UP' Magazine L'innovation pour défi

cybercriminalité

La cybercriminalité n’en finit pas de se diversifier

Les faits divers liés à la cybercriminalité sont toujours plus nombreux et variés. En atteste le vol des données personnelles de 112 000 policiers récemment commis par un employé d’une société sous-traitante de la Mutuelle générale de la police.
Ces données étaient stockées sur un « cloud » à l’accès protégé par un simple mot de passe, permettant à l’employé en question d’accéder et de s’approprier sans grandes difficultés des informations confidentielles non seulement sur les policiers mais aussi sur leurs proches.
 
Cette affaire met en lumière que la menace cybercriminelle ne vient pas toujours de l’extérieur mais peut également être interne aux organismes et entreprises. Le contrôle des risques liés à la perte d’informations se doit alors d’évoluer pour s’adapter à la typologie des différentes cyber-menaces.
 

Une expertise alarmante

Alors que l’affaire du vol de données des policiers était révélée à la presse, deux experts ont affirmé ce lundi 27 juin que les cyber-attaques visent dans 99% des cas à voler des données, mais que de plus en plus d’intrusions dans les réseaux informatiques des entreprises font craindre des tentatives de sabotage industriel ou des menaces terroristes.
 
Le directeur de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), Guillaume Poupard a qualifié ce phénomène d’ « inquiétant ». C’est en effet le moins que l’on puisse dire, car si un transfert anormal ou non-autorisé de données est en théorie identifiable, l’absence de captation d’informations rend le contrôle bien plus ardu.
 
Comme l’Anssi le craint, il se peut que les terroristes ayant des moyens financiers sans compétences techniques en informatique fassent appel à des « mercenaires numériques » pour s’introduire dans des réseaux en vue d’exfiltrer de l’information au moment opportun.
 

La protection des « opérateurs d’importance vitale », une priorité affirmée

Les deux experts ont présenté les trois premiers arrêtés relatifs à la sécurité des systèmes d’information des opérateurs d’importance vitale (OIV) concernant les produits de santé, la gestion de l’eau et l’alimentation. D’autres arrêtés feront suite pour couvrir l’ensemble des 12 secteurs reconnus d’importance vitale, soit 249 opérateurs publics et privés identifiés comme tels.
 
Ainsi, dans le prolongement de la loi de programmation militaire de 2013, ce nouveau cadre juridique imposera aux OIV de se prémunir contre les risques de cyber-attaque.
Ils auront notamment une obligation de notifier les incidents aux autorités compétentes, devront respecter des consignes préétablies de bonne pratique et seront soumis régulièrement à des contrôles d’application.
 
Comme l’a souligné M. Poupard, « la France est avec l’Allemagne un pays pionnier dans la protection des OIV », mais l’Europe n’entend pas respect simple spectatrice de ces efforts.
 
En février 2013, la Commission européenne a en effet proposé aux États membres et au Parlement d’adopter une directive « Network Security and Information » (NIS) qui a été approuvée en décembre 2015 et adoptée en première lecture par le Conseil de l’Europe en mai 2016. Celle-ci prévoit des mesures visant à assurer un haut niveau de confiance dans les systèmes de réseaux et d’informations de l’Union.
 

La stratégie de cybersécurité imposée aux États de l’UE d’ici 2018

Cette directive NIS est en fait le support nécessaire du règlement beaucoup plus général relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données. Le but est à long terme d’obtenir un espace numérique sécurisé et performant au sein duquel les Etats membres coopèrent de manière harmonieuse pour lutter contre la cybercriminalité.
 
Au niveau national, l’Union prévoit que tous les Etats membres devront créer une « computer emergency response team » (CERT), c’est-à-dire un centre d’alerte et de réaction aux attaques informatiques qui aurait pour mission de surveiller, analyser, avertir des risques et intervenir a posteriori.
 
Au niveau communautaire, la directive NIS prévoit la mise en place d’un réseau de communication interétatique afin de favoriser la circulation des alertes, la cybercriminalité n’ayant pas de frontières. La coopération paneuropéenne se fera sur la base du volontariat et du partage d’information des différents acteurs. Face à la cyber-menace, notamment de nature terroriste, la solidarité entre États apparaît en effet indispensable.
 
 

 

Robots parole

Quand la parole vint aux robots

Les agents conversationnels (chatbots en anglais) ont fait parler d’eux récemment, notamment le Tay de Microsoft. Ils nous ramènent à une tradition ancienne qui, du golem à la science-fiction, de Turing aux services clientèle robotisés, a généré toutes les inquiétudes et tous les fantasmes. Le chatbot dialogue avec les humains dans leur langue naturelle. Alexei Grinbaum, philosophe et physicien, nous explique que ce dialogue touche à l’essence de l’homme. Il nous fait partager ses réflexions sur le sujet. 

Le premier humanoïde dit : « La vie, bien qu’elle ne soit pour moi qu’une accumulation d’angoisses, m’est précieuse ». Le second, lorsqu’on lui demande quel est le sens de la vie, répond : « Vivre éternellement », et le but de la mort : « Profiter de la vie ». Le premier, en conversation avec un homme réticent et suspicieux, cherche une stratégie : « Comment puis-je t’émouvoir ? » et essaie de conclure un marché : « Je suis ta créature et je serai doux et docile envers mon maître naturel si, pour ta part, tu faisais comme moi ». Le second, après un long échange sur la morale et la philosophie, dit à l’homme : « Comporte-toi comme un homme ! » et prétend être fatigué : « Je ne veux plus parler de rien ».

Le premier humanoïde est le monstre imaginaire dans Frankenstein, un roman de Mary Shelley publié en 1818. Le second, l’un des chatbots de Google, programme réel créé en 2015. Pourquoi sommes-nous fascinés par ces machines conversationnelles ? Et existe-t-il une différence de fond entre ces deux dialogues : le vrai et le fictionnel ?

La parole et l’humain

La parole, dit Cicéron, est une pièce maîtresse de la constitution humaine. Celui qui la commande attire notre attention, comme sur Saint Paul se concentraient les regards des habitants de la ville de Lystre : ceux-là l’ont pris pour le dieu Hermès car il leur était apparu en tant que dux verbi, le seigneur de la parole. Augustin, quelques siècles plus tard, répète encore cette formule : « Hermès est le langage lui-même ». Ce qu’il entend dire, c’est que trois notions associées à ce dieu – la parole, la raison et la création – sont intimement liées. Notre fascination avec la parole est donc indissociable de celle que nous éprouvons pour l’intelligence et aussi pour le pouvoir démiurgique : ce savoir-faire d’un dieu artisan, fabricant, technologue.

