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Lutter contre l'illettrisme: un impératif économique et social

France Stratégie vient de publier une note d'analyse de Nicolas Charles de l'Université de Bordeaux et Quentin Delpech de France Stratégie, intitulée "Lutter contre l'illettrisme. Un impératif économique et social". En 2011, sur le territoire métropolitain, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans ayant été scolarisés en France sont en situation d'illettrisme. Cette note propose un objectif de résorption de ces situations à travers différentes actions.
 
En 2011, sur le territoire métropolitain, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans ayant été scolarisées en France, soit 7 % de la population, sont en situation d’illettrisme. Au-delà de ce noyau, 22 % des adultes âgés de 16 à 65 ans ont un faible niveau de compétence dans le domaine de l’écrit et 28 % dans le domaine des chiffres, selon l’enquête PIAAC de l’OCDE, publiée en 2013. De manière générale, le niveau moyen des adultes français en lecture et en calcul est parmi les plus faibles des pays de l’OCDE. La part des adultes dotés d’un niveau faible de maîtrise des compétences en lecture est en France quatre fois plus élevée qu’au Japon et deux fois plus qu’en Finlande.
 
Ce constat sévère est préoccupant. Enjeu d’égalité et de cohésion sociale, la maîtrise des compétences de base est aussi un enjeu économique national. En plus d’accroître l’accès au marché du travail, la maîtrise de ces compétences favorise également la santé et l’engagement citoyen. Et à l’heure du numérique, elle est un levier crucial de développement économique.
 
Dans le prolongement du rapport "Quelle France dans 10 ans ?", publié en 2014 par France Stratégie, cette Note d’analyse fixe un objectif ambitieux de réduction de la part des adultes en situation d’illettrisme : diviser par deux cette proportion d’ici à dix ans. Cela passe par l’affirmation d’un droit pour chaque individu à un socle minimum de compétences de base, et par un ensemble d’actions de prévention et d’accompagnement. Pour atteindre cet objectif, on estime qu’il faudrait consacrer environ 50 millions d’euros supplémentaires chaque année à la lutte contre l’illettrisme.
 
Maîtrise des compétences de base en lecture et en calcul dans les pays de l’OCDE :
 
 
 
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Lecture : en abscisses, le score moyen en littératie et en ordonnées, le score moyen en numératie.
Source : OCDE, PIAAC, 2013​
 
Ces mauvais résultats peuvent s’expliquer
 
Si les jeunes générations sont de mieux en mieux formés, une personne en situation d’illettrisme sur deux a plus de 45 ans. Au-delà de ce « stock » d’adultes, chaque année 31 000 jeunes sont identifiés comme ayant des difficultés graves dans la maitrise des compétences de base, lors des Journées Défense et Citoyenneté.
La formation professionnelle continue, qui a un fort impact sur l’entretien des compétences et l’acquisition de nouvelles, ne s’adresse pas à tout le monde. Les inégalités d’accès sont importantes. En 2012, par exemple, 68 % des cadres y ont eu recourt contre seulement 37 % des ouvriers. Le niveau de diplôme, l’âge, l’origine sociale, le statut sur le marché du travail, le secteur d’activité constitue des facteurs discriminants.
Pourtant, la maitrise des compétences de base est un enjeu social essentiel.
 
Les individus possédant un faible niveau en lecture ont davantage de risques d’être en mauvaise santé. L’engagement dans le cadre public et collectif (associations, bénévolat) est aussi plus fort pour les individus qui maitrisent les compétences de base.
 
D’un point de vue économique, plus la part des adultes possédant les compétences de base est élevée dans un pays donné, plus le revenu par habitant est important. De plus, les individus qui ont un fort degré de maitrise des compétences de base ont davantage de chance d’être en emploi et d’obtenir une rémunération élevée. Enfin, la maitrise des compétences de base est nécessaire face à processus de la polarisation des qualifications observé dans nos économies avancées : les individus qui les maitrisent s’adaptent plus facilement aux nouvelles compétences requises.
 
France Stratégie propose de travailler pour diviser par deux la proportion des adultes en situation d’illettrisme à l’horizon de dix ans, soit de remmener le taux de 7 % à  3,5 % de la population. Dans un contexte de faible accès à la formation, de l’allongement de la vie professionnelle et d’intensification des changements technologiques, il est nécessaire de cibler les séniors tout autant que les jeunes. 50 millions d’euros supplémentaires, soit un budget total de 210 millions d’euros, seraient nécessaire pour remplir cet objectif. Concrètement, des dotations spécifiques destinées à l’acquisition de ces compétences génériques doivent être proposées, notamment dans le cadre du compte personnel de formation.
 
La réalisation de cet objectif ne se fera que par la mobilisation de l’ensemble des acteurs afin d’identifier et d’accompagner les personnes en situation d’illettrisme.
 
Chez les jeunes, la Journée Défense et Citoyenneté est importante : elle permet de mesurer le niveau d’illettrisme chez les jeunes et d’orienter les individus. Elle devra également permettre de proposer aux jeunes détectés un accompagnement spécifique.
Concernant les adultes, l’ensemble des parties prenantes doivent s’impliquer dans le processus de détection : managers, partenaires sociaux, branches professionnelles… Par ailleurs, des actions spécifiques, par secteurs, doivent être mises en place afin de renforcer le recours à la formation. Le BTP ou l’agriculture devraient être des secteurs prioritairement ciblés.
 
La réflexion autour de la mise en place du compte personnel d’activité devra intégrer cette dimension : il s’agit d’inciter les individus à mobiliser leur droit à la formation pour lutter contre leur situation d’illettrisme.
 
 

Tinder: un petit coup de pouce qui en dit long sur notre société

L’application Tinder va fêter ses 3 ans en septembre prochain. Fondée par l’américain Sean Rad, l’actuel président, avec trois autres amis, cette application ne cesse de faire parler d’elle. Appli de rencontre géolocalisée, pionnière de la drague 2.0, Tinder est aujourd’hui un phénomène incontournable auprès des moins de trente ans, leur permettant, d’un coup de pouce,  de faire des rencontres pour discuter autour d’un simple café, ou pour la vie.
 
Plus d’un milliard de contacts créés grâce à son algorithme secret, utilisée en 24 langues, par des millions d’utilisateurs à travers le monde, le succès de Tinder tient à son extrême simplicité. On télécharge l’app sur son smartphone, on s’y inscrit par son compte Facebook, on définit le sexe des contacts recherchés, leur tranche d’âge et le champ géographique de recherche. En un clin d’œil, l’algorithme de Tinder explore les données disponibles sur le réseau social et propose une galerie de portraits. Photo grand format et valorisante du prétendant, son prénom, son âge. C’est tout. On peut en savoir un peu plus depuis quelques mois car Tinder affiche aussi les photos postées par le postulant sur Instagram. Une manière de mieux connaître ses centres d’intérêt.
 
Ludique et addictif
C’est à ce moment que le côté ludique et addictif de Tinder prend toute son ampleur : d’un coup de pouce (un « swipe »)  à gauche on élimine le prétendant (c’est tragiquement irréversible car on ne le reverra plus jamais). D’un swipe à droite on indique qu’il nous plaît. Si par le plus pur des hasards de l’algorithmie, le même prétendant a, de son côté,  swipé sur votre portrait à droite, c’est-à-dire qu’il a estimé que votre profil lui plaisait, alors bingo, c’est ce que Tinder appelle un « match ».  Les deux contacts assortis peuvent alors entrer en relation par chat, tâcher de mieux se connaître et pourquoi pas, engager une rencontre physique  « In Real Life ». C’est facile puisque la géolocalisation simplifie les choses.
 

“Swipe right” ou “swipe left” sont des expressions qui ont déjà rejoint le langage courant. Le sentiment jouissif et valorisant que ce geste procure a inspiré au réalisateur danois Rolf Glumsoe Nielsen cette vidéo :

 
Ce côté ludique et instantané de Tinder donne un coup de vieux aux sites classiques de rencontres avec leurs questionnaires interminables sur votre bio ou vos centres d’intérêt. Il donnerait aussi un grand coup de ringardise à la drague traditionnelle. Pour le site Quartz, la force de Tinder repose sur un aspect sociologique : "Pour les plus âgés de la génération Y, cultiver un profil digital était une nécessité sociale. Pour les plus jeunes, aujourd'hui, les swipes, les likes et les commentaires commencent à devenir des comportements de plus en plus naturels. Beaucoup plus, par exemple, que le flirt en face à face, jugé aujourd'hui démodé. Le romantisme passe aujourd'hui par un écran".
Un romantisme qui s’apparente plus à une séance de shopping dans un grand magasin des profils. Plus besoin de s’apprêter et de sortir pour trouver l’âme sœur.  Quel effort ! il suffit de rester au fond de son canapé, en pyjama et chaussons, à feuilleter le catalogue des prétendants, trier et choisir le héros d’un soir, d’une heure ou plus, si affinité.
 
 
Alors certes, des grincheux pointent du doigt la vocation exclusivement éphémère et à intention sexuelle de cette application. C’est le cas du magazine américain Vanity Fair qui conclue une enquête sur  le sujet en affirmant que les utilisateurs de Tinder chercheraient avant tout des relations éphémères, des « bons coups » et que, en favorisant l’adultère, cette application « détruirait notre rapport au couple et à la séduction ». Cette polémique a provoqué un tollé dans les réseaux sociaux et Tinder a été obligé de répliquer le 11 août dernier sur Twitter en affirmant que son application était loin de cette vision perverse et restrictive, et que sa vocation était ni plus ni moins que « de changer le monde ».
 
 
Un phénomène culturel ?
Alors, Tinder est-il vraiment en train de changer le monde?  Est-ce comme le proclame le Time Magazine un véritable « phénomène culturel » et le symptôme d’une mutation profonde ?
 
La sociologue Nathalie Nadaud-Albertini, interrogée par Atlantico, rappelle que  « Les réseaux sociaux et les sites de rencontres ne sont pas plus responsables des évolutions du rapport à la séduction que les annonces matrimoniales du Chasseur Français l’étaient du changement des normes relatives au mariage. »  Voir dans les médias et les technologies d’information, dont les réseaux sociaux sont un avatar, la cause des phénomènes, nous ferait faire un déni de réalité en occultant les raisons qui ont mené aux grandes évolutions et notamment à celles des modèles de séduction.
 
