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Rien ne va plus chez les Yahoos !

Rien ne va plus chez les Yahoos. Où en est le rapport psychanalyse et société ?

Depuis trente ans, c’est-à-dire depuis qu’on a pu prendre la mesure des effets du premier choc pétrolier et anticiper ceux de la mondialisation, on parle des « nécessités d'adapter les formes d'organisation et les modes de fonctionnement aux modifications du marché et à sa globalisation ». En Europe, le chômage galopant apparu peu après 1973 affecte une « masse critique » de la population. En France, dans les années 90, des jeunes considérés comme des « exclus » n'avaient connu leurs parents que dans une situation de non-travail.
Ce texte est une pérégrination dans le monde contemporain, à partir de mes expériences et de mes observations. Il m’est d’abord venu en tête la nomination des moteurs de recherche comme Yahoo, Google ou celle des serveurs comme Wanadoo, Noos – Internet étant emblématique de la révolution de l’information qui est centrale dans les changements intervenus. Cette mode du son o-o m'a interpellée. J’ai d’abord cru y entendre un cri de ralliement des tribus d'Internautes. Puis l'écriture o-o m'y a fait voir un double zéro, qui m'a conduite sur la piste de la généalogie des nombres, ainsi que sur ces « n », « n+1 » ou « n–1 » qu'on trouve en entreprise pour désigner un salarié dans son échelon hiérarchique, qui fait de lui « le supérieur ou l’inférieur » d’un autre.
A partir de Google et de Yahoo, cet exposé présente « une brève histoire de zéro » ; s’ensuit une réflexion sur « trois aspects du monde économique et de la vie au travail », puis une « focalisation sur deux phénomènes contemporains ». Enfin, en questionnant la place de la psychanalyse, je tenterai une ouverture.

Une brève histoire de zéro

Le mathématicien américain Edward Kasner [1] cherche, en 1935, un nom pour désigner le « grand nombre » qui serait composé du chiffre 1 suivi de 100 zéros. Il demande l'aide de Milton, son neveu de huit ans, le petit garçon lui répond : « it's googol ! » car il trouve débile la question de son oncle. Lorsque les fondateurs de Google ont émis l'intention de prendre ce nom, les héritiers de Kasner les ont assignés en justice ; aussi, à partir de « Googol » ont-ils écrit : « Google ». Accessoirement, j’ai appris que le googol est supérieur au nombre de particules élémentaires de l'univers. Autour de l'idée de « mémoire » à très grande capacité, on parle aujourd'hui du « googolplex » : le googol puissance googol !

Quant aux Yahoos, ce sont des personnages que Gulliver, le héros de Jonathan Swift, rencontre à son quatrième voyage. Fraîchement débarqué sur une île, il aperçoit dans les arbres une curieuse espèce d'habitants qui sautent d'arbre en arbre en poussant des cris hostiles :
« Quelques-uns de ces démons-là grimpèrent dans l'arbre, s'agrippant aux branches qui pendaient de l'autre côté, et se mirent à décharger leurs intestins sur ma tête. Je pus tout juste me mettre à l'abri en m'aplatissant contre le tronc de l'arbre, mais je fus presque asphyxié par l'odeur des excréments qui pleuvaient autour de moi. » [2]

Ce sont les Yahoos, cette horde d’individus « affreux, sales et méchants », qui vivent au milieu d'un peuple beau, rationnel, éduqué, les Houynhnms, qui eux-mêmes sont des chevaux, dont les Yahoos sont les esclaves : leurs maîtres les emploient comme bêtes de trait, en attelages par six. Les Houynhnms procèdent à une comparaison anatomique systématique entre Gulliver et des spécimens Yahoos. Il n’y a « pas-de-différence » entre cet homme les Yahoos [3] !

Les Yahoos, et c’est par là qu’on peut comprendre le choix de nom des fondateurs du moteur de recherche, sautent d'arbre en arbre tout comme les internautes d’aujourd’hui surfent de lien en lien, par associations de mots-clefs… Difficile de ne pas penser aussi à ce que les psychanalystes font à l'écoute des associations libres de leurs analysants, pour qu’ils y trouvent… « rien, peut-être » ou « peut-être rien ». Mais dans ce cas, « rien plus rien plus rien, ça fait trois fois rien, et… trois fois rien, c'est déjà quelque chose », nous assénait poétiquement Raymond Devos ! En effet, comment penser ce zéro, que le dictionnaire définit comme « cardinal de l'ensemble vide, élément neutre pour l'addition des nombres » ? Ce symbole numérique, figuré par un trou, m'a fait m'attarder sur le vide qu'il dessine et, fussent-elles graphiques, anatomiques ou topologiques, sur les limites qui l'entourent…

Limite entre négatif et positif, et comme une traversée. Ligne de partage, qui ferait frontière, le zéro est un opérateur très fécond : outre qu’il permet de poser des nombres « négatifs », qui servent pour les températures (au-dessus, en-dessous de zéro), mais aussi pour la datation (avant ou après Jésus-Christ), il a permis de « traiter l'absence comme une présence dans la mémoire écrite des hommes » – selon la formule de Denis Guedj – et alors, s’agissant de mémoire, la traversée prend la consistance d’une étendue. Le zéro serait dans ce cas comme une « bande passante » dans l'histoire singulière de chacun.

Quant au redoublement du o ou du zéro, énigmatique au premier abord, il pourrait être regardé du côté de la répétition : double présence ou double absence, vide sur vide, empreinte, deuil ?… Enfin, si le zéro « ouvre la voie » aux nombres négatifs, il est aussi ce qui, au moyen de la fonction successeur (N+1), « pose un début au défilement des nombres[4] »… Le zéro, ce pas grand-chose, donc l’opérateur qui ouvre la porte à des mondes dont on ne saurait plus se passer, ni pour compter, ni pour penser, il s’est avéré comme un élément majeur du logos.

Trois aspects du monde économique et de la vie au travail

A propos du « un » et du « deux »

Considérons certains aspects du monde économique et de la vie au travail : novlangue, effets du management participatif et noms propres des sociétés anonymes.

La novlangue

Dans la novlangue, jargon du monde des entreprises, le « pragmatisme » opère comme un mot d'ordre. Il y est question du faire, de l'avoir, mais pas du penser ni de l'être ou de « lettres ».

La novlangue emprunte à divers domaines, d'abord à la technique ou aux sciences physiques, chimiques, mécaniques, hydrauliques, etc. : « fusions, restructurations, performance, fusibles ». Au militaire et politique : « stratégie, cible, états-majors, objectifs, seconds couteaux, chefs charismatiques ». Aux lexiques professionnels : des pressings et de la diététique quand on « dégraisse » les effectifs comme des lipides excédentaires. A celui des tueurs à gages : les « DRH killers » ont un prix, leur salaire est proportionnel au nombre de salariés qu'ils ont « flingués ». Et aux techniques comportementales : « assertiveness », « coping », « stress », « self-esteem »...

L'euphémisme de la diplomatie : un licenciement en nombre devient un « plan social » ou même un « plan de sauvegarde de l’emploi », un manipulateur : « quelqu'un qui sait motiver », un « harceleur » : un spécialiste du « management par le stress ».

Ce qui se passe dans le travail a son envers dans le non-travail : le chômage. Là, c'est le lexique du « marketing » du « savoirsevendre » pour trouver un emploi, chacun étant invité à se considérer comme un « produit » devant trouver son « créneau » ou sa « niche » commerciale ! Dans la « foire aux candidats » qui se pratique dans divers salons et expos, de plus en plus semblables aux campagnes d’adoption pour chiens et chats de la SPA, des postulants à un emploi doivent « se vendre » en cinq minutes. Un cabinet proposait des formations pour chômeurs intitulées « L.O.V.E », acrostiche pour « Lettre pour Obtenir Vite un Entretien ».

Les chômeurs diplômés sont désormais des « intellos précaires ». Etymologiquement, « précaire » signifie « obtenu par la prière », les précaires ayant longtemps été des ouvriers (surtout agricoles) qui se louaient à la journée. De ceux-là, restent ceux qu’on croise le matin du côté de la rue du Caire (le « Pré-Caire ») à Paris, faisant de la « précarité » l'état de celui qui n'a pas de « pré carré ».

Des travailleurs hautement qualifiés sont en effet sans emploi. On préfère les compter sur les statistiques de la formation et ils deviennent des « stagiaires de la formation continue ». A partir de 57 ans et six mois, ils reçoivent notification de l'Assédic qui a « le plaisir de les informer qu'ils sont désormais « dispensés de recherche d'emploi » : ils ne sont plus « calculés » dans les statistiques du chômage – faut-il se plaindre ou se réjouir de leur euthanasie symbolique ?

Euthanasie qui touche aussi les entreprises. Dans les cas de mort programmée, un président est chargé de conduire l'entreprise à sa mise en « liquidation ». Le montant de ses indemnités, qu'on appelle le « parachute doré », est dans ce cas négocié dès l'embauche.

On n'a pas oublié l'affaire du directeur d'une chaîne de magasins qui avait touché une prime pharamineuse pour avoir licencié 700 personnes, la maison-mère des Pays-Bas le remerciait « pour service rendu ». Dans la perspective ultra ou néo-libérale, licencier ainsi est un « savoir-faire ». Il est encore question de « rien ou presque rien », le poids social ou symbolique du salarié de base étant « voisin de zéro ».

Le management participatif

Dans ce mouvement est né le « management » comme une pratique, des techniques, et même une « discipline » universitaire avec ses « écoles ». J'évoque particulièrement le « management participatif », censé inciter à l'initiative personnelle et visant à l'épanouissement de chacun. « Chaque un », d'ailleurs, par le biais de l'évaluation annuelle des salariés, épreuve rituelle, est invité à devenir son propre censeur, au nom des « valeurs » de l'entreprise : il devra au préalable procéder à son « auto-évaluation ». Il aura non pas une « note », considérée comme barbare, mais une « appréciation qualitative » de son travail, à commencer par la sienne propre…

On est tous dans le « même bateau » ou la « même galère ». L'équipe c'est « un pour tous, tous pour un ». L'entreprise affirme son « unité », elle est « une » : à l’autel du profit, en effet, « elle est thune »...

Lacan [5], en 1966, dans son discours de Baltimore, déclare : « l'idée de l'unité unifiante m'a toujours fait l'effet d'un scandaleux mensonge. » Aussi suggère-t-il « de considérer l'unité sous un autre angle, non plus celui de l'unité unifiante, mais celui de l'unité comptable, un, deux, trois. »

La hiérarchie en entreprise est désignée par les formules N+1, N-1. L'individu salarié est comptabilisé « comme un » sur les « effectifs ». Pour totaliser un nombre, pas pour son nom. Exit le sujet[6]. Chacun est donc à la fois un N+n et un N-n. Sauf pour l'employé le plus subalterne, qui est un N-. Ainsi l'interchangeabilité est assurée. Un N+1 = un autre N+1. Certains N+2 ne parlent qu'à leur N-1, pas aux N-2, qu'ils adressent à leur N-1, ils parlent à « un » échelon en moins, pas « deux », ce qui peut alors s’écrire « Haine–2 ». Le patron, qui est le N « supérieur », a un N+ d'un autre ordre : l'actionnaire.

Les « noms propres » des sociétés « anonymes »

Si on associe cette question de la genèse des nombres à l'idée d'une histoire, d'une fondation ou d'une généalogie, on en trouve une aussi dans le monde du travail. A l'occasion de fusions/restructurations, bon nombre d'entreprises ont changé de nom.

Certaines sont allées puiser dans le gisement gréco-romain : Thalès, Novartis, Aventis. Ce faisant, elles ont fait disparaître trace d'une fondation, par l'effacement d'un nom, comme Thomson, ou d'une référence régionale, comme Rhône-Poulenc.

Prendre un nom qui puise dans le berceau de Rome et Athènes, est-ce se doter d'une inscription atemporelle, comme si ces entreprises étaient notre « déjà-là », en niant leur histoire ? Peut-on parler, pour une collectivité, de quelque chose qui serait le nom-du-père, ou le nom-des-pères ?

Effet malencontreux s’il en fut, celui de la multinationale sidérurgique qui prit pour nom Arcelor, dans les années où se promulguait la Loi sur le harcèlement professionnel. Dans ce nouveau nom, on peut y entendre « aciers de Lorraine », mais aussi, dans le même temps où se promulguait la loi sur le harcèlement moral, l’esclavage évoqué par Zola, sur les ouvriers des « forges ».

