UP' Magazine Le magazine de l'innovation et de l'économie créative

Un espoir citoyen : l'économie sociale

"Il nous faut intégrer une communauté humaine qui se contente de peu mais produise de la joie". Pierre Rabhi.

Les 215 000 employeurs de l’ESS (Economie sociale et solidaire), à 76 % sous statut associatif, jouent d’ores et déjà un rôle essentiel dans notre pays, où ils comptent globalement 2,3 M de salariés et des légions de bénévoles.
L’avènement en 2012 d’un Ministère de l’Economie sociale donne un second souffle à ce secteur encore méconnu mais chargé d’espoir et où beaucoup reste encore à faire en matière de financement, de réglementation et de visibilité.
Ses principales composantes (mutuelles, coopératives, réseaux d’entr’aide, collectifs citoyens...) ont pour socle commun les quatre valeurs suivantes : finalité sociale et/ou solidaire, lucrativité nulle ou limitée, gouvernance démocratique, économie de proximité.
Depuis son démarrage au siècle dernier, dans plusieurs pays d’Europe, l’ESS a été essentiellement animée par des militants et des travailleurs sociaux. Ce paysage est en train de changer, notamment sous l’influence d’une crise, prévue de longue date par des prophètes comme Emmanuel Mounier, René Macaire et Jacques Robin.

Un innovateur ambitieux : l’entrepreneur social

Ces citoyens engagés sont en effet rejoints par une nouvelle génération d’entrepreneurs décidés à mettre "leur efficacité économique au service de l’intérêt général", titre du Livre Blanc du Mouves (mouvement des entrepreneurs sociaux) fondé en 2010 et agissant en synergie avec des réseaux européens. Comme il est de règle dans l'ESS, ils considèrent que ni la croissance ni le profit ne sont des fins en soi mais qu’ils peuvent battre en brèche les effets de la crise, à condition d’être équitablement produits, répartis et réinvestis.

Il est clair que l’avenir de cette vision est tributaire du soutien d’une communauté mondiale interactive. Telle est précisément la stratégie que l’Association internationale Ashoka, née aux USA, financée par des donateurs privés, met en oeuvre depuis 1980, au profit d’entrepreneurs novateurs en matière sociale. Elle est présente aujourd’hui dans 75 pays, dont la France, depuis 2003.
Les Boursiers d’Ashoka sont sélectionnés annuellement, pour une durée de trois ans, par des jurys très exigeants. Leurs critères de sélection mettent l’accent sur la capacité du porteur de projet à "changer le système" dans son domaine , afin d’y améliorer les conditions de vie et de travail des populations concernées.

Dans 80 % des cas, les projets retenus sont des succès, aptes à se prolonger sur le mode de l’autofinancement. C’est ainsi que de proche en proche une innovation sociale novatrice parvient à faire émerger autour d’elle des élans collectifs de même nature, appelés à se démultiplier.
Pour Ashoka et les 2 000 associés de son réseau mondial, le retour sur investissement se mesure à l’ampleur de ses retombées sociales ; par exemple au nombre d’enfants libérés de l’esclavage, ou encore à celui des foyers démunis pouvant accéder aux produits de première nécessité comme l’éducation et la santé. Dans les deux exemples ci-dessus, ils représentent globalement plusieurs millions de bénéficiaires.
Ce bilan impressionnant est encourageant pour l’efficacité de l’élan citoyen, même quand il est réduit à sa plus simple expression : la conscience d’une seule personne. L’exemple d’Ashoka démontre aussi que cet élan, pour s’imposer, doit recourir, en tant que de besoin, à des concours extérieurs, par exemple en intelligences, outils et méthodes de travail. Mais ici encore, l’efficacité n’est pas tributaire d’indicateurs quantitatifs. Tant il est vrai que le combat citoyen n’a pas de meilleur encouragement que celui de l’horizon qu’il se donne : l’espérance. On peut dire de lui ce que Bernanos disait d’un de ses héros : "même en difficulté, il jette l’espérance à pleines mains".

En Italie : une autre économie (1)

L’Italie, où elle a pris naissance, reste une terre d’élection pour une Economie imaginative se voulant sociale et solidaire. Aux pratiques, bien connues en France, du partage et de la protection des biens communs , s’ajoutent en effet dans ce pays des initiatives de grande ampleur au nombre desquelles les G.A.S. (groupement d’achat solidaire) en essor exponentiel depuis 14 ans.
Ces « marchés de la terre », au nombre de 700 chez nos voisins, permettent aux producteurs et aux consommateurs non seulement d’échanger, mais de concrétiser leur volonté de « changer les choses « en se concertant utilement . Ce qui donne progressivement naissance à des « districts d’économie solidaire « en zone périurbaine.

C’est aussi en Italie (2) que l’on dénombre, suite à la réflexion de femmes sur les moyens de concilier temps de vie et temps de travail., 400 « Banques du temps », sans circulation d’argent . Car leurs ressources sont exprimées en unités de temps échangeables sur le mode de la réciprocité. Leurs initiatives sont avant tout culturelles (30 %), périscolaires (19 %), d’assistance sociale (19 %) et de protection de l’environnement (10 %)...
La fréquentation de ces Banques du Temps s’avère des plus gratifiante, à en juger par la recette qu’en donnent ses créatrices : « mélanger dans une banque un kilo d’échanges avec trois cents grammes de réciprocité et de socialisation. Ajouter une tasse d’amitié, deux jaunes d’oeufs de confiance et épaissir avec un sachet de joie. Bien mixer le tout avec trois pincés de folie, de magie et de mystère. Asperger de couleur....garnir de culture et d’art et servir avec douceur» (2).

En France, on peut retrouver cette forme jubilatoire de ce que le sociologue G. Marcon nomme « les utopies du bien faire» sur le web et notamment sur les sites « Colibris » et « Oasis en tous lieux » de P. Rabhi.  Dans le même esprit, mais sur un mode plus cartésien, l’approche des « Economistes du bonheur », visant à diminuer l’emprise mortifère de la société marchande, est accessible chez des éditeurs comme La Découverte.

L'ESS a encore beaucoup à nous apprendre et un long chemin à accomplir. Tâche difficile dans une conjoncture morose, où seulement 1% de nos compatriotes se déclarent « capables de faire beaucoup bouger les choses autour d’eux". (3)

Nicole van der Elst, Journaliste indépendante - Membre du Comité éditorial UP' Magazine

(1) 1) titre de l’article de G. Colonni, numéro d’octobre 2012 du Monde Diplomatique
(2) Ibidem.
(3) Etude Mouves /SOFRES 2010 sur « les priorités sociales des Français .»

Photo ©GID

Et si la symbolique jouait un rôle dans la construction de notre avenir...

L’accumulation de crises économiques viendrait nous dire quelque chose de notre imaginaire, si puissant pour déterminer nos actions, prévalant sur la rationalité de nos prises de décision. Reconnaître son influence c’est aussi détenir les clés de la relance, du renouveau, de la reprise, et comprendre qu’il est le moteur pour la mise en place d’un nouveau cycle de société.

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Charles Baudelaire

Lorsque nous parlons de crise ou de reprise, si nous restons confinés dans le champ économique ou politique, nous perdons de vue d’autres éléments de la vie qui pourtant s’avèrent tout aussi déterminants.