Plusieurs facteurs entrent en jeu dans cette évolution.
D’abord l’individualisme contemporain qui conduit l’individu à être l’inventeur de sa propre vie. Nathalie Nadaud-Albertini explique : « Par rapport au modèle normatif qui a eu cours jusqu’aux années 60, et dans lequel les institutions assignaient à l’individu une place en fonction de son milieu d’origine, l’individu gagne en autonomie. Mais cette liberté a une contrepartie : il faut tout inventer soi-même, vie professionnelle comme personnelle, ce qui engendre une lourde responsabilité et parfois une souffrance importante. Les sites de rencontres servent alors de béquille à l’individu qui cherche à inventer sa vie affective en lui fournissant des occasions et un vecteur de rencontres. »
 
 
Un autre facteur joue un rôle considérable dans cette mutation ; c’est celui de l’évolution des femmes. La sociologue précise : « Certaines font de leur indépendance le maître mot de leur existence aussi bien sur le plan affectif que professionnel, de sorte qu’elles recherchent des relations agréables sans que ces dernières s’inscrivent dans une dynamique de cohabitation contraignante. Le recours aux sites de rencontres leur semble rationnel puisqu’on peut présélectionner les profils et indiquer clairement ce que soi-même on attend d’une relation. »
 
Un troisième facteur est à prendre selon elle en considération : l’allongement de la durée des études. « Si on compare à ce qui avait cours avant les années 60, la majeure partie de la population masculine et féminine fait des études plus longues. On diffère de fait l’âge du mariage. Et entre temps, on entretient des relations plus ou moins durables. Ces dernières sont associées à une plus grande liberté dans le rapport à la sexualité, ce qui fait que les hommes comme les femmes se sentent plus à l’aise avec l’idée de relations pour le plaisir. Il ne s’agit pas nécessairement de rencontres d’un soir, même si elles existent, mais de relations non contraignantes dans lesquelles on ne se projette pas sur le long terme. Cela n’exclut pas pour autant que, dans certains cas, ces relations débouchent finalement sur la fondation d’une famille. Mais au début, aucun des deux partenaires n’avaient fait de tels projets. Il s’agissait pour eux d’une relation agréable mais temporaire. »
 
La mutation du modèle du couple
Tinder est ainsi le révélateur d’une mutation profonde : celle du modèle classique du couple constitué par la fusion de deux individualités, mues par un idéal d’amour romantique et monogame. Ce couple formant alors une seule entité, un seul projet de vie qui prend la forme du mariage et de la construction dans la durée d’un projet familial. Pour Nathalie Nadaud-Albertini, «Même si ce modèle demeure à la fois un idéal et la norme à partir de laquelle s’effectue la socialisation, il semble moins évident que pour les générations passées.
Par conséquent, la norme de l’amour fusion se modifie pour s’ouvrir sur un modèle respectant davantage l’identité de chacun, son autonomie. Cet autre modèle permet de conjuguer à la fois trajectoire personnelle autonome et trajectoire commune. Il intègre l’idée d’un accord que l’on se donne, comme une sorte de contrat résultant d’ajustements successifs. Dans ce cadre, pour certains couples, le polyamour est tout à fait acceptable. »
 
 
Ainsi Tinder traduirait une nouvelle norme d’ouverture sur les autres, une autre voie faite de choix et d’ajustements constant. Le modèle de Tinder est celui où plusieurs personnes se rencontrent simultanément et peuvent, au fil des affinités, choisir de nouer des liens, d’apprendre à ajuster les types de relations possibles. Ce modèle correspond à une réalité puisque non seulement l’application rencontre un public de plus en plus vaste mais qu’elle fait des émules dans d’autres domaines.
En effet, le vénérable magazine Forbes a annoncé le 6 août dernier une alliance avec Tinder pour « faire matcher » les professionnels.  L’application « Forbes Under 30 » est pour l’instant limitée à 2000 membres triés sur le volet, mais l’ambition est clairement exprimée : « Notre application est un outil que nous avons développé afin de mieux connecter, responsabiliser et mobiliser cette communauté pour aider à changer le monde», explique Salah Zalamito, responsable des produits mobiles chez Forbes. Et Sean Rad, le Président de Tinder de renchérir : «Tinder connecte des dizaines de millions de gens chaque jour et il est passionnant de voir notre technologie utilisée pour un réseau d'affaires». Relation d’affaires, une autre forme du couple ?
 
Un rapport symptomatique au temps
Le speed dating dont Tinder est une expression, est un phénomène dont l’ampleur ne cesse de progresser. Il traduit définitivement notre rapport au temps.
 
En effet, l’individu d’aujourd’hui n’est plus l’homme de Pascal, misérable ou sublime, celui qui se situait entre-deux, entre deux espaces infinis : le passé et le futur. L’homme contemporain n’est plus entre-deux ; il se réfugie, dans un mouvement de repli fœtal, sur l’instant, le moment présent, certainement pour se protéger de la peur de l’incertitude du futur et de son éternité. Il se replie sur son infiniment petit pour échapper à l’infiniment grand qui l’angoisse.
 
La valorisation de cet instant est extraordinairement contemporaine. Elle rejoint non seulement les préoccupations mais les modes de vie de la plupart de nos congénères actuels : vivre sa vie dans l’instant, moments après moments, prendre le monde dans sa succession d’événements, d’instants heureux ou dramatiques, dévorer le temps par tranches d’instants, le plus rapidement possible, le plus pleinement possible. Aujourd’hui, nous bondissons d’un espace à un autre, d’un événement à un autre, d’un être à l’autre. Surfant sur les réseaux, zappant le réel d’une pression de doigt, notre temps progressivement se morcelle et se rétracte en une suite discontinue d’instants, de « temps réels ».
 
Poursuivre le temps réel, c’est réduire à zéro les délais d’attente. Pour des raisons aussi bien techniques qu’économiques, les fonctionnalités de communication, d’intelligence et maintenant de relation avec les autres sont de plus en plus accessibles en « temps réel ». Elles résument le temps nécessaire à les mettre en œuvre à un pseudo-temps extrêmement performant mais artificiel. Le temps irréversible d’un « swipe » à gauche ou à droite. Ainsi, le temps réel court-circuite le temps naturel des échanges, il percute une réalité cosmologique et humaine. En effet, les réseaux humains se sont toujours construits sur le temps des hommes ; un temps circadien, biologique, un temps de réponse, d’attente, de cris, de soupirs et de battements de cœur. Un temps des saisons, des distances, des voyages et des repos. Le temps réel, aujourd’hui, est toujours en veille. C’est un temps inflexible, mathématique, cadencé au rythme des processeurs, à plusieurs centaines de millions de cycles par seconde. Le temps réel ne bat pas à notre rythme ; il nous a mis hors du temps. Avec le temps immédiat, instantané, nous avons atteint la limite du temps, ce qui a pour conséquence, on le voit avec Tinder et ses émules, la refondation de notre rapport au monde, du rapport à notre milieu et de notre rapport aux autres.
 
 
Ugo Yaché
© Illustration Zohar Lazar - RollingStone
 
 
 
Europe innovation

Lettre aux jeunes européens

UP’ Magazine a choisi de publier, en plein milieu de l’été, en période de vacances et de farniente, ce très beau texte proposé par  le philosophe, médecin, essayiste et directeur de revues Claude Corman. Une façon de profiter du repos des neurones pour les agiter en rêves éclairés. En effet, ce texte est une lettre aux jeunes européens, en forme d’appel à l’imagination. Appel à réimaginer l’Europe, à la réinventer, à innover en lui donnant un nouveau souffle ; et elle en a bien besoin. Accompagnons Claude Corman dans son voyage dans l’espace et le temps, tendu vers l'avenir ; un périple dont le point de départ est une petite auberge au cœur de l’Espagne, une de celles que vous visiterez peut-être pendant vos vacances. Inspiration…
 
 

L

ettre aux jeunes Européens et à tous les autres…
Autour du bar du partido communista de Aragon, qui s’ouvre sur la calle mayor à Zaragoza,  pendant les fêtes du Pilar,  les banderoles affichent des slogans si obstinément datés que les passants distraits ou incurieux les tiennent sans doute pour des campagnes publicitaires « vintage ».

 
Comme cette grosses affiche illustrant tant bien que mal une sorte d’ogre ténébreux croquant la planète et sur laquelle on lit : El imperialismo es un monstruo que hace la guerra para sobrevivir ( L’impérialisme est un monstre qui fait la guerre pour survivre).  Ou cette autre qui présente un cheval de calèche, un toro de lidia et un éléphant de cirque sous le slogan : fiestas sin animales maltratados, fêtes sans maltraitance animale.  En levant la tête ou à l’intérieur du local, on salue comme convenu les icônes, Marx, Fidel, Le Che, Lénine, Chavez, les étoiles rouges, les marteaux et les faucilles, à l’heure des robots et des tractopelles… rien qui  soit en mesure d’effrayer l’ennemi de classe dont les quelques pauvres mots tirés de l’espéranto affairiste de la mondialisation incarnent néanmoins une insolente et appréciable modernité, ou tout au moins une aspiration vers le futur : ouverture des frontières, internet planétaire, traités de libre échange inter continentaux, gouvernance mondiale. Et pourtant ! Autour du bar du Partido communista de Aragon, avec ses paroles en apparence momifiées, ses symboles rancis, ses tristes tréteaux empoussiérés de tant de défaites, se tient une jeunesse gaie, souriante, espérant ardemment écrire une nouvelle page d’histoire. Peut-être fait-elle trop confiance au réveil du peuple et à la solidité des bons outils théoriques qui vont donner à ce réveil sa flamme intellectuelle. Peut-être en vient-elle aussi à douter, à s’inquiéter que la gente nunca mas sera la gente, que le peuple ne sera jamais plus le peuple, ou que les zélés docteurs des sciences humaines et sociales auxquels elle s’accroche comme à des guides et à des maîtres de nouvelles Lumières préfèrent jouer les Romeo sous les balcons de leur chère Université que de provoquer une sécession des intelligences ?
 
Mais cette jeunesse au milieu de laquelle nous parlons et buvons n’a que faire des experts en déniaisement et en rectification contemporaine des rêves politiques.  Le désespoir lucide et pudique de la jeunesse européenne, qui est aussi le sien, a-t-il jamais eu besoin des commentaires « avertis » de tels experts, quand les faits s’en chargent chaque jour avec tant d’évidences ? Est-il besoin de promener le regard pétrifiant de la Gorgone sur tant de choses déjà si sèches, si infécondes, si ossifiées  pour discréditer le rêve d’une commune humanité ? Les générations qui ont vu s’éteindre dans le même temps la menace soviétique et l’idéal d’une Renaissance européenne, semblent vieillies d’un coup et s’emploient, telles de tristes Parques, à couper le fil de la conversation politique, comme si la disparition du communisme, contemporaine de la pauvreté des horizons d’une Europe désormais unifiée avait une fois pour toutes jeté les idéaux et les utopies dans l’auge grouillante des slogans d’un temps révolu.
 
Et c’est pourtant au milieu de cette jeunesse désarmée, pleine de bières et de fumées que nous avons songé à écrire une lettre aux Européens, une lettre-manifeste de la jeunesse européenne à ces « vieillards » sans rêves et sans vie de la Commission et du Conseil qui amènent l’Europe au cimetière, tout en pestant contre les fumeurs, les buveurs, les fainéants, les inadaptés, les indociles, les marginaux, les étrangers qui ne croient ni en leur ordonnances d’austérité ni en leurs cures d’hygiène sanitaire ou sociale.  
 
En 1989, quand tombe le mur de Berlin, Raymond Aron se réveille un bref instant dans sa tombe :  Les foules qui franchissent dans la liesse la porte Brandebourg le 22 Décembre de cette année-là saluent à leur manière le philosophe politique français qui avait postulé dans son livre Le grand schisme l’inéluctabilité de la réunification allemande. La grande crise des totalitarismes européens avait trouvé son épilogue sur le sol allemand en cette journée d’hiver 89. C’était la fin du grand schisme, de la division de l’Europe en deux sociétés antagonistes et ennemies, se toisant dans les compétitions sportives, s’espionnant fébrilement, et pointant sur leurs capitales respective des fusées nucléaires.
 
L’Union européenne regarde aujourd’hui  cet événement comme sa propre victoire, comme si c’était elle, revêtue de ses plus beaux habits, parée de ses  plus élégantes promesses qui avait ouvert la porte Brandebourg , les archives de la Stasi et chassé une bonne fois pour toutes l’ogre communiste d’Europe, ses chimères idéologiques et ses redoutables ogives atomiques.
 