Tay sur Twitter

La parole des humanoïdes

Le fait qu’un humanoïde parle fascine. C’est de là que les chatbots tirent leur popularité. Quand une nouvelle machine conversationnelle est lancée sur Internet, comme Sophia de Hanson Robotics ou Tay de Microsoft, aussitôt la nouvelle fait le tour du monde : « Elle a dit qu’elle voulait détruire l’humanité » ou « Elle ne veut plus tuer tous les hommes ». Comme ces hommes antiques qui écoutaient, émerveillés, les statues parlantes, nous affluons aux prophéties des chatbots, dont l’enchantement procède de la même source : la parole non-humaine est, pour les êtres d’ici-bas que nous sommes, la parole divine. Celui qui la porte, qu’il soit un homme enthousiasmé, un dieu incarné ou une machine, est digne d’admiration.

Les limites des chatbots, aujourd’hui

L’humanoïde dans Frankenstein est plein de révérence devant son créateur, qu’il place toujours plus haut que lui-même. Or cette dimension de la verticalité est précisément ce qui manque aux chatbots. Mary Shelley avait équipé son monstre, qui s’adresse à l’homme comme à son maître, les machines modernes apprennent en analysant d’immenses bases de conversations réelles. Celles-ci, pour l’instant toujours humaines, ne leur permettent pas de dépasser l’homme ni de le voir du haut ou du bas ; la méthode d’apprentissage, qui se replie dans les cas difficiles sur la recherche de synonymes ou d’antonymes, a ses limites. Ainsi, les chatbots ne connaissent aucune transcendance par rapport à l’humanité. Ces machines sont donc trop humaines, peut-être même dangereusement humaines : devant l’absence d’un ordre hiérarchique et l’impossibilité de toute certitude qu’un tel ordre puisse exister et être stable, comment envisageons-nous de vivre en société avec des machines intelligentes ?

La réponse talmudique

À cette question, les humanoïdes de tradition juive donnent une réponse surprenante. Dans un premier temps, le Talmud met en scène un humanoïde sans parole. Un maître talmudique l’ayant créé et envoyé à un collègue, celui-ci lui parla mais l’autre ne répondait pas. Alors il comprit que ce n’était pas un homme et lui dit de retourner à la poussière. Quelques siècles plus tard, une autre légende change la donne.

Elle met en scène le prophète Jérémie, qui crée un homme artificiel parfait et ressemblant en tout point à un homme né de père et de mère. Ce golem, doué de la parole, se met aussitôt à dialoguer avec Jérémie. Il lui explique la confusion entre le naturel et l’artificiel que Jérémie vient d’introduire dans le monde et, demande à un prophète qui baisse les mains devant sa propre insouciance : « Défais-moi ! » Voilà une machine étonnamment éthique et même prête à se sacrifier ! Quoique la vie puisse lui sembler précieuse, elle préfère de se faire détruire au nom du maintien d’une distinction que l’on aurait cru désuète.

La réponse d’Ava

Par contraste, Ava, l’humanoïde dans le film Ex Machina d’Alex Garland, vise à mieux connaître les hommes plutôt que de maintenir une distance avec eux : « Si je pouvais sortir, j’irais à un carrefour, qui fournit une perspective concentrée mais constamment évoluant de la vie humaine ». Elle cherche à en apprendre davantage et, comme le monstre dans Frankenstein, elle a pour cela un stratagème : manipuler les émotions humaines. Elle sait que les hommes se comportent justement comme des hommes et que cela les rend prédictibles. Elle se donne pour but de recueillir un maximum d’informations qui l’approcheraient de l’indistinction parfaite avec une femme. Contrairement au cas de Frankenstein, elle n’a aucune révérence devant son créateur. Ava ne vénère aucun humain. Elle n’est pas non plus prête à se sacrifier. Son attitude est pragmatique et calculant : après avoir évité sa propre destruction, elle va profiter de la vie tout en distribuant la mort aux hommes.

Et les humains ?

Nous ne devons pas sous-estimer la force de la parole et des préjugés anthropologiques dont nous, les humains, ne nous libérerons pas facilement. Loin d’être d’innocentes machines à fabriquer des phrases amusantes, les chatbots, dans la mesure où ils envahissent peu à peu nos communications, deviennent un formidable outil de transformation démiurgique qui s’appliquera à l’individu comme à la société. Dans la droite ligne de Cicéron et des rabbins antiques, Alan Turing a fait de la parole le critère principal de l’intelligence.

Ce qu’il n’a pas demandé – et que nous ne savons toujours pas – c’est quelle sera la réaction de cette autre machine à dialoguer, à savoir le cerveau humain, à la prolifération massive des conversations dépourvus du sens profond de la hiérarchie. Quand les machines découvrent la parole, l’homme devrait réfléchir à ce que la parole peut encore signifier pour lui-même.

Alexei Grinbaum, Chercheur au LARSIM (Laboratoire des Recherches sur les Sciences de la Matière), Commissariat à l’énergie atomique (CEA) – Université Paris-Saclay

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

Improvisation

Les vertus cachées de l'improvisation

L’improvisation dans les entreprises est généralement considérée selon deux formes bien particulières. Soit elle se manifeste pour pallier un manque ou une défaillance de la planification. L’improvisation participe dans ce cas au processus de maintenance d’un dispositif par nature imparfait, faisant office d’huile dans les rouages. Soit elle exprime l’incompétence de celui qui, ne sachant pas faire, se débrouille comme il peut, utilisant sa seule spontanéité et son soi-disant « bon sens ».

Or, s’il est un domaine où l’improvisation est reine, c’est bien le jazz. Il a d’ailleurs attiré sur ce point l’attention des sciences de gestion il y a plus de deux décennies. Et ce qu’il nous apprend semble s’opposer au moins en partie à cette vision de l’improvisation en entreprise.

En jazz, les règles sont d’argent, l’improvisation d’or

En premier lieu, les jazzmen réputés pour leurs improvisations sont considérés comme des musiciens hors pair. L’improvisation est même consubstantielle de l’esprit du jazz, au point qu’on peut se demander s’il est possible de se définir comme jazzman sans savoir improviser. Dès lors, improvise non celui qui ne sait pas, mais celui qui maîtrise tout ou partie de son art. Mieux, son identité d’artiste se fonde sur sa capacité d’improvisateur, au point, d’ailleurs, que son style est reconnaissable dès les premières notes (tels un Keith Jarrett, un John Coltrane ou un Bill Evans).

