UP' Magazine L'innovation pour défi

Jean-François Toussaint

L’humanité a atteint ses limites, mais elle ne le sait pas… encore

Alors que le monde bruisse des sirènes du post-humanisme voire du transhumanisme, d’intelligence artificielle et d’homme augmenté, de progrès technologiques nous menant tout droit à l’immortalité, il est une voix qui nous dit tout le contraire. Non, l’homme a atteint ses limites biologiques, physiologiques, environnementales. Il a atteint un plafond dans tous les domaines : l’espérance de vie est au taquet, les records olympiques se font de plus en plus rares et laborieux, la croissance économique des sociétés marque un pas qui semble durable, les innovations technologiques, contrairement aux apparences, aussi. Cette voix est celle du Professeur Jean-François Toussaint ; il faudra retenir son nom car il est de la lignée des Copernic, Darwin ou Freud : il est en train d’infliger sa quatrième blessure narcissique à l’humanité.
 
Jean-François Toussaint nous accueille dans son laboratoire de l’IRMES situé en plein cœur du magnifique campus de l’INSEP, l’Institut national du sport, qui forme plus de la moitié de nos champions olympiques dans ses installations du bois de Vincennes. Chaleureux et souriant, il a la carrure d’un joueur de basket de la NBA ; il fut en fait international de volley et porta les couleurs de l’équipe de France. Ce médecin cardiologue formé à Harvard enseigne la physiologie à l’Université Paris Descartes. Il dirige l’IRMES, l’institut de Recherche bioMédicale et d'Épidémiologie du Sport qu’il a créé en 2006 ; il dirige aussi le Groupe Adaptation et Prospective du Haut Conseil de la santé publique dont il oriente les analyses vers les grands enjeux de santé et la prévention des risques émergents.
 
Il a signé plus d’une centaine d’ouvrages et de publications, et fait partie de cette nouvelle génération de scientifiques qui savent décompartimenter sans complexe les disciplines pour avoir un regard transversal encore plus perspicace.  Bref, c’est quelqu’un qui, quand il parle, semble parfaitement savoir ce qu’il dit. Et ce qu’il nous dit va à l’encontre de toutes les idées reçues. Son discours nous ébranle et nous alerte, provoquant immanquablement le déni, la contestation puis, devant l’accumulation des preuves, très vite, la prise de conscience que nous devons changer. Que l’humanité doit prendre très au sérieux ce que nous dit ce scientifique.
 
Chaque jour, une information nouvelle vient compléter la litanie des contraintes économiques, climatiques ou sanitaires qui assaillent l’humanité. Face à elles, notre premier intérêt est de reconnaître les performances de nos capacités d’adaptation et de résilience, ce mot tellement à la mode qu’il ne veut plus rien dire. Or ce que l’on ne claironne pas, c’est que, simultanément, nous avons atteint nos limites. Pour le Professeur Toussaint, « La recherche constante d’optimisation et l’évolution séculaire de nos capacités d’espèce n’ont fait que nous conduire aujourd’hui, à nos maxima ». Ces limites sont aujourd’hui mesurées de plus en plus précisément sur un très grand nombre d’indicateurs, dans des domaines aussi variés que le sport, l’économie, la démographie ou la santé publique. Ces limites, qu’elles soient biologiques ou sociétales, ont toutes un rapport avec les grandes régulations qui animent le monde.  Avec les grandes lois de la matière, mais aussi celles du vivant.
 
Notre entretien avec Jean-François Toussaint commence par un rappel de ce qu’est le vivant et quelles sont ces lois universelles qui régulent la physique de la matière, le métabolisme cellulaire, la physiologie des individus, les interactions entre espèces et leur évolution dans le temps.  Étapes nécessaires avant d’aller plus loin.
 

Les grandes lois qui cadrent le vivant

 
Premier rappel à bien garder à l’esprit : « Le vivant est extrait des opérations de la matière inerte et subit donc les lois de la physique et de la chimie ». La vie est apparue sur notre planète il y a 3.8 milliards d’années, soit assez rapidement après la formation géologique de la Terre : moins de 700 millions d’années. Avant, ce n’était pas possible, les conditions n’étaient pas encore réunies. Dès cet instant, la course à la complexité va s’accélérer, dans des directions infinies et de plus en plus créatives, voire farfelues. Mais aussi de moins en moins prévisibles. Dans ce jaillissement de complexité, avec des formes et des règles du vivant de plus en plus diversifiées, il est une constante : comme la matière inerte, les règles du vivant doivent respecter des règles physico-chimiques fondamentales. Ce sont des cadres qui définissent des invariants qui vont traverser la totalité de ce qui existe dans notre univers connu.
 
La magie des fractales
 
Parmi ces grands invariants, Le professeur Toussaint aime citer les formes d’organisations fractales, chères à Benoît Mandelbrot. Dans une fractale, chaque élément de la fractale contient la clé de la construction toute entière et ce, à toutes les échelles. Les exemples dans la nature sont connus depuis longtemps : de l’architecture du chou à la forme des branches des arbres, de nos ramifications pulmonaires à la forme des éclairs un soir d’orage. Ces formes sont fractales et organisées de façon à rechercher l’optimisation maximale.
 
 
Ces grandes lois se retrouvent à toutes les échelles, à tous les ordres de grandeurs : du plus petit (10-35m) au plus grand (1030). De l’infime particule élémentaire à l’amas galactique. Et dans toutes ces échelles, il y a toujours deux valeurs associées : l’énergie et l’entropie qui possèdent, quel que soit l’ordre de grandeur, le même type de relation. Le Directeur de l’IRMES nous donne un exemple : « Que l’on parle des enzymes (qui sont des éléments du vivant) et par exemple, de la vitesse à laquelle ils fonctionnent et la façon dont l’énergie circule dans les grands amas galactiques, les lois de distribution sont identiques. Ce sont des lois logarithmiques qui vont, à un moment donné, inscrire des limites ».
 
Nos pulsations cardiaques sont comptées
 
Un autre invariant parlera plus aux esprits réfractaires aux mathématiques. C’est celui de la relation entre le nombre de pulsations cardiaques et la durée de vie. « Dans l’immense classe des mammifères, de la petite souris dont le cœur bat à 600 pulsations par minute, jusqu’à la baleine dont le cœur bat à 10/15 pulsations, mais qui ont deux espérances de vie opposées (2 ans pour la souris et 90 ans pour certaines baleines) les deux animaux vont avoir le même nombre de battements à la fin de leur vie. On a donc pour ce groupe entier, en l’occurrence celui des mammifères, un rapport pulsations cardiaques/durée de vie, qui est une constante. 1.5 milliards de battements dans une vie, 3 milliards pour certaines exceptions, mais pas plus. »
 
 
Peut-on s’écarter de cette loi, de cette constante qui semble absolue ? Jean-François Toussaint est formel : « L’homme s’est très peu écarté de cette loi. Il s’en est écarté un petit peu depuis une dizaine de générations, par le biais de sa technologie et de son développement avec l’augmentation de l’espérance de vie. Mais la question est celle de l’élasticité de cet écart et donc de l’énergie qu’il faut continuer à produire pour se maintenir à distance de cette règle commune qui nous relie à tout le reste du vivant ». Le problème revient ici encore à une question d’énergie : pour s’écarter d’une telle loi, la dépense énergétique doit être si grande qu’elle compromet la viabilité de l’exercice. Et quand on dit « dépense énergétique », on pense bien sûr aussi à « coût » au sens économique du terme.
 
Combien de temps pour recharger les batteries ?
 
