du système sportif. Et la lutte antidopage entretient cette idéalisation, car en concentrant l’attention sur une rupture d’égalité désignée comme illégitime elle occulte, et légitime, d’autres inégalités, économiques par exemple. C’est pourquoi les athlètes dopés doivent être sanctionnés. C’est pourquoi la lutte contre le dopage prend principalement la forme d’une lutte contre les dopés, désignés comme des tricheurs.

Une contrainte systémique

Mais les racines du dopage sont plus profondes, plus structurelles et moins individuelles, plus systémiques et moins isolées. Il n’est pas une addition de déviances délibérées pratiquées par des tricheurs ; il est une conséquence de la recherche de performance sportive et du travail qu’elle implique. Or les conditions du travail sportif sont largement ignorées par la lutte antidopage, alors qu’elles pèsent lourdement sur la vie des sportifs de haut niveau.

Le dopage n’est pas une simple déviance individuelle délibérée, parce que l’expérience du travail sportif est envahie par l’exigence de performance et de résultats. Pour s’y plier, il faut résister à de fortes charges d’entraînement, repousser les seuils de la douleur, affronter les blessures, traverser des périodes « sans », dominer les moments de doute, maintenir une hygiène de vie rigoureuse, répondre aux injonctions des entraîneurs, atteindre les objectifs, etc.

Il faut surmonter ces épreuves constantes pour se maintenir dans le monde sportif où la performance est envahissante, où elle est la mesure de la valeur, et où elle est la condition de la survie. Et ce culte de la performance est d’autant plus exigeant que les conditions d’emplois sont fragiles et les engagements contractuels précaires. Dès lors, le dopage n’est pas seulement une pratique qui vise de manière directe la performance. Il soutient, plus largement, l’engagement dans le sport de haut niveau, en favorisant la récupération physique, la remédiation psychique, l’intégration sociale, la résilience. Il est une réponse à un ensemble de contraintes, physiques, psychologiques, contractuelles.

À cet égard le sport n’est pas bien différent de nombre d’autres milieux professionnels où les pressions sont fortes et où la prise de substances psychoactives (stupéfiants, alcool, médicaments, les produits varient) permet de tenir ou d’être performant : la liste est longue, depuis les traders jusqu’aux ouvriers, en passant par les milieux artistiques ou les étudiants de filières hypersélectives, etc. La sociologie du travail enseigne que de fortes contraintes professionnelles favorisent le recours à des produits de soutien, qui dans le milieu sportif sont étiquetés comme dopage.

En faire le constat, ce n’est pas excuser ou justifier le dopage, d’autant que celui-ci expose les athlètes à de sérieux risques pour leur santé. Mais seule une meilleure compréhension des ressorts du recours au dopage peut permettre d’améliorer une action répressive largement inefficace. Cela exige de rompre avec une vision individualisante et moralisatrice qui érige l’athlète dopé en tricheur cynique, pour prendre en compte les propriétés du travail sportif afin de mettre en débat ce que celui-ci fait aux sportifs de haut niveau. À moins que la méritocratie sportive idéalisée ne soit un obstacle, culturel et institutionnel, empêchant de considérer le dopage autrement.

Didier Demazière, Sociologue, directeur de recherche au CNRS (CSO), Sciences Po – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

Promenade des anglais

Le dangereux écho de Daech sur les esprits désaxés

Tuerie d'Orlando, massacre de Nice, attaque dans un train en Allemagne : si chaque attentat est revendiqué ou adoubé par l'organisation État Islamique, les profils des tueurs posent de plus en plus questions et illustrent la force de la propagande mortifère du groupe djihadiste sur des individus apparemment désaxés.
 
Un Américain d'origine afghane qui a tué 49 personnes le 12 juin dans une boîte gay en Floride avant d'être abattu par la police, était violent, homophobe, radical, et... apparaissait aussi comme un homosexuel refoulé, selon les témoignages.
 
Le Tunisien qui a écrasé 84 personnes au volant de son camion le soir du 14 juillet à Nice reste encore une énigme pour les enquêteurs. "Un individu très éloigné des considérations religieuses, ne pratiquant pas, mangeant du porc, buvant de l'alcool, consommant de la drogue et ayant une vie sexuelle débridée", mais qui avait manifesté "un intérêt récent pour la mouvance djihadiste radicale", a énoncé lundi le procureur de Paris. Un homme de 74 ans entendu par les enquêteurs est même présenté par certains comme un de ses amants. 
 
Et en Allemagne, où un très jeune - 17 ans - demandeur d'asile afghan a attaqué lundi soir à la hache des voyageurs dans un train, les autorités se refusent à toute spéculation : arrivé dans le pays il y a deux ans en tant que mineur non accompagné, il était inconnu des services de renseignement.
 
Dans une tribune publiée mardi par le journal Libération, l'historien Olivier Christin évoque ces "massacres où se mêlent convictions religieuses, hostilités aux interventions en Syrie et en Irak, antisémitisme, mais aussi frustrations personnelles, haine de soi et aspiration au suicide".
"La cause EI accueille toutes les colères", résume-t-il, en y voyant "une rupture radicale dans l'histoire du terrorisme religieux et politique, qui a longtemps conféré une place centrale aux questions d'organisation et de formulation doctrinale".

« Idéologie fanatique et mortifère »

Le groupe État Islamique a compris le profit qu'il peut tirer de ses appels incessants au passage à l'action contre "les mécréants", confiait récemment à l'AFP le psychologue universitaire Patrick Amoyel, qui travaille sur les phénomènes de radicalisation. 
"Ils savent que plus ils occupent l'espace médiatique, plus ils vont avoir d'écho soit dans des populations radicalisables soit dans des populations psychopathiques", expliquait-il.
 
"C'est cette idéologie fanatique et mortifère qui peut conduire certains individus à passer à l'acte, sans avoir besoin de se rendre en Syrie et sans avoir besoin d'instructions précises", a souligné lundi le procureur de Paris, évoquant le défi nouveau posé par ce "terrorisme de proximité".
 
La propagande de l'organisation djihadiste, répercutée à l'infini sur internet dans des vidéos soigneusement mises en scènes de décapitations, de tortures, des appels aux meurtres répétés comme une Litanie, est d'autant plus efficace lorsqu'elle s'adresse à "des personnalités perturbées ou des individus fascinés par l'ultra-violence", a relevé M. Molins.
 
"Ceux qui détestent leurs collègues ou méprisent les homosexuels en raison de leur propre insécurité peuvent revêtir leurs actions de la bannière sanglante de l'État islamique", écrit dans le magazine américain Time William McCants, chercheur au centre de réflexion américain Brookings Institution.
 
Il reste cependant difficile de démêler convictions idéologiques et motifs personnels et inconscients, reconnaît le chercheur, évoquant des tueurs "pas vraiment de l'EI, mais à peu près de l'EI, sans lien organisationnel avec eux, mais avec le meurtre en commun".
 
Reste que, selon l'expert-psychiatre français Daniel Zagury, dans les cas d'actes djihadistes, les malades mentaux sont peu nombreux, environ 10% des cas. "Les autres sont soit de petits délinquants avec un pois chiche dans la tête, qui ont eu une première vie de toxicos, de trafic, et se rachètent une deuxième vie qui lave la première dans l'islam radical ; soit, les plus dangereux, des sujets strictement normaux qui ont un engagement idéologique sans passé délinquant, éventuellement avec des études, très déterminés". 
 
 

 

Europe

Une réponse au Brexit : organiser l’Assemblée instituante européenne

Le Brexit suscite une avalanche de réactions. Si toutes reconnaissent que « rien ne peut plus continuer comme avant », et que la construction européenne fondée presque exclusivement sur l'unification du marché et la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux, s'est maintenant plutôt retournée contre l'Europe, en la qualifiant de ventre mou de la mondialisation, les conclusions qui en sont tirées par les uns et les autres et les propositions pour en sortir couvrent un large spectre.
 
Il y a ceux qui voient dans la crise l'occasion de faire avancer l'agenda d'un renforcement de l'Europe, et en particulier de l'Euroland, avec une harmonisation fiscale, un programme commun d'investissement, un renforcement de la gouvernance économique. Leur solution a l'inconvénient de partir de l'hypothèse que les sociétés et les dirigeants politiques nationaux sont prêts à de nouveaux abandons de souveraineté, ce qui n'est pas dans l'air du temps. Et il y a ceux qui estiment que le projet européen doit être refondé, avec le concours actif des citoyens européens. Nous sommes de ceux-là. Encore faut-il dire comment le faire. S'en tenir à l'idée vague de rendre la parole au peuple, dans un contexte de discrédit général des dirigeants politiques et de crise de la démocratie représentative traditionnelle, conduit à la perspective d’un référendum, national ou européen, réclamé partout par l'extrême droite.