Une focalisation sur deux phénomènes

Dématérialisation de l'échange et délocalisation du tiers

Sans m'attarder sur ce qui serait la nature des changements (i.e. : se sont-ils produits par accentuation d'une situation ou par rupture, sont-ils en continuité ou en discontinuité ?), je voudrais évoquer le développement de la « dématérialisation » de l'échange et une « délocalisation » du tiers.

Dématérialisation de l'échange

Pierre Legendre [7] montre que l'entreprise est devenue « une autre scène » pour l'agressivité, la haine, la pulsion de mort, le sacrifice. Dans ce théâtre d’un nouveau genre, les bureaux sont paysagés et d'une propreté « clinique », il n'y a ni sang ni cadavres. Mais les péripéties, elles, s'enchaînent comme chez Sophocle. Ca s'est seulement dématérialisé, dématérialisation concomitante d'autres phénomènes qui bousculent nos catégories et certaines de nos représentations.

Les achats de produits financiers sont instantanés, d'un continent à un autre, en « un clic ». L'espace et le temps tels que nous les vivions sont subvertis. Plus besoin de la « signature de la main » des acteurs. Le corps, la matérialité, sont évacués.
Dans les entreprises, si l'investissement sur les places boursières rapporte davantage que l'activité de base industrielle, celle-ci passe au second plan. Après avoir dégagé de la production le cash qui a permis d'investir, on ne se soucie pas des salariés achetés puis revendus avec leurs machines et les murs des usines.

« Sans doute, être négocié n'est pas pour un sujet humain, une situation rare, contrairement au verbiage qui concerne la dignité humaine, voire les Droits de l'Homme. Chacun, à tout instant et tous les niveaux, est négociable, puisque ce que nous livre toute appréciation un peu sérieuse de la structure sociale est l'échange. » [8]

La valeur de l'argent, ou des titres, devient la marchandise ultime, et celle qui rapporte le plus, ce n'est plus seulement ce qui permet les échanges dans une certaine « spécularité », ce n’est que pure « spéculation ».

La dématérialisation est concomitante d'ambiguïtés qui la soutiennent. Ainsi, un salarié actionnaire d'une autre entreprise que celle qui l'emploie peut devenir complice involontaire de licenciements dans l'entreprise dont il est actionnaire. Si le capital de son entreprise est ouvert, il pourra être victime pareillement lui aussi. Mais si son entreprise distribue des actions, il devient associé de ses employeurs. Et en tant qu'actionnaire, il vote à l'assemblée des actionnaires. Dès lors, si les comptes présentent des déficits, comment va-t-il arbitrer intérieurement entre sa position de salarié menacé dans son emploi et celle d'actionnaire menacé dans son patrimoine ? La distinction entre les termes salarié et employeur s'en voit écrasée.

Les produits financiers se nomment : des « actions » et des « obligations ». Difficile de ne pas y lire « éthique » et « surmoi ». La multiplication des holdings financiers qui gèrent bon nombre des « firmes »[9], le font « en écran »[10]. Ecran total même, si l'investisseur a planté son « siège social » sur quelque « paradis fiscal ». L'investisseur capitaliste s'exonèrerait-il justement du souci social, par la seule énonciation de ces signifiants : « action » et « obligation » ? Et ainsi se donnerait-il le droit de… « jouir du corps »… du corps social.

Le tiers se délocalise

Les entreprises rédigent leur « code de bonne conduite », leur « charte sociale », leur « liste des valeurs ». Ces documents, qui ne sont pas proposés au débat avec les partenaires sociaux, font progressivement référence. Au point qu'on demande aux nouveaux embauchés de commencer par les signer, en annexe à leur contrat de travail, plutôt que le « règlement intérieur » qui, lui, a fait obligatoirement l'objet d'un accord officialisé et acté dans les instances représentatives des deux parties. C'est le début d'une substitution qui joue comme une subrogation.

Auparavant, en cas de conflit entre salarié et patron, si le contrat de travail n'était pas explicite, on se référait à la convention collective propre au secteur professionnel concerné. Si cela ne résolvait pas le conflit, on se tournait alors vers le Droit du Travail, écrit, égalitaire et universel, qui primait sur toutes les instances. C'est ce qu'on appelait la « hiérarchie des normes ». Désormais on voudrait que, devant le poids de la convention collective et devant le Droit du Travail, le contrat de travail prime et « dise le vrai » [11]. Ces mesures visent à un renversement de la hiérarchie des normes et à ce que cette inversion devienne légale avec l'appui et l'intervention du politique.

C'est dans ce creuset que s'inscrit la tentative – en partie réussie – d'instaurer de nouveaux contrats de travail, présentés notamment par le patronat [12] comme des outils sociaux mais qui sont des « chevaux de Troie » prêts à donner des coups de boutoir au Droit du Travail. La contractualisation comme « lieu-tenante » de la Loi, et dont il est fait loi, figure la réduction du triangle salarié/employeur/loi, à deux parties de force inégale. Le « trois » qui fait tenir par la « triangulation » est réduit à « deux », à un duel donc entre le salarié et l’employeur, rétablissant l’antique loi du plus fort.

Et le politique chargé du législatif se fait lui-même acolyte d'un dédoublement et d'un déplacement du lieu où s'écrit le Droit.

Elargissement, ouvertures ?

Si les catégories explosent, que devient cette loi ?

Et en effet, elles explosent !

Pour le dire rapidement, la globalisation rend proche le lointain et fait de l'autre un semblable : il y a chez l'autre du même avec les marques uniformisées, Nike, Coca-Cola, etc.. Les frontières ne font plus coupure ou bord, l'ennemi n'est plus hors des frontières mais au-dedans, la distinction dedans et dehors est déstabilisée. Orange ex-France-Telecom crée le concept Unik, le téléphone réversible, fixe et portable, avec pour slogan : « Entrez dehors et sortez dedans ».

Y a de quoi s'embrouiller ! Guy Lérès parle de « möbianisation du discours moderne », Guy le Gaufey évoque que « la Raison se disloque lentement », lequel poursuit :
« Si la science bouge en sa consistance intrinsèque, l'inconscient s'en trouvera déplacé ; si l'Etat cesse d'être ce qu'il était, l'inconscient s'en trouvera déplacé itou. »[13]

La science… Elle a désormais renoncé à son hégémonie sur la « vérité » comme une et une seule. On ne parle plus de « l'unité de la science ». Aujourd'hui, les chercheurs dégagent l'historicité des découvertes, les contextualisent, les relativisent, en multiplient les points de vue, etc. Au passage, deux illustrations : le livre Histoire de l'arc-en-ciel de Bernard Maitte[14], sur les multiples façons d'envisager le phénomène météorologique. Ou Expliquer la vie[15], d'Evelyn Fox Keller, qui explore comment chaque époque a généré ses définitions de la vie. Cette ancienne physicienne américaine, ayant choisi de bifurquer sur la biologie moléculaire, a développé une réflexion épistémologique qui l'a conduite par ailleurs à s'investir dans la problématique du « genre » dans le langage de la science (cf. Temps marranes n°4).

Entre projet d'une construction universelle, dépendance ou inféodation aux modes de financement et aux pouvoirs, abus de ses applications technologiques, la science peut bien être objet de critique. De plus, pour ce qui nous intéresse, les visées de la science ne sont certes pas axées sur le sujet et sa singularité. Mais on a besoin de certaines avancées pour penser. Celles de la physique moderne, de la linguistique, de la logique, de la topologie, ont fourni à la psychanalyse des repères pour penser. Il serait temps peut-être d'ouvrir un chantier afin d'y débattre des distinctions à opérer au sein des concepts, des théories et des pratiques scientifiques, entre recherche et applications, entre découverte heuristique et visée de puissance sans fin, entre le « discours de la science » et les conditions de sa constitution, entre science et technologies invasives.

L'Etat… L'Europe promulgue des lois qui sont des « directives », c'est-à-dire des lois cadres, en déléguant à chaque pays, au nom du « principe de subsidiarité », le soin de formuler ses propres applications. Tous les Etats doivent se mettre, à terme, en conformité avec les directives européennes. De plus l'étendue et la multiplication des échanges amènent des affaires de justice sur un terrain multinational où la compétence des lieux de Justice, qui doivent juger les affaires, est incertaine.
De fait, avec la gouvernance mondiale et des ensembles supra-nationaux, comme l'ONU, l'Europe, la Conférence des Etats africains, etc., on assiste à la fin du monopole des Etats sur le Droit.

Il y a urgence à prendre des risques

Un droit et une jurisprudence sont à élaborer. Des spécialistes s'y emploient, qu'on appelle des experts. L'expertise est mise en cause, souvent à juste titre. Elle l'est, mise en cause, quand, comme dit Guy Lérès[16] : « on voit que l'effet du savoir universitaire sur celui du maître s'interprète dans le "tout-savoir" de la bureaucratie. » Cela se produit, quand l'expert payé pour penser, se loge, s'abrite dans cette bureaucratie, ou pire, lorsque sa « pensée » ne sert qu'à contribuer au renforcement et à la reproduction des verrous institués.

Mais peut-on pour autant envisager la fondation d'un droit sans expert, si celui-ci est sollicité comme faisant un apport d'expérience(s), origine du terme d'expert[17] ? Pour le droit social, les experts européens auraient pu travailler plus mal, puisque, par exemple, lorsqu'une entreprise d'un pays embauche dans une filiale étrangère un salarié, celui-ci doit bénéficier des conditions de travail et de contrat du pays qui présente les clauses les moins désavantageuses pour le salarié, ce qu'on appelle à juste titre le « mieux-disant social ».

J'ai trouvé, sur un tract récent de la CGT, que l'enjeu des années à venir est de faire en sorte que les pratiques sociales se fassent dans le souci des personnes : « Pour la CGT, le salariat, dans sa diversité d'aujourd'hui, a besoin d'un socle commun de garanties permettant de renforcer, de faire respecter les droits individuels des salariés. »
Et, dans un ouvrage d'économiste, que volontairement je ne nommerai pas, on lit que, dans toute la mesure du possible, les décisions prises dans l'intérêt collectif doivent tenir compte aussi des singularités.

Ce qui traduit le mieux ma perplexité à cet égard, ce serait cette phrase de Lacan prononcée dans son discours à Baltimore : « mon expérience m'a montré que la caractéristique principale de la vie humaine va, comme on le dit en français, "à la dérive". La vie descend la rivière, touchant une rive de temps en temps, s'arrêtant un moment ici ou là, sans rien comprendre à rien… »[18]

Pourtant… Il y a à compter sur ces retournements inattendus venant de tout un chacun, loin de la psychanalyse, mais peut-être parfois « tout contre » elle. En effet, il y a une forte probabilité que, parmi les concepteurs, voire les auteurs d'articles de lois, un bon nombre ait fait un séjour sur un divan. J’ai rencontré, lorsque j’ai travaillé dans les ministères, des hauts fonctionnaires qui préparaient la loi sur le bilan de compétences et d’autres mesures sociales. Ce sont ceux que j'appelle les « alliés invisibles » de la psychanalyse, qui par leur expérience en leur place peuvent faire que la psychanalyse infuse comme par « capillarité » le corps social, peut-être le corps législatif et « l'éthique » de leur profession. Dans ce cas, chacun ou chacune d'entre eux est peut-être un tout petit moins « désubjectivé » que celui qui ne serait pas venu en analyse. Sinon, c'est dire que ce que nous faisons, c'est « zéro » ! Or, un seul mot différent sur un texte de loi ou sur un décret d'application – un signifiant apparemment insignifiant – et quelque chose peut être modifié.

Experts, décideurs, syndicalistes, économistes, gestionnaires ou autres, il y en a en analyse. A l'écoute, aussi, des bruissements singuliers qui émergent chez les analysants, pour être en mesure d'élaborer quelque chose avec eux, plus près de là où ça émerge. Il s’agit en quelque sorte, pour l’analyste, que cette möbianisation du discours puisse, selon le vœu de Guy Lérès « au moins individuellement être contrariée ». Aux analystes, donc, de ne pas opposer leur propre « novlangue » à celle dans laquelle ils sont plongés.

« Quoi ! s'exclame le Gaufey, on n'arrivait déjà plus à comprendre ce qui s'enveloppe aujourd'hui du nom de psychanalyse, et en plus il faudrait comprendre comment tout ça se situe sur l’échiquier de la pensée et des pratiques contemporaines! »[19]

Pour moi, il y a urgence pour les psychanalystes à aller jouer sur cet échiquier, justement parce qu'il est devenu un « hologramme » et un « réseau » d'échiquiers. Il reste donc des tas de chantiers à ouvrir pour la psychanalyse. On songe à cette phrase de Lacan lors de son voyage aux Etats-Unis, s’écriant, devant le panorama de Baltimore à sa fenêtre : « l'inconscient, c'est Baltimore » !… Notre actualité, c'est ce Baltimore-là, c'est ça le très grand risque à prendre. C'est le pari que je fais.