Un autre invariant ? En voici un au nom barbare : BMR pour loi scalaire du métabolisme de repos. Cela ne dit rien aux néophytes mais pourtant cette loi est assez simple à comprendre. Elle consiste à mesurer ce qu’un élément peut métaboliser comme énergie au repos. C’est en quelque sorte le temps de recharge de nos batteries. Eh bien cette loi, formulée par une équation mathématique, est constante quelle que soit son échelle : « Cette loi relie le métabolisme de repos de l’animal entier, l’éléphant comme l’homme, jusqu’à ses composantes cellulaires, et même en descendant jusqu’aux éléments subcellulaires comme par exemple, la mitochondrie à l’intérieur d’une cellule, voire même les éléments de la mitochondrie comme par exemple les enzymes respiratoires… et à chaque fois, on se rend compte que le taux métabolique, c’est-à-dire ce que cet élément peut métaboliser comme énergie, est toujours directement relié à sa masse.» Impossible donc d’échapper à cette constante.
 
 
Du vol des étourneaux à la formation de l’embryon
 
Voulez-vous un autre exemple ? Celui-ci commence par une image que nous avons tous au moins une fois dans notre vie admirée : celle des magnifiques nuages d’étourneaux qui animent certains ciels d’été. Leur formation et leur dynamique semble obéir à une loi mystérieuse. Il s’agit en fait d’hydrodynamique. Les travaux de chercheurs français dirigés par Vincent Fleury du CNRS sont en train de révéler ce qui pourrait être une nouvelle loi fondamentale.
 
 
Cette recherche porte sur l’enroulement hydrodynamique, comme celle des étourneaux, mais cette fois-ci, dans le cadre de la formation embryonnaire. À ce stade, le génome va créer très tôt des compartiments qui vont se spécialiser (en placenta, en crête neurale, etc.) formant des pôles ayant des densités différentes. Jean-François Toussaint nous explique le processus en œuvre : « Ces étapes se font comme un origami, en fonction des différences de densité, avec des plans qui respectent parfaitement la différence de poids cellulaire entre ces zones. Il y a donc des repliements, des fonctions qui deviennent mathématiquement très faciles à exprimer et qui vont conditionner l’évolution de toutes ces étapes du vivant ». A la formation de la vie présideraient donc des lois physico-chimiques universelles et pas seulement biologiques.
 
Ces lois du vivant, dont nous venons de citer quelques-unes, conduisent à fixer des limites. Sous certains aspects, nous avons, selon les recherches du professeur Toussaint et de ses équipes, déjà atteint les limites et sommes face à un plafond infranchissable.
 
 

La théorie du plafonnement

 
Cette théorie est née des travaux menés à l’IRMES qui ont consisté à étudier, sur l’ensemble de l’ère olympique, depuis 1896, l’évolution des records du monde. Ceux-ci sont en effet intéressants car ils sont l’expression, à un moment donné, du maximum physiologique, de vitesse, de détente, de puissance etc. que peut déployer un être humain.  Jean-François Toussaint précise : « on a repris toute l’histoire du sport moderne depuis plus de 120 ans et cette étude nous montre que la distribution de ces records suit elle aussi des lois très simples, des lois de croissance. ». Le médecin nous présente quelques courbes parmi les dizaines qu’il a construites avec ses équipes, pour toutes les disciplines sportives. Toutes les courbes, sans aucune exception, présentent la même configuration !
 
Les records olympiques au taquet
 
« Cette distribution, commente Jean-François Toussaint, se déroule progressivement dans le cours du XX° siècle avec une accélération et puis un ralentissement dans les dernières décennies, et pour certaines disciplines, des plafonnements depuis trente ans. »
Ce que l’on observe c’est effectivement une sorte d’arrêt de la croissance de la courbe ces dernières années. Ce n’est toutefois pas l’information la plus importante. En effet, notre interlocuteur tient à préciser : « En dehors de cela, ce que ces courbes montrent c’est que la moyenne générale est celle de l’atteinte de plafonds par rapport à une asymptote théorique. Nous sommes arrivés à 99 % de nos capacités par rapport à ce que nous étions en 1896. À cette époque nous étions à 66 % de nos capacités, ce qui signifie que le gain a été énorme puisqu’on a rajouté le tiers des capacités qui nous manquaient. Le problème c’est que maintenant, nous n’arrivons pas à aller plus loin. » 
 
 
En entendant ces paroles, un coup d’œil à la fenêtre du labo nous fait percevoir un stade, des installations ultramodernes, une piste d’athlétisme. En arrivant dans l’allée, on longe une bordure de plaques de ciment portant l’empreinte du pied ou de la main de nos plus grands champions, de Caron à Lavillenie… Une épopée formidable… Et ce professeur Toussaint, qui nous dit avec son sourire désarmant que les records, c’est fini !  Voyant notre surprise, Jean-François Toussaint poursuit : « Il y a encore des sportifs qui peuvent battre des records, Renaud Lavillenie l’a montré en saut à la perche, mais il faut observer qu’au moment où Lavillenie débloque le compteur, seulement d’un centimètre, vingt ans après Sergueï Bubka, ce qui fait 0.05 mm par an de progression, ce qui n’est plus grand-chose ; au même moment, les neuf autres qui participaient au top ten de cette discipline eux, régressaient de dix centimètres ! Donc si on regarde la discipline elle-même, parmi les meilleurs, on observe qu’elle est en pleine régression. »
 
 
 
L’espérance de vie désespérément plate
 
Et hors du sport, la règle du plafonnement s’applique-t-elle aussi ? peut-on se demander avec un brin d’anxiété. Ici encore, Jean-François Toussaint ne parvient pas à nous rassurer.  « À partir de ces constats et de la réflexion que l’on avait en termes de santé publique, nous nous sommes penchés immédiatement sur d’autres records. Notamment le record de l’espérance de vie, 122 ans et quelques mois, qui est détenu par la française Jeanne Calment, mais qui date de quasiment vingt ans. Lorsque l’on observe attentivement ces données, on voit que l’évolution des « super-centenaires », c’est-à-dire des individus qui atteignent plus de 110 ans, arrive progressivement à des plafonds. Nous sommes en train de connaître un ralentissement de la progression de l’espérance de vie, contrairement à tout ce que l’on pensait. Nous sommes en train d’atteindre nos plafonds d’espérance de vie. »
 
 
Il y a quinze jours l’INSEE publiait les courbes de l’espérance de vie mises à jour avec l’année 2015. Elles manifestaient une régression par rapport aux années précédentes, dues selon les organismes officiels à la chaleur et au froid (sic !) de l’année 2015. Pour le professeur Toussaint, « Le recul de cette espérance de vie de cinq mois, ce qui est statistiquement énorme par rapport à tout ce que l’on a connu, à part la canicule de 2003, montre que cette période est en train de s’installer. Ce qui signifie que nous sommes en train d’atteindre un plafonnement de l’espérance de vie en France. »
Pour le scientifique, nous arriverions à une limite générale dans laquelle les personnes les plus âgées deviennent aussi les plus vulnérables et donc très sensibles aux variations des conditions auxquelles ils sont soumis, comme par exemple la chaleur intense ou le froid, des infections inhabituelles (on parle beaucoup du virus Zika en ce moment, ou de la baisse d’efficacité des antibiotiques). Jean-François Toussaint ajoute : « Ces changements sont importants. Mais sur le plan économique aussi car le recul majeur d’une économie va se traduire immédiatement par une augmentation de la mortalité ».
 