Comment associer les citoyens européens à l'élaboration d'un projet d'avenir ?

Ce n'est pas en demandant aux citoyens européens de répondre par oui ou par non à une question, que l'on bâtit un projet d'avenir face à la complexité du monde ! D'où la question : comment associer les citoyens européens à l'élaboration d'un projet d'avenir ? Réponse : en organisant un processus que l'on pourrait appeler une Assemblée instituante. Après le Brexit, c'est ce qui s'impose. Une Assemblée instituante n'est pas une Assemblée constituante. Même si l'exemple de l’Islande, qui a confié l'élaboration de sa nouvelle constitution à 25 citoyens « ordinaires », montre qu'un processus citoyen délibératif peut aboutir à des propositions de qualité, l’objectif n’est pas aujourd'hui de charger un panel de citoyens européens d'écrire un nouveau traité ! L'expression d’Assemblée instituante découle d’un constat :  la gouvernance, telle que nous la pratiquons quotidiennement, concerne les modes de   régulation de communauté existantes. Ce qui laisse de côté un préalable essentiel : comment une communauté s’institue-t-elle ? Comment émerge l'idée d'une communauté de destin dont les membres se sentent redevables les uns vis-à-vis des autres ? y-a-t-il d'autres moyens pour l'instituer que le fer et le sang, pour reprendre le mot de Bismarck ?
 
C'est le premier défi du XXIe siècle, au niveau européen comme au niveau planétaire. Les bouleversements de la technique et de l'économie, la prise de conscience d'interdépendances devenues irréversibles, à l'image du changement climatique, créent une réalité anthropologique nouvelle, mettant en cause la construction idéologique héritée des siècles précédents qui prétendait faire des États-nations les seules communautés authentiques durables : le défi du XXIe siècle est au contraire de faire émerger des communautés de destin correspondant à la réalité des interdépendances. Comme l'a montré la construction européenne, la mise en place d'institutions communes est nécessaire à la pérennité d'une communauté mais ne suffit pas pour la créer.
 
Il est exact de dire que l'Union Européenne s'est construite sans les peuples. Certes, l'adhésion de chaque communauté nationale au projet européen a été volontaire, mais le souci de s'arrimer à la démocratie, dans le cas des pays du sud de l'Europe qui sortaient de régimes autoritaires, ou à un espace de prospérité économique, dans le cas des nouveaux membres d'Europe centrale et orientale, ne constitue pas un véritable processus instituant conduisant des peuples longtemps rivaux à se reconnaitre des valeurs et un destin commun. C'est ce manque qu'il faut aujourd'hui combler.
 
La démocratie délibérative repose sur l'idée qu'avant d'être une confrontation entre des programmes, la politique est une éthique et une méthode. Une éthique de transparence et de recherche de ce qui unit plutôt que ce qui divise (à l'opposé du jeu politique actuel...). Une méthode par laquelle des citoyens « ordinaires » se construisent une opinion sur des sujets     complexes puis, par la délibération, dégagent des convictions et des perspectives communes. Elle requiert pour réussir six conditions :  l'engagement  des  institutions  et  des  responsables  politiques  que  les  propositions citoyennes seront prises en considération ; un mode de sélection des participants incontestable ;  des questions aussi larges que possibles, pour ne pas enfermer les citoyens dans une problématique imposée  par  les  institutions ;  un  processus  construit  dans  la  durée ;  des  moyens  financiers  et humains significatifs ; des méthodes rigoureuses pour dégager des éléments de synthèse et  dégager les points communs et les divergences irréductibles.

Une Assemblée instituante, composée de citoyens tirés au sort

Une Assemblée instituante, composée de citoyens tirés au sort, découle de ces principes. Les questions qui lui seront posées dessinent les contours d'un projet pour l'Europe et de construction d'une véritable communauté : comment assumer ensemble l'héritage du passé, ce qui depuis des siècles fait de l'Europe une civilisation et ce qui l'a si souvent divisée ? Voulons-nous former une communauté de destin et sur quelles valeurs communes fonder une identité européenne ? Quelle place doit occuper l'Europe dans le monde et quel monde veut-elle contribuer à construire pour relever les défis planétaires ? Que penser de la gouvernance actuelle de l'Union Européenne et quelle gouvernance serait dans l'avenir de nature à conjuguer au mieux la diversité qui nous enrichit et l'unité qui nous réunit ? Quel modèle économique pour l'Europe et quelle place du marché dans ce modèle ?
 
Nous proposons un processus en deux étapes : la première au niveau de villes ou de régions ; la seconde au niveau européen.
 
Première étape, des Assemblées de citoyens à l'échelle de villes ou de régions qui se porteront candidates. Pourquoi villes et régions ? D'abord pour rompre résolument avec l'idée « d'intérêts nationaux » ; ils n'existent, en vérité, que parce qu'il y a des Nations et des États pour les inventer et les représenter, mais ils réduisent les dialogues internationaux ou européens à une confrontation entre eux. Ensuite, parce qu'à l'échelle d'une ville ou d'une région, la diversité des sociétés et des défis est beaucoup plus concrète. Dans chaque ville ou région candidate, un processus de tirage au sort entre des citoyens   appartenant à toutes les couches de la société permettra de construire un échantillon d'une soixantaine de personnes de tous âges, origines et milieux socio-professionnels prêtes à s'engager dans l'aventure. Cette assemblée locale travaillera pendant un an, en suivant pour aborder les différentes questions une progression rigoureuse
 
La démocratie délibérative est tout le contraire d'un sondage d'opinion. Comme dans un procès de cours d’assises, les membres du panel de citoyens que constitue l'assemblée doivent pouvoir, au fur et à mesure que le processus se déroule, poser toutes les questions qu'ils souhaitent et obtenir pour chacune une réponse circonstanciée, interroger les experts en bénéficiant de points de vue contradictoires pour se forger leur propre opinion. L'expérience prouve que ça marche, y compris quand il s’agit de questions scientifiques complexes dont on pourrait penser qu’elles sont inaccessibles au profane. Cette capacité de jugement n'est-elle pas l'essence même de l'espérance démocratique ?
 
Seconde étape, une Assemblée citoyenne européenne réunissant en concile, pour une durée significative, de dix jours à un mois, mille citoyens délégués par les Assemblées locales. Le travail de l'Assemblée aura été préparé par des cahiers de propositions issus des assemblées locales et du dialogue entre elles. Ce ne sera pas une assemblée plénière permanente, propice aux prises de pouvoir par des leaders d'opinion, mais un aller et retour entre des groupes de travail interactifs de quelques dizaines de personnes et la confrontation de leurs conclusions. La traçabilité des débats et les méthodes de construction progressive des synthèses est une condition essentielle de la crédibilité des conclusions : l'art de la démocratie et de la gouvernance, aujourd'hui, c'est l'art d'appréhender la complexité et de la gérer.
 
Aux deux étapes des Assemblées locales et de l'Assemblée Européenne, il est essentiel qu'à travers les réseaux sociaux et internet l'ensemble de la société puisse bénéficier des informations fournies aux membres des Assemblées et puisse mener les mêmes réflexions et les mêmes débats, faute de quoi on construirait, même à partir de citoyens ordinaires, une nouvelle caste de notables. L'exemple de simulations des négociations sur le climat, menées dans différents pays dans des établissements scolaires montre aussi tout le profit que l'on peut tirer de démarches citoyennes au niveau des lycées ou des universités, pouvant aller jusqu'au projet d'avenir des jeunes européens, pour le continent et pour la planète.
 
Cette Assemblée instituante ne pourra se tenir qu'à l'appel des dirigeants européens et avec leur soutien,  qui est indispensable sur trois  points : appeler  régions  et villes à s'impliquer  dans  le processus ; fournir les moyens humains et matériels, tant pour la construction d'une base solide d'informations  en  réponse aux  questions  des  citoyens  que  pour  la traduction  et l'interprétariat nécessaires pour rendre ces informations accessibles à tous et permettre les dialogues entre assemblées locales puis au sein de l'Assemblée européenne ; organiser une session spéciale de chaque institution européenne -Conseil, Parlement, Commission, Comité des Régions et CESE- pour examiner de façon approfondie les propositions issues du travail des citoyens. C'est seulement à cette dernière étape, quand un nouveau projet européen, une nouvelle gouvernance européenne, une nouvelle place de l'Europe dans le monde auront fait l'objet d'un consensus que l'on pourra envisager, si nécessaire, de les soumettre à l'ensemble des citoyens européens sous forme d'un référendum organisé simultanément dans tous les États membres.
 