Paule Pérez, Philosophe, Psychanalyste
©Temps marranes.info

[1] Auteur de Mathematics and Imagination, publié en français en 1950, Payot, Paris. Epuisé.
[2] Jonathan Swift (1667-1745) écrivain utopiste, ecclésiastique anglican, auteur des Voyages de Gulliver (1726).
[3] C’est là qu’il s’avère que les inventeurs de ces moteurs de recherche ne sont dénués ni de culture ni d’humour.
[4] Zéro (ou les cinq vies d'Aémer", R. Laffont, 2005.
[5] De la structure en tant qu'immixtion d'un Autre préalable à tout sujet possible, 1966, Bulletin association freudienne, N°41 (1991). Titre original : "Of structure as an inmixing of an otherness prerequisite to any subject whatever", in R. Macksey et E. Donato, The Languages of Criticism and the Sciences of Man, The John Hopkins University Press, Baltimore, 1970.
[6] Cela fait penser à l'excommunication à laquelle Lacan fait référence, comparant son exclusion de l'IPA à celle que la synagogue a infligée à Spinoza en 1656, Kherem (excommunication) suivi de chemmata (impossibilité de retour) : radiation du nom. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Points Seuil, Essais, 1973.
[7] Pierre Legendre, La fabrique de l'homme occidental, Mille et une nuits, 1999.
[8] Jacques Lacan, ibidem.
[9] Le terme, paradoxalement, vient du mot « firma », signature.
[10] Cf. le travail présenté par Erik Porge du « souvenir écran », où celui-ci a une fonction double, à la fois voile et surface de projection donc d'apparition.
[11] Extrait de l’intervention du ministre du Travail, F. Fillon, lors du débat parlementaire, le 11 décembre 2003 à l’Assemblée nationale : … Cette loi qui affirmait le principe de la liberté contractuelle reste aujourd’hui la pierre angulaire, la base de notre droit de négociation collective. (…) Cette réforme a d’ailleurs pour objectif de donner toute sa portée … à la loi de 1950 en reconnaissant enfin pleinement la liberté contractuelle. (…) Le principe de l’accord majoritaire, quelle qu’en soit sa forme – majorité d’adhésion ou majorité d’opposition – est posé au niveau de l’entreprise. C’est le point fondamental : les accords d’entreprise seront désormais toujours majoritaires, par adhésion ou par absence d’opposition majoritaire.
[12] Par la voie et la voix du Medef.
[13] « Unebévue » n°20 (automne 2002) : Du sujet coincé entre « homme » et « citoyen ».
[14] Le Seuil, coll. Science ouverte, Paris 2005
[15] Gallimard, Paris, 2004
[16] Toujours dans son article Copulation discursive (…)
[17] cf. Temps marranes n°6 : « L’année 1800, l’invention des experts », du même auteur.
[18] De la structure en tant qu'immixtion… (même référence que la note 6).
[19] Guy le Gaufey, ibidem.

Mais quel progrès voulons-nous donc ?

Le monde industriel est en procès. Ferme des mille vaches, inacceptée par des centaines de militants dont certains comparaissent aujourd’hui pour avoir démonté la salle de traite. Barrage de Sivens dont les opposants sont en deuil après la mort de l’un d’entre eux, Rémi Fraisse, victime d’affrontements avec la police, ce dimanche 26 octobre. Comme les occupants du site de Notre Dame des Landes, ces voix interpellent notre modèle de développement avec une question centrale : le progrès est-il dans le gigantisme et l’automatisation ?

C’est dans le monde agricole, indéfectiblement connecté à la terre, que s’exprime de manière croissante la remise en cause de l’industrialisation. Le principe « hors-sol » du déploiement technique - qui ne dépend ni du territoire, ni des hommes - manifeste ses limites laissant derrière lui, des sols sans vie, des eaux polluées, des horizons désaffectés (sans population). Et l’impératif économique s’y arrime, fermant les alternatives. Ainsi Manuel Valls reconnaît-il que la logique économique de la grande distribution est en train de laminer toute tentative de passer à l’agro-écologie. Lors du Salon international de l’alimentation (SIAL) la semaine dernière, il mettait en garde : « Il y a actuellement un risque de spirale perdant-perdant-perdant. Perdant pour les producteurs agricoles et les industries agroalimentaires ; perdant pour les enseignes de la grande distribution ; et perdant à long terme pour les consommateurs, si le tissu économique se déchire. Ce risque, c’est celui de nourrir le mouvement de déflation qui menace l’activité économique ».

Ces tensions ne sont pas traitées et risquent de miner notre société. Car l’on constate de manière saisissante, l’absence de pilotage des choix techniques, l’incapacité du politique à poser les conditions d’un dialogue durable sur les options (échec des débats sur les nanotechnologies, sur le nucléaire, sur la biologie de synthèse…) et la polarisation aigrie des parties prenantes. Comme le manifeste l’actualité…

L’homme n’est pas parfait, disait Proudhon dans sa Philosophie du progrès, il est perfectible. Devant ce constat, deux options se présentent à nous aujourd’hui : compter sur les technosciences pour améliorer les performances humaines (option transhumaniste) ou bien penser le progrès humain comme travail sur soi (option humaniste ou spirituelle). Le philosophe allemand, Peter Sloterdijk, n’a rien dit de différent dans son livre Règles pour un parc humain paru en 2000. Les 21 et 22 novembre prochains, les premiers se réuniront pour Transvision 2014 à Paris, les seconds seront à Lille pour les Semaines sociales de l’Eglise intitulées cette année L’homme et les technosciences. Illustration ©Enki Bilal/Musée des Arts et Métiers

A la demande des Semaines sociales, du quotidien La Croix et de France Télévisions, le CREDOC (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) a sondé les 2 019 Français sur ce qu’ils attendent des progrès techniques. Les résultats ont été publiés récemment sous le titre Technosciences : amélioration ou perversion de l’humanité ? (Voir résultats ci-contre).

On le constate : le rapport aux technosciences est clivant. Car les conséquences néfastes de l’univers industriel ou automatisé s’amplifient du fait de sa nature systémique. Certains soulignent l’épuisement des ressources et préconisent de passer à la Low tech comme Philippe Bihouix. D’autres pointent les dégâts environnementaux et les risques climatiques comme Jean Baptiste Fressoz (L’apocalypse joyeuse, Seuil 2012). On pense aussi à Stephano Liberti qui dénonce l’accaparement des terres dans un contexte de corruption généralisée (Main Basse sur la terre, Rue de l’échiquier, 2013). Enfin, la technique spéculative basée sur des algorithmes qui court-circuitent tout travail de confiance constitue sans doute l’un des outils les plus désastreux. 

Par ailleurs, les prophètes annonçant des reconfigurations puissantes ont aussi pignon sur rue. On pense à Jeremy Rifkin et sa Troisième révolution industrielle (ou la nouvelle société du coût marginal zéro) ou à Pierre Giorgioni qui pressent une Transition fulgurante (Bayard éditions, 2014), grâce à l’internet et aux réseaux.

Alors que se tenait à Lille le Global Forum, soutenu par Philippe Vasseur et la région Nord-Pas-de-Calais (qui s’est adossée aux conseils de Rifkin pour établir sa feuille de route pour sa transition énergétique), Libération a publié le 21 octobre 2014 une tribune intitulée «La troisième révolution de Rifkin n’aura pas lieu ». Signée par Dominique Bourg, Hervé Kempf et les réseaux de TECHNOlogos et de l’Institut Momentum, le pamphlet révèle un déplacement des débats passés. Ces milieux qui pouvaient s’affronter voici à peine cinq ans sur le thème de la décroissance, s’entendent pour porter haut et fort un questionnement commun : où nous emmènent les technosciences ? Selon les auteurs, l’idée des réseaux aptes à solutionner nos problèmes énergétiques et d’épuisement des ressources est une « nouvelle utopie technicienne » qui prétend « concilier l’inconciliable ». Le rêve technologique de Rifkin fonctionne car grâce à lui, « il n’est plus nécessaire de penser aux impasses de notre trajectoire, à nos vrais besoins, il suffit de s’en remettre aux grandes entreprises, aux experts et aux entrepreneurs high-tech de toutes sortes qui vont nous offrir les solutions techniques pour sortir de l’impasse », estiment les auteurs.

Le lieu du clivage est ainsi désigné : peut-on continuer à miser sur les solutions techniciennes ou faut-il revoir profondément le contrat social noué avec les technosciences ? Le règne de l’expert qui remplace le politique pour décider les orientations ne serait-il pas la traduction flagrante de la maladie de notre monde ?

On le voit, les systèmes les plus fructueux aujourd’hui sont ouverts, pluralistes, vivants… On parle d’ailleurs d’ « écosystèmes », ce qui implique d’intégrer de l’aléatoire, des acteurs émergents, des commensaux… La créativité des Brésiliens, des Indiens (l’innovation frugale de Ravi Radjou), ou la sérendipité (cette posture opportuniste qui soigne les conditions de création mais sans projet) des Californiens en témoigne.

Notre avenir a besoin de postures modestes, et sans dogmatisme. Dès 1991, le philosophe Paul Ricœur a mis en garde : « Nul ne dispose du savoir de surplomb qui permettrait d’unifier le champ des convictions fondamentales. La pluralité est la condition d’exercice de tous les discours sur l’homme, qu’ils soient techniques ou pratiques, scientifiques, esthétiques, moraux, spirituels[1] ». C’est donc bien l’interaction entre les logiques des uns et des autres et même la chance des controverses qui peuvent changer les monde, comme le prône Philippe Durance, président de l’Institut des futurs souhaitables et professeur titulaire de la chaire « Prospective et développement durable » du CNAM « La controverse » qu’il considère comme « art de changer le monde ». 

Hannah Arendt établissait une distinction au sein de la technique entre les outils « serviteurs de la main » et les machines qui « exigent que le travailleur les servent ».

Peut-être est-ce cette intuition qui guida Sebastiao Salgado dans son œuvre sur La main de l’homme que le documentaire de Wim Wenders nous invite à redécouvrir…. Peut-être faut-il réfléchir ensemble pour trouver les moyens de « garder la main ».

Dans cet esprit, la mairie du 2e arrondissement à Paris propose un itinéraire intitulé Tu peux changer ta vie, avec son Université populaire dont Up' Magazine est partenaire.

"Les dirigeants continuent de penser que la légalité suffit. Or la légitimité qui consiste à constuire démocratiquement un projet est essentiel" soulignait Dominique Bourg sur France Cuture ce mercredi 29 octobre.

Sondage : Les Français veulent des solutions techniques surtout pour leur santé

Le rapport témoigne plutôt d’un engouement des Français pour les nouvelles possibilités techniques. 62% se disent particulièrement intéressés par les développements en sciences et technologies (versus 53% en Europe). La distance au religieux observée en France et le culte du corps présent dans de nombreux pays occidentaux sous-tendent également probablement l’idée que le corps peut être sans cesse amélioré et les limites biologiques continuellement dépassées. De fait les jeunes générations sont plus enclines à appréhender le corps comme un outils perfectible (72%) que les séniors (50%). Des lors, les français attendent beaucoup de la médecine dont les progrès doivent selon eux améliorer les capacités physiques et mentales des personnes en bonne santé (58%) et ne pas se limiter à soigner (58%). Quasiment une personne sur deux pense même que la médecine doit aider à « repousser les limites de la mort » et 38% que ces progrès doivent lutter contre les marques du vieillissement.

91% des Français voient aussi des avantages à la géolocalisation pour des personnes âgées désorientées ou atteintes de la maldie d’Alzheimer. Mais l’opinion est moins réceptive quant il s’agit des jeunes : 63% des gens sont opposés au suivi des adolescents par une puce qui serait fixée dans un vêtement ou les chaussures. D’ailleurs 76 % des Français refuseraient l’installation d’un capteur microscopique sous leur peau, même si ce système permet de surveiller leur état de santé et de communiquer en temps réel les informations à un centre médical capable d’alerter en cas d’anomalie.

Si les applications médicales sont plébiscitées, on trouve plus de réticences à propos des autres applications sondées (stockage de données, vie privée, nanotechnologies…). 79% des Français estiment que les entreprises hébergeant les serveurs ne garantissent pas une protection infaillible de la vie privée des utilisateurs. 65% trouvent gênant que ces données puissent être consultées par les services de renseignement de police, et 90% qu’elles puissent être utilisées à des fins commerciales. La méfiance vis à vis des acteurs d’internet est grande : Il n’y a que 16% des Français qui font confiance aux compagnies Internet pour protéger leurs données alors qu’ils sont rassurés quand ils ont affaire aux institutions sanitaires (86%).