Pourtant, la plupart des dirigeants de l’Europe occidentale de cette époque n’ont pas eu de mots assez durs ni de formules assez cuisantes pour retarder ou miner le processus de réunification de l’Allemagne. Margaret Thatcher déclara : «  Nous avons battu les Allemands deux fois et maintenant ils sont de retour ! » Elle déclara à Gorbatchev que ni elle ni le président français ne souhaitaient la réunification allemande et la création d’un pouvoir économique hégémonique en Europe. Mitterrand confessa craindre que l’unité allemande ne menât à des désastres encore plus terribles que ceux engendrés par le nazisme. Et Giulio Andreotti, alors premier ministre d’Italie s’amusa à dire : J’aime tant l’Allemagne que je préfère en voir deux ! » 
 
Gorbatchev n’a pas envahi l’Allemagne de l’Est, il n’a pas fait massacrer les Allemands qui avaient fui en Occident par la Hongrie et l’Autriche, aucun bain de sang n’ a endeuillé la joie de la réunification germaine. Tout s’est passé comme dans un conte de fées ou dans un album de Tintin. On a remercié Gorbatchev avec un prix Nobel en 1990 et puis l’on a fêté à la va-vite l’unité enfin retrouvée de l’Europe, comme si les méchants Bordures, staliniens et gestapistes ayant été écartés, les joyeux et sains Syldaves pouvaient enfin goûter l’air suave de l’insouciance et de la prospérité sous l’Arche de Bruxelles . Le « printemps des peuples » de 1989 fit l’impasse sur soixante dix ans de communisme européen, sur ses grandeurs et ses misères, sur ses élans messianiques et ses exactions policières, sur sa force de soutien internationaliste au monde ouvrier et sa méfiance criminelle envers les déviants, les artistes, les minorités de toutes sortes. Toute cette histoire qui a fait dire à un Sartre que le communisme était l’horizon indépassable de notre monde, à un Gide que ce type de régime dans lequel les mieux notés sont les plus serviles, les plus lâches, les plus inclinés, les plus vils, ne pouvait être exemplaire, devint une histoire spectrale et par certains aspects maudite … Des crimes de l’Eglise, on peut encore disserter convenablement, sans considérer que chaque page des Evangiles est un manuel de torture à l’usage des Inquisiteurs. Des crimes du communisme, on ne veut plus retenir que les crimes ! Et comme si l’idée communiste qui a fait tant et tant couler d’encre, qui a fait et défait tant d’amitiés, attiré tant de fidèles militants et chassé tant de sombres déçus, comme si tout cela comptait au fond pour du beurre,  ou méritait un absolu silence ou un absolu mépris, on tourna la page, en se distrayant des robustes et comiques ivresses du camarade Eltsine ! Tout était devenu si simple. La réunification allemande qui ouvrait les portes de l’Union européenne aux Hongrois, aux Polonais, aux Tchèques, aux Baltes, et plus tard aux Bulgares et aux Roumains soldait les deux grandes terreurs du vingtième siècle, le nazisme exterminateur des Juifs et le stalinisme malade jusqu’à la folie de son centralisme « démocratique ». On retint Yalta, on fit des films sur Stalingrad !
 
Mais à peine deux ans après la liesse de Brandebourg, en 1991, le démantèlement ethnique de la confédération yougoslave sonnait déjà la fin de la récréation. L’hybridation inédite d’un nationalisme extrême et d’une dictature stalinienne soudainement  vidée de ses principes idéologiques élémentaires amenèrent au pouvoir dans les patries divisées des Slaves du Sud une espèce de tyrans obsédés par le découpage territorial et la fracturation ethnique, sur fond de réminiscence de la dernière guerre :  croates continuant à renifler comme les oustachis les bonnes odeurs de la proche Allemagne et Serbes résistant aux séductions libérales et démocratiques d’une Europe à nouveau dominée par l’Allemagne. La Russie écartée de la Maison européenne, alors même que l’URSS sous l’impulsion de Gorbatchev était à l’avant-garde d’un projet de désarmement nucléaire complet au tournant du siècle, eut à subir coup sur coup deux terribles humiliations, celle de voir des ex-secrétaires des partis communistes yougoslaves mener des guerres de bandits défigurant ce qui pouvait rester d’élégance morale et politique au système communiste, puis le bombardement en 1999 par les Européens et l’OTAN de Belgrade, l’antique et fidèle alliée de Moscou.  Lucas tourna sa guerre des étoiles et Poutine n’était plus très loin…
 
C’est à ce moment là, en 2000, que Joschka Fischer, alors ministre des affaires étrangères d’Allemagne adressa une note ambitieuse, imprudente, allègre aux Européens sur la création des Etats-Unis d’Europe. Inventer une configuration européenne radicalement différente de celle qui avait jusque là prévalu sous la forme d’une d’alliance limitée et contrôlée des nations européennes était le devoir des Européens en ce début de troisième millénaire. Fischer voulait accélérer ou forcer l’Histoire, afin que l’Allemagne et la France conjuguent leurs forces et leurs atouts économiques et politiques, brisant le cycle des souverainetés partielles et infirmes. Certes, chacun savait que le prix à payer par les Allemands pour leur réunification, c’est-à-dire pour passer définitivement la couche de l’amnésie sur les crimes de la Gestapo et de la Stasi  était le sabordage du mark et la naissance d’une nouvelle monnaie, l’euro, que l’on baptiserait en grande pompe à l’aube prometteuse du troisième millénaire. Mais Fischer pressentait qu’une union monétaire sans l’union politique que la France était seule en  mesure de proposer à l’Europe verrait en peu de temps le retour de l’hégémonie économique allemande et la désagrégation collatérale du sentiment européen, les fourmis allemandes ayant toujours considéré les sudistes du Continent comme des cigales plus douées pour la chanson que pour le labeur. Qui plus est, et sans parler du Sud, ni la Commission, ni le Parlement, ni le Conseil de l’Europe n’étaient à la hauteur d’une tâche rendue immense par l’arrivée rapide des anciens pays communistes dans la maison commune. Les Européens firent la sourde oreille, personne ne répondit sérieusement à la lettre de Joschka Fischer. Les  jeux politiques nationaux qui allaient pourtant confiner à la plus extrême médiocrité pendant les dix années qui suivirent cet appel dispensaient de toute forme de réponse éclairée à la proposition « farfelue » de Fischer.
 
L’Europe dont nous héritons aujourd’hui est une Europe déséquilibrée, soupçonneuse, étriquée, avaricieuse et besogneusement libérale, elle a éteint tous les rêves et toutes les promesses que la déconstruction du mur de Berlin avait un court instant fait surgir à la fin des années quatre vingt. Elle est devenue le haut lieu des arbitrages liliputiens sur tout ce qui touche au superflu du politique  et elle a en vingt ans, obsédée jusqu’à la folie par la froide beauté de l’Intendance,  dilapidé l’estime des peuples qui avaient troqué un peu de leur liberté contre une assurance de paix sur le vieux Continent.
 
Et pire encore ! Comme si même les fonds baptismaux de la construction européenne, du temps de Monnet et Schumann avaient été piétinés et renversés par quelque nouvelle bête immonde, la pleine évidence de l’être européen, celle qui portait chacun à croire qu’avant d’être aveyronnais, berlinois, breton, lombard ou catalan,  on était le citoyen d’une civilisation qui avait si longtemps vécu, pensé et guerroyé qu’elle pouvait enfin savourer le pain partagé de la paix, même de cela , de cette noble certitude, nous nous sommes dépris. Le plus grand péril qui menace l’Europe, c’est la lassitude ! C’est avec ces mots qui gardent une force inentamée que Husserl concluait en 1935 sa conférence viennoise sur la crise de l’humanité européenne. Et bien, nous avons plongé tête baissée dans cette effrayante lassitude, et nous pataugeons dans les marigots domestiques jusqu’à la nausée, craignant tout, apeurés par la plus petite bise étrangère, par le plus faible souffle de cultures océaniques, par les plus modestes demandes de populations venues d’ailleurs. Nos conversations politiques, s’il en reste, sont saturées par les thématiques binaires de la souveraineté nationale et de l’adaptation au grand Marché d’une planète qui tournerait de plus en plus vite. Nous multiplions des ressentiments  confus et intriqués contre toutes sortes de minorités suspectées de contaminer nos valeurs, nos vertus et notre savoir-vivre de vieilles nations avec leurs réflexions et leurs désirs de métèques ( ou de nouveaux riches…) N’avons-nous pas assez fait  de provisions dans l’ancien temps ? De cultures, de musiques, de génie politique et philosophique ? Qu’avons-nous à arpenter de nouveaux champs politiques, à chercher et explorer d’autres voies que celles qu’ont tracées nos aïeux dans les frontières inspirées de notre langue, de notre terre? A quoi bon avoir succombé aux chimères et aux fables de la grande Nation européenne, alors qu’on s’employait à nous servir derrière l’office, les plus indigestes plats de la pusillanimité administrative, de l’austérité économique, et de l’arrogance des experts bruxellois?
 
Et bien non, nous ne pouvons pas cesser d’être européens, nous ne pouvons pas savourer notre lassitude parce que la faillite de deux générations politiques et culturelles en Europe a ouvert les vannes du ressentiment, de la discorde, de la rancœur et de la colère contre l’idée européenne. Non, nous ne pouvons pas cesser d’être européens parce que les modernes nationalismes ont troqué la rhétorique enflammée et fière des races fortes pour la soi-disant défense des écartés, des oubliés, des petits, de ce qu’avec leur frauduleux lyrisme républicain, les fascistes nomment le peuple.
 
Nous savons que les chantiers sont immenses et que l’insurrection de la jeunesse européenne contre ces « monstres hybrides de la pensée » qui nous parlent de santé, de culture, de liberté nationales se fera au nom de plus vivantes et formidables tâches encore dissimulées à sa propre conscience et non pas dans une lutte pied à pied et harassante contre l’empire de la médiocrité et ses familières sentences. Nous savons avec Canetti que nous venons de trop loin et que nous nous portons vers trop peu.
 
On peut honorer Homère et Moïse, Shakespeare et Racine, Schubert et Mozart, Titien et Picasso sans fuir ni ignorer les musiques, les poèmes, les tableaux , les fraternités et les sciences des temps qui viennent. La tâche de la jeunesse européenne est immense: Inventer un nouvel art du politique en Europe alors que partout le désenchantement, l’austérité, le manque de rêves et d’ambition, la pullulation des opinions picrocholines jettent sur toutes choses le manteau gris de la résignation et de la lassitude.
 
Mais comment débuter une aussi écrasante tâche, quand nos outils, nous dit-on, ont déjà trop et si mal servi ? Nous pensons à une très vaste université à la taille du Continent, non pas parce qu’il faudrait en toute chose sacrifier à la manie de la concentration et du gigantisme, mais parce que cette université ne sera pas faite sur le modèle des classiques facultés où se délivrent des diplômes et des places dans la société. Cette Université européenne doit être en quelque sorte l’abbaye de  Thélème de notre temps. « Fais ce que voudras ! » en restera la devise, mais elle aura pour grande mission de penser la civilisation européenne et les collisions culturelles, anthropologiques et politiques de l’Europe et du Monde.
 
Cette Université qui pourrait rapidement accueillir cinq cent mille étudiants comptera de nombreux traducteurs afin que nulle langue ne soit plus considérée comme mineure, mais l’anglais pourrait sans inconvénient en constituer la langue commune.
 