 

Attentat Nice

L’horreur, les pleurs et la colère

Encore. Comme un rituel macabre, les attentats sont revenus dans notre vie quotidienne. Les images diffusées ad nauseam ne nous mithridatisent plus. Après l’insolence de Charlie, l’insouciance des Terrasses, c’est maintenant les poussettes, les enfants, les familles qui sont écrasés, sur l’une des plus belles avenues de la planète. Le chant Nizza la bella ne résonnera plus comme avant.
 
Larmes noyant l’effroi et la sidération dans la même émotion. Et après, toujours le même cortège de rassemblements, de minutes de silence, de dépôts de fleurs et de veilleuses. Et, comme un rituel des temps nouveaux, cette mobilisation des réseaux sociaux, ces témoignages d’entraide et de compassion, à l’échelle du monde.
Nous ne sommes plus capables que de ces réactions si simplement humaines. Face à ce qui n’est rien d’autre que l’inhumanité.
 
Le terrorisme de Daech est une épidémie dont les miasmes ont choisi leur cible : l’intelligence. Le dernier rempart immunitaire que les humains possèdent pour se défendre.
Les promesses de paradis et de compteurs des pêchés remis à zéro pour les « combattants » du Djihad atteignent les égarés. Les plus faibles sont touchés d’abord.  Savamment miné de l’intérieur, n’importe quel esprit suffisamment fragile pour être contaminé, devient alors soit une arme de destruction massive, soit le vecteur d’une bombe à fragmentation des sociétés démocratiques. Daech n’est pas bégueule sur la qualité de ses « soldats ». Et c’est pourquoi ils échappent si facilement aux « radars » de la surveillance, aussi ubiquitaire soit-elle.
 
Les questions pourquoi ? comment ? que faire ? s’égrènent dans un vide de la pensée. Un trou noir qui dévore la raison. Et quand la raison flanche, c’est la colère qui gronde. Voie royale de l’imbécillité. On aurait pu arrêter le camion fou avec un lance-roquette, on pouvait prévoir cet acte insensé, il faut que, il faut qu’on… Des politiciens tricotent sur ce désastre leur pitoyable nullité.  Un carnaval de matamores en carton-pâte.
 
Certains discours entendus ces dernières heures –chamailleries politiciennes minables, dénonciations, accusations, défausses de responsabilité, harangues populistes martiales – sont les précurseurs symptômes du mal qui se déploie et pénètre les esprits.  En y cédant, notre organisme social s’affaiblit, se délite. Il se fractionne, et forge les ressorts des collisions intestines.
 
Daech a écrit et publié partout depuis 2005 : « il faut faire en sorte que la société, qui est totalement déboussolée, se prépare à une logique de guerre civile ». Voilà le piège des terroristes.
Unissons nos intelligences pour refuser d’y tomber.
Nous avons rendez-vous avec une histoire tragique qui change le cours du temps. Soyons à la hauteur de ce rendez-vous.
 
 
Illustration d’en-tête : Mesia
 

 

breveter l'inhumain

Breveter l'inhumain

Breveter l’inhumain. C’est l’humain qui en prend l’initiative, aujourd’hui, hier comme avant-hier. Aujourd’hui, l’Etat islamique utilise les techniques d’information les plus sophistiquées pour recruter des jeunes désœuvrés, en mal de sens, à commettre des atrocités. Jouer au ballon avec des têtes décapitées, crucifier, n’est-ce pas jouissif et digne d’être diffusé ? Ici, il n’y a pas de dépôt de brevet, mais un droit d’usage qui vaut acquisition. L’internet a du bon : il montre l’horrible pour effrayer ou captiver. L’anormal devient normal. Les gaz chimiques ravagent le Moyen-Orient. Des fous des deux côtés en font feu de tout bois. Les armes de destruction massive prouvent, en leurs mains, leur efficacité. D’autres images sont pareillement montrées ou fabriquées par les intéressés. Certaines, même, sont commercialisées par les média étrangers. Des tas de cadavres jonchent le sol. Des corps sont mutilés. Les villes sont dévastées. Par-delà les images, toute velléité de vie est anéantie par le fanatisme. Tout soupçon de liberté est écrasé par la tyrannie.
 
Hier, des milliers de machettes ont été vendues au Rwanda pour massacrer un groupe particulier. Le manufacturier et le vendeur devaient s’en douter, mais ils ont fait comme si de rien n’était.  Dans les années 1960, on bombardait le Vietnam et le Laos avec du gaz orange dont le brevet était en droit protégé par une entreprise privée qui n’y voyait qu’une occasion de profit. Ah, se faire du beurre sur l’homme, quelle belle idée originale qui avait tant mérité la protection de la loi ! Sous les bombes, les millions d’enfants mal nés importaient peu. Des parents estropiés, bah ! on s’en foutait. Tous étaient cassés à vie. Les actionnaires de l’entreprise allaient au temple en toute bonne conscience.  Aucune victime n’était indemnisée. Pourquoi réparer le rebut ?
 
Avant-hier, d’autres entreprises privées avaient osé répondre aux marchés publics de l’Etat hitlérien qui désirait augmenter la productivité  des chambres à gaz et des fours crématoires. Le cahier des charges était clair : éliminer, en peu de temps et au moindre coût, des populations entières qui avaient été préalablement battues, insultées et humiliées. Quel étrange paradoxe ! Aux commandes, les soi-disant surhommes se révélèrent des sous-hommes. En se conduisant comme des criminels au dernier degré, leurs crimes de masse amputaient  à jamais leur humanité plus qu’ils ne blessaient celle de « l’autre ».
Le progrès est une notion peu perceptible à court terme, même s’il faut admettre une certaine avancée au cours des siècles (fin de l’Inquisition, avec ses processions cagoulées et ses pieux instruments de torture, pervers et raffinés ; institutionnalisation de l’Habeas corpus, du jury, de la séparation des pouvoirs et du contrôle de constitutionnalité). Le droit public a réussi, pour partie, à amortir le cycle, mais celui-ci continue d’avoir des adeptes enfiévrés. Le plaisir de tuer, de massacrer, de déchirer l’humain, de l’entendre hurler, l’emporte chez tous ces cinglés sur le minimum de sérénité. Hélas, il y aura toujours des industriels et des Etats pour satisfaire leur demande insensée. L’histoire ne cesse guère d’être le lieu d’un échange macabre. Ah ! le cycle des violences légalisées ne s’arrêtera-t-il donc pas ?
Illustration : Elisa Perrigueur

D’Erfurt à Auschwitz

Erfurt, en ex-RDA. Après la réunification, la ville a décidé de préserver le souvenir de Topf und Söhne qui fabriquait des fours crématoires pendant la Seconde guerre mondiale. La majorité des édiles était divisée. La mairie voulait raser l’usine. Des voix se sont élevées pour en transformer une partie en musée. La cité a restauré le bâtiment administratif, de façon instructive et discrète. Un acte de courage et d’intelligence. Le passé retrouve un sens.
 
Dans le bâtiment, on écarquille les yeux  et on ressent de l’écœurement. Un film montre le personnel de l’usine défiler en 1937. Bannière nazie en tête. Des ouvriers, des contremaîtres, des cadres presque endimanchés. Ils passent devant quelques membres des forces spéciales qui les fixent du regard, le bras tendu. Le ave du nouveau Kaiser, le salut d’Hitler, s’est répandu. Les employés ont l’air satisfait. Certains sourient. Un homme cache son visage devant la caméra. Geste inattendu, presque fatal. La honte ne tue pas ses camarades de travail.
 
Dans les salles, on découvre pêle-mêle des courriers entre dirigeants de l’usine et SS. Sous vitrine, des dessins et modèles, des dépôts de brevet.  Le dernier étage offre une belle vue. On aperçoit la ville voisine, Weimar, près duquel se situe Buchenwald. Ingénieurs et techniciens contemplaient un des camps de concentration qui bénéficiaient de leur savoir-faire industriel.
 
Pietà, Mariendom Erfürt, vers 1350
 
Au cœur d’Erfurt se dresse la cathédrale. Les toits sont pentus, les flèches élancées. Dans l’église, des fidèles se recueillent devant une sculpture. Une pietà du XIVe siècle. La vierge tient dans ses bras un Christ très décharné. L’artiste a représenté les stigmates de l’histoire humaine. Dans l’église de Bach, à Leipzig (à 100 km d’Erfurt), les paroissiens entendirent le même récit. La cantate BWV 199 exprima combien au plus profond l’homme s’est détruit :
 
Mein Herze schwimmt im Blut,
weil mich der Sünden Brut
in Gottes heiligen Augen
zum Ungeheuer macht.
Und mein Gewissen fühlet Pein,
weil mir die Sünden nichts
als Höllenhenker sein.   
 