Comme l'a très justement décortiqué dans son ouvrage "De la misère symbolique", Bernard Stiegler dénonce qu'au  XXe siècle, le capitalisme consumériste a pris le contrôle du symbolique par son appropriation hégémonique de la technologie industrielle. L'esthétique y est devenue à la fois l'arme et le théâtre de la guerre économique. Il en résulte de nos jours une misère symbolique où le conditionnement se substitue à l'expérience, misère symbolique telle que l'ont engendrée les "sociétés de contrôle". Il faut comprendre les tendances historiques qui ont conduit à la spécificité du temps présent, mais aussi de fourbir des armes et lutter contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative visant à liquider la "valeur esprit", comme le disait Paul Valéry.

Symbole étymologiquement, vient du latin symbolus, signe de reconnaissance. Il provient du grec sumbolon et désignait un signe de reconnaissance, qui à l’origine était coupé en deux. Chaque personne conservait une partie, la remettait à ses enfants qui pouvaient, dans le temps, réunir les deux pièces pour faire la preuve des relations d’hospitalité qui avaient été contractées entre les deux hôtes à l’initiative de la démarche.
C’est au milieu du XVIe siècle qu’il prend la signification que nous lui connaissons aujourd’hui à savoir un objet ou un fait, qui évoque, par sa forme ou sa nature, une association d’idée avec quelque chose d’absent ou d’abstrait.
« Les symboles connaissent aujourd’hui une faveur nouvelle. L’imagination est réhabilitée, sœur jumelle de la raison, comme inspiratrice des découvertes et du progrès. Cette faveur est due en grande partie aux anticipations de la fiction que la science vérifie peu à peu, aux effets du règne actuel de l’image que les sociologues essaient de mesurer, aux interprétations des mythes anciens et à la naissance de mythes modernes, aux lucides explorations de la psychanalyse. Les symboles sont au centre, ils sont le cœur de cette vie imaginative. Ils révèlent les secrets de l’inconscient, conduisent aux ressorts les plus cachés de l’action, ouvrent l’esprit sur l’inconnu et l’infini. »

Un petit détour par l’An Mille

Nous faisons un parallèle entre l’inertie économique majoritaire contemporaine et ce qui s’est produit au passage de l’An Mille durant le Moyen âge. En effet, si la terreur du passage de l’An Mille a largement était accentuée au XIXeme siècle, comme nous le rappelle Georges Duby, à la suite des travaux historiques de Jules Michelet, revisités aujourd’hui pour rechercher un peu plus d’objectivité à ses analyses, il n’en reste pas moins qu’une observation de ralentissement économique patent a pu être consignée.

L’inertie des abords de l’An Mil correspondait aux effets des peurs liées à ce passage décrit par l’Apocalypse de Saint-Jean. Les mille ans, annonçant le retour du Christ pour sauver l’humanité, cités par Saint-Jean étant alors pris comme une donnée calendaire et non pas symbolique, comme elle est depuis largement décrite. Si ce moment-là de l’histoire ne fut pas la terreur décrite par Jules Michelet, nombreux furent celles et ceux, qui en proie aux superstitions courantes à cette époque, attendirent le passage, dans la crainte, le repli et l’inertie.

Déjà, à l'époque, un message délivré par des abeilles : vers 1045, le moine et chroniqueur Raoul Glaber décrit les différents prodiges qui auraient suivi le millénaire de la Passion du Christ. Après 1033 se multiplient selon lui les signes et les événements surnaturels, qu'il interprète comme une façon pour Dieu de punir les hommes de l'énormité de leurs péchés et, surtout, de les inciter à la pénitence. Raoul Glaber insiste sur ces faits, après coup, car il veut montrer à quel point "les péchés de la terre retentissaient jusque dans les cieux". Il lie d'ailleurs explicitement l'accumulation de toutes les calamités qu'il décrit au déchaînement de Satan prédit dans l'Apocalypse. Plusieurs chroniques du XVIe siècle reprennent son témoignage pour décrire de véritables scènes de panique dues à la croyance dans l'imminence de la fin des temps. Raoul Glaber évoque un certain Leutard, "qui peut être tenu pour un envoyé de Satan". À la suite d'un message délivré par des abeilles, il a tout quitté et est allé par les routes tenir des discours qui "faisaient oublier la doctrine des maîtres".

Depuis, la Renaissance et les Lumières ont permis de dépasser l’obscurantisme du haut Moyen âge, cette période faisant suite à la chute de l’Empire romain durant laquelle l’instruction régressa au point que seuls les moines dans les monastères conservaient l’usage de la lecture et de l’écriture et copiaient et recopiaient des ouvrages, principalement religieux, sans que la pensée ne soit revivifiée par l’apport de nouvelles connaissances ou de discussions provenant d’échanges avec d’autres communautés, religions et points de vue contradictoires.
Puis, l’An Mil étant passé sans que le monde s’écroule, la vie reprit ses droits avec une expansion économique, des échanges marchands ouvrant les frontières et une relance de la démographie. Petit à petit, le Moyen âge entra dans sa deuxième partie, lumineuse et éclairée, préfigurant la Renaissance.

Quelle correspondance contemporaine ?

Et dans notre monde contemporain qu’observons-nous ?
En 1999, lors de la tempête qui fit des ravages en France, d’aucuns y voyaient les signes de l’Apocalypse, on s’enthousiasmait pour la célèbre éclipse solaire totale et Paco Rabanne avait une forte audience avec ses prédictions . Et au 1er janvier, le monde était toujours là et le passage à l’an 2000 pour les ordinateurs s’était bien - même fort bien - déroulé sans aucune catastrophe marquante. Seule, la bulle Internet est venue nous rappeler que les excès de spéculations ne sont pas éternels et qu’il n’est pas possible d’étirer éternellement une spéculation de la réalité sans qu’il y ait un effet de rétroaction équivalent.

Avec le désenchantement du monde , décrit par Max Weber, propre à notre époque moderne, la science permettant de tout expliquer et d’évacuer toute interprétation animiste, religieuse ou magique sur les phénomènes du monde, le monde perdit sa poésie.
Peut-être aurions-nous pu nous en contenter si la fin du XXème siècle et le début du XXIème ne s’accompagnaient de crises à répétition laissant subodorer qu’il n’était sans doute plus question de crises économiques, qui par définition, sont courtes et passagères. Leur accumulation indique que nous sommes contemporains d’une mutation profonde de société à l’instar de la Renaissance des XVème et XVIème siècles.

Le besoin de réenchanter le monde

L’an 2000 nous paraît fort loin ; toutefois, ce retour des superstitions est concomitant d’un besoin de réenchanter le monde. Face aux effets des crises : montée du chômage, de la pauvreté de toutes sortes de souffrances – notons d’ailleurs à ce moment l’apparition des termes de harcèlement, souffrance et de violence au travail – les individus ont besoin de rêver, de s’évader pour échapper à une réalité difficile dans laquelle économie et science n’ont pas apporté leurs promesses de bonheur pour tous. Alors c’est le retour de la magie que le cinéma hollywoodien a si bien su mettre en scène, du Seigneur des Anneaux, à Harry Potter ou The Hobbit  ; les succès planétaires de ces sagas démontrent le besoin de nourrir l’imaginaire de nouvelles substances.
Observons que ces films faisant appel à la magie ont majoritairement comme décor celui du Haut Moyen âge, comme s’il nous fallait fouler l’humus de nos ombres sociétales pour faire resurgir de nouvelles lumières.