L’espèce médiatique d’interprètes, d’animateurs, d’entremetteurs et de vulgarisateurs des savoirs ayant failli et n’étant plus digne de la moindre confiance, un service universitaire « obligatoire » de un à deux ans  sera institué en Europe à la manière dont le service militaire a fonctionné dans la plupart des pays européens depuis la Révolution française, sans avoir jamais, que l’on sache, dilapidé les finances publiques. Ainsi aucun des thèmes abordés par l’Université européenne ne sera réellement méconnu des jeunes n’entrant pas par la suite dans les cycles universitaires classiques ou les disciplines intellectuelles plus spécialisées. 
 
Le brassage social, la fraternité, le sentiment d’appartenir à un embryon de communauté universelle des hommes sans communauté, le jeu, la liesse, l’amour, la musique, la poésie y trouveront un cadre à la mesure de la soif de vivre des jeunesses.  Nous sommes très loin  des programmes Erasmus ou des Instituts Goethe ou Cervantès. Car ici, c’est pour la première fois la multitude qui sera convertie au gai savoir et à l’élaboration démocratique des règles socio-économiques et culturelles d’une société inventant joyeusement ce que nous nommons l’Europe. C’est elle qui délibèrera, avec l’appui de tous les penseurs, artistes, savants, philosophes, hommes de lettres et théologiens qui y prendront régulièrement ou épisodiquement  leurs quartiers soit au cours d’une année sabbatique soit à leur retraite.
 
Des grands chantiers de pensée que cette université européenne aura à mettre en conversation, nous nous bornerons à énoncer quelques généralités:
 
- Penser la richesse. Si la théorisation de la marchandise, de la valeur et de l’antagonisme Capital/Travail a été la tâche essentielle de la critique de l’économie politique depuis Marx, il nous faut aujourd’hui questionner le sens de la richesse elle-même, considérée sous ses différents aspects économiques, sociaux, culturels, environnementaux et spirituels.  Cette pensée de la richesse est nécessairement liée à une réflexion  sur la Technique et l’arythmie du Temps. Elle l’est tout autant à l’habitation de la terre et à l’équilibre rompu entre les villes devenues des mégapoles et les campagnes transformées en déserts ou en mouroirs.
 
- Penser les connexions, les fractures, les rencontres, les mémoires, les intensités et les collisions de cultures et de minorités humaines dans une Europe qui a connu la défaite de l’esprit cosmopolite de l’entre-deux guerres, la destruction du Yiddishland par le nazisme, les désastres de la pensée totalitaire et est aujourd’hui sidérée par le « problème » de populations nomades ne réclamant aucune souveraineté politique .
 
- Ecrire enfin un Traité théologo-politique de notre Temps.
 
- Et multiplier autant que faire se peut, à la pointe de nos savoirs, des champs épistémologiques communs aux sciences humaines, physiques et biologiques, afin que chacun échappe, au moins en partie, à l’intimidante et souvent infructueuse fragmentation des connaissances polarisée vers les débouchés.
 
Etc…
 
Ces généralités apparaîtront vides et insignifiantes à tous ceux qui ont déjà un solide carnet de route dans leurs existences et leurs carrières, mais qu’elles se remplissent un jour et les plus prometteurs carnets de route s’éparpilleront au vent comme les feuilles mortes de solitaires ambitions…
 
Car cette Université n’est pas un leurre ou une utopie. Elle est tout simplement un défi ! Un défi pour la commune pensée et la vie commune en Europe !
 
Il est grand temps…
 
Claude Corman, © Copyright Temps marranes n° 25
Avec tous nos remerciements à Claude Corman et Paule Pérez, éditeurs de la Revue Termps marranes
 
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Europe innovation

Après la sidération

Comme tous les hommes et toutes les femmes qui forment ce que l’on appelle la France, nous avons  été sidérés, accablés, meurtris par le crime commis contre les journalistes de Charlie Hebdo, le meurtre d’une jeune policière et l’exécution de quatre personnes dans une épicerie casher, en janvier 2015.
La démocratie est devenue l’air qu’on respire, cet impalpable auquel on ne pense pas jusqu’à ce qu’il soit altéré par un événement. Alors nous éprouvons le danger d’asphyxie. C’est ce qui s’est passé pendant cette tragédie en trois jours.
Comment vivre et retracer le coup, le contrecoup et l’après-coup d’un tel événement ?
 
Le temps des balles…
 
Comme tous ces Français, nous avons été émus aux larmes par les images qui ont suspendu le temps ordinaire pendant près de trois jours. Et comme eux, sans doute, nous avons été traversés par mille questions, mille angoisses, mille incertitudes.
En effet, comment dans ces trois jours, aurions-nous pu ordonner le flot d’émotions, de stupeur, de colères, de pensées outrancières et expéditives qui monte en nous, malgré toutes les digues de la raison, comme une lave amère et vengeresse ?
Et comment sortir de la paralysie de l’esprit sans anathèmes contre la bêtise religieuse, ou sans dégoût du berceau culturel des assassins ?
 
En tout cas, loin que dans le temps du choc, l’appel à l’unité nationale des principales forces politiques et spirituelles françaises conjugué à la solidarité des européens nous ait choqué ou décontenancé : au contraire cela nous a fait du bien.
 
Cela nous a fait du bien de voir le peuple français rassemblé dans un vibrant et silencieux hommage aux victimes des trois tortionnaires.
 
Le temps second…
 
Cependant, nous savons ce que peut avoir de trompeur et de trop éminemment symbolique et coupé de la vie ordinaire, une telle unanimité. 
Nous n’ignorons pas ce que l’idée d’unité nationale peut charrier de messages obscurs et de malentendus politiques. D’abord pour l’unité : tant l’histoire nous a appris à la fois la puissance et l’éphémère de l’émotion de masse. La psychanalyse qui peut y voir, même pour les meilleures causes, (et c’est ici le cas) une manifestation de « jouissance » collective comme en réalisation d’une « pulsion », n’aurait pas tort : une telle dynamique procurant une satisfaction momentanée qui, certes, apaise les tensions plutôt qu’un épanouissement durable.
Car sans renier le sentiment éprouvé ni l’impact du rassemblement par millions, à une foule unanime, fusionnelle, « comme - une », nous pouvons en effet préférer un peuple pluriel au sein duquel se noueraient des alliances - en tant qu’une alliance marque l’idée d’association concertée entre des partenaires différents.  
 
Et pour ce qui est de la dimension nationale, nous irons même jusqu’à avancer que l’idée de Nation, fût-elle couplée à celle de République, est désormais très inconsistante, diffuse et très floue. Qu’on pense à l’étymologie de « Nation » qui se réfère à la naissance, donc à l’origine commune et même si le terme a évolué vers des référents plus culturels comme le « vivre ensemble », cette trace étymologique de l’origine suffirait, dans notre actualité, à nous en défier. Le trajet même de la manifestation populaire allant de la République à la Nation plutôt que de la Nation à la République peut aussi être questionné bien au-delà de la topographie. Idée très floue parce que de surcroît, la France est depuis la fin de la seconde guerre mondiale engagée dans une construction européenne qui en transcende désormais l’antique souveraineté et les frontières. Très inconsistante, parce que la société contemporaine, ici comme ailleurs, a transformé les anciens habitants de régions diverses et fortement originales de la France en citadins « anonymes » de grandes villes de plus en plus indifférents en effet à la souche, à l’origine, à l’accent, au « pays ». Très inconsistante aussi en ce sens que le cosmopolitisme urbain y est devenu la règle et que le communautarisme qui est un des caractères sociologiques les plus communs des mégapoles a liquidé ou remplacé les singularités régionales qui survivent à peine sur un mode folklorique.
 
Mais enfin, quoi qu’il en soit, nous sommes tous devenus un jour des Français d’aujourd’hui, des Charlie, des juifs, des musulmans, des républicains, des chrétiens, et des sans politique fixe. Bref, ce que l’on peut appeler les enfants d’un jour de l’unité nationale, cette Nation sublimée qui balaye magiquement les discordes confessionnelles ou politiques, et célèbre le droit au rire et à l’insolence.
 
Le soupçon et la culpabilité…
 
Certes, cet intermède silencieux, grave, émouvant, a suspendu la masse grise des dénigrements, des scandales, des ressassements, des polémiques, des culpabilités qui fait l’ordinaire de notre pays. Comment ne pas se sentir français en cette journée du 11 Janvier 2015 ? Et pourtant, quelque chose a rôdé autour de ce sentiment inouï de fraternisation intercommunautaire et de transgression des rôles sociaux et politiques des uns et des autres. Quelque chose qui en contamine l’atmosphère enjouée et miraculeusement enfantine. Et ce quelque chose se dédouble aussitôt, trace deux sillons profonds dans lesquels risquent de  s’enliser et de se noyer les rêves trop éruptifs, trop denses d’une nation fraternelle et solidaire. Car comment pourrait durablement s’installer l’adhésion à une Nation dans laquelle chacun se sente alternativement ou ensemble Charlie, flic, juif, musulman, athée, où chacun, donc, fasse valoir son droit à la coexistence assumée de contraires, et accepte de « vivre debout » en marchant sur des paradoxes, ou grâce à des paradoxes ?
 
Et ce quelque chose, en voici la première face : le soupçon. Le soupçon que tout cela ne soit en vérité que théâtre et manipulation. Quand les invités des plateaux de télévision, musulmans ou non, jurent sur tous les tons que l’Islam est une religion de paix, une religion d’amour, que l’Islam n’a rien à voir avec la dérive criminelle et odieuse des Coulibaly ou des Kouachi, qu’il y a d’un côté l’Islam des fanatiques et des djihadistes et de l’autre, un Islam débonnaire, familial, ouvert et aimant, personne ne doute de leur sincère souci de trancher net toute forme d’amalgame. Mais le soupçon n’en est pas pour autant terrassé. Non pas le soupçon haineux qui fait vibrer en toutes circonstances son obsessionnel credo : la prétendue incompatibilité définitive et non amendable de l’Islam et de la République. Non pas ce soupçon ontologique qui offre aux partis populistes et xénophobes européens un bouc émissaire solide et constant. Sur cette forme de paranoïa qui prétend expliquer toutes les crises politiques, économiques, culturelles et sociales des démocraties occidentales par la présence hostile d’un étranger radical et posé comme ennemi de l’esprit européen. Que pourrions-nous dire qui n’ait été déjà dit et redit ? Et du reste, la journée « historique » du 11 Janvier 2015 peut être vue comme «  une grosse baffe dans la gueule » des va-t-en guerre de l’identité nationale, de tous ces fantassins de la vengeance qui s’imaginent purifiés et grandis de brûler des mosquées ou d’insulter des musulmans dans la rue.
 
Nous voulons plutôt parler de ce soupçon moins formulable, moins aisé à clarifier sur la rupture incomplète, conditionnelle entre l’Islam et le djihad et sur la claire compréhension que la laïcité républicaine à la française et les religions, dont l’Islam, ont de leurs réciproques obligations. Pour l’Etat, celle de faire respecter le libre exercice des cultes et de lutter contre toute forme de discrimination confessionnelle, pour les religions, celle, impérative et tout aussi indispensable de ne jamais discuter la place marginale et privée du religieux dans le champ politique. Et encore moins, cela va de soi, de s’opposer à la libre expression des opinions irréligieuses, voire de l’irrévérence envers les cultes. Cela vaut aussi pour ceux des pays européens dont la laïcité n’est pas constitutionnelle.
 
