UP' Magazine L'innovation pour défi

surpopulation

Trop d'humains sur Terre ?

En 2017, la population mondiale a franchi le seuil de 7 milliards et demi. Elle ne comptait qu’un milliard d’habitants en 1800 et a donc été multipliée par sept et demi depuis (voir la figure ci-contre). Elle devrait continuer à croître et pourrait atteindre près de 10 milliards en 2050. Pourquoi la croissance devrait-elle se poursuivre ? La stabilisation est-elle envisageable à terme ? La décroissance tout de suite ne serait-elle pas préférable ?

Si la population mondiale continue d’augmenter, c’est en raison de l’excédent des naissances sur les décès – les premières sont près de trois fois plus nombreuses que les seconds. Cet excédent apparaît il y a deux siècles en Europe et en Amérique du Nord lorsque la mortalité commence à baisser dans ces régions, marquant les débuts de ce que les scientifiques appellent la transition démographique. Il s’étend ensuite au reste de la planète, lorsque les avancées de l’hygiène et de la médecine et les progrès socio-économiques atteignent les autres continents.

Une population africaine en pleine croissance

 

Gilles Pison (à partir de données des Nations unies)

La croissance démographique a atteint un taux maximum de plus de 2 % par an il y a cinquante ans et a diminué de moitié depuis, pour atteindre 1,1 % en 2017 (voir la figure ci-contre).

Elle devrait continuer de baisser dans les prochaines décennies en raison de la diminution de la fécondité : 2,5 enfants en moyenne par femme aujourd’hui dans le monde, contre le double (cinq enfants) en 1950. Parmi les régions du monde dans lesquelles la fécondité est encore élevée (supérieure à trois enfants), on trouve en 2017 presque toute l’Afrique intertropicale et les régions allant de l’Afghanistan jusqu’au nord de l’Inde en passant par le Pakistan (voir la carte ci-dessous). C’est là que se situera l’essentiel de la croissance démographique mondiale à venir.

L’un des grands changements à venir est le formidable accroissement de la population de l’Afrique qui, Afrique du Nord comprise, pourrait quadrupler d’ici un siècle, passant d’un milliard d’habitants en 2010 à probablement 2,5 milliards en 2050 et plus de 4 en 2100, ceci malgré l’épidémie de sida. Alors qu’un homme sur six vit aujourd’hui en Afrique, ce sera probablement plus d’un sur trois dans un siècle. L’accroissement devrait être particulièrement important en Afrique au sud du Sahara où la population pourrait passer d’un peu plus de 800 millions d’habitants en 2010 à 4 milliards en 2100.

 

Carte de la fécondité dans le monde en 2017. Ined, Author provided

À quoi s’attendre dans les décennies à venir

Ces chiffres sont des projections et l’avenir n’est évidemment pas écrit.

Il reste que les projections démographiques sont relativement sûres lorsqu’il s’agit d’annoncer l’effectif de la population à court terme ; c’est-à-dire pour un démographe, les dix, vingt ou trente prochaines années. La majorité des hommes et des femmes qui vivront en 2050 sont déjà nés, on connaît leur nombre et on peut estimer sans trop d’erreurs la part des humains d’aujourd’hui qui ne seront plus en vie. Concernant les nouveau-nés qui viendront s’ajouter, leur nombre peut également être estimé, car les femmes qui mettront au monde des enfants dans les 20 prochaines années sont déjà nées, on connaît leur effectif et on peut faire également une hypothèse sur leur nombre d’enfants, là aussi sans trop d’erreurs.

Il est illusoire de penser pouvoir agir sur le nombre des hommes à court terme. La diminution de la population n’est pas une option. Car comment l’obtenir ? Par une hausse de la mortalité ? Personne ne le souhaite. Par une émigration massive vers la planète Mars ? Irréaliste. Par une baisse drastique de la fécondité et son maintien à un niveau très inférieur au seuil de remplacement (2,1 enfants) pendant longtemps. C’est déjà ce qui se passe dans une grande partie du monde, les hommes ayant fait le choix d’avoir peu d’enfants tout en leur assurant une vie longue et de qualité.

Mais il n’en résulte pas immédiatement une diminution de population en raison de l’inertie démographique : même si la fécondité mondiale n’était que de 1,6 enfant par femme comme en Europe ou en Chine, la population continuerait d’augmenter pendant encore quelques décennies. Cette dernière comprend en effet encore beaucoup d’adultes en âge d’avoir des enfants, nés lorsque la fécondité était encore forte, ce qui entraîne un nombre élevé de naissances. Les personnes âgées ou très âgées sont en revanche peu nombreuses et le nombre de décès est faible.

La question de la baisse de la fécondité

Les démographes ont été surpris il y a quarante ans quand les enquêtes ont révélé que la fécondité avait commencé à baisser très rapidement dans beaucoup de pays d’Asie et d’Amérique latine dans les années 1960 et 1970. Ils ont dû notamment revoir sensiblement à la baisse leur projection démographique pour ces continents.

Une autre surprise, plus récente, est venue de l’Afrique intertropicale. On s’attendait à ce que sa fécondité baisse plus tardivement qu’en Asie et en Amérique latine, en relation avec son retard en matière de développement socio-économique. Mais on imaginait un simple décalage dans le temps, avec un rythme de baisse similaire aux autres régions du Sud une fois celle-ci engagée. C’est bien ce qui s’est passé en Afrique du Nord et en Afrique australe, mais pas en Afrique intertropicale où la baisse de la fécondité, bien qu’entamée aujourd’hui, s’y effectue plus lentement. D’où un relèvement des projections pour l’Afrique qui pourrait rassembler plus d’un habitant de la planète sur trois en 2100.

Gilles Pison (à partir de données des Nations unies)

La fécondité diminue bien en Afrique intertropicale, mais dans les milieux instruits et en villes plus que dans les campagnes où vit encore la majorité de la population. Si la baisse de la fécondité y est pour l’instant plus lente que celle observée il y a quelques décennies en Asie et en Amérique latine (voir la figure ci-contre), cela ne vient pas d’un refus de la contraception.

La plupart des familles rurales ne se sont certes pas encore converties au modèle à deux enfants, mais elles souhaitent avoir moins d’enfants et notamment plus espacés. Elles sont prêtes pour cela à utiliser la contraception mais ne bénéficient pas de services adaptés pour y arriver. Les programmes nationaux de limitation des naissances existent mais sont peu efficaces, manquent de moyens, et surtout souffrent d’un manque de motivation de leurs responsables et des personnels chargés de les mettre en œuvre sur le terrain. Beaucoup ne sont pas persuadés de l’intérêt de limiter les naissances y compris au plus haut niveau de l’État, même si ce n’est pas le discours officiel tenu aux organisations internationales.

C’est là une des différences avec l’Asie et l’Amérique latine des années 1960 et 1970 et l’un des obstacles à lever si l’on veut que la fécondité baisse plus rapidement en Afrique subsaharienne.

À long terme : l’explosion, l’implosion ou l’équilibre ?

Au-delà des cinquante prochaines années, l’avenir est en revanche plein d’interrogations, sans modèle sur lequel s’appuyer.

Celui de la transition démographique, qui a fait ses preuves pour les évolutions des deux derniers siècles, ne nous est plus guère utile pour le futur. L’une des grandes incertitudes porte sur la fécondité. Si la famille de très petite taille devient un modèle dominant de façon durable, avec une fécondité moyenne inférieure à deux enfants par femme, la population mondiale, après avoir atteint le niveau maximum de dix milliards d’habitants, diminuerait inexorablement jusqu’à l’extinction à terme.

Mais un autre scénario est possible dans lequel la fécondité remonterait dans les pays où elle est très basse pour se stabiliser à l’échelle mondiale au-dessus de deux enfants. La conséquence en serait une croissance ininterrompue, et à nouveau la disparition de l’espèce à terme, mais cette fois par surnombre. Si l’on ne se résout pas aux scénarios catastrophes de fin de l’humanité, par implosion ou explosion, il faut imaginer un scénario de retour à terme à l’équilibre.

Ce sont les modes de vie qui comptent

Les hommes doivent certes dès maintenant réfléchir à l’équilibre à trouver à long terme, mais l’urgence est le court terme, c’est-à-dire les prochaines décennies.

L’humanité n’échappera pas à un surcroît de 2 à 3 milliards d’habitants d’ici 2050, en raison de l’inertie démographique que nul ne peut empêcher. Il est possible d’agir en revanche sur les modes de vie, et ceci sans attendre, afin de les rendre plus respectueux de l’environnement et plus économes en ressources. La vraie question, celle dont dépend la survie de l’espèce humaine à terme, est finalement moins celle du nombre que celle des modes de vie.

Gilles Pison, Professeur au Muséum national d'histoire naturelle et chercheur associé à l'INED, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation
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Cotraitance de l'innovation : définition et enjeux

Cotraitance de l'innovation : de quoi s'agit-il ? La cotraitance de l'innovation consiste, pour un donneur d'ordre (constructeur automobile ou avionneur par exemple), à faire participer ses fournisseurs à la conduite des projets d'innovation en les considérant comme de véritables partenaires à la fois dans les étapes aval (réalisation du projet) et dans les étapes amont (étapes appelées par certains « avant-projet », par d'autres « exploration »).

partenaire

Elle diffère de l'externalisation de la conception technique qui vise à faire concevoir (et pas obligatoirement fabriquer) par une entreprise extérieure, sur la base d'un cahier des charges, un prototype, un composant ou un sous-système d'un produit nouveau. Selon le type de cahier des charges, le fournisseur peut être qualifié de sous-traitant, de co-traitant, voire de façonnier (sous-traitance de la R&D dans un pays à main d'œuvre moins coûteuse).

Le concepteur n'est donc pas forcément associé à l'ensemble du déroulement du projet d'innovation. Dans la cotraitance de l'innovation, il participe à l'étape amont, pendant laquelle le projet d'innovation est défini. Surtout, la cotraitance de l'innovation ne concerne pas uniquement la recherche et développement. Les fournisseurs sont également impliqués dans l'élaboration du marketing mix et du modèle économique du produit. Ils contribuent donc bien plus au succès (ou là l'échec !) du projet d'innovation et ne sont pas seulement partie prenante aux risques technologiques du projet d'innovation.

Les chercheurs du CRG utilisent le terme co-innovation. C'est sans doute par opposition au mode traditionnel de coopération verticale entre constructeurs et fournisseurs d'une chaîne de valeur, d'une filière : le codéveloppement. Maniak (2009), dans sa thèse, présente la co-innovation comme un mode d'organisation substitutif du codéveloppement et en propose une modélisation très détaillée. Le problème est que, dans un contexte d'innovation ouverte, ce terme peut très bien désigner d'autres formes d'innovation coopérative que les coopérations verticales : coopération entre deux compétiteurs, par exemple. Le terme « cotraitance de l'innovation » nous paraît donc préférable.

Les problèmes créés par la cotraitance de l'innovation

Le mode relationnel entre constructeurs et fournisseurs pendant le déroulement des projets d'innovation est un sujet stratégique car il est un élément de structuration du tissu économique et social français, voire européen : les secteurs d'activité de l'automobile et de l'aéronautique, deux secteurs majeurs pour le développement de notre pays, sont tous deux concernés par cette problématique ; de nombreuses petites et moyennes entreprises françaises potentiellement créatrices d'emploi sont impliquées. Nous résumons ici les propos du journaliste Alain Roux concernant les problèmes créés par la mise en œuvre de pratiques de cotraitance de l'innovation.

- Les sous-traitants de rang 1 deviennent responsables de la conception d'un système de l'avion, le donneur d'ordre intégrant, en aval du projet d'innovation, les différents systèmes. Les sous-traitants de rang 2 deviennent des concepteurs de composants pour les sous-traitants de rang 1. Or ceux-ci tendent à adopter une logique de rationalisation des coûts, ce qui limite la créativité du sous-traitant de rang 2 et donc la novation technique, au grand dam du donneur d'ordre qui, lui, souhaiterait de l'anticipation de la part de ses fournisseurs.

- Le service achat du donneur d'ordre n'étant pas suffisamment intégré aux processus d'innovation, il fait souvent figure de cost-killer auprès des sous-traitants.

- Se posent des problèmes de protection des compétences des sous-traitants : non respect de la confidentialité, contrats de confidentialité mal bouclés.

- Les PME françaises ont des capacités à innover moindres par manque d'anticipation et du fait d'investissements en machines pour la production plutôt que dans des ressources humaines (donc des expertises).

De la nécessité de faire évoluer les pratiques de management de l'innovation

Alain Roux suggère que les fournisseurs d'éléments d'un avion ou d'un véhicule automobile doivent faire évoluer non seulement leur mode d'organisation mais leur métier s'ils veulent rester dans la course. Il confirme ce que nous avions déjà pressenti en travaillant avec des responsables de R&D et d'innovation d'entreprises du secteur aéronautique.

Les fournisseurs de systèmes et de sous-systèmes doivent être capables de rédiger des cahiers des charges fonctionnels, de proposer à leurs clients (avionneurs), en amont des appels d'offre, des technologies innovantes sous la forme de démonstrateurs et de prototypes, de se coordonner entre eux. Ils financent eux-mêmes le développement technologique et le développement de systèmes. En bref, ils assument le rôle de maître d'ouvrage et, donc, une grande partie des risques liés à l'innovation !

On imagine que les entreprises qui ne sont pas à même de jouer ce rôle seront évincées du rang 1. Les sous-traitants de rang 2 ne réalisent plus seulement des composants pour le compte des systémiers de rang 1. Ils en assurent de plus en plus la conception et endossent un rôle de maîtrise d'œuvre, voire de maîtrise d'ouvrage déléguée pour le composan. Face à ces nouveaux enjeux, Alain Roux conclut sur la nécessité de « trouver un compromis entre la mise en concurrence des fournisseurs et un nécessaire partenariat et cite des dispositifs visant à aider les petites et moyennes entreprises dans cette mutation profonde : création d'une plate-forme d'innovation européenne sur le management de la relation collaborative clients/fournisseurs à l'initiative de Jean Breton, directeur associé de Thésame (voir l'article de Jean Breton et François Romon sur l'Espace Club du Site MI) ; charte des bonnes pratiques entre donneurs d'ordre et PME, signée le 11 février 2010 à Bercy ; pôles de compétitivité, projets de l'ANR, futurs instituts de recherche technologique, etc.

La transformation du métier des cotraitants de l'innovation passe donc nécessairement par l'amélioration des pratiques de management de l'innovation. C'est dans cet esprit que nous avons co-construit, dans le cadre d'un partenariat de recherche, avec des responsables de R&D et d'innovation du systémier d'air Liebherr Aerospace Toulouse, un modèle de management multi-projets.

Sandrine Fernez-Walch Maître de Conférences habilitée à diriger des recherches en sciences de gestion Responsable du Master 1 Gestion de l'Entreprise Sociale et de Santé. (Site MI http://innovationmanagement.fr/

 

Références bibliographiques

- Maniak R. (2009), Les processus de co-innovation : caractérisation, évaluation et management. Le cas de l'industrie automobile. Thèse en gestion, Ecole Polytechnique, Paris.

- Midler C., Maniak R., Beaume R., 2007, Du co-développement à la co-innovation. Analyse empirique des coopérations verticales en conception innovante. 15 th GERPISA International Colloquium, Ministère de la Recherche, Paris.

- Roux A. (2010). R&D- Vers la cotraitance. De la délicate gestion de l'innovation externalisée. Le nouvel Economiste.fr, publié le 16 février  2011, disponible sur http://www.lenouveleconomiste.fr/vers-la-cotraitance-8554/

 

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obsolescence

L’obsolescence ou "Une manifestation de la finalité"

Fruit d'un abécédaire philosophique, pour penser « la crise » par le O et brièvement la faire dialoguer avec les crises socio-économiques du monde capitaliste (cycle, structuration et conjoncture), l'auteur s'aventure sur la piste d'un mot mécanique : obsolescence, celui-ci renvoyant au milieu technique de l'homme et le qualifiant. Après avoir débroussaillé autour de notre crise – elle serait l'épistémè du monde moderne –, il propose une réflexion sur l'obsolescence comme rapport négatif critique à la positivité de la productivité contemporaine et à venir. Dès lors, l'obsolescence pourrait servir pour définir et expliquer une civilisation nécessairement jeune parce qu'incertaine quant à sa pérennisation (civilisation technicienne guerrière).

Photo ©Compagnie Opinion public - Chorégraphie "Obsolescene"

obsolescencehommeD'autres ont déjà parlé d'« obsolescence de l'homme », d'un devenir-monde fantomal, d'accélération et de vitesse ; mais, dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, quoique non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Pour borner à la fois cette agitation bourgeoise et cette nécessité anthropologique, l'auteur discute du « paradigme de l'androïde » ou d'une « éthique de la machine rêvée sans achèvement ». Il se propose enfin de souligner que « l'autre nom du monde est forêt », que l'éreintement guette la totalité des projets et adventurae de la Nature et de la Culture, et que le destin même du travail scientifique de découverte et d'explication – de révélation – est, sans cesse, de devenir obsolète.

J'exposerai mon propos en quatre points asymétriques, incluant une sorte d'introduction et une sorte de conclusion, et je souhaite me placer à la périphérie du mot « obsolescence » plutôt que d'en prétendre découvrir sur-le-champ l'essence. D'un point de vue formel, comme d'habitude, on voudra souffrir une certaine sophistication et certaines ellipses que je ne sais réfréner.

La crise comme épistémè du monde moderne

Cette discussion avait d'abord pour cadre une réflexion plus générale sur l'idée et la réalité de « la crise » (Penser la crise, abécédaire, 2007) ; je dus préciser alors ce que j'y entendais.

J'avoue que la première chose qui me soit venue à l'esprit est le livre de l'historien Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoirs (1990) et son chapitre premier sur la peste noire « Crise et fausse sortie de crise (1347-1383) » ; j'ai également pensé à l'ouvrage collectif La crise (1985), titre repris en 2012 pour un numéro hors-série de la même revue Alternative Économiques.

Dans ces lignes, toutefois, avec force réduction, j'entendrai seulement trois choses concernant le thème de « la crise ».

krisisQuant à la première, je lui associe évidemment l'acception philosophique de la Krisis d'Edmond Husserl (1954) et ce à quoi elle renvoie : à la description husserlienne de la crise de « l'humanité européenne » et des sciences. Disons à une crise d'estime publique de la science et à cette « sorte de sentiment d'hostilité » des jeunes générations pour la science, selon le mot d'Husserl. (Les 474 pages sur la mentalité autocritique de l'Occident de La crise de la conscience européenne 1680-1715 de Paul Hazard, quoique malheureusement moins connues, date des mêmes années 30.) Hostilité diffuse des jeunes contre la science jusqu'à ce jour : je pense notamment aux mouvements romantiques de toute l'Europe du XIXe ou le triomphe des « valeurs imaginatives et sensibles » (Hazard, 1935), à tout Heidegger, à La science et la technique comme « idéologie » de Jürgen Habermas (1968) et, surtout, aux taux d'entrée de plus en plus faibles des universités scientifiques européennes.

criseannes30Quant à la seconde signification de « la crise », je lui associe sa traditionnelle dimension socio-économique ; lorsqu'on parle de la crise des années 30 et des deux grandes crises pétrolières. Mais l'histoire du capitalisme est un enchaînement de phases de croissance et de crises. (La période qui s'étend de 1952 à 1972 est alors exceptionnelle par la régularité et la vigueur de sa croissance. La « Belle Epoque » du capitalisme n'est donc pas celle de Toulouse-Lautrec, mais de l'automobile et la télé triomphantes, ainsi que de la « culture » produite et consommée de façon massive. Quand on les mesure en volume, c'est-à-dire une fois déduite la hausse des prix, production, productivité et capital investi par tête ont triplé en France au cours de ces vingt années.)

lieuuniqueQuant à la troisième acception du thème, de façon très circonstanciée, c'est-à-dire nantaise, le fait même que deux institutions hétérogènes, l'UFR de Philosophie de Nantes et l'espace culturel Lieu Unique, proposent un débat public pour Penser la crise et demandent à divers gens d'entendement d'en dresser l'inventaire, ce fait même a quelque chose de caractéristique de notre temps – phase haute d'une crise qui n'est concrète que du point de vue limitée de chaque observateur. En effet, « la crise » n'est pas la même selon que l'on se place dans les degrés élevés ou plus bas de l'échelle sociale ; pas la même pour les classes moyennes à la dérive (Chauvel, 2006) et leur déclassement systémique depuis 1955 (Chauvel, 2011), et pas la même pour les 1% d'américains qui détiennent le tiers des entreprises mondiales .

Le thème de « la crise », voire son « mythème » (grosse unité constitutive d'un mythe), est donc une caractéristique de notre temps post plan Marshall, post Trente Glorieuses, post URSS. En conséquence, pour les trentenaires et les plus jeunes de ce temps-ci, la crise de la société moderne est un épistémè , c'est-à-dire à la fois une habitude de langage et de représentation, voire un lieu et lot communs. Mais aussi, et surtout, la crise de la société moderne est la circonstance quotidienne de leur histoire toute personnelle. D'aucuns peuvent énoncer alors que « la crise est l'horizon indépassable de notre temps. ».

Mais, à ce moment très précis de l'histoire, l'horizon n'est plus un horizon, mais une fortification.

crisenerfÀ ce propos, qui, aujourd'hui, dans son quotidien moyen, n'a jamais fréquenté une incarnation-faite-homme de la crise sociale, c'est-à-dire la psychologie fragilisée d'une connaissance, d'un ami, d'un proche même ?

Je ne pouvais passer sous silence ces états de faiblesse qu'on appelle, de doux euphémismes, « crise de nerf », « bouffée délirante » et « psychose cannabique ». Et j'aurais pu décrire un nombre élevé de camarades dont la psychologie déstabilisée a, « sous la pression » – spécificité de la ville moderne, spécificité de la culture générale moderne, angoisse métaphysique et sociale, dangers atomique, toxique, bactériologique –, a basculé dans l'assuétude, les anxiolytiques, la folie plus ou moins passagère, la raideur ou le dogmatisme. Toute forme d'opium et de folklore (religion brisée, « braconnage religieux ») pour fuir, oublier, résister même. Le dernier Durkheim parlait d'« assiette mentale » (1912), Norbert Elias de « psychogenèse » (1975, 2010). Aujourd'hui, je renvoie à l'étude de François Sicot, Maladie mentale et pauvreté .

anomieLa crise est donc le lieu d'où nous parlons désormais. Tous les Christophe Dejours et Louis Chauvel nous l'ont promis. Elle se manifeste, en boucle réversive, aussi bien dans sa dimension matérielle (infrastructure), à la base de nos nourritures collectives et de nos systèmes de dépenses, que dans sa dimension idéelle de la morale et de la politique (superstructure), crise aux conditions d'apparition d'abord structurelles puis conjoncturelles, ce que Durkheim appelait « anomie », pour signifier le désenchantement et la « dissociation d'une totalité ». (Les phases d'anomie sont des phases de « dérèglements » sociaux croissants dans une société qui se transforme. L'anomie est un concept Janus à deux faces : l'une positive, l'autre négative. Elle pose que l'individualisme favorise l'autonomie des personnes, mais les fragilise, puisqu'elles sont moins solidaires, plus détachées les unes des autres, plus indépendantes. Grossièrement, l'anomie croît dans les sociétés à mesure que le fatalisme décroît. L'anomie est donc anxiogène. Et, en général, pour toute société donnée, l'ébranlement des fondements de celle-ci est anxiogène. Plus d'anomie veut donc dire, toujours, plus d'aléatoire social et, donc, plus d'inquiétude psychologique fasse à cette aléatoire. Grossièrement encore, l'anomie c'est le passage lent et historique, involontaire et collectif, d'une société « plus altruiste » à une société « plus égoïste » ; le passage, sourd et total, d'une société solidaire où tous se ressemblent et coopèrent sans mot dire à une autre forme de... « solidarité » où tous sont emportés dans un maelström de compétition et de distinction, où tous se critiquent sans cesse pour parfaire tant cette solidarité nouvelle que cette concurrence distinctive.)

L'obsolescence ou la critique de la positivité productive

accumulationDans les limites de ces seules acceptions, parler de l'obsolescence serait donc esquisser un propos sur la... matérialité de la crise de la rationalité européenne. J'ai bien écrit « esquisser », ajoutant un conditionnel. Ici, j'essayerai simplement de glisser quelques mots sur « l'esprit d'accumulation », qui est une culture, et sur « le capitalisme » qu'on ne peut concevoir que pluriel (Weber, Baechler), qui est une psychologie à la fois collective et privée ; et j'essayerai de parler, à demi-mot, du vieillissement et de « la fatigue d'être soi », rapports des choses et des êtres qui nous concernent tous et toutes.

Obsolescence donc – le mot est joli. Il sent l'obsession et l'essence. Avec ses douze lettres, on peut écrire « obscène ». Son synonyme est « désuétude » de la machine. Dans les thesaurus et les dictionnaires, mais peut-être pas dans le rythme journalier des échanges langagiers, le mot a conservé la définition de son usage latin. Cet usage manifestait déjà le fait, pour un objet, d'être « passé de mode, tombé en désuétude » et d'avoir perdu de la valeur. (La valeur que, comme La Rochefoucauld, je comprends comme honneur et mise en péril au combat.) Aujourd'hui, en langage soutenu nous dit-on, c'est, pour un objet, le « fait d'être périmé », et, en un langage spécialisé, d'« être dépassé par le seul fait de l'évolution technique ».

obsolescence1Ce qui revient et fait sens, c'est le fait brut de la mode et de la valeur technologiques, et l'inutilité inéluctable, termes qui ne décrivent pas la même chose, mais qui valent condamnation et renvoient immédiatement à la dépréciation sociale d'une machine ou d'un équipement (Heidegger). Périmé, l'appareil, le moteur ou le dispositif (Agamben, 2007), a été dépossédé de son actualité. En une formule barbare, l'obsolescence est le processus social et matériel qui rend « de plus en plus moins utile ». Dit autrement, l'obsolescence est à la machine moderne ce que la mode est à l'habillement de confection industrielle... L'obsolescence est fondamentalement l'expression renouvelée d'une critique du présent, sinon des traditions, un frottement contre les archaïsmes, une hâte festive d'en finir, de rendre ringard, de déclasser. Que veut dire ce déclassement ? Qu'est-ce donc que ce rapport total aux machines modernes et, peut-être, aux êtres ?

Pour avancer une réponse ramassée, je dirais que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la dynamique de l'accumulation, que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la positivité de la productivité.

obsolescenceprogrammeDans l'obsolescence programmée, comme disent les économistes, du machinal et du technologique, il y a comme le point final déjà conçu de ce qui se donne, non, mieux, se vend comme « nouveauté ». (Je fais intervenir le verbe « vendre » et la nécessité du renouveau incessant pour essayer, par résonance, de définir la modernité.) L'obsolescence est alors la ride profonde de toute nouveauté idéale et manufacturée. (A ce propos, dans notre économie politique, l'obsolescence est le jumeau opposé de l'innovation.) Elle décrit donc un rapport à la fois matériel et magique, comme disent les ethnologues, le rapport occidental à la fois matériel et magique de la productivité du travail face à l'inutilité. (L'obsolescence décrit donc « l'inutilité de tout », c'est-à-dire qu'elle frappe de son caractère évident à la fois la réalité et le fantasme de ce qui est productif et de ce qui ne l'est plus.)

obsolescence4L'obsolescence des machines, leur renouvellement continu et illimité, manifeste donc une caractéristique de notre mode de production ou dynamisme du capitalisme ou « éthique de la puissance » qui veut la puissance, c'est-à-dire la surpuissance (Heidegger) ; éthique qui carillonne, jour après jour, après l'actualité de la nouveauté, l'achèvement des choses et leur « faiblesse », faiblesse le plus souvent subjective-sociale que matérielle-réelle. (D'ailleurs, on le sait, la puissance ne souffre la faiblesse qu'à sa périphérie : dans les abîmes, les dépotoirs et les poubelles, dans les bidons villes et les bordels, les HLM et les banlieues. La puissance ne souffre les avatars de la faiblesse que pour savourer ses propriétés propres, par comparaison, distinction et élévation face à elle.) Lorsque l'objet a reçu le poinçon socialement infamant de l'inutilité, c'est alors qu'il a fait le tour de ses possibilités situées dans son espace-temps ; il peut s'éteindre, fatigué de ne plus être désiré ; nous n'en avons plus besoin, c'est-à-dire que nous ne le désirons plus sous la forme ou l'actualité qu'il possède-là.

Si, donc, du latin à la langue moderne, je m'en tenais à la définition étroite de l'obsolescence, je ne devrais traiter que de l'obsolescence de la machine-outil et de tous ces instruments en concurrence les uns avec les autres pour atteindre une plus grande productivité, un plus grand rapport à la surpuissance, avant de devenir inutile, dépassé.

Toutefois, grâce à un ami parisien, je pris connaissance de l'ouvrage L'obsolescence de l'homme (1956, rééd. 2002) de Günther Anders. En 1956, avant Guy Debord et Jacques Ellul, et en même temps que Martin Heidegger, Hannah Arendt et les derniers grands de l'Ecole de Francfort, Anders parlait de l'état naissant de notre assujettissement à la technologie.

obsolescenceandersQue dit principalement Anders ?

« C'est depuis des années un secret de Polichinelle qu'au début de la guerre de Corée, le général McArthur a proposé des mesures dont l'application aurait pu déclencher une troisième guerre mondiale. Tout le monde sait aussi qu'on lui a retiré le pouvoir de décider s'il fallait ou non prendre un tel risque. Ceux qui lui ont retiré cette responsabilité ne l'ont pas fait pour prendre eux-mêmes les décisions à sa place ou pour les confier à d'autres hommes politiquement, économiquement ou moralement qualifiés. Ils l'ont fait pour remettre le pouvoir de décider à un instrument (puisque le « dernier mot » doit être objectif et qu'on ne considère aujourd'hui comme « objectifs » que les jugements prononcés par des objets). Bref, on a confié la responsabilité suprême à un « electric brain », un cerveau électrique. On n'a pas retiré le pouvoir de décision à l'individu MacArthur, mais à MacArthur en tant qu'homme, et si on a préféré le cerveau-instrument au cerveau de MacArthur, ce n'est pas parce qu'on avait des raisons particulières de se méfier de l'intelligence de MacArthur mais parce qu'il n'avait, précisément, qu'un cerveau humain.

Dire qu'on lui a « retiré » sa responsabilité en tant qu'homme, c'est bien sûr employer une expression trompeuse. Car la puissance qui l'a privé de son pouvoir de décision n'était pas une instance surhumaine, ce n'était ni « Moïra » (le Destin), ni « Tyché » (la Fortune), ni « Dieu », ni l'« Histoire », mais c'était l'homme lui-même qui, dépouillant sa main gauche avec sa main droite, déposait son butin – sa conscience morale et sa liberté de décision – sur l'autel de la machine et montrait par cet acte qu'il se soumettait à celle-ci, à ce robot calculateur qu'il avait lui-même fabriqué et qu'il était prêt à considérer comme une conscience morale de substitution et une machine à oracles, bref une machine littéralement providentielle. En subordonnant le général à cet instrument, l'humanité s'est en quelque sorte portée atteinte à elle-même (car) celui qui transfère la responsabilité d'un homme à un instrument lui transfère aussi, par là même, la responsabilité de tous. En cette occasion, l'humanité s'est pour la première fois humiliée elle-même de façon significative et a ouvertement déclaré : « On ne peut pas compter sur nous puisque nous comptons plus mal que nos machines. Qu'on ne tienne donc pas "compte" de nous. » Elle n'a, pour la première fois, ressenti aucune honte d'avoir ouvertement honte. »

obsolescence5Pour ma part, si je crois savoir quoi penser du thème ou mythème « la Science », de cette fiction nécessaire pour penser la totalité des acquis, des propriétés et des dynamismes des connaissances humaines, je ne sais quoi penser de « la technologie » dont la définition anthropologique – « étude des activités entreprises par les hommes pour acquérir et transformer des éléments organiques et inorganiques du monde naturel. » – est si proche de celle de l'« arraisonnement » de Heidegger (« essence de la technique moderne »)... Si, comme l'écrit Jean Grou (2000), je crois savoir que l'économie politique « entretient d'étroites relations avec les sciences dures, parce que celles-ci se situent en amont de la technologie, sa discipline partenaire », je ne sais clairement et distinctement si Anders et tous ceux qui conspuent « la technique » ont raison de tant la maudire. (« Avoir raison » c'est-à-dire que la somme de leurs arguments est supérieur à la somme des faits et des possibilités de la technologie ou de l'arraisonnement.)

Certes, la société bourgeoise technique semble plus encore résider dans un procès de précipitation – mais n'est-ce pas la conséquence de la « conscience historicisée » dont parle Marcel Gauchet (1985) ? – plutôt qu'elle ne réalise une véritable accélération de l'Histoire (au sens de la « fiction hégélo-marxiste »).

marxaccelerationmondeÀ cet égard, je ne renvoie qu'aux seuls Marx et Derrida, critique non-marxiste de la pensée cohérente de Marx à ce sujet : l'accélération du monde, « et (de) tout ce qu'il y a dedans, Chico ! ». Car il y a visiblement, mais ma vue peut être mauvaise, précipitation et non accélération, notamment par la technique, de notre mode de penser et de notre mode de vie. (Autrement dit, plutôt avec Jared Diamond (2006) qu'avec Ulrich Beck (1990) et Hans Jonas (2001), je ne peux établir aucun bilan définitif sur la technique, ni faire aucun jugement, mais seulement « compter les points » et observer les usages sociopolitiques de la technique.)

Lorsque je parle de ce speed, accélération du spleen baudelairien, je ne pense pas qu'aux périodes de fièvre acheteuse des soldes et des files d'attente nocturnes pour acheter le dernier Harry Potter ; je pense à notre standard de vie post plan Marshall et aux modifications de perception de la réalité qu'il entraine, lui et son « technèlogos ». (Certes, il y a 2000 ans, Sénèque parlait déjà des « occupati ». Mais, à notre échelle d'observation et sur un large spectre, nous savons que la totalité des termes utilisés par L'école de Francfort, Heidegger et Anders, au moins, comme « artificialisation accélérée du monde et de ses représentations », « technoscience devenue autonome », « marchandises fantômes », « Spectacle », nous savons que tous ces termes renvoient toujours à la technique et à sa description philosophique, c'est-à-dire, plus ou moins directement, à une critique réglementaire « des propriétaires » de la science. Nous savons que l'artificialisation, le spectacle et la technoscience sont les termes désespérément critiques utilisés par la « contre idéologie » de l'« idéologie de la technicité », voire du Progrès européen. (Je veux rappeler que l'idéologie, selon les mots de Raymond Boudon, est « une doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d'une crédibilité excessive ou non fondée » (1985, p. 52).)

dechetselectroniquesJe pense à notre standard de vie post plan Marshall, disais-je, c'est-à-dire à l'imposition somme toute récente de la mécanique à tous les étages de la Culture et, surtout, au transport réel ou virtuel du monde objectif vers nos subjectivités, ainsi qu'au transport en commun de nos subjectivités vers un monde fantasmé/fantomal ; fantasmé/fantomal aux moyens d'une démographie d'imageries et d'électroniques illustrant, mais ne faisant que cela, la pseudo-proximité du Monde.

Le paradigme de l'androïde

ethiquemachineA travers le masque (africain) de l'obsolescence, nous discernons aussi l'aveu occidental d'un besoin de repos, sinon d'une issue reposante. Dans Aurore, Nietzsche parlait déjà de « l'humeur de la fête moderne », lorsque la puissance qui veut, un temps, retomber dans l'impuissance.

Je le répète : dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, mais non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Car nous savons qu'ici-bas il existe comme une « libido de l'emprise », une « pulsion culturelle de domination », pulsion actualisée et réactivée tous les jours par la technique occidentale et « l'esprit du capitalisme » – « esprit » que je ne saurais définir d'une façon anthropologique (Marx, Amin), mais régional (Weber, Baechler, Gauchet).

Par contraste, l'obsolescence renverrait donc à sa source principale : à l'éthique bourgeoise de l'efficacité (maximale), celle-ci demandant toujours plus rationnellement plus d'accumulation, de production, d'investissement productif, de circulation et de consommation. Il y a toutefois une spécificité géographique et historique de cette « éthique de la machine » (Genèse + Descartes + monde des usines + performance = éthique de la machine) : ce que l'éthique de la machine est est son aboutissement.

Finalement, la machine moderne parfaite ce serait l'homme tranquille de l'univers lockéen. metropolisMieux, l'homme parfait, l'homme idéal bourgeois, paradoxalement sans obsolescence ni achèvement, ce serait la machine pensante, le robot ou le paradigme de l'androïde ; ce que la science-fiction discute et critique depuis au moins la pièce R.U.R (Capek, 1921), le film Metropolis (Lang, 1930) et la littérature d'Isaac Asimov (1941). Après celui-ci, avec les mouvements (romantiques) pessimistes de la fin des années 60 et cyberpunk des années 70, voici le temps des descriptions apocalyptiques renvoyant toujours à des représentations et à des manières qu'à la société réelle de se penser (Durkheim, Gurvitch), le temps du Terminator (Cameron, 1984) et de l'enfant bionique d'Intelligence Artificielle (Spielberg, 2002), le temps de la Matrice des frères Wachowski (1999, 2003), et des représentations de l'obsolescence de l'homme, de sa finitude, de sa magnifique inutilité naturelle ; c'est-à-dire, paradoxalement, de son incommensurabilité. (Si, dans l'ordre de la pensée bourgeoise, il semble que le robot soit le nec plus ultra de la faculté de penser, sa vérité tranquille, heureusement, le diable de l'aléatoire est dans l'escalier et, heureusement, le « matérialisme aléatoire » (Althusser, 1982) habite à tous les étages : c'est la catastrophe, la krisis, l'accident... L'idéalisme bourgeois ne peut contenir la matière (la réalité) sur laquelle il vient se fracasser.)

Le nom du monde est forêt

foretSi l'Univers renfermait un quelconque « projet » ce serait aussi celui de son « obsolescence ». En effet, qu'on soit scientifique, philosophe, praticien des sciences sociales, dame cultivée ou gentilhomme, déterministe ou indéterministe, continuiste ou discontinuiste, à partir du mouvement de la conscience, qui se découvre elle-même, tous ces « gens d'entendement », comme dit Montaigne, arpentent le même chemin de l'inexorabilité, tous éprouvent les forces de l'inéluctabilité de la transformation des chairs, celle du Monde et la nôtre propre. Êtres sans Dieu, nous comprenons tous que l'éreintement guette la totalité des « projets » et adventurae de la Nature et de la Culture.

ursulaleguinAlors, si, du haut de mon savoir partiel (« s'avoir », « ça voir »...), je me risquais à parler du « point de vue de la Nature », j'avancerais que la Nature est buissonnement incessant qui « sonde » ses limites, que la Nature est recommencement peut être hyperbolique mais non infini, puisque l'infini est une aberration matérielle et logique . (Ursula Le Guin nous explique que Le nom du monde est forêt, 1972.) J'ajouterais que, bien qu'elle ne « veuille » rien, la Nature provoque comme sa propre perte, c'est-à-dire qu'elle produit et consomme des empires et des empires de possibles jusqu'à la disparition des protons ; une disparition qui surviendra des milliards d'années après celle de l'esprit (Islam, 1984).

maxweberMaintenant, si j'osais parler du « point de vue de la Culture », je me ferais aussitôt le rapporteur d'un remarquable passage de Max Weber. En 1917, celui-ci écrit : « la vie de l'individu civilisé, emporté par le « progrès », dans l'infini, ne devrait pas avoir de terme du point de vue de sa signification immanente propre. Car il y a toujours encore un progrès ultérieur à venir pour celui qui participe à ce progrès. Aucune personne, quand elle meurt, n'a atteint le sommet, lequel se trouve à l'infini. »

Quelques pages auparavant, il remarque : « l'individu ne peut s'assurer de réaliser quelque chose de véritablement et pleinement achevé dans le domaine scientifique que dans le cas de la plus rigoureuse spécialisation. (...) notre propre travail doit inévitablement rester inachevé. C'est uniquement grâce à une spécialisation rigoureuse que le travailleur scientifique peut effectivement atteindre la pleine certitude, une fois dans sa vie, et peut-être plus jamais, d'avoir accompli quelque chose qui durera ».

scientifiquehommeLe destin même du travail scientifique est, sans cesse, de devenir caduc. Et l'on sait depuis longtemps que la philosophie se prescrit de devenir scientifique... L'accomplissement scientifique, quels que soient les travaux, demande donc à être dépassé et à vieillir, à devenir obsolète. (Par conséquent, il y a comme la nécessité d'une « biomasse » de travaux moins utiles et moins précieux, plus ordinaires, pour que les conditions de possibilité d'une « grande théorie » voient le jour.) Tel est son fait et telle est sa loi. Il y a dans cette « révélation wébérienne », une humilité qu'on peut avoir du mal à supporter tous les jours. « Le progrès scientifique est un fragment, et le fragment le plus important, (du) procès (historique) d'intellectualisation » écrit encore Weber.