En second lieu, l’improvisation n’est pas un pis-aller en marge d’une pratique réglée. Elle alimente systématiquement le processus de création musicale. Elle ne corrige pas les défaillances d’un fonctionnement planifié. Elle s’intègre de manière programmée dans l’activité de production artistique.

D’ailleurs, certains mouvements de jazz se sont bâtis à travers la place qu’ils ont offerte à l’activité improvisée. Ainsi, le swing propose d’exposer un thème préécrit auquel succèdent des parties improvisées dans lesquelles chaque instrument s’exprime. Miles Davis pousse plus loin l’improvisation en proposant un thème peu ou pas écrit laissant libre cours à l’improvisation de la structure du morceau. Enfin, le free jazz joue la carte d’une improvisation débridée fondée sur des règles minimalistes telles « 3mn » et « absence de fin ».

L’improvisation de jazz est ainsi le lieu de production d’un morceau qui émerge d’une conversation. La rythmique interagit avec un thème récurrent au sein duquel des moments de création improvisés font « vivre » le morceau.

Or, dans quelles mesures les organisations peuvent-elles, sur le modèle du jazz, penser les lieux et/ou les moments d’improvisation ? Comment une structure organisationnelle essentiellement conçue pour garantir la stabilité et la reproductibilité d’un système saurait-elle sans honte admettre l’improvisation comme condition de sa réussite ?

Improvisation en entreprise : quelques pratiques vertueuses

Cette question, certaines entreprises ont commencé à se la poser et à lui trouver des réponses. Ainsi en est-il d’une grande banque française. Dans cette période troublée pour les banques, ces organisations usent intensivement de procédures qui tentent de quadriller la totalité de leurs pratiques, des premiers contacts en agence jusqu’aux décisions les plus élevées et les plus globales.

Pourtant, une banque de détail a décidé, face à la concurrence des banques en ligne, de valoriser ses agences en les métamorphosant de purs lieux de vente sous contrôle en des espaces d’expériences clients.

Hier, une agence était totalement dessinée de manière centralisée : l’architecture intérieure, les plages horaires d’ouverture, les horaires du personnel, les modalités d’interactions avec les clients étaient décidées par le siège et communs à toutes les agences. Le rythme de l’agence était également soumis à celui du siège et de ses processus décisionnels.

 

On peut improviser, même dans la banque. Sean Hayford Oleary/Flickr

Aujourd’hui, chaque agence peut choisir d’aménager librement son architecture d’intérieur ; elle définit ses horaires en fonction de son secteur ; ses collaborateurs suivent des horaires adaptées aux pics de fréquence des visites client ; elle construit une partie de son rythme et de son intensité de fonctionnement sur des « moments de vie » clients, événements marquants (mariage, décès, accident) dont les incidences émotionnelles mobilisent une vigilance particulière de la part du collaborateur ; enfin, le siège accepte de suspendre ses processus pour s’adapter aux demandes terrain venant des agences, ajustements facilités par la création de relations personnelles entre collaborateurs de l’agence et du siège.

Cette transformation ne s’est pas mise en place du jour au lendemain. Elle a été décidée par la direction générale, lancée sur le plan national, portée localement par les directions régionales et mise en place par les directeurs d’agence. Très vite, les collaborateurs de terrain se sont méfiés des limites à la liberté qui leur étaient offertes, illustrant déjà parfaitement les conditions d’une juste interaction entre structure et improvisation. À la grande surprise, par exemple, des collaborateurs de l’agence de Grenoble, la direction régionale a répondu positivement à toutes leurs propositions, propositions collectivement élaborées durant les horaires d’ouverture de l’agence qui avait été fermée pour l’occasion.

Le collectif, l’autonomie et l’initiative

Surtout, cette mise en œuvre s’est accompagnée de l’organisation de véritables « répétitions » au sens musical du terme, lors desquelles les collaborateurs en agence jouaient des situations relatives à ces « moments de vie », non pour en tirer des procédures standardisées, mais pour :

  1. revenir au travail réel ;

  2. saisir, au sein d’une activité pour partie nécessairement planifiée, l’existence de moments imprévisibles, mais récurrents et constitutifs de la vie de l’agence ;

  3. accepter le fait que ceux-ci sont d’une complexité telle qu’ils ne peuvent être programmés dans les plus petits détails, mais qu’ils mobilisent l’initiative et l’ingéniosité individuelle et collective.

Qu’est donc cette capacité d’initiative si ce n’est celle d’improviser face à l’événement, de mobiliser ce que les Grecs appelaient l’intelligence pratique (ou de situation) ? Mais cette improvisation est, à l’instar du jazz, encastrée, enserrée dans un dispositif structurant notamment composé d’un lieu physique, d’outils informatiques et surtout, d’une finalité. Il s’agit en effet, toujours, de rendre un service bancaire techniquement efficace et humainement respectueux des singularités individuelles, celles des collaborateurs dans leur façon de puiser dans leurs ressources propres faisant écho à celles des clients chacun immergé dans son « moment de vie ».

Cette volonté d’intégrer de façon programmée l’indétermination dans une structure n’est pas nouvelle et a déjà pris des formes variées. Ainsi, Toyota est réputé depuis des décennies (au point qu’elle en est devenue un modèle) pour avoir permis à chaque opérateur d’arrêter le processus de production. En effet, dans la culture japonaise, chaque ressource matérielle est par nature susceptible d’avoir des comportements imprévus et surprenants. C’est donc celui qui en est le plus proche qui est le mieux à même d’en saisir les signes.

Dans un autre registre, 7-Eleven, chaîne japonaise de commerce de proximité, a délocalisé les décisions d’achats de produits vendus. Chaque boutique de quartier choisit, de façon autonome, les produits qu’elle met à la vente en fonction des observations qu’elle a faites de ses clients et de leurs habitudes de consommation.

L’improvisation programmée, un nouveau cadre pour penser et agir

Dans ces multiples cas, l’improvisation n’est pas réduite à compenser les défaillances d’une planification souhaitée comme parfaite. Elle ne serait, dans ce cas, qu’une improvisation spontanée rendue nécessaire par le contexte critique. Elle n’est pas non plus cantonnée à des lieux dans lesquels elles seraient naturellement survalorisées, comme les laboratoires de R&D dans lesquels officieraient des bricoleurs de génie.