L’économie à bout de souffle
 
L’économie en effet montre des signes de plafonnement. Nous ne pensions pas que ce domaine typiquement sociétal pouvait être affecté de façon aussi massive par des lois naturelles. Pour Jean-François Toussaint, cela ne fait aucun doute et nos courbes de croissance sont similaires à celles de l’espérance de vie ou de l’évolution des records sportifs. Il affirme en effet : « L’économie est un domaine qui va aussi montrer ce plafonnement. L’augmentation progressive de la croissance des économies d’abord européennes (avec la colonisation au XIX° siècle qui a tiré le parti du développement industriel) plafonne. Les pays européens vont être les premiers à atteindre ces plafonds, avant que l’Amérique du nord ne les suive, puis l’Asie et potentiellement l’Afrique. »
 
Ainsi ce que l’on observe dans le domaine physiologique, ces tendances lourdes se retrouvent dans d’autres segments de l’activité humaine. Pour le professeur Toussaint, c’est tout à fait logique. Il tire sa certitude du fait que toutes les courbes, provenant de différents types de mesure, obéissent aux mêmes mécanismes et sont influencées par les mêmes facteurs. Il nous donne un exemple : « On voit un recul sur toutes les courbes dans les périodes de la première et deuxième guerre mondiale. Ça parait évident, mais en même temps, ça nous montre que sur ces phases de développement, il y a bien des éléments communs qui agissent, en positif ou en négatif. » Le scientifique veut nous montrer que l’histoire des sociétés en général et de l’économie en particulier s’inscrivent dans l’histoire humaine. Dans la longue histoire qui va du vivant issu de la matière inerte à l’homme inscrit dans des sociétés humaines. Des sociétés qui elles-mêmes ont évolué de la tribu à la ville puis de la ville à des ensembles plus vastes et aujourd’hui à la mondialisation.
Mais toute cette histoire présente un point commun qui en relie toutes les phases : celui de la maîtrise énergétique. Jean-François Toussaint tient à nous rappeler que « toute cette histoire nous lie à notre capacité à utiliser l’énergie pour développer des capacités qui décuplent nos capacités physiologiques. C’est donc bien dans l’ensemble de cette construction générale que s’inscrit l’histoire humaine, que s’inscrit l’histoire des sociétés ; l’économie et elles n’ont aucune raison de ne pas respecter ces lois, puisqu’elles en sont issues. »
 

La technologie peut-elle nous sauver ?

 
Si ces lois fondamentales nous régissent, l’homme a toujours cherché à s’en affranchir. C’est là le rôle de la technologie. La Technê peut-elle nous sortir de cette voie qui semble inéluctable vers le plafonnement, l’atteinte des limites ?
« Oui répond Jean-François Toussaint, cela a toujours été la capacité d’homo habilis. Transformer son quotidien par le biais de sa capacité à prendre un silex pour en faire un biface ; et cela a été toute l’histoire du développement de la technê, avec ses étapes successives. » Il ajoute : « Que la technologie soit encore une hypothèse, oui. C’est la dernière. Puisque sur le plan physiologie, on démontre que nous sommes au plafond. »
 
Créer du vivant nouveau ?
 
Un peu d’espoir donc de nous affranchir de ces règles. Il est vrai que les biotechnologies font des progrès remarquables, quelques fois tonitruants. On parle volontiers aujourd’hui de biosynthèse, de modification du vivant, de transhumanisme… Pouvons-nous espérer modifier un jour le vivant pour nous affranchir de ces règles ?  Qu’en pense Jean-François Toussaint ?
 
 
Manifestement, il cherche à nous ménager : « Oui, dit-il, mais il ajoute aussitôt, à condition qu’on puisse maîtriser l’ensemble, non pas aller à l’encontre. Plutôt respecter ces règles. En effet, le grand problème de la biologie de synthèse notamment c’est bien celui, à un moment donné, de la validation des hypothèses biosynthétiques qui vont être faites. Cela signifie que si vous dites « je crée de la vie ex nihilo », (ce que l’on ne sait pas faire encore), en admettant que vous puissiez le faire, comment allez-vous dire que c’est pérenne ? » En effet, pour les biologistes, la pérennité est une des caractéristiques fondamentales de la vie.Il poursuit :« Ce n’est qu’en les mettant dans les circonstances du vivant actuel que vous pourrez dire que votre création sait s’adapter et qu’elle est supérieure éventuellement aux autres. Ça veut dire que vous allez être obligés de revenir au vivant pour montrer que vous savez en respecter les règles. » Effectivement, l’argument est imparable.
 

LIRE DANS UP’ : Questions sur le vivant ::: Bio-innovations

 
Les machines à la rescousse
 
Tentons autre chose : pourrait-on confier nos capacités déclinantes à des machines qui leur apporteraient un sang neuf, si l’on ose dire. Ici encore la logique du Professeur Toussaint est difficile à contrarier : « Confier l’humain aux machines ? De quoi a besoin l’ordinateur qui a battu hier ce professionnel de go ? Il a besoin d’énergie. Il va la chercher où ? S’il n’est pas capable de s’adapter au vivant, de se déplacer, de se reproduire, de prendre la lumière solaire, de se débarrasser de toute l’infrastructure qui lui permet de se câbler, … il fait quoi ? Quelle est son autonomie ? La pérennisation c’est de la reproduction ET de l’autonomie. Aucune machine n’est actuellement capable, sur plusieurs générations, de tenir cet objectif-là. »
 
L’innovation plafonnée
 
Décidément, la technologie risque de ne pas nous être d’un grand secours.
D’autant que Jean-François Toussaint enfonce le clou et nous montre de nouvelles courbes. Il explique : « Nos capacités technologiques sont actuellement dépassées par le vivant qui, lui, est en train de s’adapter à nos contraintes, celles que nous avons générées. Pendant les deux derniers siècles de développement technique, nous avons inversé le rapport. Nous avons amélioré la mortalité infantile par l’invention de médicaments capables de lutter contre les maladies infectieuses. C’est là où l’espérance de vie a fait des bonds prodigieux. Il faut savoir qu’on gagne très peu statistiquement en espérance de vie en guérissant les cancers, ou les maladies cardiovasculaires. Par contre, on gagne énormément quand on évite à un enfant de faire une tuberculose.
 
 
Cette fonction dépend de la technique d’organisation des systèmes, de développement des vaccins par exemple ou des médicaments. Et ce que l’on voit, c’est que toute cette évolution technologique dépend de l’économie avant tout. Si l’économie plafonne, le développement pharmacologique plafonne. Que fait alors l’industrie pharmaceutique ? Elle investit dans la survie de son groupe, c’est-à-dire la finance. Et donc elle choisit des niches dont elle sait que seul un certain nombre de personnes seront capables de les entretenir ; pas seulement les malades, mais surtout le groupe qui soutient le malade : leur communauté ou la société. C’est ce que l’on a vu dans les années 2000 où après la sortie des grands blockbusters notamment cardiovasculaires, de très grands champions, notamment américains, se sont retirés de la production et du développement des grandes molécules classiques qui avaient basculé dans le domaine public, pour ne plus investir sur des maladies pour lesquelles il n’y avait plus de marché (par ex. l’artériosclérose). »
 
Il est vrai que les laboratoires travaillent plus volontiers aujourd’hui sur de la médecine personnalisée, ou sur des anticancéreux à base immunologique sur lesquels on va avoir des anticorps spécifiques. Mais ces traitements sont excessivement coûteux. On aboutit à des formes de thérapies nécessitant des centaines de milliers d’euros par an et par patient. Et là, on atteint une autre limite, inévitablement : celle de la pérennisation d’un système qui va devoir mettre ses moyens financiers à la disposition de tous.  Est-ce encore possible au sein d’une société qui n’en a plus les ressources ? « C’est impossible » répond Jean-François Toussaint.

 

Où va-t-on ?