Ce procès d'intellectualisation (rationalisation) manifeste alors, à chacun de ses moments et à chacune de ses phases, l'obsolescence de tous les outillages de la Civilisation, machines-outils, théories-outils et, aussi, hommes fabricants d'outils.

David Morin-Ulmann

 

Pour aller plus loin :

- Livre "Du jetable au durable - En finir avec l'obsolescence programmée" de Laetitia Vasseur et Samuel Sauvage, janvier 2017 - Edition Gallimard, Collection Manifestô - Alternatives

- Livre "Zéro pollution - Un ultime défi pour l'humanité" de Yannick Roudaut

- Colloque de HOP ! du 19 septembre 2017 au Palais du Luxembourg - Paris

 

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Etat plateforme

L’État méta-plateforme

À l’heure où le débat sur l’État-startup fait rage, une prise de recul sur la notion liée d’État plateforme ne peut pas faire de mal. D’où vient cette notion, et dans quelle direction évolue-t-elle ? Si la réponse à cette question est au départ façonnée par des réflexions venues d’outre-Atlantique, on observe une réception de plus en plus active de ces thèmes en Europe, à la fois sur le plan intellectuel et politique.
 
C’est Tim O’Reilly qui a mis le thème de l’État plateforme sur orbite en 2009, au moment où s’ouvre l’ère Obama aux États-Unis. La notion d’État plateforme a donné un nouveau souffle à la notion antérieure de gouvernement électronique (e-government).
 
La campagne présidentielle d’Obama est à l’époque novatrice sur le plan technologique : crowdfunding et analyse sophistiquée des données pour guider le ciblage des campagnes de porte-à-porte : des méthodes qui se généralisent aujourd’hui en Europe.
 
Tim O’Reilly défend l’idée d’un État fonctionnant d’une part moins comme une cathédrale et plus comme un bazar, pour reprendre l’opposition fameuse d’Eric Raymond, et d’autre part tirant son inspiration de l’Apple Store et du succès alors tout récent de l’iPhone. La notion d’ouverture se définit dans ce cadre de pensée comme la possibilité de brancher des applications tierces sur les données de la plateforme via des API.
 
L’idée de l’État plateforme fait aussi son chemin en France à travers les réflexions d’Henri Verdier et de Nicolas Colin, parues sous forme de livre en 2013.
 
L’État possède en France une importance et un flair tout particuliers. Un accent nouveau est mis par Nicolas Colin sur la dimension fiscale des activités des géants de l’Internet, des GAFA souvent évoqués dans nos colonnes.
 
Mais cette dimension ne constitue qu’un aspect au sein d’un vaste sujet dont l’analyse s’approfondit continûment. La notion de plateforme s’affine. Selon Laura Létourneau et Clément Bertholet, tous deux issus du corps des Mines, l’État doit aujourd’hui se soumettre à l’impératif de l’auto-ubérisation pour devenir une métaplateforme, une plateforme de plateformes à l’instar d’AWS. Leur récent livre Ubérisons l’État ! avant que d’autres ne s’en chargent est préfacé par Xavier Niel et paraît bourré d’allusions à la saga Star Wars.
 
Voici la vidéo de l’intervention de Laura Létourneau lors du TEDx Issy les Moulineaux le 23 novembre 2016 à l’École de formation professionnelle des barreaux de la cour d’appel de Paris.
 
{youtube}wZcVgpNJoL0{/youtube}
 
Mounir Mahjoubi semble désormais bien en place pour être le Vivek Kundra d’Emmanuel Macron. Reprendra-t-il à son compte le projet de métaplateformisation de l’État ? Saura-t-il frayer une voie nouvelle évitant le terrain miné des legacy systems de l’administration ? Nicolas Colin a déjà attiré l’attention par le passé sur la difficulté que rencontre l’État quand il s’agit de fonctionner comme Amazon. Comme le dit Albert Meige, le digital est bien le pharmakon des organisations ouvertes, et la recette managériale qui permettrait aux structures administratives de botter du postérieur sur le modèle de Jeff Bezos reste entièrement à inventer.
 
La métaplateformisation se présente ainsi comme une ambition dont la réalisation signerait par sa prouesse une nouvelle fois la grandeur de notre État. Notre nouveau Président semble déterminé à relever ce défi.
 
Jacques Knight, Presans
 
 
Avec l'aimable autorisation de l'auteur - Article paru dans open-your-innovation.com
 
 
 
 
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Transition

On parle tous de « transition », mais que signifie ce concept ?

La notion de transition prend depuis quelques années une place croissante dans la réflexion et l’action pour une société plus durable. Qu’elle soit écologique, énergétique, sociale, solidaire, économique, démocratique, numérique ou encore managériale, la transition se caractérise par une transformation profonde des systèmes. Une pluralité d’acteurs se revendique du concept de transition : la recherche s’attelle à en identifier les ressorts, les institutions souhaitent en dessiner les orientations et la société civile s’engage et l’aiguillonne à travers des expérimentations innovantes.

Le passage d’un régime d’équilibre à un autre

Les principes généraux de la transition
La transition désigne « un processus de transformation au cours duquel un système passe d’un régime d’équilibre à un autre »1.  La transition n’est donc pas un simple ajustement mais une reconfiguration fondamentale du fonctionnement et de l’organisation du système, à l’image de la transition démographique par exemple. Cette transformation structurelle touche simultanément les secteurs technologique, économique, écologique, socioculturel et institutionnel et les évolutions de ces secteurs se renforcent mutuellement2.
La transition se caractérise ainsi par une mutation à la fois progressive et profonde des modèles de société sur le long terme. C’est un processus qu’il est impossible de maîtriser totalement3 puisqu’il s’inscrit dans un système complexe qui échappe à une planification rigide.
 
Les dynamiques de la transition
Geels et Loorbach4 ont théorisé les interactions qui orientent les transitions en fonction de trois niveaux exerçant des pressions les uns sur les autres (cf. schéma).
 
Les niveaux de transition (Geels, 2002)
 
Au premier niveau, les niches sont le lieu d’initiatives radicales et d’expérimentations en marge du système établi. Pour se généraliser, ces innovations doivent être intégrées dans le deuxième niveau, les régimes, c’est-à-dire les règles et normes qui guident les comportements, assurent la stabilité du système mais également son inertie. Enfin, l’évolution de ces deux niveaux est soumise à un troisième niveau, le paysage, c’est-à-dire l’environnement externe et les tendances de fond, par exemple les situations de crise. Ce sont les pressions exercées simultanément par ces trois niveaux qui peuvent entraîner des transitions.
 
Quel rôle pour les pouvoirs publics ?
Si les transitions systémiques ne peuvent être complètement contrôlées, il est possible de les faciliter et de les orienter1. À ce titre, les institutions ont un rôle clé, d’une part en identifiant et en encourageant les initiatives pionnières vertueuses (valorisation, soutien financier ou technique,  etc.),  d’autre  part  en  encourageant  et  en accompagnant le changement d’échelle pour aller vers une mise en mouvement globale de la société (évolution des cadres législatifs et réglementaires, définition de cadres stratégiques de long terme, inflexion des politiques publiques, etc.) et enfin en anticipant et en appréhendant les grandes évolutions futures pour en réguler les effets et en relever au mieux les défis.

L’appropriation de la transition par les institutions nationales et internationales

L’institutionnalisation contrastée du concept de transition écologique
Historiquement, la notion de transition est étroitement liée à celle de développement durable. Le rapport Meadows de 1972 insiste notamment sur la nécessité de la « transition d’un modèle de croissance à un équilibre global » en mettant en avant les risques écologiques induits par la croissance économique et démographique. En 1987, le rapport Brundtland appelle également de ses vœux « la transition vers un développement durable ». Pour autant, si la notion de transition est à chaque fois présente en filigrane, c’est le terme de développement durable qui est sur le devant de la scène internationale lors du Sommet de Rio en 1992, suivi par le terme d’économie verte (et équitable) lors du Sommet de Rio+20 en 2012, et qui revient avec les Objectifs de développement durable adoptés en 2015.
 
En France, la notion de transition écologique et son volet énergétique ont récemment pris de l’ampleur au sein du ministère en charge de l’environnement comme l’illustrent le Conseil national de la transition écologique créé en 2012, la Loi de transition énergétique pour la croissance verte promulguée en 2015 ou encore la Stratégie nationale de transition écologique vers un développement durable (2015-2020). Cette approche a favorisé un recentrage de l’action publique sur des enjeux environnementaux (climat, biodiversité, etc.), tout en réaffirmant la nécessité d’une mise en mouvement   coordonnée de l’ensemble des acteurs de la société. C’est ainsi que la Loi de transition énergétique met notamment l’accent sur le rôle des citoyens et des collectivités territoriales dans la mutation du modèle énergétique (facilitation de l’investissement participatif dans les projets d’énergies renouvelables locales, soutien financier à la rénovation individuelle des logements, dispositif Territoires à énergie positive pour la croissance verte, etc.).
 
L’accompagnement de la transition écologique :  un enjeu de justice sociale et de démocratie
Pour être pérenne et équitable, la transition écologique doit être socialement juste et ne pas se traduire par un accroissement des inégalités. Par exemple en matière d’emploi, la   réorientation   écologique   de   l’économie implique une mutation profonde des filières d’activité et des compétences professionnelles, à la fois en ouvrant de nouveaux marchés d’avenir mais également en entraînant la disparition de certains secteurs. Face à ce constat, la notion de transition juste, c’est-à-dire une « transition vers une économie verte dont les inévitables coûts pour l’emploi et pour nos sociétés sont partagés par tous »5, monte en puissance sur la scène internationale depuis les années 90, sous la pression d’organisations syndicales et associatives. C’est ainsi que la transition juste figure dans le préambule de l’Accord de Paris de décembre 2015. En France, l’accompagnement des transitions professionnelles, la résorption de la précarité énergétique et plus généralement l’acceptabilité sociale des politiques de transition écologique demeurent un enjeu clé pour l’action publique.
 
Pour impliquer et entraîner l’ensemble des acteurs de la société, la transition écologique doit s’accompagner d’une mise en débat démocratique afin de devenir un objectif véritablement partagé. Dans la lignée de la convention d’Aarhus de 1998, la France poursuit la démocratisation du dialogue environnemental non seulement au sein des instances de concertation avec les parties prenantes représentatives (Conseil national de la transition écologique) mais également en renforçant les dispositifs de participation et de débat public (ordonnance du 3 août 2016, charte de la participation, etc.).   En   outre, l’avènement des technologies numériques ouvre de nouvelles perspectives pour « mettre en démocratie » les trajectoires de transition, comme l’illustrent la consultation publique organisée sur la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages ou la co- construction de la loi pour une République numérique.

L’expérimentation de la transition par la société civile et les territoires

La transition comme passage à l’action
La société civile (citoyens, associations, entreprises, etc.) et les acteurs territoriaux (collectivités locales, etc.) contribuent pleinement à la transition à travers une grande diversité d’initiatives concrètes en matière d’alimentation (AMAP, jardins partagés, permaculture), de partage et de production   (économie   sociale   et   solidaire,   monnaies locales,   troc,   éolien   participatif,   « fab-lab »),   d’habitat (habitat participatif, auto-réhabilitation des logements énergivores), de reconquête de l’espace public, etc. Cette constellation d’actions citoyennes, le plus souvent à l’échelle locale, place la vie quotidienne au premier plan, en accord avec des valeurs de solidarité, d’inclusion et d’humanisme, de sobriété et de proximité, de justice sociale et environnementale, de partage équitable du pouvoir et de démocratie directe6. L’enjeu de la transition citoyenne est d’améliorer « ici et maintenant » le bien-être de la communauté tout en gagnant en autonomie et en développant le lien social de proximité7. Ces innovations, souvent de l’ordre de l’expérimentation, testent des alternatives adaptées au contexte local et, pour certaines, cherchent à essaimer pour avoir un effet transformateur.
 
L’exemple des villes en transition
Le mouvement international des Villes en transition, initié par Rob Hopkins au Royaume-Uni en 20068, en est l’un des exemples les plus avancés. Les Villes en transition visent à anticiper l’inéluctable pic pétrolier en passant d’une situation de dépendance aux énergies fossiles à une résilience des communautés grâce à des solutions concrètes mises en place à l’échelle locale par les citoyens et acteurs du territoire7. Cette dynamique s’appuie sur la certitude de la crise à venir pour repenser l’ensemble du système9, en rupture avec le modèle consumériste tout en redonnant un pouvoir d’agir à l’habitant sur son milieu dans une perspective de démocratisation environnementale7 (les communautés deviennent force de proposition).

La transition écologique et solidaire, un nouveau projet de société ?

Le développement durable face à ses faiblesses
Le développement durable est présenté comme un horizon nécessaire et commun10 mais, dans le même temps, il est perçu comme impuissant à inverser et même à freiner des évolutions mondiales11. Cette désillusion s’explique notamment par l’ambiguïté sémantique du concept et de sa définition (durable versus soutenable, subjectivité de l’équilibre entre les dimensions environnementales, sociales et économiques, incertitude quant aux besoins des générations futures, tension entre durabilité faible et durabilité forte…) et du caractère mouvant de ses acceptations successives12 (cf. schéma).
 
 
 
Évolution des acceptations du concept de développement durable au fil du temps (Jégou, 2007)
 
Si ce flou conceptuel a favorisé une appropriation très large du terme de développement durable, il a facilité la récupération et le détournement marketing, certains s’en réclamant pour légitimer des politiques existantes ou des intérêts particuliers13. Plus généralement, plusieurs acteurs regrettent l’affaiblissement de l’aspiration initiale de transformation systémique de nos sociétés que portait le projet de développement durable14 et qui se traduirait finalement par une perpétuation du modèle économique classique, un manque d’ambition écologique, une prise en compte insuffisante de la dimension sociale et culturelle, etc.  En fin de compte, le vocable de développement durable ne ferait que déplacer la problématique des approches et intérêts divergents15 -notamment vis-à-vis de la croissance-, du stade des discours généraux et consensuels vers l’étape de la mise en œuvre où les dissensus ressurgissent, ce qui expliquerait en partie les difficultés de traduction des principes de développement durable en réalisations concrètes.
 
Opportunités et défis de la transition
Dans ce contexte de remise en question du concept de développement durable, la notion de transition met l’accent sur un passage à l’acte rapide à travers des initiatives concrètes et des démarches citoyennes locales.   La diversité des expérimentations est conçue comme un gage de résilience et d’adaptation aux contextes locaux. La transition écologique et solidaire permettrait ainsi d’accélérer le changement de système en osant de nouvelles voies et en engageant directement les citoyens7. Les promoteurs du terme de transition le revendiquent comme étant plus opérationnel, plus concret et finalement plus efficace que le « concept mou » du développement durable.
Pour autant, l’engouement pour le terme de transition ne doit pas occulter les enjeux et défis qu’elle soulève.
 
Certains sont similaires à ceux déjà rencontrés par le développement durable notamment l’effectivité de la transformation du modèle économique et sociétal ainsi que le flou conceptuel et la récupération abusive. La mise en œuvre de la transition doit encore faire la preuve de son opérationnalité   et   de   la   capacité   des   innovations sectorielles à changer d’échelle et à « faire système ». Enfin, se pose la question de l’intégration de cette approche dans un cadre international toujours très axé sur le développement durable.
Si la transition écologique et solidaire parvient à éviter ces écueils et résoudre les questions non résolues du développement durable, elle pourrait alors être l’occasion de bâtir collectivement un nouveau contrat de société, véritablement équitable et respectueux de l’environnement.
 
Références :
1. Bourg D. & Papaux A. (dir.), Dictionnaire de la pensée écologique, Article ‘Transition’, 2015.
2. Tremblay L., Gouvernance des transitions vers la durabilité, 2011.
3. Boutaud A., La transition : l'après développement durable ?, Revue de prospective territoriale M3, n°4, 2013.
4. Geels, F.W., ‘Technological transitions as evolutionary reconfiguration processes: A multi-level perspective and a case-study’, Research Policy, n°31, 2002. Loorbach, D.,Transition Management: new mode of governance for sustainable development, 2007.
5. Bureau international du travail, Changement climatique et travail: l’objectif d’une «transition juste», Journal international de recherche syndicale, 2010, Vol. 2.
6. Canabate A., Éléments de réflexion sur les initiatives de transition en temps de crise : limites et portées des créativités communautaires, Colloque de Cerisy Quelles transitions écologiques ?, 2015.
7. Laigle L., De la résilience sociétale à la transition écologique, in Société résiliente, transition écologique et cohésion sociale : études de quelques initiatives de transition en France, Etudes & Documents, 2015.
8. Hopkins R., Energy Descent Pathways :evaluating potential responses to Peak Oil, 2006.
Hopkins R., Manuel de transition de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Écosociété, 2010.
9. Semal L., Militer à l’ombre des catastrophes : contribution à une théorie politique environnementale au prisme des mobilisations de la décroissance et de la transition, 2012.
10. Rumpala Y., De l’objectif de développement durable à la gouvernementalisation du changement, Politique européenne, 2011/1 n° 33.
11. Jegou A., Les géographes français face au développement durable, L’information géographique n°71, septembre 2007.
12. Theys J., Le développement durable face à sa crise : un concept menacé, sous-exploité ou dépassé ?, Développement durable et territoires, Vol. 5, n°1, 2014.
13. Godard O., Le développement-durable, une chimère, une mystification ?, Mouvements N°41 septembre-octobre 2005.
14. Zaccai E., 25 ans de développement durable, et après ?, PUF, 2011.
15. Rumpala Y., Développement durable : du récit d'un projet commun à une nouvelle forme de futurisme ?, A contrario, 2010/2.
 
(Source : Commissariat général au développement durable /Théma – Télécharger le rapport)
 
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chaos

Le macronisme serait-il une harmonique du désordre ?

Le nouveau président, son nouveau gouvernement, sa nouvelle assemblée, attirent tous les regards et chacun tente de cerner de quoi est fait ce qu’il faudra bien appeler le macronisme. L’innovation politique semble réelle et en interloque beaucoup. Que penser de cette présidence dite « jupitérienne », de cette manie du « en même temps », de ce charivari implacable qui volatilise le paysage politique, de la question de la représentation nationale révolutionnée par la disparition du code binaire droite/gauche qui semblait éternel ? Quelle philosophie sous-tend la nouvelle politique dans un monde chaotique ? Comment gouverner une société qui était perçue comme ingouvernable, tissée de contradictions et d’intérêts divergents ? Et si Emmanuel Macron était en train d’inventer une nouvelle voie dans le gouvernement des sociétés complexes ?
 
Les sociétés contemporaines sont frappées d’un caractère particulier : leur centre de décision unique, l’État, s’est progressivement trouvé placé en compétition au sein d’un espace multidimensionnel et polycentrique. Moins connu que des théoriciens libéraux comme Hayek ou Popper, Michael Polanyi est celui qui a le plus inspiré les recherches sur le polycentrisme.

Polycentrisme et hiérarchie

Polanyi observe que le polycentrisme existe dans plusieurs niveaux de réalité, fût-elle biologique, physique ou intellectuelle. Le système réflexe de posture qui permet au corps humain de rester en équilibre, de s’asseoir ou de marcher, résout des tâches polycentriques. La sagesse humaine que Kant définissait comme « la capacité d’harmoniser tous les buts de la vie » est également polycentrique. Comme l’est toute œuvre artistique dont la finalité est de construire une harmonie polycentrique qui lui est unique. Tirant ainsi son idée des ordres spontanés observés dans la nature, Polanyi transpose, dans le domaine social, une théorie des organisations complexes fort originale. Le polycentrisme désigne alors des sociétés dans lesquelles différentes sphères fonctionnelles coexistent de façon autonome. La politique, le droit, l’économie, l’art, la religion, … sont autant de domaines qui possèdent une logique autonome et qui préservent jalousement leur intégrité. Dans l’idéologie libérale contemporaine, la sphère économique par exemple est disproportionnée et voit d’un très mauvais œil – sauf si cela lui est utile – toute intrusion de la politique dans son domaine. De la même façon que la politique – au moins en Europe – ne supporte aucune intrusion religieuse dans le sien.  Les sphères peuvent entrer en relation les unes avec les autres mais en aucun cas l’une ne peut théoriquement se considérer comme prépondérante sur l’autre. Il n’y a pas de hiérarchie dans le monde des sphères, mais une architecture qui s’apparente plutôt à celle des réseaux. La complexité des sociétés ne vient pas du nombre de sphères entrant en relation ou de la dimension de certaines d’entre elles, mais bien de cette organisation polycentrique.
 
La société, jusqu’à il y a deux ou trois décennies, possédait un centre de décision majeur voire exclusif    – le pouvoir politique de l’État – et des sphères fonctionnelles périphériques. La complexité de nos sociétés contemporaines vient très exactement de la diversification des centres décisionnels correspondant d’une part, à une différenciation fonctionnelle des systèmes sociaux et d’autre part, à la mondialisation des instances de décision. Aucune organisation hiérarchique ne peut alors contrôler cette multiplicité de centres de décision. L’idée qu’une autorité centrale unique puisse accéder à une connaissance synoptique de l’ensemble de la réalité sociale est une illusion. C’est pourtant sur cette illusion que se fondent bon nombre d’idéologies fondées sur le constructivisme social (holisme, socialisme, collectivisme). La pensée politique contemporaine explore d’une autre façon ce même champ d’analyse en développant la notion de réactivité qui vient quasiment en lieu et place de la notion de représentation. Cette dernière ne s’apprécie plus alors en termes d’identité mais sous la forme de la construction d’un lien entre les préférences des citoyens et les décisions des gouvernants. Dans cette logique sur laquelle se fondent les notions d’authenticité ou d’imputabilité (accountability), il y aurait une étroite corrélation – voire idéalement une symbiose – entre la volonté du peuple et les choix politiques des gouvernants.   Ces conceptions de la société appliquent directement le rationalisme cartésien aux problèmes sociaux, sans voir que, malgré la rationalité limitée des acteurs sociaux, la plupart des sphères fonctionnelles se développent sans l’intervention d’un projet délibéré des hommes.
 
Pour Max Weber, éminent penseur de la complexité des sociétés, l’organisation de la société correspond au modèle des machines mécaniques de son siècle. Selon lui, dans un monde marqué par l’industrialisation, dans lequel l’autorité repose essentiellement sur la compétence et la recherche de l’efficacité, la division pyramidale du travail est le moyen idéal pour résoudre la complexité sociale. Les grandes fonctions d’une société sont donc décomposées en tâches partielles qui trouvent chacune leur place dans un échafaudage hiérarchiquement structuré dont l’organisation bureaucratique est le parangon. La bureaucratie représente pour Weber le modèle type de l’autorité à caractère rationnel et légal. Cette forme d’organisation repose sur des règles abstraites, formelles car écrites et impersonnelles. Les détenteurs de l’autorité sont choisis en fonction de compétences rationnellement évaluées. Ils agissent dans le cadre d’une hiérarchie fonctionnelle dans laquelle les contrôles et les voies de recours sont précisément définis. Ce modèle d’organisation fonctionne dans un certain type d’organisation sociale mais il s’applique mal à des systèmes dont les éléments sont à la fois entrelacés et disjoints. Il s’applique encore moins quand l’efficacité de l’action menée sur certains problèmes globaux exige la coopération harmonieuse de systèmes fonctionnels différents.
 
Dans les sociétés complexes modernes, toute stratégie de traitement des grandes questions, si elle est fondée sur une architecture hiérarchique et monocentrique est vouée à l’échec. En effet, l’ordre de logique pyramidale possède une dynamique linéaire. Il ignore tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à des effets latéraux ou à des prolongements exponentiels. Il n’y a pas de dimension orthogonale dans un plan hiérarchique. La logique hiérarchique raisonne en chaînes causales et ignore les boucles et les interconnexions propres aux réseaux. Elle s’attache aux détails et aux actions immédiates mais ignore les perspectives et les visions d’ensemble. La logique hiérarchique est binaire, c’est oui ou non, tout ou rien. Son appréhension de la réalité est univoque ce qui conduit souvent à des positions radicales inefficaces ou contreproductives dans le cadre d’un univers complexe.

« En même temps »

Les sociétés fondées sur un modèle hiérarchique détestent le désordre ; elles considèrent l’ordre comme le contraire du chaos. Or, dans un système complexe, l’ordre parfait c’est-à-dire l’absence totale de mouvement entre les éléments de l’ensemble s’appelle la mort ou au moins le blocage. Une société complexe comporte un nombre excessivement grand de relations dont un bon nombre sont arbitraires et contradictoires. Rechercher l’ordre dans cet ensemble vivant conduit à l’arrêt du système. Sommes-nous pour autant condamnés à l’anarchie ? Certainement pas car il existe un espace relativement grand entre anarchie et ordre absolu dans lequel la juste mesure peut être trouvée. Rechercher l’ordre d’une société complexe c’est se situer en équilibre entre le chaos et l’ordre parfait, car l’un comme l’autre sont ingouvernables. Dans cette situation, le macronisme semble ne prétendre nullement rechercher l’unité mais plutôt, dans une démarche plus créative que dirigiste, l’harmonie des différences. Le cadre de pensée de cette politique n’est pas la logique classique mais la structure du chaos. Se pose alors le problème de la gestion de la contradiction, qui est un des fondements de la démocratie.
 
Dans la logique classique, la contradiction est le signal d’alerte qui indique que l’on fait fausse route ou qu’une erreur s’est produite dans le raisonnement. Cette logique est, depuis quelques décennies, battue en brèche par les physiciens qui découvrent des situations dans lesquelles la contradiction est irréductible. Par exemple, il est impossible de trancher définitivement entre une conception corpusculaire ou une conception ondulatoire d’une particule. Cette contradiction est alors considérée comme une notion complémentaire qui doit être acceptée et entrer dans le raisonnement pour approcher la connaissance. Cette problématique, qui agite les sciences de la nature mais aussi les sciences de l’homme, aboutit à l’idée que la logique aristotélicienne binaire n’est plus suffisante et qu’il faut lui substituer des logiques polyvalentes, qui transgressent la logique classique. Certes, on peut revenir à la logique classique dans le traitement des phénomènes complexes, mais seulement pour valider des séquences et jamais la totalité. Cela signifie que la logique classique est rétrospective, elle permet de corriger des erreurs, à l’échelle de la séquence, mais dès qu’il s’agit du mouvement, de la dynamique d’ensemble, ou de la créativité, elle s’avère insuffisante.
 
Dans nos sociétés contemporaines, la complexité est perçue comme un brouillard de confusion, comme une incertitude, une incompréhension irréductible à la logique. Pourtant, la complexité est un défi majeur que la plupart des gouvernants qui se sont succédés aux responsabilités s’engagent invariablement à relever. Or ils ne pourront jamais tenir cette promesse car la réalité n’est pas celle-là. En effet, la complexité comporte deux nœuds fondamentaux : un nœud empirique et un nœud logique. Le noyau empirique de la complexité, c’est les désordres, les aléas, les complications, les situations enchevêtrées, les diversités proliférantes de situations. Le noyau logique est formé des contradictions qui doivent être affrontées et des parts d’indécidabilités internes à la logique. Si l’on s’arrête à ce stade de la réflexion, on pense immédiatement que la complexité est régressive puisqu’elle introduit une part importante d’incertitude dans une connaissance qui a toujours cherché la certitude absolue. Or, un tel absolu n’existe pas. C’est une fable inventée pour rassurer les hommes. La complexité n’est pas régressive mais, au contraire, extraordinairement progressive car elle oblige à mettre en œuvre une pensée politique nouvelle, une pensée créative qui admette que tout n’est pas quantifiable, mesurable, gérable. Une pensée qui reconnaisse la réalité anthroposociale comme naturellement multidimensionnelle, à la fois biologique, individuelle et sociale. Une pensée politique qui comprenne que les disciplines qui cherchent à penser et gouverner les hommes, – la psychologie, la sociologie, l’économie, le droit, la démographie, etc. –, ne sont pas des catégories séparées mais qu’elles représentent plusieurs faces d’une même réalité. Cette pensée multidimensionnelle chère à Edgar Morin comporte la nécessité impérieuse d’introduire la dialogique – qui est une des clés de l’innovation politique.
 
La dialogique qui sous-tend le fameux « en même temps » de Macron, signifie que deux logiques ou deux natures, ou deux principes, peuvent parfaitement être liés en une unité, sans que la dualité ne se perde dans cette unité. En d’autres mots, les différences et les contradictions peuvent coexister et former une unité sans jamais perdre leurs spécificités. La dialogique comporte l’idée que les antagonismes sont stimulateurs et régulateurs. Adopter une démarche dialogique en politique, c’est instituer la sauvegarde de la diversité, organiser et réguler le jeu des antagonismes d’intérêts, d’idées, de conceptions, d’opinions, de façon à ce que ces contradictions puissent devenir créatives et productives.  Contrairement à la dialectique qui est un outil conceptuel permettant de résoudre les contradictions pour percer la vérité, la dialogique, au contraire, affronte la complexité et ne cherche pas à résoudre la multidimensionnalité de la dispute avec le réel.

Harmoniser le désordre

Le dilemme fondamental du macronisme est qu’il doit coordonner des disparités et harmoniser, en quelque sorte, le désordre, mais sans l’appui d’une autorité suprême – comme pouvait l’être l’État parfaitement souverain –, sans centre décisionnel affirmé et exclusif. En effet, dans les sociétés complexes, la multiplicité des sphères fonctionnelles et leur intrication dans le jeu social empêchent de savoir de façon claire et absolue quelle est la sphère prépondérante pour la légitimité de l’action. L’économique est-il supérieur au politique, ou bien est-ce le droit, le social ou la science ? Il n’existe pas de point de vue hiérarchique qui décide de la suprématie de l’une ou l’autre des sphères fonctionnelles. Dès lors, chacune voit midi à sa porte. Chaque sphère donne la primauté à sa propre fonction et considère les autres systèmes fonctionnels en particulier et la société en général, comme son environnement. Chaque sphère possède ainsi sa propre écologie. Le mode de développement de nos sociétés complexes actuelles a poussé à l’extrême ce mécanisme et l’a progressivement modifié en transformant la modalité dialogique qui devrait le sous-tendre en une modalité hologrammatique. Cela signifie que, tout comme un hologramme où le tout est dans la partie qui elle-même est dans le tout, chaque sphère prétend inclure la société tout entière dans son périmètre de fonctionnalité. Dans cette perspective, il existe toujours un principe d’unité mais qui est diffracté en une multitude d’unités d’origines diverses. Chaque sphère projette son unité de la société en fonction de sa logique particulière. La politique n’échappe pas à cette règle.
 
Quelle valeur accorder alors à une représentation de la société qui n’est que le reflet projeté par une sphère parmi d’autres ? Longtemps la politique, puis l’économie, ont projeté sur la société prise, dans sa totalité, leur logique prépondérante. Aujourd’hui, ce sont les médias qui se mêlent à cette compétition. Demain la science, la santé, ou la religion, ou l’art, pourront tout aussi bien le faire. Quand une partie se prend pour le tout, elle occulte une spécificité de tout système social complexe : l’interdépendance et l’intrication de fonctions diverses.  S’il y a crise de la politique, aujourd’hui, c’est à cause de l’impossibilité de définir parmi les sphères fonctionnelles celle qui assure le rôle dominant. Mais cette question est vaine car, définir une sphère plutôt qu’une autre, est contraire à la caractéristique des sociétés complexes dans lesquelles nous vivons. Aucune ne peut jouer, avec une légitimité incontestable, le rôle de créateur, de clé de voûte et de protecteur de l’unité de la société.
 
Si le macronisme veut innover, il devra coordonner et intégrer ces différentes sphères spécialisées tout en régulant le mouvement centrifuge de leurs possibilités. La tâche est particulièrement difficile parce que chaque sphère fonctionnelle accroît sans cesse son autonomie et produit, par sa structure même, une quantité toujours plus grande de possibilités. Ce phénomène accroît l’impression de complexité – voire de confusion – de l’ensemble sociétal. Les sphères fonctionnelles multiples et nombreuses produisent une surabondance de sous-systèmes fonctionnels et de possibilités, chacune dans leur domaine. L’exemple le plus trivial est celui de la sphère médiatique informationnelle qui atteint quasiment un seuil de saturation de la production d’informations. Il en est tout autant pour la sphère législative qui produit plus de lois et de normes qu’elle ne peut en appliquer. La poussée à l’extrême de la spécialisation et de l’efficacité des sphères fonctionnelles aboutit à une situation où les turbulences, les risques engendrés et les dangers d’autodestruction conduisent à des situations incontrôlables. Cette surproduction de possibilités sans coordination ni contrainte d’un quelconque centre décisionnel extérieur oblige à être réduit à espérer que les systèmes puissent exclure d’eux-mêmes, de l’intérieur, les conduites non viables ou porteuses de risques extrêmes.
 
La tâche du politique est, dans ces conditions, de confronter les systèmes fonctionnels à leurs surcharges de possibilités et à réguler la dynamique centrifuge qui les anime. Ce dernier point est le plus sensible car chaque système fonctionnel considère la réalité selon son propre point de vue en ignorant que d’autres critères peuvent entrer en jeu. Par exemple, l’économie est obnubilée par ses propres critères de rentabilité ou d’opportunité mais a beaucoup de mal à intégrer dans sa logique les critères d’autres sphères comme l’éthique, les obligations sociales, les risques environnementaux, la santé, et bien d’autres.
 
Les sphères fonctionnelles n’ont ainsi aucune loyauté par rapport à la société. Ce sont des systèmes clos qui ont leur propre logique de fonctionnement, de développement et de reproduction. C’est précisément cette incapacité de percevoir la totalité qui fait, paradoxalement, leur efficacité. Le politique innovant ne cherchera donc pas à mener une tâche impossible en tentant de réguler, de l’extérieur, les sphères fonctionnelles, par nature closes sur elles-mêmes.  Pas plus qu’il ne pourra s’arroger la prétention d’être le garant d’une unité générale contre des intérêts particuliers. Le ne peut plus prétendre être le représentant de l’unité de la société tout simplement parce que cette unité n’existe pas et parce que la prédominance hiérarchique a disparu avec l’émergence des systèmes complexes.

Point de réflexivité

Cette question de la recherche d’un point exogène capable d’apporter de l’ordre dans la complexité n’est pas nouvelle ; c’est une véritable quête du Graal qu’ont mené de nombreux penseurs à travers les époques. En son temps, Leibniz avait observé que les monades « n’avaient point de fenêtres » et ne pouvaient communiquer entre elles. La recherche d’une entité capable de donner un ordre, une programmation de l’ensemble des monades, a donc stimulé tous les grands esprits. Est-ce Dieu, « la main invisible » d’Adam Smith, « la ruse de la raison » de Hegel, l’holisme ? Nombreux sont ceux qui ont cherché une illusoire structure de la totalité, un point fixe extérieur. Jacques Derrida, dans sa démarche déconstructiviste se demandait ce qu’il adviendrait si l’on s’ôtait de la tête l’idée qu’il puisse exister ce point fixe, cette « structure centrée ».  Sans clé de voûte, le système s’effondre-t-il ? Le cri de Nietzsche « Dieu est mort » appelle-t-il le chaos éternel, la fin de la beauté du monde, de son sens et de son but ? La théorie de la complexité apporte une réponse innovante à cette angoisse : remplacer ce point fixe extérieur de la monadologie, qui s’avère illusoire, par un point fixe endogène, produit par l’action des hommes à l’intérieur des sphères elles-mêmes, mais qui, par un mécanisme d’auto-extériorisation, se présente comme un point de référence extérieur, capable d’orienter l’action.
 
L’ordre et le désordre apparaissent alors comme la manifestation d’un même mécanisme, le passage de l’un à l’autre correspondant à la substitution d’un point de vue fixe endogène par un autre. Il n’est alors plus nécessaire de faire appel à des « ruses de la raison » pour penser l’ordre ni de craindre le désordre, qui peut parfois s’organiser en formes stables. Cette question n’est pas seulement philosophique ; elle est le nœud de la métamorphose du politique.
 
Montesquieu, dans sa théorie de la séparation des pouvoirs, avait magistralement démonté les rouages de cette problématique de l’auto-extériorisation du social. Jean-Pierre Dupuy nous rappelle en effet que, selon l’auteur de l’Esprit des lois, le pouvoir est nécessairement destiné à être abusé et à s’opposer ainsi à la liberté. Il doit donc être divisé afin de se neutraliser lui-même et se rendre impuissant. Mais, si les trois pouvoirs – exécutif, législatif, judiciaire – s’empêchent mutuellement, qui va décider ? Hobbes et Rousseau répondraient « le Souverain ». Montesquieu, en visionnaire des théories complexes les plus actuelles, propose une autre réponse : « Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais comme, par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d’aller, elles seront forcées d’aller de concert. »  Ce que nous explique ici Montesquieu, c’est que les décisions doivent être prises, mais qu’elles le seront par le jeu des procédures de négociation, de recherche de compromis, entre des pouvoirs antagonistes. « Il se peut que la décision finale ne corresponde à la volonté d’aucun d’entre eux, ou même soit contraire à chacune de ces volontés. Il y a bien une décision collective, mais aucune entité, pas même la « collectivité », ne peut en être dite le sujet. »  Un ordre collectif peut ainsi naître indépendamment de la volonté des individus et sans pour autant nécessairement résulter de la volonté d’une entité supra-individuelle. Dans ce processus caractéristique d’innovation ouverte, le social s’est ainsi auto-extériorisé.
 
Le politique se situe désormais à un autre niveau, celui du contexte social ; il dessine dans la réalité complexe, des espaces d’autonomie et des axes de coordination. Il met en œuvre une politique réflexive c’est-à-dire une politique qui permette à chaque système fonctionnel de s’auto-extérioriser, de se situer non pas par rapport à une unité ou à un ordre préétabli, mais par rapport à un contexte mobile et changeant, que le politique est alors le seul à devoir identifier et désigner à toutes les parties. C’est dans ce contexte que se situent les individus, ces êtres humains multiples qui composent la société et qui forment « les limites problématiques » des différents systèmes fonctionnels.
 