Mon cœur baigne dans le sang
parce que la semence du péché
a fait de moi un monstre
Aux yeux de Dieu.
Et ma conscience est au supplice
et mes péchés
en sont les bourreaux.
 
Le camp d’Auschwitz, en Pologne. L’extermination d’autrui fut un métier. Le personnel de Topf und Söhne y allait et venait. Une équipe montait les fours, une autre les réparait. La même ou une autre les perfectionnait. Aujourd’hui, on n’y sévit plus, mais la visite est éprouvante. Dans le silence, s’offrent à la vue des milliers de cheveux rasés, des milliers de chaussures dépareillées, des milliers de vêtements d’adultes et d’enfants. Dans une salle attenante, les amoncellements continuent. Des milliers de prothèses. Des milliers de lunettes. Handicapés et mutilés se voyaient réserver un traitement de faveur. Une faiblesse était une tare qui accélérait votre sort. On classa l’homme en juif, tsigane, slave, homosexuel, asocial, dégénéré. La mise en catégories précéda la dégradation, et la dégradation la mort. La campagne environnante était muette, prête à vous ensevelir. Un calme commun, beaucoup moins serein que celui ressenti par Goethe dans Über allen Gipfeln (1).  A deux pas est située Birkenau, un Auschwitz à plus grande échelle. Les déportés y descendaient, croyant être au bout de leurs peines. Après être entassés jour et nuit dans des wagons à marchandises ou à bestiaux, un comité d’accueil de SS, impeccablement habillés, les frappait et hurlait sa haine. Les familles étaient brutalement séparées. Hommes et femmes étaient alignés, inspectés, triés.
 
Que retenir d’Auschwitz et de Birkenau ? Des slogans stupides qui se veulent drôles, mais qui ne font même pas rire le public des farces du théâtre. A l’entrée, Arbeit macht frei (le travail rend libre), dans les baraques : Sei ehrlich (sois honnête), Sauberkeit ist Gesundheit (la propreté, c’est la santé). En s’essayant à l’esprit, le bourreau avait perdu le peu qui lui restait.

L’appropriation de l’horreur

A Erfurt, on est appliqué (tüchtig), mais dans le mauvais sens. On travaille sans état d’âme, en blouse blanche, sur des planches à dessin. Une photographie de l’époque témoigne de l’atmosphère industrieuse. On doit répondre à la commande officielle de fours crématoires pour cadavres humains en très grand nombre. On ne s’étonne pas de la demande. Dans un pays en voie de nazification, il n’y a pas de place pour le pourquoi (Hier ist kein warum). La seule question admissible : Wievel Stück ? - Combien de pièces ? De déportés par wagon (2) ?
 
Topf und Söhne a bonne réputation. Dès le début du XXe siècle, l’entreprise a su répondre au désir de crémation individuelle. Les églises chrétiennes s’y opposaient (le bûcher était réservé aux hérétiques vivants qui s’étaient auto-incriminés sous la torture). La loi allemande de 1934 pose des conditions d’hygiène relatives à l’odeur, à la fumée et au bruit. Le droit exige le respect du corps et des cendres (le corps est identifié, les cendres sont rassemblées, les urnes sont scellées). On parle de « dignité » (3).  Un tel cahier des charges ne s’impose plus aux populations désignées à la vindicte publique. On doit brûler les corps comme on doit incinérer les carcasses d’animaux. Les défis techniques sont du même ordre : avec l’afflux incessant des pièces rapportées dans les camps de concentration, on a prévu leur gazage, mais la résolution du problème en crée un autre : il faut prévoir des installations pour une combustion continue et à grande échelle. Avec un tel volume, la ventilation finira par poser des difficultés. Pas de panique : A Topf und Söhne, nous savons faire ! On fournira l’expertise appropriée…
 
Ces questions relèvent de l’ingénierie qui enseigne à manipuler les choses avec efficacité. Pour mesurer l’exploit technique, pensons aux déchets de l’industrie agro-alimentaire. L’élevage a atteint aujourd’hui un stade forcené. Porcs, bœufs, volailles, tous sont à l’étroit, sans air ni lumière, pataugeant dans leur lisier. On ne compte plus le nombre de bêtes qui ne tiennent plus debout avant d’être acheminés à l’abattoir. L’équarrissage des cadavres requiert une foultitude d’incinérateurs orientés dans le sens des vents dominants. L’odeur des carcasses brûlées ne doit pas importuner le voisinage. Analogie insupportable ? Le philosophe Heidegger l’osa après-guerre. - Oh ! C’est affreux ! La technologie a supplanté la contemplation. Les choses ne sont vues que sous l’angle fonctionnel. Mais ce retour à résipiscence du penseur-poète, niché dans la Forêt noire, fut problématique. La technologie avait été supplantée elle-même sous le nazisme. Etait-ce utile de gaspiller tant d’argent et d’énergie à abattre des millions d’innocents ? Etait-ce utile de massacrer des cerveaux, éduqués et créatifs, qui auraient pu servir le pays avec dévouement comme en 1914-1918 (4)
 
Topf und Söhne innove. Elle double, elle triple les moufles des fours crématoires. Elle accélère l’incinération. Elle étend son intervention en amont en améliorant la diffusion du Zyklon B dans les chambres à gaz (5).  Le matériau humain à traiter avait été sous-estimé. Les nazis sont débordés. La conférence de Wansee, qui programma en 1942 la Solution finale, pécha par optimisme. Les adaptations de Topf und Söhne, qui faisaient merveille, ne suffisent plus. Faute de disponibilité, on gaze mal ou à peine, on brûle pêle-mêle morts et mourants (6).
 
Fournisseurs et clients n’ont pas été à la hauteur de la tâche, mais chez Topf und Söhne, on est quand même fier du travail accompli. On a procédé à un dépôt de brevet en 1942. L’enregistrement est officieux (secret des affaires oblige). La loi, c’est la loi. Dura lex sed lex. Il n’y a pas lieu de tergiverser. Le dépôt du brevet ne répond pas au seul mobile du profit. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, obsédés de faire fructifier le copyright. Le devoir prime. Toujours heureux de vous servir (Stets gern für Sie beschäftigt) est la devise de la maison. La phrase orne le fronton du bâtiment restant. L’appropriation de l’horreur n’est pas choquante : sur les planches à dessin figure le logo Isis. A travers les âges, la déesse égyptienne offre sa protection aux inventeurs qui améliorent le sort de l’humanité. A perfectly normal company (7).

Droit privé et droit public

Soit la thèse d’Arendt (8) : Eichmann n’était qu’un morne fonctionnaire. Comme tant d’autres aux divers échelons, il œuvrait dans le cadre d’une vaste machine qui le dépassait. Banalité du mal. Un rouage dans un engrenage qui multipliait la force au centuple sans que chacun se sente au centre. La thèse, qui conforte celle du totalitarisme, conduit à des inconséquences. De simples pions auraient bombardé sans réflexion les pays alentour. Ils n’auraient éprouvé aucune passion à détruire villes et familles, à répandre partout la désolation. Ils seraient restés de marbre. Les ordres sont les ordres (Befehl sind Befehl). Placidité apparente. La furie dominait les porteurs d’ordre et de secret. Au Tribunal de Nuremberg siégeant au sortir de la guerre, l’obéissance aveugle ne sera point une excuse. Dans le droit pénal des nations, l’exécution d’un ordre insensé rend l’action complice. Et que dire de la joie à l’accomplir (9)
 
La population aryenne devinera trop tard que l’épopée guerrière tournera mal. Le désir de gloire pour l’éternité virera à la folie. Le ver était dans le fruit : dès le départ, la gente non aryenne avait eu un avant-goût du pire : humiliation publique, chasse à meute et bastonnade, commerces fermés et détruits, lieux de prière incendiés, congédiement immédiat dans les établissements de l’Etat, renvoi de l’école et de l’université dont l’accès devenait interdit, la panoplie ne pouvait que s’élargir. Il ne fallait pas être grand clerc pour le prédire, sauf à se laisser envahir par le déni. Chacun le pressentait, mais they did not want to know. Jusqu’à la fin de la guerre, et même après, beaucoup se sont montrés capable of deliberate omission (10)  - Que vouliez-vous faire ? La force brutale tenait la rue. Le pouvoir trafiquait même les lois !
 