 
La théorie du plafonnement est suffisamment inquiétante. Elle appelle toutefois une question immédiatement liée. Après le plafonnement qu’y-a-t-il ? L’effondrement ?
Jean-François Toussaint explique que « Dans l’histoire on a de nombreux exemples de civilisation qui se sont effondrées avec toujours les mêmes raisons :  agriculture, environnement, énergie, climat, eau…
Et finalement, quand on voit actuellement les limites que l’homme a imposé à sa propre planète, c’est toutes celles-là qui posent question. On sait que si on continue à utiliser des énergies fossiles, on basculera dans un système qui thermiquement n’est plus viable. Ce n’est pas seulement un problème de réchauffement, c’est que les équilibres thermiques dont nous dépendons sont stables depuis des millénaires (même s’il y a eu des variations, ces variations ont été lentes) et que, tout d’un coup, nous subissons une augmentation qui est ahurissante et sur laquelle la physiologie de notre propre comportement mais surtout celui de notre environnement risque de ne pas pouvoir s’adapter. Ici, c’est la vitesse du changement qui compte. »
 
 
Cela nous amène à penser que toutes les courbes asymptotiques que le professeur Toussaint nous a montrées, arrivent à saturation, et semblent entrer en collision avec un mur qui est celui de toutes les contraintes dont le réchauffement climatique n’est que l’une d’entre elles. Les autres sont celles de la pollution, de l’exploitation des sols, de l’incapacité probablement à associer l’augmentation démographique et la production alimentaire, de la consommation d’eau, etc.
 
A la question « Où va-t-on ? », Jean-François Toussaint nous fait une réponse de gascon : « On a deux versions possibles dans l’analyse. La première est de dire qu’on est totalement pris dans ces cycles, dans ces règles, dans ces lois et donc se demander ce qui arrive en général après une période de stagnation. Soit on a un ressaut, soit on a un effondrement. Et le seul ressaut auquel on peut s’attendre est le ressaut technologique – dont on voit qu’il est bien peu probable. »
 
Alors tout ce que l’on nous dit sur le transhumanisme, l’homme augmenté et l’immortalité, tout cela ne serait que des fadaises ? Pour Jean-François Toussaint, il n’y a pas de doute : « Certains nous donnent à cet égard non pas des espoirs mais des utopies. Il y a énormément de fausses dimensions dans ce jeu et surtout d’acteurs si peu scrupuleux de la réalité des choses et qui en font une activité économique, je pense notamment au transhumanisme. Il existe quelques fous qui sont simplement décalés ; de gentils fadas ça va, mais des gens qui font leur business sur la crédulité des autres en leur promettant l’éternité ne sont pas différents des charlatans des siècles précédents. Ceux qui vous disent « nous allons tuer la mort » ou « la mort ne fait pas partie de la vie » c’est qu’ils n’ont simplement pas compris la vie. »
 

LIRE DANS UP’ : Serons-nous un jour immortels ?

 
 
Ce que nous dit Jean-François Toussaint est difficile à entendre. Admettre que l’homme, dans sa toute-puissance a atteint ses limites, et qu’il n’ira vraisemblablement pas plus loin est difficile à concevoir. Notre interlocuteur le concède lui-même : « Nous nous trouvons dans la même situation que celle d’un médecin qui vous annonce un mauvais diagnostic. La première réaction c’est le déni. C’est normal. C’est une réaction physiologique ! » Il poursuit, assez lucidement : « Face à ces réalités, il y aura refus, puis contestation, puis tentative pour, peut-être, trouver une porte de sortie. Je pense qu’on a peut-être, comme pour Alice, une petite porte quelque part ; elle n’est pas grande, on n’y passera pas tous. Mais notre rôle, comme Sisyphe sur son rocher est de continuer encore à la chercher. »
 
Cette proposition nous en appelle aussitôt une autre, que Jean-François Toussaint avait placée en exergue de l’une de ses leçons au Collège de France. Elle est du grand anthropologue Claude Lévi-Strauss : « En regard des changements à venir, j’ai peur que nous ne soyons pas équipés ».
 
 
 

VOIR : la vidéo de la leçon de J.F. Toussaint au Collège de France : Expansion phénotypique, optima et limites de développement - 11 février 2014

LIRE : L’homme peut-il s’adapter à lui-même ?- Ed. Quæ 2013

Jean-François Toussaint était l’invité le 20 janvier 2016 de la session Boullimics organisée par le Festival Vivant/UP’ Magazine

 
Photo : Serge Cannasse
 
 

 

COP21

COP21: une conférence internationale bien plus décisive qu'on ne le dit

L'accord de Paris est « le meilleur possible »... dans les formes actuelles des négociations internationales et compte tenu de l'agenda de l'ONU, mais il est pourtant bien faible eu égard aux défis réels à affronter. Ce qui signifie que ce sont ces termes de la négociation internationale et cet agenda de l'ONU qui sont eux mêmes à reconsidérer. La COP22 de Marrakech peut y contribuer. 
 
La fin de la négociation sur le climat, à la COP21, a été en tous points conforme à la dramaturgie que j'avais décrite quelques jours avant dans mon billet blog : personne n'était d'accord sur rien au cours de la dernière nuit de négociation. Le Président de la conférence Laurent Fabius a le lendemain matin sorti de son chapeau un texte d'accord, dont les grandes lignes avaient été certainement négociées avec quelques dirigeants de pays importants, et le texte, faute de toutes façons de temps pour en discuter, a été approuvé par acclamations, le trublion du Nicaragua ayant été privé de parole pour ne pas gâcher la fête. Tout le monde s'est félicité de cet accord historique puis a sauté dans son avion, pressé de passer à autre chose. 
 
 
Selon tous les vieux routiers des COP et autres conférences internationales, l'accord auquel on est parvenu à Paris était « le meilleur possible ». L'équipe française -Laurent Fabius, Laurence Tubiana et même François Hollande- ont fait du mieux qu'ils ont pu. Bien. Est-ce à dire que l'accord contribue à sauver le climat et constitue une avancée historique ? Laurent Fabius le croit ou feint d'y croire. Le 12 janvier il affirme dans un interview au Monde : « le terme d'accord historique est mérité. (…) c'est le premier pacte diplomatique au monde et pour le monde (…) sans vouloir être grandiloquent c'est, par son objet, l'accord le plus important de ce début du 21ème siècle ».
 
Par son objet, mais pas par son contenu ! La nuance est là importante. Car on peut aussi avoir une autre interprétation de cet accord : c'est « le meilleur possible »... dans les formes actuelles des négociations internationales et compte-tenu de l'agenda de l'ONU, mais il est pourtant bien faible eu égard aux défis réels à affronter. Ce qui signifie que ce sont ces termes de la négociation internationale et cet agenda de l'ONU qui sont eux mêmes à reconsidérer.
 
Nicolas Hulot, conseiller spécial du Président français pour le climat et figure médiatique a, dans le journal Le Monde daté du 10 janvier, résumé la situation : « L'avenir dira si cet accord est le début d'une extraordinaire ambition ou la fin d'une ultime mystification ». Dans les deux cas, l'accord de Paris clôt une époque et en ouvre une autre.
 
Quelles en sont les avancées concrètes ? J'en vois trois : le climat est devenu l'affaire de tous ; les engagements volontaires des Etats pourraient éventuellement leur être opposables ; et surtout, la schizophrénie, qui a caractérisé les négociations internationales depuis le Sommet de Rio en 2012, est maintenant clairement affichée, avec l'aveu répété qu'un fossé sépare l'engagement de la « communauté internationale » à maintenir la croissance moyenne des températures bien au-dessous de deux degrés et la réalité des « engagements volontaires des Etats ». Mais cet aveu de schizophrénie vise-t-il réellement à en sortir, et dans ce cas, comment y parvenir, ou est-ce une nouvelle forme de cynisme, la reconnaissance d'une maladie mentale congénitale à l'ONU à laquelle on commence à nous accoutumer ?
 