Plus proche de nous, à la suite des crises de 2008 et 2011 – il devient délicat de les dater, tant la majorité des citoyens vit la continuité des difficultés – il y a eu l’engouement pour la fin du monde et le célèbre 21 décembre 2012, que stratégiquement, au fur et à mesure de l’approche de la date, chacun a intelligemment rebaptisé la fin d’un monde. Et ceci même si ce fut à juste titre.
Voici précisément une confusion qui nous conduit au cœur de notre argumentation. 
Evoquer la fin du monde c’était participer à l’égrégore apocalyptique, mentionner la fin d’un monde c’est mettre en lumière la mutation profonde de notre société. Et bien entendu, une telle récurrence d’imaginaire apocalyptique vient nous renseigner sur le besoin de détruire l’ancien monde pour reconstruire le nouveau, lever le voile des catastrophes pour révéler la lumière des futurs à co-constuire.

La part déterminante de l’imaginaire

En faisant le parallèle avec le Moyen-âge, nous avons voulu montrer la part déterminante de l’imaginaire, des représentations sur la réalité elle-même. Rien objectivement ne différait avant l’An Mil des quelques jours qui ont suivi le 1er janvier ; mais la représentation que s’en faisaient certains induisaient peurs et replis. De la même manière aujourd’hui, ce regain de superstitions pour expliquer des situations objectivement inexplicables – qu’une minorité s’enrichisse en appauvrissant délibérément une partie toujours plus importante de la population de la planète sans qu’il y ait de révolutions majeures peu paraître parfois incompréhensible – conduit à laisser la part belle à l’imaginaire de l’Apocalypse prenant le pas sur la réalité. Ou tentant de l’expliquer.
Ce qui conditionne alors comportements et réactions qualifiées d’irrationnelles et amplifie la crise plutôt qu’elle ne la diminue. Qu’il y ait des raisons objectives économiques, sociales, climatiques, environnementales (réduction des ressources et accroissement des pollutions) à ces crises nous ne le discutons pas, toutefois entretenir les peurs, abêtir les foules et les rendre dépendantes aux loisirs et à la consommation est une volonté délibérée pour empêcher toute modification du système.

Notre responsabilité réside alors dans l’orientation que nous donnons à nos pensées et le choix de l’imaginaire que nous nourrissons.

La puissance du symbole

Ainsi, prendre toute la mesure de l’influence des symboles sur notre pensée permet-il de passer les étapes délicates en conscience. Ainsi, tourner la page de 2012, laisser de côté les superstitions de la prophétie Maya et des dérives New Age nous ont-elles amené tout tranquillement à 2013. Une année succédant l’autre. Cependant, combien parmi nous ont-ils pris la mesure symbolique de cette année-là ? Le nombre 13 véhiculant sa cohorte de superstitions, porteur de chance pour certains et « maléfique » pour d’autres. Combien se souviennent encore des racines de cette superstition ?

Rappelons-nous : dans l’Egypte ancienne, ce fut le jour béni pour les Hébreux suivant Moïse et fuyant l’esclavage, mais ce fut un jour maudit pour Pharaon qui vit ses troupes anéanties dans la mer rouge. 13 c’est aussi la symbolique de la Cène, les douze apôtres et le Christ, avec le rôle controversé de Judas, qualifié de traître par les évangiles canoniques et d’apôtre servant le désir du Christ pour les évangiles apocryphes . Ce nombre correspond aussi à l’arrestation des Templiers (13 octobre 1307) et encore à la symbolique de la carte de Tarot signifiant mort symbolique et renaissance et enfin pour la Kabale, le 13 grâce à la guématria, est la traduction numérique du mot Ahava qui signifie Amour.

Voici donc un nombre qui véhicule de nombreuses significations très contrastées, qui sont opératives dans nos imaginaires, consciemment ou non, et qui ressurgissent pour conditionner nos comportements à la moindre occasion. La Française des Jeux l’a bien compris et les compagnies aériennes et les hôtels également qui n’ont ni place ni chambre 13.
Ainsi, après avoir largement glosé et relayé la fin du/d’un monde, qu’avions-nous pensé pour sa reconstruction ? Où avons-nous lu ou vu des reportages sur ce qu’il convenait de bâtir, avec tout autant de ferveur et de médiatisation ? Rien.
En revanche, 2013 fut une année que des milliers de personnes ont vécu comme particulièrement éprouvante, empreinte de remises en cause, de déconstructions, de pertes, de quêtes de sens et de la nécessité de reconstruire du neuf. Nous ne commenterons pas davantage le parallèle entre les faits et la puissance des symboles. A chacun sa lecture.

Concilier raison et symboles pour co-construire un futur responsable

Nous voulons juste mettre l’accent sur le fait que si nous pouvions, dans notre monde que nous décrivons comme cartésien, reconnaitre la puissance du symbolisme et son influence sur la pensée, alors nous verrions mieux les raisons pour lesquelles nous sommes englués par la peur et pris dans le gruau de l’inaction.

Nous mettrions alors toute notre énergie à modifier nos formes-pensées (égrégores) qui ont pour conséquence d’influer sur toutes les activités de l’être humain. Car connaître symboles et mythes permet d’en être moins prisonniers et de piloter avec plus de conscience et de discernement ce qui nous anime, consciemment ou inconsciemment. Ce qui permet d'avancer et d'innover dans nos démarches.

L’accord unanime des sociétés humaines sur l’importance du symbole

Il est remarquable de constater que toutes civilisations confondues, y compris les traditions des peuples premiers, inclus pour l’occasion, privilégient le symbolisme notamment au travers de la mythologie. Cette dernière est la fondation de l’imaginaire d’une civilisation comme ce fut le cas de la Grèce antique. Le symbolisme a toujours été le pouvoir des plus puissants, prêtres, sorciers, rois et empereurs, sages. Puis ces connaissances ont été reléguées dans l’ésotérisme lorsque la science a pris le devant de la scène. Le symbolisme étant désormais l’apanage des sociétés secrètes, soit l’objet d’étude des anthropologues, ethnologues, théologiens et de quelques psychologues ou psychanalystes !

Pourtant, pouvons-nous faire abstraction de la puissance des mythes grecs qui continuent d’alimenter nos imaginaires, que les sociétés de marketing et de publicité savent utiliser à l’envie ? Les archétypes ont la vie dure et cela se vend bien comme en témoigne la récente publicité de Ferrero Rocher. Mais l’impact de l’Olympe ne s’arrête pas là ; la mythologie grecque a largement nourri les théories freudiennes ou prêté plusieurs noms à des constellations astronomiques ou à des missions spatiales. Nous pouvons ainsi mesurer les multiples ancrages symboliques de nos disciplines scientifiques et de notre quotidien dont nous avons complètement oublié les racines historiques et mythologiques mais dont nous ne pouvons pas minimiser les effets.

Entamant 2014, nous pouvons donc volontairement décider d’orienter consciemment nos pensées vers un certain réenchantement du monde, valoriser et privilégier la RenaiSens qui jaillit au travers de milliers d’initiatives citoyennes et reconnaître les innovations qui façonnent demain. Combiner avec discernement symbolisme et autres plans de la réalité pour une plus grande vitalité sociétale et économique.

L’arbre qui s’écroule fait plus de bruit que la forêt qui pousse. Proverbe africain.