Les métiers du commerce et de l’industrie différaient de l’administration. Rien ne les forçait à passer commande, à signer des contrats, à déposer des brevets. La concurrence entre entreprises existait sur le nouveau marché des fours crématoires destinés aux camps. Topf und Söhne n’était pas la seule à s’y lancer, mais elle demeurait libre de ne pas y pénétrer. En droit privé, la souveraineté individuelle continuait de s’exercer. En visitant Auschwitz, on apprend que nombre d’entrepreneurs l’exerçaient sans retenue. Bayer recueillait sur son papier à-en-tête les observations des médecins nazis qui se livraient à des expérimentations humaines. Siemens sélectionnait et exploitait à outrance la main d’œuvre des déportés. Une autre firme négociait le prix et la quantité des cheveux des crânes qui avaient été rasés. Une autre transformait les cendres en engrais. Tout était bon à prendre. L’Etat récompensa cette volonté de participer à l’effort national en leur accordant d’autres marchés. Topf und Söhne accrut son chiffre d’affaires. Beaucoup de marques commerciales gonflèrent leur réputation : Hugo Boss, qui conçut les uniformes SS en recourant au travail forcé ; le constructeur automobile BMW, qui profita de l’aryanisation des entreprises et employa 50.000 détenus d’un camp de travail ; Deutsche Bank, qui finança la Gestapo et fournit des fonds pour construire Auschwitz (11).
 
Même en droit public, le fonctionnaire n’était pas forcé d’obéir aveuglément. A l’insu des administrateurs, l’autonomie subsistait. Sous la férule d’Hitler, quelques hommes dans les bureaux tardèrent à exécuter les ordres, les interprétèrent de façon restrictive, désobéirent. La liberté publique était verrouillée, mais l’individuelle s’infiltrait par degrés, de la désobéissance civile à la résistance active. Certains juges refusèrent de juger sans délibérer. D’autres démissionnèrent, mais la plupart restés en poste condamnèrent à la volée. La justice, qui devait s’exercer les yeux bandés, les avait fermés. Aucune instruction préparatoire ne précédait les audiences. Les qualifications retenues étaient saugrenues (relations sexuelles entre races). Alors que les crimes d’Etat restaient impunis (meurtres, stérilisation de leurs concitoyens), même les magistrats du siège n’osèrent pas agir en dehors de la volonté de leurs supérieurs. Ils ne baissèrent pas la tête mais la relevèrent pour rendre des arrêts de mort. La part de responsabilité à dégager n’était pas celle des prévenus mais la leur. Inquisiteurs, ils étaient devenus coupables par breach of justice. Ils commirent l’iniquité au nom du droit (12).
 
Parmi les pays vaincus, la France pensait s’en tirer à bon compte. Une partie de ses élites, déplacée à Vichy, faisait croire que la souveraineté subsistait alors que la nation perdait au change. Dans ce jeu de dupes, il y eut des vichyssois anti-allemands, mais le nouveau gouvernement, en collaborant, travailla pour l’occupant. A l’instar de celles de Nuremberg, des lois anti-juives furent promulguées, mais Pétain les rendit plus sévères de sa propre main (13).  Conformément à la hiérarchie des normes, les hauts fonctionnaires rédigèrent les décrets d’exclusion des Français qui n’étaient pas de souche. Leur style était lumineux, précis. Des professeurs d’université commentèrent cette réglementation comme si son objet, violant l’ordre public, n’importait guère. La forme, seule, avait du sens ! Avec la même indifférence, mais sans ménagement, la police remit à l’autorité étrangère des enfants de moins de 16 ans comme elle lui avait remis auparavant les émigrés allemands (14). Belle répartition des tâches : les jurisconsultes blanchirent l’infamie, les forces de l’ordre contribuèrent à l’épuration, et la milice, pour achever l’épuration, extirpait, avec une violence mafieuse, toute opposition.
 
Dans la population, il y eut de nombreux justes qui circonvinrent les lois devenues injustes. Des gens modestes, des paysans, des communautés entières, sauvèrent juifs et autres bannis de la société. Cette attitude ne contraria pas la collaboration économique. Nous ne sommes plus en 1914 où Renault produisit en nombre les taxis qui acheminèrent les soldats français sur le front de la Marne. Renault produit désormais pour l’ennemi. Cette entreprise automobile sera nationalisée à la Libération à titre de symbole, mais à son instar la majorité des entreprises livraient sans état d’âme du matériel civil et militaire à l’armée allemande. Leur bonne volonté était récompensée par des commandes assurées. Que le pays fût occupé ou pas, le droit privé ignorait l’odeur de l’argent. Mieux valait le fascisme que le socialisme.

De l’inhumain trop humain

L’Allemagne nazie entendit asseoir sa domination absolue sur des peuples et des individus réduits à la servitude. Tout un droit de l’inhumanité se mit en place :
- un droit de propriété des biens volés au bénéfice de soudards se livrant à la rapine et au pillage à fond (dixit Goering) (15) ;
- un droit de propriété industrielle, délivrant (avec félicitations du jury) le titre de brevet à des techniques réduisant l’humanité à de la pierre concassée et broyée ;
- un droit de propriété intellectuelle, garantissant les droits d’auteur et patrimoniaux sur des œuvres aussi insanes et indigestes que Mein Kampf. Hitler s’enrichira en imposant son livre dans le monde germanique. A l’extérieur, les droits de traduction gonfleront les royalties. L’œuvre d’Heidegger fut moins indigente et obsessionnelle. Elle fut mieux écrite, mais son auteur préféra comme le Führer les substantifs abstraits aux verbes. Son être-là (Da-sein, openness-for-Being) reprocha à la philosophie d’avoir oublié l’Etre, mais il oublia lui-même la présence humaine en chaque homme abimé. Son ontologie, aveugle à toute moralité, excusa les crimes d'inhumanité. De quels crimes parlez-vous s’il n’y a plus d’humanité ? Où est la faute ? Quand l’Etat efface tout nom propre, le nom devient commun. Il y a un numéro, un matricule, tatoué sur la peau, dès le plus jeune âge. Il y a du Non-être.
 
C’est vrai, on a commis des erreurs, reconnaît Himmler, le chef des SS. « En 1941, nous ne donnions pas aux masses humaines la valeur que nous leur donnons aujourd’hui, celle de matières premières, de main d’œuvre. » (16)  Depuis, nous avons su saisir la moindre ombre humaine au service du Reich ! Nous avons su mentir aux populations déportées pour leur faire croire qu’elles allaient être bien traitées (nous avons poussé le stratagème à vendre des tickets de train pour Auschwitz). Vous voyez, nous sommes capables de reconnaître l’humain dans l’inhumain. Nous ne sommes pas contentés de manipuler du bétail. Nous avons montré au monde notre irrespect. Des preuves ? « Un SS passa à bicyclette et donna un coup de pied à une vieille femme. Elle poussa un cri déchirant. » « Le SS, ayant une passion pour son chien-loup, donna, devant nous, son sucre quotidien. Il lâcha bruyamment un « gaz » à la figure de celui d’entre nous qui était en charge de lui enlever ses bottes. Il ajouta en ricanant : « Danke, Herr Professor ! ». Un pauvre type [qui croyait que ricaner pouvait l’élever !] » (17)
 
Dans la reconnaissance humaine, on a fait mieux : on a torturé. En territoire conquis et dans les camps de la mort, on a redoublé les coups en voyant la peur et la douleur autour de nous. Il faut retrouver l’expérience au présent pour comprendre notre enivrement. A la Gestapo,
on enfonce des choses sous les ongles aux inculpés pour les faire avouer, on les interroge pendant onze heures de suite, puis on les met « au repos », sous la surveillance d’un énorme chien policier. L’animal est prêt à vous sauter à la gorge si l’on fait mine de sortir son mouchoir de sa poche (18).
 
Manifestement, sous la tyrannie, qu’elle soit nazie ou communiste (les camps staliniens ont servi de modèle à l’époque), on aime ce qui est canin. Les chiens, élevés pour être méchants, sont les parfaits auxiliaires. Ils ne cessent d’aboyer, de montrer les dents, de déchiqueter les déportés qui se rebellent ou qui tombent épuisés. Si les prisonniers n’avaient été que de la matière inanimée, nous, SS, n’aurions jamais imaginé faire durer leur supplice jusqu’au bout. Nous les avons fait rester debout sans boire ni manger en respirant à peine dans des cellules minuscules. L’aristocratie du mal que nous formions n’aurions pas arraché les yeux à certains ou jeter d’autres dans des latrines (quel plaisir aurait-on eu à jeter des choses ?). Pour jouir, il faut du répondant ! Voilà le génie de notre Führer : il nous a permis de nous adonner « à la disposition que [l’on pouvait] avoir pour le meurtre, les actions les plus atroces, les spectacles les plus hideux. Par-là, [il] s’assurait pleinement de [notre] obéissance et zèle » !  (19)
 
Utiliser la perversion est une façon d’asseoir son autorité et d’intimider la société. Les opportunistes s’engouffrent dans la brèche ? Qu’ils se rassurent : on saura les exploiter. En revanche, gare aux Allemands qui n’acclament pas notre guide suprême ! Ils pourront n’être qu’un matériau trop humain. S’ils échappent à Dachau au privilège d’être pendus aux crocs de boucher, on les obligera « à laper la nourriture par terre », ainsi que témoignera l’un d’eux en détention depuis douze ans (20).  En réalité, il n’y a guère de différence entre ces exilés de l’intérieur et ceux de l’extérieur. Nous faisons cas de tous les déportés. Nous, vicieux en diable, les avons poussés à participer au mal ! Quels moments de fou rire n’avons-nous pas eu en les voyant se voler un peu de nourriture, une gamelle pour la recueillir, une guenille pour se réchauffer, un sabot dépareillé pour marcher.  Nous avons poussé le vice à apprendre à une minorité à battre la majorité des leurs à coups redoublés. Nous les avons endurcis au point qu’ils ne réagirent plus devant les corps de leurs compagnons de misère dévorés par les rats (21).
 