Les sondeurs ont aussi demandé aux personnes interrogées ce qu’elles pensaient des nanotechnologies. Seules 40% d’entre elles ont déjà entendu parler de ces techniques. Cette méconnaissance implique que la population se montre relativement partagée : 48% se dit inquiète des applications dans le secteur du médicament, quand la proportion atteint 68% quand il s’agit d’alimentation.

 

Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP' Magazine   

[1] P. Ricœur, Postface au Temps de la responsabilité, Lectures 1. Autour du politique. Seuil, 1991. 

 

 

 

Nous sommes tous des Marranes !

A l'occasion de la sortie de son dernier livre (1), Edwy Plenel dénonçait : "On accepte l'autre à condition qu'il ne soit plus lui-même". Notre époque vit un étonnant paradoxe : elle veut tout à la fois effacer les signes distinctifs des peuples en les assujettissant aux contraintes d'une civilisation techno-marchande globale, et multiplier des loges de reconnaissance aux myriades de cultures qui ont façonné le visage de l'humanité pré-moderne. Dans cet esprit, la culture européenne, peut-être plus que tout autre, souhaite réconcilier sa matrice hégémonique, héritière du christianisme et des Lumières, et l'imaginaire propre et éclaté des minorités enracinées de longue date sur ses terres, ou issues plus récemment de la décolonisation.

Dans leur essai paru en 2010, Paule Pérez et Claude Corman ouvrent à des éclairages radicalement nouveaux, en développant dans la suite du drame du marranisme, leur concept de marranité.     

Autrefois doublure clandestine et infirme du judaïsme séfarade, le marranisme (2) nous a paru éclairer d'une façon tout à fait originale et créatrice cette épineuse confrontation qui tourne le plus souvent à la discorde. En ne cherchant aucune voie facile de résolution ou de dépassement, mais en s'installant au cœur même de la contrariété, la contre-culture marrane peut sans doute rénover et étendre le principe de laïcité qui régit le projet européen moderne.

La civilisation chrétienne européenne qui a dominé le monde par son commerce, son industrie et sa religion a engendré et façonné une identité culturelle et européenne.

Joseph Roth, journaliste et écrivain juif autrichien de l'entre-deux guerres, ne manquait pas de rappeler aux littérateurs nazis prompts à chercher dans les mythes germanique et les sagas nordiques un contrepoint romantique ou populiste à cette identité, sa confiance en cette dernière.

Pour la génération de Joseph Roth, Stefan Zweig, Hermann Cohen ou Sigmund Freud, il faisait peu de doute que la culture chrétienne européenne, en dépit de son vieil anti-judaïsme théorique, eût ouvert le chemin à l'humanisme rationnel et éducatif des Lumières. Imprégnés du paradigme historique de la téléologie européenne et mettant toute leur foi dans l'éducation des peuples par la connaissance et la Raison, ces hommes avaient la conviction que le génie européen, si fécond, pouvait garrotter le mal et l'obscurantisme exaltés par les dogmes et mythologies du sang et du sol (...)

Mais l'Histoire a pris un autre cours, dévastateur, qui allait, en dépit de la défaite des nazis, briser les unes après les autres les certitudes du modèle civilisateur européen. Une autre époque a surgi, faisant place aux revendications identitaires et culturelles de peuples jusque-là considérés comme mineurs ou secondaires dans la marche en avant de la connaissance humaine et du progrès techno-économique. (...) D'autre part, l'intense processus de décolonisation en Afrique et en Orient qui suivit la seconde guerre mondiale stimula la renaissance de cultures indépendantes du modèle démocratique et technique occidental que l'Amérique du Nord, après en avoir hérité, prétendait incarner désormais pour le meilleur et pour le pire. (...)

Depuis lors, nous vivons dans une configuration radicalement opposée à celle décrite par Joseph Roth dans son article "Ondes courtes nationales" de 1933 : ce sont bien les cultures locales, les cultures populaires, liées à un coin de terre ayant façonné les hommes et les paysages ensemble, qui prévalent d'une réelle authenticité, d'une légitimité naturelle, alors que la seule forme universelle et visible d'humanité globale, la mondialisation économique, apparaît forcée et artificielle. De sorte que lorsque le libéralisme économique, décomplexé voire monomaniaque, avide de s'affranchir de tous les obstacles étatistes et de la rigidité des frontières accéléra les mouvements de populations anciennement colonisées vers les métropoles de l'Occident, il ne fit pas que favoriser l'importation d'une main-d'oeuvre bon marché. Il favorisa aussi, à parts initialement égales, un métissage sympathique des goûts, des sonorité musicales, des langues, "la world culture", et un ancrage communautaire autour de croyances, de rites et de symboles.

Le paysage européen est devenu plus cosmopolite, dans un sens plus visible et démographique, plus religieux sans doute aussi. L'émigration contemporaine est aujourd'hui associée à la croissance des "minorités visibles". (...)

La perspective d'une configuration excentrique de singularités solidaires bat en brèche le paradigme occidental d'une grande culture missionnaire et hégémonique.

La langue médiatique a parlé de choc des cultures, comme d'une rencontre sportive ou d'une empoignade d'armées ennemies, sans peser réellement la confrontation inédite qui se faisait jour entre des singularités fragiles cherchant leur autonomie et une humanité-monde dont les principes moteurs ont perdu assurance et netteté. (...)

Maintenant, de nombreux phénomènes historiques, politiques spirituels, éthiques, culturels, identitaires se mêlent et s'interpénètrent de telle manière qu'une question aussi délibérément stupide et inactuelle que celle de l'identité nationale a fait retour sur les scènes politiques européennes.

Nous vivons en temps marranes

Mais ce qui nous préoccupe n'est pas seulement cet usage si maladroit et parfois si vil de la Nation par d'indignes héritiers de la République (3), ce qui nous préoccupe tient tout d'abord à la vision univoque de l'altérité, de l'étrangeté, de l'extériorité. Car cette altérité subie et nécessairement préoccupante, inhérente à la destinée et à la complexion de tout étranger, de tout migrant, comment éviter de la confiner, de la refermer sur des communautés soi-disant bienveillantes et facilement alliées, comment la laisser ouverte et créatrice, alors qu'au-dehors, la compétition économique, énergétique, religieuse, militaire entre les Nations fait rage et aliène en grande partie la liberté de jugement des diasporas ?

A côté des effets de discours de la reconnaissance, qui cherchent à entraîner les sociétés occidentales majoritairement chrétiennes vers l'écoute et le respect de minorités étrangères, privées de leur ancien lien à la terre sinon à la langue, nous proposons avec la marranité un "modèle" polysémique et non exclusif d'altérité ouvrante.
Ayant tout au long d'une histoire mouvementée tenté d'échapper aux suffisances et aux limites de leur propre je suis autant qu'aux persécutions de ces maniaques de l'identité clarifiée que furent les Inquisiteurs, les marranes ont construit ensemble et souvent sans le savoir, une spectralité indéfinie, une sorte de diaspora des diasporas.

Le phénomène diasporique s'est généralisé : on ne compte plus les minorités "nationales" issues des pays du Sud et de l'Orient qui forment aujourd'hui des diasporas en Europe, mais aussi dans tous les pays riches où la main-d'oeuvre étrangère est moins bien payée, moins protégée et souvent victime des manquements tragiques à l'hospitalité des Etats-Marchés.

Nous supposons ici que la Marranité, quoique extérieure à leur généalogie historique (2), est loin d'être indifférente à ce qui les éprouve et à leurs questionnements. Et c'est à ces "étrangers" ballotés, suspectés, divisés et intranquilles que s'adresse cette réflexion d'analogie à la "contre-culture" marrane. 

Nous sommes convaincus qu"on a encore mal mesure la déflagration que fût l'ère inquisitoriale, bien au-delà de la fraction séfarade (4) du peuple juif, du trauma qu'elle a constitué, et de ses conséquences lointaines. Et c'est bien l'un des enjeux de notre recherche : dégager et privilégier les dynamiques humaines qui s'y sont réfléchies et mises à l'épreuve, pour mieux comprendre celles de notre époque actuelle. Car les similitudes sont étonnantes...

La "piste marrane", pour penser notre temps

Le fait "marrane" s'est formé sur quatre éléments constitutifs : la double perte d'identité religieuse, l'expérience du déclassement, la stratégie du secret et la pratique de l'inconnaissabilité, puis de la méconnaissance (5).(...)
C'est une culture de résistance que l'affaire marrane a généré. En ce sens, une contre-culture. De par son assimilation, sa récupération et le quasi-oubli qui s'en est suivi, elle est aussi, nous semble-t-il, à considérer comme un phénomène de culture.

A partir d'une double défaillance, celle qui porta atteinte à leur fondement spirituel, puis celle qui dans leurs migrations invalida leur espoir de citoyenneté, les marranes ont créé un spectre formé de nombreuses réponses, très diverses, aux questions auxquelles les confrontait leur difficile condition. La marranité a figuré à plusieurs titres la marque de ce qu'on qualifie aujourd'hui d'"interculturel" ; au fil des générations elle a été un vecteur de subvertissement des adhésions sans  nuance à toute posture figé, tant les marranes furent malgré eux conduits à une compétence à l'esquive et au brouillage d'identité.  Et c'est cette multiplicité même qui nous paraît fonder, bien que nous hésitions à la qualifier de modèle "anthropologique", l'idée d'une marranité contemporaine, comme un motif fondateur et potentiellement fécond.

Explorer "la piste des marranes", chercher les traces qu'ils auraient laissées derrière eux, nous a conduits notamment à une réflexion sur les identités pré-occupantes, capables d'ouvrir à une transversalité, au lieu de se refermer sur des "assurances communautaires" - ou sur une acceptation illusoire de l'intégration.

L'échappée marrane, contre-culture, culture de résistance e de survie, a permis de constituer de nouveaux objets de pensée à partir du caché, du "méconnaissable", de l'"insu", de ce qui se placerait, pour ainsi dire, juste en contiguïté avec le principe de l'identité : se rappeler l'urgence à toujours interroger de l'intérieur ses propres sources, la part opaque ou refoulée, voire déniée, de sa prédestination, sa généalogie. Ceci, et c'est pour nous le plus important, a généré de nouveaux "modes d'être" qui se sont avérés subtilement transmissibles. Cette culture marrane nous semble d'autant plus pertinente à questionner que nous vivons en des temps marranes, c'est-à-dire des temps troublés, des temps de rupture, de déclassements, d'exils, de déracinement, de confusion des langues, des croyances, des sexes et des genres ; des temps qui, de par leurs trouées, leurs manques, font surgir ce qu'ils ont d'émancipateur, de subversif, de facteurs d'espérance.

Paule Pérez, Philosophe, Psychanalyste, Essayiste, Editrice
Claude Corman, Médecin Cardiologue, Essayiste, Editeur

Extraits de "Contre-culture marrane, ses apports aux questions contemporaines" - 2010 - Numéro hors-série de la revue Temps marranes
www.temps-marranes.info

(1) Livre "Pour les musulmans" - Ed La Découverte - Sept 2014
(2) "Marrano", porc, fourbe, traître,... c'est de ce terme qu'on qualifiait, dans les royaumes espagnols et portugais,au XVe siècle les juifs convertis de force au christianisme, qui étaient suspects de mener une vie spirituelle double, c'est-à-dire de pratiquer la religion catholique à l'extérieur et de "judaïser" en secret à la maison, dans l'univers fanatique de l'Inquisition créé par la papauté dans le projet de faire du catholicisme la religion unique.
(3)... de Renan
(4) Celle issue de la péninsule ibérique (en hébreu, Séfarade signifie Espagne)
(5) Voir l'essai "Sur la piste des marranes", de Claude Corman - Ed. du Passant 2000 (N.D.A.)

 

 

 

Concurrence et Liberté : les secrets d’un possible succès de la France

Le ministre français de l'Économie, Emmanuel Macron, a présenté mercredi 15 octobre en conseil des ministres, son projet de loi pour l'activité et l'égalité des chances économiques. Il s'en prend à la "rigidité du système français" qui, selon lui, empêche de "libérer, d'investir et de travailler". "Le problème ne vient pas des Français, mais des rigidités du système", a-t-il insisté.

Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor, sait que ses idées dérangent et il aime ça. Optimiste, il pense que c’est un moyen de faire bouger les lignes, même si le monde politique, notamment, évolue plus lentement qu’il le souhaite. Son nouveau livre, qui sort à la rentrée 2014, défend donc une idée aussi déroutante que provocatrice qu’il assène sans précaution oratoire : « Il faut racheter la Bretagne ! » Puis, il précise : « Comme les Basques ont fait avec l’Espagne. On peut faire ainsi une économie de 520 milliards d’euros. Or, on a besoin de trouver 250 milliards, donc il suffit de mettre en œuvre la moitié des idées que je préconise. » Retour sur son intervention en juin au Collège des Bernardins et son livre que le ministre de l'économie devrait peut-être lire...

De quoi s’agit-il ?

La Bretagne serait une « région pilote », comme l’observe une personne dans l’auditoire du Collège des Bernardins, qui appliquerait tout ou partie des réformes testées ici ou là. « Les Bretons travailleraient 44 h par semaine, ils seraient à la retraite à 70 ans et la région prendrait à sa charge une partie du social, de la sphère publique et de la dette », explique Fontanet. Bien sûr, « la Bretagne resterait française », il ne s’agit en aucun cas « d’une sécession » comme le reproche lui en est déjà fait, mais plutôt d’un système « cantonisé » à la Suisse. La Confédération helvétique est, selon lui, « un cas extraordinaire de bonne gestion régionale où toutes les fonctions régaliennes sont prises en charge au niveau du canton.»

Mais pourquoi en arriver là ?

Car la situation est grave. Fontanet rappelle des chiffrés clés. La France a « une dette publique cataclysmique de 2000 milliards d’euros », « une sphère publique de 57% du PIB »,
« une sphère privée qui ne cesse de diminuer », « ses milliardaires qui quittent le pays » et conséquence directe de cette fiscalité excessive, « les investissements directs étrangers ont baissé de 77% en 2013 ».
Fontanet enfonce le clou par une image empruntée aux courses de chevaux : « Les jockeys grassouillets ne peuvent pas gagner le prix de l’Arc de Triomphe », autrement dit, l’Etat pléthorique ne permet pas à la France d’être compétitive. Et « quand les plus riches partent, c’est la pire nouvelle pour les pauvres. On est le seul pays dans cette situation. »

La faute à qui ? Là, pas de surprise majeure, son diagnostic est sévère mais plutôt classique. Ainsi, comme beaucoup d’autres, il dénonce les charges sociales trop élevées, le coût exorbitant de l’heure de travail, la retraite à 60 ans, les 35 heures, la fiscalité excessive sur les plus riches « à la limite de la spoliation », et les politiques économiques menées par tous les gouvernements successifs depuis 1980, « de droite comme de gauche ».
Cependant, selon lui, si la dette publique commence à augmenter en 1974 ce n’est pas à cause du choc pétrolier de 1973 comme il est généralement admis. « Cela correspond à l’arrivée au pouvoir des énarques et du keynésianisme », déclare-t-il, en décrochant un de ses petits sourires espiègles. Pour conforter sa position, il mentionne la Suisse, « qui n’a aucune ressource énergétique et dont la dette publique a continué à baisser après 1973. Donc, le choc pétrolier n’est pas la bonne explication. »

Comment s’en sortir ?

Les solutions de Fontanet, elles, sont iconoclastes tout au moins en France car elles ont déjà fait leur preuve à l’étranger. En effet, Fontanet, Français mais aussi citoyen « du 6ème continent,celui des entreprises mondiales qui représentent une autre planète », emprunte ses solutions à trois pays : l’Allemagne, la Nouvelle Zélande et le Canada. Et il rend hommage à trois hommes, trois chefs de gouvernement, dont il salue le courage politique, Gerhard Schröder, Roger Douglas et Jean Chrétien.

L’Allemagne d’abord, à qui la France est souvent comparée, a largement reformé le domaine du travail. L’évolution s’est faite en trois points : la création du CDI variable qui permet à une entreprise de réduire le temps hebdomadaire de travail dans le cadre d’un CDI mais évite des licenciements massifs – « une solution géniale » inventée par Hartz, directeur des ressources humaines de Volkswagen dans les années 90 –, le statut ICH-AG c’est à dire le modèle de l’auto-entrepreneur copié par Hervé Novelli dans le gouvernement Fillon et enfin les mini-jobs.

Autre piste à suivre, celle de la Nouvelle Zélande qui a réformé son système de santé de fond en combles. Le Premier ministre Roger Douglas, « un socialiste devenu réaliste » d’après Fontanet, a distingué trois catégories de dépenses : les petites dépenses inférieures que tous les citoyens, quel que soit leur revenu, doivent payer, les dépenses très importantes prises en charge par l’Etat et les dépenses intermédiaires qui sont couvertes par des assurances privées en partant d’un principe simple, à savoir que les gens qui prennent soin de leur santé payeront moins cher que ceux qui la négligent. Ainsi, un gros fumeur paye son assurance plus chère. A l’inverse, ceux qui passent régulièrement une visite médicale payent moins cher, ce qui a rapidement dopé le nombre de visites médicales.

Enfin, le Canada qui, au milieu des années 80, a tranché dans le vif en faisant 20 % de coupes dans le budget fédéral – il choisit donc d’une part de faire des économies plutôt que d’augmenter les impôts et d’autre part, d’opérer des coupes drastiques et ciblées plutôt que de faire un toilettage minimaliste général.
Résultat : les dépenses publiques qui représentaient 57 % du PIB en 1990 ont baissé à 40 % en 2005 et la dette publique qui avait atteint 50 % est quasi-nulle aujourd’hui. Mais, Fontanet constate aussitôt, avec regret,que « la France de François Hollande vient de faire exactement l’inverse ! »

(Source : ©Pôle de recherche Collège des Bernardins - Observatoire de la modernité -  Intervenant : Xavier Fontanet - Synthèse : Catherine Dupeyron - Juillet 2014)

L’obsolescence ou "Une manifestation de la finalité"

Fruit d'un abécédaire philosophique, pour penser « la crise » par le O et brièvement la faire dialoguer avec les crises socio-économiques du monde capitaliste (cycle, structuration et conjoncture), l'auteur s'aventure sur la piste d'un mot mécanique : obsolescence, celui-ci renvoyant au milieu technique de l'homme et le qualifiant. Après avoir débroussaillé autour de notre crise – elle serait l'épistémè du monde moderne –, il propose une réflexion sur l'obsolescence comme rapport négatif critique à la positivité de la productivité contemporaine et à venir. Dès lors, l'obsolescence pourrait servir pour définir et expliquer une civilisation nécessairement jeune parce qu'incertaine quant à sa pérennisation (civilisation technicienne guerrière).

Photo ©Compagnie Opinion public - Chorégraphie "Obsolescence"

obsolescencehommeD'autres ont déjà parlé d'« obsolescence de l'homme », d'un devenir-monde fantomal, d'accélération et de vitesse ; mais, dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, quoique non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Pour borner à la fois cette agitation bourgeoise et cette nécessité anthropologique, l'auteur discute du « paradigme de l'androïde » ou d'une « éthique de la machine rêvée sans achèvement ». Il se propose enfin de souligner que « l'autre nom du monde est forêt », que l'éreintement guette la totalité des projets et adventurae de la Nature et de la Culture, et que le destin même du travail scientifique de découverte et d'explication – de révélation – est, sans cesse, de devenir obsolète.

J'exposerai mon propos en quatre points asymétriques, incluant une sorte d'introduction et une sorte de conclusion, et je souhaite me placer à la périphérie du mot « obsolescence » plutôt que d'en prétendre découvrir sur-le-champ l'essence. D'un point de vue formel, comme d'habitude, on voudra souffrir une certaine sophistication et certaines ellipses que je ne sais ne réfréner.

1. La crise comme épistémè du monde moderne

Cette discussion avait d'abord pour cadre une réflexion plus générale sur l'idée et la réalité de « la crise » (Penser la crise, abécédaire, 2007) ; je dus préciser alors ce que j'y entendais.

J'avoue que la première chose qui me soit venue à l'esprit est le livre de l'historien Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoirs (1990) et son chapitre premier sur la peste noire « Crise et fausse sortie de crise (1347-1383) » ; j'ai également pensé à l'ouvrage collectif La crise (1985), titre repris en 2012 pour un numéro hors-série de la même revue Alternative Économiques.

Dans ces lignes, toutefois, avec force réduction, j'entendrai seulement trois choses concernant le thème de « la crise ».

krisisQuant à la première, je lui associe évidemment l'acception philosophique de la Krisis d'Edmond Husserl (1954) et ce à quoi elle renvoie : à la description husserlienne de la crise de « l'humanité européenne » et des sciences. Disons à une crise d'estime publique de la science et à cette « sorte de sentiment d'hostilité » des jeunes générations pour la science, selon le mot d'Husserl. (Les 474 pages sur la mentalité autocritique de l'Occident de La crise de la conscience européenne 1680-1715 de Paul Hazard, quoique malheureusement moins connues, date des mêmes années 30.) Hostilité diffuse des jeunes contre la science jusqu'à ce jour : je pense notamment aux mouvements romantiques de toute l'Europe du XIXe ou le triomphe des « valeurs imaginatives et sensibles » (Hazard, 1935), à tout Heidegger, à La science et la technique comme « idéologie » de Jürgen Habermas (1968) et, surtout, aux taux d'entrée de plus en plus faibles des universités scientifiques européennes.

criseannes30Quant à la seconde signification de « la crise », je lui associe sa traditionnelle dimension socio-économique ; lorsqu'on parle de la crise des années 30 et des deux grandes crises pétrolières. Mais l'histoire du capitalisme est un enchaînement de phases de croissance et de crises. (La période qui s'étend de 1952 à 1972 est alors exceptionnelle par la régularité et la vigueur de sa croissance. La « Belle Epoque » du capitalisme n'est donc pas celle de Toulouse-Lautrec, mais de l'automobile et la télé triomphantes, ainsi que de la « culture » produite et consommée de façon massive. Quand on les mesure en volume, c'est-à-dire une fois déduite la hausse des prix, production, productivité et capital investi par tête ont triplé en France au cours de ces vingt années.)

lieuuniqueQuant à la troisième acception du thème, de façon très circonstanciée, c'est-à-dire nantaise, le fait même que deux institutions hétérogènes, l'UFR de Philosophie de Nantes et l'espace culturel Lieu Unique, proposent un débat public pour Penser la crise et demandent à divers gens d'entendement d'en dresser l'inventaire, ce fait même a quelque chose de caractéristique de notre temps – phase haute d'une crise qui n'est concrète que du point de vue limitée de chaque observateur. En effet, « la crise » n'est pas la même selon que l'on se place dans les degrés élevés ou plus bas de l'échelle sociale ; pas la même pour les classes moyennes à la dérive (Chauvel, 2006) et leur déclassement systémique depuis 1955 (Chauvel, 2011), et pas la même pour les 1% d'américains qui détiennent le tiers des entreprises mondiales .

Le thème de « la crise », voire son « mythème » (grosse unité constitutive d'un mythe), est donc une caractéristique de notre temps post plan Marshall, post Trente Glorieuses, post URSS. En conséquence, pour les trentenaires et les plus jeunes de ce temps-ci, la crise de la société moderne est un épistémè , c'est-à-dire à la fois une habitude de langage et de représentation, voire un lieu et lot communs. Mais aussi, et surtout, la crise de la société moderne est la circonstance quotidienne de leur histoire toute personnelle. D'aucuns peuvent énoncer alors que « la crise est l'horizon indépassable de notre temps. ».

Mais, à ce moment très précis de l'histoire, l'horizon n'est plus un horizon, mais une fortification.

crisenerfÀ ce propos, qui, aujourd'hui, dans son quotidien moyen, n'a jamais fréquenté une incarnation-faite-homme de la crise sociale, c'est-à-dire la psychologie fragilisée d'une connaissance, d'un ami, d'un proche même ?