Par cette politique réflexive, les systèmes fonctionnels sont incités, par le politique, à prendre conscience qu’ils sont des éléments importants de l’environnement des autres systèmes sociaux avec lesquels ils interagissent, de la société en particulier et du monde en général. Dans cette logique, le macronisme devra s’attacher à démontrer que les mécanismes d’autorégulation, habituellement mis en œuvre par les systèmes fonctionnels pour eux-mêmes, peuvent être développés également, avec la même efficacité et dans un jeu à somme non nulle, aux dynamiques externes qui lient l’ensemble de la société et qui font son environnement. Cette nouvelle dimension du politique réduit certes ses possibilités de diriger et de commander autoritairement les structures de la société ; en revanche elle lui confère une fonction créative majeure qui ne pourra que grandir son importance : celle de structurer, dans une exigence réflexive, la forme sous-jacente permettant aux contenus de la société de se déployer.
 
 
Ce texte est largement extrait de Créative politique ! de Gérard Ayache, UP’ Editions
 
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Pollution de l'air

Il y a du conflit d’intérêt dans l’air

Michel Aubier, pneumologue réputé, ancien chef de service à l'hôpital Bichat de Paris, comparaît mercredi pour "témoignage mensonger". Le spécialiste, qui avait été entendu par une commission sénatoriale qui s'intéressait au coût de la pollution de l'air, avait oublié de mentionner au Sénat ses rapports étroits avec le pétrolier Total. Ce médecin avait indiqué qu’il n’y avait pas de conflit d’intérêts, sous-entendant que ses activités professionnelles rémunérées par l’industrie ne remettaient pas du tout en cause l’objectivité de son jugement concernant l’effet des polluants sur la santé. Ou comment les conflits d’intérêts interfèrent avec la science.
 
Mais qu’appelons-nous un conflit d’intérêts ? La situation de conflit d’intérêt est-elle effectivement laissée à l’appréciation de chacun ? Pourquoi en est-on arrivé à définir des règles en la matière, et sont-elles suffisantes ? Les chercheurs les plus dynamiques ne sont-ils pas justement ceux qui réussissent à développer des collaborations avec le milieu économique ? Pourra-t-on encore financer la recherche si on limite ces collaborations ? La question ne concerne-t-elle que chercheurs et experts ? La résoudre garantira-t-il une démocratie sanitaire efficace ?

 

Nous verrons, dans une série de trois articles publiés cette semaine sur The Conversation France, que la définition de règles strictes sur les conflits d’intérêts reste inutile tant qu’elle ne s’accompagne pas de garanties sur la transparence et sur l’existence de garde-fous dans les modalités d’élaboration de la décision politique.

Les quatre étapes de la gestion du risque sanitaire

Comment les risques sanitaires et environnementaux sont-ils censés être pris en charge ? Très schématiquement, on peut considérer que cette prise en charge se fait en quatre étapes successives :

Etape 1, l’alerte

Une question scientifique est posée par des chercheurs, des associations, des citoyens, des agences gouvernementales – par exemple sur les effets cardiaques de tel médicament prescrit comme coupe-faim aux patients diabétiques, ou sur la nocivité d’un pesticide ;

Etape 2, la recherche

Des études scientifiques s’appuyant sur différentes disciplines pouvant éclairer les divers aspects du problème sont réalisées ;

Etape 3, l’expertise

Les connaissances des études publiées au niveau international sont synthétisées par des scientifiques encadrés par les agences sanitaires, les « experts » ;

Etape 4, la décision politique

Enfin, une décision de gestion du risque est prise au niveau politique. Elle peut être de limiter l’exposition à une substance, d’interdire la prescription d’un médicament globalement, ou pour certaines indications ou populations à risque, de limiter les émissions d’un site polluant ou la teneur d’un additif dans l’alimentation, ou encore de ne rien changer.

Ce processus est fragile et peut être perturbé à chacune de ces quatre étapes, comme l’illustre l’histoire de la gestion des risques sanitaires et environnementaux. Illustrons d’abord le problème de l’émergence éventuelle de conflits d’intérêt au moment où les scientifiques, puis les experts, se saisissent d’un dossier.

Minamata, années 19500

Dans les années 1950, dans la baie de Minamata, au sud du Japon, le directeur de l’hôpital de l’entreprise Chisso, principal centre sanitaire de la région, annonce avoir observé des troubles neurologiques n’évoquant aucune pathologie connue (troubles de la marche, convulsions…) chez une petite fille de cinq ans, puis chez sa sœur. Des symptômes neurologiques similaires sont observés dans la faune, tels que les chats de la baie (la maladie est aussi appelée maladie des chats qui dansent). L’alerte concernant ce qu’on appellera la maladie de Minamata est lancée. Elle donnera lieu à plusieurs années de recherches pour identifier le facteur causal (qui s’avérera être le mercure et son dérivé organique le méthylmercure), la voie de contamination (les poissons et fruits de mer locaux), et la source –les rejets de l’usine Chisso employant les médecins de l’hôpital.

Une commission d’enquête a été mise en place : l’alerte a donc bien été reçue par les pouvoirs publics (ce qui n’a toutefois pas suffi à régler le problème rapidement). Ce n’est pas toujours le cas. Dans un autre dossier, aux États-Unis en 1925, la commercialisation par General Motors d’une essence au plomb a suscité des craintes de la part de médecins concernant sa toxicité. Ils n’ont pas été entendus et le débat sur cette question a longtemps été étouffé.

« Tobacco papers »

Une fois l’alerte donnée, les scientifiques entrent en scène pour vérifier la réalité du problème et le cas échéant, caractériser son ampleur, ses causes, éventuellement les mécanismes sous-jacents. Ici, le processus peut dérailler si des scientifiques sont incités à fabriquer une étude de toutes pièces, ou à la falsifier délibérément. Un exemple célèbre est l’action de l’industrie du tabac. Des chercheurs ont, ainsi, été approchés, financés, et leurs travaux, qui avaient tendance à minimiser les effets sanitaires du tabac, publiés dans des revues scientifiques. Le processus a été dévoilé, bien après coup, par les « Tobacco papers », documents internes des industries du tabac dont la justice américaine a exigé la publication.

Dans d’autres domaines, il a été montré que la probabilité qu’une étude ait une conclusion en faveur des intérêts d’une industrie est nettement plus importante si l’étude a été soutenue par cette industrie que si elle a été réalisée à partir de fonds publics.

Il peut aussi arriver qu’à ce stade, en raison d’un conflit d’intérêt, la publication d’une étude soit empêchée. C’est d’autant plus facile s’il existe un lien de hiérarchie qui lie le chercheur à des mandataires qui n’ont pas intérêt à la révélation du risque. Lors des investigations visant à identifier l’origine de la maladie de Minamata, le médecin dirigeant l’hôpital avait entrepris des expériences dans lesquelles il avait fait ingérer à des chats de la nourriture contaminée par les effluents de l’usine.

Il a ainsi reproduit dans ces expériences les mêmes symptômes neurologiques que ceux observés parmi les chats de la baie. La direction de l’entreprise lui a ordonné de cesser ses travaux et de ne pas les divulguer, retardant la démonstration de la culpabilité de l’usine. Il n’avouera avoir obtenu ces résultats, et les pressions subies, que sur son lit de mort.

Des lettres qui sèment le doute

Ce processus de falsification de la science est lent et lourd à mettre en œuvre, et probablement rare aujourd’hui. Mais d’autres situations, moins « brutales », peuvent survenir. Il peut par exemple s’agir d’une présentation sélective de certains résultats, ou de choix méthodologiques qui ne mettent pas le chercheur dans la situation la plus favorable pour mettre en évidence un effet éventuel d’une substance (par exemple en choisissant un modèle animal peu « sensible » ou en réalisant une étude sur un effectif trop faible pour mettre en évidence un effet).

Mais bien souvent, les interventions d’intérêts extérieurs dans le jeu de la science se font aujourd’hui par de simples lettres à l’éditeur des revues scientifiques qui viennent de publier une étude suggérant un effet néfaste d’une substance. Ces lettres vont généralement mettre en doute la méthodologie, accuser l’auteur de ne pas avoir cité des références importantes… L’exercice est assez simple à réaliser car peu d’études sont parfaites, et car l’on se dispense généralement de fournir des résultats contradictoires.

Ces lettres ou commentaires peuvent ensuite être cités pour dire que l’étude en question n’était pas si bien faite que cela, ou est « débattue » par les scientifiques. C’est ce qu’on appelle la fabrique quotidienne du doute.

Des « mercenaires parlant science »

Si le doute est au cœur de la démarche scientifique et est constructif quand il provient de chercheurs spécialistes de la question, mus par la volonté d’amélioration des connaissances et s’appuyant sur une démarche transparente et rigoureuse, il n’a plus de sens lorsqu’il est motivé par des intérêts extérieurs à la question scientifique et propagé par des « mercenaires parlant science ». Dans ce cas, la pratique du débat et de la mise en question des résultats scientifiques, normalement interne à la science, est dévoyée par des intérêts extérieurs.

Un exemple récent est celui d’un « éditorial » publié en 2013 par des chercheurs, rédacteurs en chef de revues de toxicologie et pharmacologie, dans leurs propres revues et critiquant la politique européenne concernant la réglementation des perturbateurs endocriniens. Le format (l’éditorial), et le fait que l’article était signé par les rédacteurs en chef des journaux scientifiques les publiant, ont probablement permis de passer outre la procédure classique de relecture et examen par les pairs. Les rédacteurs en chef s’étaient aussi dispensés de déclarer tout conflit d’intérêts sur ce sujet concernant de nombreux secteurs de l’industrie, ce qui leur a été par la suite reproché. Une enquête journalistique a mis en évidence qu’ils étaient nombreux. Malgré ces ficelles grossières, ce texte a pu contribuer à retarder l’application de la loi réglementant la présence de perturbateurs endocriniens dans les pesticides, votée en 2009, et qui à ce jour n’est toujours pas pleinement appliquée.

Dans un second article, nous montrerons comment les conflits d’intérêts peuvent fausser le processus d’expertise. Dans le troisième et dernier volet de cette série, nous aborderons les progrès qui restent à accomplir dans la manière de les gérer.

Rémy Slama, Directeur de recherche en épidémiologie environnementale, Inserm, Université Grenoble Alpes

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation
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Assemblée nationale

La proportionnelle voulue par Emmanuel Macron : une stratégie en trompe l'œil

C’est confirmé, la proportionnelle sera bien appliquée par Emmanuel Macron. Mais à quelle dose, comment et surtout pourquoi ? Est-ce une vraie innovation politique ? Cette transformation du mode de scrutin ne répond-t-elle pas à une stratégie cachée, en trompe l'œil   ? Après le chamboule-tout politique, assiterons-nous à un chamboule-tout institutionnel ? 

 

La « recomposition politique » conduite par Emmanuel Macron va trouver avec des futures législatives à la proportionnelle et la réduction du nombre de députés son troisième temps, celui d’une valse politique qui aura emporté tout un système partisan. Après la campagne présidentielle d’En marche faite « à droite et à gauche », après la nomination du républicain Édouard Philippe au poste de premier ministre, voici donc la réforme institutionnelle.

 

N’est-ce pas un paradoxe d’introduire une réforme qui promet de lui donner moins de voix ? En réalité, nul sacrifice ici. Certes, si ces législatives avaient eu lieu à la proportionnelle intégrale, la République en marche ! n’aurait obtenu que 185 sièges, Les Républicains et l’UDI 124 sièges, le Front national 80 sièges, la France insoumise 63 sièges, le Parti socialiste et ses alliés 58 sièges, le Parti communiste 18 sièges, EELV 19 sièges, Debout la France 5 sièges, l’extrême-gauche 5 sièges.

L'Assemblée nationale avec le mode de scrutin actuel
En sièges, selon la projection d'Ipsos/Sopra Steria

L'Assemblée nationale avec une proportionnelle intégrale
En sièges, sur la base des résultats en voix communiqués par le ministère de l'Intérieur
 
Mais demain, lorsque le bilan du président Macron sera jugé, qu’en sera-t-il ? Les mouvements de balancier propres au scrutin majoritaire ne risquent-ils pas de laminer ses listes ? C’est pourquoi l’initiative vise à stabiliser l’offre électorale issue du scrutin des 23 avril et 7 mai derniers. Elle doit se lire comme une stratégie délibérée de rebâtir l’échiquier partisan né au début des années 1980. Ne dit-on pas que gouverner c’est prévoir ?

Favoriser un nouvel échiquier partisan

L’enjeu de ce nouveau coup politique est d’achever le réalignement et donc de solder définitivement l’ancien ordonnancement des partis. La réforme annoncée va notamment finir de détacher la partie humaniste, européenne et libérale du parti des Républicains de son socle conservateur. Une condition impérative pour unifier, ces cinq prochaines années, une majorité parlementaire favorable à l’action du gouvernement.

Cette majorité a pour fonction de marginaliser l’opposition des anciens partis de gouvernement. Elle doit aussi dessiner un arc de soutien allant des « progressistes » de l’ancien PS au centre droit. Une stratégie qui vise clairement à remplacer la bipolarisation droite-gauche par un regroupement pro versus anti-Europe.

Ce nouveau clivage n’est guère compatible avec le scrutin majoritaire à deux tours. D’où l’entorse faite à l’orthodoxie de la Vᵉ République. Celle-ci n’avait connu de proportionnelle que lors du scrutin législatif de 1986. Désormais, le temps de la reforme est venu.

Du fait de l’attente de renouvellement qu’expriment les Français, en raison aussi de la « déprise » électorale des partis qui ont alterné au pouvoir depuis trente-cinq ans. Hier capables de réunir jusqu’90 % des suffrages exprimés (ce fut le cas en juin 1981), ces derniers ne mobilisent plus qu’un Français sur quatre au premier tour des législatives du 11 juin 2017. C’est dans ce cadre que le Président Macron a lancé son offensive.

Des précédents… sans lendemain

Emmanuel Macron n’est pas le premier à annoncer une réforme du mode de scrutin lors de sa campagne présidentielle. Son prédécesseur s’était, lui aussi, engagé en faveur d’une part de proportionnelle. Quant à Nicolas Sarkozy, il l’avait envisagée publiquement. Sauf que l’un comme l’autre avait dû y renoncer.

En 2017, tout plaide pour que la réforme soit bel et bien mise en œuvre. La France n’est-elle pas, après le départ du Royaume-Uni à la suite du Brexit, le dernier pays de l’UE, à résister aux sirènes de la proportionnelle pour ses législatives ? Beaucoup ajoutent que ce serait la meilleure manière de combattre l’abstention ou la montée des bulletins blancs et nuls.

Même la lutte contre les illégalismes s’en revendique : « proportionnaliser » le scrutin, c’est le rapprocher de celui des députés européens. Et, partant, limiter la tentation pour les partis mal représentés au palais Bourbon de détourner les moyens qu’offre Bruxelles en matière de travail parlementaire. Arguments en trompe-l’œil.

La réalité, c’est que le changement de mode de scrutin sert d’abord les vues du nouveau locataire de l’Élysée. En atomisant les formations traditionnelles, Emmanuel Macron peut faire de La République en marche ! l’axe central et durable de la vie politique. Reste à fixer les modalités du scrutin proportionnel.

Les enjeux du débat à venir

La réforme qui s’annonce donnera lieu, à n’en pas douter, à des litanies sur les vertus propres de chaque mode de scrutin : « justice », « moralité », « équité », « transparence », « stabilité »… L’objectif n’est, pourtant, que d’organiser un traitement comptable des voix exprimées, un traitement dont puisse tirer bénéfice le ou les partis appelé(s) à gouverner. Cette plus-value n’est donc pas morale mais politique. Elle consiste en une série d’avantages en matière de décompte des voix et de conversion en sièges. N’ayant jamais été constitutionnalisé, le mode de scrutin est en France un enjeu… du jeu politique lui-même. Rien d’étonnant à ce qu’il ait tant changé : neuf fois entre 1871 et 1986, soit en moyenne une fois tous les treize ans.

François Mitterrand en meeting à Caen en avril 1981. Il introduisit une dose de proportionnelle pour les législatives de 1986

Annoncée par le Président Mitterrand en janvier 1985 (il s’agissait d’« instiller une dose de proportionnelle »), la dernière réforme en date devait mettre un terme aux injustices des circonscriptions découpées en 1958. Dans les faits, c’est surtout le refus communiste d’appliquer le système d’alliances traditionnel (la « discipline républicaine »), manifeste lors des cantonales de mars 1985, qui menaçait le chef de l’État. C’est pourquoi la décision fut prise d’introduire le scrutin proportionnel de liste départementale, sans panachage, ni vote préférentiel.

Reste que si la réforme électorale a offert des chances de sièges aux grands comme aux petits partis (voire aux courants de chaque structure partisane encouragés à courir, tels les mouvements barriste et rocardien, sous leur propre drapeau), elle n’a nullement supprimé les inégalités de représentation. Tout juste, les a-t-elle redistribués selon d’autres critères.

Le ratio qui mesure la prise en compte parlementaire des voix ( % des sièges sur % des voix) le fait voir clairement : le RPR et l’UDF ont été crédités en 1986 de 291 sièges (soit la majorité plus deux) pour un total de 45 % des voix exprimées. De façon générale, les partis de gouvernement (PS-RPR-UDF) ont obtenu lors de ce scrutin 84 % des sièges pour 72 % des voix. En revanche, les organisations comme le PCF, le FN, les divers-droites et l’extrême-gauche ont été largement défavorisés mais dans une moindre mesure qu’avec le scrutin majoritaire.

Trois leçons sur la proportionnelle

L’effet de la proportionnelle apparaît clair sur au moins trois points.

  • Premier élément : lorsqu’il est appliqué à des circonscriptions réduites comme un département, ce mode de scrutin conserve une logique majoritaire. La raison en est simple : plus le nombre de sièges par circonscription s’avère faible, moins sa capacité distributive peut se déployer. À l’inverse, s’il est mis en œuvre à l’échelle des grandes régions ou – mieux – sur le plan national, ce mode de scrutin favorise les petits partis. Sauf si le nombre de sièges est réduit ou si un seuil est établi pour être admis à la représentation. En Israël, le seuil est de 1,5 %, alors qu’en Allemagne, il est de 5 %.

  • Deuxième élément : en cassant toute dimension bipolaire, la proportionnelle redistribue les cartes en matière d’alliances entre partis. Elle permet, selon les formules, des majorités à géométrie variable dont l’ampleur dépendra directement de l’indice de proportionnalité qui aura été aménagé. Un schéma qui peut être contrebalancé par une prime accordée à la liste arrivée en tête.

  • Dernier élément : les contraintes pesant sur la structure partisane. L’incitation au regroupement ne varie pas seulement entre les partis mais à l’intérieur de chacun d’entre eux. Il incite alors certains courants à tenter leur chance sous leurs propres couleurs. Ce qui multiplierait le nombre de partis et fragmenterait un peu plus l’expression des sensibilités politiques.

On le devine : si le scrutin uninominal majoritaire à un tour sanctionne l’état de concentration maximale, la représentation proportionnelle nationale, sans nombre de sièges fixé a priori, sans seuil ni restes mais avec des listes pouvant être panachées, occasionne la dispersion la plus forte. Plus on se rapproche de ces modèles extrêmes, plus les polarités s’inversent.

En tout cas, soyons-en sûr : c’est à partir de ces règles de base que les experts du Président vont concocter leur formule de proportionnelle pour les prochaines législatives. Rappelons-leur alors qu’en matière de réforme de mode de scrutin, rien n’est jamais sûr. L’histoire électorale apprend surtout à être prudent.

Les enseignements de l’histoire

Il n’est en effet que de se pencher sur le sort des précédentes réformes pour en être définitivement assuré. Les intentions initiales ont presque toujours été contredites. Qu’il suffise de rappeler les élections de février 1871 (scrutin de liste multiple dans le cadre départemental). Au lieu de favoriser les formations déjà bien organisées de la gauche républicaine, elles ont amené au pouvoir une majorité monarchiste. Celle-ci, soucieuse de pérenniser l’avantage acquis, décida contre toute attente de revenir au scrutin uninominal cher au Second Empire, pensant asseoir son autorité sur les notabilités conservatrices. C’est en réalité les candidats républicains qui allaient en profiter. À leur tour, les républicains voulurent consolider leur audience dans le pays. Mais le scrutin de liste départementale de 1885 allait encore leur faire faux-bond : il conforta les positions monarchistes et bonapartistes.

Nouvelle déconvenue en 1919, avec un scrutin de liste départementale qui intégrait un élément plus net de proportionnelle : ses initiateurs socialistes et radicaux en furent les premières victimes. En août 1945, le Général de Gaulle, pour combattre le localisme de la République défunte, institua la représentation proportionnelle. Six mois plus tard, il devait quitter le pouvoir, poussé hors de l’arène politique par le « régime des partis », celui-là même qu’il avait contribué à remettre en selle.

Le Général de Gaulle lors d’un déplacement dans la Marne en 1963

En revenant aux affaires en 1958, il prit cette fois fait et cause pour le scrutin uninominal à deux tours, espérant consolider l’influence des notables de la droite modérée. Au lieu de cela, la machine gaulliste allait se construire comme une organisation dépendant plus des ressources gouvernementales que de ses assises locales. C’est le temps de la république des fonctionnaires, non plus celui des grands notables. Des résultats qui devraient inviter à la modestie. L’histoire est une école de la sagesse.

D’autant que le raz-de-marée attendu pour le soir du 18 juin 2017 risque fort de laisser l’assemblée orpheline de pluralisme et de débats. Or, on le sait, ce type de situation a toujours encouragé l’expression directe de la rue. Lorsque le territoire de l’action politique ne peut plus être l’hémicycle, c’est le répertoire même de la démocratie qui change. Et du tout au tout.


Dernier ouvrage paru : « Une histoire de la représentation », Paris, éd. du Croquant, 2016.

Olivier Ihl, Professeur de science politique, Sciences Po Grenoble

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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homo sapiens

Les premiers homo sapiens seraient bien plus vieux qu’on ne le pensait

Si l’on en croit les manuels, tous les humains modernes sont issus d’une population qui vivait en Afrique de l’Est il y a environ 200 000 ans. Cette théorie se fonde sur des éléments on ne peut plus sérieux : des analyses génétiques réalisées sur des humains du monde entier et la découverte d’ossements humains vieux de 195 000 à 165 000 ans, en Éthiopie.
Mais tout récemment, une grande équipe scientifique – dont je fais partie – a découvert de nouveaux os fossiles et des outils en pierre qui remettent en cause cette théorie. L’étude qui vient d’être publiée dans la revue Nature repousse en effet les origines de notre espèce de 100 000 ans et suggère que les premiers humains avaient déjà investi la majeure partie du continent africain.

 

 

Le site de Jebel Irhoud au Maroc, où les fossiles ont été découverts. Shannon McPherron, MPI EVA Leipzig

Les hommes ont toujours cherché à comprendre leurs origines – qu’elles soient biologiques ou culturelles. Les fouilles archéologiques et les objets qu’elles permettent de découvrir éclairent ainsi des comportements complexes, comme la fabrication d’outils, les pratiques symboliques qui consistent à enterrer les morts ou encore les pratiques artistiques. Quant à la compréhension de nos origines biologiques, elle repose sur deux sources principales : les os fossiles et les dents. Plus récemment, l’analyse du matériel génétique ancien – comme l’ADN – a permis également d’importantes avancées.

Cette découverte de taille a été faite sur le site marocain de Jebel Irhoud, un site connu depuis les années 1960 pour sa richesse en fossiles humains et en outils en pierre particulièrement sophistiqués. Cependant, l’interprétation des fossiles d’Irhoud a longtemps été brouillée par des incertitudes autour de leur âge géologique. En 2004, les anthropologues de l’évolution Jean‑Jacques Hublin et Abdelouahed Ben-Ncer y ont initié un nouveau projet de fouilles. Ils ont alors découvert des outils en pierre et de nouveaux fossiles d’Homo sapiens provenant d’au moins cinq individus – principalement des morceaux de crâne, de mâchoires, de dents et d’ossements.

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Reconsitution du plus vieux fossile d’Homo sapiens jamais découvert à partir de l'analyse (imagerie par micro-tomographie) des multiples fossiles découverts à Jebel Irhoud.
 

La datation des fossiles

 

Certains outils en pierre découverts sur le site de Jebel Irhoud (Maroc). Mohammed Kamal, MPI EVA Leipzig

Afin de dater ces découvertes, les géochronologues de l’équipe ont utilisé une méthode de datation par thermoluminescence sur les outils en pierre trouvés sur le site.

En tenant compte du niveau d’irradiation naturelle du milieu où a séjourné l’outil à dater et de la nature des cristaux en jeu, on peut calculer la date précise de la dernière chauffe de l’échantillon.

Nous pouvons donc mesurer le rayonnement accumulé pour déterminer combien de temps les outils ont été enterrés. Cette analyse a indiqué que les outils avaient environ 315 000 ans, à 34 000 ans près.

Les chercheurs ont également appliqué la résonance de spin électronique, qui est une technique similaire, mais pour analyser les dents. L’une des dents retrouvées sur le site a été ainsi datée de 286 000 ans, avec une marge d’erreur de 32 000 ans. Toutes ces analyses indiquent qu’Homo sapiens – autrement dit, les humains modernes – vivait dans le quart nord-ouest du continent africain beaucoup plus tôt que ce qu’on l’on croyait jusque-là.

Mais comment être sûrs que ces fossiles appartenaient à un membre de notre espèce et non à un ancêtre plus ancien ? Pour répondre à cette question, les anatomistes de l’équipe ont utilisé la tomodensitométrie haute résolution (CT scan) afin de produire des copies numériques détaillées de ces fossiles précieux et fragiles.

Ils ont ensuite reconstruit virtuellement le visage, la calotte crânienne et la mâchoire inférieure de l’ensemble des spécimens découverts, et grâce à des techniques de mesure sophistiquées, ils ont pu déterminer que ces fossiles possédaient une morphologie moderne. On peut donc les distinguer de toutes les autres espèces humaines dont on sait – grâce à leurs fossiles – qu’elles ont vécu en Afrique à la même époque.

 
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La paléoanthropologie virtuelle permet de corriger les déformations et la fragmentation des fossiles.
 

Les scans haute résolution ont également été utilisés pour analyser les structures cachées dans les couronnes dentaires, ainsi que la taille et la forme des racines dentaires cachées dans les mâchoires. Ces analyses, qui ont été au centre de ma contribution, ont révélé un certain nombre de caractéristiques dentaires semblables à celles d’autres fossiles humains modernes.

Bien que leurs caractéristiques soient plus primitives que celles les dents des humains d’aujourd’hui, elles sont nettement différentes, par exemple, de celles d’Homo heidelbergensis et d’Homo neanderthalensis. Cette découverte et ces analyses scientifiques confirment l’importance de Jebel Irhoud en tant que site le plus ancien documentant un stade précoce de l’origine de notre espèce.

Archéologie versus génétique

En tant que paléoanthropologue qui se concentre sur l’étude des os et des dents fossiles, on me demande souvent pourquoi nous ne traitons pas simplement ces questions en utilisant des analyses génétiques. Il y a deux raisons principales à cela. Bien que des progrès incroyables aient été réalisés dans la récupération et l’analyse du matériel génétique provenant de fossiles vieux de plusieurs centaines de milliers d’années, il semble que ce type d’analyse ne soit possible que dans des conditions particulières (et malheureusement rares) d’inhumation et de fossilisation, à savoir une température basse et stable.

Cela signifie qu’il y a des fossiles pour lesquels nous ne pourrons jamais obtenir de données génétiques et nous devons donc nous fier à l’analyse de leur morphologie, comme nous le faisons déjà pour d’autres questions très intéressantes liées aux premières périodes de l’histoire de l’évolution humaine.

 

Les fossiles tels qu’ils ont été découverts. Steffen Schatz, MPI EVA Leipzig

En outre, la compréhension des bases génétiques de notre anatomie ne nous apprend qu’une partie de ce que signifie être humain. Comprendre, par exemple, comment le comportement au cours de nos vies peut modifier la structure externe et interne des os de la main peut aider à révéler comment nous avons utilisé nos mains pour fabriquer des outils. De même, la mesure de la composition chimique et de la structure cellulaire de nos dents peut révéler ce que nous mangeons et aider à comprendre notre développement pendant l’enfance. Ce sont ces facteurs qui nous aident à comprendre vraiment de quelle manière vous et moi sommes à la fois semblables et différents des premiers membres de notre espèce.

 

L'origine pan-africaine d’Homo sapiens (conférence de presse de Paris sur la découverte de Jebel Irhoud, le 7 juin 2017) photo Aline Richard

Et bien sûr, il ne faut pas oublier que c’est grâce à l’archéologie que nous savons quand nous avons commencé à adopter des pratiques artistiques, à orner nos corps de bijoux, à fabriquer des outils sophistiqués et à accéder à une gamme variée de ressources végétales et animales. D’ailleurs, certains scientifiques avancent que des espèces humaines antérieures à Homo sapiens avaient déjà adopté certains de ces incroyables comportements.

Les futures avancées de la recherche permettront de révéler le caractère unique de notre histoire et de l’évolution de notre lignée. Alors, encourageons une nouvelle génération de jeunes scientifiques à chercher de nouveaux fossiles et à faire des découvertes archéologiques qui nous aideront à composer le puzzle complet de l’évolution humaine !

Matthew Skinner, Senior Lecturer in Evolutionary Anthropology, University of Kent

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

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géopolitique du risque

Nous voici entrés dans un nouvel âge de l’incertitude

Nous voici entrés dans un nouvel âge de l’incertitude, une nouvelle géopolitique du risque. Il s’agit ici de mettre en lumière une logique selon laquelle ce n’est plus la preuve et la rationalité, mais l’incertitude qui porte la force politique de l’action et de la réaction. Autrement dit, la preuve du danger passe au second plan par rapport à la possibilité du danger. Le danger imaginé a plus de valeur que le danger réel.

Lors d’une conférence de presse au ministère américain de la Défense à la veille de l’invasion de l’Irak par les forces alliées, en 2003, le Secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, faisait face à une presse quelque peu sceptique quant aux justifications avancées par son gouvernement en faveur d’une forme d’ingérence immanente. Quelles étaient donc les informations, se demandaient les journalistes, susceptibles de justifier un tel acte de guerre envers un État souverain en situation de paix ? Sa réponse fit vibrer l’Internet :

« Comme nous le savons, il y des “connus connus”, c’est-à-dire les choses que nous savons que nous savons. Nous savons en même temps qu’il y a des choses que nous ne savons pas, des “inconnus connus”. Mais, il y a aussi des “inconnus inconnus” – des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas. »

Autrement dit, en termes géopolitiques : c’est précisément l’incertitude générée par la manque de preuves sur les armes de destruction massive qui justifiait, aux yeux de Rumsfeld, l’action militaire.

Preuve ou possibilité du danger

Nous voici entrés dans un nouvel âge de l’incertitude, une nouvelle géopolitique du risque. Il s’agit ici de mettre en lumière une logique selon laquelle ce n’est plus la preuve et la rationalité, mais l’incertitude qui porte la force politique de l’action et de la réaction. Autrement dit, la preuve du danger passe au second plan par rapport à la possibilité du danger. Le danger imaginé a plus de valeur que le danger réel.

Nous vivons aujourd’hui un moment politique où les discours de menace et d’insécurité se multiplient. Nous observons ce phénomène non seulement du fait de la propagation des menaces imaginées dans des discours croisés de peur, d’angoisse et d’incertitude, mais aussi dans l’évolution de notre expérience quotidienne d’insécurité et d’une forte augmentation des mesures de sécurité mises en place par nos autorités.

Les nouveaux discours évoquant les menaces qui pèsent sur nous nous touchent profondément, ils nous transforment. Ils changent la manière dont nous vivons au jour le jour, nos rapports avec nos proches et l’expérience que nous faisons de l’autre, de l’étranger, de l’inconnu. Les menaces sur notre sécurité ne sont donc pas de simples objets externes que nous pouvons observer avec une indifférence scientifique.

La fin de la logique bipolaire

Au contraire. La spécificité des risques d’aujourd’hui, c’est que nous sommes directement impliqués dedans. La perception, l’analyse et la gestion du risque sont autant de composantes d’une entreprise qui est profondément humaine, qui nous engage dans des questions fondamentales sur ce que nous sommes et sur ce qu’est une société.

Depuis la fin de la Guerre froide, le concept de sécurité et la perspective de la géopolitique de la sécurité ont profondément changé. La sécurité est passée d’une logique bipolaire – opposant des États selon l’axe est-ouest – à une logique plus complexe, mobilisant de multiples niveaux, impliquant plusieurs groupes et plusieurs objets : la criminalité internationale, les attaques informatiques, le changement climatique, les flux migratoires, le risque de pandémies, le terrorisme et ainsi de suite.

Les questions de sécurité et d’insécurité sont omniprésentes. Il n’est plus possible de diviser le monde en deux – entre nous et les autres, entre amis et ennemis, entre le bien le mal, le pur et l’impur, le sûr et le dangereux.

Les menaces sont ici, partout, parmi nous

Les virus informatiques sont déjà sur notre disque dur, les changements climatiques sont déjà en cours et visibles, les épidémies potentielles sont déjà présentes dans l’écosystème, et hélas les terroristes ne viennent pas d’un au-delà géopolitique ou imaginaire – ils sont déjà ici, parmi nous.

La question n’est donc plus : comment repousser toutes ces menaces ? Ou comment tenir à distance le danger ? Comment rendre l’État imperméable, intouchable ?

Non, la question est plutôt : comment nous organiser en tant que société pour rester nous-mêmes face à ces menaces ? Et en restant nous-mêmes. Il n’est pas question ici de biologie ou de race. Il est question de nos valeurs : l’autonomie de l’individu, le respect de l’autre, la liberté, l’égalité, la tolérance, etc.

La sécurité est donc fondamentalement une question de culture, d’identités, de langue, d’institutions démocratiques, etc. Autrement dit, la sécurité est devenue une question de société, elle interroge le type de société que nous souhaitons avoir.

L’expérience de l’avenir au présent

S’il s’avère – comme je le crois – que la gestion du risque de nos jours est un problème de valeurs sociales, alors elle constitue en même temps un type d’éthique. Non pas dans le sens où nous aurions à déterminer notre comportement et celui des autres par rapport à un code de conduite autonome ou externe.

Si nous comprenons l’éthique comme une certaine expérience de l’incertitude, une expérience de l’inconnu, de l’imprévu, voire de l’imprévisible ; si nous comprenons l’éthique comme la question de savoir quoi faire quand nous ne savons pas avec certitude quoi faire, quand nous sommes en manque de connaissance adéquate pour savoir quoi faire, c’est alors que nous nous appuyons sur nos valeurs. Le premier point d’appui pour la gestion du risque, ce sont donc les valeurs.

Mais tout comme les valeurs qui nous sont chères, le risque ne concerne pas le présent. Il concerne l’avenir. Il concerne les termes de notre conduite face aux dangers à venir.

Il ne s’agit pas de savoir si nous voulons mourir ou souffrir, à cause de ces dangers potentiels. Bien sûr que non : nous souhaitons vivre ! Mais il s’agit bien de savoir comment nous souhaitons vivre, quel sens devrait avoir la vie en société, quelles valeurs nous devrions mettre en avant, quels principes devraient nous guider dans les moments les plus difficiles, les plus lourds, dans les moments de danger ou d’insécurité.

J. Peter Burgess, Professeur, philosophe et politologue, École Normale Supérieure (ENS)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Emmanuel Macron

Qu'est-ce qu'un président jupitérien ?

Nous avons eu droit à l’hyperprésident, au président normal. Aujourd’hui nous avons un président jupitérien. Emmanuel Macron l’avait annoncé dès le mois d’octobre dernier dans un entretien au journal Challenges. Le choix de Jupiter, qui n’était pas un simple dieu mais le roi des dieux, n’est pas anodin, Une formule des plus emphatique pour une métaphore porteuse de symboles éclairants. Julien Longhui, professeur de linguistique à l’université de Cergy-Pontoise se livre à un décryptage de cette expression dans laquelle il ne voit nulle prétention mais la recherche d’une figure politique riche de sens.
 
Le 16 octobre 2016 déjà, alors qu'il n'était encore que candidat, Emmanuel Macron utilisait l’adjectif jupitérien pour qualifier la manière dont un président devrait exercer le pouvoir :

 

« Je ne crois pas au président normal. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise .»

Et de fustiger « une présidence de l’anecdote, de l’événement et de la réaction [qui] banalise la fonction » – sorte de critique en creux de tout ce qu’a voulu incarner François Hollande depuis son élection le 6 mai 2012. Au contraire, la France a besoin d’un chef de l’État « jupitérien », estime l’ancien ministre. Ses modèles ? Le général de Gaulle et François Mitterrand, qui avaient « une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer, un sens et une direction ancrés dans l’histoire du peuple français. »

Depuis son élection, les médias reprennent très largement cet adjectif, qui semble être devenu un buzz word :

Comme bien souvent dans ces cas de propagation lexicale, le sens des mots peut passer au second plan, au profit de son usage. Certes, le rappel de Jupiter est généralement évoqué dans les commentaires, mais sans s’interroger sur le fonctionnement en discours d’un tel nom propre. Le sujet du nom propre (Np) fait l’objet d’un certain nombre de travaux universitaires en sciences du langage, par exemple dans cet article de Guy Achard-Bayle :

« Le Np est une étiquette qui « colle » diversement à la peau des personnes dont l’identité évolue plus ou moins radicalement ; mais non pas selon que cette identité personnelle évolue plus ou moins radicalement. Il en résulte un comportement du Np particulièrement plastique dans ces cas : d’un côté, il est capable de fonctionner ou de continuer de fonctionner « vide de sens » ou comme un strict « label » référentiel, extensionnel, c’est-à-dire quelles que soient les conditions (contextuelles, pragmatiques, ontologiques, descriptives ou intensionnelles) de son emploi ; de l’autre, il est susceptible de « disparaître », si la personne elle-même perd son identité, comme telle. »

Le discours qui ajuste

Deux choses nous intéressent ici pour analyser la qualification d’Emmanuel Macron par l’adjectif jupitérien :

  • en utilisant la référence à Jupiter, le discours « ajuste » le sens du terme jupitérien pour coller à un réel qui se construit dans les textes. Ce terme devient un « label » pour catégoriser le Président, créer une image, dont le trait peut être forcé également par effet de contraste avec le Président « normal » que cherchait à être François Hollande ;

  • le terme peut se vider de son sens, ou s’incarner car des dimensions qui ne sont pas initialement présentes dans le sens du mot. Les discours font vivre le sens, et c’est davantage une scénarisation du Président qui est à l’œuvre qu’une stricte catégorisation.

Le dictionnaire en ligne CNRTL confirme que cet adjectif « évoque le dieu Jupiter ou ses attributs », et s’incarne dans des exemples tels que la contraction jupitérienne de ses sourcils « qui a un caractère imposant, dominateur » (Balzac, Langeais, p. 255). Dérivé de Jupiter, lat. Jupiter « fils de Saturne, roi des dieux et des hommes », cet adjectif a déjà une charge sémantique plus importante que les simples « verticalité » ou « rapport au pouvoir » évoqués dans la plupart des médias. Dans le recours à cet adjectif par Macron, on a certes en germe l’autorité et le rapport au pouvoir. Mais on a aussi la domination, le pouvoir d’ordre divin, la possession d’attributs du pouvoir. Le Larousse en ligne nous indique d’ailleurs que de nombreuses épithètes peuvent préciser ces pouvoirs :

« Homologue de la divinité étrusque Tinia, il était à la fois dieu père et dieu du Ciel. Devenu le dieu principal et souverain, il fut assimilé au Zeus grec. Ses pouvoirs étaient définis par de nombreuses épithètes : Jupiter Elicius, qui faisait tomber la pluie ; Jupiter Fulgur, dieu du Tonnerre et de la Foudre ; Jupiter Stator, qui arrêtait les ennemis ; Jupiter Feretrius, le dieu des Trophées ; Jupiter Capitolin, auquel était consacré le grand temple du Capitole de Rome et où il était adoré avec Minerve et Junon. »

Le caractère jupitérien recouvre donc un potentiel de sens très large, qui reste éclairant pour la prise en compte de la conception du pouvoir du Président, et de la manière dont il est perçu par les commentateurs.