Si la constitutionnalité de la laïcité rend caduque en France la notion de blasphème et bien que l’Europe elle-même ne soit pas constitutionnellement laïque, il n’y a pas de place pour le blasphème dans la culture et l’esprit politique européens: si nous parlons ici d’esprit, c’est parce que cela nous paraît sur ce point beaucoup plus essentiel que le rappel d’une stricte considération légale. Et au moins jusqu’à la journée du 11 Janvier, où l’on vit des musulmans et des musulmanes se désigner spontanément comme cibles de la haine djihadiste et antisémite, en brandissant des pancartes « Je suis Charlie, je suis juif », le doute était présent. N’avait-on pas vu il y a quelques années s’enflammer l’esprit punitif et vengeur des croyants contre le journal danois qui avait publié les caricatures du prophète ? Et combien plus nombreux, avaient été alors les représentants de la communauté musulmane, à exiger la tête de Charlie Hebdo qui en avait reproduit les images, que ceux, rares et dispersés qui soutenaient le libre exercice de la presse, du rire et de la dérision, sans entonner l’air de la trahison ou du racisme islamophobe : on veut bien prôner ou reconnaître la tolérance, mais celle ci doit s’arrêter devant les portes du sacré et le Prophète est sacré !
 
Il est infiniment délicat d’admettre que la défense de la liberté de penser est dans notre pays plus sacrée que le respect des figures religieuses, c’est notre histoire européenne. Et ce n’est pas une mince ou négociable conquête !
 
De ce quelque chose qui rôde, et contamine l’atmosphère de l’unité républicaine, en voici la seconde face : la culpabilité.
 
Depuis 1978 et le soutien certes ambigu, mais par endroits exalté de Michel Foucault à la révolution iranienne, son regard étonné sur le retour d’une spiritualité politique oubliée de l’Occident et sa sympathie pour « le Saint homme exilé » qui l’incarnait, l’ayatollah Khomeiny, des intellectuels français souvent proches de l’extrême gauche ont noué des liens avec certains courants de l’Islam politique radical, sous divers prétextes : la cause palestinienne, l’existence d’un « racisme d’Etat » dans les pays européens anciennement colonisateurs, ou encore une alliance de « classe » contre les puissances financières du capitalisme mondialisé. Plus récemment, on se souvient de l’article de Badiou dans le Monde du 23 février 2005 contre la loi foulardière. «  On y revient toujours : l’ennemi de la pensée, aujourd’hui, c’est la propriété, c’est le commerce, des choses comme des âmes, et non la foi »  et plus loin, en forme d’épilogue : « On a les guerres qu’on mérite. Dans ce monde transi par la peur, les gros bandits bombardent sans pitié des pays exsangues. Les bandits intermédiaires pratiquent l’assassinat ciblé de ceux qui les gênent. Les tout petits bandits font des lois contre les foulards »  Les ennemis de l’humanité commune sont clairement désignés : ce seraient les soldats de l’Empire, les barbouzes du Mossad et les laïques apeurés de la France qui légifèrent contre la foi musulmane.
 
Zygmunt Bauman dans son livre «  La décadence des intellectuels : des Législateurs aux Interprètes » analyse la dégradation continue d’un statut. Philosophes inspirant directement la réforme des sociétés au temps des Lumières, encore assez puissants pour influencer l’opinion pendant l’affaire Dreyfus, les intellectuels d’aujourd’hui ont un rôle bien plus modeste et certainement assez marginal dans l’éveil de nouvelles Lumières dont les Européens, lassés et meurtris par la primauté des affaires économiques sur tous les autres territoires de l’homme, attendent le surgissement. Et que l’on soit ou pas d’accord avec les analyses économiques de Piketty, ou avec les propositions politiques de Podemos ou de Syriza, il serait bien malsain de moquer tous ceux qui, avec les armes théoriques dont ils disposent, essaient de secouer une civilisation technico-marchande qui multiplie les injustices, les corruptions, les égoïsmes sordides et parfois les crimes.
 
Mais de là à affirmer aujourd’hui, comme les auteurs de certains courriers électroniques que nous recevons, que les vrais coupables de la tragédie de ces derniers jours ne sont pas les assassins des  journalistes de Charlie ou des juifs de l’hypercasher, mais la constellation des pouvoirs politiques successifs qui ont, à coup de discriminations, de racisme antimusulman, de mépris des roms et des immigrés, et sur fond de précarité sociale, encouragé et provoqué l’avènement de la violence terroriste, c’est pour nous une blessure profonde, un de ces chagrins politiques rares et fondamentaux qui nous révèle soudainement la possibilité du pire.
 
Cela est si absurde, si faussement lucide !
 
Que certains n’éprouvent aucune émotion particulière devant ces foules de français rassemblés par la tragédie et qu’au lieu d’y voir l’expression surprenante d’une fraternité que l’on croyait anéantie, on s’indigne déjà des pitoyables récupérations politiques d’un tel événement par les petits bandits qui gouvernent la nation, cela suffirait à nous troubler.
 
Mais faire sienne sans sourciller, sans se mordre la langue, la logique des causalités qui mène de la désespérance sociale et du déclassement culturel à la frénésie criminelle, à la liquidation d’humoristes, de policiers ou de simples juifs, cela nous ôte toute espérance, comme si nous nous retrouvions devant l’une des entrées de l’Enfer de Dante.
 
Car enfin , si l’on fait crédit à une telle logique, alors, nos amis gitans, experts en déclassements de tous ordres et en humiliations répétées devraient comme des loups affamés dépecer tous les « payos » du Comminges.
 
Et les juifs de 1940, après les lois antisémites de Vichy promulguées en Octobre qui ont été peu ou prou, avec zèle ou réticence, assimilées par la magistrature, auraient dû faire des cartons sur les juges des Tribunaux français - ou bien n’auraient-ils pas dû tirer à l’aveugle sur le million de spectateurs français du film nazi, Le Juif Süss qui payèrent sans contrainte leur entrée ! Non, tout cela nous mène sur des chemins que nous répugnons à emprunter. Et nous coupons court à ces pensées noires.
 
L’essence du religieux
 
L’hypothèse que les terroristes sont des terroristes sans religion, que les gens de Boko Haram, que les coupeurs de têtes de l’Etat islamique d’Irak et de Syrie, que les salafistes algériens, ou que les ayatollahs prompts à dégainer des fatwahs sont des gens qui n’ont rien à voir, ni de près ni de loin avec la religion, cette hypothèse n’est pas tenable. C’est aussi peu sensé que d’affirmer que Staline, Mao ou Pol Pot n’ont rien à voir avec le marxisme léninisme.
 
Et puis, la religion ce  n’est tout de même pas une tasse de thé que l’on boit poliment à cinq heures, un gentil et inoffensif élixir qui apaiserait les quintes de toux d’une civilisation démesurément matérialiste et technique. Qui connaît un peu l’âpreté et la férocité des guerres de religion en Europe, le sadisme bureaucratique de l’Inquisition dans l’Espagne médiévale ou la malignité des pogromistes cosaques ne peut pas entendre sans inquiétude résonner le credo : « Dieu est amour, notre religion est une religion d’amour et de paix  et que s’envolent partout les colombes ». Comme si la dimension absolutiste et exclusive de la terreur religieuse était séparable à tout jamais du tronc de la vraie foi, de la simple et authentique spiritualité des croyants. Et si l’on ne veut pas se tourner vers le passé, il n’est qu’à mesurer la licence dans l’horreur qu’amène le fait religieux dans les guerres modernes, en ex-Yougoslavie, en République centrafricaine, en Palestine, en Israël, au Mali, en Tchétchénie,..
 
Non, il n’y a pas de religion modérée que l’on pourrait opposer à une religion radicale. La religion modérée, ça ne peut pas exister, ce qui existe, c’est la modération externe de la religion par des philosophes, des juristes, des théologiens - et des citoyens particulièrement conscients et pacifistes, qui opposent à la pression de l’intégrisme et de l’austérité doctrinaire la subtilité, la nuance, l’ouverture d’esprit aux arts, aux musiques, aux sciences, le commentaire éclairé de la Tradition. C’est aussi la modération de la religion par de nouveaux pôles culturels qui en déminent l’orthodoxie ou l’extrêmisme et la souveraineté sur les consciences. Et si le christianisme de Savonarole dans la Florence des Medicis ne fut pas moins illuminé, fanatique, extrémiste que l’islamisme rigoriste, piétiste et guerrier des oulémas almohades qui poussèrent le calife d’Al-Andalus, Al-Mansur, à bannir comme hérétique le médecin et théologien Averroès, les choses ont aujourd’hui changé en France et en Europe.
 
Certains espèrent ardemment un Spinoza musulman. A notre sens, il en existe déjà un grand nombre, mais de même que l’auteur de l’Ethique et du Traité Théologicopolitique, fut chassé de la synagogue et maudit, des penseurs analogues musulmans peuvent-ils  intervenir sur la question religieuse et la place de l’Islam en Europe ?
 
Assumer la contrariété
 
Ne serait-ce pas plutôt du côté de l’expérience marrane qu’une évolution créatrice peut advenir ? Expérience de la contrariété, du déclassement, du secret, de la plaisanterie, de la mise en tension, qui n’annihile pas pour autant le lien aux sources et aux traditions. Une telle voie n’est pas communautariste, elle n’est pas même communautaire. Elle peut apparaître comme une voie fragile et solitaire, dans laquelle se perd la force liante de la parole collective… du re-ligieux.
 
L’expérience marrane, on le sait, fût à la fois douloureuse et salvatrice. Se cacher dans l’intimité domestique pour être fidèle à sa foi ne serait pas tenable aujourd’hui et n’est aucunement souhaitable. Pourtant, dans ce phénomène, certains d’entre nous ont pu voir une proto-laïcité non dite, non consciente, non visible. Rappelons que la croyance reste indéfectiblement le lot ou la part intime et subjective de chacun dans sa citoyenneté. Le meilleur moyen pour que l’intégrité de celle-ci soit respectée ne résiderait-il pas dans la préservation de cette intimité même ? Et le meilleur moyen d’éluder les actes de discrimination ne serait-il pas de s’abstenir d’arborer ou revendiquer des signaux d’appartenance ?
 
Etre ensemble en allant dans son statut de citoyen au contact des autres, permet d’ouvrir une relation d’humain à humain, notamment à l’école ou au travail. Dans un deuxième temps, si des affinités naissent, on peut se présenter dans ses spécificités, y compris religieuses. Ne serait-ce pas là une modalité sociale, propre à préserver de toutes stigmatisations ? Elle requiert toutefois une dose de rétrocession sur la « jouissance identitaire », un léger retrait de soi pour justement faire place à l’autre, ce qui est un effort de chacun sur soi-même.
 
Mais nous savons que l’époque se veut celle des « fiertés, des prides et des parades » à fonction identitaire.
 
Voyons un peu. Quelle fierté y-a-t’il à être ceci ou cela : volapuk, mormon ou végétarien ? Chacun est né quelque part et si l’on songe à toutes les migrations de l’histoire, aux naufrages encore contemporains – que l’on pense ici au moins à Lampeduza -, aux déportations diverses, chacun aurait pu naître ailleurs, dans une autre identité.
 
Dans l’espace public, la citoyenneté prime nécessairement et c’est l’intérêt de chacun : rappelons le à ceux qui l’oublieraient !
 
L’Europe des alliances comme projet fédérateur
 
Il nous faut un avenir. L’étendue de la diversité peut être un facteur de relativisation des oppositions pour peu qu’on y travaille. Cet avenir est à portée de la main, c’est l’Europe. Une Europe qui développerait le champ social, la culture et l’instruction, les idées, les sciences, la recherche. L’Europe est un projet d’avenir de par son étendue et sa diversité. L’Europe n’est pas un continent isolé et même on peut se souvenir de son origine moyen-orientale dans la mythologie, au nom d’une princesse phénicienne venue en Grèce !
 