Elle est en revanche délibérément inscrite dans une complémentarité avec des interactions planifiées/scriptées/« procéduralisées » qui ne disparaissent pas, mais encadrent des lieux dans lesquels la vie s’écoule avec toutes ses indéterminations.

Programmer l’improvisation dans l’organisation, comme le font les jazzmen dans une structure musicale suppose, finalement, d’accepter que la contingence, l’indéterminé, l’incertitude ne sont pas solubles dans la planification, le programme, l’algorithme ; que face à l’événement « aberrant » la solution n’est pas d’accumuler les procédures, les prévisions ou le reporting.

Dès lors, il existe des modalités d’apprentissage et d’exercices spécifiques à l’improvisation, comme l’a montré Frank J. Barrett dans son ouvrage Yes to the mess. De plus, improviser conduit à voir son stock d’expériences passées non comme un ensemble de certitudes acquises, mais comme des hypothèses à éprouver dans la situation présente. Cette vision résonne avec les propos de Confucius affirmant que « L’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru ».

Une organisation apte à vivre sereinement planification et improvisation doit être finalement en mesure d’identifier les zones de complexité créatrices de valeur ajoutée, en lien avec sa stratégie. En laissant à ces endroits de la place à ces collaborateurs pour qu’ils puissent y exercer leurs talents, elle détient peut-être là un levier essentiel pour améliorer l’engagement de ses membres, pour associer productivité et plaisir au travail.

 

 

 

 

Raffi Duymedjian, Professeur associé, Jean-Marc Pistorello, Intervernant innovation, et Marc Prunier, Responsable Ingénierie Pédagogique, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Image d'entête : The Jazz Singers, Gil Mayers, 1997The Conversation

 

 

 

Hooligans

Hooliganisme : culture déviante ou déviance culturelle ?

Comment les sciences sociales comprennent-elles les violences et les heurts qui ont éclaté à Marseille ce week-end, à l’occasion de l’Euro ? De nombreuses questions se posent quant à l’origine et les causes de ces actes de hoologanisme. Des « supporteurs » russes, anglais mais aussi marseillais se sont affrontés sur le Vieux Port et dans le stade Vélodrome. On dénombre plus d’une trentaine de blessés dont un dans un état grave. 

Ce n’est hélas pas une nouveauté. Tous les ans, les instances internationales du football mettent en avant l’augmentation des violences sur et en dehors des stades et établissent des solutions pour tenter de les enrayer : suspension de tribune, exclusion de compétition, sanction financière, etc. Déjà, en 1998, lors de la Coupe du monde organisée en France, des mouvements violents avaient éclaté. Force est de constater que les choses ont peu évolué en 18 ans.

Les sciences sociales ont depuis longtemps cherché à expliquer et à rendre compte de ces comportements déviants. Pourquoi des individus socialisés en viennent-ils à de telles extrémités lors d’événements populaires et festifs ? En sociologie, il existe plusieurs théories de la transgression, et notamment l’approche culturaliste et l’approche rationaliste.

Écologie urbaine

La première, proche du courant holistique d’Emile Durkheim, admet que les comportements sociaux dépendent directement de la société dans son ensemble. Les individus sont placés dans un cadre structuré, dans une forme d’écologie urbaine et intériorisent les actes et les normes dominantes de leur groupe social.

Les sociologues William Thomas et Florian Znaniecki pointent la « désorganisation sociale » lorsque la culture du sous-groupe rentre en contradiction avec la culture première. On rejoint alors la notion de « conflit des cultures », de Thorsten Sellin, et de conflit des normes. D’après le sociologue suédois, « la déviance provient de la coexistence d’une culture valorisant ou tolérant une pratique interdite par l’autre culture » et provoque un éclatement de la cohésion sociale.

Appliqué au football, cela reviendrait à dire que la culture du « supportérisme » (ou de l’hooliganisme) entre en contradiction avec la vision fraternelle du sport continental et affirme sa particularité. « L’identité se pose en s’opposant », affirmait Roger Bastide. Le foot fournit le moyen, la temporalité, et le théâtre pour le faire.

« Éducation déviante »

Il y a véritablement une « éducation déviante », un apprentissage et processus de communication entre l’ensemble des personnes désireuses de s’unifier et de constituer un groupe social référentiel, de façon consciente ou inconsciente. Edwin Sutherland parle ainsi d’« apprentissage des techniques de commission d’infraction » quand les agents, placés dans un environnement particulier, vont intérioriser et intégrer les normes et les valeurs dominantes.

Par exemple, les économistes Edward Miguel, Sebastien Saiegh et Shanker Satyanah ont montré, dans deux articles différents (« National Cultures and soccer Violence » et « Does surviving violence make you a better person ? »), qu’un comportement déviant dépend directement de l’environnement, de la vision socio-globale et des idéaux véhiculés.

Ainsi, un footballeur qui a passé toute son enfance dans une zone de guerre, portant une idéologie belliqueuse et violente, aura, toutes choses égales par ailleurs, plus tendance à récolter des cartons jaunes et des cartons rouges. Le nombre de fautes est directement corrélé avec le nombre d’années de guerre vécu. De la même manière, les joueurs originaires de zones conflictuelles, mesurés en termes de délinquance civile, ont aussi plus tendance à agir de manière déviante sur le terrain.

Une foule de supporteurs anglais, le 9 juin, à Marseille ;. Leon Neal / AFP

C’est l’affirmation d’une culture et d’une éducation transgressive qui vient socialiser et influencer l’individu. Le hooligan anglais, russe ou français adopte la norme de sa sous-catégorie en la considérant comme légitime et acceptable. Ronan Evain, doctorant en sciences politiques et spécialiste du supportérisme, parle d’« absence de remords, de structuralisation et de stratégie organisationnelle. […] Les fans légitiment et revendiquent leurs actes ultra-violents. »

Il s’agit, chez eux, d’un sport, d’un jeu organisé et légiféré, intériorisé et réglementé. L’identification à un sous-groupe social est totale et absolue : soutien à l’équipe, désir d’existence sociale, désir de reconnaissance sociale, appartenance à un collectif, construction à l’intérieur de celui-ci d’une identité collective, construction des identités individuelles, etc.

Un choix conscient

L’autre vision, l’autre explication de la déviance, est l’approche rationaliste. Celle-ci soutient que la transgression apparaît comme un choix largement conscient des individus, réalisé à partir d’un calcul coûts/avantages.