 
La seconde hypothèse, qu'il s'agisse de cynisme, d'inconscience ou d'un aveu d'impuissance, est malheureusement la plus probable. Car si chaque Etat est invité à réviser le plus tôt possible ses engagements, dans le sens d'une plus grande ambition, le fait de limiter la responsabilité des Etats aux engagements qu'ils auront pris ne les incitera évidemment pas à s'engager trop fortement.
Quant à la promesse des pays développés de mobiliser au moins cent milliards de dollars par an pour aider les pays pauvres, ce n'est pas en faisant de cet engagement un plancher qu'on va par miracle faire naître l'argent nécessaire. Rien n'est dit sur les sources de financement, sur l'origine de ces sommes -publique ? privée ?- ou sur les modalités de distribution du pactole : les progrès accomplis à Paris sont eux aussi purement déclaratifs.
 
On feint de penser que le « name and shame » (nommer et faire honte) suffira à pousser les pays à des engagements plus en rapport avec les objectifs de limitation de la hausse des températures, que le salut viendra des initiatives individuelles ou encore que la volonté des acteurs non étatiques palliera l'absence de celle des Etats. Mais n'est-ce pas de nouvelles chimères ?
 
Si je regarde l' « agenda des solutions », qui présente l'état des engagements des acteurs non étatiques, c'est le sentiment que l'on éprouve dès que l'on quitte les déclarations d'intention pour regarder les engagements réellement pris, d'autant plus que la plupart d'entre eux restent dans un flou artistique. Quelques exemples pris au vol. 
Premier exemple. On parle de mille investisseurs, représentant trente milliards de dollars d'actifs gérés, prêts à divulguer l'empreinte carbone de leur portefeuille. Bravo... mais les actifs gérés mondiaux sont de quatre vingt dix mille milliards, soit trois mille fois plus. Et l'empreinte carbone dont il s'agit est-elle l'empreinte directe des entreprises dont l'investisseur détient des actions ou de l'ensemble de la filière concernée ? mystère, or la distinction est essentielle. 
Deuxième exemple. Le mouvement « divest-invest », de fondations et d'investisseurs décidés à se désengager du secteur des énergies fossiles et à investir (éventuellement) dans les énergies renouvelables est méritoire et a fait rapidement boule de neige. Sauf que qui voudrait investir dans les énergies fossiles avec la baisse des prix du pétrole, qui par ailleurs relance la production automobile (la vente de SUV aux Etats Unis a atteint des sommets en 2015) ?
Troisième exemple. L'initiative Under2 MOU, prise par la Californie et le Bade Wurtemberg, réunit quelques centaines de régions et de grandes villes décidées à parvenir à moins de deux tonnes d'émissions de CO2 d'ici 2050, ce chiffre correspondant à ce qui est, selon ses promoteurs, nécessaire pour garder le cap des deux degrés. Super ! Mais cet engagement inclut-il l'énergie grise incluse dans les biens importés par ces régions ? Je n'ai trouvé la réponse nulle part. Or cette énergie grise représente maintenant en Europe le tiers de la consommation totale d'énergie et ce pourcentage ira mécaniquement en croissant au fur-et-à-mesure que les pays développés externalisent les productions coûteuses en énergie et réduisent les consommations internes d'énergie avec une politique d'efficacité énergétique. 
 
Les grands pays sont-ils prêts à faire évoluer les règles du commerce international pour promouvoir des filières durables de production ? Le sujet est resté tabou. Comme sont restées tabou la reconnaissance du climat comme bien commun mondial ou la souveraineté des pays sur les ressources de leur sous-sol.
 
François Hollande et Le roi Mohammed VI lors de la COP21
 
J'entends dire que la COP22, à Marrakech en 2016, n'aura pas le lustre de celle de Paris, qu'elle sera purement technique, comme si il suffisait maintenant de resserrer quelques boulons pour que l'accord soit pleinement opérationnel. La bonne blague ! Au contraire, il faut d'ici novembre 2016 dire que le roi est nu, que l'accord de Paris est un catalogue de bonnes intentions et qu'il faut maintenant poser les questions sérieuses. 
 
Marrakech est un bon choix. C'est la porte de l'Afrique, un continent peu émetteur de GES et victime directe du changement climatique. Or l'une des avancées de ces dernières années est d'avoir fait éclater le regroupement fictif des « 77+Chine » qui mélangeait des pays dans des situations très différentes l'une de l'autre. La COP22 me paraît de ce fait plus importante encore que la COP21, à deux conditions :
 
1. On y voit émerger une coalition des pays les plus vulnérables, l'Afrique sahélienne, les iles du Pacifique, les Philippines, quelques autres pays de l'ASEAN, le Bangladesh..., une coalition capable de porter des propositions communes, notamment :
a) celle d'un impôt mondial sur l'énergie fossile au bénéfice d'un autre modèle de développement, (voir le document propositions à la Commission européenne) ;
b) celle d'une responsabilité internationale des Etats et des gouvernants vis-à-vis du bien commun du climat, à proportion de leur responsabilité passée et actuelle dans le changement climatique (propositions à François Hollande à l'occasion de la COP21) ;
c) celle -qui découle directement de l'engagement de rester très en dessous des deux degrés- de quotas nationaux pour l'émission de GES ;
 
2. L'Union européenne se réveille, met à profit la présidence néerlandaise de l'Union (au deuxième semestre 2016) et la présidence française de la COP (jusqu'au 30 novembre 2016) pour :
a) porter des propositions novatrices, comme celles que j'ai avancées en 2015 dans la lettre au Président de la Commission européenne ; 
b) venir en soutien à la coalition des pays les plus pauvres pour appuyer leurs revendications ; 
c) retrouver le souffle de l'épopée en assumant un leadership mondial dans la transition vers des sociétés durables ;
d) assumer son pouvoir de marché en mettant les règles du commerce extérieur en cohérence avec l'enjeu climatique.
 
Au moment où les Etats membres de l'Union n'ont plus de perspectives communes, cette perspective peut être fédératrice.
Sont-ce là rêves creux et contes de fée dont on aurait oublié la baguette magique ? Je ne le crois pas. Plus que jamais s'impose la formule de Sénèque : il n'y a pas de bon vent pour le marin qui ne sait où il va.
 
Pierre Calame, Ingénieur en chef des Ponts et chaussées.
Président honoraire de la Fondation Charles Léopold Mayer (fph)
Auteur de : la Démocratie en miettes (2003) ;
Essai sur l’oeconomie (2009) ;
Dix-huit propositions pour l’Europe (2009)
Sauvons la démocratie (2012)
Blog: http://blog.pierre-calame.f
 

 

Robot science fiction

De la science-fiction aux nouvelles technologies, et vice et versa

Ce que nous attendons de la technologie dans le monde réel est souvent nourri par notre perception de la science-fiction et de son contenu. C’est, en particulier, le cas pour les enfants. Récemment, des chercheurs et des designers spécialisés dans les technologies interactives, (domaine de l’interaction entre humains et ordinateurs, HCI en anglais) se sont inspirés de la science-fiction pour créer de nouveaux outils, produits et systèmes destinés à changer nos façons de faire traditionnelles et à se servir autrement de la technologie.

 

On a bien vu les conséquences du succès, qui s’est chiffré en millions de dollars, du film de 2002 Minority Report (inspiré par la nouvelle de Philip K. Dick en 1956) : il a influencé le développement d’interfaces tactiles comme les smartphones, les tablettes interactives et les interfaces holographiques.

 
 

Le petit ordinateur (personal access display devices, PADD) décrit dans la série télévisée Star Trek il y a de nombreuses années, ressemble de très près aux tablettes d’aujourd’hui. Il s’agit là d’une technologie parmi d’autres apparues dans Star Trek qui sont entrées dans le monde réel. Les montres intelligentes et autres dispositifs connectés ont été évoqués dans plusieurs séries télévisées et films, comme Star Trek, Knight Rider et Retour vers le futur II.

 
 

De la fiction à la réalité ?

Alors, avons-nous raison de nous attendre à voir n’importe quelle technologie décrite dans la science-fiction capable de se matérialiser dans le monde réel et devenir un succès ?

