UP' Magazine L'innovation pour défi

Elon Musk : « Vous me prenez pour un dingue ? »

C’est par cette question que commence la biographie qu’Ashlee Vance consacre à l’un des hommes les plus puissants de la planète dont la traduction française sort aujourd’hui en librairie. Elon Musk, moins connu que Steve Jobs ou Bill Gates, mais de la même veine, est celui qui affirme vouloir changer le monde et qui en a les moyens. L’inventeur de PayPal, de Tesla, de Space X et de l’Hyperloop. L’homme qui rêve de sauver l’humanité en l’envoyant sur… Mars. Un visionnaire mégalo pour certains, génial pour d’autres, qui révolutionne les industries les plus traditionnelles avec fracas et transforme en or tout ce qu’il touche. Un homme controversé et admiré, qui ne laisse pas indifférent.
 
Transformer les humains en colons de l’espace, tel est explicitement le but de la vie d’Elon Musk. Il aime affirmer : « J’aimerais mourir en me disant que l’humanité a de beaux jours devant elle ». Son goût pour les choses impossibles a fait de Musk une divinité de la Silicon Valley. Il en a conservé en grande partie l’éthique (agir vite, éviter les hiérarchies bureaucratisées, inventer des machines fantastiques qui constituent de véritables avancées). Et une vision qui lui sert de credo et de moteur pour toutes ses entreprises ; un objectif radical qui lui sert de principe unificateur : coloniser Mars, faire de l’humanité une espèce multi planétaire… Pour la sauver d’elle-même.
Vision délirante diront certains. Pour d’autres, Musk a produit ce qui manque à beaucoup de créateurs d’entreprise : une vision du monde qui ait un sens.
 
Elon Musk est une force de la nature. 1m85, une carrure d’athlète, moitié play-boy, moitié cow-boy de l’espace, il se déplace lentement, mais pense vite, très vite. Né en Afrique du Sud il y a quarante-quatre ans, il n’a pas perdu de temps pour démontrer ses qualités de visionnaire. Jeune étudiant il rédige un mémoire remarqué sur l’énergie solaire, parle de voitures électriques et de fusées réutilisables. Du délire disent ses condisciples mais, lui, affirme suivre depuis toujours le même plan directeur.
 

PayPal

Il devient américain en 1994 et crée sa première startup aussitôt en Silicon Valley. Une petite société qui invente ce qui deviendra plus tard Google Map : un système de cartographie permettant d’identifier des lieux et des itinéraires.  Mais la prouesse technologique n’est pas le moteur principal de Mulk. Ce qu’il veut, c’est changer le monde et d’abord changer les industries du monde. Il s’attaque donc à une forteresse apparemment inexpugnable : la banque. Il invente un système de paiement de personne à personne qui permet d’envoyer de l’argent en indiquant simplement l’adresse électronique du destinataire. Son objectif : rompre avec les banques apathiques dont les ordinateurs mettaient des journées entières à traiter des règlements. Il invente un système agile où les transactions se font d’un clic de souris. PayPal était né. Le franc-tireur a visé juste et devient vite multimillionnaire. En 2002, il vend PayPal à eBay pour 1,5 milliard de dollars et empoche, à titre personnel, 250 millions de dollars. Suffisamment pour commencer à réaliser ses rêves les plus fous.
 

Space X

Son rêve de conquête spatiale va pouvoir devenir une réalité. Il crée aussitôt Space X dans la banlieue de Los Angeles. Un immense hangar revêtu de blanc immaculé mélangeant, dans le même lieu, les meilleurs cerveaux des universités américaines avec les soudeurs et mécaniciens qui fabriquaient le matériel. Tous ensemble pour forger le rêve le plus fou : révolutionner l’industrie aérospatiale et construire des fusées low costs, réutilisables.
L’objectif donné par Musk à ses troupes est clair : construire le moteur de fusée le meilleur et le plus économique, en optimisant tous les processus, pour sortir des fusées plus vite et moins cher que n’importe qui d’autre. L’analyse de Musk était simple : l’industrie aérospatiale traditionnelle fabriquait des produits extrêmement coûteux, des Ferrari, alors que des Twingo pouvaient suffire.
Après des séries d’échecs, de remises en question où tout devait être repensé jusqu’au moindre rivet, après des lancements hasardeux successifs, après avoir frôlé la faillite, l’abandon, à force de persévérance et d’innovation, Space X est aujourd’hui une entreprise à succès qui rivalise avec les fusées de la NASA ou d’Ariane Espace. Ses lanceurs sont considérés comme fiables et peuvent revenir à leur point de départ ; ce que personne au monde ne sait encore faire. Dans son rêve de conquête spatiale, Musk a désormais son armée de fusées, prêtes sur leurs pas de tirs.
 