Réimaginer l’Europe, donner un autre souffle , une autre intensité à l’idée européenne suppose une atmosphère de confiance, d’honnêteté intellectuelle, de créativité, de partage et de joie. Or cela ne se peut que si le soupçon et la culpabilité dont nous avons à gros traits esquissé la nature et qui alimentent aujourd’hui les courants europhobes, nationalistes, démagogues sont vaincus par un nouvel esprit européen. En faisant  de la figure de l’immigré  la figure centrale du champ politique contemporain, que ce soit sous les traits de l’étranger indésirable, dangereux, responsable de tout ce qui ne va pas dans nos pays, ou que ce soit au contraire sous ceux d’un héros de substitution du prolétariat,  aux avants-postes de la lutte contre le Capital, les courants politiques inspirés par le soupçon et la culpabilité s’oposent profondément à la renaissance de l’esprit européen.
 
Et c’est pourtant à la renaissance de cet esprit européen, dont il est si aisé, si immédiatement bénéfique de dénoncer les torpeurs et les paralysies, les infirmités technocratiques et la fragilité démocratique, qu’il faut consacrer l’essentiel de nos forces…
 
 
Claude Corman et Paule Pérez © Copyright Temps marranes n°25
Avec nos remerciements aux éditeurs de Temps marranes
 
Europe

Europe: L’inquiétude marrane dans la formation de l’Europe moderne

Quelle société peut prospérer en faisant uniquement circuler les signes qui la traversent ? Toute circulation tend à dissoudre les représentations, donc le sens, non ?
Quelle société peut prospérer de la conservation systématique des signes qui la traversent ? Toute conservation tend à fossiliser les représentations, donc le sens, non ?


Aujourd’hui, les héritages – ceux qui sont portés par les véhicules de la modernité : la parole, l’art, l’écriture, la mesure – sont plutôt malmenés en Occident… Un Occident en constante expansion physique et psychique. Dans le même temps, d’autres héritages sont peut-être insuffisamment bousculés ailleurs, « des ailleurs » qui se sentent laissés pour compte, soit impuissants, soit menaçants. Dans un cas comme dans l’autre, l’instrumentalisation du temps est relativement excessive : elle conduit, dans le premier cas, à détruire les signes sans assurer leur renouvellement et, dans le second cas, à les sacraliser et à interdire de fait leur renouvellement. La plupart des sociétés humaines contemporaines vivent, en effet, sous l’empire d’une sorte de déni de l’excès que charrie l’une de ces deux formes d’instrumentalisation du temps : ici, le déficit de sens et de questions communes ; là, l’excès de sens et de questions communes ; un déni de l’excès et un déni de sa conséquence principale : cette fracture dangereuse entre l’Occident et « ses ailleurs », fracture psychique et politique au moins.

On parle ici de « temps long » bien sûr et, lorsqu’on pointe « l’histoire du temps long », on pense à Fernand Braudel ! Pour ma part, lorsque je m’attache à « l’histoire du temps long de l’Europe », c’est auprès de Jean-Baptiste Duroselle que je cherche l’inspiration. Duroselle racontait l’Europe, l’histoire de ses peuples, et il fit comprendre que l’une des caractéristiques majeures de l’Europe fut qu’entre Dieu et César, aucun des deux n’a vaincu l’autre, que l’Europe a globalement échappé au césaropapisme – en temps long ! – et que cette caractéristique-là s’est dessinée au cœur même de la lutte entre les papes et les empereurs, laquelle a duré du Xe au XIIIe siècles. L’Europe eut donc…et Dieu et César, lesquels se sont alors plutôt « neutralisés », laissant un formidable espace imaginal pour un « ni Dieu ni César ». Autrement dit, pour l’essentiel, cette bataille entre ces deux formes fondamentales de cultes n’ayant pas eu de vainqueur, la liberté de création – et la culture de la diversité qui l’a accompagnée – prirent une place.

Les communes en Europe, ces innombrables foyers de diversité que sont les communes, foyers de taille très variables, l’illustrent bien. Elles ont été les plus fécondes et résistantes garanties contre les bouffées de césaropapisme, contre Dieu ou contre César selon les cas et les moments. Elles ont contribué à produire, dans un apprentissage heureusement toujours conflictuel, « l’esprit public subsidiaire » et sa technologie politique associée, peut-être la plus fine et la plus efficace que les hommes aient jamais inventée pour faire vivre et la différence affirmative et l’intégration coopérative.

L’Europe moderne fut le fruit inventé de toutes ces dynamiques inter-agissantes. Alors, des empreintes, des postures, des accents, des traces marranes ?

Le sort réservé à ceux qui, entre le XIIIe et le XVe siècles, firent les frais des pratiques stigmatisantes recouvrant peu à peu l’ensemble de la presqu’île ibérique autorise peut-être à parler d’une « pré-condition marrane ». Il conviendrait d’interroger ces toutes premières manifestations répressives à propos de l’identité religieuse : pourraient-elles constituer l’une des premières lames de fond de la construction de l’Europe moderne, l’un de ses événements fondateurs, proto-historiques ?

Et si « les premières et successives conditions marranes » d’entre le XVIe et la fin du XIXe siècles, sur fonds d’une Eglise césarisée (avec le paroxysme de l’Inquisition) et des monarchies de droit divin (avec leurs paroxysmes impériaux), devaient se comprendre comme des marqueurs importants d’une lente, longue et dense expérience-miroir de l’invention encore religieuse de… sortie de la religion ?

L’Europe, c’est le seul groupe humain qui ait conquis la Terre entière (à l’exception du Japon et de la plus grande partie de la Chine), qui ait donc massivement exporté ses violences politiques. Et pourtant, l’Europe des violences politiques, expéditionnaires ou non, a néanmoins laissé une place à « l’habeas corpus » et aux « droits de l’homme et du citoyen ». Elle est, en effet, le seul espace humain qui ait engendré deux révolutions des droits de l’homme, l’anglaise et la française, et inspiré une troisième, l’américaine, pour imposer son « goût de se gouverner soi-même ».

L’Europe, c’est un groupe humain qui a conquis le Ciel en l’ayant presque partout peuplé d’un Dieu unique pour le « gérer » schismatiquement ensuite, en attachant ses sujets à des postures identitaires rigides et mortifères. Et pourtant, L’Europe des violences religieuses a toutefois laissé une place à l’équivocité, ou encore au sentiment de pitié…

Or, la possibilité même de la liberté individuelle et collective, mais aussi l’équivocité ou encore la pitié, n’auraient pu émerger si Dieu l’avait emporté sur César ou César sur Dieu. Et si les « marranes » avaient été de trop obscurs vecteurs ou reflets d’une telle possibilité ? Et si, de plus, la rémanence de telles postures portait de nos jours encore un message cohérent ?



Et aujourd’hui, donc ?

Le marrane fut confronté à un défi permanent, celui de répondre à tout moment à une assignation à résidence identitaire puisque chacune des expressions possibles de cette assignation renvoyait à un assujettissement : ancien juif, nouveau-chrétien, futur juif ou futur faux-chrétien. Or, nous, Européens contemporains, ne sommes-nous pas aussi les héritiers tant de ces « inthées » de l’immanence que de ces athées et de ces agnostiques dont le rapport à la transcendance fut paradoxalement si fécond, contribuant à créer des foyers de cultures kaléidoscopiques sans cultualisation excessive ?

Cultures, contre-cultures marranes ? En dynamique générationnelle, pourrait-on parler de « contre-culturalisation » marrane ? Ou plutôt de séries d’antidotes culturelles aux « cultualisations » excessives du moment, comme autant de réponses clairement incertaines à la question de la vérité, tant de la vérité religieuse que politique… ? La profusion des situations et postures marranisantes possibles ne permet-elle pas de dresser une figure de repères serrés, tissant une trame d’une possible histoire universelle de l’Europe ?

Se mettre en danger, penser contre soi-même, aller à la vaccine ou à l’inoculation, affirmer le courage de l’hypothèse, prendre en charge la liberté de trahir les clercs, arracher au Ciel ses idées… : un esprit de création sous toutes ses facettes pour résister des siècles durant à la gravité de la Terre-heure par heure ?

En parcourant encore et encore l’espace d’Europe, les marranes ont peut-être curieusement donné de l’autorité… au temps, au temps de la modernité en Europe. Affirmer l’autorité du temps revient à dire, à l’instar de Myriam Revault d’Allonnes, que le temps n’autorise rien a priori s’il n’est pas le fruit d’une suite d’auteurs. Car, sans auteurs, pas de rupture et de lien temporels, pas d’autorité à la convention de la temporalité ! Voilà pourquoi dire le progrès, au fond, revient simplement à raconter le temps inventé par la marque des auteurs. Les marranes ont été des auteurs, forcément ! Ils ont servi l’autonomie de la personne (plus que du sujet ou de l’être ou de l’homme ou de l’individu). Ils ont donc servi la modernité européenne (1).

Les choses se sont peut-être passées comme si le marrane était devenu peu à peu laboureur d’un terrain d’expression immanente, dessiné autour d’une tension qui s’est manifestée au cours des siècles dans une expérience quotidienne entre l’équivoque et son dépassement par l’ambivoque, entre équivocité et ambivocité, entre paroles égales que l’on annule et paroles doubles que l’on ajoute. Non ? Les paroles égales, en s’annulant, œuvrent et ouvrent à la modernité économique, à renforcer par l’échange et le commerce l’équivalent général qu’est la monnaie dont l’objet même est d’épuiser l’excès de sens. Les paroles doubles, en s’ajoutant, œuvrent et ouvrent à la modernité politique qui s’attaque au défaut de sens et construit l’appartenance et/ou la reliance complexes.

Or, nous, Européens contemporains, nous sommes les héritiers et de cette modernité économique et de cette modernité politique. Aussi, en Europe, ni le politique ni l’économique n’auraient dû l’emporter au XXe siècle ! Ni le culte du politique dans la première moitié du XXe, ni le culte de l’économique dans la seconde moitié du XXe n’auraient dû conduire à ces deux formes, très distinctes toutefois, de nihilisme où l’inquiétude marrane semble introuvable. Car l’inquiétude marrane aurait peut-être su faire vivre simultanément et la contradiction et son dépassement, mettre en culture complexe, pas en culte simpliste.

Et demain ?

Il s’agit ici moins de plaider pour un « philo-marranisme », qui pourrait bien s’effondrer dans sa propre empreinte narcissique, que pour l’émergence à vaste portée d’une « estime généalogique de soi ». L’illustration de parcours marranes modernes pourrait heureusement la révéler et l’entraîner. Cette estime-de-soi-là viendrait rendre leur humanité aux identités bancales des auteurs passés, de toutes sortes d’auteurs, de leurs chemins buissonnants, de leurs encore insondables jalons. Elle encouragerait les nouveaux auteurs à faire valoir une singularité de héros modernes, de ceux qui, comme le dit encore Myriam Revault d’Allonnes, « continuent de commencer ». Elle proposerait de nourrir d’hypothèses une question presqu’encore vierge, celle de la permanence vs variabilité des caractéristiques de l’inconscient individuel et collectif, bref : de l’historicité possible de l’inconscient. Elle servirait une mise en empathie réciproque – c’est-à-dire un respect mutuel actif et inventif pour que vive « l’autre de soi » – entre les sciences, les savoirs et les humanités, cadrant ainsi un projet européen de « sociétés de la connaissance et de la reconnaissance ».