Christine Marsan, Psycho-sociologue

Illustration : Tableau de Van Gogh "La nuit étoilée " 1889 -  New York Museum of Modern Art

- Dossier "21 septembre 2012 : la fin du monde ?" / Le Point.fr - 2012
- Lire l'ouvrage "Les fausses terreurs de l'an Mille" de Sylvain Gouguenheim - Ed. Picard 1999
- Lire "Ré-enchanter l'industrie par l'innovation" de Christophe Midler, Rémi Maniak et Romain Beaume - Ed. Dunod 2012
- Lire article "Quoi de neuf Docteur ? Ou l'innovation comme volonté et représentation" de David Morin-Ullman - UP' Magazine 2012
- Lire l'ouvrage "Réenchanter le monde: La valeur esprit contre le populisme industriel " de Bernard Stiegler - Ed. Flammarion - Déc. 2013
- Lire l'ouvrage "Le réenchantement du monde" de Michel Maffesoli - Ed. La Table ronde - 2010

Sociétés de marchés financiers, sociétés d’aléa moral total

En tendance, les pratiques actuelles de l’innovation financière sont génératrices d’un excès de risques à l’origine de lourds effets indésirables. Elles continuent pourtant de prospérer parce qu’elles ont installé un radical principe de précaution qui protège globalement cette activité de ces effets. Mais le problème est qu’elles les transfèrent ailleurs, y compris sur tout autre type d’innovations dont l’émergence – donc, la prise de risques qui la permet - est ainsi découragée !
Par diffusion, ces pratiques inspirent le cours de nos sociétés où la promesse de progrès cède insensiblement devant des dynamiques d’aléa moral total.

Le journal « Le Monde », dans sa livraison du mercredi 1er janvier 2014, titrait : « 2014, année à hauts risques financiers ». Les sous-titres, longs et réfléchis, explicitaient ce ton sentencieux : « Cinq ans après la crise financière, les risques pesant sur l’économie mondiale demeurent élevés. Les pays occidentaux se redressent. Mais tout dépendra du pilotage assuré par la banque centrale américaine. Les pays émergents ont subi en 2013 une grave fuite des capitaux. Ils cherchent un nouveau modèle de croissance. Leur endettement augmente dangereusement. En Chine, la dette des collectivités locales vient d’atteindre un tiers du PIB. La zone euro sort de la récession, mais la croissance reste faible et l’endettement continue de croître dans de nombreux pays. La Grèce envisage toutefois de revenir sur les marchés en 2014 ».

Cette trame narrative prospective, substantielle, est composée d’éléments qui renvoient à l’état du monde en 2014 envisagé dans sa dimension économique et financière, c’est-à-dire dans une dimension unique qui, de plus, pour prendre forme, rapproche les logiques économiques et les logiques financières plus qu’elle ne les distingue. Il reste que certains éléments seraient à ranger plutôt dans un ordre (macro)économique (économie mondiale, nouveau modèle de croissance, PIB, zone euro, récession), d’autres seraient à ranger plutôt dans un ordre (macro)financier (crise financière, risques, fuite des capitaux, marchés [financiers]) ; d’autres, enfin, concernent les deux ordres économique et financier dans leur nécessaire coopération (banque centrale américaine, endettement).

La finance est distincte de l’économie, nous devons le rappeler ici. Elle relève de cultures, de concepts, de savoirs, de techniques, de pratiques, d’enseignements et de recherches distincts de ceux de l’économie. La finance de marché et l’économie de marché ne sauraient être assimilées. Les marchés financiers ne sont pas les marchés économiques. La crise financière n’est pas la crise économique. Les élites, les régulations, les produits, les systèmes,… financiers ne sont pas les élites, les régulations, les produits, les systèmes économiques.

Ces rappels insistants à une clarification de nos représentations ont un objectif : mieux comprendre leurs liens historiques en comprenant mieux leurs logiques distinctes. En effet, à travers toute l’histoire des hommes, le cours des choses financières a influencé le cours des choses économiques, plus ou moins, et l’ont mis en branle ou bien mis en crise,… Aujourd’hui, le cours global que la finance a pris depuis 50 ans influence beaucoup le cours de l’économie et, aujourd’hui, le met clairement en crise. Il met en crise l’économie, mais aussi le social et « l’environnemental ». Bref, il met en crise tout développement, toute modernité désirable et durable.

Nous allons brièvement, donc à grands traits, indiquer les logiques et les mécanismes caractéristiques de ce cours global de la finance, cours dicté par la seule finance de marché (1).

1/ Quand l’industrie financière de marché, en exerçant son rôle spéculatif ou d’investissement, pèse trop sur les actes économiques - qu’ils soient d’usage ou d’échange - elle les normalise excessivement : ces actes excèdent une forme industrielle et se métamorphosent alors en « agenda »,… étymologiquement, en-choses-devant-être-faites, et ce, quel que soit l’état des marchés économiques. Ces actes-agenda, dont on verra plus loin (cf point 5) de quelle représentation imaginaire probable ils sont le fruit recherché, sont vectorisés par des agents en proie à une démarche idolâtre, c’est-à-dire privés peu ou prou de signaux réflexifs (cette réalité est confirmée ces dernières années par le remplacement massif des hommes par des robots dans cette vectorisation). Ils absorbent toute la performativité de l’activité financière.

2/ A l’origine de cette logique performative, il y a pour l’essentiel un « aléa moral » au sens que les sociétés d’assurance contemporaines donnent à cette expression : un excès de risque pris par des acteurs individuels ou collectifs quand ils savent (et quelquefois quand ils s’organisent pour) que la couverture de ce risque ne leur incombe(ra) pas en dernier ressort, en totalité ou en partie. Il s’agit donc à la fois d’un report de risques sur d’autres acteurs, lesquels affaiblissent ipso facto leur capacité d’engagement, et de la désignation implicite d’un « lieu d’assurance de dernier ressort », une sorte de lieu garant, non explicitement consentant !

3/ Ces acteurs-là installent de fait une logique de responsabilité limitée (puisque leur propre engagement initial devient relatif) qui se transforme alors en une logique de pari où le « jeu » les conduit à s’in-vulnérabiliser (engagement restreint et constitution d’une rente privative vont de pair) aux dépends d’autres acteurs, vulnérabilisés, eux, dans leur condition de lieu d’assurance de couverture du risque, de dernier ressort ou non. La logique du pari, dégagée de l’engagement, construit alors une puissante économie de rente autocentrée, séparée, donc en situation régulière de prédation.

4/ Depuis 150 ans, le risque de généralisation de cet aléa moral en « aléa moral total » était en gros maîtrisé par convention sociale (dans une sorte d’équilibre entre le progrès partagé d’un côté, et ses effets indésirables couverts par des assurances plus ou moins collectives ou bien combattus par des luttes sociales et politiques, d’un autre). Tendues entre promesses et progrès, les sociétés fabriquaient « du monde commun ».
Depuis 50 ans, en revanche, une dynamique se développe au sein des « corps sociaux », et entre sociétés, où des stratégies non coopératives répondent à des stratégies non coopératives, confirmant logiques de pari et de prédation de ses acteurs les plus puissants. Se construisent alors des sociétés - voire des espaces - financiarisées, « d’aléa moral total ». De manière plus générale, tendues entre promesses et paris, entre progrès essoufflé et mal partagé et effets indésirables désormais aussi mal pris en charge par des systèmes assurantiels en crise assez profonde que par des régulations sociales et politiques impuissantes, ces sociétés ne fabriquent plus « du monde commun » ; elles manifestent au contraire des appels non-dits à des mondes séparés.