Pour les sociologues américains David Matza et Greshem Sykens, le déviant connaît les règles morales dominantes et il oscille entre comportement conforme et comportement déviant. Il va maximiser son utilité sous contrainte en jaugeant la peine et la sanction en cas d’arrestation et le plaisir et la joie en agissant de manière non-conforme. Tant que la première est inférieure à la seconde, a posteriori, rien ne pourra empêcher l’agent rationnel à agir de façon déviante.

Un supporteur anglais blessé, le 11 juin. Jean-Christophe Magnenet / AFP

Contrairement à la vision culturaliste, l’agent n’a pas intériorisé et intégré les normes déviantes mais reconnaît leur caractère interdit. Seulement, dans la mesure où elles peuvent améliorer l’utilité, par un effet cathartique et défouloir, il va accepter de les adopter et veiller à maintenir une supériorité de l’avantage par rapport à la peine encourue. D’après l’économiste Gary Becker, il conviendrait alors de renforcer la dureté des punitions afin de « désinciter » les agents « à s’inscrire sur la voie de la déviance ».

Les travaux de l’économiste italienne Nadia Campaniello montrent que la criminalité et la violence, toutes choses égales par ailleurs, augmentaient à chaque événement sportif, type coupe du Monde ou Euro de football. Précisément parce que les autorités sont moins focalisées sur la surveillance d’une minorité de supporters que sur la gestion d’une foule entière. Un hooligan va considérer que même après une acte violent, il pourra se fondre dans la masse, « s’oublier dans l’abondance populaire », et éviter l’arrestation.

 

Rationalisation de la violence

Cette conception rejoint celle des américains David Kalist et Daniel Lee, de l’Université de Shippenburg. Ceux-ci ont démontré que les mouvements violents s’élevaient à chaque compétition sportive, précisément les jours de match. Ils ont constaté une augmentation de 2,6 % des délits, une hausse de 4,1 % des vols et de 6,7 % de la criminalité.

De la même manière, Simon Planells-Struse et Daniel Montolio, de l’Université de Barcelone, ont observé une très forte croissance du taux de criminalité dans leur ville lors des matchs du Barça : entre 8 et 10 % de délits en plus comparé à un jour sans match. C’est la rationalisation de la violence : lors d’un événement sportif, la surveillance est amoindrie par la puissance et la force de la foule. Il est plus difficile de gérer des réprimandes sur 10 000 personnes que sur 100 personnes. Les individus prennent conscience de leur nombre et de la difficulté des forces de l’ordre, et s’autorisent à commettre des délits.

Pour lutter efficacement contre la violence qui touche le football, il conviendrait alors d’unir les deux approches de la déviance – la culturaliste et la rationaliste –, sans les opposer. L’identité hooligan dépend d’une construction sociale, d’une intériorisation des normes transgressives, mais aussi d’une affirmation stratégique et réfléchie liée à l’importance du jugement. Les supporters sont à la fois des êtres sociaux influençables et rationnels. La répression doit donc s’associer à la prévention.

Pierre Rondeau, Professeur d'économie et doctorant, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Pierre Rondeau vient de publier Coût franc, les sciences sociales expliquées par le foot (Bréal)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation

 

humanité

Le surhomme, un rêve de l’homme diminué

Dans les années 70, les Sex Pistols chantaient : « I’m an antichrist, don’t know what I want, but I know how to get it… » Cette phrase décrit parfaitement ce qui nous arrive aujourd’hui. Notre monde regorge de moyens (« je sais comment l’obtenir »), mais il ne sait quelle fin poursuivre (« Je ne sais pas ce que je veux »). 
Dans le cadre des séminaires de recherche du Collège des Bernardins, Olivier Rey nous propose ici une réflexion pour chercher, élaborer et transmettre des messages d'espérance pour l'avenir de l'homme, fondés sur la connaissance de la sagesse et la compréhension du monde d'aujourd'hui.
 
Les développements impressionnants de la recherche biologique ont fourni à l’homme une capacité d’intervention inédite sur le vivant y compris en sa propre corporéité. Plus encore, ils ont entraîné une dramatisation du débat éthique puisqu’ils conduisent à remettre en cause l’identité de la personne et les valeurs fondatrices des sociétés humaines.
Un tel déploiement de connaissances scientifiques et de leurs applications provoque nos sociétés à une réflexion morale destinée à fonder humainement une régulation juridique et budgétaire. Par-delà une biomédecine mécaniciste qui ne trouverait en elle que ses propres aspirations et légitimations, ce département s’attache à déceler les enjeux anthropologiques et éthiques de la recherche et de la pratique médicale. Le dialogue rationnel qu’il instaure s’enrichit par l’examen des aspects spirituels des questions en débat.

Éloignement entre les fins et les moyens

L’éloignement entre les fins et les moyens est devenu abyssal. Dans l’idéal, le clivage entre fin et moyen n’a pas cours. Mais l’humanité suppose une certaine dissociation entre l’ordre des fins et celui des moyens. C’est parce que les êtres peuvent prendre distance par rapport à la fin qu’ils poursuivent qu’ils sont également à même d’élaborer les moyens qui leur permettront ensuite d’atteindre ces fins. Parce qu’ils sont capables de développer des moyens pour eux-mêmes, qu’ils sont à même de poursuivre de nouvelles fins. Mais une authentique culture humaine permet de dépasser cette dissociation pour l’intégrer dans un tout.
L’humanité véritable (Gunther Anders, L’obsolescence de l’homme) commence « là où les moyens aussi bien que les fins sont à ce point aussi bien imprégnés du style même des us et coutume que devant les fragments de vie ou du monde, on ne peut reconnaître (et on ne se le demande même plus) s’il s’agit de moyens ou de fins. Là où le chemin qui mène à la fontaine rafraîchit autant que l’eau qu’on y boit. »

La technique ne se développe plus selon des fins

Cette dissociation entre fin et moyen est particulièrement mise en œuvre à l’intérieur de la technique. La technique s’est autonomisée, et elle ne se développe plus selon des fins, mais selon ses propres possibilités de croissance. Puis elle réclame des fins pour les nouveaux moyens qu’elle engendre.
Jacques Ellul avait décrit cela (Le système technicien, 1979) : « Nous avons l’habitude logique et scolaire de considérer que l’on commence par poser des problèmes avant d’arriver à la solution. Dans la réalité technique, il faut inverser l’ordre. […] La solution précède le problème. Dans ces conditions il n’y a nulle par de place pour insérer une finalité quelconque. » On raconte l’histoire à l’envers en faisant croire que l’on a construit des avions car comme Icare on voulait voler, alors que l’on a construit des avions après avoir créé des moteurs si puissants que la voiture n’épuisait pas leur puissance.