Mais ce qui est plus important encore, c’est que Musk a révolutionné l’image de l’espace. Si quelqu’un sait observer, c’est bien lui. Il constate que l’industrie de l’espace a rendu l’espace ennuyeux. Les russes, qui dominent l’envoi de personnes et d’objets dans l’espace utilisent des équipements vieux de dizaines d’années. Les boutons et les cadrans de l’exigüe capsule Soyouz n’ont apparemment pas changé depuis le vol inaugural en 1966. Il observe que les pays nouveaux venus dans la course à l’espace imitent les équipements russes et américains avec une précision absurde. Elon Musk veut changer aussi cela et apporter de l’air et de l’innovation à une industrie rouillée. En procédant ainsi, il innove sans complexes et attire les meilleurs talents. C’est une des clés de son succès.
 

Tesla

Envoyer des fusées dans l’espace ne comble pas encore cet inventeur toujours sur la brèche. Il veut affronter un autre secteur industriel, un secteur lourd, ancien et de taille : l’automobile. On lui rappelle bien vite que la dernière création d’entreprise réussie dans cette industrie aux États-Unis est celle de Chrysler : elle remonte à 1925. Cette mise en garde ne l’effraie pas un instant. Ici aussi, il observe.
À force de voir à la télévision des publicités pour des automobiles, on ne peut plus y faire attention.  Les annonces serinent les mêmes messages depuis des décennies et vantent les petits détails, le porte-gobelet ou le coffre plus vaste.  Pour cet innovateur insatiable, ce n’est pas suffisant ; l’industrie automobile est tombée bien bas.
 
Sa révolution c’est la voiture électrique. Et pas n’importe quelle voiture électrique. Il sort en 2012 une berline de luxe, tout électrique, capable de parcourir 435 km en pleine autonomie. Une auto qui a du nerf (100 km/h en 4.4 secondes) et de l’allure. La mécanique bruyante du moteur a disparu, elle roule en silence, elle est dotée de fonctions inédites : poignées de porte encastrées qui sortent de la carrosserie quand le conducteur s’approche, commandes réunies au volant sous les doigts, écran tactile, espace dégagé, archi-sécurisée… Bref, une auto de classe. Chère, c’est vrai (100 000 dollars) mais quelle voiture !
 
Pourtant la vraie révolution n’est pas dans la voiture. N’importe quel industriel avisé pourrait construire ce type d’automobile. Elon Muk vise plus loin et veut révolutionner l’écosystème de l’automobile. Il supprime les concessionnaires, les réparateurs, les visites régulières, tout ce que les automobilistes connaissent depuis que la voiture existe. La Tesla est vendue en direct sur le web ou dans des boutiques rappelant les Apple Store. Il n’y a pas de garage. Si vous constatez une anomalie, ou souhaitez obtenir les dernières versions avec de nouvelles fonctions, la voiture est automatiquement upgradée, à distance. Car cette voiture est un ordinateur roulant.
 
Pour en recharger la batterie, Musk imagine d’installer des hyperchargeurs sur toutes les autoroutes d’Amérique puis du monde. Rechargement gratuit.
Pour l’auteur de la biographie, Ashlee Vance, « Musk voulait construire une automobile qui ne souffrirait aucun compromis. Il l’a fait. Puis, dans une sorte de judo entrepreneurial, il a bousculé des décennies de critiques contre les automobiles électriques. [Sa} voiture était la meilleure voiture. Point barre. »
 

Hyperloop

Elon Musk est un innovateur féroce. Après la banque, l’industrie aérospatiale et l’industrie automobile, le voilà vouloir révolutionner l’industrie ferroviaire ! En août 2013, il dévoile l’Hyperloop. Cet engin est un grand tube pneumatique faisant circuler à une vitesse proche de celle du son (1 300 km/h) des capsules en sustentation électromagnétique avec des voyageurs. Son premier projet : relier Los Angeles à San Francisco en moins de trente minutes.

LIRE DANS UP’ : Hyperloop : pour changer le monde du voyage

L’idée lui est venue en observant, encore une fois, le projet de TGV entre les deux grandes villes de Californie. Un projet archaïque à 60 milliards de dollars pour le TGV le plus lent du monde avec le coût au kilomètre le plus élevé. L’Hyperloop coûte entre 6 et 10 milliards de dollars, il va plus vite qu’un avion et permettrait un flux de voyageurs beaucoup plus important pour un prix de billet hyper-compétitif. Il tient tellement à ce projet que, pour le faire avancer plus vite, il l’ouvre en open source à toutes les bonnes volontés.  Les premiers tests grandeur réelle auront lieu courant 2016.
 
 
Elon Musk crée de façon tellement insatiable des automobiles, des panneaux solaires, des fusées, des hyperloops qu’on en oublierait presque que ces projets sont annexes à ses yeux. Pour lui la technologie est la meilleure voie à suivre pour l’amélioration de l’humanité. Ses innovations lui ont apporté gloire et fortune mais son but ultime est de faire des humains une espèce interplanétaire. Son biographe précise « Certains peuvent trouver cela idiot, mais c’est sans nul doute sa raison de vivre. Musk est convaincu que la survie de l’homme dépend de la colonisation d’une autre planète et qu’il doit consacrer sa vie à cet objectif ».  Et cet objectif n’est, pour Musk, pas si lointain que cela. Il prédit : « Je pense que vers 2025 Space X aura développé un propulseur et un vaisseau spatial capables d’emporter vers Mars des gens et des chargements en grande quantité. » Mais il est aussi (relativement) réaliste et connaît les difficultés d’une conquête martienne : « Il faudra un jour chauffer Mars si l’on veut en faire une planète comme la Terre, et je n’ai pas de plan pour cela. Dans le meilleur des cas cela prendra beaucoup de temps. Je ne sais pas combien, entre un siècle et mille ans. Il y a zéro chance pour que Mars devienne une autre Terre au cours de ma vie. Enfin, pas zéro, mais 0.001% de chance, et pour cela, il faudrait prendre des mesures drastiques. »