5/ Cet aléa moral porté emblématiquement par l’industrie financière de marché est soutenu par un modèle imaginaire, de type quasi-anthropologique (cf point 1). En effet, le risque excessif qui le caractérise (lieu d’un mélange - intentionnel ou non au niveau individuel, mais caractérisable au niveau collectif de cette industrie – entre risque pour compte propre et risque pour compte d’autrui) est inspiré à ses auteurs par une démarche idolâtre majeure : le fantasme de la possibilité d’une dissolution radicale et définitive du risque par la globalisation universelle de sa couverture. La méthode classique qui les conduit concrètement à formaliser le risque pour le normaliser, puis à le diviser à l’infini tout en le faisant circuler à très grande vitesse par le recours à des technologies ultrarapides et robotisées, et ce, après l’avoir « anonymisé » et recombiné en d’innombrables produits opacifiés donc intraçables, atteste chez eux au moins d’un déni de réalité et au plus d’une irresponsabilité plus ou moins consciente ! De fait, elle finit de leur interdire toute appréciation distanciée, toute capacité ou toute obligation fonctionnelle à répondre d’un acte. Les auteurs de la communauté financière de marché se sentent ainsi dégagés de toute responsabilité les liant à une situation externe dont ils sont pourtant « partie prenante » (2).

6/ En résumé, si modèle de l’« individualisme ultra libéral » il y a, il est caractérisé par la prétention non explicite et sans légitimité particulière à un droit inconditionnel, non solidaire et excessif aux bénéfices de la performance qui procède d’un radical « principe de précaution » imposé par les pratiques actuelles de la communauté globalisée de l’industrie financière de marché.
Il consiste ab initio à s’auto-persuader de pouvoir prendre un risque excessif, puis à transférer une partie de ce risque en fantasmant sa dissolution de manière à dégager sa responsabilité, sans convention sociale préalable. Le résultat attendu et atteint est la privatisation, restreinte à cette communauté, des effets désirables du risque excessif par transfert sur d’autres acteurs, collectifs si nécessaire, des effets indésirables.

En outre, ce modèle installe une logique de pari qui inspire aux sociétés dans leur ensemble et à ses acteurs des conduites d’aléa moral total, charriant des dangers de très lourde portée, sociaux et moraux.
Enfin, il décourage in fine tout… risque d’engagement, et les dynamiques de création, de recherche et d’innovation non financières qui lui sont attachées.

Jean-Paul Karsenty, CNRS et Université de Paris 1 (Cetcopra)

(1) En effet, la « puissance d’agir » de la finance de marché est de portée mondiale et incomparable dans sa capacité à provoquer une crise totale du système et ses conséquences sur les « sociétés réelles » et leurs populations. Pourquoi ? Parce qu’elle émet des produits dits dérivés qui sont le principal instrument de connexion des banques entre elles, d’une taille d’environ 700 000 milliards de dollars, soit 12 fois le PIB mondial (source : Finance Watch) ! Or, ce montant excède, et de très loin, leurs propres besoins de couverture de risque de change, indiquant, par là-même, sa logique spéculative et non d’investissement.

(2) De plus, même si au sein des collectifs de ses auteurs, la concurrence est de règle et si l’on y procède « naturellement » par élimination darwinienne, on sait pactiser lorsque se dessine un intérêt commun légitime ou non et réduire considérablement le risque d’assumer la responsabilité de sa poursuite.

Le sens de l'autre, clé de la coopération

Avoir le sens du mouvement de l’autre, connaître les besoins de l’autre, intégrer le sens du contexte…. autant d’éléments qui semblent déterminants pour assurer une coopération productive au sein d’une équipe. Voyez ce petit film, déjà ancien, mais tellement sympa. Pour les cinquante ans d’Astérix, une équipe particulièrement coordonnée rend hommage au travail d’une équipe créative (deux concepteurs, Uderzo et Goscinny et un journal, Pilote) qui relate la vie d’une équipe déterminée (un gros, un petit, un druide et un chien) au sein d’une communauté remuante (un village gaulois) en butte à un conflit récurrent avec un pouvoir totalitaire, incarné par un homme (César), archétype d’une culture qui prône le respect de la hiérarchie et de l’organisation au carré…

Ce film est réalisé grâce à un montage, car le dessin du visage d’Astérix, dans le ciel, n’a pas été effectué de cette façon-là. Les fumigènes ne tiennent pas assez longtemps et l’exercice est tout de même un peu dangereux ! Cela n’enlève rien à l’intérêt de découvrir la façon dont les aviateurs de la patrouille de France se synchronisent pour réaliser des figures en vol. Ils se préparent avec minutie pour assurer une coordination précise de leurs mouvements.

Pour travailler en équipe, de nombreuses compétences sont requises, mais trois d’entre elles sont critiques. Elles peuvent être regroupées sous le terme « avoir le sens des autres ». En lien direct avec nos perceptions, ce sont celles qui favorisent la synchronisation, la négociation et l’intelligence de situation. Elles permettent à l’équipe de gagner du temps ; d’économiser les frottements inutiles, producteurs de stress ; de laisser le champ libre aux interactions productives de créativité et d’efficacité.

1- Avoir le sens du mouvement de l’autre ou être éveillé à la coordination de ses gestes avec ceux des autres membres de l’équipe. Se synchroniser nécessite d’anticiper sur les mouvements des autres. Pour cela il faut connaître les gestes probables des partenaires, qu’ils soient assimilés par notre cerveau, comme faisant partie des tâches utiles à l’action. Quand les musiciens de jazz improvisent, ils n’ont pas de partition à interpréter. Ils ont des codes pour s’harmoniser. Ils connaissent les talents particuliers du trompettiste, les rituels du batteur. Ils ont une perception globale du groupe qu’ils forment, les signaux qu’ils s’envoient sont rythmés par la connivence d’une même musique, ils n’ont pas besoin de réfléchir, cela se fait spontanément, en symbiose, en mode automatique. Mouvements et rythmes, deux notions qui sont à travailler par les membres d’un même processus ou d’une même équipe. Se coordonner dans l’action consiste, en quelque sorte, à externaliser une partie de ses propres gestes.

2- Avoir le sens des besoins relationnels, ou savoir interagir avec les particularités émotionnelles et comportementales des autres. Les perceptions déclenchent des réactions émotionnelles et stimulent des systèmes de défense, elles peuvent amener à des quiproquos. Savoir décrypter les comportements nécessite d’avoir des clés pour les prendre pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’ils nous rappellent de notre passé émotionnel. Prendre les modes d’expression d’une personne pour des attaques envers soi est particulièrement contre-productif pour la relation. Il est utile de comprendre la diversité des motivations intimes afin de les interpréter à bon escient. Si je crois que tu ris quand tu ris jaune, je ne peux pas avoir la bonne réponse. C’est utile de savoir détecter ce signal de détresse. Lors des prises de décisions au sein d’une équipe, la négociation fait partie des incontournables. Des crises peuvent apparaître, toutefois négocier dans le quiproquo relationnel est particulièrement contre-productif. Chaque co-équipier a besoin de se connaître et de savoir prendre en compte les particularités émotionnelles de ses partenaires.

3- Avoir le sens du contexte, ou savoir comment interpréter les réactions de l’autre en fonction du contexte où elles s’expriment. L’identité d’un groupe se construit autour d’un projet. Les interprétations sont faites en fonction de ce projet, de la culture dans laquelle il s’exerce, de l’histoire que les personnes vivent. Passer la balle lors d’un entraînement ou lors de la finale du championnat n’a pas le même sens, ce ne sont pas les mêmes enjeux. La recherche des motivations liées à la situation des personnes dans un environnement spécifique apporte des éclairages facilitant la prévision des comportements. La motivation à agir est soutenue par un nombre considérable d’événements, mais elle est toujours circonstanciée. C’est la condition de l’intelligence des situations.

Astérix, c’est plus de cinquante ans d’histoire collective. Il est probable que la plupart de ceux qui ont participé durablement à ce projet ont développé des compétences de coopération. Toute entreprise est collective, toute innovation a besoin de l’articulation de talents et de compétences portées par des individus devant interagir de façon productive. Les enjeux collectifs sont de plus en plus critiques pour l’innovation. Coopérer, cocréer, coproduire, coexister, se coordonner, communiquer….que de CO à savoir-vivre.