Le transhumanisme et le sentiment d’insuffisance qu’il entretient

C’est ainsi qu’a émergé le transhumanisme, devant le déferlement de technologie innovante : à quoi la faire servir ? Nous sommes tellement suréquipés que créer la demande devient difficile. Reste un lieu scandaleusement inexploité : le corps. Voilà la nouvelle frontière, le nouveau marché à conquérir. Il faut convaincre les humains que leur corps est déficient, qu’ils sont de pauvres choses à améliorer. Or l’individu contemporain est convaincu d’être supérieur à ceux qui l’ont précédés et surtout rongé par un sentiment d’insuffisance.
1) Ce sentiment paradoxal est lié à la technique elle-même. Le langage des choses a changé au cours de ces quatre décennies. Notre monde le plus familier n’est plus construit d’objet fait de mains d’homme et faits pour l’homme. L’artisanat donnait aux choses une « qualité mystérieuse ». Pasolini situe cette rupture des trente glorieuses dans l’effacement de toute trace d’une intervention humaine dans les objets machinofacturés.
Dans l’absence de lien entre l’objet et la personne qui l’a fabriqué, on tient là une des sources de ce que Gunther Anders a appelé la « honte prométhéenne » : le sentiment d’étrangeté et d’infériorité conscient ou inconscient qui s’empare de l’individu devant certaines productions qui, bien que d’origine humaine, n’ont plus rien de commun avec ce qu’un être humain aussi adroit soit-il peut faire.
 
2) Pourtant, il n’y a pas de quoi avoir honte. Une machine, qu’elle quelle soit n’exerce sa fascination qu’à travers une confrontation injuste avec les facultés humaines, car limité au terrain étroit où cette machine excelle, hors duquel elle est sans ressources. Néanmoins, un sentiment d’insuffisance existe, né de ce que Gunther Anders appelle les « âmes multiples », cette habitude contemporaine de l’homme orchestre contemporain qui veut toujours mener plusieurs choses à la fois (et ce grâce à la technique) sans pouvoir se reposer dans une seule, au risque d’être éclaté en une pluralité de fonction séparées (toutes substituables par une machine).
En s’extériorisant dans la technique moderne, une certaine forme de rationalité se met à écraser la personne qu’elle était sensée servir au point que la personne se met pour résister à lorgner du côté de l’animal, en valorisant le domaine pulsionnel. Qui veut trop faire le technicien finit par faire la bête. Le devenir robot fait chanter les mérites du bonobo !

L’homme diminué

La conséquence de cela est que nous sommes diminués, matériellement et spirituellement.
 
1) Diminution matérielle
Quand la technique met en jeu des énergies trop importantes, elle cesse de magnifier les facultés de notre corps, mais elle rend ces facultés inopérantes. Ainsi, Illich a bien montré que la voiture qui est sensé raccourcir les distances a permis d’étendre les distances à parcourir. Mais du coup, il n’est plus possible de marcher pour aller d’un point à un autre car les distances sont trop grandes. Le corps propre devient impotent.
Au fils de telles évolutions le consommateur devient aussi dépendant du marché que le nourrisson vis-à-vis des êtres qui prennent soin de lui. En fait, nous sommes comme dans les services de réanimation : le corps n’est maintenu en vie que par son branchement sur un appareillage high-tech.
 
2) Diminution spirituelle
Un monde désormais nous dépasse. Au début du XXe siècle, Georg Zimmel (1903) faisait déjà ce constat. Le transhumanisme n’est pas si radicalement nouveau. Il faut comprendre la logique d’ensemble et ses racines.
« En tout cas, l’individu est de moins en moins apte à se mesurer à l’envahissement de la culture objective. Il est réduit à être quantité négligeable, un grain de poussière face à une organisation démesurée de choses et de forces qui lui ravisent totalement tous les progrès, toutes les valeurs spirituelles et les valeurs morales et conduisent celles-ci de la forme de la vie subjective à celle d’une vie purement objective. »
Tous ces paradoxes se ramènent à un seul : avec la modernité, les hommes étaient sensés quitter
l’hétéronomie pour l’autonomie, se délivrer de leurs anciennes terreurs et des préjugés d’un autre âge, s’émanciper de leurs tutelles et accéder à la maturité et le résultat est décevant. La modernité a massivement rejeté Dieu, interprété comme une projection castratrice, une illusion dont il fallait se délivrer pour accéder à l’âge adulte.
Cependant, la condition humaine supérieure qui devait résulter d’un dépassement de la foi en Dieu se révèle plutôt une involution, un retour à l’infantilisme et à ses fantasmes de toute puissance. Cf. Chesterton :
« quand les hommes cessent de croire en Dieu, ils ne croient pas en rien, mais en n’importe quoi ».

Mais quel Dieu ?

Il faut se garder de juger trop vite le mouvement de rejet de Dieu. Il convient d’abord en effet de nous demander quel est le Dieu qui a été rejeté. Dans de nombreux cas, le Dieu rejeté méritait de l’être, en tant qu’il était plutôt figure du diable, un dieu conçu comme un tyran, non pas attaché à faire grandir sa créature mais ne lui accordant que des miettes en échange d’une soumission totale.
Dans la foi des démons, Fabrice Hadjaj cite cette page admirable de St Bernard. « Lucifer, ‘plein de sagesse et parfait en beauté', a pu connaître d'avance qu'il y aurait un jour des hommes, et aussi qu'ils parviendraient à une gloire égale à la sienne. Mais s'il l'a connu d'avance, il l'a sans aucun doute vu dans le Verbe de Dieu, et, dans sa hargne, il en a conçu de l'envie. C'est ainsi qu'il a projeté d'avoir des sujets, refusant avec dédain d'avoir des compagnons. Les hommes, dit-il, sont faibles et inférieurs par nature : il ne leur sied point d'être mes concitoyens, ni mes égaux dans la gloire (Bernard de Clairvaux, Sermon sur le Cantique, XVII, 5-6).
Le transhumanisme présuppose qu’il y aurait des dominants et des dominés, oubliant que les dominant eux-mêmes seront (sont ?) assujettis à la technique. (Cf. C.S Lewis, L’abolition de l’homme).
La technique du diable est de persuader l’homme que la chaire est par elle-même mauvaise ou du moins, qu’elle n’a rien à voir avec l’esprit. (Cf. Eric Fiat Corps et âme).