Déshumanisés et sous-bourreauisés. Voilà une promotion ! avant qu’ils ne soient éliminés, car l’untermensch ne pourra jamais atteindre les hauteurs de l’über-mensch (l’over-man…).

La morale de Socrate revisitée

"What is a man ?" demande Hamlet (22).  Cette question n’a jamais taraudé les propagandistes du régime hitlérien qui n’ont cessé d’avilir leur humanité en abaissant celle des autres. « Persécuteurs et calomniateurs, c’étaient eux les prisonniers », enfermés à double tour « dans leurs mensonges et crimes » (23).  Autant ils peinaient à éteindre « la liberté intérieure » de leurs victimes, autant ils avaient réussi à piétiner la leur d’un pas cadencé de soldatesque. Ils parvinrent à éliminer en eux cette part intime, « la plus précieuse de toutes ». Ils n’avaient pas compris que l’affirmation de la liberté ne consiste pas à faire le mal, mais à faire le bien. Ils se crurent plus créateurs à bien faire le mal en étant en proie à une machination mentale. 
 
Comment « ces hommes-là ont pu se laisser abrutir, déspiriualiser », au point de « n’être plus que des automates sans cerveau, avec tout au plus des réactions d’enfants de 5 ans ? ». « Ils sont intoxiqués ; ils ne pensent plus ; ils n’ont plus d’esprit critique : ‘Le Führer pense pour nous.’ Leur esprit, souillé, était tombé dans la répétition et le sadisme. « Leur bravoure n’est plus guère qu’un instinct animal, l’instinct de la bête. […] Ils agissent avec l’exaltation des fanatiques. Ils ne possèdent plus rien de ce qui faisait la noblesse d’un être humain. » (24)
 
Ces hommes ont ôté la joie de vivre de l’Europe et brisé le destin de tant de vies qui auraient fleuri. Ils croyaient que leur vie de famille échapperait à leur barbarie. Le commandant SS d’Auschwitz disait que sa femme et ses enfants n’avaient jamais été aussi heureux dans leur maison privée, attenante au camp. Hitler pleura la mort de sa maman. Des films le montrent caresser son berger allemand, tapoter les joues des jeunes recrues. Quelle naïveté ! Tous ces acteurs ont oublié les cris de la tragédie grecque. Un crime finit par laisser des traces sur trois générations. Leur progéniture n’échappera pas au malaise, à la culpabilité, au mépris public.
 
Ils ont péri, hélas ! ignominieusement !
Las ! las ! hélas ! hélas ![…]
Nous voici frappés – de quelle éternelle détresse !
Nous voici frappés – il n’est que trop clair.(25)
 
Morale de l’Occident ? Non, pas vraiment. Selon Bouddha, le karma résulte de nos actes. Notre conduite, nos pensées, nos paroles, se sont déposées dans un courant de conscience qui n’a pas tout emporté. L’oubli ? En apparence car, au fond de soi, l’âme est rongée par l’acide. Mais, objectera-t-on, les criminels s’en sortent bien. Ils paradent avec médailles et richesses. Ils se gavent des plaisirs du monde. Un serial killer, un génocidaire, a rarement la gueule de l’emploi, avant ou après ses exploits. Il est parfois beau ou avenant, mais son allure cache un Iago ou un Macbeth. Comme Richard III, il a l’art de tromper son monde alors qu’il fait le mal par principe. L’uniforme qu’il porte le trahit. Il joue un rôle dont il n’est pas dupe aussi. Alas, gémit-il dans les coulisses, My soul is foul !  Ah, my inner being is full of discordance ! (26)
 
La volonté de puissance a inversé l’ordre humain. Son énergie a descellé les valeurs. Les docteurs ne soignent plus mais mutilent in vivo enfants et adultes. Ils signent des ordonnances, non pour guérir, mais pour accélérer la mort. Les avocats ne défendent plus des causes difficiles. Des membres du barreau dirigent des camps de concentration. Toutes les professions libérales ont oublié leur déontologie. Pourquoi faire moins que les lois qui incitent au crime ? La société régresse à l’état de nature. Les contrats deviennent contraires à l’ordre public de la République. L’activité du commerce ne répond plus au code minimal des affaires.
 
"Quel naufrage spirituel," s’exclame Primo Levi. Celui qui revit les événements hallucine comme par le passé. Il entend le Trio des esprits de Beethoven qui transcrivait la musique des sorcières de Macbeth annonçant la déchéance de l’homme par lui-même. Celui qui visite les vestiges maudits frémit. Il devient lui-même visionnaire, tel le poète juif allemand Heinrich Heine :
 
[Le tonnerre] roule lentement, mais il vient. Quand vous entendrez un craquement comme jamais un pareil ne s’est fait entendre, vous saurez qu’il touchera au but. [Vous assisterez à] un drame en comparaison duquel la Révolution française n’aura été qu’un [Sturm und Drang] idyllique. (27)
 
La Révolution française avait libéré l’homme du despotisme. La Terreur l’a fait tomber dans pire. Le nazisme en multipliera les effets délétères à l’infini. Par frénésie, l’homme a retourné l’arme contre lui en niant toute raison et délicatesse chez autrui. Il a trop réagi contre la morale judéo-chrétienne qui a prôné l’amour mais valorisé la pitié à l’excès. La bonne intention produisit le contraire : l’alter ego fut dévalorisé, placé au-dessous de l’ego. La compassion rompit l’égalité entre les hommes. L’autre ne fut plus qu’une victime. Nietzsche fustigera une morale qui fait le jeu des esclaves qui manipulent les forts par le sentiment. Il est temps de revenir à Bacchus. Buvons à la santé du sur-homme ! Cette expression aurait été interprétée à tort comme Superman. Peut-être, mais il fallait plutôt revenir à Socrate. Subir l’injustice vaut mieux que de la commettre. Peu ont compris cet adage antique paradoxal (28).
 
A Athènes, le citoyen commettait le crime d’ubris (ύβρίς) s’il battait outrageusement son esclave. Mais celui-ci ne faisait-il pas partie de son patrimoine ? Le propriétaire n’était-il libre d’y porter atteinte selon son plaisir ? Non. Un maître doit être maître de soi. Il ne peut être sujet à une à une passion extrême qui dénaturerait son humanité. L’honneur de sa condition lui interdit de mal se conduire. S’il faut choisir : mieux vaut tolérer un vol que de voler son voisin. L’humour est un meilleur remède. « Celui qui sourit alors qu’on le vole, vole lui-même quelque chose à son voleur », dixit Shakespeare.  Il apprend, à travers l’épreuve, combien il faut prendre ses attachements à la légère et ne pas en faire une affaire personnelle. Le souci de l’âme importe plus. Mais un crime est autrement plus grave ? Certes, mais il vaut mieux encore endurer un profond chagrin que d’en infliger un. Le coût psychologique est moins grand. En me vengeant, je me tue en te tuant. Double meurtre. Voyez Othello. Il tue Desdémone par jalousie. Son aveuglement provoque sa mort morale (ou physique sur scène).
 
Dans les écoles d’Hitler, les Napola, les élèves d’« élite » doivent apprendre l’obéissance absolue à travers des traitements humiliants. Les formateurs les traitaient moins que des esclaves. Aucune invitation à se connaître soi-même. Rien n’éclairait l’affectivité des futurs dirigeants. Leur angoisse était refoulée. Leurs pulsions n’étaient sublimées que dans le désir de rétablir l’ordre dans un monde, craignait-on, menacé de dissolution. La défaite militaire de 1918, la crise économique de 1929, des ouvriers agitant le drapeau rouge et souhaitant, le poing tendu, le renversement, ajoutèrent leurs effets collectifs aux facteurs personnels des impétrants (éducation familiale autoritaire, réprimant, dès la prime enfance, le besoin de tendresse élémentaire, la demande d’attention particulière, le besoin de respect). Tout était prêt pour commettre la pire des injustices : la tyrannie, et la pire des pires : le totalitarisme.
 