Du Christ à Dieu

En reprenant au pied de la lettre de côté « divin », je ne peux m’empêcher de trouver un écho à la figure christique, voire biblique, qui apparaissait dans la campagne.

Comme dans cet extrait de Bernard Dugué :

« L’autre interprétation repose sur Macron incarnant un personnage biblique. Lors d’une émission télévisée sur la Trois, l’un des invités évoqua une figure christique pour ensuite se décaler vers une autre figure, celle de Moïse. En ce cas, la marche de Macron symbolise la sortie d’Egypte et pour plus de précision, on lira ce lumineux texte que représente l’Exode et qui s’il est interprété au niveau le plus haut, raconte non pas une sortie depuis un espace mais depuis un temps. »

Ou dans les propos d’Emmanuel Macron : « La dimension christique, je ne la renie pas ; je ne la revendique pas. Je ne cherche pas à être un prédicateur christique ».

Comment ce passage – du Christ à Dieu – peut-il s’incarner concrètement ? La première hypothèse réside dans l’analyse du discours d’investiture, et sa comparaison aux discours de la campagne. En effet, à partir de l’analyse de l’ensemble des tweets du candidat Macron lors de la campagne, on remarque qu’« Europe » est un pivot central de son discours, notamment pour articuler « France » et « français ».

Julien Longhi/DR

Or en faisant une rapide analyse du discours d’investiture, on constate que « monde » a remplacé « Europe ».

Julien Longhi/DR

Le président Macron prend donc effectivement « de la hauteur », en changeant d’échelle.

Du Christ à Dieu, de l’Europe au monde, les commentaires sur Emmanuel Macron, et ses premiers pas discursifs, confirment le « jupitérianisme » de sa présidence. Mais il ne faut pas se focaliser sur le buzz de cette qualification, et voir l’épaisseur sémantique de ce mot : la conception du pouvoir est cohérente avec les projets de réforme rapides (par ordonnance) ; le changement d’échelle (de l’Europe au monde) représente la présidentialisation du candidat et de sa politique ; la prise en compte du pouvoir (dans le discours d’investiture) comme « protection » des Français, et prise en compte de la responsabilité.

Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

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dialogue politique

Dialogue politique : il faut renouveler les méthodes

Qu'il obtienne ou non une majorité parlementaire, Emmanuel Macron devra montrer qu'on peut faire la politique autrement ; qu'il est possible d'organiser de véritables débats citoyens pour chaque changement qui engage l'avenir. Le temps de la démocratie délibérative est venu.
 
Ne boudons pas notre plaisir. Dans ma précédente lettre j'écrivais à propos des élections présidentielles à venir : « J'aimerais entendre un candidat à la présidence dire : en un mandat, je sais que je n’aurai pas changé la société française, mais si j’ai pu jeter les bases d’une mise en mouvement collectif, recréer au sein de la société française la confiance en soi et dans les autres qui lui fait aujourd'hui défaut, j’aurai le sentiment de ne pas avoir démérité. » C'est le sens du discours d'investiture d'Emmanuel Macron le 14 mai. Un bon début.
 
Son élection reflète la lassitude des Français à l'égard des jeux politiques traditionnels, la défiance croissante à l'égard du personnel politique. Elle doucherait les espoirs si elle ne s'accompagnait d'un profond renouvellement de la manière de faire de la politique.
Le chamboulement auquel on assiste n'est pas le premier. En 1981, l'élection de François Mitterrand a provoqué une vague rose. Un flot de députés néophytes. Des cabinets ministériels peuplés de personnes venant de la « société civile ». Les uns et les autres se sont vite coulé dans le moule.
La pratique politique n'a pas changé. Aujourd'hui la situation est plus grave. Le FN est en embuscade. Il n'attend qu'une nouvelle déception démocratique.
Qu'il obtienne ou non une majorité parlementaire, Emmanuel Macron devra montrer qu'on peut faire la politique autrement ; qu'il est possible d'organiser de véritables débats citoyens pour chaque changement qui engage l'avenir. Le temps de la démocratie délibérative est venu.
 
Parlons méthodes. Il faut généraliser, pour toutes les questions importantes de la société - l'Europe, l'emploi, la protection sociale, le chômage, l'éducation, la santé, la transition vers des sociétés durables, etc.- des panels locaux de citoyens puis confronter entre elles les conclusions et propositions issues de ces panels.
En voici les six principes (détaillés dans l'extrait (lien ci-dessous) de « sauvons la démocratie ! », ECLM, 2012) :
 
Premier principe : une démarche « de bas en haut ». C'est des territoires, des villes, des régions qu'il faut partir. Les différents acteurs y ont un visage. La complexité de nos sociétés s'y incarne.
 
Second principe : les réflexions et débats locaux méritent le meilleur de l'information. La démocratie n'est pas l'addition des opinions. C'est le résultat du dialogue entre citoyens informés, ayant eu le temps et les moyens de comprendre et de se comprendre. A l'appui de chaque débat, il faut créer un site web ressources où l'on puisse trouver tous les éléments d'information nécessaires : les données du problème ; les opinions argumentées des partis, des syndicats, d'experts aux avis divergents, de la société civile organisée.
 
Troisième principe : tirer au sort, dans un échantillon significatif de territoires, un panel d'une trentaine de citoyens pour refléter la diversité de la société. Leur donner les moyens et le temps de l'échange. C'est cela investir dans la démocratie. Mettre à profit internet pour que ces panels échangent entre eux et que chacun puisse poser aux experts, au bénéfice de tous, les questions qu'il souhaite. Développer les méthodes de dialogue permettant aux membres des panels de visualiser les différentes dimensions des problèmes. Toute la société en bénéficiera.
 
Quatrième principe : réunir les expériences les plus significatives. Bien des innovations locales existent. Le monde est vaste. Les autres sociétés sont confrontées aux mêmes problèmes. Elles y apportent leurs propres réponses. Dans les débats politiques, ces réponses sont invoquées à l'appui d'une opinion, sans prendre le temps d'en faire le tour, d'en voir les lumières et les ombres. C'est cette diversité qui doit être rendue accessible. Les sociétés qui avancent sont celles qui n'hésitent pas à s'inspirer des autres. S'inspirer n'est pas copier.
 
Cinquième principe : des cahiers d'espérance. L'expression, inventée pour les Etats généraux de l'économie sociale et solidaire, est belle et juste. Les cahiers de doléances ne suffisent pas. Il faut se projeter dans l'avenir. Oser des propositions. Certaines seront utopiques. Toutes, issues de tels dialogues, seront utiles. Confronter entre eux ces cahiers d'espérance. Alors pourra commencer le débat politique proprement dit, l'expression des forces sociales organisées, des différentes sensibilités politiques.
 
Sixième principe : passer des propositions à des stratégies de changement. Elles impliquent une grande diversité d'acteurs. L'évolution du cadre légal n'en est qu'une petite partie : on ne change pas la société par décrets. Souvent, c'est l'évolution du système de pensée lui-même, la conception des institutions, la pratique quotidienne des acteurs qui doivent changer. Ca ne se fait pas en un jour.
 
Les premières fois, ce sera un peu laborieux. Mais un apprentissage collectif va se créer. Celui du respect mutuel et du dialogue en lieu et place de l'invective. C'est le capital immatériel de la société française qui va grandir.
 
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Macron philosophe

Macron, philosophe du libéralisme égalitaire ?

Loin d’être un amas d’idées de droite et de gauche, le programme de Macron relève d’un courant de pensée cohérent connu sous le nom de « libéralisme égalitaire ».

On oublie souvent qu’Emmanuel Macron a été philosophe avant d’être fonctionnaire d’État, banquier et ministre. Son travail d’édition philosophique lui a valu, il y a 17 ans, les remerciements de Paul Ricœur dans la préface de La mémoire, l’histoire et l’oubli, un livre particulièrement dense.

 

Aujourd’hui, le programme du candidat Macron est inspiré par deux autres philosophes, John Rawls (1921-2002) et Amartya Sen (né en 1933). Le premier est considéré comme le plus important philosophe politique du XXe siècle, le second a reçu le Prix Nobel d’Économie en 1998.

Combattre l’inégalité des chances

Le libéralisme égalitaire est d’abord une philosophie de l’égalité des chances. Son idée principale est que dans une société juste toute personne doit avoir la chance de réaliser ses projets sans que des inégalités héritées de naissance ou issues des accidents l’en empêchent. Cette idée semble inspirer le premier slogan de Macron : « La France doit être une chance pour tous ». Elle est aussi illustrée par l’un des clips de la campagne présentant Charles Rozoy qui, après un accident, est devenu champion paralympique en 2012.

Le libéralisme égalitaire est un courant qui combine la liberté et l’égalité dans une théorie cohérente de la justice sociale. Son représentant le plus connu, John Rawls, considère dans son livre, Théorie de la justice, qu’une société juste doit réaliser les deux principes suivants :

  1. Accroître les libertés de base égales pour tous ;

  2. Limiter les inégalités économiques de façon à améliorer : (a) l’égalité équitable des chances ; (b) la situation des plus désavantagés .

Quiconque a lu Rawls sera étonné de découvrir que l’exposé de ses deux principes a structuré, dans ce même ordre, le discours de Lyon, que Macron a prononcé le 4 février 2017. Il y a défendu (1) « les libertés de base » en considérant la laïcité comme une liberté de conscience compatible avec la liberté des autres ; la liberté de travailler, d’entreprendre et d’innover ; la liberté d’association. Puis, il a insisté sur (2a) l’égalité des chances qu’il veut équitable par un investissement dans l’éducation des enfants en ZEP (en divisant par deux la taille des classes) et des adultes (en développant la formation continue), ainsi que par la parité et des mesures antidiscriminatoires dans les entreprises.

Dans son programme, la priorité accordée (2b) à la situation des plus désavantagés se traduit dans l’augmentation des minima sociaux (l'allocation vieillesse et adulte handicapé) et les mesures pour les sans-abri.

De façon générale, la création d’un système universel des retraites et d’une assurance chômage universelle opère une profonde égalisation des statuts.

Liberté ou égalité ? Capabilités, mon capitaine !

Le libéralisme égalitaire est une théorie féconde, dotée de nombreuses applications. L’un des débats qu’il a suscités concerne le type d’égalité qui devrait nous préoccuper : faut-il chercher à égaliser les ressources, en laissant les gens libres d’en faire l’usage qu’ils souhaitent ? Ou faut-il égaliser le niveau de bien-être ou de satisfaction, même si cela implique une inégalité des ressources ?

C’est en cherchant à répondre à ces questions qu’Amartya Sen a élaboré l’approche dite « des capabilités ». Selon lui, ce qu’il faut égaliser est la « capacité » des gens à choisir et à combiner différentes actions pour réaliser leurs projets. Dans cette perspective, la redistribution des ressources n’est qu’un moyen parmi d’autres. Ce qui compte en matière de justice sociale est de choisir les politiques qui élargissent les possibilités d’action. Autrement dit, la liberté de tout un chacun.

L’idée que la pauvreté est une privation de liberté ne va pas de soi. On peut la comprendre en comparant, comme le fait Amartya Sen, la situation de deux personnes : l’une qui jeûne et l’autre malnutrie. Du point de vue des ressources et du mal-être, les deux se retrouvent dans une situation identique. Mais ce qui fait la différence est que l’une a choisi de ne pas manger et l’autre n’a pas eu le choix. L’idée d'Amartya Sen est que comparer les possibilités d’action dont disposent les individus, leurs « capabilités », constitue une meilleure façon de comprendre les inégalités que comparer leur niveau de ressources ou de satisfaction.

L’approche des capabilités a inspiré l’Indice du développement humain (IDH) mis en place en 1990 par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour mesurer les progrès des pays en matière de lutte contre la pauvreté. Cette institutionnalisation a consacré une philosophie du développement centrée sur la personne humaine et son autonomie, au détriment d’une vision marxiste, centrée sur les structures économiques et la satisfaction des besoins premiers. Le programme de Macron semble s’en inspirer lorsqu’il affirme que la lutte contre la pauvreté ne vise pas seulement à assurer la subsistance, mais à permettre l’autonomie, à augmenter la capacité de « faire ».

L’égalité des capabilités est une constante dans les discours de Macron et cela peut être mesuré grâce à l’outil d’analyse statistique des discours mis au point par les chercheurs de l’Université Côte d’Azur. Cet outil permet non seulement de montrer que parmi les cinq candidats du premier tour, Macron est celui qui utilise le plus le mot « égalité ». Ce classement est confirmé par un autre moteur de recherche.

Cet outil fournit également le diagramme des thèmes associés au mot « égalité ». Le thème des « capacités » y figure au premier plan et l’usage qu’en fait Macron est celui de l’approche des capabilités. Par exemple, dans le discours de Toulon, le 22 février, Macron critique un libéralisme sans égalité des capabilités :

« Défend-on la liberté vraiment lorsque certains n’ont pas droit à la liberté, lorsque certains n’ont pas – alors qu’ils ont envie – des capacités, dans nos quartiers, dans la ruralité, de “faire” ? »

Vers un « consensus par recoupement » ?

Dans son ouvrage sur le Libéralisme politique, Rawls soutenait que son libéralisme égalitaire pouvait faire l’objet d’un « consensus par recoupement ». Sa conviction était que dans une société qui respecte le pluralisme des doctrines opposées peuvent se recouper sur des principes essentiels, tout en gardant leur spécificité.

Difficile de ne pas voir des similitudes avec la conviction de Macron que des gens de gauche, du centre et de droite peuvent adhérer à des principes fondamentaux, sans renoncer à leurs différences. Seulement, Rawls prévenait qu’un tel consensus s’obtient par une délibération sobre, menée dans le cadre de la raison publique.

Speranta Dumitru, Associate Professor of Political Sciences, Université Paris Descartes – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation
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Emmanuel Macron

Le courage de l'audace

Qu’on les appelle crises, révolutions, innovations, progrès ou régressions, les mutations forment convulsivement la réalité de notre monde. Ce qui les rend singulières c’est la vitesse à laquelle elles se propagent. L’élection d’Emmanuel Macron en est une, singulière. Ces « temps qui changent » nous conduisent à reforger en permanence nos schémas intellectuels ; ils nous obligent à réélaborer nos manières de penser. Ils font émerger de nouvelles problématiques, de nouvelles valeurs, de nouveaux objets, de nouveaux enjeux, de nouveaux mots. Politique en est un, plus que tout autre appelé à être transfiguré. Un défi audacieux à relever.
 
Au cours de ces vingt dernières années, un leitmotiv revenait sans cesse : la politique n’en finit pas de finir. Ô certes, la politique n’a jamais cessé d’occuper les esprits, sous des formes de plus en plus variées. Malgré la déception et la défiance, le politique était toujours présent, toujours là, sous forme d’un « immémorial ». Paul Ricœur, le maître en philosophie du nouveau président de la République écrivait que « le politique est à la fois la réalité la plus proche, constitutive à chaque instant du vivre-ensemble actuel, et le plus dissimulé et en ce sens toujours oublié. » Même dans l’absence, même dans l’oubli, le politique est là car il participe d’un savoir primitif des hommes.
 
Avec l’élection chamboule-tout d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, le politique s’est trouvé pris dans un moment crucial de sa métamorphose : la déconstruction. Quant à la politique, celle des mauvais-coucheurs, des grincheux, ou plus simplement des désabusés de la politique, elle donne l’impression d’arriver au bout de sa course. « La politique apparaît à la fois pour nous comme une sorte de résidu gênant, qu’il faudrait idéalement éliminer, et comme une dimension tragiquement manquante, une grandeur qui fait cruellement défaut. » écrivait Pierre Rosanvallon.

L’expulsion du Paradis

Il est vrai que l’inconscience de ses acteurs de la nécessité de se ressaisir, de se recréer, a contribué à favoriser l’émergence de pratiques qui n’étaient rien d’autre que des fuites devant la réalité. La plus courante fut celle de l’enfermement dans une caste : celle de l’élite dirigeante. Cette caste protégeait dans sa forteresse les symboles du pouvoir politique. Elle possédait sa langue – de bois –, ses codes de connivence, ses coutumes de cour et ses grands prêtres économico-médiatiques. Dans l’enfermement de son Versailles, elle s’éloignait progressivement du peuple et de ses représentants, et s’offusquait de n’être point comprise ; d’être alternativement si mal-aimée. 
L’autre fuite fut celle des populismes de toutes natures, dont le jeu pervers était de traduire la réalité complexe en simplifications abusives ; ils jouaient avec le feu des passions, indifférents aux conséquences qui creuseraient, à nouveau le lit des vieilles tentations totalitaires. Malgré cette funeste perspective, les hommes politiques admettaient difficilement que leurs jours étaient comptés. « La politique et ses institutions accueillent tranquillement les mauvais présages au sujet de leur avenir, comme si elles jouissaient d’une immunité théorique et pratique » écrivait Daniel Inerrarity. Mais leur expulsion d’un tel paradis était imminente.
 
Longtemps, les politiques prétendaient, avec arrogance, avoir le contrôle des choses. Ils éprouvaient la nécessité d’arborer le statut prééminent du politique, cette forme ancienne certes symbolique mais héritée en droite ligne du religieux, se plaçant comme opérateur d’une unité surplombante et forcée. Quand bien même voulaient-ils pratiquer une politique « normale », le poids des habitudes revenait, porté, certes, par les quémandeurs insistant d’affirmation d’un sacro-saint statut présidentiel.
Car, dans l’esprit de la plupart de nos contemporains, la politique est définie comme un art : celui qui consiste à gouverner une partie significative de la réalité sociale dans l’océan des relations humaines et des imaginaires. Gouverner est alors volontiers conçu comme l’exercice consistant à piloter habilement un mobile doté d’une mécanique sophistiquée et rassurante. Le pilote est le leader, le chef, le guide ; c’est lui qui sait la route, la carte des vents et des marées, qui connaît les secrets des portulans. C’est sur lui que se focalisèrent d’abord les regards des citoyens puis les myriades d’yeux électroniques des caméras de télévision. Auréolé de lumière et de pouvoir, le politique est un héros qui montre la voie et trace la route. Or rien n’est plus faux que cette métaphore qui n’a produit que confusion et amertume.
 
Happé par la force des regards, égaré dans des espaces complexes, compressé par l’urgence du temps et la perte de la durée, c’est le courage du politique qui s’estompait et disparaissait dans la confusion du monde. Tragique disparition alors que le courage, de Platon à Hannah Arendt est non seulement la vertu politique fondamentale mais aussi la condition immatérielle du gouvernement politique. Seul le courage permet de véritablement commencer une action, de « s’insérer dans le monde et commencer une histoire » . Son défaut laisse la victoire au comportement sur l’action, à l’opinion sur la pensée.

Le courage d’innover

Avoir l’audace de retrouver le courage politique c’est faire œuvre créative ; c’est réinventer le sens du mot gouverner et lui donner une autre valeur que celle dont l’illusion héroïque l’a affublé. Quelle prétention pathétique que celle du politique de vouloir, dans l’océan de la complexité moderne, piloter le navire de la société, de le gouverner vers le bon cap. Dans cette image, la seule vérité qui garde un sens est celle de progression.
L’inventeur du mouvement « En Marche » semble l’avoir bien compris : la société avance, les hommes avancent, le monde aussi. Mais ils n’avancent pas de la servitude vers la liberté ou de la barbarie vers le « Progrès » ; non, ils vont de la complexité vers une complexité plus grande encore. La politique n’est alors plus seulement une question de modernisation, de réforme, voire même de révolution technologique ou sociale ; la question n’est pas de savoir comment se mettre en marche en tête, plus vite. La question se pose plutôt en termes d’actions créatives, capables d’articuler les tensions engendrées par une multitude de mouvements contradictoires.
 
Notre époque n’est décidément plus celle où l’on pouvait simplifier le réel en le forçant dans des concepts d’opposition tels que réformiste/conservateur, ou droite/gauche. Cette belle binarité qui distinguait, pour un temps, le bon cap du mauvais, ne fonctionne plus. Nous sommes embarqués sur une mer grossie de la coexistence de mouvements et de forces, qui ne sont pas réductibles à un courant dominant qui indiquerait le sens. Le politique nouveau doit avoir le courage de descendre des hauteurs de sa vigie, pour sentir mieux la mer, les frémissements des vagues et les sautes des vents. « Dans la mer de la complexité moderne, après le désenchantement du monde qui nous a privés de compas, des instruments, des routes et des valeurs utilisables, depuis qu’il n’y a plus de havre ou de fin à atteindre, il faut naviguer à vue. » écrivait le philosophe italien Franco Volpi.
 
Naviguer à vue ne veut pas dire naviguer au hasard, au gré du caprice des éléments, au jour le jour.  Cela veut dire, au contraire, gouverner courageusement face au monde, face au réel, l’esprit lucide et les sens en alerte. Cela veut dire agir et faire agir, ici et maintenant, sur le local et l’humain, pour atteindre un résultat global, valable pour la totalité. Cela veut dire écouter mais aussi entendre. Cela veut dire voir mais aussi faire voir. Cela veut dire sentir et comprendre le sens. Cela veut dire co-créer et insuffler une volonté dans tous les corps de la société. Cela veut dire éduquer à la responsabilité citoyenne de chacun, de l’enfant à la firme mondiale. Cela veut dire avoir le courage de changer de route si la vague est trop haute, pour atteindre mieux le futur commun possible. Cela veut dire être confiant dans l’intelligence des hommes avant de prétendre mériter leur confiance. Ce défi de l’audace, c’est, pour le nouveau président, celui de disposer de l’énergie nécessaire pour réconcilier les français, les rendre optimistes et confiants, en eux-mêmes d’abord.
 
Gérard Ayache, Directeur de la publication
 
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Objectifs de développement durable

Le paradoxe des ODD (Objectifs de Développement Durable) de l’ONU

Voilà plus d’un an et demi que les ODD (Objectifs de Développement Durable) de l’ONU ont été adoptés pour répondre aux enjeux environnementaux, sociaux et économiques dans le monde entier. Une initiative ambitieuse qui nécessite la mobilisation de tous les acteurs pour sa mise œuvre et qui ouvre des perspectives pour sortir d’un monde en crise. Et pourtant en France, le sujet ne semble pas être une priorité nationale pour le gouvernement… Heureusement, certains acteurs ont commencé à se mobiliser !
 
Les Objectifs de développement durables ont un cadre international unique d’action pour construire un monde en paix et soutenable. Adoptés en septembre 2015 par l’Assemblée des Nations Unies, ces 17 objectifs mondiaux constituent un langage universel et une véritable feuille de route pour tous les Etats et les acteurs qui les composent. Déclinés en 169 cibles pour la période 2016-2030, leur suivi à l’échelle mondiale s’appuie sur une liste de 244 indicateurs, dans le but d’agir pour le bien commun. Ils couvrent l’ensemble des enjeux sociaux, environnementaux et économiques, à la fois dans les pays développés et en voie de développement.
Eliminer l’extrême pauvreté et la faim, assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, parvenir à l’égalité des sexes, promouvoir le plein emploi productif et un travail décent pour tous… font partie des priorités sociales. Cet Agenda 2030 est ambitieux et nécessite de mobiliser toutes les parties prenantes, aussi bien les Etats, que les collectivités, les entreprises ou les associations. En ce début de XXIème siècle, les inégalités n’ont jamais été aussi importantes dans le monde, entre les différentes zones géographiques, les catégories sociales, les genres, l’âge, dans le monde professionnel ou éducatif, etc. Issues de traitements inéquitables ou disproportionnés, elles cachent de multiples causes qu’il faut identifier et combattre. L’Agenda 2030 appelle également à développer la recherche, à soutenir le développement économique via les TPE/PME, à repenser les villes ou encore à transformer les modèles économiques et industriels.
 
Les enjeux humains, sociaux et économiques ne sont pas les seules priorités adoptées. Les ODD visent également à la préservation de l’environnement, avec la lutte contre le changement climatique et contre l’érosion de la biodiversité, notion encore souvent mal comprise, qui intègre l’ensemble des organismes vivants (animaux, végétaux, champignons, bactéries, etc.) et leurs interactions.
Rappelons que l’on ne peut vivre sans la biodiversité : l’ensemble de ce que nous mangeons provient de la biodiversité ; les écosystèmes nous fournissent en eau et air, en matières premières, régulent les maladies ou sont même sources d’inspiration et de loisirs ! Cependant, on observe un rapide appauvrissement et des extinctions d’espèces en masse depuis plusieurs décennies. Ainsi, des objectifs et cibles adoptées visent à diminuer les émissions de gaz à effet de serre, à développer les énergies renouvelables, à préserver et restaurer les écosystèmes terrestres, de conserver et exploiter de manière durable les océans, à stopper les pollutions et réduire fortement la production de déchets.

Mobilisation nécessaire de tous les acteurs

L’action sur ces enjeux ne sera efficace que si chaque pays s’investit, à son niveau. Et la mobilisation des acteurs locaux, économique et de la société civile sera également gage de réussite. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les enjeux et priorités d’un siècle ont été définis et même partagés mondialement. Le chemin vers le développement durable est balisé et les ODD ont réussi le difficile exercice de la transversalité, donnant un cap clair pour l’ensemble des nations. Ils ont même le bon goût de ne pas être « une couche supplémentaire » mais au contraire de reprendre les cadre existants (convention biodiversité et climat, convention de l’OIT etc.) et de les mettre en cohérence !
 
Et pourtant… Les ODD n’ont suscité que peu d’enthousiasme au sein du gouvernement français. Plus d’un an et demi après leur adoption, la déclinaison française des priorités, la stratégie d’action et de moyens manquent toujours pour embarquer la société vers un avenir désirable et soutenable.
On ne peut pas non plus dire que les ODD aient été au cœur de la – très particulière – campagne présidentielle que nous venons de vivre. Le portage politique avait été questionné par un avis du CESE en 2016 et proposait que les ODD soient portés par le Premier Ministre plutôt que par la Ministre de l’Environnement, pour davantage de transversalité.
Cela étant, le Ministère de l’Environnement a mené des premières actions de mobilisation et a publié mi-2016 un premier document synthétique identifiant quelques politiques publiques contribuant aux ODD. De son côté, l’Insee (l’Institut national de la statistique et des études économiques) a publié le 24 mars 2017, 110 indicateurs pour le suivi des ODD au niveau national.
La Plateforme Nationale RSE, instance multi-acteur de dialogue et de proposition hébergée à France Stratégie, a également engagé des réflexions sur les ODD.
De leur côté, certaines entreprises, conscientes de l’importance de cet agenda, ont commencé à se mobiliser. En 2016, l’étude publiée par B&L évolution, société de conseil spécialisée en développement durable, montre que déjà 11 entreprises du CAC40 ont pris des engagements ou réalisé des projets pour la mise en œuvre des ODD.
Les TPE/PME ne sont pas en reste : une dizaine d’entreprises du Pays Voironnais (proche de Grenoble), de 5 à 500 employés ont mis en avant leurs actions concrètes pour l’Agenda 2030 au travers de leur stratégie RSE.
 
En effet, les ODD donnent la direction à suivre pour contribuer concrètement aux priorités du développement durable. La démarche RSE d’une entreprise peut donc être amenée à être mise à jour, pour intégrer – ou mieux intégrer –  dans les processus de management ces nouvelles dimensions. Les ODD sont également source d’innovation responsable car une entreprise peut développer – ou faire évoluer – des produits et services qui répondent directement ou indirectement aux Objectifs. Enfin, une entreprise peut contribuer au travers d’une politique de mécénat et la création de partenariat. C’est un beau sujet pour renouveler son dialogue avec ses parties prenantes et son analyse de matérialité, c’est-à-dire l’analyse des enjeux de développement durable majeurs pour l’entreprise.
Un nouveau président vient d’être élu, nous verrons si l’Agenda 2030 fait partie des priorités du prochain gouvernement !
 
Sylvain Boucherand, PDG de B&L évolution
 
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Débat du 3 mai

Une agressivité débridée dégrade l’ultime débat présidentiel

Jacques Gerstlé, professeur de Sciences politiques à Paris I, est un spécialiste éminent des débats télévisés. Il les a tous décortiqués et analysés, depuis le premier où s'affrontaient Giscard d'Estaing et Mitterrand. Pour lui, débattre c’est se battre avec des mots, des arguments, du discours. Le débat se présente comme la forme la plus agonistique de la communication politique. Dans le débat télévisé, chaque candidat a une opportunité exceptionnelle de présenter à des millions de téléspectateurs et d’électeurs potentiels son offre électorale particulière. 
 
Le débat du 3 mai qui a vu s'affronter Marine Le Pen et Emmanuel Macron restera dans les annales comme celui d'un affrontement d'une violence hors norme entre deux candidats. Déçu comme des millions de français par le spectacle dégradant offert par la candidate du Font national, Jacques Gerstlé nous livre son analyse. 
 
Ce 3 mai 2017 nous avons pu assister au débat télévisé d’entre-deux-tours qui a opposé Marine Le Pen et Emmanuel Macron devant 15,1 millions de téléspectateurs sur TF1 et France 2. Point d’orgue d’une campagne totalement inédite de bout en bout, ce débat est l’ultime version d’une séquence de communication électorale institutionnalisée.

 

Depuis la première édition de 1974 (Valéry Giscard d’Estaing–François Mitterrand), il s’agissait du septième débat d’entre-deux-tours qui était organisé. Chaque élection présidentielle, hormis celle de 2002 marquée par le refus de Jacques Chirac d’affronter Jean‑Marie Le Pen, a donc connu ce type d’émission.

Profusion de débats liée aux primaires

Si on élargit à tous les débats télévisés électoraux le nombre augmente considérablement puisqu’il faut y ajouter trois débats en 2007 (Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius) à l’occasion de la primaire semi-ouverte des socialistes, plus un débat singulier entre Ségolène Royal et François Bayrou sur BFMTV, trois débats en 2012 (François Hollande, Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Manuel Valls, Jean‑Michel Baylet) et un débat d’entre-deux-tours (Hollande-Aubry). Fin 2016, trois débats sont diffusés lors des primaires de la droite et du centre (François Fillon, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Bruno Lemaire, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean‑François Copé, Frédéric Poisson), avant un Fillon/Juppé dans l’entre-deux-tours.

Trois débats de la Belle Alliance Populaire se sont également tenus en 2017 (Benoît Hamon, Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, François de Rugy Jean‑Luc Benhamias, Sylvie Pinel), avant un Hamon-Valls dans l’entre-deux-tours.

La campagne de 2017 s’est donc traduite par une augmentation importante du recours aux débats causée par la mise en œuvre de la procédure des primaires à droite et au Parti socialiste, auxquels il faudrait ajouter les débats organisés par les écologistes pour être complet. Il y a là un indicateur de l’impact des primaires sur la médiatisation croissante et mobilisatrice de la vie politique. Il faut aussi rappeler que 2017 a connu, pour la première fois, des débats avant le premier tour réunissant les cinq candidats majeurs sur TF1 puis l’ensemble des onze candidats dans une émission exceptionnelle par le nombre de ses participants.

Plusieurs cibles en même temps

Quelles sont les principales caractéristiques de ce genre d’émission politique télévisée ? Tout d’abord, il repose sur une communication face à face entre deux candidats (au moins), c’est-à-dire co-présents, qui échangent des discours sous la conduite de journalistes-modérateurs. Cette communication interactive est emboîtée dans une communication unidirectionnelle médiatisée par la télévision qui diffuse en direction d’une audience massive et indéterminée.

Les échanges discursifs sont destinés à ce public massif ou, pour être plus précis, à des segments particuliers de ce public compte tenu des cibles électorales privilégiées par les candidats qui peuvent se recouper ou pas. La difficulté pour les candidats réside dans l’impératif de satisfaire différentes exigences propres aux participants du système de communication : répondre aux questions des journalistes, tout en dialoguant (plus ou moins) avec l’interlocuteur et en adressant des messages aux électeurs dont ils recherchent le vote ou le soutien électoral, le tout en s’efforçant de rassembler.

Comment s’est présenté le débat du 3 mai à ces trois niveaux ? Globalement ce fut un débat violent et brutal entre concurrents qui s’affrontent de façon aveugle sur un agenda incomplet, dans une interaction belliqueuse et avec des attaques frontales.

Un agenda incomplet

On sait toute l’importance des questions thématisées posées par les journalistes qui orientent le débat vers des sujets particuliers et forment l’agenda du débat (cf. J. Gerstlé, C. Piar, La communication politique, Colin, 2016). Première source d’insatisfaction, l’agenda du débat fut très incomplet, même si on comprend qu’il est très difficile d’être exhaustif et contradictoire en deux heures de temps seulement.

Il faudra donc se satisfaire du traitement souvent superficiel du chômage, des retraites, des 35 heures, de la fiscalité et du pouvoir d’achat, de la protection sociale, de la sécurité et du terrorisme, de la famille, de l’école, de l’Europe, de la politique étrangère résumée aux relations avec Trump et Poutine et des institutions (nombre de parlementaires et cumul des mandats).

Mais on ne peut que regretter le silence sur l’écologie, la santé, l’aide au développement, la crise des migrants, la défense, l’aménagement du territoire, le logement, les transports, la culture, les autres institutions entre autres. Le déficit « sectoriel » affaiblit considérablement la portée pédagogique du débat et sa capacité à informer les citoyens. La responsabilité est ici partagée entre journalistes et candidats.

Une interaction belliqueuse

Une interaction belliqueuse a, d’emblée, été installée par Marine Le Pen qui s’est lancée dans une violente diatribe où elle s’en est pris d’abord au programme de son adversaire :

« M. Macron est le choix de la mondialisation sauvage, de l’ubérisation, de la précarité, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique, notamment de nos grands groupes, du dépeçage de la France, du communautarisme. »

Elle s’est appuyée sur la manipulation des normes conversationnelles, notamment la norme de la bienséance qui impose le respect de la parole de l’interlocuteur, qu’on doit laisser terminer son propos sans le couper, dont on doit respecter le temps de parole égal au sien, etc. En mettant en cause le comportement de communication de l’adversaire, on met en évidence qu’il ne respecte pas les normes de la communication ordinaire (« Vous m’empêchez de parler depuis 10 minutes » s’exclame ainsi Marine Le Pen).

S’il est incapable de respecter des normes aussi simples, comment pourra-t-il s’accommoder de pratiques de gouvernement beaucoup plus compliquées ? En d’autres termes, il faut montrer qu’on est le patron de l’interaction dans le respect des règles sous peine d’être disqualifié par l’adversaire. La candidate du FN a ainsi contraint Emmanuel Macron a invoqué la « courtoisie » pour avoir la possibilité de continuer à exposer son propos.

Des attaques frontales

Au lieu d’envoyer des messages ciblés à travers la présentation des propositions programmatiques ou dans la réfutation des propositions adverses, Marine Le Pen a multiplié les attaques frontales et les intox (19 ont été dénombrées par « Les décodeurs » du journal Le Monde) tout au long du débat, quel que soit le sujet considéré.

Elle induit des réponses cinglantes de Macron, du type :

« Une grande entreprise ne pourra pas payer en euros d’un côté et payer ses salariés de l’autre en francs. Ça n’a jamais existé, Mme Le Pen. C’est du grand n’importe quoi. »

Par ses invectives elle a contraint Macron a dénoncé « les bêtises » et les « mensonges » continuels de son adversaire, par exemple sur le niveau du chômage en 1990 ou sur la sortie de l’euro :

« Vous dites beaucoup de bêtises. »
« Ne mentez pas encore une fois. »
« Vous menez une campagne de mensonges et de falsifications. »

Elle a cogné de façon aveugle en mettant dans le même sac la critique du programme et la personnalité de l’adversaire pour le réduire à un héritier de François Hollande, par ailleurs « soumis » aux intérêts privés, à Angela Merkel et à l’UOIF. Loin de représenter une « France apaisée », qu’elle a voulu un moment incarnée dans la campagne, Marine Le Pen a retrouvé les accents les plus virulents de son père et a peut-être ruiné en deux heures six années de travail consacré à dédiaboliser le Front national.

Ce débat dans ces conditions a-t-il eu une utilité ? Sur le fond les questions traitées sont toutes légitimes mais restent incomplètes pour évaluer comparativement deux offres électorales. La transmission d’information y a été très limitée s’agissant des programmes. En revanche s’agissant des personnalités, on a pu voir s’exhiber le caractère brutal de la candidate – ce qui n’a probablement pas renforcé sa crédibilité sectorielle (notamment économique et sur l’Europe) et sa présidentialité dans la mesure où la fonction présidentielle n’est traditionnellement pas associée à la violence mais plutôt à la capacité de rassembler et de garantir le fonctionnement des institutions.

Emmanuel Macron l’a bien vu, qui conclut :

« Vous vivez de la division. Le Front national s’en nourrit. Je refuse l’esprit de haine ».

Jacques Gerstlé, Professeur de sciences politiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Jacques GERSTLE est Professeur Emérite au Département de Science Politique de l’Université Paris I Panthéon Sorbonne où il a dirigé pendant plus de dix ans le Master de communication politique et sociale. Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreuses publications relatives à la communication politique telles que « 2012, La campagne présidentielle », « La communication politique », « Les effets d’information en politique », « Mediated Politics in Two Cultures », « Le langage des socialistes », « Giscard d’Estaing/Mitterrand : 54774 mots pour convaincre ». Il a rendu compte des campagnes électorales françaises de 1972 à 2007 dans ses contributions aux « Chroniques Electorales » des Presses de Sciences Po. Il a publié de nombreux articles dans la Revue Française de Science Politique, Politix, la Revue Française de Sociologie, Pouvoirs. Son dernier ouvrage est écrit en collaboration :il s’agit de la 3ème édition de « La communication politique » publié en 2016 chez Armand Colin. 
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation
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Le Pen - Macron

Abstention différentielle, faits alternatifs, trumpisme : la campagne n’est pas un long fleuve tranquille

A quelques jours du scrutin décisif, les événements semblent s’emballer et l’incertitude gagner. Arrivé en tête au deuxième tour, Emmanuel Macron peut prétendre l’emporter sur Marine Le Pen. Mais cette hypothèse rationnelle au vu des chiffres et des vagues de ralliement pourrait être contrariée par des phénomènes d’une ampleur inédite dans une campagne électorale française. Rien n’est joué et des surprises bonnes ou mauvaises selon le camp duquel on les observe peuvent avoir lieu. L’abstention dite « différentielle » pourrait chambouler les pronostics, l’émergence d’une rhétorique, d’une manipulation des faits et de post-vérité que l’on croyait réservées au farwest américain s’introduit en France. Décidément, cette campagne électorale 2017 n’est pas un long fleuve tranquille.
 
Le spectre de l’abstention hante le deuxième tour des élections présidentielles. Il inquiète les partisans d’Emmanuel Macron car ils savent qu’une abstention forte favoriserait le Front national. Il les inquiète d’autant plus que le fameux front républicain qui avait été érigé en 2002 semble aujourd’hui bien délité. Il les inquiète aussi car le fameux plafond de verre qui empêcherait Marine Le Pen d’accéder au pouvoir semble de plus en plus ressembler à un plafond de cellophane. Pourtant les différents sondages continuent de donner imperturbablement Macron vainqueur de son duel, avec une avance relativement confortable. Cet optimisme d’affichage est ébranlé depuis qu’un chercheur du CNRS et du CEVIPOF, Serge Galam, a calculé ce qu’il appelle une « abstention différentielle ». L’universitaire qui, grâce à sa méthode, avait prédit dès l’été 2016 la victoire de Donald Trump et anticipé le vote du Brexit, explique dans une chronique publiée par The Conversation les détails de ses calculs.