Ces planches motorisées qui planent quelques centimètres au-dessus du sol, correspondant aux hoverboards qu’on voit dans Retour dans le futur II et III, existent en tant que technologie extrêmement avancée, mais n’en sont pas encore au stade de la réalisation pratique. Est-ce là un exemple d’échec du mariage entre technologie et fiction ?

Nous pensons qu’une partie de la contradiction entre la technologie réelle et celle de la fiction est due aux limitations de certains matériels et logiciels. Il faut aussi émettre cette hypothèse : puisque tout le contenu de la fiction est populaire et recueille l’appréciation de tous, il devrait se voir incorporé dans nos équipements du monde réel.

Ce n’est pas toujours le cas et cela entraîne une rupture entre ce que souhaite l’utilisateur et ce qu’offre la technologie. Les chercheurs doivent en être un peu plus conscients et mieux savoir comment tirer de la science-fiction des implications dans la conception des produits.

Comment aimons-nous nos robots ?

Petit à petit, les robots s’insèrent dans tous les domaines de notre existence, automatisant diverses tâches et venant en aide aux personnes dans leur vie en société. Les robots d’aujourd’hui sont capables d’accomplir des actions intelligentes et de prendre des décisions rationnelles.

Ces caractéristiques sont largement détaillées chez les robots que nous présente la fiction. Mais la différence avec les robots réels tient au degré de conscience, d’autonomie et d’apparence physique. Beaucoup de robots fictionnels, dans les films Chappie, Transformers et Terminator, se montrent capables d’éprouver des émotions et d’autres facultés humaines.

 

La science-fiction s’est souvent efforcée de créer des personnages hautement anthropomorphiques et difficiles à distinguer des humains comme dans les films Bicentennial Man, Blade Runner et Surrogates.

 

Les réalisateurs de cinéma et de télévision profitent de notre penchant à concevoir, dans la fiction, des relations et d’humaniser les personnages non humains. On connaît aussi ce phénomène sous le nom de « l’équation média ». Clairement, les films présentent des robots anthropomorphiques et ressemblants à des hommes assurent de bonnes recettes et cartonnent au box-office.

La popularité et la prolifération de ces personnages à l’image des humains ne sont pas seulement le fait d’Hollywood. Ils font également recette dans des films de tous pays, y compris Bollywood. Deux méga-succès, Enthiran et plus récemment PK, ont comme personnage principal un être extrêmement anthropomorphique, un androïde.

 

Malheureusement, dans la réalité, les robots sont loin de posséder les qualités démontrées par leurs homologues de fiction. Mais ne serait-ce pas un bienfait déguisé ? Les études poussant plus loin les recherches d’Hiroshi Ishiguro sur les Geminoids ont montré que des robots très semblables aux humains créaient chez nous un sentiment d’aversion.

 

Notre propre recherche portant sur la perception entre robots de fiction et robots réels a également établi que les gens dissocient le contenu d’une fiction et celui du monde réel. Nos résultats montrent que l’humanisation des robots est bien plus appréciée dans la fiction que pour les objets réels.

Des études sur les rapports entre hommes et robots ont prouvé que les humains préfèrent voir ceux réels rester discrets et ne pas envahir leur espace personnel. Certains chercheurs émettent l’hypothèse que le face-à-face avec des robots trop grands serait la cause de ce malaise.

Nous pensons qu’il est profitable pour les concepteurs de robots de séparer la forme de la fonction. Et d’adopter comme objectif la fabrication de robots capables d’accomplir et de mener à bien leur tâche plutôt que d’essayer de leur donner une ressemblance humaine.

C’est le sujet que des chercheurs du domaine des HCI et des auteurs de science-fiction ont exploré davantage lors d’un atelier le 7 décembre dernier à Melbourne, date de la conférence australienne sur les rapports entre l’homme et l’ordinateur.

La science-fiction, on le voit, peut être une source d’inspiration pour de nouvelles technologies. Mais nous devons être attentifs à un point : comment les gens réagissent-ils. Il est nécessaire d’évaluer chaque contenu fictionnel pour déterminer ce que seront, dans le monde réel, les points de vue les plus souhaitables et ceux qui le sont moins.

 

Omar Mubin, Lecturer in human-centred computing & human-computer interaction, Western Sydney University

Eduardo B. Sandoval, PhD Candidate in Human Interface Technology, University of Canterbury

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Académie des technologies

Comment la société s'approprie-t-elle la technologie?

Dans un rapport qui vient de paraître, l’Académie des technologies explore les relations complexes entre l’homme et ses objets techniques. En s’appuyant sur de nombreux exemples faisant partie de notre quotidien (TGV, OGM, vaccination…), elle offre des pistes de réflexion sur la genèse des objets techniques et les conditions de leur appropriation.
 
L’interaction entre l’homme et ses « artefacts » soulève depuis toujours de nombreuses questions : Pourquoi une innovation apparaît-elle à un moment donné, en un lieu donné ? Pourquoi certaines innovations n’émergent-elles pas alors que tout semblait propice à leur épanouissement ? Quel est l’impact des technologies sur l’individu, les sociétés, l’environnement ?
Plus qu’un simple objet fonctionnel, l’objet technique se révèle un objet culturel « bon à penser », adaptable. Les multiples facteurs qui feront qu’une technologie sera adoptée sont ici explorés.
Cette réflexion est aussi l’occasion pour l’Académie des technologies de reconnaitre la capacité des innovations à modifier en profondeur notre environnement, notre relation à nous-même et aux autres. Aussi encourage-t-elle à « mettre en mot » le plus tôt possible les technologies nouvelles et à débattre de la pluralité des visions du progrès à partir desquelles le futur se prépare.

Une réflexion présentée autour de quatre grands chapitres  

Le premier chapitre s’est attaché à comprendre la genèse des innovations et à examiner les deux grandes visions de ce phénomène, celle qui privilégie le rôle de l’offre (la production d’inventions) et celle qui souligne le rôle déterminant des dynamiques sociales. Il nous invite in fine à considérer les innovations non comme les simples productions d’inventeurs « géniaux » mais comme des « points singuliers », peu fréquents, résultant de la rencontre heureuse de dynamiques techniques et sociales, d’une offre émanant des inventeurs et d’attentes de la société. Il conduit à préconiser, pour l'Académie, une attention accrue au suivi et à la compréhension de ces dynamiques sociales, en partant de la conviction que les difficultés que peut rencontrer la diffusion d’une technologie, les débats qu’elle peut susciter, ne relèvent pas de comportements « irrationnels » vis-à-vis d’une invention « à l’évidence » porteuse de progrès mais d’opinions construites, de convictions et de représentations qui peuvent être explicitées et comprises, à défaut d’être partagées.
 
Dans un second temps, la question des déterminants de l’appropriation, c’est-à-dire des facteurs qui favorisent ou freinent cette appropriation, a été examinée. Cet examen  amène à se départir d’une vision selon laquelle les objets techniques doivent, pour être appropriés, être parfaitement « au point » et répondre essentiellement à des préoccupations fonctionnelles. Sans pousser outre mesure le paradoxe, il apparaît que le caractère inachevé, perfectible, ouvert, réorientable de ces objets constitue un facteur favorisant leur appropriation. Il apparaît également que, sans minorer le rôle des facteurs économiques dans la diffusion des objets techniques, de nombreuses autres dimensions, culturelles, esthétiques, symboliques, psychologiques interviennent dans cette appropriation. En outre, ces dimensions peuvent concerner non seulement les objets eux-mêmes, mais aussi l’ensemble du système technique qui les a générés. Il convient donc que l'Académie poursuive cette exploration des multiples facteurs qui feront qu’un objet technique sera « bon à penser », au-delà de sa seule utilité concrète.
 