Avec l’encadrement de la jeunesse, la camaraderie ambiante, l’ivresse de l’unité, il devenait facile de rejeter la haine sur l’étranger, de livrer à la vindicte populaire tout ce qui paraissait contraire à l’homogénéité. Chaque élément de la tribu ne devait accomplir que son devoir de groupe, légal et non moral. L’éthique passait à la trappe. Même le catéchisme formel de Kant ne suffisait pas à l’appel. Sacrifier sa vie, son esprit ! C’était le nouvel idéal, sanctifié dans les défilés. Le serment de fidélité, à l’égard d’un homme qui les électrisait, l’emportait. Rien à faire : tous étaient subjugués en étant à la fois endoctrinés, hypnotisés et mis au pas. L’ironie ? Le doute ? Le goût de la sagesse ? – Bon pour l’autodafé, comme les livres qui font penser !

Le fin mot de l’histoire

La pitié, dans laquelle la culture avait trop donnée, fut exclue, pour soi et pour les autres. Dans les situations intolérables, la pitié peut redevenir d’actualité. Si les SS se sentent gagner par l’humanité, qu’ils s’apitoient sur eux-mêmes ! C’est le conseil d’Himmler, un truc pour éviter de plaindre leurs victimes. Il s’agit de retourner vers soi la pitié que ressent l’homme comme animal. Au lieu de se dire : Quelles horribles choses je suis amené à faire aux gens ! un SS défaillant mentalement devrait se lamenter de la tâche qui a pesé sur ses épaules. Le truc marche parce qu’il demande moins de verser des larmes que de s’objectiver à l’extrême.  Le je n’est plus lui-même. Il devient passif quand il en fait trop. C’est un autre qui agit en lui.
 
L’insensibilité des autres, traduit en insensibilité à soi-même, redevient insensibilité aux autres. Durcie en cruauté au dernier degré, elle aboutit à « la plus monstrueuse entreprise de domination et de barbarie de tous les temps ». Ce sentiment fut celui des Alliés en 1945. Unspeakable truth qui parle à travers « la personne de ses principaux responsables ». Disgraceful behaviour « des groupes et associations qui furent les instruments de leurs crimes ». Ce furent des « crimes contre la condition humaine ». Des crimes contre sa propre humanité autant que celle de l’humanité entière. Des crimes qui ne font qu’un « crime contre l’esprit », « péché contre l’esprit ». La barbarie nazie a « élevé l’inhumanité au rang d’un principe ». Elle a commis « un crime capital contre la conscience que l’homme se forme de sa condition en tant que telle » (29).  - Truly evil, effroyable irréalité qui a réalisé l’enfer sur terre.
 
Via l’Etat et ses lois, des hommes ont décidé ce qui était humain ou pas sans posséder le moindre critère du Bien. Ils ont tué l’homme en l’homme en mutilant son humanité. Leur mépris des autres les a rendus méprisables. They have degraded themselves en abusant du droit, en le retournant contre sa finalité qui est de protéger l’individu, connu et inconnu. Faut-il les retrancher nous-mêmes du corps social ? Beaucoup se sont mis au ban de l’humanité. Non repentis mais profitant de la guerre froide, ils ont proposé de défendre l’Occident. Grâce à des complicités, ils sont se sont cachés ou enfuis. L’un d’entre eux emportera avec lui un album de photos mêlant sa vie de bourreau à Auschwitz et ses frasques le week-end. Ici et là, ils ont alimenté les sources de renseignement des gouvernements et travaillé pour les services secrets des deux Grands. Leur expertise était sans prix. Barbie en particulier enseigna l’art d’être tortionnaire. Savoir torturer sans tuer : voilà une technique qui aurait dû être patentée !
 
D’autres, qui sait ? se sont amendés ou ont regretté. L’Allemagne, en tant qu’Etat, a reconnu sa culpabilité. A la différence de l’Autriche, elle a fait un travail sur soi remarquable (Erfurt le prouve). Quant aux victimes, certaines n’ont pu sortir de leurs tourments. Le film d’Alex Corti, Welcome in Vienna, rappelle combien ceux qui ont vu tout se briser autour d’eux ne peuvent s’empêcher de briser l’occasion de reconstruire une relation où que ce soit. D’autres ont dépassé le désir de vengeance qui aurait pu les consumer. Tel Primo Levi, qui préféra dilater son être au lieu de le rétrécir (30).  Tel Robert Badinter qui offrit à Barbie, ramené en France, un procès équitable. La Cour siégea à Lyon où l’ex-officier nazi avait sévi. L’accusé eut une cellule décente. Il fut entendu, défendu, jugé. On le condamna à perpétuité. En qualité de Garde des Sceaux, Badinter avait pris l’initiative de faire abolir la peine de mort. Il en regretta rien, bien qu’il apprît, au cours de l’audience, que Barbie avait fait déporter son père.
 
Hitler et ses affidés savaient que c’était demander beaucoup à ceux qui les servaient de quitter leur humanité. Il n’est pas facile de perdre ce qui vous définit et vous singularise par rapport à la nature. Vous risquez d’en être qu’une partie broyée par d’autres parties. L’appel à la rhétorique ne manque pas pour masquer cette vérité que chacun redoute dans sa fragilité. « Nous, Allemands, devons être honnêtes, corrects, loyaux et amicaux envers les membres de notre race et envers personne d’autre. […] Ce serait un crime contre notre sang de nous soucier [des autres] et de leur donner des idéaux. […] Le monde peut nous appeler comme il veut ; l’important est que nous soyons éternellement les soldats obéissants, obstinés et invincibles du peuple germanique et du Führer, les S.S. du Reich germanique. » Vous êtes liés par votre promesse de loyauté, mais vous rechignez ? Du courage ! « Nous savons que ce que nous attendons de vous est surhumain : il vous faudra être surhumainement inhumain. » (31)
 
En contrepoint, il y eut parmi les victimes des gestes qui cherchaient à réhumaniser ceux qui avaient perdu en humanité. Dans le camp de Dachau-Landsberg, certains s’étaient portés volontaires pour donner une gamelle supplémentaire aux plus faibles, rongés par la faim. « Chaque jour, nous nous « cotisions », à deux cuillerées chacun [pour un surplus de soupe qui sauvait la vie à celui qui avait] atteint les limites extrêmes de ses forces et voulait se laisser mourir. » Rien de grandiose, mais tous gagnaient de l’humanité. La solidarité apportait beaucoup de dignité au groupe. « Partager est, je crois, la seule leçon valable de la vie. » (32)
 
On objectera que la balance entre perte et gain en humanité n’est pas simple. Parmi les victimes, il y eut des bourreaux ou des victimes qui les aidaient. « Comment des techniciens juifs [ont-ils pu] construire les chambres à gaz de Theresienstadt » ? Il existe des cas inverses. Un ingénieur juif préféra se suicider que de faciliter le crime. Bien qu’agnostique, il appliqua le précepte rabbinique : « Laisse-les tuer, mais ne transgresse pas. » (33). D’autres, à travers leurs enfants ou leur famille, pourchassèrent après la guerre les bourreaux impunis.  On citera Serge et Beate Klarsfeld. A leurs risques et périls, ils dénichèrent les auteurs de lèse-humanité. Leur action rendit honneur aux fantômes du passé qui ne pouvaient se reposer.
 
Pourquoi s’acharner contre l’espèce humaine en développant des moyens de terreur et d’extermination ?  Il est apparu plus raisonnable à Diesel de breveter une variante du moteur à explosion sans en céder l’usage à l’armée. A la veille de la Première Guerre Mondiale, cet ingénieur allemand, né en France, fit preuve de caractère face aux autorités. Il paya de sa vie son désir de travailler pour l’humanité (sa mort trouble les historiens). Refus inutile ? Il eut un compatriote, Fritz Haber, qui eut moins de scrupule. Il inventa le gaz moutarde qui décima les soldats dans les tranchées. On le récompensa. Sa femme se tua. Juif, il dut émigrer en 1934.
 
La valeur d’un brevet ne se mesure pas à l’aune de l’efficacité ou de la victoire à assurer. Dans le maniement des outils, le bon usage compte. L’enregistrement ou l’emploi d’un procédé industriel suffisent peut-être en droit, mais en philosophie il faut plus pour qu’il soit recevable. Un dessin & modèle, une marque, un droit d’auteur, un brevet, ne peuvent avoir pour finalité la destruction d’une partie de l’humanité. Les faibles doivent être protégés. Leur mélange avec les forts assure le renouvellement de l’homme en chaque coin de la terre.
 