Cette estime-de-soi-là pourrait donc être envisagée comme une nouvelle force psychique de création, force personnelle et de portée collective, source d’une ouverture fraternelle et renouvelable à autre chose qu’à soi-même.

Jean-Paul Karsenty, Economiste

Texte paru dans la Revue Temps marranes n°8
Avec nos remerciements à l'éditeur et à l'auteur

(1) Un mot à propos des « post-modernes » contemporains : ils « s’autorisent » certes aussi mais, s’ils se font auteurs, ils ne deviennent jamais que des individus, plutôt anti-humanistes-autogestionnaires. Et s’ils rejettent bien entendu « le dressage », ils ne revendiquent toutefois pas la transmission, tout juste « l’accès », rien de plus. Ils sont donc moins créateurs de temps que d’éternité.

analyses

Une nouvelle politique industrielle en France et en Europe centrée sur l’innovation et le design de nouveaux produits est-elle possible ?

La dégradation de l’emploi depuis 2008 est nette et continue, mais l’emploi s’est progressivement dégradé à partir de 1973

En France, le nombre de chômeurs toutes catégories (A, B, C) est environ de 5 290 000 en fin mars 2015. Depuis un an, le chômage a augmenté de 6,7%, (sources Ministère du Travail).
Depuis le premier choc pétrolier de 1973, mis à part une embellie en 1990 et une petite amélioration en 2000, le chômage a augmenté progressivement… De nos jours, on atteint des records et les recettes pour relancer l’économie ne fonctionnent plus. L’INSEE estime que 74 400 emplois ont été détruits en France sur l'ensemble de l’année 2014. La hausse du travail par intérim, 24 000 emplois créés, n’a pas compensé les pertes importantes enregistrées dans beaucoup de secteurs, notamment l’industrie (-10 400 postes, - 0,3%) et la construction (-17 700, - 1,3%).

Depuis environ 30 ans, progressivement la gestion des grandes entreprises et l’influence des gouvernements de la France et de l’Europe sur l’industrie ont changé

Depuis le début de l’ère industrielle et jusqu’aux années 1970, pendant les « trente glorieuses », l’importance des usines, le nombre d’employés, la recherche, les nouveaux produits et la conquête de nouveaux marchés étaient la fierté des industriels.
Dans les années 80, sous l’influence des actionnaires et notamment des fonds de pensions américains, la manière de gérer les entreprises a changé.
A partir des années 1970, les grandes entreprises sont devenues des multinationales…Les entreprises familiales ont presque toutes disparues et cela a entraîné de grands changements dans les objectifs des directions des entreprises…Le bénéfice dégagé à court terme, pour servir des dividendes aux actionnaires, avec l’influence sur les cours de bourse, devenait le critère le plus important.
Ces entreprises (pseudo françaises) sont d’ailleurs souvent organisées en holding et n’ont plus d’entreprises françaises que le nom historique car elles sont plutôt devenues des établissements financiers qui détiennent des participations significatives dans des activités internationales avec les meilleurs outils fiscaux pour payer un minimum d’impôts.
On a assisté progressivement, dans les plus grandes entreprises françaises, notamment celles du CAC 40, à la généralisation d’une « gouvernance » sacralisant la rentabilité à court terme. Les économistes appellent ce phénomène la financiarisation des entreprises.

Comment a-t-on pu arriver à cette désindustrialisation ?

La situation de l’emploi s’est progressivement dégradée dans presque toutes les grandes entreprises. C’est la manière de gérer les entreprises qui a changé.
Presque tous les dirigeants depuis 1975 employaient une formule qui résumait leur stratégie : « il faut se concentrer sur nos métiers ». Cela a produit des effets qui nous ont conduits à la situation d’aujourd’hui.
Ces principes de gestion inspirés du BCG (Boston Consulting Group) (1) ont étés adoptés à partir de 1973 et progressivement, par presque tout le patronat.
Il s’agissait, pour gagner plus à court terme, de limiter la recherche et les lancements de produits nouveaux sur lesquels il fallait investir, tout en n’étant pas sûr du marché (baptisés produits dilemme par le BCG) et, parallèlement de se débarrasser des produits les moins rentables (appelés poids morts par le BCG). Cela a eu pour conséquence, en ne conservant que les produits les plus rentables, de faire de plus en plus de marges avec de moins en moins de produits fabriqués. Le Chiffre d’Affaire (CA) a baissé et bien sûr le nombre d’emplois aussi.
Lorsque dans les années 1960, l’entreprise fabriquait 10 produits avec 2300 personnes, on a conservé que sept produits, les plus rentables et la même entreprise les fabrique avec 1200 personnes.

Dans la plupart des entreprises, la politique a été de se mondialiser, la recherche a été freinée. On a arrêté la création et la modernisation des produits qui avaient vieilli pour ne prendre aucun risque sur les produits dilemme.
La frilosité par rapport aux risques industriels a contribué à la désindustrialisation. Il y a eu simultanément l’augmentation des bénéfices des entreprises et des licenciements. Le recul de l’emploi industriel s’est encore aggravé avec l’externalisation et l’automatisation. Puis, comme ces multinationales voulaient « gagner encore plus », elles ont délocalisé massivement. Cela était encouragé par la valeur boursière des actions.
Il s’agissait de licenciements boursiers…
Les fonds de pensions américains progressivement ont investi en Europe…Ils étaient très exigeants et voulaient des dividendes importants, ils les ont eus… Sans innovation, sans produits nouveaux, sans préparation de l’avenir…
Avec cette gestion à court terme, on devait rencontrer un mur et… nous y sommes presque !

Les personnes sans qualification (OS - ouvriers spécialisés en rien !) qui travaillaient en usines ont été mises progressivement à l’écart.
Aujourd’hui, tout le monde connaît dans son environnement des personnes au chômage et tout le monde se sent menacé et concerné par l’appauvrissement, le chômage et la précarité.

La prise de risques industriels, l’innovation, l’investissement productif qui étaient consubstantiels des entreprises sont devenus de vagues souvenirs !

La communication des grandes entreprises du CAC 40 a même réussi à persuader le public et les politiques que l’innovation était la tâche réservée aux startup ou aux PME, mais ne concernait pas les grands groupes et tout le monde l’a cru !

Quelles sont les mesures que l’Europe et la France ont prises ou ont oublié de prendre et qui ont favorisé cette désindustrialisation ?

L’Europe a contribué au dérèglement de l’emploi en libérant les transferts de capitaux et en permettant la concurrence fiscale entre les pays, laissant même de véritables paradis fiscaux au sein de l’Europe (Irlande, Luxembourg)…
L’Europe permet aussi aux ouvriers et aux PME de se déplacer pour prendre des marchés en France en payant des charges dans le pays le plus avantageux (Roumanie, Pologne)… Les transporteurs et les PME du bâtiment ont déjà provoqué beaucoup de dégâts dans les sociétés françaises existantes…
L’Europe, en adhérant à la « mondialisation débridée », a, de plus, contribué à mettre l’état français en déficit chronique en autorisant les transferts de capitaux. La liberté de ces transferts a eu pour conséquence la baisse des impôts que les multinationales payaient en France.
On permet aux multinationales de déclarer leurs bénéfices dans les pays les moins imposés (exemple de Mac do, de Total … ainsi, elles ne sont presque pas imposées en France mais dans le « paradis fiscal » irlandais, singapourien ou luxembourgeois).
Seuls les citoyens immobilisés par leur résidence principale en France assument aujourd’hui les dépenses de l’Etat pour son fonctionnement ou ses infrastructures.
La France ne peut plus jouer son rôle de stratège de l’industrie… Depuis Dominique de Villepin en 2006, la planification économique a disparu en France du ministère de l’industrie. Il faut reconnaître qu’avec le libre transfert des capitaux, ce ministère était presque condamné à l’inaction.
La liberté de circulation des produits est presque totale.
Actuellement, tous les produits rentrent sur notre sol sans contrainte : des produits originaux ou copiés, de bonne ou de très mauvaise qualité, les produits labellisés commerce équitable ou toxiques pour nos enfants, les produits non écologiques ou qui ne respectent pas nos normes de qualité, fabriqués par des enfants… Marqués conformes aux normes UE directement en Chine… 

Les douanes, les associations de consommateurs et les laboratoires nationaux d’essais qui contrôlaient la qualité des produits mis sur le marché, doivent reprendre du service !
Le désengagement de l’état dans la stratégie industrielle de la France, par pure idéologie de liberté du marché, de droite comme de gauche, n’a pas permis de limiter les licenciements ni de réorienter les productions françaises. Depuis la fin des années Mitterrand et ses nationalisations que la majorité de la gauche semble regretter, l’Etat s’est refusé à intervenir dans la vie des entreprises.
Pourtant des outils existent. La fiscalité et la diminution des charges sous conditions (de recherche et développement, d’études marketing) seraient de bons outils pour les PME (2). La nationalisation, par exemple, est un outil très puissant. D’ailleurs, comme la dissuasion nucléaire, même la simple menace de nationalisation serait souvent suffisante.
L’Europe a baissé les bras et ne maîtrise rien avec des frontières à l’état de passoires : dans les années 1960, la France protégeait ses marchés. La France et l’Europe sont, plus que jamais, soumis et exposés à la mondialisation. Les Américains sont encore capables d’interdire sur leur sol l’importation de Roquefort sous prétexte qu’il n’est pas pasteurisé et pourrait nuire à la santé des américains…L’Europe, par contre, permet presque tout…
En résumé, nous ne savons plus protéger le marché français et l’Europe ne nous protège pas non plus.
Depuis que le traité de Maastricht et les suivants ont été ratifiés contre la volonté des peuples, l’Europe a libéré la circulation des capitaux (3) et des produits allant et venant dans le monde entier. Nous ne surveillons plus nos marchés…
Nous ne protégeons pas non plus nos sociétés contre les achats massifs d’actions par les fonds de pensions ou les sociétés prédatrices qui siphonnent nos savoirs, nos machines et délocalisent souvent les usines françaises (voir les cas Samsonite, Thomson, Mittal…).
Le gouvernement français ne peut plus jouer son rôle de stratège pour l’industrie et l’emploi, comme dans le passé (4), l’Europe ne joue pas ce rôle non plus.
Comme l’actionnariat est devenu international et que les exigences des fonds de pension sont devenues de plus en plus grandes, nos entreprises sont entrées dans la gestion à court terme…suicidaire !

Peut-on parler d’un problème de compétitivité ?

Le Medef voudrait nous persuader que le coût du travail est seul responsable du défaut de compétitivité de la France…
Il est vrai, qu’en tentant de produire moins chers des produits complètement banalisés, la France a déjà perdu la bataille de la compétitivité ! Contre l’Asie dont certains pays pratiquent des salaires et des conditions de travail proches de l’esclavage (5), notre industrie ne gagnera jamais en se battant sur les coûts. Les salaires et la monnaie de la Chine ne sont pas prêts d’augmenter pour une concurrence loyale, car le réservoir de main d’œuvre dans les campagnes chinoises est énorme et les ouvriers chinois auront du mal à faire pression sur leurs dirigeants et à faire grimper leurs salaires. Quant aux salaires de l’ouvrier cambodgien ou vietnamien, il est à moins de 100 Euros par mois. Dans ces conditions, en France il faut innover pour pouvoir lutter et, de plus, empêcher la contrefaçon pendant les années permises par le brevet ou le modèle…

Pourquoi faut-il axer le redémarrage de l’industrie sur l’innovation ?