Bernadette LECERF-THOMAS

Les Ateliers d'une journée de Bernadette :

- Apprendre à penser collectif grâce aux neurosciences, jeudi 6 février 2014
- Neurosciences et créativité, co-animé avec Esther Galam, vendredi 14 mars 2014
- Coaching réflexif et neurosciences, lundi 17 mars 2014

Photo  Sérigraphie ©Trois escarbeilles 2012

Le "drame de la solution"

"Si la science se fait fiction, il faut qu’elle soit celle de demain, et c’est bien dire que la fiction peut anticiper sur la science. Mais si elle se trouve enchaînée au déchaînement de la science, elle n’a pas pour autant le pouvoir d’enchaîner celle-ci, d’où son manque de sérieux.Nathalie Georges-Lambrichs,  “L’allittérature, superflu nécessaire ?“ / Revue Lacan Quotidien, n°327

"La logique, appliquée à la vie, ou, pour paraphraser Wang, l’hyperrationalité, risque de rendre « fou » et peut-être, c’est-à-dire si Descartes a raison, est une véritable folie (qui s’écrit alors sans guillemets)." Pierre Cassou-Noguès, Les démons de Gödel, 2007.

Résumé

Œuvres, au double sens du terme, d’une psychologie historique (localisée) et représentations collectives sublimées ou structurelles, tels apparaissent les arts, produits culturels qualifiés et qualifiants. Les touts débuts de la science-fiction n’y échappent pas : dès 1856, les frères Goncourt décrivent une mentalité qui vient ou, mieux, qui s’épanouie, et qu’ils nomment « le miraculeux scientifique » ; nous en proposons un bref commentaire.

En guise d’introduction

En ce bref moment et par postulat, rappelons que, dans un champ quelconque de l’activité humaine, une définition fondatrice d’une quelconque nouveauté ne peut être explicitée qu’à partir d’autres grands moments du passé de cette activité. Nous parlerons ici de la première définition de la littérature du “fantastique scientifique“ et du policier, mêlant technique(s), péripétie(s) et intrigue(s). Nous commenterons donc l’esquisse des frères Edmond et Jules Goncourt commentant eux-mêmes le « miraculeux scientifique » d’Edgar Allan Poe et, dans ce dessein, nous prendrons parfois à Charles Baudelaire (1), André Breton et Jorge Luis Borges.

De la rage de science au fantastique technique

Le 16 juillet 1856, dans leur Journal, Mémoires de la vie littéraire, les Goncourt consignent dans un style télégraphique :
« Après avoir lu Poe. Quelque chose que la critique n’a pas vu, un monde littéraire nouveau, les signes de la littérature du XXe siècle. Le miraculeux scientifique, la fable par A + B ; une littérature maladive et lucide. Plus de poésie ; de l’imagination à coups d’analyse : Zadig juge d’instruction, Cyrano de Bergerac élève d’Arago. Quelque chose de monomaniaque. — Les choses ayant plus de rôle que les hommes ; l’amour cédant la place aux déductions et à d’autres sources d’idées, de phrases, de récit et d’intérêt ; la base du roman déplacée et transportée du cœur à la tête et de la passion à l’idée ; du drame à la solution. »

Les expressions « miraculeux scientifique » et « Cyrano de Bergerac élève d’Arago » attestent qu’il s’agit de “fantastique technique“ ou de ce que l’on nommera plus tard de la science-fiction ; sinon, les principes décrits pourraient aussi bien appartenir au genre policier — le chevalier Auguste Dupin, du même Poe, étant le “premier Sherlock Holmes du monde“ et référencé comme tel par Sir Conan Doyle lui-même. Ainsi Edgar Allan Poe est-il à la source de ces deux grands courants littéraire du XXème siècle ; c’est ce que nous allons vérifier ici concernant la science-fiction.

Tout d’abord, quel Poe doit-on lire pour comprendre le commentaire des Goncourt ?

La première traduction de Poe date d’octobre 1848 et les Histoires extraordinaires, recueil d’une quinzaine de succès américains, de 1854-1856. Charles Baudelaire, orphelin et anti-autoritaire comme Poe, se chargea de ces traductions ; on peut supposer que les Goncourt venaient de finir de lire celles-ci. Et puis, qui-y- a-t-il dans les Histoires extraordinaires que « la critique n’a pas vu » ?... Certainement ce que Baudelaire assura dès l’introduction du recueil : qu’il s’agit-là de « conjecturisme » et de « probabilisme » (1856) ; c’est-à-dire d’une « littérature toute nouvelle » où règne une « rage de science ». (Jacques Lacan, dans les années 70, après Martin Heidegger, dans les années 30, au cœur du n°84 de La Cause du désir, ne dira pas autre chose.)
Poe présente, en effet, à la fois, une réflexion quasi-analytique sur la génération des idées et les maladies de l’esprit (Bérénice) et une obsession aventureuse du déchiffrement (Révélation magnétique, Le Scarabée d’or, L’Assassinat de la rue Morgue), obsession qui se mêle à une philosophie de la physique et de la nature humaine (Le Maelström, L’Homme des foules, Eurêka). 

Et encore, qui sont Zadig, Cyrano de Bergerac et Arago ?... Zadig, personnage riche et jeune, d’abord naïf, est l’œuvre éponyme d’un Voltaire enthousiaste où la puissance de la raison humaine est affirmée dans la gangue d’un conte babylonien, conte de fées à la fois picaresque et sentimental, où il brosse un portait acerbe de Paris. Voilà donc Zadig magistrat chargé de diligenter des enquêtes judiciaires mais sans pouvoir prononcer de sanction.
Quant à Savinien de Cyrano de Bergerac, c’est sans aucun doute celui des Etats et empires de la Lune et du Soleil (1657, 1662) et de l’inachevé Fragment de Physique ; si ce Cyrano est élève de François Arago, c’est que celui-ci fut élève de l’école Polytechnique, homme politique d’importance et savant à la vie d’aventurier considéré comme le père de la vulgarisation scientifique moderne. 

À présent, dans leur bref commentaire, et par deux fois, les Goncourt utilisent l’expression « quelque chose », comme si la consistance de cette littérature se cherchait sous la plume même de ces deux grands littérateurs ; dans cette répétition gît donc l’existence d’une chose indéterminée dont ils ne méconnaissaient pourtant pas la nature...
Un peu plus de cent cinquante ans plus tard, le commentaire est moins incommode, car notre environnement est plus proche de certains livres d’anticipation. Le réel a rejoint la fiction ; la réalité l’a accueilli plus exactement.

Ce « quelque chose » ou ce “quelque part“ est devenu notre souci à tous, avec l’avènement de la machinerie et de la vitesse, de l’électronique et des recherches génétiques. C’est la chose même de la science-fiction que nous voyons alors éclore, encore fragilement, sous nos yeux rassasiés, car la consistance de cette littérature se réalise hic et nunc. Seule une « théorie des instruments de mesure et de la vie quotidienne » — c’est-à-dire de la technologie, attirance et traduction économiques de la science — peut nous éveiller de temps à autre. 

Les quelques lignes des Goncourt seraient les premières lignes de cette théorie : ce que la critique de l’époque n’avait pas vu, c’est le monde nouveau et sa mentalité nouvelle : peut-être ne le voyait-elle pas, pas encore, trop préoccupée par le monde ancien.