Alain Laraby, Consultant et intervenant à Sciences Po
                 
              
(1) Über allen Gipfeln ist Ruh’ In allen Wipfeln spürest Du Kaum einen Hauch ; Die Vögelein schweigen im Walde Warte nur, bald  Ruhest Du auch. (Goethe, 7 septembre 1780)
(2)Primo Levi, If this is a man [Se questo e un uomo, 1958], Abacus, London, 1990, p.22 et 35.
(3)  he Engineers of the « Final Solution ». Topf & Sons – Builders of the Auschwitz Ovens, Buchenwald and Mittelbau-Dora Memorials Foundation, Weimar, 2005, pp.20-21.
(4)  Isabelle Saporta, Le livre noir de l’agriculture, Fayard, Paris, 2011, pp.69-71.Martin Heidegger, The Question Concerning Technology and Other Essays [1949], Harper & Row Publishers, New York, 1977. « Agriculture is now motorized food industry, essentially the same as the manufacture of corpses and gas chambers » (Heidegger, in Rüdiger Safranski, Martin Heidegger Between Good and Evil, Harvard Univ. Press, 1998, p.414).
(5)  The Engineers of the « Final Solution ». Topf & Sons – Builders of the Auschwitz Ovens, p.43.
(6)  Témoignage de Madame Claude Vaillant-Couturier, déportée à Auschwitz, in Michel Dobkine, Crimes et humanité. Extraits des actes du procès de Nuremberg 18 octobre 1945 – 1er octobre 1946, édit. Romillat, Paris, 1992, p.119.
(7)  On m’a fait observer que « Stets gern für Sie beschäftigt » serait mieux traduit par : Toujours prêt à vous servir ou On aime toujours travailler pour vous, ou mieux encore : On travaille avec plaisir pour vous… Il ne s’agit pas de n’importe quel service mais d’un travail.
(8)  Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem [1963], Gallimard, Paris, 2002, chap.8 : Les devoirs d’un citoyen respectueux de la loi.
(9)  « Les assassins nazis ne suivaient pas seulement des ordres. Ils firent preuve d’initiative et de beaucoup de zèle et opérèrent souvent avec un large degré de latitude. » (David Cesarani, Adolf Eichmann, édit. Tallendier, Paris, 2010, p.450).
(10)  Primo Levi, If this is a man, p.386.
(11)  V. Le Monde du 27 septembre 2011 : « Outre-Rhin, deux marques rattrapées par leur passé nazi  Deux livres consacrées à BMW et Hugo Boss mettent au jour les liens avec le parti hitlérien. » V. H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, p.1095 : « A part des entreprises de la SS qui n’étaient pas trop importantes, de célèbres firmes allemandes comme IG Farben, Krupp et Siemens-Shuckert, s’étaient implantées  à Auschwitz ainsi qu’aux environs des camps de la mort de Lublin. La coopération entre la SS et les hommes d’affaires était excellente ; Höss, d’Auschwitz, certifia qu’il avait entretenu des relations sociales très cordiales avec l’IG Farben. Pour ce qui est des conditions de travail, l’idée était explicitement de tuer par le travail ; selon Hilberg, 25 000 Juifs au moins moururent sur les quelque 35 000 qui travaillaient pour une usine d’IG Farben. » L’IG Farben fut un groupement d’intérêt économique regroupant les sociétés chimiques BASF, Bayer et Agfa.
(12)  Sur l’appréciation du comportement des juges allemands durant la seconde guerre mondiale, v. Peter Maguire, Law and War, [rev. edit. 2010], Columbia Univ. Press, New York. Des personnalités du monde judiciaire passèrent en jugement dans le cadre de nouveaux procès de Nuremberg, mais les juges américains, qui présidèrent les séances, connurent aussi des pressions en raison de la guerre froide. Ils résistèrent.
(13)  V. Le Figaro du 3 octobre 2010, « L’original du statut des juifs accable le Maréchal Pétain ». L’article fait état de la découverte du document d’octobre 1940 où apparaissent les corrections du chef du régime de Vichy.
(14)  Dominique Rémy, Les lois de Vichy, édit. Romillat, Paris, 1992 ; Robert O. Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Seuil, Paris, 1997. La rafle du Vel’ d’Hiv., qui engloba les enfants, se déroula en juillet 1942. Le code allemand qualifia cette opération de « vent printanier ».
(15)  Goering, Conférence du 6 août 1942, in Alan Bullock, Hitler ou les mécanismes de la tyrannie, t.2, Marabout, Verviers, 1980, p.284.
(16)  Himmler, Discours de Poznan [1943], in A. Bullock, Hitler ou …, p.285.
 (17) V. Krystyna Zywulska, J’ai survécu à Auschwitz, tCHu, Warszawa, 2010, p.127 ; Georges Charpak, Dominique Saudinos, La vie à fil tendu, Odile Jacob, Paris, 1993, p.89.
(18)  Hélène Berr, Journal, édit. Tallendier, Paris, 2008, p.284.
(19)  Intervention d’Edgar Faure, Procureur Général adjoint, in M. Dobkine, Extraits des actes du procès de Nuremberg, p.82.
(20)  V. G. Charpak, D. Saudinos , La vie à fil tendu, p.89.
(21)  V. K. Zywulska, J’ai survécu à Auschwitz, pp.90-91.
(22)  Hamlet, IV, 4, vers 33.
'23)  Jean Zay, Souvenirs et solitude, Belin, Paris, 2004, p.64. L’auteur rédigea ses souvenirs pendant son incarcération en France de 1940 de 1944. Il ne sortit de prison que pour être fut abattu par la milice. On retrouva son corps dans un bois.
(24)  H. Berr, Journal, p.219 et 248.
(25)  Eschyle, Les Perses. « Et des monceaux de morts, en un muet langage, jusqu’à la troisième génération, diront aux regards des hommes que nul mortel ne doit nourrir de pensées au-dessus de sa condition mortelle. La démesure  en mûrissant produit l’épi de l’erreur, et la moisson qu’on en lève n’est faite que de larmes. Gardez ce châtiment sans cesse dans les yeux. », Trad. Paul Mazon.
(26)  « My soul is full of discord and dismay » (Hamlet, IV, 1, vers 45). « Cela m’agace de penser qu’Eichmann est humain ; j’aurais préféré qu’il ait une tête monstrueuse, à la Picasso, trois oreilles et quatre yeux. » (Elie Wiesel, in  David Cesarani, Adolf Eichmann, op. cit., p.419).
(27)  Heinrich Heine, De l’Allemagne [1855], Les Presses aujourd’hui, Paris, 1979, p.179. Nous avons allégé le texte. « La haine que Heine a rencontrée toute sa vie, en tant que juif et intellectuel, lui a ouvert les yeux sur l’ambiguïté d’un nationalisme, qui vint au monde comme idée républicaine et cosmopolite et finit par être atteint de « toutes sortes de tumeurs ». Il se méfiait du fanatisme et de l’esprit borné qui prenaient la haine de l’étranger pour l’amour de la patrie, qui brûlaient les livres et plaçaient l’unité nationale au-dessus du contenu émancipatoire des libertés dont la bourgeoisie avait fait des droits. » (Jürgen Habermas, Ecrits politiques, Flammarion, Paris, 1990, p.47).
(28)  Platon, Gorgias, 469c. « Y a-t-il de [la] noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante ?[…] Qui voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes  ? » (Hamlet, III, sc.1. Trad. François-Victor Hugo).
(29)  Intervention de François de Menthon, Procureur Général, in M. Dobkine, Extraits des actes du procès de Nuremberg, pp.38-49.
(30) « My personal temperament is not inclined to hatred. I regard it as bestial, crude, and prefer that my actions and thoughts, as far as possible, should be the product of reason. Therefore I never cultivated within myself hatred as a desire for revenge, or as a desire to inflict suffering on my real or presumed enemy, or as a private vendetta. Even less do I accept hatred as directed collectively at an ethnic group, for example, all the Germans. If I accepted it, I would feel that I was following the precepts of Nazism, which was founded precisely on national and racial hatred. » (Primo Levi, If this is a man, et un second de le tenir.” Afterword, p.382).
(31)  Himmler, Discours de Poznan [1943], in A. Bullock, Hitler ou les mécanismes de la tyrannie, pp.28-6288 ; Himmler, in H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, op. cit., p.1120. « C’est un crime de faire un serment injuste, et un second de le tenir » (Rousseau, La Nouvelle Héloïse, III,  Lettre 20).
(32)  G. Charpak et D. Saudinos, La vie à fil tendu, op. cit., pp.83-84.  G. Charpak a été lauréat du prix Nobel de physique en 1992.
(33)  H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, pp.1133-1137.
 
 

 

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