Abstention différentielle

Le phénomène que décrit Galam ne peut pas vraiment être mesuré à l’avance car il modifiera, seulement au moment du vote, le calibrage des résultats escomptés. Selon le chercheur, il existe une possibilité qu’avec par exemple 41 % des intentions de vote pour Marine Le Pen la veille du scrutin, les résultats affichent pour elle une victoire à 50,3 % des voix exprimées. On criera au scandale des sondages et à leurs erreurs impardonnables. En fait, il ne s’agit pas d’une erreur mais du rôle discriminé que va jouer l’abstention.
Une des caractéristiques certaines du scrutin du deuxième tour est qu’un nombre important d’électeurs qui n’ont aucune prédilection pour Emmanuel Macron voteront contre Marine Le Pen. Un choix à contrecœur dont Serge Galam prédit qu’un grand nombre d’électeurs s’exonèreront en « profitant de la moindre bonne excuse pour, au dernier moment, ne pas y aller ». Il fait beau aujourd’hui, partons profiter du week-end du 8 mai, cette campagne qui dure depuis des mois commence à nous fatiguer, de toute façon Le Pen ne passera pas, etc… Autant de bonnes ou mauvaises raisons pour, finalement, ne pas se déplacer au bureau de vote.  L’hypothèse qu’il y aura plus d’abstentions chez les anti-Le Pen que chez les lepénistes parait crédible. Et c’est là que se joue le différentiel d’abstention. En effet, le taux d’abstention chez les électeurs qui ne votent pas naturellement Le Pen sera plus élevé que chez ceux qui votent Le Pen par conviction. C’est à partir d’un certain seuil critique d’abstentions chez les électeurs de son challenger que se joue l’élection de Marine Le Pen. C’est ainsi que si l’on enregistre une participation inférieure à 65.17 % dans le corps électoral du challenger de Le Pen, cette dernière est finalement élue avec 50.07 % des voix exprimées quand bien même les sondages l’auraient créditée de 40 % des votes. Tout se jouera le dernier jour.

Place aux pulsions

L’autre phénomène qui ajoute à l’incertitude de ces élections du 7 mai prochain se trame dans l’importance des dimensions émotionnelles au détriment des arguments rationnels que l’on observe, plus que jamais, dans cette campagne. Pankaj Mishra, l’un des co-auteurs du livre L’Âge de la régression dont nous avons déjà parlé dans nos colonnes, évoque l’émergence d’ « une énorme énergie refoulée » qui bouscule les barrières éthiques et les catégories habituelles de pensée.  Un « nouvel irrationalisme » politique apparaît avec son cortège de fake news, de faits alternatifs, de rumeurs infondées, d’affirmations mensongères… La rhétorique abuse des images, des « coups », des post-vérités assénées avec brutalité, toute honte bue. Face à ce phénomène, le postulat né du siècle des Lumières qui voudrait que les individus soient des acteurs rationnels est sévèrement battu en brèche. L’heure est au « ressentiment » et aux opinions forgées à la source des émotions. Le raisonnement rationnel ne tient plus ; place aux pulsions.
 
Ce phénomène est amplifié par les personnalités radicalement antagonistes des deux candidats restés en lice. D’un côté, un homme qui croit au raisonnement rationnel pour s’imposer, de l’autre une femme qui ne rechigne pas à emprunter aux nouveaux ressorts de la trumpisation et laisse médusés ses interlocuteurs devant le culot de ses affirmations à l’emporte-pièce. Comment s’étonner alors d’une campagne qui a atteint des points culminants dans la manipulation des faits, dans les rumeurs et la brutalité des faits alternatifs ? « Une campagne à bobards toutes » titrait récemment Libération.
Dans l’ère de la post-vérité, le mensonge, tenu pour une simple et acceptable figure de rhétorique, serait même admis comme une manière habile et efficace de communiquer. Raconter un beau bobard équivaudrait à employer une jolie métaphore, pour bien faire passer son message. Qu’importe la vérité.
 
L’universitaire Charles Hadji souligne que le discours politique qui se complaît dans la post-vérité joue sur les émotions et les passions. Or, dit-il, celles-ci sont bien le premier moteur de la vie politique. « Le discours raisonnable n’a guère de puissance propre pour mobiliser les citoyens. Pour faire vivre la démocratie, il faut mobiliser les passions. Car une part de rêve est nécessaire au « peuple » pour qu’il s’approprie un projet, et le rende vivant. Certes, le rêve nous installe dans la fiction. Mais Raffaele Simone a montré, dans son ouvrage ‘Si la démocratie fait faillite’, que les citoyens vivant en démocratie ont besoin de tenir pour vraies certaines fictions, s’inscrivant dans une mythologie, laquelle constitue l’un des piliers fondamentaux de la démocratie. »
 
Ainsi, les fables seraient plus appréciées que les faits. Le mensonge aurait plus d’efficacité que la dure et austère vérité. Dès lors, pourquoi tenir rigueur aux auteurs de mensonges ou de propos outranciers ? Non seulement on considère leurs excès comme faisant partie du débat politique « normal », mais, en plus, on croit leurs mensonges. Et non seulement on y croit, mais aussi on les propage. Les réseaux sociaux sont devenus une caisse de résonnance de la post-vérité. Ceux qui relaient une fausse information, un mensonge ou une calomnie ne le font pas nécessairement par pure conviction mais pour signaler leur position. La contre-vérité diffusée sur les réseaux sociaux importe peu, ce qui importe c'est le signal social, les opinions sous-entendues qui sont véhiculées. C’est ainsi que se propagent les sombres rumeurs, les théories du complot, les calomnies les plus viles.
 
Ainsi se façonne la politique moderne :  la bataille d’arguments est privilégiée par rapport à l’établissement d’une plus grande vérité sur une question donnée. Rien d’étonnant alors à ce que l’on assiste à des confrontations sans assises factuelles, à l’émission de messages trompeurs, tronqués, faussés. Peu importe. Ce qui compte désormais, puisque la vérité est relative, c’est d’asséner la sienne. Il n’y a aucun mal à cela, aucune infraction à l’« honnêteté » ou la droiture. Toutes les méthodes deviennent acceptables pour gagner un combat et surtout une élection. Mettre en doute la réalité du réchauffement climatique contre l’avis de milliers de scientifiques du monde entier ne pose aucun problème. Cela n’empêche nullement Donald Trump de gagner les élections. Affirmer comme l’a fait Marine Le Pen sur TF1 lundi dernier que les chiffres de l’Insee mentent, égrener des statistiques trompeuses sur l’immigration, prétendre que les attentats terroristes n’auraient pu avoir lieu si elle était au pouvoir, toute une série d’assertions, déroulées comme un rouleau compresseur, sans que la plus simple indignation ne puisse s’y opposer. Une stratégie bien huilée pour qui sait que la vérité est devenue superflue pour battre ses rivaux.
 
Les deux phénomènes conjugués – abstention différentielle et trumpisation du discours politique – font de cette campagne une concentration de forces incontrôlées, incontrôlables, imprévisibles. Des forces qui emboutissent des masses d’opinions malléables avec des effets que l’on ne peut plus anticiper.  
 
 
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Age de la régression

Nous sommes entrés dans l’âge de la régression

Le livre qui sort aujourd’hui est d’abord un phénomène d’édition. Quinze des meilleurs penseurs actuels venus d’Allemagne, des États-Unis, d’Inde, de France, de Slovénie… se penchent sur une question qui taraude le monde : que devenons-nous, où allons-nous ? Comment comprendre les changements du monde qui se dessinent en ce moment même sous nos yeux ? Question implacable auquel le livre ne donne pas toutes les réponses mais établit un diagnostic glaçant de ce qui nous attend. L’âge de la régression sort simultanément dans quatorze pays ce 13 avril. Il faut le lire. Surtout à dix jours d’élections cardinales en France.
 
L’idée éditoriale revient à un jeune éditeur allemand, Heinrich Geiselberger, qui a su mobiliser quinze intellectuels du monde entier et non des moindres : Arjun Appadurai, Zygmunt Bauman, Nancy Fraser, Bruno Latour, Eva Illouz, Ivan Krastev, Paul Mason, Pankaj Mishra, Robert Misik, Oliver Nachtwey, Donatella della Porta, César Rendueles, Wolfgang Streeck, David van Reybrouck, Slavoj Žižek. Leurs contributions, traduites en treize langues (anglais, allemand, espagnol, italien, chinois, bulgare, turc, français …) tentent de répondre à des questions qui nous taraudent : « Comment en sommes-nous arrivés à pareille situation ? Quelle situation sera la nôtre dans cinq, dix ou vingt ans ? Comment mettre un terme à cette régression globale, et comment enclencher un mouvement inverse ? »
 
C’est après les attentats du 13 novembre 2015 que l’idée du livre a germé dans la tête d’Heinrich Geiselberger, éditeur dans la célèbre maison Surkamp à Berlin. Traiter des différents symptômes, désignés sous le terme de « grande régression », tel est l’objectif de ce livre. Et les symptômes sont nombreux : « désir nostalgique d’une dé-globalisation anarchique et unilatérale ; consolidation des mouvements identitaires, par exemple en France, en Italie et en Autriche ; propagation du racisme et de l’islamophobie ; forte augmentation des « crimes de haine » ; et bien évidemment, montée en puissance de démagogues autoritaires ». On pense à Recep Erdogan, Narendra Modi, Donald Trump, et bien d’autres.
 
Ces symptômes produisent un sentiment, celui que des « effets crémaillères » se mettent désormais à l’œuvre dans nos sociétés et qu’un processus de « dé-civilisation » s’est mis en branle sous nos yeux. Ces phénomènes avaient été prédits par plusieurs intellectuels il y a déjà quelques années. Ralf Dahrendorf, disparu en 2009, avait affirmé que « le xxie siècle pourrait bien être le siècle de l'autoritarisme », ou le philosophe américain Richard Rorty qui annonçait dès 2001 la montée en puissance « des démagogues ordinaires », l’émergence d’un monde orwellien, le « retour du sadisme », l’explosion « du ressentiment et des manifestations de dénigrement visant les femmes comme les membres de minorités ». Ou encore Karl Polanyi, qui prophétisait dès 1944 La Grande Transformation
Ironie de l’histoire, ces prophéties ne furent jamais entendues. Les dangers de la globalisation – terrorisme international, changement climatique, crises financières et monétaires, grands mouvement migratoires – avaient été annoncés mais pas entendus. Nos sociétés n’ont été préparées ni sur le plan institutionnel ni sur le plan culturel à ces questions brûlantes.

Fatigue de la démocratie

Dès le premier chapitre du livre, l’indien Arjun Appadurai, qui enseigne à l’Université de New-York, nous met dans le bain de la grande régression et nous intéresse à ce syndrome bizarre mais répandu partout, qu’il appelle « une fatigue de la démocratie ». Elle se traduit par la montée des populismes. Les leaders qui s’imposent dans le cadre de ce mouvement ont pour trait commun d’être xénophobes et autoritaires, et de défendre une vision patriarcale de la famille. « Nombre d’électeurs partagent certes leurs convictions mais se montrent surtout plein de craintes face à l’avenir, animés de colère et de ressentiment envers des sociétés qui, à leurs yeux, les maltraitent ou les négligent ». Devant ce tableau, les dirigeants populistes agitent l’étendard de la souveraineté nationale. Celle-ci voit son fondement historique, la souveraineté économique, être battue en brèche par le mainstream de la globalisation. Les populistes, en entendant alors ressusciter leur souveraineté nationale, se tournent vers leurs cultures majoritaires respectives, vers un ethno-nationalisme, et prennent la posture consistant à brandir l’idée de souveraineté culturelle. On voit le phénomène partout : en Russie, en Turquie, en Inde et depuis le 8 novembre 2016, aux États-Unis. Arjun Appadurai affirme que le message implicite de Donald Trump est raciste et racial. « Il s’adresse à ces Américains blancs qui nourrissent un sentiment de marginalisation, persuadés que la politique et l’économie américaines leur ont échappés au profit des Noirs, des Latinos et des migrants de tous types ». L’auteur poursuit : « Le succès rhétorique le plus important de Trump ? Être parvenu à glisser « la blanchitude » dans le cheval de Troie de « la grandeur américaine » : en effet, prétendre « redonner à l’Amérique sa grandeur » a été sa manière d’assurer aux Blancs qu’ils retrouveraient la leur ». Le message portant sur la sauvegarde de l’économie américaine contiendrait, en fait, un message subliminal consacré à la sauvegarde de la race blanche.
 
Les électeurs qui choisissent Trump, le Brexit ou Erdogan prennent la parole en faisant défection de la démocratie elle-même, plutôt que de rénover la politique et d’en débattre démocratiquement. Appadurai constate ainsi « une fatigue de la démocratie », confirmée par l’américaine Nancy Fraser qui explique que ces électeurs visent à rejeter la globalisation, le néolibéralisme et les élites politiques qui avaient promu cette globalisation et ce néolibéralisme. Elle écrit « Bien décidés à faire un pied de nez à l’establishment politique, ils ont répudié les grandes orientations qui ont à leurs yeux détérioré leurs conditions de vie ». Elle poursuit : « La surprise n’est pas qu’ils aient agi ainsi mais qu’ils aient attendu autant pour le faire ».
 
Pour le politologue bulgare Ivan Krastev, c’est le codage binaire de la politique qui a protégé, longtemps, les démocraties libérales. Il démontre, en effet, que leur attrait principal réside dans le fait que ceux qui perdent les élections n’ont pas à perdre beaucoup : « une défaite électorale implique pour ceux qui l’essuient de resserrer les rangs et d’organiser leur nouvelle activité d’opposition ; ils n’ont pas à partir en exil ou entrer en clandestinité, et n’ont pas plus à craindre d’être dépossédés de leurs biens. » Le revers de tout cela, qui est en général peu souligné, c’est, dit-il « que la démocratie libérale n’accorde jamais à ceux qui remportent les élections une victoire pleine, entière et définitive ». L’attrait exercé par les formations populistes réside dans le fait qu’elles promettent une victoire dénuée de toute ambiguïté. Pour Krastev, « ces formations séduisent tous ceux qui considèrent que la séparation des pouvoirs, à laquelle tiennent tant les libéraux, loin d’être un moyen de rendre les dirigeants comptables de leurs actes et de leurs décisions, est un alibi permettant aux élites d’éluder leurs promesses électorales ». Se reconnaîtra qui voudra dans cette analyse. En revanche, les populistes, quand ils atteignent le pouvoir, n’ont de cesse de démanteler les systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, de placer sous leur contrôle les institutions normalement indépendantes comme la justice, les banques centrales, les médias, le tissu associatif de la société civile.

L’ère du ressentiment

Les intellectuels de L’Age de la régression construisent une grille de lecture et chacun à tour de rôle appelle à comprendre la situation actuelle. Comme le Français Bruno Latour, ils refusent d’accuser le peuple. De lui reprocher « de se complaire dans sa vision étroite, dans ses peurs, dans sa méfiance native pour les élites, dans son mauvais goût en matière de culture, et surtout dans sa passion pour l’identité, le folklore, l’archaïsme, les frontières et l’identité, sans oublier une coupable indifférence aux faits ». Non, pour Latour, le peuple a été trahi par des élites qui savaient que le monde allait à la catastrophe et que leurs rêves de croissance sans limites étaient impossibles, faute notamment de planète suffisante. Pour le philosophe français, en ce sens, Trump est « une innovation en politique comme on n’en voit pas souvent, et qu’il convient de prendre au sérieux ». Cette innovation consiste à conjoindre dans un même mouvement une fuite en avant vers le profit maximal, quitte à abandonner le reste du monde à son sort ; une fuite en arrière par le retour aux catégories nationales et ethniques (« Make America Great Again » derrière un mur !) ; et enfin, troisièmement le déni explicite de la réalité climatique.
 
L’essayiste indien Pankaj Mishra, remarqué aux États-Unis pour son livre Age of Anger (l’ère de la colère), signe un chapitre décapant. Pour lui, l’émergence et l’accession au pouvoir partout dans le monde et de façon quasi simultanée de grands démagogues témoignent d’une situation codéterminante : les barrières éthiques donnent partout des signes de faiblesse. Selon lui, nos catégories de pensée, qui sont les fruits de trente années de libéralisme, semblent incapables d’intégrer et d’assimiler ce qui s’apparente à « des explosions de forces incontrôlées ». Les masses paraissent soudain bien plus malléables et imprévisibles qu’on ne le pensait, laissant dans des abimes de perplexité les élites politiques, économiques et médiatiques. Pour Mishra, « qu’ils soient de gauche, centristes ou de droite, ceux qui s’opposent au nouvel « irrationalisme » politique se montrent encore prisonniers d’un postulat […] selon lequel les individus seraient des acteurs rationnels mus par leur propre intérêt bien compris ». Cette conception remonte à la philosophie des Lumières pour laquelle, l’individu doté d’un libre arbitre, comme l’homo economicus, sont façonnés par un seul objectif : la poursuite du bonheur et l’évitement de la souffrance. Cette vision simpliste a toujours négligé un facteur primordial : la peur. Peur de voir sa dignité, son honneur et son statut bafoués. Or les bouleversements dont nous sommes les témoins et notre perplexité devant eux nous imposent d’ancrer nos réflexions dans la sphère des pulsions et des émotions. « Nous sommes aujourd’hui les témoins d’une frénésie universelle de peur et d’aversion ».
De fait, la modernité est aujourd’hui partout vécue comme une « expérience du chaos ». Ce qui, pour l’auteur, ne peut qu’intensifier cette « passion triste qu’est le ressentiment ». Un ressentiment devant la vie menée par les autres, causé par un fort sentiment d’humiliation et d’impression d’impuissance. Cette maladie incubant d’autant plus vite que les idéaux égalitaires viennent se heurter aux idéaux néolibéraux de création de richesse privée et que des conglomérats entiers d’individus transnationaux tournent le dos à l’État-nation.

Un interrègne

À quoi faut-il donc s’attendre ? À cette question, l’économiste allemand directeur de l’Institut Max Planck, Wolfgang Streeck, répond en convoquant le concept d’interrègne forgé par Gramsci. Cet interrègne est une période où un ordre ancien s’avère déjà détruit et où un nouveau ne peut encore être instauré. L’ordre ancien est bien sûr le monde du capitalisme globalisé, quant à l’ordre nouveau ou plus exactement à venir, « il s’avère parfaitement incertain ». Entretemps, pendant cette période d’interrègne, « peuvent à tout moment se produire des événements inattendus, dangereux, sortant spectaculairement des cadres habituels ». Voilà qui nous promet de beaux jours ... Brossant ce tableau sinistre, l’intellectuel allemand nous invite à nous attendre à des conflits intérieurs partout, et à une révolte des classes moyennes, « une insurrection des gens honnêtes » pour reprendre les mots qu’employait en janvier 2017 le candidat à la présidence de la Commission européenne, Martin Schultz…
 
« Il y a un grand désordre sous le ciel, la situation est donc excellente. » C’est par cette citation de Mao que se termine le dernier chapitre du livre, signé par le philosophe slovène Slavoj Žižek. Un brin d’espoir dans un livre-constat noir, sans réponses réellement convaincantes. Le salut viendrait de la grande régression elle-même ; en survenant, elle appellerait au sursaut démocratique. Comme la crainte de Staline inspira jadis les Occidentaux à l’autocritique et à la création de l’État-providence. Un Donald Trump, un Erdogan, une Le Pen inciteront-ils les libéraux, acculés, à un sursaut semblable ? Alors que Trump promet de biffer d’un trait de plume les grands accords de libre-échange, une autre politique pourrait-elle émerger et produire des accords d’un genre inédit : des accords visant à contrôler les banques, à instaurer des critères écologiques, à protéger les droits sociaux, à garantir la santé ?  Rien n’est moins sûr, mais les situations nouvelles que vit le monde actuel nous ont appris à nous attendre à l’inattendu. Alors tous les espoirs, même les plus simples sont bons à prendre. C’est ce que fait le sociologue espagnol César Rendueles qui ne rêve pas d’autre chose que de « tenter de mener une vie plus ou moins conventionnelle : former une famille, faire des études correspondant à notre vocation… » des choses simples, une vie normale, mais qui pourrait demander un extraordinaire effort de radicalité dans ce monde troublé.
 
 
Arjun Appadurai, Zygmunt Bauman, Nancy Fraser, Bruno Latour, Eva Illouz, Ivan Krastev, Paul Mason, Pankaj Mishra, Robert Misik, Oliver Nachtwey, Donatella della Porta, César Rendueles, Wolfgang Streeck, David van Reybrouck, Slavoj Žižek
Premier Parallèle, 328 pp., 22 €
 
Image d’en-tête : Libération
 
 
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Finance verte

Le capital naturel pourrait-il entrer en comptabilité ?

Comment mesurer le capital naturel, l’intégrer à sa juste valeur dans les comptes de la nation et des entreprises, et traduire, au sein de la réglementation financière, l’impact des risques environnementaux ? L’enjeu de cette interrogation est de taille : favoriser la montée en puissance des investissements dans les actifs naturels. Avec une question en toile de fond : comment inciter les investisseurs responsables à s’engager dans le financement d’actifs alternatifs ?
 
N’en déplaise à M. Trump et ses décrets climatosceptiques et écocides, l’accélération de l’érosion de la biodiversité et les incertitudes sur les impacts du changement climatique menacent la capacité des sociétés humaines à produire de la richesse. L’enjeu des politiques environnementales est tout simplement la pérennité d’une vie humaine décente sur Terre.
Pourtant, la nature demeure insuffisamment prise en considération dans les choix économiques. Des pans entiers de cette richesse ne sont pas comptés et risquent ainsi d’être gaspillés de manière irréversible. C’est le constat que fait le Commissariat général au développement durable dans une publication de la série Thema « Capital naturel, les valeurs manquantes de la prospérité ».
 
Les auteurs affirment que « Croissance et environnement ne sont pas antinomiques. L’idée qu’il faudrait « croître d’abord et nettoyer plus tard » les dégâts environnementaux inévitablement causés par la croissance n’est pas une option viable. La stratégie la moins coûteuse est celle qui place la préservation de la nature au cœur du processus de création de richesse ».

La nature doit résolument entrer dans le moteur de la croissance

C’est là un des enjeux fixés par les objectifs de développement durable des Nations Unies. Respecter cet objectif implique à la fois un changement profond des modes de pensée qui guident les politiques économiques ainsi qu’une refonte du « contrat social » qui doit ancrer le bien-être social sur un principe de justice, et englober la préservation des fondements écologiques de l’activité humaine. Le défi n’est pas mince ; c’est un défi à la fois technologique et de civilisation. Il oblige à inventer de nouvelles façons de se déplacer, de se loger, de se nourrir, de produire de l’énergie, de concevoir l’aménagement des territoires et de redistribuer les richesses. Autant de challenges potentiellement créateurs d’emplois, de richesses et de profits.

De nouvelles conventions de mesure de la richesse

Mais ce modèle nouveau de croissance nécessite de se doter de nouvelles conventions de mesure de la richesse. À l’échelle d’un pays, un canal naturel de mesure est celui de la comptabilité nationale. Aujourd’hui structurée autour du PIB, cette dernière pourrait être remplacée par une comptabilité généralisée du bien-être social. La nature entrerait ainsi dans les comptes de la nation comme une composante de ce bien-être social, via le concept de « coûts écologiques non payés ». Ce sont, par exemple, les coûts liés à la restauration de la qualité de l’air. Ces coûts donnent lieu à des transferts en capital de la Nature à l’Économie, représentant une variation de la dette écologique, qui n’est pas prise en considération dans la comptabilité nationale actuelle.
 
De la même façon, à l’échelle des entreprises, il est également imaginable de faire entrer la nature dans les tableaux de bord qui guident les décisions des conseils d’administration. L’enjeu est d’introduire le capital naturel dans la comptabilité des entreprises. Cela passe par la construction de nouvelles règles comptables, en termes d’amortissement ou d’augmentation du capital qui permettent par exemple, de mieux intégrer les questions de biodiversité dans la stratégie des organisations.
 
À l’échelle régionale et mondiale enfin, une façon innovante pour faire entrer la nature dans les systèmes de valorisation économique consisterait pour les auteurs à élargir les programmes d’achat d’actifs des banques centrales à des actifs environnementaux, notamment des actifs carbone qui refléteraient la valeur de la stabilisation du climat. Le bilan des banques centrales sanctionnant ce qui compte dans la richesse des nations, des actifs naturels pourraient être détenus au même titre que l’or ou les devises étrangères.

Une monétarisation de la nature ?

Face à ces idées, certaines voix soulignent le danger que représenterait une monétarisation de la nature.  Elles pointent les risques de privatisation de la nature et inévitablement de spéculation. Elles sont pourtant d’accord avec l’idée de mettre en œuvre des mesures juridiques et économiques pour contrer les menaces grandissantes qui pèsent sur la nature.
Au cœur de la controverse se trouvent tous les malentendus qui entourent le concept de « capital naturel ». Les auteurs du rapport rappellent qu’il est interprété alternativement comme un nouveau facteur de la fonction de production, un nouvel élément du bien-être social ou encore un nouveau prix via des instruments de valorisation des externalités. Ils soulignent qu’« il ne s’agit pas d’un capital appropriable et échangeable sur un marché ». En aucun cas, la monétarisation ne peut prétendre révéler une valeur intrinsèque de la nature. « C’est un moyen pour redonner à la nature une ‘’dignité’’ » écrivent-ils.
 
Pour progresser, une partie de la solution consiste à dépasser les réticences vis-à-vis des démarches de « monétarisation » de la nature. Nul ne conteste que le PIB soit un indicateur imparfait, et la nature, un ingrédient décisif de la croissance. La nécessité de l’action plaide pour une stabilisation rapide, même imparfaite, de conventions, à la fois comptables et biophysiques, de mesure du capital naturel. Les politiques publiques ont besoin d’intégrer les valeurs manquantes de ce capital. Les acteurs privés doivent pouvoir compter sur des valeurs crédibles du capital naturel pour déclencher les investissements de la transition écologique.
L’enjeu est, en ligne de mire, d’inciter les investisseurs responsables à s’engager dans le financement d’actifs alternatifs et de développer l’économie « verte ».

Stabiliser des conventions de mesure

Le rapport évoque différents instruments publics de valorisation tels que des outils incitatifs de type taxes et marchés de quotas.  Il peut s’agir aussi de mécanismes de prix écologiques spécifiques pour la protection de la nature et de la biodiversité tels que les paiements pour services environnementaux. Des instruments volontaires aussi, qui consistent à donner de l’information aux consommateurs via des labels, l’étiquetage des produits peuvent également être mobilisés.
Mais ces instruments subissent, par nature des réticences qui limitent leur efficacité. Les auteurs du dossier en sont conscients et évoquent d’autres instruments qui restent encore à inventer pour accélérer la redirection des investissements vers la nature.
Ces investissements sont en effet exposés à des risques importants. Il est en outre quasiment impossible de redéployer le capital dans lequel les investissements ont eu lieu. Le principal obstacle à leur financement réside dans le décalage entre leur rendement social et leur rendement privé. Dans la mesure où ces investissements produisent en partie des biens publics non marchands, ils n’apparaissent pas directement profitables pour un investisseur privé, bien qu’ils le soient pour la collectivité.
Pourtant des pistes intéressantes existent au travers par exemple, du verdissement de la réglementation financière.
 
En l’état, en imposant aux investisseurs les mêmes contraintes prudentielles pour un investissement de la transition écologique que pour un investissement conventionnel de long terme comparable, la régulation financière n’intègre pas un facteur de risque pourtant important pour le système financier. Elle tend ainsi à pénaliser l’investissement vert. Or, « investir dans la soutenabilité doit être considéré comme un facteur de résilience et non comme un facteur de risque ».
 
Pour mobiliser l’épargne vers la transition écologique, les pouvoirs publics devraient se donner pour objectif de créer des mécanismes de financement innovants faisant converger les anticipations des investisseurs vers une vision commune de ce qui est désirable et rentable sur le long terme. La créativité financière pourrait être utilement mise à profit, pour donner naissance, notamment, à de nouveaux actifs financiers gagés sur les « valeurs tutélaires » des externalités environnementales.
À ce titre, la décision prise par le gouvernement français d’émettre les premières obligations vertes souveraines envoie un signal fort à la communauté financière et est de nature à enclencher la montée en puissance de la finance verte.
 
 
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Intelligence Artificielle

Intelligence Artificielle : la France est-elle à la hauteur ?

Alors qu’Elon Musk annonce, à grand renfort de buzz médiatique, le lancement de sa société NeuraLink, destinée à développer un implant qui permettrait à notre cerveau de communiquer avec une Intelligence Artificielle, le gouvernement français réfléchit. Il a commandé un rapport à 500 experts, chercheurs et représentants du monde de l’entreprise sur le sujet. « France IA » vient d’être publié et il nous laisse sur notre faim.
 
À la demande de Thierry Mandon, Secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, et de l'ancienne Secrétaire d'État au numérique Axelle Lemaire (remplacée depuis par Christophe Sirugue), plus de 500 experts, chercheurs, chefs d'entreprise, parlementaires, ont travaillé sur les problématiques liées à l’Intelligence Artificielle (IA). Une question était posée : comment développer en France la recherche et l’innovation dans le domaine de l’IA ?
Pour y répondre, le rapport a défini un champ de recherche très ambitieux allant de l’établissement d’une cartographie française de l’IA à l’inventaire des projets de recherche, en passant par les modalités d’applications industrielles ou la mise en œuvre d’un débat public sur le sujet. Autant de questions nécessaires pour dessiner la future stratégie nationale sur l’IA. Une stratégie articulée sur 59 recommandations.
 
C’est peut-être la dernière initiative de l’actuel gouvernement. Ne vient-elle pas un peu tard ? Le président de la République François Hollande fait de l’IA un enjeu national dans lequel notre pays possède de nombreux atouts. Mais il admet que le risque serait de « se contenter du statut de consommateur captif d’innovations conçues et valorisées ailleurs ». Il est juste temps de faire de notre pays ce que le président rêve qu’il soit : « un producteur incontournable qui contribuera à dessiner le futur visage de l’intelligence artificielle, et donc celui du monde qui vient. »
 
Le problème avec l’IA c’est que les progrès techniques s’accompagnent immanquablement d’interrogations éthiques, sociales et sociétales. C’est un bien, mais tous les pays du monde ne sont pas, à cet égard, sur la même longueur d’onde. Les enthousiasmes pour les prouesses technologiques claironnent, mais les doutes et les craintes, quand ce n’est pas les peurs plus ou moins rationnelles, surgissent toujours. Alors, le rapport de France IA cherche à clarifier le débat actuel sur l’intelligence artificielle en mettant en avant les enjeux et le potentiel d’avenir que la maitrise de ces technologies représente. Il veut aussi mobiliser la communauté de l’IA en France et à l’international et définir un plan d’action et de mobilisation des financements, notamment via le Programme d’Investissements d’Avenir. En filigrane, le rapport veut affirmer le leadership de la France en Europe et dans le monde.
 
Ces vœux (pieux ?) se fondent sur un certain nombre de réalités. Oui, la France dispose d’un réseau très dense de plus de 250 équipes de recherche qui s’activent sur l’IA pure, sans compter les milliers de chercheurs en sciences humaines et sociales qui travaillent sur le sujet. C’est aussi une vérité que de dire que la France est présente dans quasiment tous les secteurs impactés par l’IA, que ce soit la robotique, l’interaction homme-machines ou le droit de l’IA. 270 startups françaises s’affairent activement sur ces questions. Mais, s’il est argumenté, documenté et bien charpenté, ce rapport pêche parfois par manque de lucidité.
 
En effet, cette initiative française ne vient-elle pas déjà trop tard ?  En matière d’IA, la part prépondérante de la recherche revient à la sphère privée, dominée aujourd’hui par les américains et certainement demain par les entreprises chinoises. Des groupes comme Facebook, Microsoft, IBM, Google pour ne citer que les plus connus, mais aussi les chinois Baidu ou Xiaomi injectent des milliards de dollars dans les projets d’IA. L’argent n’est pas tout ; ils débauchent les meilleurs chercheurs partout dans le monde. L’année dernière, c’est Facebook qui ouvrait son centre dédié à l’IA à Paris, accueillant plusieurs dizaines des meilleurs spécialistes hexagonaux. A la tête de l’équipe IA de Facebook, un français : Yann LeCun.

LIRE DANS UP' : La guerre des cerveaux

Dans le cadre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologies (OPECST), les sénateurs français ont publié eux-aussi un rapport, le lendemain de la présentation de celui du gouvernement. Dès l’introduction de leur enquête, ils dénoncent : « les laboratoires français sont pillés de leurs chercheurs par les multinationales nord-américaines et chinoises. » Et ces recherches financées à coups de milliards de dollars font des progrès fulgurants. On a beaucoup parlé de cet ordinateur qui a battu platement le champion du monde de Go. Mais chaque jour, de nouvelles avancées sont annoncées dans tous les domaines : en robotique, dans les véhicules, dans le domaine de la santé, etc. Tous les domaines de la société sont impactés par les algorithmes d’IA.

LIRE DANS UP' : Les 10 technologies de rupture pour 2017 selon le MIT

Certes, on peut mettre des bémols à ces annonces tonitruantes. C’est ce que s’attache souvent à faire Jean-Gabriel Ganascia, expert dans ce secteur. Il tente de rassurer en expliquant dans son dernier livre Le mythe de la Singularité, que l’IA n’est pas prête de détrôner l’humain et que le moment de la Singularité, celui où l’intelligence de la machine surpassera celle des humains, n’est pas pour demain matin. Il n’en demeure pas moins que les avancées se font, sans la France.
 
Or le vrai danger — immédiat, celui-ci — de l’IA ne vient pas de ce qu’elle pourrait remplacer les humains, mais de la superpuissance dont se dotent les grandes multinationales du secteur. Ces entreprises ont acquis une taille et un pouvoir qui rivalisent avec ceux des États. De surcroît, leur ambition, est de se substituer aux grands États. Dans un entretien à l’hebdomadaire l’Express, Jean-Gabriel Ganascia explique : « Par exemple en proposant des services (payants) qui touchent aux grandes fonctions régaliennes, comme la sécurité avec la reconnaissance faciale ». Il poursuit : « Les États sont incapables [de produire eux-mêmes ces services], limités par le manque de base de données et les lois qui protègent en principe les citoyens. Eux [Facebook, Google], ils n'ont pas ce problème, puisque les photos, ce sont nous qui les leur donnons ! »
 
Cette question de la souveraineté des États mise à mal par l’IA mérite des réponses à la hauteur. D’autant que les impacts sur la société commencent à se faire sentir partout avec notamment les pertes d’emplois dues à la robotisation.

LIRE DANS UP' : 80 à 90% des emplois vont être éliminés dans les 10 à 15 ans à venir

Les réponses apportées par les pouvoirs publics, si elles sont nécessaires, sont-elles suffisantes ? Pour alimenter le rapport gouvernemental France IA, France Stratégie s’est aussi fendu d’un rapport sur le sujet. Co-signé par le startuper Rand Hindi du Conseil national du numérique (CNUM) et Lionel Janin de France Stratégie, le rapport pointe les mesures à mettre en œuvre pour « anticiper les impacts économiques et sociaux de l’IA ». Un titre qui en dit long sur ce que les auteurs pensent d’un combat perdu d’avance. Certes, le rapport souligne l’importance des données qui forment le nutriment de l’IA. Il propose de veiller à ce que « la machine reste au service de l’humain ». Il prêche enfin pour « une large concertation sur l’intelligence artificielle et sur les transformations de l’emploi qui en découlent ».
En guise de remède, l’accent est mis sur la formation, toujours la formation, encore la formation : « Parce que les tâches vont continuer à se transformer, nous avons plus que jamais besoin d’une formation individuelle tout au long de la vie. Faute d’anticipation, nous pourrions nous trouver confrontés aux suppressions d’emploi ; faute de mobilisation, nous courons le risque d’un décrochage économique et stratégique. »
Un diagnostic et des solutions qui révèlent à quel point l’émergence de l’IA et ses progrès fulgurants laissent nos gouvernants médusés si ce n’est désarmés, ne leur laissant comme issue que d’essayer de contenir tant bien que mal une poussée irrésistible et surtout inéluctable.
 
Que faire face à ce combat qui semble être perdu d’avance ? Elon Musk, le milliardaire aux idées prolifiques, patron de Tesla, de Space X, celui qui veut envoyer des colonies de terriens sur Mars, vient de proposer une idée qui a fait grand bruit : nous équiper d’implants électroniques dans le cerveau pour augmenter notre intelligence.

LIRE DANS UP : Elon Musk : « Vous me prenez pour un dingue ? »

L’annonce du lancement de sa société NeuraLink a rempli de satisfaction tous les tenants du transhumanisme. Elle est étonnante, venue d’un homme qui s’est toujours déclaré méfiant vis-à-vis de l’IA, pressentant même, à l’instar de Stephen Hawkins ou de Bill Gates, qu’elle était le plus grand danger qui menaçait l’humanité. Alors pourquoi cet apparent revirement ? Peut-être parce que Musk sait que le combat pour contenir l’avancée de l’IA est déjà perdu. Et que le seul moyen que nous ayons pour sauver l’humanité du futur péril d’une IA forte, est d’être plus intelligents que les machines. Pourquoi pas à l’aide de puces électroniques et d’algorithmes destinés à booster nos neurones ?
 
 
 
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Bulles technologiques

Pourquoi les innovations font-elles des bulles ?

Les innovations technologiques sont toujours pleines de promesses : elles vont changer le monde, elles sont souvent « disruptives », elles vont vaincre la faim et la pauvreté et nous mener très vieux, en pleine santé, elles vont, grâce à des nanomachines et autres robots, alléger notre peine au travail… Leurs prouesses et les avenirs radieux promis nous émerveillent et parfois nous inquiètent. Mais en réalité, les pouvoirs de la technologie sont bien plus limités que ses promoteurs ne le prétendent, et leurs promesses cherchent surtout à aspirer dans leurs bulles ceux qui y croient.
Telle est la thèse de deux universitaires, Catherine et Raphaël Larrère (1), dans leur livre Bulles technologiques publié aux Éditions Wildproject.
 
L'absence d'évaluation critique de la technique est un présage de dissolution sociale.
ARNE NÆSS
 
Les technologies et plus particulièrement les nouvelles technologies ne sont pas l’apanage exclusif des ingénieurs. Les scientifiques, à travers notamment les technosciences, sont entrés dans le courant hightech. Et ils ont volontiers adopté le langage des ingénieurs. Pour un ingénieur, ce qu’il produit est « sous contrôle ». Peu de place au hasard parce qu’un ingénieur produit des objets dont le comportement est prévisible, en toute circonstance et dans n’importe quel contexte. Les scientifiques, et notamment ceux qui s’intéressent au vivant, sont soumis aux caprices de propriétés émergentes non contrôlables a priori. Et pourtant, si les scientifiques adoptent le langage des ingénieurs, c’est pour faire croire que ce qu’ils font est « sous contrôle ».  Les technologies, celles des ingénieurs comme celles des scientifiques nous promettent chaque matin que nous sommes à l’aube d’une révolution majeure. « De l’informatique aux biotechnologies, des biotechnologies aux nanotechnologies, des trois à leur convergence et de celle-ci à la biologie de synthèse (ainsi qu’aux perspectives CRISPR-Cas9), les aubes se succèdent et tout se passe comme si l’on était entré dans une ère de révolutions technologiques permanentes ».