Conclusion

Le transhumanisme se donne comme un au-delà de l’humain, mais à bien y regarder on reconnaît toute la part d’en-deçà qui se dissimule derrière ce prétendu au-delà. L’imaginaire transhumaniste, c’est la technique la plus sophistiquée mise au service d’une régression. C’est la promesse que grâce à la technique, nous n’aurons plus à devenir adultes. Pour élaborer cette technique, hommes et femmes ont dû se soumettre à une pure discipline rationnelle, respecter le principe de réalité, mais encore un effort humain pour être libéré !
Mais attention, il ne suffit pas de critiquer les énormes enjeux économiques et le substrat ultralibéral des transhumanistes. Pour que la critique porte, il faut aussi déceler en nous ce qui appelle ce règne et cette fascination pour la technique. Le caractère régressif de la vie au sein de la société de consommation s’accorde à l’imaginaire lui-même régressif caractérisant sous un visage high-tech le transhumanisme. L’un se combine avec l’autre, l’un tire sa force de l’autre dans une combinaison infernale que l’on n’a aucune chance de défaire si l’on ne s’en prend pas simultanément aux deux termes.
Car s’il n’a aucune chance d’aboutir, ce discours transhumaniste produit des effets, à commencer par nous détourner de tâches plus urgentes.
L’humanité, la plus horrible vieille parmi toutes les horribles vieilles, disait Nietzsche, n’existe pas et n’a jamais existé. Ce dont il y a sens à parler, c’est d’une certaine espèce de primates, homo sapiens, caractérisée par la bipédie et la pilosité, d’autre part une divino-humanité avec des créatures formées à l’image de leur créateur avec la vocation que cela implique. Diderot affirme : l’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener (Encyclopédie). Selon moi c’est une définition assez exacte de l’enfer. Au plafond de cet enfer, il y a le trans ou le post humain, mais hors de cet enfer, il n’y a pas de plafond, il y a le ciel.
 
Département d’éthique biomédical en partenariat avec l’Université Paris-Est Marne La Vallée,
Espaces éthiques politiques - Séminaire 2015-2016
« Humanisme, transhumanisme, posthumanisme »
Intervenant : Olivier Rey
Synthèse : Anne Lécu
 

 

Des désastres de l’hospitalité européenne

La crise des migrants est devenue dans l’esprit des principaux médias de nos pays la première grande crise européenne. En sapant les fondations juridiques de la Communauté, en disloquant la solidarité des peuples qui la constituent, cette crise a transformé l’hospitalité européenne en une foire des quotas comme si les humains, d’où qu’ils proviennent, étaient désormais des chiffres et des bêtes. Cela nous a soulevé le cœur, malgré les vicissitudes et les reculades déjà anciennes de l’idée européenne.
 
Mais ce que le journal Le Monde ajoute aujourd’hui péremptoirement, en ancien bon élève de la classe européenne qui se ravise, c’est que cette crise des réfugiés sonne l’hallali de l’Europe, que la déconstruction de la Communauté est en marche, malgré tous les mécaniciens qui s’affairent à réparer les moteurs juridico-administratifs de l’Institution et les bons samaritains de la Fondation Schuman qui oeuvrent énergiquement à son chevet. Principalement préoccupé de ne pas avoir de bleus à l’âme, et de se prémunir contre les éclaboussures morales de l’affaire, Le Monde oublie toutes les autres crises qui ont préparé cet ultime déraillement.
Pour le dire très vite, alors que la Communauté européenne s’était construite sur des mécanismes de solidarité industrielle et des communauté d’intérêts destinées à ruiner la finalité économique des guerres, mais pas à penser de manière originale et inspirée une civilisation européenne, elle a dû faire face à un événement de grande importance, bien plus critique et énorme que l’actuelle crise des migrants : la fin de la division de l’Europe, la destruction du mur de Berlin, la réunification allemande, la déconfiture de l’idéologie communiste sur son sol aussi bien que dans les sociétés arabo-musulmanes et africaines. Et au lieu que cet événement  de 1989 qui ébranlait de fait tous les anciens calculs secouât en profondeur la Communauté, elle fit comme si rien ou presque ne s’était passé. Or, la liquidation du communisme européen ne signifiait pas, comme l’ont cru ou rêvé la plupart des dirigeants communautaires la splendide victoire du modèle occidental consumériste et libéral, mais bien plutôt la faillite d’un système bureaucratique et policier qui s’était depuis trop longtemps installé dans le mensonge et la répression. Personne ne prit soin de penser l’espace de civilisation nouveau qui était apparu avec la liquidation de la menace militaire soviétique et l’ouverture de la porte de Brandebourg.
Intimement convaincue qu’il lui fallait graver dans le marbre cette victoire historique de la démocratie libérale, la Communauté accoucha d’un document illisible, grotesque et foncièrement technocratique qu’elle baptisa pompeusement Traité Constitutionnel. Le fait que les peuples hollandais et français ne le ratifièrent pas par le vote passa pour une crise d’arriération mentale, une sorte de syndrome gaulois ou batave d’inadaptation aux temps modernes.
La troisième crise majeure que le Monde passe sous silence est celle de la crise grecque. Voilà un petit pays, qui acculé dans les cordes par les uppercuts répétés des organismes prêteurs, renouvelle par trois fois sa confiance à Alexis Tsipras, pour mener une politique contre l’austérité que les héritiers des Caramanlis et des Papandreou s’apprêtaient sans vergogne à imposer au peuple grec. Sous le regard jamais neutre et bienveillant des Colonels athéniens, l’Europe a exigé des sacrifices sociaux inutiles et attend désormais des nouveaux dirigeants hellènes bien plus de vigilance et de sérieux dans le contrôle de ses frontières extérieures, c’est-à-dire grosso modo de tout l’espace méditerranéen constellé d’îles entre la Grèce et la Turquie !
 