Je ne pouvais passer sous silence ces états de faiblesse qu'on appelle, de doux euphémismes, « crise de nerf », « bouffée délirante » et « psychose cannabique ». Et j'aurais pu décrire un nombre élevé de camarades dont la psychologie déstabilisée a, « sous la pression » – spécificité de la ville moderne, spécificité de la culture générale moderne, angoisse métaphysique et sociale, dangers atomique, toxique, bactériologique –, a basculé dans l'assuétude, les anxiolytiques, la folie plus ou moins passagère, la raideur ou le dogmatisme. Toute forme d'opium et de folklore (religion brisée, « braconnage religieux ») pour fuir, oublier, résister même. Le dernier Durkheim parlait d'« assiette mentale » (1912), Norbert Elias de « psychogenèse » (1975, 2010). Aujourd'hui, je renvoie à l'étude de François Sicot, Maladie mentale et pauvreté .

anomieLa crise est donc le lieu d'où nous parlons désormais. Tous les Christophe Dejours et Louis Chauvel nous l'ont promis. Elle se manifeste, en boucle réversive, aussi bien dans sa dimension matérielle (infrastructure), à la base de nos nourritures collectives et de nos systèmes de dépenses, que dans sa dimension idéelle de la morale et de la politique (superstructure), crise aux conditions d'apparition d'abord structurelles puis conjoncturelles, ce que Durkheim appelait « anomie », pour signifier le désenchantement et la « dissociation d'une totalité ». (Les phases d'anomie sont des phases de « dérèglements » sociaux croissants dans une société qui se transforme. L'anomie est un concept Janus à deux faces : l'une positive, l'autre négative. Elle pose que l'individualisme favorise l'autonomie des personnes, mais les fragilise, puisqu'elles sont moins solidaires, plus détachées les unes des autres, plus indépendantes. Grossièrement, l'anomie croît dans les sociétés à mesure que le fatalisme décroît. L'anomie est donc anxiogène. Et, en général, pour toute société donnée, l'ébranlement des fondements de celle-ci est anxiogène. Plus d'anomie veut donc dire, toujours, plus d'aléatoire social et, donc, plus d'inquiétude psychologique fasse à cette aléatoire. Grossièrement encore, l'anomie c'est le passage lent et historique, involontaire et collectif, d'une société « plus altruiste » à une société « plus égoïste » ; le passage, sourd et total, d'une société solidaire où tous se ressemblent et coopèrent sans mot dire à une autre forme de... « solidarité » où tous sont emportés dans un maelström de compétition et de distinction, où tous se critiquent sans cesse pour parfaire tant cette solidarité nouvelle que cette concurrence distinctive.)

2. L'obsolescence ou la critique de la positivité productive

accumulationDans les limites de ces seules acceptions, parler de l'obsolescence serait donc esquisser un propos sur la... matérialité de la crise de la rationalité européenne. J'ai bien écrit « esquisser », ajoutant un conditionnel. Ici, j'essayerai simplement de glisser quelques mots sur « l'esprit d'accumulation », qui est une culture, et sur « le capitalisme » qu'on ne peut concevoir que pluriel (Weber, Baechler), qui est une psychologie à la fois collective et privée ; et j'essayerai de parler, à demi-mot, du vieillissement et de « la fatigue d'être soi », rapports des choses et des êtres qui nous concernent tous et toutes.

Obsolescence donc – le mot est joli. Il sent l'obsession et l'essence. Avec ses douze lettres, on peut écrire « obscène ». Son synonyme est « désuétude » de la machine. Dans les thesaurus et les dictionnaires, mais peut-être pas dans le rythme journalier des échanges langagiers, le mot a conservé la définition de son usage latin. Cet usage manifestait déjà le fait, pour un objet, d'être « passé de mode, tombé en désuétude » et d'avoir perdu de la valeur. (La valeur que, comme La Rochefoucauld, je comprends comme honneur et mise en péril au combat.) Aujourd'hui, en langage soutenu nous dit-on, c'est, pour un objet, le « fait d'être périmé », et, en un langage spécialisé, d'« être dépassé par le seul fait de l'évolution technique ».

obsolescence1Ce qui revient et fait sens, c'est le fait brut de la mode et de la valeur technologiques, et l'inutilité inéluctable, termes qui ne décrivent pas la même chose, mais qui valent condamnation et renvoient immédiatement à la dépréciation sociale d'une machine ou d'un équipement (Heidegger). Périmé, l'appareil, le moteur ou le dispositif (Agamben, 2007), a été dépossédé de son actualité. En une formule barbare, l'obsolescence est le processus social et matériel qui rend « de plus en plus moins utile ». Dit autrement, l'obsolescence est à la machine moderne ce que la mode est à l'habillement de confection industrielle... L'obsolescence est fondamentalement l'expression renouvelée d'une critique du présent, sinon des traditions, un frottement contre les archaïsmes, une hâte festive d'en finir, de rendre ringard, de déclasser. Que veut dire ce déclassement ? Qu'est-ce donc que ce rapport total aux machines modernes et, peut-être, aux êtres ?

Pour avancer une réponse ramassée, je dirais que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la dynamique de l'accumulation, que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la positivité de la productivité.

obsolescenceprogrammeDans l'obsolescence programmée, comme disent les économistes, du machinal et du technologique, il y a comme le point final déjà conçu de ce qui se donne, non, mieux, se vend comme « nouveauté ». (Je fais intervenir le verbe « vendre » et la nécessité du renouveau incessant pour essayer, par résonance, de définir la modernité.) L'obsolescence est alors la ride profonde de toute nouveauté idéale et manufacturée. (A ce propos, dans notre économie politique, l'obsolescence est le jumeau opposé de l'innovation.) Elle décrit donc un rapport à la fois matériel et magique, comme disent les ethnologues, le rapport occidental à la fois matériel et magique de la productivité du travail face à l'inutilité. (L'obsolescence décrit donc « l'inutilité de tout », c'est-à-dire qu'elle frappe de son caractère évident à la fois la réalité et le fantasme de ce qui est productif et de ce qui ne l'est plus.)

obsolescence4L'obsolescence des machines, leur renouvellement continu et illimité, manifeste donc une caractéristique de notre mode de production ou dynamisme du capitalisme ou « éthique de la puissance » qui veut la puissance, c'est-à-dire la surpuissance (Heidegger) ; éthique qui carillonne, jour après jour, après l'actualité de la nouveauté, l'achèvement des choses et leur « faiblesse », faiblesse le plus souvent subjective-sociale que matérielle-réelle. (D'ailleurs, on le sait, la puissance ne souffre la faiblesse qu'à sa périphérie : dans les abîmes, les dépotoirs et les poubelles, dans les bidons villes et les bordels, les HLM et les banlieues. La puissance ne souffre les avatars de la faiblesse que pour savourer ses propriétés propres, par comparaison, distinction et élévation face à elle.) Lorsque l'objet a reçu le poinçon socialement infamant de l'inutilité, c'est alors qu'il a fait le tour de ses possibilités situées dans son espace-temps ; il peut s'éteindre, fatigué de ne plus être désiré ; nous n'en avons plus besoin, c'est-à-dire que nous ne le désirons plus sous la forme ou l'actualité qu'il possède-là.

Si, donc, du latin à la langue moderne, je m'en tenais à la définition étroite de l'obsolescence, je ne devrais traiter que de l'obsolescence de la machine-outil et de tous ces instruments en concurrence les uns avec les autres pour atteindre une plus grande productivité, un plus grand rapport à la surpuissance, avant de devenir inutile, dépassé.

Toutefois, grâce à un ami parisien, je pris connaissance de l'ouvrage L'obsolescence de l'homme (1956, rééd. 2002) de Günther Anders. En 1956, avant Guy Debord et Jacques Ellul, et en même temps que Martin Heidegger, Hannah Arendt et les derniers grands de l'Ecole de Francfort, Anders parlait de l'état naissant de notre assujettissement à la technologie.

obsolescenceandersQue dit principalement Anders ?

« C'est depuis des années un secret de Polichinelle qu'au début de la guerre de Corée, le général McArthur a proposé des mesures dont l'application aurait pu déclencher une troisième guerre mondiale. Tout le monde sait aussi qu'on lui a retiré le pouvoir de décider s'il fallait ou non prendre un tel risque. Ceux qui lui ont retiré cette responsabilité ne l'ont pas fait pour prendre eux-mêmes les décisions à sa place ou pour les confier à d'autres hommes politiquement, économiquement ou moralement qualifiés. Ils l'ont fait pour remettre le pouvoir de décider à un instrument (puisque le « dernier mot » doit être objectif et qu'on ne considère aujourd'hui comme « objectifs » que les jugements prononcés par des objets). Bref, on a confié la responsabilité suprême à un « electric brain », un cerveau électrique. On n'a pas retiré le pouvoir de décision à l'individu MacArthur, mais à MacArthur en tant qu'homme, et si on a préféré le cerveau-instrument au cerveau de MacArthur, ce n'est pas parce qu'on avait des raisons particulières de se méfier de l'intelligence de MacArthur mais parce qu'il n'avait, précisément, qu'un cerveau humain.

Dire qu'on lui a « retiré » sa responsabilité en tant qu'homme, c'est bien sûr employer une expression trompeuse. Car la puissance qui l'a privé de son pouvoir de décision n'était pas une instance surhumaine, ce n'était ni « Moïra » (le Destin), ni « Tyché » (la Fortune), ni « Dieu », ni l'« Histoire », mais c'était l'homme lui-même qui, dépouillant sa main gauche avec sa main droite, déposait son butin – sa conscience morale et sa liberté de décision – sur l'autel de la machine et montrait par cet acte qu'il se soumettait à celle-ci, à ce robot calculateur qu'il avait lui-même fabriqué et qu'il était prêt à considérer comme une conscience morale de substitution et une machine à oracles, bref une machine littéralement providentielle. En subordonnant le général à cet instrument, l'humanité s'est en quelque sorte portée atteinte à elle-même (car) celui qui transfère la responsabilité d'un homme à un instrument lui transfère aussi, par là même, la responsabilité de tous. En cette occasion, l'humanité s'est pour la première fois humiliée elle-même de façon significative et a ouvertement déclaré : « On ne peut pas compter sur nous puisque nous comptons plus mal que nos machines. Qu'on ne tienne donc pas "compte" de nous. » Elle n'a, pour la première fois, ressenti aucune honte d'avoir ouvertement honte. »

obsolescence5Pour ma part, si je crois savoir quoi penser du thème ou mythème « la Science », de cette fiction nécessaire pour penser la totalité des acquis, des propriétés et des dynamismes des connaissances humaines, je ne sais quoi penser de « la technologie » dont la définition anthropologique – « étude des activités entreprises par les hommes pour acquérir et transformer des éléments organiques et inorganiques du monde naturel. » – est si proche de celle de l'« arraisonnement » de Heidegger (« essence de la technique moderne »)... Si, comme l'écrit Jean Grou (2000), je crois savoir que l'économie politique « entretient d'étroites relations avec les sciences dures, parce que celles-ci se situent en amont de la technologie, sa discipline partenaire », je ne sais clairement et distinctement si Anders et tous ceux qui conspuent « la technique » ont raison de tant la maudire. (« Avoir raison » c'est-à-dire que la somme de leurs arguments est supérieur à la somme des faits et des possibilités de la technologie ou de l'arraisonnement.)

Certes, la société bourgeoise technique semble plus encore résider dans un procès de précipitation – mais n'est-ce pas la conséquence de la « conscience historicisée » dont parle Marcel Gauchet (1985) ? – plutôt qu'elle ne réalise une véritable accélération de l'Histoire (au sens de la « fiction hégélo-marxiste »).

marxaccelerationmondeÀ cet égard, je ne renvoie qu'aux seuls Marx et Derrida, critique non-marxiste de la pensée cohérente de Marx à ce sujet : l'accélération du monde, « et (de) tout ce qu'il y a dedans, Chico ! ». Car il y a visiblement, mais ma vue peut être mauvaise, précipitation et non accélération, notamment par la technique, de notre mode de penser et de notre mode de vie. (Autrement dit, plutôt avec Jared Diamond (2006) qu'avec Ulrich Beck (1990) et Hans Jonas (2001), je ne peux établir aucun bilan définitif sur la technique, ni faire aucun jugement, mais seulement « compter les points » et observer les usages sociopolitiques de la technique.)

Lorsque je parle de ce speed, accélération du spleen baudelairien, je ne pense pas qu'aux périodes de fièvre acheteuse des soldes et des files d'attente nocturnes pour acheter le dernier Harry Potter ; je pense à notre standard de vie post plan Marshall et aux modifications de perception de la réalité qu'il entraine, lui et son « technèlogos ». (Certes, il y a 2000 ans, Sénèque parlait déjà des « occupati ». Mais, à notre échelle d'observation et sur un large spectre, nous savons que la totalité des termes utilisés par L'école de Francfort, Heidegger et Anders, au moins, comme « artificialisation accélérée du monde et de ses représentations », « technoscience devenue autonome », « marchandises fantômes », « Spectacle », nous savons que tous ces termes renvoient toujours à la technique et à sa description philosophique, c'est-à-dire, plus ou moins directement, à une critique réglementaire « des propriétaires » de la science. Nous savons que l'artificialisation, le spectacle et la technoscience sont les termes désespérément critiques utilisés par la « contre idéologie » de l'« idéologie de la technicité », voire du Progrès européen. (Je veux rappeler que l'idéologie, selon les mots de Raymond Boudon, est « une doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d'une crédibilité excessive ou non fondée » (1985, p. 52).)

dechetselectroniquesJe pense à notre standard de vie post plan Marshall, disais-je, c'est-à-dire à l'imposition somme toute récente de la mécanique à tous les étages de la Culture et, surtout, au transport réel ou virtuel du monde objectif vers nos subjectivités, ainsi qu'au transport en commun de nos subjectivités vers un monde fantasmé/fantomal ; fantasmé/fantomal aux moyens d'une démographie d'imageries et d'électroniques illustrant, mais ne faisant que cela, la pseudo-proximité du Monde.