La troisième partie de cette réflexion a porté sur les questionnements de la société vis-à-vis des changements de toutes natures induits par les technologies. Elle a conduit à ne pas minorer l’importance de ces changements, en particulier en évitant de les présenter comme de simples « perfectionnements » de technologies déjà présentes ou d’avancer que les inquiétudes qui s’expriment résultent d’une perception inexacte des risques. Il convient au contraire d’ad- mettre que les technologies nous changent en profondeur, aussi bien dans notre perception de l’environnement, de nous-même que de nos semblables. En particulier, ce chapitre souligne le rôle des technologies dans la « mise à plat » du monde, c’est-à-dire du passage d’un monde dominé, dans le travail, l’éducation, la politique, par des relations hiérarchiques à un monde où les rapports horizontaux entre « égaux » prennent une importance économique, sociale et politique croissante. En conséquence, l' Académie doit accepter et même ambitionner de documenter, dans la mesure du possible, les divers aspects positifs ou négatifs d’une technologie, mais sans prétendre « tenir la balance » au nom de la société, c’est-à-dire sans prétendre se substituer au citoyen ou au décideur politique pour juger du résultat global de ce bilan.
 
Dans un quatrième temps, sont analysées quelques conditions et contraintes de ce nécessaire dialogue avec la société. Tout d’abord, il convient d’accepter que ces demandes de mise en débats s’expriment « à contre-temps », c’est-à- dire en situation de crise économique et sociale. Ensuite, il faut admettre, et faire admettre, que l’évaluation a priori des technologies nouvelles est, certes, néces- saire, mais ne peut prétendre en identifier toutes les conséquences, positives ou négatives, dans une société. Et surtout, il ne faut pas tirer argument de cette impossibilité pour refuser toute responsabilité «morale » dans ses conséquences. 
Enfin, il convient à cette occasion d’affirmer et d’assumer quelques convictions fortes sur la contribution des technologies au progrès, sur la nécessité d’une « mise en mots » aussi précoce que possible des technologies nouvelles et sur l’intérêt d’un pluralisme d’expression de la communauté des technologues.
Cette réflexion nous amène à préconiser en conclusion, pour attirer les futurs innovateurs, de ne plus présenter cette activité comme étant le fait d’inventeurs « géniaux », capables de concevoir de A à Z une innovation et d’en être le « père » incontesté. Il convient de montrer au contraire que, pour élaborer les innovations de demain, la capacité à repérer dans l’ensemble du monde des innovations potentielles, de les développer, de les combiner et de les insérer dans des stratégies de développement économique est tout aussi importante.
Ceci est particulièrement vrai pour les « grands systèmes techniques », qui jouent un rôle de plus en plus important dans nos sociétés et qui nécessitent pour leur élaboration et leur perfectionnement de mobiliser des équipes importantes, de combiner des innovations de procédés autant que de produits et de mobiliser la créativité de personnalités diverses et complémentaires.
 
 
 
 

 

espérance

Le principe espérance - Slogans meurtriers et formules salutaires

Cela fait maintenant dix ans que la revue  « Temps marranes » existe. Dix ans pendant lesquels les auteurs, Paule Perez et Claude Corman, ont tenté d’éclaircir sous différents angles l’originalité et la valeur d’un concept, la marranité, si profondément instable et modeste qu’il pourrait être nommé un quasi-concept, à l’instar de ces espèces virales en mutation permanente que l’on appelle en biologie les quasi-espèces. Les identités que les auteurs ont diversement appelées hybrides, en archipel, les identités croisées, ou encore les identités diasporiques, tout cela a peuplé en toute laïcité l’imaginaire contemporain de la philosophie politique. 
En hommage à leur travail de réflexion et d'analyse, UP' est heureux de vous proposer l'un des textes de leur dernier opus, le numéro 27.
 

Le principe espérance  - Slogans meurtriers et formules salutaires 

 
On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”. 
 
“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.
En d’autres temps, années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie...
 
Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.
« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A l’utopie, Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur “Le principe espérance”. 
Aucune de nos aspirations qui nous lient à l’instinct de vie ne sauraient se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres...Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.
Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.
Face aux “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch, « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».
 
Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui, après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers, affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.
 
Paule Pérez est Philosophe, Psychanalyste, Editrice Temps Marranes
 
Illustration de Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
 

 

numérique

Comment cultiver le numérique ?

Deux jours d’exposés stimulants et dissidents sur le futur numérique. Tels furent les 9èmes Entretiens du Nouveau Monde industriel consacrés à « La toile que nous voulons » qui préfigurent un web au service de la vitalité sociale. Outil d’éveil, d’ajustement, de confrontations si tant est que le numérique est encore à nous ! La parole est aux jardiniers du Web.
 
Trois milliards d’êtres humains connectés, surveillés, orientés, conseillés… Pour le meilleur ou pour le pire ? L’emprise croissante du numérique sur nos vies est au cœur de la 9ème édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui s’est tenue ces 14-15 décembre 2015 au Centre Georges Pompidou. Organisée comme chaque année par l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), dirigé par le philosophe Bernard Stiegler (avec le soutien de Cap Digital, l’Institut Mines Telecom, France Televisions et Strate Ecole de Design), la rencontre a fait salle comble en abordant un enjeu central : comment reprendre la main pour faire « La toile que nous voulons » ? Comme en écho à l’initiative du printemps 2014 du fondateur du web, Tim Berners Lee « The Web We Want - W3C ». 
 

Pouvoir fascinatoire de la disruption 

 
D’entrée de jeu, dans un trio orchestré entre Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat chargée du numérique, le sociologue Dominique Cardon et le philosophe Bernard Stiegler, il est question de courts-circuits. Ceux qui signent la réussite d’une fuite en avant en rupture avec le déjà vu. C’est la disruption prônée à Harvard dès les années 90 et développée par le publiciste Jean Marc Dru qui a publié en 1993, "Disruption : Briser les conventions et redessiner le marché". Le concept ? Recenser les conventions afin de mieux rompre avec le discours ambiant. Le terme autrefois négatif est rapidement devenu un « attracteur » incarnant des changements radicaux positifs. Il a même été repris par Tom Peters, l’un des gourous du management américain. « Il s’agit de briser les référentiels, les habitudes, les processus organisationnels non plus seulement dans le marketing mais dans l’innovation, souligne Bernard Stiegler. Le web agit comme un formidable accélérateur qui fait que la puissance sociale et politique arrive toujours trop tard ». Pourtant Axelle Lemaire constate que « même si les mises en cause sont saines, vouloir la disruption pour elle-même, c’est dangereux. Cela fait perdre de vue le politique. On arrive à un point critique où tout ce qui est favorable pour les utilisateurs doit être favorisé même si c’est illégal ! » 
 