Selon nous, l’expression « le miraculeux scientifique » donne alors, à la fois, la destination de la S-F et du genre policier (!), parce que cette expression l’enracine dans une psychohistoire spécifique, la nôtre, celle de la fable mathématique et la puissance mélancolique (les socio-historiens parlent de « désenchantement »). Par conséquent, l’objectif, littéraire ou non, de la science, pour Poe et les Goncourt, l’objectif de la science est qu’elle fasse des miracles et que les mathématiques fondent les fables. “Poétique de la science“, doit-on dire.

« Le merveilleux n’est pas le même à chaque époque, écrit André Breton dans son Manifeste du surréalisme ; il participe obscurément d’une sorte de révélation générale dont le détail seul nous parviendrait ; ce sont les ruines romantiques, le mannequin moderne ou tout autre symbole propre à remuer la sensibilité humaine durant un temps. Dans ces cadres qui nous font sourire, pourtant se peint toujours l’irrémédiable inquiétude humaine, et c’est pourquoi je les prends en considération, pourquoi je les juge inséparables de quelques productions géniales, qui en sont plus que les autres douloureusement affectées. »

L’irrémédiable inquiétude humaine, voilà une maladie de la lucidité, c’est-à-dire, à la fois, l’empreinte de la critique du Monde ou son ombre, au sens nocturne et fantastique du terme, et une monomanie moderne, parce que toujours plus structurée et détaillée. La maladie de nos sciences, « l’homme toujours mieux sachant » résume Pierre Boutang en 1973 parlant du trajet philosophique de René Descartes à Martin Heidegger via, sans doute, Max Weber.

Cette manie de la solitude scientifique et de l’absorption mentale par une seule idée — d’ailleurs, exactement les troubles d’Ega-eus dans Bérénice de Poe —, cette manie, voilà la psychologie historique collective qui pointait avec l’auteur américain avant que Jules Verne n’en fasse aussi son gagne-pain.

Le règne des choses ou le drame de la solution

Enfin, dans le fragment des Goncourt, suit un tiret de conclusion, avec un participe présent pour marquer cette conclusion : c’est la grande découverte que « Les choses (auront) plus de rôle que les hommes ». Ici la « machine littéraire » répond peut-être à ou anticipe la totalité machinale qui vient, « la cage de l’avenir » dont parlait Weber en 1921.
Alors, dans cette littérature du XXe siècle, « L’amour cèd(e) la place à d’autres sources (...) de récit et d’intérêt » écrivent les deux frères. 

« Récit et intérêt » au singulier, n’est-ce pas curieux ?... Que devient “l’essence de la littérature“ lorsqu’elle n’exprime plus la société amoureuse et nostalgique, la mythologie profane de nos vies ? Elle devient un autre récit général, d’un autre intérêt. Et elle parle à la tête : « la base du roman déplacée et transportée du cœur à la tête et de la passion à l’idée ; du drame à la solution. »

Car le temps ne serait plus à se raconter des histoires mais à trouver des solutions. Des solutions ? Mais à quelles questions ?... Que perçoit-on, alors, en France, à l’époque des Goncourt ?... Peut-être perçoit-on que l’avenir de l’homme règle son pas sur l’avenir des marchés et que la totalité sociale devient une totalité économique ou que l’économie politique règne sur la volonté de transformer socialement, et en responsabilité, le Monde.

Les Goncourt, comme Baudelaire, Breton (Lacan…) et Borges, reconnurent que les hommes d’Occident, dans un mouvement sourd de leur histoire, ont fait entrer et déborder la rationalité — l’esprit de géométrie et de prospective — jusque dans leur divertissement. (Qu’est-ce que le mouvement protestant Quantified self d’auto-mesure et d’expression quasi muséal de soi, sinon cela ?)
Comme l’écrit Baudelaire en 1856, le miraculeux scientifique, plus tard la science-fiction, et le “miraculeux policier“ (à cet égard, il faut lire les ouvrages de Guy Lardreau), ce sera donc « d’appliquer à la littérature des procédés de la philosophie, et à la philosophie la méthode de l’algèbre. » (Ou la philosophie du Cercle de Vienne !) Et on peut deviner que les auteurs de S-F deviendront des « Leibniz infini travaillant dans les ténèbres et dans la modestie », auteurs qui « jugent que la métaphysique est une branche de la littérature fantastique » et que « le sujet de la connaissance est un et éternel », comme l’écrit Borges dans Tlön Uqbar Orbis Tertius (Fictions, 1965).

David Morin-Ulmann, Sociologue et Philosophe culture, innovation et imaginaires 

(1) Edgar Allan Poe est connu en France grâce à la belle traduction que Charles Baudelaire a faite de ses contes. C’est d’ailleurs largement grâce à elle que l’œuvre de cet auteur américain du xixe siècle a été réévaluée par les historiens de la littérature américaine.

Revue de Sciences humaines "Tracées"

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Comment les digital humanities transforment les Sciences Humaines et Sociales

L’expression digital humanities est apparue récemment – elle a été forgée en 2006 lors de la parution de l’ouvrage « A companion to Digital Humanities » (1) –, et fait notamment référence à l’émergence des nouvelles technologies du numérique (ou de l’informatique) dans le champ des sciences sociales.

Cependant, l’appellation ne doit pas cacher un phénomène plus ancien : les sciences sociales, la linguistique ou la lexicographie par exemple, s’appuient depuis fort longtemps sur des techniques issues de l’informatique. Ceci posé, les SHS bénéficient aujourd’hui de la formidable accélération technologique que connaissent les outils numériques depuis une vingtaine d’années.

L’expression américaine digital humanities traduite en français par humanités numériques (ou plus rarement par humanités digitales) conceptualise ce phénomène nouveau. Ayant acquis une place de premier plan en quelques années, les humanités numériques ne sont cependant pas une nouvelle discipline des sciences sociales pas plus qu’elles ne peuvent être réduites à l’apparition d’une instrumentation nouvelle, aussi sophistiquée soit elle. Cependant, le champ que recouvre précisément cette appellation est complexe à définir : à ce stade, les digital humanities sont davantage un processus ou une dynamique qu’un concept clairement définissable… Ce dossier se propose avant tout de faire un point sur un changement en cours, sans prétendre à plus.

Plusieurs indicateurs attestent de la place acquise par les humanités numériques. Tout d’abord l’apparition de laboratoires spécialisés sur les digital humanities, et simultanément, l’émergence de réseaux et de structures internationales chargées de repérer ces nouveaux systèmes de recherche. Par ailleurs, ont été créées des cyberinfrastructures qui sont de nouveaux environnements de recherche à la pointe de la technologie.

C’est finalement tout le monde de la recherche, toute sa structuration qui se trouve modifiée. Au niveau des champs de recherche, là aussi, les bouleversements sont nombreux : on assiste à la constitution de bases de données sans précédent jusqu’à aujourd’hui, concernant aussi bien des archives historiques (numérisation de corpus imprimés, mais aussi d’images et de documents de nature très variée) que de données contemporaines, issues notamment de l’usage d’Internet, des objets connectés (Smartphone par exemple), etc.
Tout ceci constitue de gigantesques corpus rendus accessibles par de nouveaux outils en capacité de les analyser. Cette aptitude à accumuler et traiter des informations se double d’une modification des activités des chercheurs : ils travaillent davantage en coopération, échangent plus vite, associent de très nombreuses compétences et profils… Autrement dit, les digital humanities contribuent à l’interdisciplinarité et renouvellent à la fois les problématiques (de nouvelles questions apparaissent) et la manière de les constituer, comme de les traiter.