3. Le paradigme de l'androïde

ethiquemachineA travers le masque (africain) de l'obsolescence, nous discernons aussi l'aveu occidental d'un besoin de repos, sinon d'une issue reposante. Dans Aurore, Nietzsche parlait déjà de « l'humeur de la fête moderne », lorsque la puissance qui veut, un temps, retomber dans l'impuissance.

Je le répète : dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, mais non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Car nous savons qu'ici-bas il existe comme une « libido de l'emprise », une « pulsion culturelle de domination », pulsion actualisée et réactivée tous les jours par la technique occidentale et « l'esprit du capitalisme » – « esprit » que je ne saurais définir d'une façon anthropologique (Marx, Amin), mais régional (Weber, Baechler, Gauchet).

Par contraste, l'obsolescence renverrait donc à sa source principale : à l'éthique bourgeoise de l'efficacité (maximale), celle-ci demandant toujours plus rationnellement plus d'accumulation, de production, d'investissement productif, de circulation et de consommation. Il y a toutefois une spécificité géographique et historique de cette « éthique de la machine » (Genèse + Descartes + monde des usines + performance = éthique de la machine) : ce que l'éthique de la machine est est son aboutissement.

Finalement, la machine moderne parfaite ce serait l'homme tranquille de l'univers lockéen. metropolisMieux, l'homme parfait, l'homme idéal bourgeois, paradoxalement sans obsolescence ni achèvement, ce serait la machine pensante, le robot ou le paradigme de l'androïde ; ce que la science-fiction discute et critique depuis au moins la pièce R.U.R (Capek, 1921), le film Metropolis (Lang, 1930) et la littérature d'Isaac Asimov (1941). Après celui-ci, avec les mouvements (romantiques) pessimistes de la fin des années 60 et cyberpunk des années 70, voici le temps des descriptions apocalyptiques renvoyant toujours à des représentations et à des manières qu'à la société réelle de se penser (Durkheim, Gurvitch), le temps du Terminator (Cameron, 1984) et de l'enfant bionique d'Intelligence Artificielle (Spielberg, 2002), le temps de la Matrice des frères Wachowski (1999, 2003), et des représentations de l'obsolescence de l'homme, de sa finitude, de sa magnifique inutilité naturelle ; c'est-à-dire, paradoxalement, de son incommensurabilité. (Si, dans l'ordre de la pensée bourgeoise, il semble que le robot soit le nec plus ultra de la faculté de penser, sa vérité tranquille, heureusement, le diable de l'aléatoire est dans l'escalier et, heureusement, le « matérialisme aléatoire » (Althusser, 1982) habite à tous les étages : c'est la catastrophe, la krisis, l'accident... L'idéalisme bourgeois ne peut contenir la matière (la réalité) sur laquelle il vient se fracasser.)

4. Le nom du monde est forêt

foretSi l'Univers renfermait un quelconque « projet » ce serait aussi celui de son « obsolescence ». En effet, qu'on soit scientifique, philosophe, praticien des sciences sociales, dame cultivée ou gentilhomme, déterministe ou indéterministe, continuiste ou discontinuiste, à partir du mouvement de la conscience, qui se découvre elle-même, tous ces « gens d'entendement », comme dit Montaigne, arpentent le même chemin de l'inexorabilité, tous éprouvent les forces de l'inéluctabilité de la transformation des chairs, celle du Monde et la nôtre propre. Êtres sans Dieu, nous comprenons tous que l'éreintement guette la totalité des « projets » et adventurae de la Nature et de la Culture.

ursulaleguinAlors, si, du haut de mon savoir partiel (« s'avoir », « ça voir »...), je me risquais à parler du « point de vue de la Nature », j'avancerais que la Nature est buissonnement incessant qui « sonde » ses limites, que la Nature est recommencement peut être hyperbolique mais non infini, puisque l'infini est une aberration matérielle et logique . (Ursula Le Guin nous explique que Le nom du monde est forêt, 1972.) J'ajouterais que, bien qu'elle ne « veuille » rien, la Nature provoque comme sa propre perte, c'est-à-dire qu'elle produit et consomme des empires et des empires de possibles jusqu'à la disparition des protons ; une disparition qui surviendra des milliards d'années après celle de l'esprit (Islam, 1984).

maxweberMaintenant, si j'osais parler du « point de vue de la Culture », je me ferais aussitôt le rapporteur d'un remarquable passage de Max Weber. En 1917, celui-ci écrit : « la vie de l'individu civilisé, emporté par le « progrès », dans l'infini, ne devrait pas avoir de terme du point de vue de sa signification immanente propre. Car il y a toujours encore un progrès ultérieur à venir pour celui qui participe à ce progrès. Aucune personne, quand elle meurt, n'a atteint le sommet, lequel se trouve à l'infini. »

Quelques pages auparavant, il remarque : « l'individu ne peut s'assurer de réaliser quelque chose de véritablement et pleinement achevé dans le domaine scientifique que dans le cas de la plus rigoureuse spécialisation. (...) notre propre travail doit inévitablement rester inachevé. C'est uniquement grâce à une spécialisation rigoureuse que le travailleur scientifique peut effectivement atteindre la pleine certitude, une fois dans sa vie, et peut-être plus jamais, d'avoir accompli quelque chose qui durera ».

scientifiquehommeLe destin même du travail scientifique est, sans cesse, de devenir caduc. Et l'on sait depuis longtemps que la philosophie se prescrit de devenir scientifique... L'accomplissement scientifique, quels que soient les travaux, demande donc à être dépassé et à vieillir, à devenir obsolète. (Par conséquent, il y a comme la nécessité d'une « biomasse » de travaux moins utiles et moins précieux, plus ordinaires, pour que les conditions de possibilité d'une « grande théorie » voient le jour.) Tel est son fait et telle est sa loi. Il y a dans cette « révélation wébérienne », une humilité qu'on peut avoir du mal à supporter tous les jours. « Le progrès scientifique est un fragment, et le fragment le plus important, (du) procès (historique) d'intellectualisation » écrit encore Weber.

Ce procès d'intellectualisation (rationalisation) manifeste alors, à chacun de ses moments et à chacune de ses phases, l'obsolescence de tous les outillages de la Civilisation, machines-outils, théories-outils et, aussi, hommes fabricants d'outils.

 

Cette obsolescence d'un futur incertain

Dans le cadre de l'examen du projet de loi sur la transition énergétique, l'Assemblée nationale vient de voter ce vendredi 10 octobre au soir pour que "l'obsolescence programmée" soit désormais considérée comme une tromperie "sur la durée de vie du produit intentionnellement raccourcie lors de sa conception". Qui pourrait être sanctionnée par une peine de prison et une lourde amende pour les fabricants.

Il y a quelques mois UP' Magazine avait ouvert ses colonnes à Jocelyn de Noblet, Professeur Chercheur en culture matérielle, Fondateur du Centre de Recherche sur la Culture Technique (CRCT).
Ses propos sur l'obsolescence programmée éclairent l'actualité d'aujourd'hui.

Ce docteur ès lettres est l'un des théoriciens français les plus brillants de sa discipline : prosélyte agité, Jocelyn de Noblet bouscule les idées reçues. Depuis plus de 40 ans, à travers ses livres, des cours à l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs et les publications de son Centre de recherche sur la culture technique (CRCT), il tente de dénouer les querelles sémantiques qui entravent la percée du design en France.

Cette interview est une alerte lancée sur une planète à bout de souffle, et pour laquelle il propose plusieurs solutions, dans des domaines de recherche qui sont prioritaires.

« Le seul phénomène durable c'est le changement »

Jocelyn de Noblet pense que le réchauffement climatique est un phénomène grave et qu'il faut s'en occuper maintenant.

« Il ne suffit pas de dire comme Jacques Chirac à la conférence de Johannesburg en 2002 « La planète est en danger, notre maison brûle,... ». C'est comme si après vous être confessé auprès d'un curé, et être rasséréné, vous recommenciez à zéro... comme avant.
La culture matérielle, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'est pas compatible avec les pollutions, d'une part et l'usage des matières premières qu'elle utilise, d'autre part. Que cela nous plaise ou non, nous sommes obligés de changer de culture matérielle. La culture matérielle étant l'ensemble des objets, depuis la machine-outil jusqu'à la bouteille de Coca Cola, ou de champagne, la vis, l'outil ou la montre ».

- Fabienne Marion:  Il est donc grand temps de revoir la conception de tous ces objets, face à une planète en danger ?

industrialisation1- Jocelyn de Noblet : Oui, mais pas seulement. Le système technique, à partir duquel s'est constituée cette culture matérielle depuis la révolution industrielle, a épuisé son potentiel de développement ; c'est-à-dire quand la révolution industrielle devient efficace, soit à partir du moment où les infrastructures techniques permettent de produire des objets industriellement et non plus artisanalement, soit vers 1828/1830. A partir de ce moment-là, on a les machines-outils, les machines à vapeur, on a de quoi fabriquer autrement. L'artisanat a été un système technique extrêmement pertinent qui a fonctionné depuis la préhistoire jusqu'au début du XVIIIème siècle. Mais à partir du moment où il a fallu une précision horlogère, militaire, etc,.. , l'être humain ne pouvait plus avec ses yeux et ses mains, fabriquer des objets d'une précision de plus du 10ème de millimètre. Il fallait des machines-outils, il fallait autre chose.

L'artisan, c'est l'outil prolongement de la main. La révolution industrielle, c'est passer de la main-outil à la machine-outil. Dans le domaine de l'artisan, il y a deux choses : les matières molles, comme fabriquer une pâte à modeler ou une tarte. Seule la main fonctionne. Puis les matériaux durs où il faut un outil pour prolonger la main, comme une serpe, une scie, un couteau,...

Nous sommes donc rentrés dans la révolution industrielle avec un système technique qui est électromécanique et chimique. Ce système en 1830 avait un fantastique potentiel de développement qui se manifestait par une accélération extraordinaire des moyens.

Prenons l'exemple des transports. Au XVIIIème siècle, il fallait une bonne voiture à cheval avec une route bien taillée pour atteindre les 12 ou 15 km à l'heure. A la fin du XIXème siècle, avec le chemin de fer, on a atteint les 60 à 100 km à l'heure. Puis avec l'invention de l'aviation, on a atteint les 1000 km à l'heure. Il y a eu donc une fantastique accélération. Les Saint-Simoniens, vers 1830, étaient persuadés de l'importance du chemin de fer ; c'était l'invention la plus fantastique de la société. De nombreux textes ont été écrits à ce sujet, montrant comment l'utopie technologique allait transformer le monde : l'accélération, la vitesse, le changement des distances allaient bouleverser le monde. C'est ce que nous avons vécu jusqu'en 1975, 1980.

rocketAujourd'hui, on s'aperçoit que finalement ce système technique a épuisé son potentiel de développement et qu'il n'y a plus d'accélération. Prenons par exemple le TGV : on sait parfaitement qu'il roule à 300/320 km à l'heure et on ne peut pas faire beaucoup mieux. Car si l'on souhaite faire encore mieux, on découvre des problèmes de systèmes d'ondes qui se dérèglent entre le caténaire et le pantographe. Quand la SNCF a fait ses essais à 550 km à l'heure, ils ont dû dépenser des fortunes sur une ligne de 3 kms en construisant des voies bétonnées, avec des fils tendus,... On a donc atteint les limites depuis la petite locomotive «Rocket » de 1830 qui allait à 50 km à l'heure, au TGV qui roule à 350 km à l'heure !

La voiture, depuis 1906 jusqu'en 1970, est dans le même cas. Malgré les gadgets électroniques, les embouteillages en ville et les accidents font que finalement la vitesse est limitée. Dans le domaine de l'aviation, les innovations ont été fulgurantes jusqu'à l'invention des Boeing 747 où on a atteint les 900 km à l'heure. Quant à l'Airbus 380, il a une technologie informatique impressionnante mais il s'agit en fait, d'un Boeing 707 revu et corrigé transportant un peu plus de voyageurs, mais qui ne dépasse pas les 900 km/heure.