L’illusion fonctionne

 
Figures emblématiques de cette disruption, les entreprises comme Uber, Airbnb révèlent un véritable processus de captation des énergies individuelles. « Les travailleurs mettent à disposition leur véhicule et leur temps sans aucune protection sociale, pointe Dominique Cardon. Il n’y a plus d’intermédiation mais plutôt une alliance entre l’idéologie libérale de la Silicon Valley et l’individualisme. L’Etat se trouve hors jeu et les garanties de justice qu’il assure habituellement sont caduques ». Le sociologue d’Orange Labs insiste sur un constat : « les algorithmes ne sont pas loyaux : nous leur conférons des propriétés qu’ils n’ont pas ». Le sujet est au cœur du projet de Loi pour la République numérique (qui doit être bouclé en janvier 2016) notamment avec l’exigence de loyauté de son article 13. Axelle Lemaire précise ici que "toute plateforme en ligne est tenue de délivrer une information loyale, claire et transparente aux consommateurs, en particulier sur les modalités de référencement, de classement et de déréférencement des offres proposées ». L’injonction permettra-t-elle de limiter les dérives que chacun observe dans les notations et évaluations en ligne ? Arrivera-t-elle surtout à faire correspondre une promesse et une réalité ? "Nous prêtons aux algorithmes des capacités qui ne sont pas justes, nous ne savons pas leurs limites", insiste Dominique Cardon. 
Le thème de « la vérité du numérique » était justement au cœur des ENMI en 2014, sous l’impulsion notamment d’Antoinette Rouvroy,  juriste à l’Université de Namur, qui alerte depuis quinze ans sur le pouvoir normalisateur des données statistiques, du data mining, et du profilage. La chercheuse belge veille sur l’évacuation latente des forces vitales par les techniques. « Grâce à des algorithmes de corrélation statistique, le savoir prédictif sur lequel il fonctionne fleurit « dans » un réel digitalisé (une « mémoire digitale totale » qui est aussi de la sorte une « mémoire du futur ») que le gouvernement algorithmique semble particulièrement « objectif », enraciné dans le « réel ». 
L’illusion est reine et entretenue par le surf permanent sur les promesses, régime actuel de l’innovation en mal de vision politique (Voir l’ouvrage collectif "Pourquoi tant de promesses ?" sous la direction de Marc Audétat - Edition Hermann - Juillet 2015).
 

D’autres pratiques numériques sont possibles

 
On assiste depuis cinq ans à des alertes qui témoignent d’une déception croissante. L’internet lancé dans un esprit d’émancipation devient une toile qui piège les internautes. Le cybermilitant Julian Assange, fondateur de WikiLeaks et poursuivi depuis 2010 pour la divulgation de dossiers classés secrets, a rappelé (par liaison skype) ses revendications d’accès libre aux informations étatiques. L’écrivain américain d’origine biélorusse Evgeny Morozov (qui vient de publier "Le mirage numérique : Pour une politique des big data", édition Les Prairies Ordinaires - Octobre 2015) a insisté aussi sur la marchandisation de nos existences sous l’apparence de pratiques plus cool, flexibles, partagées ou personnelles : « Cela ressemble à une ponction permanente sans contrainte qui profite aux entrepreneurs de la Silicon Valley qui entretiennent l’ordre économique ». Chelsea Manning et Edward Snowden… dénoncent aussi les dérives de la surveillance généralisée. 
 
Pour Bernard Stiegler, il ne s’agit pas de s’en prendre à l’outil numérique mais bien plutôt de réorienter nos pratiques et les architectures du web pour cultiver de la différenciation, de la relation, de la dés-automatisation. « Google est une économie contributive toxique qui repose sur du travail gratuit et de la disharmonie », a-t-il jugé. L’esprit du web a été partiellement perdu. Nous pouvons travailler à des plateformes qui restaurent de la présence, de la diversité, de la confrontation. L’ambition est de penser un web soutien à la vie sociale. Et d’expérimenter très concrètement au sein de la communauté d’agglomération de Plaine Commune dont le président Patrick Braouezec est venu conclure le colloque. Il s’agit d’articuler les  problématiques de « smart cities », « objets connectés », « usine du futur » avec la production collective de récits, d’écosystèmes vivants.
L’enjeu est de développer des outils pertinents aptes à soutenir une plus grande autonomie des internautes. Les partenaires Dassault Systèmes et les prospectivistes de PSA devraient s’impliquer aux côtés des étudiants de Strate Ecole de design. Des chercheurs comme Harry Halpin apportent leur concours à la fabrique de standards de réseaux sociaux décentralisés. Le projet européen NextLeap que ce dernier coordonne à l’INRIA doit débuter en 2016 pour élaborer de nouveaux droits numériques et des protocoles de préservation de la vie privée. De même, le projet ALGODIV (algorithme et diversité) qui a été retenu par l’Agence nationale de la recherche doit apporter des outils novateurs. Dans cette dynamique, Bernard Stiegler entend entraîner une vague d’étudiants « pour que soient réalisées 500 thèses dans ce champ ».
 

Digitalisation de la vie même

 
A l’instar de l’agroécologie, créer un environnement numérique alternatif passe par l’attention aux substrats (les mots), aux conditions d’interaction (temporalités), aux besoins multiples pour croître. Pour Dominique Cardon, nous devons prendre acte des réalités du web dont la critique ne passe plus par la question du contrôle mais par les notions d’environnement et d’utilité. Le sociologue nous invite à de la lucidité diagnostique sur l’écosystème cybernétique : « plutôt que de nous éprouver libres, cherchons à repérer nos déterminations dont usent les capteurs de traces comportementales". Il souligne aussi l’absence de carte du web où nous circulons sans lisibilité. Un autre phénomène qui s’amplifie concerne l’impression de circuler dans des bulles personnalisées renforcées par les systèmes d’apprentissage. Dominique Cardon invite a « dé-zoomer » c’est-à-dire à mieux saisir les comportements des autres internautes, à analyser comment les comparaisons sont faites, comment elles opèrent. 
Toute cette logique algorithmique doit être prise et comprise pour ce qu’elle est. Antoinette Rouvroy rappelle utilement dans son texte "Le nouveau pouvoir statistique" que « les outils de la rationalité gouvernementale n’ont plus pour but d’inciter directement des individus unifiés et rationnels à obéir à la loi, mais bien plutôt de les affecter, à un stade préconscient si possible en anticipant ce qu’ils pourraient être ou faire en fonction non pas de leur histoire ni de leur volonté, mais de ces miroitements partiels, éclats dividuels et digitalisés qui sont ce dont s’occupe le gouvernement algorithmique ».
 

Le numérique pour sortir de l’« Entropocène » 

 
Chacun semble s’accorder sur la nécessité de ne pas prendre « les vessies du big data » pour des lanternes capables de produire des Lumières. Corrélation de la statistique n’est pas causalité de la raison. Pour l’heure, le web est dans l’accélération et fondé sur l’équivalence informationnelle du monde. Il s’aligne aux processus énergivores de l’Anthropocène, qui augmente massivement le taux d’entropie thermodynamique dans la biosphère, ce qui justifie le nouveau nom que lui donne que Bernard Stiegler à savoir « Entropocène ». Epoque de désordre, toxique pour elle-même. 
Posé en terme énergétique, le devenir du web s’éclaire. Plutôt que d’intensifier la fringale énergivore de données et de calculs tous azimuts, la toile pourrait soutenir la néguentropie, c’est-à-dire la structuration, l’organisation des systèmes humains et sociaux. Mettre les outils numériques au service de la compréhension et de l’interprétation de ce que nous vivons. Faire culture avec un web herméneutique. 
Des pistes sont explorées pour une éditorialisation savante accessible à tous avec l’implication du CNRS, de Paris-Sorbonne, du CEA, de Médiapart et de France-Télévisions.
On peut comparer ce cap avec l’autoorganisation, la mémorisation ou l’immunité dont le vivant nous offre les modèles. Dans leur livre "L’identité, la part de l’autre" (Edition Odile Jacob, 2010), Edgardo Carosella et Thomas Pradeu rendent compte des processus d’inscription de l’expérience dans les organismes vivants tout en maintenant les intégrités. Ces sources procédurales adaptatives garantes de cohérence pourraient inspirer les cyberarchitectes. Loin de la disruption qui n’a pas cours dans le vivant. On sait les dégâts que font sur nos santés les perturbateurs endocriniens (endocrine disruptors) qui désynchronisent les métabolismes…
Rappelons qu’à la fin de sa vie, Alan Turing a cherché un modèle biomathématique de la morphogenèse. Signe que ce détour vers la biologie pourrait ouvrir une voie ? Le web pourrait-il gagner à s’hybrider ? En tout cas, « la toile que nous voulons » se doit d’être humaine et… vivante. 
 
 
Photo : Oeuvre numérique "Ultra-nature" de Miguel Chevalier - 2005
 

 

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