Faire-croire

Les auteurs rappellent que le propre de la technologie est de trouver son efficacité aussi et surtout dans l’imaginaire. La dimension fictionnelle qui accompagne le discours des technologies stimule l’adhésion et l’inspiration. Le faire s’accompagne du faire-croire. Les ressorts du faire-croire sont toujours les mêmes dans la plupart des domaines de recherche. Or, du cas des OGM à celui de la thérapie génique par exemple, on ne peut manquer d’observer un décalage considérable entre un discours qui promet un avenir radieux et des avancées techniques soit modestes, soit encore à venir. Que ce soit le discours sur les nanotechnologies ou sur la biologie de synthèse et CRISPR, les auteurs relèvent toujours la même emphase pour des résultats qui ne le méritent guère ou pas encore. On nous parle de réalisations qui permettront de lutter contre la faim ou la pauvreté dans le monde, d’assurer une croissance accélérée tout en respectant l’environnement, ou bien l’on promet de soigner des maladies aujourd’hui incurables, ou encore de nous transformer pour aller visiter d’autres planètes. Toutes ces promesses vont dans le même sens : nous empêcher de douter de la puissance des techniques qui seront issues de ces recherches.
Revers de la médaille, cette toute-puissance de la technologie laisse entrevoir des parts d’ombre quand ce n’est pas des scénarios catastrophes. Tout aussi emphatique l’un que l’autre, les deux discours entretiennent la querelle entre technophiles et technophobes et contribuent à faire émerger autant de bulles roses que de bulles noires.
 
Les bulles de promesses n’ont qu’un objectif : attirer investissements et ressources. La bulle technologique se transforme alors en bulle financière, enflée par les effets d’annonce de certaines innovations ou quelques résultats qui viennent conforter les espoirs. Certes, le propre d’une bulle spéculative est d’éclater quand les investisseurs commencent à douter et que les résultats se font attendre. Mais cela importe peu car de nouvelles bulles apparaissent sans fin.

Naturalisation

L’autre ressort du faire-croire qui actionne les bulles technologiques est constitué par ce que Catherine et Raphaël Larrère appellent « la naturalisation du développement technique ».
Un des discours de justification que tiennent les promoteurs des nanotechnologies, des biotechnologies et de leur convergence tend à présenter le développement de ces technologies comme un processus quasiment naturel. Ainsi, « Quoi qu’il en soit des promesses du programme de recherches destiné à développer de nouvelles technologies et des cauchemars qu’il inspire, celui-ci se réalisera de toute façon… »
Les technologies seraient ainsi soumises à une forme de loi de l’évolution darwinienne naïve, pour laquelle tout ce qui est techniquement possible se réalisera. Comme les espèces, les objets techniques se transforment en s’adaptant à leur environnement et se sont les mieux adaptés qui s’imposent. Comme dans la nature, cette évolution s’accompagne d’une co-évolution avec l’environnement, en l’occurrence la société. Des technologies, comme l’informatique par exemple, deviennent ainsi structurantes. C’est l’ambition affichée des nanotechnologies et des biotechnologies. Se forme alors une « dépendance sociétale » qui conduit à ce que l’abandon de ces technologies soit impossible ou tellement coûteux que la décision d’abandon ne peut avoir que des conséquences très lourdes pour la société.
Avec cette naturalisation de la dynamique des sciences et des techniques, on adopte ainsi une conception du développement en termes de processus sans sujet, sans maîtrise possible. « Repris à leur compte par bien des scientifiques, ce discours, dont l’objectif est de déclarer toute contestation aussi passéiste qu’inutile, a pour conséquence de libérer de toute responsabilité les réseaux technoscientifiques impliqués dans la conception et la diffusion de telles innovations. »
Il n’y aurait ainsi aucune alternative : nous ne pouvons que nous adapter à un processus naturel.

Ethique

Cette conception pose un problème d’éthique aux scientifiques : pour continuer à fonctionner (et avoir des crédits, des postes, des financements, etc.) et faire avancer les connaissances, ils sont enclins à faire des promesses qu’ils seront certainement incapables de tenir et qui ne correspondent pas à leur pratique scientifique réelle.  Pour les auteurs, la pratique du double langage se fait de plus fréquente. À l’usage des décideurs comme les pouvoirs publics, les entreprises ou les financeurs, certains scientifiques n’hésitent pas à employer un discours prométhéen, faisant miroiter des perspectives grandioses sur les innovations qui se trament dans leurs labos. En se tournant vers le public, ils se font plus modestes et répondent aux inquiétudes en arborant le progrès inéluctable de la science qui ne peut qu’avancer son bonhomme de chemin. Certes, tous les scientifiques ne sont pas du même acabit, même s’ils sont obligés, tous, de mener un parcours du combattant sans fin pour rechercher des financements et faire survivre leurs recherches. Mais certains s’élèvent contre l’inflation de promesses hyperboliques énoncées par les programmes scientifiques. Ce fut le cas à l’INRA à propos des OGM ou lors du lancement du projet Humain Brain par la Commission européenne à propos duquel de nombreux neuroscientifiques dénoncèrent la surenchère médiatique.

Circulez, il n’y a rien à voir

Catherine et Raphaël Larrère affirment dans leur livre que considérer la construction de bulles technologiques comme un mouvement quasi-naturel équivaut à suggérer aux citoyens de ne pas se poser de question. Aucune question sur la finalité des innovations (à quoi vont-elles servir ?) et rien à évaluer selon d’autres critères que technologiques ou surtout économiques. Certains scientifiques répugnent ainsi au débat public, poussés par ce que les auteurs décrivent comme un « autoritarisme du vrai ». Il n’est donc guère étonnant que dans l’opinion publique une forme de soupçon tende à se généraliser. En évitant les critiques du corps social, les technoscientifiques sont soupçonnés de ne pas parler au nom du savoir mais au nom des intérêts de ceux qui les financent comme les entreprises qui apportent leur manne financière ou les startups dans lesquels ils ont souvent des accointances plus ou moins formelles. De plus, pour nombre de scientifiques, la course aux brevets, gage de performances économiques assurées, tout comme la bataille de la brevetabilité de leurs découvertes —notamment en matière de recherches sur le vivant—, sont devenues aussi importantes que celle de la publication dans les revues académiques de prestige. Un tel soupçon est nouveau et correspond aux transformations contemporaines de la recherche scientifique.  

Evaluation

Dans ce contexte de formation de bulles technoscientifiques, la question de l’évaluation des innovations devient un sombre marécage. Face aux nécessaires mesures d’évaluation des risques et de mise en œuvre de principes de prévention ou de précaution, les artisans des bulles technologiques, et plus particulièrement les industriels liés à la recherche scientifique s’emploient à développer une stratégie du doute.
Les lobbies injectent ainsi des incertitudes et construisent des controverses entre chercheurs pour fournir des arguments aux pouvoirs publics ou règlementaires pour ne pas agir ou repousser leur décision. Chacun a encore en tête l’exemple récent de la bataille du glyphosate dans l’Union européenne, ou celle des néonicotinoïdes, ou encore, de façon plus large, la remise en cause du changement climatique par certains groupes industriels et maintenant, depuis l’avènement de Trump, par des États eux-mêmes.

C’est là le cours du monde

Les promesses technologiques cherchent à aspirer, dans la bulle qu’elles créent, ceux qui y croient. Cela permet certes d’attirer les crédits mais cela permet aussi d’associer le public aux programmes technologiques. « Il ne s’agit pas seulement de rassurer ou d’endormir un public méfiant, il s’agit surtout de l’associer à l’entreprise en cours. Et de le persuader que c’est là le cours du monde et qu’il est inéluctable. » Bien loin d’ouvrir à tous les possibles, les promoteurs des technologies s’appliquent souvent à masquer les autres options et tenter de créer l’irréversibilité. En développant le discours de la naturalisation du progrès, ils dessinent un chemin dans lequel il est trop tard pour revenir en arrière.
Les auteurs appellent ainsi le public à s’emparer du sujet, à faire éclater les bulles technologiques imaginaires et mener débat. La question qui se pose alors n’est pas seulement de savoir si nous consentons ou non aux innovations technologiques mais comment nous pouvons les orienter et les faire nôtres.
 
 
(1) Catherine Larrère, professeure émérite à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de philosophie morale et politique, est l’une des pionnières en France de la philosophie de l’écologie.
Raphaël Larrère, ingénieur agronome et sociologue, a été directeur de recherche à l’Inra et dirige la collection “Sciences en questions” aux éditions Quæ.
 
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Mark Hunyadi

Comprendre le monde, c’est déjà le transformer

Le monde qui vient sera peuplé de robots, nous interviendrons sur nos gènes, nous fabriquerons artificiellement le vivant, nous vivrons dans des sociétés qui nous demanderont d’obéir à des décisions formulées par des algorithmes que nous ne comprendrons pas.  Chaque jour, de nouvelles techniques, des avancées scientifiques, des faits de société, des modes de vivre, de travailler, de jouer, sont imaginés. Un monde allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous lient, justement, à ce monde, nous est promis. Tout cela, dans le respect éthique de nos droits et libertés, nous dit-on. Pourtant, ce monde qui vient peut être éthiquement détestable et socialement pathologique. Nous ne le percevons pas car nous sommes aveuglés par une sorte de schizophrénie démocratique : la société promeut nos libertés individuelles mais nous enserre dans les carcans de modes de vie que nous n’avons pas voulus. Se libérer de ce paradoxe est un défi politique. C’est ce que nous dit le philosophe Mark Hunyadi que nous avons rencontré pour UP’ Magazine.
 
Mark Hunyadi fait partie de cette nouvelle génération de penseurs qui, armés d’un solide bagage théorique, décryptent nos sociétés dans ce qu’elles ont de plus actuel. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Mak Hunyadi est né en 1960 en Suisse, de parents émigrés hongrois. Disciple du grand philosophe allemand Jürgen Habermas dont il a traduit certaines œuvres, il enseigne la philosophie d’abord à l’Université de Laval au Québec puis revient en Europe, à l’université de Louvain en Belgique. Ses recherches s’orientent toujours dans la double direction de la philosophie morale et de la philosophie appliquée. Dans ce domaine, ses premiers travaux ont été consacrés à des sujets comme la toxicomanie ou la violence ; dans les années 2000, ses contributions les plus importantes ont porté sur les biotechnologies (notamment le clonage), mais aussi sur le principe de précaution ; dès 2006, il a été très actif dans le domaine de l’éthique des nanotechnologies, et travaille depuis 2008 sur le posthumanisme. Son dernier livre La tyrannie des modes de vie dénonce un paradoxe : notre société valorise par-dessus tout la liberté individuelle et l'autonomie, mais ce qui nous affecte le plus dans notre vie quotidienne - les modes de vie - échappe à toute délibération éthique et démocratique…
 
 
Peut-on aujourd’hui exercer une critique sur le monde, sur le monde conçu comme un tout englobant, une critique, au sens large de la philosophie ? À cette question pourtant simple, il est impossible de répondre par l’affirmative. Mark Hunyadi est catégorique, l’activité critique du monde entendu au sens large est abandonnée par la philosophie. Il va même plus loin : « La philosophie, en particulier la philosophie morale et politique, a déserté le monde ». 

La démission de l’éthique

Comment en est-on arrivé à cette situation ? Parce que, plutôt que d’envisager le monde dans son ensemble, on en est arrivé à le fragmenter, le parcelliser. L’éthique a fragmenté ses domaines d’objets :  bioéthique, éthique médicale, éthique du handicap, éthique de la fin de vie, éthique de l’environnement, éthique animale, éthique de la recherche, … « Telle est la voie que l’éthique de notre temps a choisie pour se retirer du monde : le parcelliser, le fragmenter, l’atomiser, le pulvériser – littéralement : l’analyser ». Notre éthique est devenue analytique et c’est là, selon Hunyadi, le moyen le plus sûr pour soustraire à tout questionnement de fond le monde lui-même, et de « permettre aux forces systémiques qui le gouvernent de se développer sans entraves ».
L’éthique est ainsi devenue la complice du système. Car, aujourd’hui, critiquer veut dire en vérité tout mesurer à l’aune des Droits de l’homme, vérifier que l’éthique libérale des droits individuels soit respectée, donc que d’une manière générale des torts ne soient pas infligés, que des discriminations soient évitées et la vie privée préservée. Une « petite éthique » servie par la multitude de comités, chartes, règlements, institutions éthiques de toute espèce qui pullulent dans nos sociétés avancées, mais qui en réalité servent à valider ce qu’elles sont désormais impuissantes à critiquer. Mark Hunyadi prend pour exemple le principe de précaution qu’il a longuement étudié : « Dans la gestion du risque, on brandit le principe de précaution, pour éviter les dégâts trop importants ou déraisonnables, mais c’est pour mieux faire passer le dispositif technoscientifique dans son ensemble. Le principe de précaution ne sert pas à critiquer l’emprise technologique sur le monde, mais à rendre cette emprise plus fluide. » 

Nous obéissons à des décisions que nous ne comprenons pas

Pour notre interlocuteur, le domaine de la robotisation est celui qui donne l’image la plus saisissante de cette démission générale de l’éthique : « Depuis que nous conversons avec des voix préenregistrées au téléphone, que nous obéissons au bip de notre ceinture de sécurité nous ordonnant de la boucler, nous nous sommes accoutumés à un environnement peuplé de machines ; depuis que nous gérons notre vie relationnelle, professionnelle, intellectuelle mais aussi quotidienne et administrative par ordinateur, cet environnement logarithmé nous est devenu naturel. » Et ceci n’est rien, ajoute-t-il, à côté du monde peuplé d’androïdes qui  seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique.
Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire... En tout cas, les recherches de pointe au Japon portent sur les robots empathiques, capables de décrypter les sentiments suffisamment pour pouvoir jouer le rôle de substitut humain dans une relation sociale.
 
Mark Hunyadi nous met en garde contre ce règne des algorithmes qui nous conduisent à obéir à des décisions que nous ne comprenons pas. Il insiste pour nous faire prendre conscience que « L’imagination des chercheurs, couplée au capitalisme intelligent, n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit d’imaginer un monde technologiquement allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde ».

Dans le respect éthique des droits individuels, on nous prépare un monde qui peut être éthiquement détestable et socialement pathologique

Certes, on objectera qu’à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Le philosophe y voit la cause du problème : « Alors même que les règlements éthiques se multiplient, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons ».
C’est vrai, cette question n’est jamais posée :  nous a-t-on un jour demandé si nous souhaitons un monde peuplé de robots, si nous désirons vraiment un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés, si nous envisageons sérieusement une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. La question préalable n’est jamais posée parce qu’on nous garantit que tout cela respecte parfaitement l’éthique des droits individuels. Nous participons ainsi « à la construction d’un monde qui pourrait être parfaitement indésirable du point de vue de notre vie sociale ; un monde éthique juste, mais socialement pathologique ». Pour le philosophe, c’est là un des plus puissants paradoxes de notre temps, et ce paradoxe a quelque chose de tragique dès lors qu’on nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.
L’éthique libérale fait plus que de simplement permettre le déploiement mécanique du système : elle y a une part active, en permettant de blanchir éthiquement un monde dont on se garde bien d’interroger la qualité éthique en général »
Ainsi, ne nous leurrons pas. Quand Google se dote d’un comité d’éthique mais investit des milliards de dollars dans ses algorithmes toujours plus puissants pour rivaliser avec l’homme, que les grandes firmes de la Silicon Valley et d’ailleurs s’associent pour créer une université de la singularité chargée entre autres de réfléchir sur le transhumanisme, quand les comités éthiques publics ou privés pullulent, comment penser que ces instances puissent réellement émettre la moindre critique du système qui les a installés ? Mark Hunyadi précise : « Il s’agit de blanchir éthiquement un projet qui est en lui-même soustrait à toute critique possible ». Il insiste sur ce qu’il considère comme le point essentiel mais négligé dans la théorie sociale : « l’éthique individualiste libérale et toutes les institutions qui l’incarnent et la soutiennent (chartes, comités, commissions, normes, règlements, déclarations) – cette éthique donc, centrée sur l’évitement des torts, constitue le facteur immatériel le plus important de la reproduction matérielle de nos sociétés. Loin d’être un outil de critique ou de questionnement du système, l’éthique libérale favorise, fluidifie et garantit sa reproduction. »
 
Ainsi, en nous focalisant exclusivement sur l’éthique des droits individuels, nous laissons s’imposer à nous des modes de vie que nous adoptons aveuglément.  C’est en ce sens que Hunyadi parle de « Tyrannie des modes de vie ». Pour le philosophe, le « mode de vie » est ce qui s’impose à nous, et qui nous affecte si fortement, tout en étant hors de notre portée.

Nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique

Le mode de vie pour Hunyadi recouvre des attentes de comportement durablement imposées aux acteurs par le système. Ainsi, explique-t-il, on attend par exemple de nous que nous gagnions notre vie en travaillant, que nous soyons efficaces, qu’on sache s’orienter dans notre environnement technologique, qu’on ait d’une manière générale un comportement rationnel en fonction d’une fin, et qu’on se conforme aux rôles qui nous sont imposés, aux modes de consommation, à la manière d’être soigné, d’être aimé ou d’être éduqué… Ce sont là des attentes qui s’imposent objectivement, c'est-à-dire indépendamment des préférences des acteurs.
 
Le philosophe insiste pour distinguer le mode de vie comme attente du système, des simples pratiques que l’on est amené à faire. Ainsi par exemple, faire ses achats sur internet, utiliser la télévision comme baby-sitter, ou aller en vacances à Ibiza n’est pas un mode de vie, pour la raison simple que ce ne sont pas des attentes de comportement exigibles par le système. Ce sont des pratiques rendues possibles par un certain état du développement technique et culturel du système, pratiques que beaucoup adoptent par confort, par conformisme, par manque d’imagination ou par paresse, sans doute aussi par plaisir ; et ces pratiques sont assurément, à bien des égards, caractéristiques d’une époque. Mais ce ne sont pas des attentes de comportement. Encore une fois, les modes de vie ne disent pas ce que les acteurs font, mais ce qu’on attend d’eux qu’ils fassent. 
 
Le mode de vie est la face vécue du système par les acteurs, la zone de contact par laquelle ils assurent leur intégration sociale, puisque s’intégrer à la société, c’est adopter ses modes de vie. Ce qui est déterminé, ce ne sont toutefois pas les acteurs, mais les modes de vie eux-mêmes, qui, eux, dépendent mécaniquement du système – c’est pourquoi ils échappent aux acteurs, quand bien même ceux-ci sont proclamés démocratiques.
 
Pour Mark Hunyadi, « les modes de vie ne forment pas une couche superficielle qu’on pourrait modifier à notre gré, comme on change de vêtement : en constituant notre zone de contact avec la vie sociale, ils donnent forme à notre existence même, dans des processus de subjectivation où les attentes de comportement jouent un rôle essentiel. » Le paradoxe que souligne le philosophe c’est que «la manière dont se reproduisent et s’imposent à nous ces attentes de comportement dément les valeurs cardinales de liberté et d’autonomie sur lesquelles repose notre société. Nos droits démocratiques se retournent, comme un ruban de Moebius, en tyrannie des modes de vie. » Cela signifie que nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique, qui n’est autre qu’une aliénation par les modes de vie : « tandis que la société promeut les libertés individuelles de manière à ce que chacun puisse satisfaire ses préférences, les individus qui en sont porteurs sont sommés de se plier comme à un destin aux modes de vie non voulus qui en résultent ».

Un défi politique : produire du commun

Le grand défi d’aujourd'hui consiste donc à surmonter ce paradoxe et la schizophrénie démocratique qui en résulte. Il s’agit en d’autres termes de se réapproprier les modes de vie. Comment y parvenir ? Mark Hunyadi nous donne quelques clés. Mais avant cela, il nous faut comprendre que le système se reproduit par fragmentation : fragmentation de la société en individus, multiplication des éthiques particulières, partage du public et du privé qui fragmente en les privatisant les conceptions du bien. Le système lui-même se reproduit par fragmentation : des savoirs, des objets de recherche, des compétences, des disciplines etc. Dans ce contexte, une réponse individuelle qui se lèverait contre les modes de vie que le système nous impose est vaine et illusoire, puisqu’elle ne ferait qu’ajouter de la fragmentation à la fragmentation. Il peut y avoir des attitudes de retrait (refus du téléphone portable et de l’hyperconnexion, refus du consumérisme à outrance etc.). Mais ces pratiques relèvent de l’héroïsme moral et sont politiquement insignifiantes. Dès lors, Mark Hunyadi aboutit à l’idée que « puisque le système se reproduit par fragmentation, seule une institution du commun, ou l’instauration d’institutions du commun pourra le défragmenter ». L’outil stratégique qui enrayerait les automatismes d’un système qui se reproduit par fragmentation serait de « produire du commun ». Pour Hunyadi, cela signifie « instiller de la réflexivité, de la pensée, de la critique, enrayer la reproduction automatique du système ».
Alors que tout est fait aujourd’hui pour abolir la réflexion, renoncer à la compréhension, estomper toute critique, alors que la société « automatique » comme le dirait Bernard Stiegler, baigne dans un océan d’irréflexion, « comprendre le monde, c’est déjà le transformer ».
 
Comment ? Quel modus operandi ? Pour le philosophe de l’université de Louvain, les outils numériques et les réseaux sociaux – produits emblématiques de nos modes de vie ! – ont un rôle de premier plan à jouer dans la recomposition politique du commun. Il avait évoqué à cet égard l’idée d’un Parlement virtuel dans son dernier livre.
Il y a dans cette idée quelque chose de « joyeusement ironique » dit-il, puisque cela permettrait de retourner les évolutions actuelles de nos modes de vie contre la manière dont ces modes de vie évoluent. « En l’occurrence, si Internet est l’exemple même d’une évolution qui a transformé nos modes de vie sans que quiconque en particulier ne l’ait voulu, il pourrait devenir l’outil même qui oppose à cette évolution aveugle, une dynamique de réappropriation démocratique ».
Mais Hunyadi est lucide et nous met en garde. Les outils de communication numérique recèlent une difficulté de principe : ce sont assurément des outils d’information, de participation et de mobilisation d’une puissance considérable, mais ce sont beaucoup plus difficilement des outils de délibération. « Cliquer n’est pas délibérer » nous alerte-t-il en pointant le phénomène des pétitions dont une étude récente montrait que son développement était concomitant avec une baisse de la participation physique, hors ligne. En un clic, le signataire d’une pétition « vide son potentiel de mobilisation : ne fait que bouger le petit doigt… »
 
Le défi que nous lance ce philosophe est théorique et pratique à la fois. Il s’agit d’articuler cette politique du commun aux acquis démocratiques fondamentaux auxquels nous tenons avec raison, sans toutefois faire des droits individuels l’horizon indépassable de notre architecture morale. Il s’agit plutôt désormais de faire accéder la démocratie à un palier supérieur de l’âge démocratique, en permettant la réappropriation démocratique et réflexive, à tous les niveaux pertinents, de nos modes de vie. Il conclut : « Je n’ignore pas les difficultés de principe, ni les difficultés pratiques liées à un tel programme, mais songeons qu’en l’absence d’un tel objectif, dans le monde robotisé et automatisé qu’on nous prédit, ce seront de fait les programmeurs informatiques qui auront la main basse sur nos modes de vie ».
 
Cet article a été publié la première fois sur UP' Magazine le 18/03/2016

 
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Tim Berners Lee

L’inventeur du web alerte sur les dangers qui menacent internet

Il y a 28 ans, presque jour pour jour, le 12 mars 1989, Tim Berners Lee remettait au CERN une proposition décrivant ce qui allait devenir le World Wide Web. Aujourd’hui, la perte de contrôle de nos données personnelles, la propagation des fausses nouvelles et l’absence de réglementation autour de la publicité politique sont, selon le père du web, les trois grandes menaces qui pèsent sur Internet.
 
Pour fêter l’anniversaire de sa découverte, Sir Tim Berners Lee a écrit une lettre ouverte afin de partager avec le plus grand nombre ses inquiétudes. Et Lee est « de plus en plus inquiet » car le web est en train de perdre ce pour quoi il a été conçu : être « une plateforme ouverte qui permettrait à tout le monde, partout dans le monde de partager l’information, d’offrir des possibilités d'accès et de collaboration à travers les frontières géographiques et culturelles ». Selon lui, depuis douze mois, trois grandes menaces se sont développées qui risquent de compromettre l’objet initial du web : « être un outil qui sert toute l’humanité ».

« Nous avons perdu le contrôle de nos données personnelles »

Le modèle d’affaire dominant sur le web aujourd’hui est l’échange de contenu (« gratuit ») contre des données personnelles. La plupart d’entre nous acceptons, en signant de longues et fastidieuses « conditions générales d’utilisation », de transférer nos données personnelles à un site. Le problème est que, maintenant, ces données personnelles ne sont plus entre les mains d’un site identifié, mais résident dans ce que Lee appelle « des silos de propriété », hors de notre vue, hors de notre contrôle. Impossible d’échapper à ce mécanisme. Nos données nous échappent et même si voulions ne partager que certaines d’entre elles et conserver les plus personnelles et intimes, nous ne pouvons le faire. La plupart des Conditions générales sont rédigées sur la logique du « tout ou rien ».
 
Pour le père du web, cette collecte généralisée de nos données par de plus en plus d’entreprises, a une conséquence diabolique. En effet, les gouvernements sont particulièrement friands de cette manne d’informations sur leurs citoyens. Alors, en passant des accords ou en usant de la menace à l’encontre d’entreprises du web, certains États scrutent en temps réel notre vie privée et le moindre de nos mouvements en ligne. On voit déjà des régimes répressifs traquer blogueurs et internautes, quand ils ne les suppriment tout simplement.  Tim Berners Lee pense que cette tendance se généralise et touche même les pays démocratiques qui peuvent succomber à la tentation d’épier nos faits et gestes. Dès lors, c’est la confiance dans Internet comme moyen de liberté d’expression qui est atteinte.

Le fléau des fausses nouvelles

Le créateur du web rappelle que le web a favorisé le développement de ce que l’on appelle communément « les autoroutes de l’information ». Mais il craint, aujourd’hui que ces autoroutes deviennent celles de la désinformation. La question des « fake news » a émergé au cours de la campagne présidentielle américaine et s’amplifie avec les élections actuelles en Europe. Pour Lee, le mécanisme pervers de la désinformation vient des principales sources d’information du public : les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Ceux-ci proposent en permanence des contenus soigneusement sélectionnés parce qu’ils sont susceptibles de nous plaire. Pour y parvenir, les algorithmes scrutent nos données personnelles et nos modes de navigation sur internet afin de nous proposer que dont nous sommes censés être friands. Mais la logique du système est vite dévoyée car elle incite à la surenchère. Les fournisseurs d’information privilégiant les nouvelles sensationnelles, choquantes quand ce ne sont pas des fausses nouvelles, des rumeurs infondées. C’est ainsi que la désinformation se propage « trop facilement » pour Lee sur le web et le détourne de sa mission première.
Cette question que soulève Tim Berners Lee est suffisamment grave pour avoir d’ores et déjà mobilisé certaines plateformes d’internet. C’est le cas de Facebook qui multiplie les initiatives envers les médias en proposant un outil de vérification de l’information ou son Journalism Project. Le réseau social participe aussi à CrossCheck lancé en partenariat avec Google et finance le Decodex du journal Le Monde.

La publicité politique met la démocratie en danger

L'auteur de la lettre ouverte observe que la publicité politique en ligne est devenue en quelques années une industrie sophistiquée qui met la démocratie en danger. En mettant en œuvre des algorithmes qui tricotent les données personnelles des électeurs, les messages politiques sont de plus en plus ciblés. Tim Berners Lee note que pendant les élections américaines, jusqu’à 50 000 variantes différentes de publicités politiques étaient servies chaque jour sur Facebook.  Dans le lot, de nombreux messages étaient des fausses nouvelles, des dénonciations infondées et autres rumeurs. Impossible de surveiller une telle masse d’informations. Dès lors, c’est le débat démocratique qui est corrompu car ce mécanisme permet de délivrer des messages différents voire contradictoires selon les groupes auxquels ils sont destinés.
Certains, et la tendance se développe largement aussi en Europe, certains émetteurs d’informations politiques n’hésitent pas à rediriger leurs lecteurs vers de faux sites d’information pour les influencer ou les décourager de voter.  

Stature morale

Tim Berners Lee n’est pas n’importe qui et quand il parle, son discours est écouté. Il bénéficie d’une stature morale incontestable. Aussi, ses alertes doivent être entendues.
Le créateur du web appelle les internautes à se mobiliser pour enrayer les pratiques perverses qui gangrènent le web. Il appelle à plus de transparence sur le fonctionnement des algorithmes et exhorte les milliards d’individus composant la communauté du web à résister contre les pratiques liberticides de certains gouvernements et organisations. Il prône de nouveaux modèles économiques alternatifs à la publicité comme le micropaiement ou l’abonnement.
Il conclut par un appel à la mobilisation des acteurs d’Internet : « Nous avons tous participé à construire le Web que nous avons aujourd’hui. Nous avons le pouvoir de construire maintenant le Web que nous voulons pour tous. » Un appel visant certainement les acteurs du web, grands ou petits, pour qu’ils prennent conscience de la façon dont leurs innovations sont utilisées par les internautes. Une mise en garde contre leurs effets pervers, que l’on ne voit jamais dans le secret feutré des labs au moment où les nouvelles idées naissent.  Cet appel sera-t-il entendu ? Il faut l’espérer.
 
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analyse politique

Un monde s’écroule, le nouveau est prêt

Voilà plusieurs dizaines d’années que différents intellectuels se succèdent pour annoncer la fin d’un paradigme et l’émergence d’un nouveau. Dans tous les domaines les repères du passé se fracassent sur les crises de sens. Individuellement et collectivement, chacun sent que les valeurs et les fondements de l’ancien paradigme s’effritent et qu’autre chose émerge. Cependant depuis plus de 25 ans, cela est apparu davantage comme des concepts, pour certains une utopie inatteignable. Et voici que partout, dans tous les domaines émergent les créations concrètes des Créatifs Culturels, celles et ceux qui portent les valeurs et les actes du paradigme en émergence, la "RenaiSens" [1] est là en ce printemps 2017.

Les germes visibles de la Renaissance

Peu à peu différentes disciplines ont vu se construire leur alternative, l’écologie, portée médiatiquement par Nicolas Hulot et Jean-Marie Pelt notamment, l’agrobiologie démontrée par Pierre Rabhi et désormais soutenue par le large réseau des Colibris, et aussi la prise de conscience de la reliance avec le vivant qui se traduit par le biomimétisme.
La pensée du paradigme à venir, exprimée fortement par Edgar Morin, voit enfin les fruits concrets et les traductions opérationnelles germer dans tous les domaines. Celui qui tardait à se modifier est celui de la politique. En effet, le champ est suffisamment complexe pour avoir fait peur à la majorité des citoyens. Ce à quoi il faut ajouter que le territoire était également jalousement gardé, les prérogatives confisquées et le savoir assez inaccessible. L’oligarchie, pour paraphraser Hervé Kempf, est tellement puissante et autarcique qu’elle a longtemps résisté aux innovations citoyennes.
 
Il a alors fallu la conjonction de plusieurs facteurs celle de l’audace de plusieurs Créatifs Culturels dont ceux issus de la Génération Y et celle de jeunes professionnels de la politique pour qu’adviennent des alternatives réelles, concrètes et suffisamment construites pour démontrer qu’un autre monde est possible. Plusieurs années de tâtonnements ont été nécessaires [2] mais aujourd’hui, en 2017, au moment déterminant des élections à la fois présidentielles et législatives, des propositions concrètes sont prêtes, réelles, viables et ont fait leur preuve.
Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien.
Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion.
Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qui vous plaît.
Hannah Arendt

Pourquoi de telles régressions ?

Avec l’élection de Donald Trump, nous marquons un tournant déterminant dans notre démocratie, une régression sans pareille. Les Etats-Unis avaient élu des acteurs de cinéma, ce qui faisait sourire la classe politique internationale, toutefois, la plupart ont su tenir leur rôle, même si nous devons à Ronald Reagan la grande dérégulation qui a conduit en 2007-2008 à la crise des subprimes.
Mais avec Donald Trump, nous assistons aux dérives de la téléréalité et des réseaux sociaux utilisés sur la scène politique. Et ceci pour représenter la position politique la plus importante et stratégique pour le monde entier. Ce qui hier semblait impossible est aujourd’hui une réalité, connotée de tous les conservatismes et régressions associées dans ses prises de décisions environnementales ou sociétales.
 
En France, nos élections suivent à quelques mois celles des Etats-Unis et nous assistons à quelque chose d’incroyable, chaque candidat aux élections présidentielles fait l’objet de vindicte et de dénigrement. Les affaires douteuses ressortent pour chacun, les discréditant les uns après les autres. Rien de bien nouveau, cela se pratique depuis « toujours », mais c’est la virulence et l’aspect systématique qui conduit à se questionner sur ce qui se passe au-delà des phénomènes visibles.
Que ce soit le fruit de manipulations politiciennes, certes, que les médias s’instrumentalisent eux-mêmes pour noircir le tableau, c’est indiscutable, mais cet effet lame de fond qui semble emporter tous les candidats « classiques » dans son sillage est surtout la manifestation de quelque chose de bien plus conséquent. Nous vivons dans le champ politique le raz-de-marée du changement de paradigme. La RenaiSens est là, mais les positions sont tellement avantageuses que la classe politicienne dans son ensemble résiste à la mutation.

Une posture en déconfiture

Par ailleurs, la posture de gouvernant ne sait plus être tenue. Les Présidents de la République, conseillés par des experts en communication, ont conduit à banaliser la fonction. A vouloir se rendre accessibles, c’est la fonction elle-même qui s’écroule. L’utilisation des réseaux sociaux à outrance a déformé l’accès à cette posture spéciale. La différence d’utilisation des médias par Barack Obama et par Donald Trump démontre bien qu’avec les mêmes moyens de diffusion et de communication le résultat peut être totalement inversé.
Rappelons-nous aussi les poupées vaudou pour les élections 2007 pour Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ou les images parues lors de l’élection de François Hollande sur les réseaux sociaux. Si les citoyens ne savent plus respecter « l’autorité » [3], c’est surtout qu’elle ne donne plus de signes pour qu’elle soit respectable.
 
Avec les réseaux sociaux et à l’ère numérique, tout le monde est accessible et c’est une bonne chose ; l’horizontalisation des échanges plutôt que l’aspect pyramidal est une évolution souhaitable et qui pose les fondations de la coopération et ouvre sur un monde de plus d’équivalence. Pour autant, vivre entre pairs n’exclut pas le respect et la distance pour que chacun exerce correctement son mandat. Ne plus savoir tenir sa posture tient au fait que l’exercice de la politique, c’est-à-dire être au service de la Cité et des citoyens, est devenu aujourd’hui le moyen de faire une belle carrière et de bien gagner sa vie. Ce glissement n’a échappé à personne et avec le temps, la majorité des citoyens en a pris conscience.
 
La première réaction a été l’éloignement des citoyens de la politique, un désamour qui s’est traduit aussi bien par des baisses d’adhésion dans les partis politiques ou dans les syndicats qu’aux désaffections des bureaux de vote. Mais à la suite de 2001 et des élections de 2002 ou Jean-Marie Le Pen a failli être élu Président de la République, ces électrochocs ont réveillé les consciences et commencé à mobiliser quelques citoyens à vouloir construire des alternatives.
C’est la somme de nos consciences individuelles qui fait évoluer notre monde vers le chaos ou l’harmonie.
Sylvain Thillaye du Boullay

La montée progressive du niveau de conscience

Pendant environ quinze ans le chemin fut assez laborieux pour faire évoluer les consciences et sensibiliser chacun à l’importance de se prendre en charge et de redevenir acteur de la sphère politique.
Avec Internet et les réseaux sociaux, dont l’appropriation correspond aussi à ces quinze dernières années, notamment en France - (généralisation des usages, augmentation des débits pour faciliter les informations et développement des technologies pour fabriquer toutes sortes d’applications) - c’est aussi la généralisation immédiate des alternatives et donc l’accélération des transformations.
Aux abords de 2017, un nombre significatif de citoyens se sont mis en chemin, notamment via les civic-tech pour faire évoluer la démocratie. Plusieurs tentatives ont eu lieu dès les élections européennes notamment avec Démocratie Réelle [4] pour que les citoyens prennent directement en main la politique. Avaient émergé le Pacte Civique, le Collectif Roosevelt, Bleu Blanc Zèbre et d’autres mouvements encore, mais qui tombaient tous sous plusieurs travers, la difficulté à « embarquer » les plus jeunes et la tentation de se transformer en parti et donc de retomber dans les travers du système, voter « droite » ou « gauche » au deuxième tour et de ce fait, rendre muette toute expression des alternatives citoyennes.

Le changement de paradigme entre en action

Aujourd’hui en 2017, des initiatives poussent hors système, tout en ayant suffisamment de connaissance de ce dernier pour précisément apporter une réelle alternative viable, concrète et durable. Il y a eu l’élection de Saillans [5] pour les municipales où toute la population a décidé de se porter candidate et de créer alors une rupture dans la vision traditionnelle des élections au collège assez pyramidal. Une nouvelle vision de la démocratique directe s’engageait et avec elle une nouvelle forme de gouvernance, participative et collégiale.
Citons également le mouvement #MaVoix qui a pour particularité plusieurs choses : rester un mouvement indépendant et ne pas être un parti, fonctionner sans leader institutionnel, des impulseurs qui restent discrets, des prises de parole qui se font à plusieurs et sans jamais de chargé de communication attitré, tout repose sur le volontariat, chacun contribue comme une ruche d’abeilles en forme Intelligence collective et sans hiérarchie. Ce mouvement qui vise à hacker l’Assemblée Nationale apporte un nouveau souffle à la démocratie et vise à restituer l’instance où se votent les lois aux citoyens, en privilégiant la démocratie directe.
 
Notons également le remarquable élan de convergence « Stades Citoyens » qui a pour ambition de faire se réunir 80 000 personnes au Stade de France afin de recréer une véritable agora citoyenne nourrie de la diversité de chacun et tentant de repenser ensemble la politique. L’objectif de Stade Citoyens est de : « réunir et relier 80 000 personnes pour expérimenter une agora du 21ème siècle ; Mettre une très grande infrastructure publique au service de l’émergence d’une société du bien vivre ; Expérimenter des outils de l’intelligence collective, des innovations démocratiques, des outils numériques de la Civic-tech [6] ; S’inspirer positivement auprès d’artistes et d’acteurs du changement issus de réseaux de la société civile ; Rendre visibles des solutions citoyennes facilement appropriables. »[7]
 
La sphère politique est donc bien occupée désormais par les plus jeunes et une majorité croissante de citoyens qui trouvent dans ces espaces la possibilité d’explorer les possibles, d’exprimer leurs idées, de co-créer et d’apporter un renouveau réel à un système qui s’écroule.

Erosion du système : l’éclosion de la révolution douce et puissante

En effet, nous sommes prêts pour l’effondrement de la 5eme République et l’émergence de la 6eme.
Tout comme d’autres domaines, la politique est devenue hors-sol pour reprendre l’expression chère à Pierre Rabhi. Il devient plus que nécessaire de repenser une nouvelle constituante [8] afin de faire émerger une formule démocratique évitant les collusions de pouvoirs.
 
Après avoir été hors-sol au sens littéral dans nos villes coupées du vivant et la conscience des rythmes biologiques, puis, hors-sol économiquement, la finance décorrélant le dollar de l’or, et aussi hors-sol symboliquement, nous privant des rituels qui contribuaient à maintenir la société ensemble et permettaient à chacun de cheminer dans sa vie en acceptant ses étapes et ses seuils, ou encore hors-sol spirituellement, coupés des accès à la transcendance, notamment à la suite de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et enfin hors-sol politiquement avec des hommes et des femmes politiques qui ne nourrissent plus la Cité mais leur seule carrière et ambition.
 