Enfin, on notera que les humanités numériques donnent l’occasion au chercheur de rendre publics ses travaux autrement, par l’article scientifique certes, mais aussi par divers outils plus accessibles comme les blogs ou les carnets de recherche en ligne. Ce qui repose aussi la question de la relation chercheur / société, avec nombre de projets qui intègrent la participation de contributeurs non chercheurs (qui peuvent fournir des données, les commenter, etc). Autrement dit, les humanités numériques apparaissent comme un bon vecteur pour qui s’interroge sur les nouvelles pratiques de la recherche en sciences sociales, ainsi que sur les relations sciences / sociétés, car elles révèlent et provoquent de nombreux changements. 

(1) « A companion to Digital Humanities » sous la direction de Susan Schreibman, Ray Siemens et John Unsworth, éditeur : Wiley-Blackwell, 2008. Pour un autre éclairage, voir aussi « Debates in the digital humanities » sous la direction de Matthew K. Gold, éditeur : University of Minnesota Press, 2012.

Définition, généralités

Comme nous l’avons mentionné d’emblée, les digital humanities étant à la fois une appellation, un champ de recherche, des méthodes, une référence au passage à une société numérique, de nouvelles manières de chercher et de diffuser le savoir… il est bien difficile d’en donner une définition définitive.
Cependant, on peut considérer que les humanités numériques cherchent à articuler les disciplines des sciences sociales (arts, lettres, sciences humaines et sciences sociales) aux technologies numériques. Elles modifient clairement l’image et la nature des sciences sociales, en ce qu’elles permettent de questionner leurs fondements : elles proposent de nouveaux outils, de nouveaux corpus, de nouvelles manières de travailler, de nouvelles manières de diffuser le savoir, etc. Et ce faisant, elles contribuent grandement à ancrer à nouveaux les sciences sociales dans la société, à renforcer leur « utilité sociale » et dans une certaine mesure aussi, à les re-légitimer.

Illustration : ©Michael Morgenstern for The Chronicle 

Qu'apportent les Digital Humanities ?

Mais au juste et au-delà des questions techniques et méthodologiques, quels sont les apports des digital humanities ? Débats et controverses, mais il nous paraît nécessaire d’apporter quelques éléments de réponse dès cette section introductive. Les digital humanities semblent avoir pour principal effet de réinscrire les sciences sociales dans la sphère sociale. Après les grandes constructions théoriques, elles sont aujourd’hui en mesure d’apporter des analyses et des informations par exemple sur des phénomènes sociaux (revendications politiques, vote, mais aussi analyse des comportements d’achats, des déplacements, etc.), et d’opposer un discours solide parce que construit scientifiquement, à celui des grands médias comme des responsables politiques. Les articles de Pierre Mounier apportent sur ce point un éclairage intéressant. 

- cf analyse 1 d'Homo-numericus + suite analyse 2 
- cf  livre "Faire des humanités numériques" d'Aurélien Berra

 

Politiques publiques et cyberinfrastructures

Si le champ académique peut apparaître au premier coup d’œil comme relativement en retrait par rapport au phénomène des digital humanities, on doit pourtant considérer au contraire que les digital humanities tendent à réorganiser la structuration académique et disciplinaire.

En effet, une multitude de réseaux et de « cyberinfrastructures » s’adjoignent, avec les techniques propres au numérique, au système de la recherche traditionnel. Autrement dit, si l’on a peu construit d’universités, de très nombreux réseaux et lieux virtuels ont pris en charge l’organisation des digital humanities. Ainsi, et c’est sans doute un de ses effets les plus remarquables, le numérique qui a relancé –via les listes de distribution par mail– la capacité de dialogue et d’échange entre scientifiques, voit tout le secteur se transformer.

Car aujourd’hui, une simple liste de distribution ne suffit plus pour coordonner tous les chercheurs, laboratoires et institutions qui s’intéressent aux digital humanities… Sont apparus de nouveaux réseaux, et notamment les outils spécifiques que sont les cyberinfrastructures, chargées de faire de la veille, de coordonner les initiatives, de permettre l’interopérabilité des données, bref d’organiser et de rendre lisible la formidable efflorescence des initiatives relatives aux digital humanities.

Au démarrage était la numérisation des documents

La numérisation à grande échelle des ressources documentaires, textuelles ou iconographiques est à la base du lent apprivoisement du numérique par le monde de la recherche. Ce mouvement a démarré aux États-Unis, quand les bibliothèques notamment, ont commencé à numériser systématiquement leurs collections. C’est à ce moment-là aussi qu’émerge la nécessité de définir des standards pour l’encodage, de manière à rendre compatibles (on parle alors d’interopérabilité) l’ensemble des données saisies par divers opérateurs. La norme qui s’est imposée au niveau mondial a été portée par le TEI (Text Encoding Initiative), un consortium qui regroupe des acteurs de la recherche scientifique dans le but de normaliser le codage de toutes sortes de documents sous forme numérique en TEI.

Puis se sont développées des infrastructures spécifiques : les cyberinfrastructures

À côté des institutions patrimoniales comme les bibliothèques, se sont développés des centres –ou cyberinfrastructures– entièrement dédiés à la production numérique au sein des universités américaines. Ils rassemblent des compétences disciplinaires et technologiques et sont conçus autour des besoins scientifiques des chercheurs et des enseignants. Au-delà de la réalisation technique, ces centres portent une réflexion sur le médium numérique lui-même.

Une politique européenne

Longtemps sous-estimée, l’intérêt de développer de grands plans d’équipement pour les sciences sociales s’est imposé progressivement, et ce sont sans doute les digital humanities qui ont fait la démonstration de la nécessité de faire des investissements importants. Jusqu’à récemment, les bibliothèques ont constitué le principal grand instrument faisant l’objet d’investissements pour les disciplines des SHS.

Il faut attendre la fin de la décennie 1990, pour qu’un virage s’opère. Aujourd’hui, il y 5 opérateurs labellisés en SHS qui se donnent pour objectif de bâtir une infrastructure numérique. Il y a notamment le DARIAH (Digital Research Infrastructure for the Arts and Humanities) qui rassemble les différentes initiatives en matière d’humanités numériques au niveau européen, et la plateforme CLARIN (Common Language Resources and Technology Infrastructure), qui a pour ambition de procurer aux chercheurs des données digitales de manière accessible et durable, ainsi que les outils qui permettent de les exploiter. 

Une politique française tardive

En France, la prise de conscience du développement d’outils nouveaux tels que les cyberinfrastructures est tardive. Cela s’explique notamment en raison de la césure nette qui existe entre les institutions patrimoniales comme les bibliothèques (qui dépendent de la Culture) et le monde de la recherche.

Ça n’est qu’au début des années 2000 que le Ministère de la recherche se saisit de cette question. Il créé alors le Comité de concertation pour les données en sciences humaines et sociales (CCDSHS) qui a pour objectif de mettre en place une politique nationale d’accès aux données pour les SHS. À partir de 2008, quatre grandes cyberinfrastructures sont développées (appelées dans le jargon français TGIR : Très Grandes Infrastructures  de Recherche), dont trois ont en charge le volet national d’une infrastructure européenne (ADONIS, PROGEDO et CORPUS).

Le très grand équipement ADONIS (Accès unique aux données et aux documents numériques en science et devenu depuis peu Huma-Num) a été lancé par le CNRS et est intervenu sur la collecte, le traitement et les calculs sur les données, le travail collaboratif, l’hébergement l’archivage à long terme avec pour objectif l’interopérabilité des données. Il comporte notamment la plateforme de recherche Isidore. Adonis est affilié au projet DARIAH.

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