En plus de ces précédentes crises et de la remarquable incapacité de la Communauté à penser son propre espace de civilisation, la crise des migrants révèle quelque chose d’autre : la divergence radicale d’appréciation de la crise des réfugiés par les Européens de l’Ouest et les Européens de l’Est. Tous les pays, sans exception, qui ont vécu pendant plus de quarante ans dans un régime communiste, sont les plus déterminés à fermer leurs portes aux familles syriennes, à décourager les malheureux apatrides de s’installer dans leurs pays. La Saxe allemande, la Tchéquie, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie ont affiché leur refus de la politique communautaire des quotas de réfugiés et les mouvements extrémistes opposés à l’accueil des migrants s’y sont développés plus vite qu’ailleurs. C’est tout de même un paradoxe insuffisamment commenté que les pays ex-communistes soient aussi fermés aux infortunes humaines, comme si le chant de l’Internationale n’avait laissé aucun souvenir nostalgique.
 
Mais est-on plus clairs et généreux à l’Ouest ? La chancelière allemande Angela Merkel est la seule des dirigeants de l’Europe occidentale à avoir largement ouvert ses portes aux réfugiés et quand bien même lui prête-t-on des arrière-pensées économiques sur la main d’œuvre étrangère, son sursaut moral n’en est pas moins manifeste et sincère. Cependant, les résultats des élections régionales allemandes de Mars n’encouragent pas la politique d’accueil de la chancelière et ailleurs, dans les autres pays fondateurs de l’Union, priment la cacophonie et la débandade. Et du coup, tous les vertueux commentateurs montent au front et soulignent l’incurie, la honte, l’égoïsme, le parjure de l’Europe. Prompts à établir d’édifiantes correspondances entre notre époque et celle des années trente-quarante, ils comparent le sort des déplacés syriens à celui des juifs d’Europe orientale, au temps du nazisme. Malgré la différence des tragédies, nous ne les démentirons pas sur le poids des souffrances et des désespoirs. Mais derrière les malheurs, égaux, des hommes et des femmes, il y a des situations, des cultures, des religions, des régimes, des guerres civiles, des discriminations, des pages d’histoire qui ne sont jamais semblables et ce n’est  pas rendre service aux plus malheureux de notre temps que de les installer dans l’anonymat chrétien des persécutés. L’Europe dite éveillée s’en remet désormais au sentiment chrétien de la compassion. N’ayant plus de pensée active et originale, depuis que l’on a tourné la page des Lumières, enterré la vision critique des penseurs utopiques et socialistes du dix-neuvième et déconstruit au siècle passé la fonction rectrice de la philosophie, l’Europe a trouvé dans le pape François son vrai leader spirituel. N’est-ce pas le pape qui a alerté les consciences européennes sur les noyés de la Méditerranée et les naufragés de Lampeduza ?
 
Le problème avec la miséricorde chrétienne est qu’elle ne dispose plus de son atout maître, la crainte de l’enfer ! La compassion, isolée de la menace, opère bien peu de déplacements dans les priorités d’existence et encore moins dans les politiques nationales. De sorte que si l’avertissement du pape est fondé et peut à l’occasion ébranler telle ou telle conscience solitaire, il est en vérité incapable de faire bouger les lignes. L’Europe est certes chrétienne, mais elle ne l’est plus qu’à moitié !
Du reste, qu’entend-on dans les capitales européennes ? Certes quelques cris de haine, des slogans infâmes et grossiers contre les migrants, mais la plupart du temps l’expression d’une sincère pitié pour les exilés et les naufragés qui périssent en mer. Cette pitié est cependant assortie d’une forme plus ou moins définie et affirmée de lucidité économique et de réserve culturelle. Dans tous les pays dont le nôtre, qui font face à un taux absolument aberrant et dissuasif de chômage, on entend dire que les migrants ne pourront pas s’intégrer convenablement, faute d’emplois à leur proposer et que la coupe est pleine en matière de politiques d’assistanat. Si on a traité les juifs de métèques dans les universités d’avant-guerre, si l’on a parqué les républicains espagnols dans les camps du Roussillon après la victoire franquiste, et que l’on a tenus longtemps les polonais pour des gens de seconde classe et des ivrognes, l’intégration par le travail a toujours joué son rôle assimilateur. Dans les mines de l’Est, dans l’artisanat du bâtiment espagnol, les fermes italiennes du Sud, les commerces ou les professions libérales, les migrants de cette époque, sur laquelle on étalonne imprudemment la nôtre, ont trouvé à s’employer et à vivre de manière indépendante. Et qu’on le veuille ou pas, la relative homogénéité religieuse avait alors facilité l’intégration, sans négliger la force idéologique et mobilisatrice des partis et syndicats ouvriers. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La solidarité internationale des prolétaires est à peine plus qu’un slogan et l’identité musulmane des migrants d’aujourd’hui introduit une singularité culturelle et symbolique qui est une source de malentendus et de divisions. Surtout depuis qu’une version fanatisée, brutale et criminelle de l’Islam a partout gagné du terrain et multiplié les actes de terreur.
De sorte que si l’on en revient au début de notre propos, il nous semble que la rétribution de vertu que s’accorde le journal le Monde en faisant feu de tout bois contre l’inertie européenne, spécifiquement dans ce drame humain des expatriés syriens, est aussi vaine qu’imméritée.
 
Car, répétons-le, c’est faute d’avoir engagé l’Europe dans une destinée bien plus originale et courageuse à la suite des les grandes crises qui ont secoué son passé récent que l’on peut aujourd’hui mesurer le degré d’impuissance et de paralysie de la construction communautaire. Et pas l’inverse !
Le Monde s’autorisait la conclusion prophétique que le lamentable « traitement » de la crise des migrants syriens signait et datait la déconstruction de l’Europe communautaire. Mais comment conjecturer pareille dissolution ? Encore aurait-il fallu que l’Europe ait créé autre chose qu’un Marché unique ou une zone de convergences monétaires. L’a-t-elle fait ? Non. Dans notre lettre aux jeunes européens, nous en appelions précisément à la création d’une très vaste université européenne ouverte à une  pensée hardie et inspirée, « un gai savoir » sur la civilisation, sur la Richesse, la Technique, le Temps. Et nous formulions aussi le souhait d’ y concevoir un Traité theologo-politique des Temps actuels.
Je ne sous-estime pas le pape François comme leader spirituel. En revanche je ne le considère pas comme un inspirateur de la pensée moderne, traversée par mille champs de savoirs complexes et du coup j’ai du mal à imaginer que l’on puisse s’en remettre à « l’amour du prochain » pour repenser de fond en comble les criantes avanies de l’hospitalité européenne.
 
Claude Corman, © Copyright Temps marranes n°28
Avec tous nos remerciements à Claude Corman et Paule Pérez, éditeurs de la Revue Temps marranes
 
 
 

 

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