Pour vendre des produits, il faut que le service attendu et l’image du produit soient conformes à ce que le client est prêt à payer. On comprend que le prix n’est pas le même pour un produit banalisé fabriqué en Chine et pour un produit de luxe, innovant, apportant de nouveaux services, bien conçu et bien réalisé, avec des matériaux choisis, bien fini labélisé France ou Europe qui sont encore des gages de qualité…
L’innovation et l’image nous donneront un avantage compétitif !

Depuis 1980, l’innovation technologique, la création de produits et services ont été négligés par les entreprises.
En fait, innover nécessite de mobiliser beaucoup de moyens humains et financiers, mais permet de vendre les produits en retrouvant des marges, exemples : scooter à trois roues, aspirateur de la Société Dyson. Innover donne ainsi l’avantage compétitif attendu…
Que les grandes industries n’aient pas pris le risque de l’innovation est regrettable, car l’innovation est risquée, mais c’est le seul moyen pour créer des emplois à moyen et long terme. Mais pour que l’innovation soit attractive pour une entreprise, il faut que les créateurs puissent rentabiliser leurs recherches et il faut protéger l’innovation : déposer des brevets et modèles et pouvoir les défendre.
La révolution française a créé les brevets par sa loi du 7 janvier 1791, cette loi permettait aux créateurs d’exploiter une invention vingt ans et de rentabiliser les recherches, les développements et les investissements…
Cette loi a été efficace avant la mondialisation débridée mais, avec la concurrence moderne et extrêmement rapide des pays asiatiques, elle n’est valable que si un tribunal compétent, actif et rapide, permet de défendre l’innovation, avant que l’inventeur ne soit en dépôt de bilan !
Nos tribunaux sont souvent si lents que les PME ne peuvent plus se défendre…

C’est aux démocraties et à l’Europe de légiférer pour que l’enrichissement des entreprises ne se fasse pas au détriment des citoyens

Peut-on reprocher à un chef d’entreprise d’exploiter les failles d’une organisation comme l’Europe pour essayer de maximiser ses profits et de minimiser ses impôts, alors que la bourse y est sensible et son conseil d’administration également ?
La mondialisation a enrichi les très riches, et notamment les entreprises, leurs DG, leurs actionnaires et appauvri les plus pauvres… Il s’agit de mieux répartir la richesse produite et que les entreprises multinationales qui sont présentes en France paient bien leurs impôts en France…
Des slogans de campagnes politiques insistaient sur l’achat de produits français. Mais pour acheter français, il faut produire français. Benjamin Carle a écrit un livre, après une expérience réussie de consommation de produits français pendant un an…Il aurait peut-être eu moins de difficultés d’aller passer un an chez les Pygmées…
On a du mal à trouver des produits français banalisés car nos taux de main d’œuvre, même si on minimisait les charges, devraient être divisés par dix. Qui travaillerait en France, pendant un mois, pour 85 Euros comme au Vietnam ?
Les anciennes fabrications de produits courants de qualité moyenne, délocalisés et revendus en France à bas coûts ne seront jamais rapatriées !
Il est temps de fabriquer des produits durables et innovants que nous pourrons vendre plus chers. Il est temps que l’Europe et la France protègent le marché intérieur et nos innovations, car pourquoi innover si des copies de nos innovations reviennent dans les deux mois qui suivent le lancement du produit…
L’Europe ne doit pas être une plateforme balayée par les vents…
Les Français continueront à voter contre l’Europe, tant que nos dirigeants n’auront pas compris que la France et l’Europe doivent protéger, à long terme et à court terme, le mode de vie des citoyens et leurs emplois.
Aujourd’hui, les emplois industriels sont en décroissance et il nous faut envisager une ré-industrialisation de la France. Nous ne pouvons envisager une relance de l’économie par la consommation, car nous ne fabriquons plus grand chose… Et donc cela accroitrait le déficit. Cette ré-industrialisation ne peut être générée que par la création et la production en France de produits et de machines de production…innovants.

L’Europe doit être réformée

L’Europe a été bâtie sur une volonté de paix, mais ce sont les lobbying qui s’en sont emparé. Il ne faudrait pas détruire l’Europe, mais cela va arriver si les peuples d’Europe souffrent.
En Europe, il faut : supprimer les paradis fiscaux, réguler et taxer les transferts financiers, contrôler les salaires minimum versés dans les pays de la zone et ne pas permettre les transferts de populations, si les conditions de travail sont différentes…
Il faut aussi vérifier les produits qui rentrent dans l’UE, sont-ils conformes à nos normes ?
Il faut réformer la propriété industrielle Européenne, la justice, lente et chère, qui actuellement ne protège pas assez les innovations brevetées et les modèles déposés par les designers…

La France doit aussi légiférer pour s’organiser

A titre d’exemple, nous trouverons, ci-dessous, le détail de quelques suggestions pour que la France soit orientée vers l’innovation et le « plein emploi ».
Comme nous ne rapatrierons jamais les emplois délocalisés, il faut que les créateurs français et les entreprises innovantes soient mieux financés.
Il faut que toutes les banques aient intérêt à le faire (que cela leur rapporte plus parce que moins imposé que les placements actuels en bourse) et n’aient plus peur de l’innovation. Il faut aussi réorganiser la protection industrielle… Les douanes… Les tribunaux.
Il faut que le plagiat soit dissuadé. Pour cela un tribunal doit être créé et se spécialiser pour être très compétent dans ce domaine complexe. Il est impératif qu’il rende ses jugements très rapidement. Actuellement sur des produits comme les produits de mode, beaucoup d’industriels ont renoncé à se défendre : les jugements sont rendus trop tard, trois mois après le lancement des produits, les dégâts sont trop importants !
Il y aurait aussi un gros travail à faire sur la brevetabilité, car en Europe on ne peut breveter de méthode ni d’ensemble intégrant des technologies connues sur de nouvelles applications…Il faudrait que ça évolue…
Aux USA, une méthode de conception comme l’analyse de la valeur est brevetable, pas en Europe…
Il faut ne pas être exposés aux quatre vents de la mondialisation sans protection !

Il est temps aussi d’organiser, par quelques mesures législatives, une protection contre les prédateurs des marchés, des entreprises et des patrimoines culturels français.
Nous devrions ratifier les achats massifs d’actions par les fonds de pensions ou les sociétés prédatrices dont on peut penser qu’elles vont siphonner nos savoirs, nos machines et délocaliseront ensuite les usines françaises vers des pays à bas coûts (revoir les cas Samsonite, Thomson, Mittal…).
Pendant que nous nous appauvrissons, les américains, l’Inde, la Chine accumulent des réserves financières qui permettront un jour, aux plus fortunés de racheter nos terres, nos monuments historiques, nos banques et nos sociétés du CAC 40 (d’origine pourtant françaises, même si elles l’ont un peu oublié). Un jour prochain, d’ailleurs, les DG français de ces grandes sociétés qui ne savent plus entreprendre, et dont les salaires sont de plus en plus élevés (environ 3 à 10 millions d’Euros par an), seront remplacés par des entrepreneurs Chinois (bien moins chers).

Il faut aussi légiférer sur les transferts de personnel entre les pays pour ne pas favoriser les moins disants sociaux…
Toutes les sociétés de transport françaises vont déposer le bilan car rien n’interdit aux camions polonais, roumains, tchèques, espagnols, de rouler dans toute l’Europe avec des chauffeurs qui font 50 ou 60 heures par semaine payés avec un smic Roumain…Les sites internet sont nombreux maintenant à proposer des prestations à bas coût aux clients français…

Il est temps aussi d’intervenir contre les travailleurs émigrés du bâtiment. On trouve des entreprises franco-étrangères qui emploient plus ou moins illégalement des émigrés chinois, polonais, turcs pour restaurer des appartements.
On doit légiférer sur tout cela… de toute urgence. 

En conclusion

Le problème du chômage massif en France ne dépend que des industriels et de la manière dont les entreprises gèrent leurs établissements sur le sol français. Une grande volonté politique et des lois européennes et françaises qui favoriseraient les industriels créant des emplois peut, néanmoins, donner une bonne impulsion et créer un climat favorable.
L’Etat, de son côté, ne peut pas créer de nombreux emplois (sans accroître encore son déficit), mais il doit avoir une politique volontariste qui favorise les entrepreneurs, c'est-à-dire les industriels à l’ancienne qui créent des activités et qui développent l’emploi.
Notre industrie doit se redresser rapidement pour produire au moins une partie de tout ce que nous consommerons dans le futur. Actuellement, nos gouvernements ne peuvent pas relancer l’économie par la consommation, car cela accroîtrait encore le déficit de la balance commerciale.
Même si on doit encourager la création et l’innovation dans les PME, ce sont surtout les grandes sociétés françaises qui ont dégradé l’emploi. Elles devraient redevenir des sociétés d’entrepreneurs ambitieuses pour leur pays.
Les entreprises peuvent retrouver des marges, non pas en délocalisant ou en sous-payant leur personnel, mais en vendant des produits innovants très attractifs, très chers (voir l’exemple d’Apple). De cette façon, nous pourrions retrouver les emplois de production, d’entretiens et de services dont la France a besoin.
Il faut aussi protéger et défendre beaucoup mieux la propriété industrielle…et donc l’innovation.
Il nous faut réagir rapidement, car si nous attendons trop, les retraités seront morts. Nous ne serons plus capables, car nous aurons perdu les savoir-faire, de remonter des usines disparues. Cette transmission doit se faire d’une génération à l’autre, et on doit la réussir sans tarder, pour ne pas revenir au Moyen-âge.
Avec une impulsion forte et sous la contrainte de l’état, l’administration, la recherche universitaire, la gestion de la propriété industrielle, doivent se réformer, et les Grandes Entreprises doivent reprendre le chemin de l’innovation et ainsi contribuer à l’effort national.
Si nous ratons ces virages, les pays émergents auront dans peu de temps, une puissance industrielle suffisante pour imposer leurs prix de ventes. Ils deviendront très riches et ils pourront racheter toutes nos industries, les délocaliser et imposer des patrons recrutés dans leurs pays (donc moins chers). Ce sera d’ailleurs une belle revanche pour nos ouvriers qui ont été les premiers à souffrir de cette mondialisation débridée.

Il est évident que cette tendance à la désindustrialisation peut s’enrayer en quelques années d’efforts, si on arrive enfin à choisir à la tête de nos industries des vrais entrepreneurs capables de favoriser dans leurs entreprises, un climat permettant la création de produits français, innovants, durables, modernes et attractifs.

André Cayol, Ingénieur Designer

(1) Le Boston Consulting Group est un cabinet de conseil en stratégie d’entreprise parmi les plus prestigieux…
Il propose une matrice de décision pour gérer une entreprise au mieux de ses intérêts financiers. Il est présent dans 42 pays, il a fondé son cabinet à Paris en 1973.
(2) Le crédit impôt recherche est un outil très efficace pour favoriser une politique d’innovation (souvent exploité jusqu’aux limites par les grands groupes…Exemple de Renault et de ses filiales.
(3) Articles 63 à 66 du traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne, complétés par les articles 75 et 215 du traité FUE pour les sanctions ont permis la libéralisation complète des mouvements de capitaux à la fois entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers.
(4) Le ministère du plan avait dans ses missions l’orientation de l’industrie sur les domaines stratégiques pour l’indépendance et l’emploi de la France
(5) Voir le Bangladesh avec le drame du « Rana Plaza ».

 

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