Alors tout comme un sol auquel on enlève la forêt, le système s’érode et aujourd’hui il se délite complètement et rappelle la fin de Rome.
C’est l’aspect labile des changements de candidature, les nouveaux partis qui émergent à chaque nouvelle crise d’égos qui nous conduisent aujourd’hui, à quelques semaines des élections présidentielles, à ne plus savoir pour qui voter. Chaque candidat devenant la proie des médias et des pires réactions archaïques à avoir besoin de dénigrer, voire de « tuer » un candidat après l’autre.
Cette attitude mortifère systématique est bien le reflet d’un élan, plus large que la dérive de comportements de certains journalistes justifiant davantage de leur surnom de charognards qu’honorant leur profession, comme le font encore quelques-uns, respectant leur devoir de réserve et l’éthique de l’investigation.
Ces assassinats politiques rappellent les sacrifices sur l’autel d’un Dieu des anciennes mythologies, pour faire advenir le temps à venir.
Il est question des signes visibles de l’érosion d’un système qui désormais s’écroule et qui va bientôt disparaître tant il aura usé toutes les ressources de sa déviance.

Du printemps arabe au renouveau politique à la Française : une révolution douce, non-violente et puissante

Aujourd’hui avec le printemps 2017 nous assistons au renouveau réel de la politique en France et il est temps que les médias donnent de l’espace et de la visibilité à ce qui émerge et qui n’est pas une fantaisie de circonstance mais bien l’expression d’un tsunami sociétal.
En effet, ce que chacun attendait depuis plusieurs années ou décennies selon l’implication dans le changement de paradigme,c’était que l’alternative soit prête pour apporter une réponse concrète à un système qui s’écroule. C’est ce qui a largement manqué au Printemps Arabe où les peuples ont manifesté leur ras-le-bol et face à la vacance d’une réponse construite, solide et réelle, les pires régressions se sont infiltrées dans les failles grand’ouvertes. Les islamismes les plus radicaux ont alors saisi l’opportunité de faire reculer les démocraties et les avancées sociales.

En conclusion

Avec l’élection américaine, nous voyons que face à la complexité du monde, identité spécifique de ce paradigme en émergence, ce sont les pires radicalismes et conservatismes qui reviennent en force apporter des réponses binaires à la réalité plurielle du monde.
Ainsi, la nouveauté de 2017 ne reside-t-elle pas tant dans les idées, quoi que certaines sont particulièrement innovantes, de par la créativité citoyenne libérée, mais plutôt le fait que les idées deviennent de réelles actions co-élaborées en réelle Intelligence collective. Et ces acteurs sont portés par le sloggan « nous sommes celles et ceux que nous attendions ». Et nous voyons là, la reprise en main de la Cité par les citoyens eux-mêmes.
 
La preuve est démontrée qu’une gouvernance basée sur la confiance et la gouvernance partagée conduit à des résultats concrets qui peuvent changer la face du monde. En effet, les civic tech [9] sont le fruit de coopérations internationales, souvent anonymes, utilisant les technologies numériques au service d’une politique redevenant l’expression des citoyens pour les citoyens.
Et le plus remarquable c’est que dans notre pays épris de Révolution, nous avons su passer de la Révolution sanglante de 1789 à celle non-violente, coopérative qui entraîne des milliers de personnes en quelques mois, au service de tous et sans couper aucune tête. 
 
 
[1] Entrer dans un monde de coopération. Pour une néo-RenaiSens, Chronique Sociale, 2013.
[2] L’imaginaire du 11 septembre. Des cendres émerge un nouveau monde, Camion Blanc, 2013.
[3] Rappelons que contrairement à la mauvaise interprétation des comportements de la Génération Y, ses membres ne sont pas « contre » l’autorité systématiquement, mais contre celle qui est « injuste ». Et aujourd’hui la manifestation de celle de l’Etat et des élus n’est plus crédible car elle ne repose plus sur des prédicats éthiques et au service de la Cité. Alors face à cette dérive certains s’opposent et agissent en miroir en discréditant ceux qui ne le représentent plus.
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San Francisco

San Francisco et les géants de la Tech entrent en sécession contre Trump

Depuis que Trump a été investi Président des États-Unis il ne se passe pas un jour sans que ses décisions ne provoquent manifestations et mouvements hostiles. Il faut dire que Trump n’y va pas de main morte et enfile ses perles réactionnaires comme s’il y prenait un plaisir malin. La résistance s’organise dans tout le pays et pas seulement dans les manifestations de rues. Plus de 200 villes ont décidé de s’auto-déclarer « villes sanctuaires » face à Trump. Parmi elles, San Francisco fait figure de porte-drapeau dans cette nouvelle guerre de sécession. Dans son sillage, les grands noms de la tech et singulièrement de la Silicon Valley s’affichent ouvertement contre les décrets de Trump, et notamment celui visant l’immigration.   En ordre de bataille, la Tech californienne fait feu de tout bois pour contrecarrer le nouveau Président.
 
L’indomptable San Francisco a été la première ville à entrer en rébellion. Dès le 23 novembre, soit avant que Trump ne soit investi et que les décrets anti-immigration ou anti-avortement n’aient été signés, la ville a adopté au sein de son conseil une déclaration de résistance contre le Président américain. Voici la traduction intégrale de ce texte qui restera peut-être dans l’Histoire :
 
« ATTENDU QUE, le 8 Novembre 2016 Donald Trump a été élu pour devenir le 45ème président des États-Unis, en conséquence de quoi
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : quelles que soient les menaces proférées par le président élu Trump, San Francisco demeurera une Ville Sanctuaire. Nous ne tournerons pas le dos aux hommes et aux femmes originaires d’autres pays qui participent à la grandeur de la ville et qui représentent plus d’un tiers de la population. Il y a ici le Golden Gate : nous construisons des ponts, pas des murs ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous ne reviendrons jamais sur les droits des femmes, que cela soit dans le domaine de la santé, du travail ou dans n’importe quel domaine menacé par un homme qui traite les femmes comme des obstacles à rabaisser ou des objets à agresser. Et, non moins important, nous nous assurerons que nos jeunes filles grandiront avec des modèles qui leur montrent qu’elles peuvent être et faire ce qu’elles veulent ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : il n’y aura pas de thérapie de conversion, ni de suppression des droits à San Francisco. Nous avons commencé à accueillir les mariages homosexuels depuis 12 ans et nous n’allons pas nous arrêter maintenant. Et pour toutes les personnes LGBT* de tout le pays qui se sentent effrayées, intimidées, ou seules : vous comptez. Vous êtes vus, vous êtes aimés ; et San Francisco n’arrêtera jamais de se battre pour vous ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous croyons encore au principe fondamental de liberté religieuse de cette nation. Nous ne bannissons pas des personnes pour leur foi. Et les seules listes que l’on garde sont des invitations à venir prier ensemble ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la vie des personnes de couleur compte à San Francisco, même si cela pourrait ne pas être le cas à la Maison Blanche. Et, guidés par l’équipe de travail du président Obama sur la police du XXIème siècle, nous continuerons à réformer notre service de police et à reconstruire une relation de confiance entre la police et les communautés de couleur afin que tous les citoyens se sentent en sécurité dans leurs quartiers ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : le changement climatique n’est pas un canular ou un complot des Chinois. Dans cette ville entourée d’eau sur trois côtés, la science est importante. Et nous continuerons notre travail sur l’énergie propre, le Zéro déchet, ainsi que tout ce que nous faisons pour protéger les générations futures ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous avons fourni des soins de santé à tous dans cette ville depuis presque une décennie, et si la nouvelle administration va au bout de sa promesse impitoyable d’annuler l’assurance maladie pour 20 millions de personnes, les habitants de San Francisco seront protégés ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION :  nous sommes le lieu de naissance des Nations Unies, une ville rendue plus forte par les milliers de visiteurs internationaux que nous accueillons chaque jour. Nous resterons engagés pour l’internationalisme ainsi que pour nos amis et alliés du monde entier – que cela soit ou ne soit pas le cas de l’administration à Washington ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : San Francisco restera une des premières villes pour le transport et continuera à construire les systèmes Muni et BART [réseaux de transport de San Francisco, NDT] sur lesquels nous pouvons tous compter, même si l’administration de Washington va au bout de son projet de supprimer le financement fédéral pour le transport en commun ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la Californie est la sixième plus grande économie du monde. La région de la Baie est la capitale de l’innovation du pays. Nous ne serons pas intimidés par les menaces de révoquer notre financement fédéral, et nous ne voulons pas non plus sacrifier nos valeurs ou les membres de notre communauté pour vos dollars ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous condamnons tous les crimes et les discours haineux perpétués en raison de cette élection. Et bien que les États-Unis vont bientôt avoir un président qui a fait preuve d’un manque de respect envers les valeurs que nous tenons en haute estime à San Francisco, il ne peut pas changer qui nous sommes, et il ne changera jamais nos valeurs. Nous argumentons, nous militons, nous débattons vigoureusement au sein de San Francisco, mais sur ces points nous sommes unis à 100 %. Nous combattrons la discrimination et l’irresponsabilité dans toutes ses formes. Nous sommes une Ville. Et nous avancerons ensemble. »
 
Comme San Francisco, New York, Chicago, Boston, Los Angeles ou Oakland se sont déclarées villes sanctuaires. Donald Trump en est ivre de rage et a déclaré vouloir les priver de fonds fédéraux. En clair, leur couper les vivres. Une telle décision pourrait se chiffrer en milliards. New York, par exemple, reçoit près de 10 milliards de dollars de fonds fédéraux en 2017.
« Le président n’a pas l’autorité constitutionnelle pour couper les fonds aux États et aux villes seulement parce qu’elles ont agi légalement pour protéger les familles immigrées. […] J’encourage le président Trump à révoquer son décret immédiatement. S’il ne le fait pas, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le combattre », a assuré Rahm Emanuel, maire de Chicago, lors d’un point presse.
Les maires de San Francisco, Berkeley et Oakland sont du même avis. « La Baie de San Francisco s’unit contre la faillite morale représentée par les politiques de la Maison-Blanche qui divisent des familles, nous fait tourner le dos à des réfugiés dans le besoin, et pourrait faire dérailler les efforts de près d’un million de jeunes productifs qui sont sur la voie d’une régularisation et de la citoyenneté », écrivent-ils dans un communiqué commun.

La Tech en ordre de bataille

Dans la même veine, Les entreprises technologiques se mettent en ordre de bataille face au décret anti-immigration du président américain Donald Trump, inquiètes autant des conséquences immédiates que du précédent qu'il pourrait créer pour un secteur reposant essentiellement sur des talents étrangers.
 
Dans la première initiative d'envergure du monde des affaires contre le nouveau président, près de 130 entreprises, basées en majorité dans la Silicon Valley, ont apporté leur soutien devant une cour fédérale à la procédure visant à contrecarrer l'application du décret.
 
La lettre des entreprises ("amicus brief") dénonce une rupture avec « les principes d'équité et de prédictibilité qui ont régi le système de l'immigration aux États-Unis depuis plus de cinquante ans », et les « dommages importants pour le commerce américain, l'innovation et la croissance » qui en découlent. À part quelques signataires comme les jeans Levi's ou les yaourts Chobani, la liste réunit le gratin de la high-tech.
 
Sa première version dans la nuit de dimanche à lundi dernier rassemblait une centaine de noms et la plupart des poids lourds et startups en vue : Apple, Facebook, Google, Intel, Microsoft, Netflix, Twitter, eBay, PayPal, Uber, Airbnb, Yelp, Pinterest, Snap, Spotify USA, Lyft, Stripe, Dropbox... Une trentaine d'autres les ont rejoints lundi après-midi, dont SpaceX et Tesla, les deux entreprises du milliardaire Elon Musk qui fait partie d'un forum de dirigeants d'entreprises chargé de conseiller Donald Trump. Le patron d'Uber, Travis Kalanick, vient lui d'en démissionner, après une fronde de ses utilisateurs qui y voyaient une marque de soutien à la politique présidentielle. IBM, dont la patronne participe au même forum, n'a en revanche pas signé. D'autres absents notables sont Oracle et Amazon. Ce dernier a toutefois appuyé la plainte initiale de l'État de Washington, où il est basé.
 
Pendant la campagne électorale, le secteur technologique avait plutôt fait campagne contre Donald Trump. Et après des tentatives de dialogue depuis l'élection, ce n'est pas un hasard si c'est le sujet de l'immigration qui fait ressurgir l'opposition au président. « Toutes ces entreprises dépendent lourdement de scientifiques et ingénieurs étrangers « , souligne Darrell West, directeur du Centre pour l'innovation technologique de la Brookings Institution à l’AFP. Il prédit des antagonismes d'autant plus forts que les entreprises du secteur comptent beaucoup de « gens jeunes et progressistes », peu favorables à la politique présidentielle.
Roger Kay, analyste chez Endpoint Technologies, rappelle que les meilleures entreprises du secteur sont allées chercher des ingénieurs ainsi que beaucoup de fondateurs et de patrons en Asie, en Russie... Ce sont ces gens, venus souvent au départ avec des visas, qui ont "alimenté l'essor de la hi-tech".
Vivek Wadhwa, ex-entrepreneur et professeur à la Carnegie Mellon University Engineering dans la Silicon Valley précise : « L'Iran et l'Irak ont fourni beaucoup de "mathématiciens et de scientifiques brillants" à la Silicon Valley ». Mais prévient-il : « Donald Trump a montré qu'il pouvait, selon son bon vouloir, viser n'importe quel groupe en bannissant même provisoirement des résidents légaux détenteurs d'une carte verte."
 
Le conflit entre le secteur technologique et Donald Trump est donc ouvert. Un secteur d’un poids financier considérable, grand créateur d’emplois et d’innovations. Mais fera-t-il le poids face aux entreprises moins progressistes du vieux secteur industriel comme celui de l’industrie fossile par exemple. Pourront-ils peser suffisamment pour faire reculer Trump ? Rien n’est moins sûr.
 
 
Sources : AFP, Positivr 
 
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défiance politique

Les conflits d'intérêts, nouvelle frontière de la démocratie

La défiance populaire à l'égard des élites n'a cessé de croître ces dernières années et l’actualité en fait aujourd’hui encore écho. Elle trouve l'une de ses sources dans le soupçon d'une collusion des élites mélangeant leurs positions institutionnelles, leurs relations personnelles et d'autres intérêts éventuels. Si notre démocratie veut renouer avec la confiance, elle doit impérativement s'imposer de nouvelles exigences et de nouvelles règles. C'est dans cet esprit qu'a été conduit le travail sur les conflits d'intérêts qu’a réalisé Terra Nova dans un nouveau rapport proposant un tour d'horizon complet de ces enjeux dans le monde politique, le secteur bancaire et celui de la santé, avec des propositions de nature à réhausser sensiblement le niveau d'exigence éthique de notre vie collective.
 
Les conflits d'intérêts sont inhérents à la vie en société, dans tous les champs économiques et sociaux et à tous les niveaux hiérarchiques. Les réponses à y apporter doivent être d'autant plus fortes que les individus concernés sont en position de responsabilité à l'égard de la collectivité. Mais comment, sans naïveté et sans cynisme, trouver le bon équilibre entre l'efficacité des institutions et la confiance collective ? En France, on se fie le plus souvent à la bonne foi des acteurs. Or cela ne suffit pas, et c'est précisément l'utilité de la notion de "conflit d'intérêts" de le rappeler.
Le dernier baromètre de la confiance politique Cevipof (Sciences Po - CNRS) (1) est sans appel. Avec 88% de personnes ayant une mauvaise opinion de nos responsables politiques, le désaveu atteint des sommets. 75% d’entre elles considèrent même que nos hommes politiques seraient corrompus.
 
Ce nouveau rapport de la Fondation Terra Nova est issu d’un travail entamé en 2014 et part d’un constat simple. La défiance populaire à l’égard des élites est aujourd’hui très vive et nourrit les discours et les votes populistes. Cette défiance, qui a des effets délétères sur notre démocratie, est alimenté par des dysfonctionnements réels qu’il convient de ne pas nier. Un traitement inadéquat de la question des conflits d’intérêts est l’une des racines profondes de cette défiance – d’où le titre du rapport.
 
Les conflits d'intérêts peuvent être sommairement définis comme des situations dans lesquelles une personne chargée de défendre un intérêt (intérêt particulier ou intérêt général) est en situation, ou peut-être soupçonnée d'être en situation, d'abuser de sa position afin de défendre un autre intérêt.
 
Dans ce rapport, Terra Nova s’est intéressé singulièrement à ceux qui affaiblissent notre démocratie et la confiance dans nos institutions. Leur fil d’Ariane est que les réponses à apporter doivent être d’autant plus exigeantes que les individus sont en position de responsabilité à l’égard de la collectivité et que les « coûts » sociaux des conflits d’intérêts non traités sont lourds, notamment en termes notamment de délégitimation des institutions démocratiques. Leurs propositions visent à apporter une pierre à la refondation de la vie démocratique.
 
 
Leurs analyses sont développées dans trois champs qui ont été choisis du fait de leur importance symbolique, économique et/ou de leur incidence sur la vie des citoyens. Il s’agit de la vie publique au sens large, de la banque et de la santé. Ces secteurs sont structurellement générateurs de conflits d’intérêts, situation renforcée par le fait que les acteurs décisionnaires y ont souvent des trajectoires professionnelles qui s’inscrivent synchroniquement ou diachroniquement à la fois dans les sphères publique et privée. Cette approche structurelle des conflits d’intérêts ne nie pas la complexité des situations, ni l’imbrication nécessaire des champs public et privé, et les solutions préconisées ne sont donc pas duales, ou manichéennes. Au contraire, une gradation est envisagée qui va de l’incompatibilité – ou interdiction pure et simple – d'une double position potentiellement conflictuelle, conduisant alors à l’élimination du conflit d’intérêts, à des dispositifs de régulation beaucoup plus fins. La modulation de ces propositions prend comme critère la gravité du risque à conjurer.
C’est ce qu’illustre la synthèse de 16 propositions innovantes, basées sur trois axes de réflexion :
 
1) L’ELIMINATION A PRIORI : LES INCOMPATIBILITES
 
A. Interdiction du cumul des mandats et de certaines fonctions
 
Proposition 1
Renforcer les incompatibilités entre la fonction de membre du Gouvernement et l’exercice concomitant de fonctions associatives ou partisanes ; des responsabilités au sein d’une assemblée délibérante d’une collectivité territoriale, ou au sein d’un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) ; des fonctions exécutives locales (Conseil régional, conseil départemental, etc.)
 
Proposition 2
2.1. Le mandat parlementaire doit être incompatible avec tout autre mandat électif, voire avec toute autre fonction, y compris privée. Cette interdiction du cumul devrait au surplus être étendue aux fonctions locales, y compris les multiples fonctions inter-collectivités ou de direction de structures diverses (établissements publics d’aménagement ou autre, sociétés d’HLM, etc.), que certains élus empilent.
Simultanément, le nombre de parlementaires pourrait sans inconvénient être réduit significativement, à condition d’augmenter en contrepartie les moyens de travail de chaque élu.
2.2. L’installation dans des mandats répétés ne peut qu’impliquer divers clientélismes, qui sont une des formes les plus pures des conflits d’intérêts. Deux mandats successifs constituent une durée maximale raisonnable pour mener à bien les projets que l’on peut avoir pour la collectivité que l’on représente. Au-delà, un renouvellement est salutaire et devrait être idéalement accompagné de l’aménagement de parcours vers l’élection pour ceux qui n’ont ni fortune ni situation de fonctionnaires. Il faudrait également, en complément, mettre en place des dispositifs assurant ceux qui s’engagent dans un mandat électif qu’ils retrouveront ensuite leur emploi, ou un emploi.
 
Proposition 3
Interdire l'embauche discrétionnaire par un parlementaire d'un parent ou d'un conjoint comme collaborateur ou assistant rémunéré sur les fonds publics alloués à sa mission.
 
B. Séparation bancaire
 
Proposition 4
La séparation des activités de dépôt et de marché dans le secteur bancaire est une réponse pertinente aux conflits d’intérêts qui portent atteinte à la loyauté vis-à-vis de l’intérêt général (prise de risque excessive, fraudes, délinquance en col blanc...).
La stratégie du cloisonnement, préconisée par le rapport Vickers (Independant Commission on Baking) et en octobre 2012 par le rapport dit « Liikanen », commandé par la Commission européenne, est l'option préconisée.
 
2) LA VIGILANCE : LA REGULATION FINE
 
A. L’information sur les liens : la transparence
 
Proposition 5
En ce qui concerne les allers-retours entre les secteurs publics et privés, s'inspirer de l'initiative de la médiatrice européenne qui a récemment recommandé une transparence totale sur les nouvelles activités des anciens commissaires via la publication proactive de ces informations sur un site internet qui serait dédié.
 
B. Le développement d’une culture des conflits d’intérêts
 
Proposition 6
Développer un enseignement relatif aux conflits d’intérêts dans les secteurs qui sont particulièrement exposés à ces derniers. Notamment à la haute fonction publique dans le cadre des écoles qui en forment les futurs membres, les enseignements existants de déontologie ou d’éthique semblant insuffisants.
 
Proposition 7
Instaurer des référents déontologiques de façon plus systématique au sein de toutes les institutions où la question peut se poser, sur le modèle du bâtonnier de l’ordre des avocats qui peut être consulté par les membres du barreau confrontés à une difficulté déontologique.
 
Proposition 8
Contribuer au développement d’une culture des conflits d’intérêts par la promotion d’une identité professionnelle forte, notamment des superviseurs et membres des autorités de régulation.
 
C. L’organisation institutionnelle et les déontologues
 
Proposition 9
Rendre plus transparent et pluraliste le contrôle de certaines nominations, afin d’éviter la réalité ou l’impression d’un certain « entre soi ». Certes, depuis la Loi organique du 23 juillet 2010 et la loi du 23 juillet 2010 relatives à l’application du cinquième alinéa de l’article 13 de la Constitution qui prévoit, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, que le pouvoir de nomination du président de la République sur certains emplois ou fonctions fera préalablement l’objet d’un avis public des commissions compétentes des deux assemblées, les nominations aux fonctions les plus importantes de l'Etat sont davantage transparentes et la situation s’est améliorée. Pour autant, on n’a pas encore l’impression que cela ait produit de sensibles changements de comportement, le fait majoritaire semblant prendre le pas sur le contrôle.
 
D. La limitation des cumuls d’emplois
 
Proposition 10
L’interdiction de principe du cumul de l’emploi de fonctionnaire avec une activité privée lucrative posée par l’article 25 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires est immédiatement mitigée par des exceptions autorisant une activité accessoire, lucrative ou non, à condition qu’elle soit compatible avec les fonctions principales et n’affecte pas leur exercice.
Il est cependant nécessaire de s'assurer :
- que ce qui est censé être "accessoire" le demeure. A cet égard, il serait sans doute souhaitable d’établir des pourcentages de temps d’activité et des plafonds.
- que le principe de compatibilité est bien respecté en en assurant un contrôle effectif.
 
E. Le soutien au contre-lobbying
 
Proposition 11
Le lobbying est souvent dénoncé comme générateur de conflit d’intérêts. Il serait pourtant illusoire de vouloir empêcher le lobbying. En revanche, il serait pertinent d’organiser un contre-lobbying afin que différents points de vue puissent être défendus autour de chaque question, et pas seulement celui de ceux qui disposent des moyens financiers de cette activité. Dans cette perspective, le contre-lobbying qu’il paraît pertinent de financer est un contre-lobbying technique, à même de contrer des arguments du même ordre.
 
F. La « démocratisation » ou l’ouverture des espaces décisionnels
 
Proposition 12
L’un des reproches adressés à nombre d’instances décisionnelles réside dans leur caractère fermé, réservé aux experts, ceux-ci étant soupçonnés de véhiculer une vision du monde univoque comme liée à leurs origines socio-professionnelles. Ainsi, un comité d’experts-médecins relatif à la prise en charge  d’une pathologie portera largement en son sein la vision commune que les médecins peuvent avoir de la relation médicale ; l’intégration dans un tel comité de patients ou de représentants de patients ne peut qu’amener un discours alternatif, plus contradictoire, plus ouvert dans cet espace décisionnel. Il s’agit ici de mieux représenter les intérêts de la société civile dans les comités d’experts, quels que soient les secteurs, comme cela a par exemple été le cas de la Haute autorité de santé fin 2015.
 
G. La limitation des allers-retours (revolving doors) et les délais de viduité
 
Proposition 13
Conformément aux recommandations de la Cour des comptes :
- interdire les indemnités de départ pour les fonctionnaires devenus cadres dirigeants d’entreprises publiques ou privées soutenues par des fonds publics et de remettre en cause la possibilité pour ces fonctionnaires de réintégrer la fonction publique.
- limiter le temps qu’un fonctionnaire peut passer en dehors de la fonction publique. Une durée de cinq ans, au terme de laquelle un choix devrait être opéré entre réintégration et démission, nous semble raisonnable.
- interdire au fonctionnaire de revenir dans son corps d’origine, s’il a un quelconque lien avec le secteur dans lequel il a exercé l’activité pour laquelle il l’avait quitté.
 
Proposition 14
Imposer des délais de viduité suffisamment longs entre les fonctions privées et publiques quand elles s’inscrivent dans le même « secteur » (finance, santé, industrie, etc.) de manière à « désactiver » les carnets d’adresses et d’affaiblir suffisamment les mécanismes bien connus d’identification culturelle et sociale.
A contrario, un banquier ou un industriel pourrait intégrer le secteur public y compris dans des fonctions de régulation sans délai de viduité particulier dès lors que les nouvelles fonctions ne concernent pas le secteur d’où il vient.
 
H. Le contrôle ex post
 
Proposition 15
Une difficulté récurrente de gestion des conflits d’intérêts réside, comme l’a montré l’affaire Barroso (2), dans le contrôle de la situation ex post des personnes, cette dernière pouvant révéler des conflits d’intérêts antérieurs non détectés, notamment de nature à jeter le discrédit sur l’institution concernée. 
Dans ce contexte, il est nécessaire d’instaurer une vigilance relative à la situation de personnes ayant quitté certaines fonctions, après un certain délai, par exemple deux ans. Il s’agirait, en quelque sorte, d’introduire en France une logique de la responsabilité au sens de l’accountability anglo-saxonne, c’est-à-dire le fait d’inscrire dans les devoirs inhérents à une fonction ou à une mission le fait de rendre compte rétrospectivement des actes accomplis dans cette dernière. Du point de vue des intérêts contrôlés, ceux-ci seraient les mêmes que ceux contrôlés lors de la prise de fonction.
 
2) DES MODALITES DE SANCTION RENFORCEES EN CAS DE CONFLITS D’INTERETS INTENTIONNELS : LA PLACE DU DROIT PENAL
 
Proposition 16
Le droit français contient aujourd’hui nombre de dispositions qui permettent de sanctionner pénalement les conflits d’intérêts, dès lors que les comportements en la matière sont intentionnels, c’est-à-dire que la situation est délibérément exploitée (3). Cependant, au-delà des possibilités textuelles, très peu de sanctions sont effectivement prononcées.
Il faut favoriser la sanction pénale effective des comportements intentionnels vis-à-vis des situations de conflits d’intérêts, c’est-à-dire les situations dans lesquelles une personne a clairement choisi de contourner les règles précédentes, règles d’incompatibilité ou de régulation fine.
Pour cela, il peut être utile de donner à certaines structures collectives (associations, syndicats, ordres professionnels), un pouvoir élargi de saisine des juridictions pénales, sur le modèle classique de la saisine par des associations dans les différents domaines concernés. Tel est d’ores et déjà le cas, depuis la loi numéro 2013–1117 du 6 décembre 2013, en ce qui concerne la lutte contre la corruption.
Rappelons que la répression des conflits d’intérêts ne vise que les comportements intentionnels ; il n’est donc pas possible, et nous ne le préconisons pas, de sanctionner une personne du fait de sa situation objective de conflit d’intérêts, la répression étant limitée à la personne qui choisit de participer à un processus décisionnel prohibé en se trouvant en situation de conflit d’intérêts.  
 
(1) Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF est la référence pour mesurer la valeur cardinale de la démocratie : la confiance. Depuis 2009, il dévoile les niveaux de confiance accordée aux acteurs politiques, sociaux et économiques par les Français. Il révèle les degrés de confiance personnelle et interpersonnelle. Il divulgue enfin les perceptions de l'avenir articulées entre optimisme personnel et pessimisme collectif.
 
(2) Un nouveau règlement est entré en vigueur au Parlement de Strasbourg, censé apporter plus de transparence dans les activités des responsables européens. Dans son dernier rapport l'ONG Transparency International estime qu'il reste beaucoup à faire notamment sur les conflits d'intérêts. En toile de fond, le scandale qu'avait provoqué la reconversion de l'ancien président de la Commission, José Manuel Barroso, chez Goldman Sachs.
 
(3) La Cour de cassation interprète même l’infraction de prise illégale d’intérêts, qui permet de sanctionner nombre de conflits d’intérêts dans un cadre public, de manière particulièrement extensive, interprétation contre laquelle le Rapport Sauvé a d’ailleurs pris position, proposant une réduction de celle-ci. Rapport Sauvé, préc, 30-40, et pour une réaction pénaliste, J.-M. Brigant, « Affaires, conflits d’intérêts, probité... Cachez cette prise illégale d’intérêts que je ne saurais voir », préc., n°6 et 13-14
 

 
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management

Du besoin de savoir penser

Dans son dernier ouvrage « La faillite de la pensée managériale » (1), François Dupuy s’attache à démonter le mécanisme par lequel la pensée managériale conduit les dirigeants, par le biais de décisions paresseuses (2), dans des impasses aux conséquences très concrètes. Examinons ensemble ce qui conduit à une pensée ordinaire et explorons les attitudes qui permettraient d’aller vers une connaissance élaborée.
 
François Dupuy fustige en particulier ce qu'il appelle la « pensée ordinaire, qui apparaît au premier abord et rassure en donnant à tout un chacun le sentiment de percevoir quelque chose de tangible, facile à décrire et si nécessaire à mesurer ». Et invite à la « connaissance élaborée, qui n'est pas immédiatement perceptible et dont la mise à jour nécessite l'utilisation d'outils et de raisonnements spécifiques et par là même un réel effort intellectuel. »

La réduction de la complexité

Le Swiss Economic Forum organisait sa conférence 2015 sur le thème « Simplify – maîtriser la complexité ». On y dit : « Quel directeur ou entrepreneur ne souhaite-t-il pas réduire ce degré de complexité ? (...) Pour s'assurer un succès durable, il faut cibler l'essentiel, connaître ses principaux facteurs de réussite et maîtriser la complexité. La sobriété devient le nouvel atout des entreprises. » Le faut-il vraiment ?
 
Il est frappant que la complexité – mot appartenant au verbiage des managers ordinaires que pas grand monde ne prend la peine de réellement comprendre (3) – est a priori considérée comme « mauvaise », qu'il faudrait donc la « maîtriser », la « réduire » et donc « simplifier ». Le raisonnement monocausal, linéaire, continue d'être le modèle de penser dominant. Il est ici à l'œuvre et nourrit ainsi cette pensée ordinaire au point d'oser, en 2015 encore, donner un tel titre dans un événement économique de grande envergure.
 
Il semble donc plus facile de torturer la réalité pour qu'elle corresponde à ce que la pensée ordinaire peut traiter, plutôt que de développer la pensée pour chercher à comprendre cette réalité...
 
Dwight Eisenhower disait : « Lorsque je rencontre un problème insoluble, je l'agrandis. Je n'arrive jamais à le résoudre en le réduisant, mais si je l'agrandis suffisamment, je peux commencer à entrevoir une solution. » (4)
Visiblement, ces principes – systémiques avant l'heure – n'ont pas percolé dans les écoles de management vu que le réductionnisme est toujours considéré comme le nec plus ultra de la pensée managériale.
 
Prenons la position d'EconomieSuisse sur le projet de politique énergétique 2050 du Conseil fédéral. « Par ailleurs, la stratégie énergétique 2050 aussi inquiète l'économie suisse. Le projet actuel est jalonné de réglementations bureaucratiques et de mesures contraignantes, tout le contraire d'une solution acceptable pour l'économie. Après le choc monétaire subi, il est vital pour les entreprises suisses que l'énergie, facteur de production incontournable, ne renchérisse pas davantage. » Toute la question – multidimensionnelle - de la politique énergétique, et le thème – tout autant multidimensionnel – de la survie des entreprises suisses sont ici trivialisés à un seul facteur causal : le prix. Les rudiments d'analyse stratégique semblent manquer : pas d'analyse de contexte, pas d'analyse des tendances et surtout un choix de ne voir dans cette transition énergétique que des risques et aucunement des opportunités, risques qu'il faudra bien sûr « combattre » ou « maîtriser ». Sans parler de l'absence flagrante de réflexion systémique qui inclurait la prise en compte de la dimension temporelle (effets retardés) et des boucles de rétroaction.

L'avidité pour la certitude et le savoir

Toujours lors de la même conférence de presse, Economiesuisse a défini comme champ d'action « l'élimination ciblée des incertitudes en matière de planification ». Décidément, le rêve d'un monde parfait, prévisible et donc rassurant, perdure : on ne veut pas d'incertitude, il faut l'éliminer. Quelle méconnaissance de la réalité des choses...
 
L'incertitude – le Sfumato cher à Leonardo da Vinci – est un état certes cognitivement et émotionnellement inconfortable. La réponse à l'incertitude n'est pas son combat, mais son exploration.
 
Cela nécessite un certain état d'esprit, à savoir la posture de l' « apprenant », par opposition à la posture du « sachant », tel qu'exprimé par Fred Kofman (6) :
« Les « sachants » fondent leur estime de soi sur le fait d'avoir raison – ou tout au moins d'en convaincre les autres. Ils gèrent les situations conflictuelles en imposant leur conception des choses et affirment que leurs opinions sont la seule « vérité ». Ils ne sont satisfaits qu'une fois qu'ils ont éliminé tous leurs contradicteurs ou rallié tout le monde à leur cause. Ils sont persuadés de voir les choses telles qu'elles sont et que tous ceux qui ne partagent pas leur vue sont forcément dans l'erreur.
 
Les « apprenants » fondent leur estime de soi sur l'ouverture et la coopération, invitant les autres à partager leur vision des choses. Ils cherchent à obtenir un consensus en cas de situation conflictuelle. Ils présentent leurs opinions comme des appréciations raisonnables de la situation et invitent les autres à en faire autant dans un esprit d'enrichissement mutuel. Ils savent que leur vision des choses leur appartient en propre et faire partie d'une réalité plus large. »
Garder une âme d'enfant, nourrir un esprit d'ignorance, soigner sa curiosité, est-ce indécent pour tout dirigeant qui se respecte ?

Le jugement moral

François Dupuy est d'avis que « le jugement moral fait bien souvent office de grille d'analyse dans le management quotidien. Il brouille la vue et exempte celui qui l'émet de l'effort nécessaire pour sortir de la connaissance ordinaire. »
 
Ce jugement moral était à l'œuvre lors de l'émission En Ligne Directe de la RTS du 4 février dernier. La directrice romande d'EconomieSuisse argumentait de « c'est vrai » et « ce n'est pas vrai ». Ainsi, l'opinion partisane qu'elle représentait - de manière parfaitement légitime d'ailleurs - était promue au rang de vérité scientifique.
 
La pensée tranchante, jugeante, logique, ne peut guère concevoir que plusieurs vérités, de plus contradictoires, puissent coexister. Les propos de ce général américain illustrent cela : affirmant que « les Russes étaient aux portes de l'OTAN », il était dans l'incapacité d'admettre la position d'un journaliste qui prétendait que la raison en était l'élargissement de l'OTAN vers l'Est, plutôt qu'un déplacement des Russes vers l'Ouest.
 
Ce type de jugement exprime une arrogance que Fred Kofman appelle « arrogance ontologique : croyance que notre vision des choses est la seule valide ». Une telle attitude réduit certes la complexité, elle exclut par là même des possibilités : elle appauvrit cruellement l'espace de réflexion, empêche de sortir du cadre, étouffe toute créativité. Elle a aussi l'effet d'induire en erreur, de propager et cimenter des croyances, bref de créer une représentation désirée d'une situation plutôt qu'exposer la réalité dans toute sa diversité et sa complexité.

Les biais psychologiques

La pensée ordinaire, linéaire peut aussi être expliquée par les travaux de Daniel Kahneman (7). Elle est le fruit du système 1 : automatique, impulsif, rapide et efficient. Idéal pour tout type de situation simple. La pensée élaborée est le fruit du système 2 : celui-ci est laborieux, volontaire, nécessite de la concentration, prend du temps et est énergivore.
 
Notre cerveau est donc a priori programmé pour la paresse de pensée : c'est celle qui nécessite le moins d'effort, le moins d'énergie. De manière inconsciente, il recourt donc le plus souvent au système 1 qui est tant efficace... dans tant de situations ordinaires de la vie. Ce système 1 de grande performance (et duquel nous croyons pouvoir tirer une quelconque fierté personnelle) a un très grand défaut : il est une machine à créer du sens (plutôt que rechercher la vérité) et est très sensible aux biais psychologiques dont voici les principaux rencontrés dans la pensée ordinaire :
 
- Illusion de contrôle : Croyance d'une relation de causalité entre nos actions et les résultats observés.
- Biais de confirmation : Préférence aux informations qui confirment les idées préconçues ou hypothèses; absence de considération de la véracité des informations.
- Backfire effect (effet contre-feu) : Lorsque des personnes sont confrontées à une évidence qui heurte leurs croyances, cela renforce leurs croyances.

Les causalités invisibles qui donnent du sens

Notre système 1 mentionné plus haut cherche du sens, par commodité, par paresse. Cela conduit à des affirmations de causalité plutôt étonnantes :
« Si la gauche gagne, c'est un désastre pour la Suisse » prétend l'UDC. Probablement que beaucoup d'adhérents souscriront à une telle affirmation. Toutefois, plusieurs questions – obligeant de sortir de la paresse – surgissent : comment l'UDC définit-elle concrètement la notion de « désastre » ? Et surtout, quels sont les liens de causalité entre une victoire de la gauche et ce désastre ?
 
« Soulager les familles en exonérant les enfants des primes d'assurance maladie » argue le PDC à la veille des prochaines votations fédérales. Là également, qu'est-il exactement entendu par « soulager » ? Et en quoi cette exonération conduirait-elle à un tel soulagement ? Question qui dérange : quels sont les effets collatéraux, non-désirés, qui seront générés par cette mesure ?
 
Utilisation d'un vocabulaire généralisant, omissions, causalités hypothétiques, déni des effets systémiques engendrés par des mesures uniques, non prise en compte des effets retardés, réduction de la complexité, proclamation de croyances etc. : voici les ingrédients qui caractérisent la pensée ordinaire paresseuse.

Ré-apprendre à penser et développer la conscience

La complexité de notre société va croissant, sur ce point il semble exister un consens : pour y répondre, et c'est la mauvaise nouvelle, c'est dans la qualité de penser qu'il faudra d'abord investir, dans le développement de la culture générale, dans l'éveil de la conscience.
 