Il y a eu bien sûr le Concorde : il est aujourd'hui au musée ! On va donc à la même vitesse en avion qu'il y a 50 ans... Quant aux navettes spatiales, elles sont toutes également au musée. Si l'on prend donc ces trois domaines-là, le potentiel de développement est aujourd'hui épuisé. Et cela a des conséquences sur la société.

- FM :  Votre constat semble objectif : les usages se seraient arrêtés avec la limite de la vitesse ?

- JN : Oui, les technologies dont on dispose ne permettent pas d'aller plus vite.

designitalienPrenons le domaine de l'électrodomestique : on a commencé dès 1900 à avoir des résistances électriques dans les fers à repasser, à avoir des ventilateurs électriques et moteurs miniaturisés, c'est le fameux moteur de Tesla. Vers 1955, les matières plastiques sont apparues et ont été à l'origine du design italien ; elles ont contribué à la création des sèche-cheveux, des grille-pains, etc... Il y a eu un phénomène d'évolution incroyable de la société occidentale. Aujourd'hui, c'est terminé.

- FM : Mais où sont aujourd'hui les innovations ?

- JN : On vit aujourd'hui à l'interface de deux systèmes. On a d'une part, le système électromécanique et chimique (« système technique fort ») sur lequel on vit toujours quand on prend une locomotive, un avion ou une voiture et puis, ce que j'appelle le système « technique faible » qui s'est développé depuis l'invention du transistor et qui est devenu efficace à partir de 1980 avec internet ; ce sont les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), les nanotechnologies, le génie génétique, les biotechnologies, les organismes génétiquement modifiés, etc...

- FM :  Ce sont là d'importantes accélérations ?

gordonmoore- JN : Oui, dans le domaine du virtuel : on communique à la vitesse de la lumière, mais le corps ne bouge pas. Dans le domaine des NTIC, il y a un formidable potentiel de développements. Cela obéit à la loi de Gordon Earle Moore, co-fondateur et vice-président d'Intel, qui disait en 1966 : « la puissance d'un microprocesseur va doubler entre tous les 18 mois et tous les deux ans ». On pense que cette loi sera valable jusqu'en 2020 pour passer ensuite aux ordinateurs quantiques et d'autres évolutions.

Ce système technique faible a d'incroyables possibilités de développements mais il ne peut pas remplacer le système technique fort.

- FM : Mais peut-il l'améliorer ?

- JN : Oui, en effet. Si vous prenez le pont de Normandie, sur les voussoirs il y a des capteurs électroniques qui permettent de ne pas les surdimensionner : au lieu d'avoir un voussoir qui pèse 20 tonnes, il ne pèse plus que 15 tonnes, mais il ne pèsera jamais 3kgs.

Quelques soient les avantages de ce système technique faible électronique, il ne remplace pas un système technique fort.

- FM :  Ou alors, il faut accepter des changements, non ?

ntic- JN : Oui mais des changements qui soient révolutionnaires. On peut changer les choses mais il faut changer brutalement nos connaissances, notre façon de fonctionner. Que cela nous plaise ou non, les NTIC sont suffisamment au point pour permettre de supprimer 95 % des voyages d'affaires en avion et de les remplacer par les TV conférences.

- FM : Ne sommes-nous pas là de nouveau dans une nouvelle forme de vitesse, d'accélération ?

- JN : Gagner du temps, c'est une nouvelle forme de vitesse virtuelle. Ce n'est peut-être pas une forme idéale culturellement parlant d'évolution, mais compte-tenu que nous sommes maintenant 9 milliards d'individus sur Terre, on n'a pas le choix.

Prenons l'exemple du consommateur de petits pois qui veut en consommer tout au long de l'année : il achète des petits pois venant du Kenya et consomme donc quatre kilos de CO² en plus. La position radicale est de lui conseiller d'attendre le mois de juin pour en avoir dans son jardin !

Pour se sortir de la situation dans laquelle nous nous trouvons face au réchauffement climatique, et aux pénuries d'énergie, il va falloir accepter de changer que cela nous plaise ou non.

- FM :  Quels sont les changements que nous pourrions mettre en place ? Quelles nouvelles méthodes de conception ?

- JN : Il y a beaucoup de domaines où il y a des possibilités d'interventions :

1) Concevoir des objets uniquement en vue de leur usage fonctionnel et symbolique par l'acheteur potentiel sans se préoccuper de leur devenir – comme c'est encore le cas aujourd'hui et depuis le début de la révolution industrielle – n'est plus acceptable.

cradleIl y a beaucoup de modifications de toutes sortes à faire, dans le domaine de la culture matérielle des objets, dont la première peut être prise dans le livre américain « Cradle to cradle » («Créer du berceau au berceau ») de William Mc Donough (2002) : des chercheurs américains partent du principe qu'un industriel conçoit un objet aujourd'hui, vous l'achetez par l'intermédiaire d'un revendeur et une fois que vous l'avez, vous le jetez. Il est donc essentiellement conçu pour plaire aux consommateurs et pour gagner de l'argent avec. Autrement dit, l'objet va du berceau au tombeau. L'idée serait de concevoir un objet, non plus en fonction de l'usager qui va l'acheter, mais en fonction de son recyclage et de sa récupération : on n'achèterait plus une machine à laver, mais on vous prêterait une machine pour 10 000 heures de machine à laver et quand elle est épuisée, on vous la rachète. Dans le processus de conception, on la conçoit avec des matériaux qu'il est possible de déconstruire.

Il devient donc obligatoire d'introduire dans le processus de conception la possibilité de déconstruire les objets en fin de vie, sur une chaîne de démontage, en abîmant le moins possible les différents composants afin de pouvoir les réutiliser en produisant le moins possible de nuisances.

Il s'agit en fait, dans un futur à moyen terme, d'avoir pour objectif de ne vendre que les services et de récupérer les objets pour en faire autre chose.

2) Concevoir des objets durables et interdire l'obsolescence programmée.

La société dans laquelle nous sommes, la société d'hyperconsommation, est née vers 1927 aux USA. Quand nous sommes passés du système artisanal au système industriel, les objets produits entre 1830 et 1930 étaient conçus pour durer, dans la philosophie artisanale : la machine à coudre Singer, la Ford T, produite entre 1908 et 1927 à 15 millions d'exemplaires (au prix de 250 dollars) et dont Henri Ford pensait qu'on devait s'en servir toute sa vie, l'appareil photo Kodak également, la machine à écrire Remington,...Tous les objets produits industriellement en grande série (le Colt fût le premier à être produit en 1830).

fordtkodakremington

En 1927, apparaît un personnage étonnant diplômé d'Harvard, Alfred Sloan, PDG de la General Motors, avec le raisonnement suivant : «ces produits ont été conçus dans une grande réussite technologique ; on peut désormais donner la technique gratuitement aux gens. Donc, si on veut faire du commerce et gagner beaucoup d'argent, il faut concevoir une obsolescence des produits ». Née alors l'obsolescence esthétique : il faut dégoûter les gens de leurs propres choix tous les 18 mois ! C'est le début du marketing, forme de totalitarisme déguisé car Alfred Sloan déclare « si on arrive à faire un marketing bien conçu et à concevoir des produits suivant notre méthode, il n'y aura plus d'acheteurs, mais des gens formatés pour acheter ce qui sera le plus rentable pour nous de vendre ».

La quasi-totalité des objets utilitaires doit devenir symbolique. On doit savoir dessiner des formes suffisamment attrayantes pour que les gens aient envie d'acheter.

Par contre, des entreprises comme Philips ou La Général Electric ont introduit l'obsolescence technologique. Aux alentours de 1915 /1920, ils ont mis au point techniquement l'obsolescence programmée d'une ampoule : dans une caserne de pompiers à New-York fonctionnent toujours aujourd'hui des ampoules de 1910 ! Une ampoule électrique aujourd'hui ne doit pas fonctionner au-delà de 5000 heures.

iphone4Cela nous a fait passer d'une société d'usage à une société d'hyperconsommation et nous sommes toujours dans ce schéma-là. Prenons l'exemple d'Apple : l'iPhone et l'iPad ont été conçus d'une façon parfaite il y a quelques années. Mais ces produits « parfaits »n'ont pas été mis sur le marché immédiatement, car un certain nombre d'imperfections ont été introduites et au fur-et-à-mesure des années. On a fait croire à des innovations technologiques graduelles pour vendre plus, alors que le produit fini idéal existait déjà.

Un économiste américain, Alfred London, au sortir de la crise de 1929, voulait même inscrire dans la constitution l'obsolescence programmée des produits !

reacteurnucleaire3) Les énergies du futur. Si nous voulons diminuer nos dépenses énergétiques, parce qu'il y a un épuisement des ressources et si nous ne voulons pas polluer, il faut prendre des solutions radicales. Sur le plan énergétique, le nucléaire est un mal nécessaire, malgré ce qu'en disent les écologistes : il faut favoriser le nucléaire de 4ème génération, favoriser les réacteurs nucléaires au thorium qui permettent une meilleure scission entre le militaire et le civil. C'est un matériel quatre fois plus abondant que l'uranium ; nous pouvons donc l'utiliser en attendant que les énergies renouvelables aient fait leur preuve.

Un des plus grands climatologues du monde, James Hansen, qui a fondé et dirige l'Institut Godard d'études spatiales de la NASA, le plus grand laboratoire d'études climatiques américain, est particulièrement pessimiste en matière d'évolution climatologique sur tous les dégâts causés par l'effet de serre : « On ne peut pas aujourd'hui supprimer la totalité des carburants fossiles et se contenter d'énergies renouvelables. Il faut bien sûr faire des recherches sur ces énergies renouvelables et du nucléaire en attendant mieux ».

bureauvoisinage4) La ville : il est possible de concevoir la ville sans moteur à explosion (Loi de Yacob Zahavi). C'est techniquement possible à condition de développer les phénomènes des « bureaux de voisinage ». C'est à l'origine une idée de Fulgence Bienvenüe, à l'origine du métro en France. Il disait que « dans une ville moderne, on doit avoir une station de métro à moins de 10mn à pied de tout habitant d'une ville ». L'évolution des NTIC doivent permettre de créer des « bureaux de voisinage » à moins de 10 mn à pied de tout individu. En Europe, plus de 100 millions de personnes travaillent dans le secteur tertiaire et ces bureaux de voisinage pourraient être une solution innovante : ce seraient des immeubles composés de 200 bureaux individuels équipés, avec 2 ou 3 salles de TV conférence, 2 ou 3 « gentils organisateurs », assistants informatiques à disposition des employés, une cafétéria,... On supprime ainsi le transport pour aller travailler. Par ailleurs, Il faut rendre les bâtiments auto-suffisants : quand nous sommes absents, que pouvons-nous recevoir chez nous, outre le courrier dans la boîte à lettre, le message sur répondeur téléphonique ou le mail sur l'ordinateur ? Pourquoi ne pas imaginer des containers individuels privés où pourraient être livrés des courses commandées par internet, à toutes heures du jour et de la nuit ?

Il faudrait favoriser les transports publics électrifiés, trains, tramways, bus, escalators, tapis roulants,...Mais cela demande un changement de mentalités, de comportements, d'habitudes,...

5) L'aménagement de foyers domestiques pour le quatrième âge et les personnes dépendantes dans la création de lieux publics pour les accueillir.

foyerseniorY-aura-t-il une place pour des robots domestiques spécialisés ? Il s'agit de prendre en compte les besoins de plus de 70 millions de personnes en Europe qui sont prêtes à accepter des sacrifices, afin de pouvoir finir leur vie chez eux, plutôt que de « crever » à l'hôpital ou dans une maison de retraite. Pour mener à bien ce type de projet, il est nécessaire de consulter un ergothérapeute et un médecin gériatre.

 

D'autres domaines de recherches sont à l'étude, que nous pourrons découvrir prochainement dans le livre de Jocelyn de Noblet, comme le thème de l'éducation des enfants avant la puberté (quelle fonction de l'ordinateur et d'internet dans l'éducation ?), ou le transport des marchandises à travers le monde,...

Il reprendra sa plume pour nous convaincre que des solutions existent. Et quelle plume : un Parker 51, créé en 1939, le même que celui avec lequel Churchill signa la paix !

Pour en savoir plus sur Jocelyn de Noblet :

- http://urbanisme.u-pec.fr/documentation/paroles/jocelyn-de-noblet-64884.kjsp?RH=URBA_1Paroles

- http://www.dicocitations.com/auteur/3256/Jocelyn_de_Noblet.php

Publications :

amazonDesign Miroir du siècle / Editions Flammarion. APCI. 1993.

- Culture technique : http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/28357

amazon- Design : le geste et le compas / Editions France Loisirs 1988

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