Pour conclure, citons comme François Dupuy dans son livre, Schopenhauer qui, parlant de l'opinion commune, disait : « Désormais, le petit nombre de ceux capables de juger est obligé de se taire ; et ceux qui ont le droit de parler sont ceux qui sont absolument incapables de se forger une opinion et un jugement à eux et qui ne sont donc que l'écho de l'opinion d'autrui... Bref, peu de gens savent réfléchir, mais tous veulent avoir des opinions. »
 
 
(2) Voir également une interview de Boris Cyrulnik sur le thème de la « pensée paresseuse » http://www.ressources.be/blog/la_pensee_paresseuse__boris_cyrulnik
(3) Voir : Sommes-nous aptes à gérer un monde volatile, incertain, complexe et ambigu (VICA), Philippe Vallat, Military Power Review 2/2014
(4) "Whenever I run into a problem I can't solve, I always make it bigger. I can never solve it by trying to make it smaller, but if I make it big enough, I can begin to see the outlines of a solution."
(5) http://www.economiesuisse.ch/fr, 2.2.2015, consulté le 6.2.2015
(6) L'entreprise consciente, Comment créer de la valeur sans oublier les valeurs, Fred Kofman, Edition des îlots de résistance, 2009
(7) Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée, Daniel Kahneman Flammarion, 2012
 
 
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conscience et spiritualité

Fracture sociétale : montée d'une nouvelle conscience ?

Un certain nombre d’événements dans la société « civile » concoure à manifester une nouvelle conscience humaine, qui graduellement se spiritualise. Le partage des problèmes que vit l’humanité et la planète conduit à une généralisation de la prise de conscience des difficultés et participe à l’élévation de la conscience humaine qui commence à se soucier des autres règnes du vivant, et de son impact sur la terre.
Evoquer le changement de paradigme de société se traduit ainsi par des mutations dans tous les domaines et notammentla spiritualité qui est également concernée. Nous tenteronsdans cet article de formuler la distinction entre la nouvelle conscience en émergence et la spiritualité au sens traditionnel. Nous mettrons également en lumière les caractéristiques de la nouvelle conscience, face à une humanité en mutation et transition.

Notre conception du cheminement spirituel

Si la spiritualité est ce qui relie à la transcendance et manifeste l’Esprit, quelle qu’en soit sa nature et selon les croyances de chacun, elle conduit au travers de la quête individuelle, à retrouver la connexion avec l’Unité.
Ce cheminement individuel fait sortir progressivement des errances du moi pour révéler le Soi, cette part de divin nichée en nous (révélation du Logos) qui lorsqu’elle s’épanouit nous fait retrouver la voie de l’Unité. Nous ressentons alors la connexion au Tout et nous prenons conscience que tout est lié, que nous sommes une partie de l’Unité et que nous pouvons nous sentir en résonnance avec chaque règne, chaque élément du vivant, visible ou invisible. Nous prenons conscience que nous sommes une goutte d’eau dans l’immensité de l’océan de la vie. Notre besoin égotique d’exister se trouver apaisé par la rencontre avec l’Amour inconditionnel qui nous inonde et nous remplit, apaisant désirs et besoins nous comblant de plénitude et nous permettant de nous désaltérer à la Source inextinguible de la Conscience du Présent.
 
Aux visions prophétiques de Mère et de Sri Aurobindo, pour ne citer qu’eux, ayant consacré leur cheminement intérieur et leurs actions à l’émergence de la nouvelle conscience, un certain nombre d’événements dans la société « civile » concourent à manifester une nouvelle conscience humaine, qui graduellement se spiritualise.

Différents facteurs conduisant au changement de paradigme

Au XXème siècle, une pluralité de facteurs a contribué à faire émerger le changement de paradigme que nous vivons aujourd’hui[1]. Nous en retiendrons seulement quelques-uns en réalisant un rapide panorama pluridisciplinaire pour saisir la fracture sociétale qui fait advenir une nouvelle conscience humaine.
 
Les guerres mondiales ont eu raison du sujet
 
Tout d’abord les guerres mondiales qui ont laminé l’Occident[2] et l’ont fait sortir exsangue économiquement et humainement. Après avoir tué Dieu (« Dieu est mort » de Nietzsche) nous avons tué l’être humain en industrialisant la mort et en éradiquant systématiquement une partie de l’humanité. Celle-ci, devenue objet, a totalement ébranlé la notion de sujet (Jean-Paul Sartre avec l’Etre et le Néant, Lévi-Strauss et le structuralisme ou encore Jacques Lacan et la notion d’Autre). Cette fracture irréversible a mis l’Occident a genoux et questionné ses valeurs fondamentales telles celle du progrès, nouvelle religion qui, avec la science, apportait jusque-là les réponses vers un futur souhaité et optimiste ; le bonheur de l’humanité étant apporté par le progrès, le confort, l’amélioration des conditions de vie. Et tout d’un coup, il est aussi devenu synonyme d’industrialisation de la mort.
Nous avons franchi un cap qui dans l’imaginaire humain conduisit à revisiter les Lumières au regard de cette ombre infinie qu’ont représenté le nazisme et les camps de concentration. Ombre que nous voyons resurgir aujourd’hui sous la forme de Daech, un écho à nos mémoires collectives irrésolues[3].
 
L’économie broie les êtres humains
 
Donc, à cette rupture avec les valeurs du progrès, d’autres facteurs sont venus s’ajouter.
L’évolution économique de la fin du XXème siècle a fait passer du capitalisme au libéralisme dérégulé, notamment dans les années 80 avec les différentes dérégulations (Reagan, Thatcher[4]) décorrélant l’or du dollar notamment, l’économie basant alors sa richesse sur un marché dérégulé, sans plus de garde-fous, le principe de la dette et la fabrication infinie d’argent virtuel[5].
 
 
Cette dérégulation a conduit également à faire évoluer les actionnariats des entreprises qui sont passés d’actionnaires patrimoniaux à financiers. Ceci ayant pour conséquence de privilégier les bénéfices financiers aux provisions nécessaires pour faire vivre l’entreprise et recruter correctement. Ce qui participe à accroître mal-être et burn-out dans les organisations.
Avec 1973 et le premier choc pétrolier marquant la fin des Trente Glorieuses, la fragilité économique s’est invitée dans le paysage idyllique de la croissance infinie.
Facteurs faisant apparaître le chômage rompant le contrat social établi entre les entreprises et les salariés. Insécurité qui n’a fait que croître avec les années.
 
Un autre facteur majeur expliquant le changement de paradigme est la mondialisation marchande faisant du monde un immense marché plaçant de facto, l’économique, ou plutôt la finance, au dessus du politique, les lobbies de toutes les grandes industries et services dictant désormais leurs lois aux gouvernements.
 
Et dans le même temps, avec l’avènement d’Internet, c’est le début de l’interconnexion des milliards d’individus de la Terre, directement ou indirectement, désormais avec les ordinateurs et les téléphones portables. Nous y reviendrons.
 
Quelles sont les conséquences de ces différents éléments sur la conscience humaine ?
 
L’essentiel pourrait être résumé comme une rupture de confiance avec le modèle dominant : la science comme nouvelle religion peut conduire à l’éradication de l’humanité notamment avec le nucléaire, le progrès n’apporte pas comme annoncé le bonheur pour tous, l’exclusion continue d’un nombre croissant d’individus est la traduction d’une rupture du contrat social, éviction délibérée, détérioration des conditions de travail et déshumanisation des rapports professionnels. Alors désabusés et se sentant trahis et/ou exclus, une certaine partie de la population remet en question le système économique basé sur la dette, la consommation et la croissance. De plus en plus nombreux à être privés de l’avoir (consommation), érigé comme ersatz aux quêtes spirituelles et à la transcendance, les questions existentielles se reposent et chacun tente d’y trouver ses modalités de réponses et de retrouver son être perdu dans le labyrinthe des illusions de la consommation.
 
Interconnexion et coopération
 
L’interconnexion via Internet permet aussi bien l’échange d’informations que la diffusion de la connaissance et surtout avec les réseaux sociaux facilite les partages instantanés d’informations notamment sur les évolutions sociétales. Ceci a pour conséquence une évolution radicale des rapports humains.
Tout d’abord pour gérer les problèmes que nous avons co-créés (pollution, dégradation du climat) afin de préserver les biens communs et l’environnement les réponses individuelles sont insuffisantes. Nous avons co-créé un niveau de complexité qui pour être géré nécessite d’être appréhendé de manière transdisciplinaire. Ce qui signifie l’apprentissage[6] de la coopération entre disciplines et compétences et de ce fait délaisser les principes de la compétition pour retrouver les modalités de faire, créer et inventer ensemble. Coopération qui repose alors sur des valeurs telles que la fraternité.
Ensuite, les pratiques de connexion sur Internet et en particulier via les forums et les réseaux sociaux développent une horizontalisation des rapports humains. Les échanges se font désormais de pairs à pairs et non plus de père à fils.
L’accès à la connaissance étant dorénavant offert à tous via Wikipédia ou Google notamment, la position haute de sachant est remise en cause. Par conséquent le statut d’expert que l’on retrouve chez l’enseignant, le manager ou le maître spirituel sont revisités. Chacun pouvant être interpellé via la toile par n’importe qui, les filtres liés aux privilèges du statut s’effacent. Par conséquent les modalités de fonctionnement hiérarchique, patriarcal (top down comme les décrivent les anglo-saxons) sont remis en cause.
 
Horizontalité et modification des rapports humains dans les organisations
 
Les individus souhaitent vivre dans leur quotidien cette horizontalité qu’apporte le numérique (Internet, Smartphones, et tout objet connecté) ; horizontalité qui pose l’équivalence en humanité qui pousse alors les lignes du fonctionnement entre les individus.
On voit ainsi surgir dans les entreprises le besoin qu’elles se libèrent[7] du fardeau de la hiérarchie, les pratiques de communication et de gouvernance évoluent également vers le partage des décisions et des responsabilités. Cette horizontalité cherche à concilier les besoins de singularité de chacun et la conscience collective du « nous »[8].

Le changement de paradigme conduit à l’élévation de conscience

Sur quoi porte ce changement de paradigme ? Il est l’avènement de la société de la connaissance. Internet apporte une révolution dans les représentations et les comportements comme précédemment l’écriture puis l’imprimerie.
Aujourd’hui, la diffusion illimitée de la connaissance, accessible à tous modifie les rapports de pouvoir entre les individus (savoir/pouvoir) et développe les comportements de coopération et d’équivalence.
Le partage des problèmes que vit l’humanité et la planète conduit à une généralisation de la prise de conscience des difficultés et participe à l’élévation de la conscience humaine qui commence à se soucier des autres règnes du vivant, et de son impact sur la terre[9].
 
Prometheus - Film de Rydley Scott, 2012
 
La conscience humaine se spiritualise au sens de comprendre les interactions entre tout ce qui est vivant. Ce qui la conduit à s’intéresser à la spiritualité et à découvrir que dans tous les plans de la physique quantique à l’écologie ou à la quête existentielle, chacun découvre que tout est interelié. Ce qui conduit à modifier les comportements et à décider de prendre soin de soi, de la terre, des autres. C’est la conscience écologique et celle de la compréhension des mécanismes du vivant.
 
La conscience humaine développe alors empathie bienveillance et compassion. Et ce faisant, elle évolue de manière plus consciente vers son éveil.
La démocratisation des connaissances et pratiques des grandes traditions spirituelles (du bouddhisme en passant par la médecine chinoise ou aux savoirs des peuples premiers) encourage la généralisation des pratiques méditatives, qui, devenant laïques, entrent dans tous les environnements et notamment celui des entreprises. Et nous connaissons l’effet vertueux de la méditation qui, grâce aux recherches des neuroscientifiques démontrent que plus on pratique et plus cela modifie notre cerveau, notamment les lobes frontaux développant les comportements d’empathie, de bienveillance et de soin à autrui.
 
Ainsi, les excès de notre société financière dérégulée et de la consommation à outrance, conduit-elle, grâce au numérique, à développer des pratiques spirituelles ancestrales permettant le développement de la conscience humaine et la pratique plus généralisée de l’empathie pour soi, dans les relations et pour l’environnement et la Terre !
Ce qui rejoint les travaux de Clare Graves suivis notamment par Ken Wilber (spirale dynamique) sur l’évolution de la conscience humaine. A chaque étape de complexité produite par l’humanité celle-ci évolue dans ses capacités cognitives et émotionnelles et franchit un seuil pour précisément gérer la complexité qu’elle a crée.
Cela correspond aussi aux recherches de Carl Gustav Jung qui, avec sa notion d’inconscient collectif, donne une explication du fonctionnement psychique individuel et collectif comme soubassement de notre conscience collective.

Et de quoi parle-t-on en évoquant la nouvelle conscience ?

La nouvelle conscience est donc le fruit d’une souffrance individuelle et collective liée aux ruptures avec un modèle promettant le bonheur pour tous (progrès et science) et ayant démontré ses abysses d’ombre conduisant à la rupture de confiance entre le système (longtemps représentée par l’Etat) et les citoyens. Elle est aussi cette formidable manifestation de résilience collective face aux potentialités d’autodestruction de l’humanité.
 
En manque de structures et de repères, ce qui est le propre d’un entre-deux paradigmatique, lâché seul dans cette errance identitaire et existentielle, chacun tâtonne. Les quêtes existentielles foisonnent et les besoins de reliance et d’appartenance réapparaissent. Le religare redevient une priorité qui prendra des formes contemporaines et profanes dans les rassemblements sportifs des stades ou dans les récents collectifs citoyens visant à relancer la démocratie (Occupy Wall Street, Anonymus, Printemps Arabes, Nuitdebout, CivicTech...). A la quête de sens, résonne le besoin de se retrouver ensemble, de recréer du lien et de la relation. Missions traditionnelles des religions qu’aujourd’hui dans notre Occident en vacance spirituelle revisite. Chacun mène son chemin pour apporter des réponses en jonglant entre développement personnel, travail psychologique et pratiques spirituelles.
 
 
La soif de transcendance est intacte et les voies sont aussi nombreuses que les individus en chemin.
Ce qui est remarquable c’est qu’à la suite des élans New Age qui ont suivi les années 70 et leur rejet de l’autorité vécue comme abusive, tâtonnements et balbutiements se sont traduits par des bricolages (au sens de Levi-Strauss) que d’aucuns nommeraient des syncrétismes démontrant le besoin de faire advenir autre chose. L’ère du Verseau marque le début d’une nouvelle forme de spiritualité qui, au bout de 50 ans, commence à prendre une certaine maturité.
Les extravagances de certains pro NewAge sont toujours présentes, toutefois. Une grande majorité de personnes en chemin tisse une nouvelle voie entre les promesses ésotériques et les enseignements des filiations spirituelles classiques.
De la même manière que tout le reste de la société civile bricole, tâtonne, essaie de nouvelles formules dans la gouvernance et la coopération, chacun est amené à opérer un tri sélectif entre les invariants des traditions spirituelles toujours valables dans notre société en mutation et les aspects devenus caducs en regard d’une société dont les individus grandissent en autonomie et en maturité.
 
Ainsi, nombreux sont ceux qui font désormais leur marché aussi bien parmi les pratiques psychologiques et de développement personnel pour construire, consciemment ou non, un cheminement d’évolution intérieur et s’abreuvent aux multiples traditions spirituelles afin de créer un corpus de théories et de pratiques qui leur correspond, les structure et les fait tendre vers la sagesse et l’éveil.
Le rejet de « l’autorité de fait » imposée par la posture de sachant, conduit à recomposer également les postures de « maîtres » spirituels et de disciples. Ceux-là ayant, tout comme dans le domaine de l’entreprise ou dirigeants et managers deviennent des coachs ou des facilitateurs et les enseignants se transforment en maïeuticiens et non plus en sachants. Les guides spirituels sont là pour accompagner sur le chemin les personnes qui les sollicitent, répondant à un besoin ponctuel et ne pouvant plus décider pour eux du moment de leur maturité à devenir leurs propres maîtres.
 
Evidemment, cela n’empêche pas les écueils et les obstacles égotiques de la quête individuelle. Et bien entendu, beaucoup se perdent, se trompent, et précisément c’est ce que revendiquent les plus jeunes qui participent à l’émergence de cette RenaiSens, ils veulent expérimenter, essayer et assument qu’ils vont sans doute se tromper, mais ils veulent se lancer dans l’expérience.
 
Cette nouvelle conscience spirituelle est alors ce besoin de cette humanité en transition et en transformation à prendre le risque de devenir elle-même au prix d’essais et d’erreurs qu’elle préfère à l’ankylose du bon vouloir de l’expert.
Elle exprime la résilience de l’humanité qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour survivre. Elle veut se réinventer. Comprenant avec l’expérience les erreurs de l’errance égotique, elle apprend à évoluer en restant détachée d’un maître unique au pouvoir concentré dans les mains d’un seul pour privilégier le co-grandir. Ainsi se mettent en place des espaces pour co-grandir en spiritualité, de nouvelles formes de fraternités dans lesquelles chacun aide l’autre à faire face à ses zones d’ombre, à ses facettes d’irrésolu, dans la bienveillance et la compassion afin que la croissance se fasse ensemble, en communion, une nouvelle manière de tisser du lien, de créer de la relation, un peu à la manière des peuples premiers dont nous tirons aujourd’hui les enseignements pour nous aider à élaborer une nouvelle humanité.
Chacun apporte son expérience et ses pratiques, les partage, les fait expérimenter et ose exprimer ses fragilités, dépose ses faiblesses auprès de pairs bienveillants, partage ses errances pour parvenir à grandir en tolérance, compassion, sagesse et spiritualité.
 
Chacun s’aide sur le chemin de l’éveil que beaucoup souhaitent désormais être le fait de l’humanité et non plus seulement celui de l’individu.

En conclusion

La nouvelle conscience est alors cette conscience écologique de soi, d’autrui, de la terre et de l’humanité et la prise en considération d’une évolution holistique individuelle et collective afin d’apporter la survie à tous, la préservation de la terre mère. C’est la compréhension que faire partie du Tout est devenu aussi bien une évidence physique, que biologique et sociétale comme un projet individuel et collectif de faire se développer notre spiritualité à tous afin que le chemin d’éveil soit un chemin de respect du vivant et des biens communs.
 
 
Christine Marsan est psycho-sociologue - Veille des tendances
 
[1] Pour plus de détails, voir Marsan, C. Entrer dans un monde de coopération, Chronique Sociale, 2013.
[2]Le Monde/ La Vie, Hors série, L’histoire de l’Occident. Déclin ou métamorphose, Edition 2016.
[3]Ceci n’en est qu’un des facteurs explicatif, pour aller plus loin, voyons Osons la fraternité, collectif, Editions Yves Michel, 2016.
[5]Aujourd’hui 98% des transactions financières sont des flux d’informations qui ne reposent sur aucune réalité économique ou monétaire.
[6]Disons le réapprentissage, la nature (voir les enseignements de la biologie et du biomimétisme) ayant toujours privilégié la coopération à la compétition et la majorité des peuples premiers perpétuent des règles de vie en harmonie avec le vivant privilégiant la paix à la guerre.
[7] L’entreprise libérée est cette aspiration des entreprises à libérer l’organisation des fonctionnements hiérarchiques parfois étouffants en donnant à la base (élan bottom-up des salariés) les possibilités de s’auto-organiser afin de fonctionner avec plus de fluidité et de performance. Ceci apporte davantage d’autonomie aux acteurs économiques et fait évoluer leurs compétences relationnelles (communication bienveillante, nouvelles formes de gouvernance).
[8] Les apprentissages de l’histoire  se font pour éviter de sombrer dans les excès du communisme et du capitalisme. La nouvelle conscience fait émerger une tierce voie qui se traduit dans de nombreux domaines.
[9]Ce qui a conduit Paul Crutzen à décrire notre influence humaine sur la terre d’anthropocène ayant une incidence aussi importante que les autres stades majeurs de l’évolution de la planète. https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropocène
 
 
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Trump Tower

Post-vérité, l'ère de l'indifférence

M’interrogeant sur la « post-vérité », ou ce qu’on appelle ainsi, j’ouvrai la page Wikipédia fort documentée et anormalement longue (détaillée et passionnante) pour une notion aussi récente. Sans doute la longueur des articles du net sur le net est-elle à proportion de la contemporanéité, pour ne pas dire de l’actualité bien que les deux notions aient tendance à fusionner, du concept. Un concept encore assez mal défini, et qui fut forgé en réaction à une série d’événements politiques et géopolitiques dont le mensonge de Bush Junior à propos des armes de destruction massive en Irak est le préalable, mais dont la multiplication, de la propagande du Brexit au grand déballage de « Bullshit » de Trump sont la consécration.

Raison pour laquelle l’expression d’ère « post-vérité » a été élue « mot de l’année 2016 » par le dictionnaire d’Oxford, qui la définit ainsi :

« ce qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

Le mot de l’année 2016

Ère post-vérité, ère de l’indifférence

Et si j’utilise le terme de « bullshit », c’est que Wikipédia me rappelle justement le titre de l’article du philosophe américain Harry Frankfurt, publié en 1986 : « De l’art de dire des conneries », où il distingue le mensonge qui s’appuie sur une reconnaissance de la vérité et la connerie qui se fiche éperdument de la simple distinction entre vérité et mensonge.

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Entretien avec Harry Frankfurt à Princeton.

Or cette indifférence à la vérité a été très précisément analysée par Hannah Arendt dans « vérité et politique » où elle revient en philosophe sur le monde qu’Orwell avait décrit en romancier. C’est même là son point central, et je ne résiste pas à la tentation de la citer,

« … le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin – se trouve détruit. » (« Vérité et politique », dans La crise de la culture, folio poche p. 327-328).

Autrement dit, le danger de la post-vérité n’est pas le mensonge, qui en soit peut même constituer une forme de liberté par rapport au factuel, mais bien l’indifférence à la distinction entre mensonge et vérité. Nous parlons ici de « vérité de fait », et si la prétention à la vérité peut aussi être un danger pour le politique en ce que le réel est soumis à des interprétations diverses et contradictoires, elle doit demeurer une idée régulatrice à moins de sombrer dans un parfait cynisme.

Hannah Arendt

Les traces du totalitarisme

Si Hannah Arendt me semble être une source stimulante pour comprendre l’ère post-vérité, ce n’est pas seulement parce qu’elle a écrit ce texte en 1964, (et déjà, dans les Origines du totalitarismes publié en 1951 elle en faisait état) et qu’à ce titre, on peut admettre soit qu’elle était visionnaire, soit que le concept de post-vérité remonte malheureusement bien plus loin que les lubies d’un Donald Trump adossées à l’exponentielle prolifération de la rumeur et de l’opinion indépendamment de tout fact checking que représente la Toile ; la post-vérité est la vérité de tout totalitarisme, autrement dit de toute politique où l’idéologie tend à se substituer intégralement au réel.

Totalitarisme dont l’école de Francfort, et Hannah Arendt elle-même montrent que certaines de ses tendances perdurent en démocratie, du fait de la structure de masse : la masse est la condition de possibilité du régime totalitaire, elle l’est aussi du capitalisme libéral – la publicité par exemple substituant là aussi à la valeur réelle d’une chose, une simple image, et peu importe que cette image soit fausse.

Homme privé – homme public

Hannah Arendt (Oct. 14, 1906 – 1975). Ryohei Noda

Revenons alors à la deuxième raison pour laquelle j’en appelle à Hannah Arendt, et à sa conception de la vie privée dans son opposition à la vie publique qu’elle emprunte à la philosophie grecque – ce qu’elle expose dans la Condition de l’homme moderne, paru en 1958 ; opposition qui me semble particulièrement pertinente pour comprendre la victoire de l’ère post-vérité.

Les Grecs distinguaient la vie privée et la vie publique de façon très différente de la nôtre, qui a vu émerger le phénomène du social, dépassant, voire abolissant cette distinction : la vie privée est celle de l’homme économique, indépendamment de son inscription dans le monde humain, c’est-à-dire le monde où l’on produit du sens reconnu et manifeste, des objets, et des œuvres, et tout ce qui, étant public, transcende l’homme privé aliéné à la seule nature.

« Vivre une vie entièrement privée, c’est avant tout être privé de choses essentielles à une vie véritablement humaine : être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui, être privé d’une relation “objective” avec les autres, qui provient de ce que l’on est relié aux objets communs, être privé de la possibilité d’accomplir quelque chose de plus permanent que la vie. La privation tient à l’absence des autres ; en ce qui les concerne l’homme privé n’apparaît point, c’est donc comme s’il n’existait pas. » écrit Hannah Arendt (éd. Pocket, p. 99).

Et voilà que l’homme privé est devenu tout puissant. Tout puissant, mais demeurant privé, privé de cette transcendance qui caractérise le monde humain. L’ascension de l’homme économique est allée de pair avec la destruction du monde commun et du politique tout à la fois. Or « la réalité » est étroitement liée à l’idée de monde commun comme seul lieu d’une véritable existence humaine. C’est dans cet espace-là que peut avoir encore du sens la notion de vérité de fait, dans sa relation à la réalité humaine (et non scientifique) :

« Notre sens du réel dépend entièrement de l’apparence, et donc de l’existence d’un domaine public où les choses peuvent apparaître en échappant aux ténèbres de la vie cachée ».

Et dans « apparence », il ne faut pas entendre l’apparaître dans son opposition à l’être, mais au contraire comme sa révélation.

« Pour nous l’apparence – ce qui est vu et entendu par autrui comme par nous mêmes – constitue la réalité. Comparées à la réalité que confèrent la vue et l’ouïe, les plus grandes forces de la vie intime – les passions, les pensées, les plaisirs des sens – mènent une vague existence d’ombres tant qu’elles ne sont pas transformées (arrachées au privé, désindividualisées pour ainsi dire) en objets dignes de paraître en public. (…). C’est la présence des autres voyant ce que nous voyons, entendant ce que nous entendons, qui nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes (…) ».

« Moi en miroirs » (« me reflected »). Brian Snelson

Mise en scène du « moi privé »

Mais si l’individu privé, non pas dans sa singularité mais dans son conformisme, se substitue, à travers sa duplication, et la guise de relation que constitue le réseau, au monde commun, si la structure de « masse », remplace la notion de « commun » corrélative de pluralité, alors la réalité en effet n’a plus lieu d’être, sinon à s’éparpiller en de multiples points de vue, dont la vue ne porte pas sur une réalité commune, comme le proposerait le modèle monadologique de Leibniz, mais sur le point de vue lui-même, dans un reflet à l’infini de l’œil : le point de vue qui ne reflète plus le monde, mais bien le moi privé.

Et de fait, c’est encore le moi privé que la télévision vient mettre en scène aujourd’hui, non seulement celui d’anonymes qui par ce biais deviennent ce qu’il est convenu d’appeler des « people » ou « demi-people », exposant leur intimité et déplaçant ce qui auparavant n’était pas digne d’appartenir à la sphère publique, vers ce nouvel espace, où les choses apparaissent, mais délestées de toute possibilité de transcendance.

Cet espace d’apparaître est devenu le champ du public, et de ce fait la mort du public. Le privé l’a emporté, cédant la place à l’intimité de l’homme politique au détriment de son discours – aux émotions et à la psychologie au détriment de la pensée.

À ce titre, je citerais volontiers la phrase de Guy Carcassonne, constitutionnaliste, et trouvée sur Wikipédia, tiré du papier d’Éric Aeschimann dans Libération le 14 juillet 2004 :

« À tort ou à raison, les hommes politiques ont l’impression que l’appréciation que les Français vont porter sur eux ne sera pas liée à la qualité de ce qu’ils disent, mais à la rapidité et à l’intensité de leur émotion. »

ou encore Claude Poissenot dans The Conversation du 22 novembre 2016 :

« Les individus sont désormais définis par un « moi émotionnel ». Devenir soi-même est devenu une norme. (…) Le populisme de « l’après-vérité » (est) un effet pervers de la modernité qui invite les individus à se construire eux-mêmes »

Faillite du commun, faillite du langage

L’homme privé était jadis l’esclave. Il l’est encore aujourd’hui. C’est l’esclavage qui est devenu public, et de ce fait vertu. L’aliénation à des « valeurs » qui n’ont rien de partageable en tant que valeurs communes, puisqu’elles consacrent l’individualisme – ce qui est « à moi » et non aux autres, de la richesse à l’enfance, de la femme ou des enfants à la coiffure. Bref, tout ce qui était exclu du champ du politique et du monde humain par les Grecs.

La réalité commune qui définissait le monde humain, champ de l’action et de la parole, a fait faillite : chacun a la sienne, les communautés ont les leurs, les algorithmes s’occupent de ne les faire jamais se rencontrer. Faillite de l’idée même de vrai, et de toute prétention à établir quelque chose de commun à partir du réel.

Car pour établir quelque chose de commun, encore faut-il parler le même langage : faillite donc du langage qui s’est déconnecté de sa vocation à dire, au profit d’un simple accompagnement d’émotions, et qui pourrait en réalité se réduire à des interjections ou des onomatopées, mais auxquelles on a rajouté des story tellings. Le plaisir du récit n’a pas totalement disparu.

Car si l’on est dans une ère post-vérité, c’est donc qu’on est dans une ère post-langage. Certes, déjà les sophistes usaient du langage comme d’un simple outil de pouvoir, au demeurant fort rémunérateur (cf. Les Zemmour qui en font profession et gagnent très bien leur vie, à proportion de leurs outrances – l’outrance est aujourd’hui économiquement rentable) – ce qui tendrait à relativiser le préfixe de « post ».

Il semble pourtant que le phénomène se soit accentué. Et s’il est vrai que la Raison est soumise à un perpétuel mouvement dialectique, disons que nous sommes confrontés à sa figure la plus triste, à sa fixité la plus morbide, avant qu’elle-même ne se réinvente pour se libérer de ce qu’elle est devenue : la technique autonome d’un côté, la crédulité dans la parole humaine et sa valeur de l’autre.

Platon s’était érigé contre les sophistes pour asseoir l’idée du vrai qui sauverait et le logos et la pensée ; Descartes s’était érigé contre les sceptiques pour sauver la philosophie et la science ; c’est lors de crises majeures de la vérité que la philosophie s’est refondée. On peut espérer voir surgir le nouveau héraut du « critère ».

La reconnaissance du vrai contre l’opinion

Petit guide de la « post-vérité ». Phil Venditti

Pourtant, la société de masse semble être un phénomène nouveau au regard des millénaires passés, et rendre le différend d’autant plus irréductible : car lorsque le commun n’est plus, lorsque le moi est érigé en norme et dupliqué à l’envi, lorsque les réseaux et la toile offrent aux pulsions la possibilité d’immédiatement s’exprimer, lorsqu’il n’est plus de sanction face au mensonge puisqu’il se présente comme une opinion et que l’opinion est devenue toute puissante (le moi émotionnel étant son fondement inattaquable), puisque l’émotion elle-même n’entre pas dans le champ de la vérité ni celle du mensonge, et se dégage ainsi de tout débat pour le remplacer, dans ces conditions, qu’importe en effet la vérité ?

Ou la tentative d’ajuster ses propos à une réalité qui serait communément reconnue ? Comment résister à l’autonomie pure du discours qui se détache de ses conditions de validation ou de vérification. L’acte même de vérification est rendu caduc par l’indifférence au vrai.

Cette indifférence n’est pas universellement partagée, bien sûr, et il demeure des soldats de la reconnaissance du Vrai (parfois même fanatiques), qui vérifient incessamment, prennent des risques, recoupent leurs sources, mais la conséquence de leur action n’aura d’intérêt que pour ceux qui tiennent la vérité pour une valeur commune.

Les négationnistes ne font pas autre chose : le principe de contradiction n’a pas de prise sur eux ; la démonstration scientifique, le témoignage humain, rien ne peut les faire changer d’avis puisque leur avis relève d’une croyance, dont la clé d’intelligibilité n’est pas à chercher du côté de la passion scientifique, mais d’une passion d’un autre ordre. Le réel n’a pas de prise sur eux. Comme il n’en a pas sur les électeurs de Trump ou de Marine Le Pen.

La démocratie contre le « mensonge complet »

La vraie question devient alors : qu’est-ce que l’avenir d’une démocratie si ce que Arendt appelle la « vérité de fait » n’a plus lieu d’être ? Car « la possibilité du mensonge complet et définitif, qui était méconnu aux époques antérieures, est le danger qui naît de la manipulation des faits ».

Qu’en sera-t-il en outre pour les historiens, si

« Les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir sont effectivement très minces : elle est toujours en danger d’être mise hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais, virtuellement, pour toujours. » (p. 294) ; et en effet, « qu’est-ce qui empêche ces histoires, images et non-faits nouveaux de devenir un substitut adéquat de la réalité et de la factualité ? »
(Arendt, « Vérité et politique » p. 323)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation
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Facebook : Les grandes manœuvres

C’est la numéro 2 de Facebook, Sheryl Sandberg, qui s’est déplacée en personne pour annoncer la bonne nouvelle : le géant des réseaux sociaux va investir dans des startups françaises spécialistes des données individuelles, reconnaissant ainsi le talent de notre pays dans le digital. Cocorico ! Une annonce à quelques millions de dollars investis dans Station F, le projet ambitieux initié par Xavier Niel pour incuber à grande échelle nos meilleures pousses technologiques. En même temps, quelques autres poignées de dollars pour soutenir la création à Science po Paris d’un centre d’innovation des politiques publiques. En arrière-plan, le débauchage par Mark Zuckerberg, le boss de Facebook, des meilleurs talents américains en marketing politique nouvelle génération. Et puis, ces confidences discrètes sur la nouvelle appétence de Zuck pour la grande politique. Alors, au moment où un Donald Trump improbable devient président des États-Unis, Facebook prépare-t-il les grandes manœuvres pour conquérir, au prochain coup, la Maison Blanche ? Mark Zuckerberg, prochain président américain ? Yes he can !
 
Grand tralala et faste municipal pour accueillir Sheryl Sandberg, la COO, n° 2 de Facebook, mardi à la Halle Freycinet à Paris. Sur ce lieu de 34000 m2 imaginé par Xavier Niel pour incuber les meilleures pépites des nouvelles technologies, inauguration de l’espace Station F. Avec un F pour France ou Facebook, peu importe.
 
Facebook n’a pas la réputation d’être particulièrement philanthrope. Si le réseau social mise sur ce creuset des startups parisiennes, c’est pour dénicher « des projets qui valorisent les données pour créer des services utiles à la vie quotidienne, à la santé, aux transports et à l'éducation » indique le communiqué publié à l’occasion de cet événement. Remarquons, au passage, que ces secteurs ne sont pas choisis au hasard : ce sont les piliers de tout bon programme politique. Depuis longtemps déjà, Facebook sait que la maîtrise des données est affaire de pouvoir. Le politique ne peut plus se passer de ceux qui savent utiliser les empreintes numériques des citoyens. Rien n’est donc trop cher pour mieux traiter celles-ci, les décortiquer, les analyser et en tirer la substantifique moelle. Or Facebook est convaincu que la réputation de la France dans la qualité de ses ingénieurs data n’est plus à faire. Déjà, l’année dernière, le réseau avait créé son laboratoire dédié à l’intelligence artificielle à Paris. A cette occasion, il avait recruté quelques-uns de nos meilleurs cerveaux en la matière, au premier rang desquels figure Yann Le Cunn, grand maître du deep learning. Le choix de Paris et de l’incubateur de Xavier Niel n’est donc pas anodin car c’est là que Facebook recrutera, pour ses propres intérêts, la crème de la crème.

LIRE DANS UP : La guerre des cerveaux

Que Facebook investisse dans l’analyse des données et l’intelligence artificielle est finalement tout ce qu’il y a de plus normal. Le géant des données vient chercher du sang neuf là où il se trouve.  Néanmoins, hasard du calendrier ou pas, en même temps, une autre annonce tombe, avec certes moins d’éclat médiatique, mais singulièrement lourde d’intérêt. Facebook a décidé d’investir aussi dans la nouvelle École d’Affaires publiques de Sciences Po Paris. Tout le monde connaît Sciences po mais qu’est donc cette École d’Affaires publiques ? Yann Algan en est le doyen ; il a expliqué le champ de sa mission dans un article publié le 14 janvier dernier par Challenges. Pour lui, il ne s’agit rien de moins, avec cette École, que de faire la révolution ! Une révolution qui fera « évoluer le rôle de l’État vers un État-plateforme, une action publique 3.0 co-construite entre les citoyens et les services publics sur des plateformes. Le levier fondamental de cette transformation repose sur la capacité des plateformes à collecter des données en nombre et à les exploiter pour offrir de nouveaux services aux utilisateurs dans des conditions radicalement différentes, impliquant une co-production avec les usagers et les entreprises, en tirant tout le parti de la créativité de la multitude pour améliorer la vie des citoyens ». On comprend mieux l’intérêt de Facebook pour cette École : les données sont au cœur de sa mission.
 
Pour Yann Algan, l’enjeu est stratégique : « Le moment est venu de dessiner les contours futurs de l’État et de nos institutions en scellant une alliance nouvelle entre tous les savoirs, notamment les sciences humaines et sociales, et les technologies, pour dessiner de nouvelles politiques au service de l’intérêt général. » S’inspirant des méthodes de la Silicon Valley, Sciences Po inaugure aujourd’hui « un incubateur de politiques publiques pour former les responsables de demain à trouver des solutions innovantes et concrètes aux politiques publiques. » Un incubateur financé, entre autres acteurs institutionnels plus classiques, par… Facebook.
 
Révolutionner les politiques publiques est une idée qui trotte dans la tête de Mark Zuckerberg depuis quelques temps. En 2015 déjà, Wikileaks avait révélé les rêves politiques du patron de Facebook. Un email adressé à John Podesta le directeur de campagne d’Hillary Clinton et ancien chef de cabinet de la Maison Blanche sollicitait un entretien. Ce courrier, signé par Sheryl Sandberg, celle-là même qui vient d’annoncer ses investissements parisiens, contenait un passage éloquent : « Il [Marck Zuckerberg] est    particulièrement volontaire pour rencontrer quiconque pourrait l’aider à comprendre comment faire bouger les curseurs sur les questions de politiques publiques dont il se soucie. Il souhaite rencontrer des personnes qui puissent nourrir sa compréhension des opérations politiques pour changer les politiques publiques afin de poursuivre ses objectifs sociaux (comme l’immigration, l’éducation, et la recherche). »
 
Plus récemment, le 10 janvier dernier, Zuckerberg annonce sur son réseau avoir recruté David Plouffe, l’ancien directeur de campagne de Barack Obama. Une semaine auparavant, à l’occasion de ses vœux et de l’exposé de ses « bonnes résolution pour 2017 », le patron de Facebook écrivait que son « challenge » pour 2017 sera « d’aller à la rencontre des gens dans chaque État des États-Unis ». Une résolution qui avait les allures d’une pré-campagne électorale. Il n’en fallait pas plus pour qu’USA Today titre : « Mark Zuckerberg envisage-t-il de se lancer dans la course à la Maison Blanche ? »
 
Cette idée est-elle si fantaisiste que cela ? Mark Zuckerberg, après Trump, pourrait-il être président des États-Unis ? Dans un monde où l’intelligence artificielle se répand partout, où la donnée est le nerf de la guerre, le patron de Facebook n’est pas plus illégitime qu’un "petit" – en comparaison de la fortune de Zuckerberg – milliardaire de l’immobilier. Déjà il gouverne un pays de plus d’un milliard et demi d’âmes : son réseau social. Déjà, il est reçu comme un chef d’État dans tous les coins de la planète. Déjà ses décisions sociétales, économiques ou éditoriales représentent un impact et un poids politique inouï. Alors Zuck Président ? C’est possible. Mais, comme s’en inquiète le magazine Wired « De grands barons des médias ont déjà occupé de hautes fonctions politiques. Mais un baron des médias sociaux s'il était élu président, constituerait une expérience sans aucun précédent en politique et dans la capacité de contrôler nos perceptions. ».
En 2020, année électorale aux États-Unis, Mark Zuckerberg fêtera ses 36 ans ; l’âge légal pour se présenter aux élections présidentielles. Les grandes manœuvres ont commencé.
 
 
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