LIRE DANS UP : Une bombe atomique pour rendre Mars habitable

Dans le secteur des technologies, on compare volontiers la motivation et les ambitions de Musk à celles de Bill Gates et Steve Jobs. Certains osent presque imaginer une manipulation génétique qui aurait permis à Bill et Steve de faire un enfant ensemble et cet enfant serait Elon !  C’est ce que déclare Edward Jung, ingénieur surdoué de la Silicon Valley, actuellement patron des architectures logicielles de Microsoft qui connaît bien les trois génies de la Valley. Un autre observateur éclairé surenchérit : « Il est un mélange amélioré des deux ».
 

LIRE : Ashlee Vance, Elon Musk, Tesla PayPal, Space X : l’entrepreneur qui va changer le monde, Eyrolles, 24,90 euros. 

 

 

révolution numérique

La révolution numérique dans le secteur financier. Mythes, réalités et contradictions

Difficile de trouver une presse professionnelle qui ne soit pas truffée d’attracteurs tels que ‘révolution numérique’ ‘digitalisation’ ‘technologie disruptive’, ‘big data’, ‘bitcoins’, ‘cloud computing’ … annonçant (comme ici) autant d’évolutions ‘majeures’ susceptibles de bouleverser notre quotidien. Qu’est-ce qui a déclenché ce tsunami technologique ? Comment ne pas s’étonner devant ces néologismes qualifiant des mouvements amorcés depuis des décennies ! 
 
Depuis les années 80, bien des activités se sont digitalisées : achats ou locations en ligne, automobile (fabrication et pilotage), domotique, agriculture, relations avec les opérateurs financiers et les administrations publiques... Sectorielle, cette transformation a été accélérée par les vecteurs « I » et autres tablettes ; elle s’accompagne d’une mutation biologique avec l’apparition d’un organe supplémentaire prolongeant le bras ainsi que du retour vers une posture simiesque. WEB 3.0 - IOT: l’internet des objets, autre révolution. Avec IPV6 (finalisée en 1998, en cours de déploiement) il sera possible d’affecter une adresse IP au plus petit objet de vos maisons et vous serez donc averti à temps lorsque vous devrez racheter du dentifrice ou remplir votre cuve à mazout. 
Avec une tablette (et bientôt montre, lunettes…), vous disposez en permanence d’une fenêtre ouverte sur le monde. Les smartphones comme instrument de paiement et sorte de « super télécommande » permettant de piloter GoPros, chauffage, musique, TV, bilan médical, investissements…tout en servant de lampe de poche, GPS, station météo, etc. Les technologies 3D permettront bientôt de construire automatiquement des maisons (sic : on remplace l’encre par du béton.). Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont les nouveaux maîtres du monde et principaux artisans de ce chambardement technique et mental ; peut-être sauveront-ils la planète grâce notamment à une « I-mobile » électrique. 
 
 
Le « Cloud computing » désigne l’externalisation des ressources informatiques, soit la location de capacités de stockage et/ou des services (hébergement, administration réseau, exploitation). Vieille idée. Ce qui a changé : une offre beaucoup plus large et professionnelle, des normes (CMMI, Tier …), un cadre légal. AasS, Iaas, Paas.. et bientôt BaaS (Banking as a Service) ? Avec le WEB 3.0, le volume de  « Big data » va croître de manière exponentielle, facilitant le marketing prospectif, la recherche scientifique et notamment médicale … à condition de ne pas confondre corrélation et causalité : la viande rouge serait cancéro(ri)gène mais sommes-nous sûrs que la cause n’est pas la graisse de cuisson ou le comportement des gros consommateurs ? Voir le cas d'école du "Beta" (biais) entre la vente de couches culottes et de bacs de bières. Toutes ces variations statistiques liées simplement à une meilleure collecte de données : « la quantité ne fait pas nécessairement la vérité ». De plus l’intérêt de ces mega-données  pourrait bien se réduire avec l’émergence de nouvelles technologies permettant de les ‘anonymiser’ , à l’exemple de celles en cours d’élaboration dans les laboratoires du MIT : PDS, Enigma, Clearchain.
 
Dans le secteur financier, le foisonnement et la complexification des processus peuvent demander de nombreuses adaptations de logiciels (sondes à placer) pour générer les bigdata permettant l’analyse comportementale des clients... mais aussi de ces mêmes processus (mesure du lead time, Activity Based Costing). Affronter ce big-bang numérique peut également demander un re-engineering des activités en mode Lean Six Sigma.
 
Comme l'innovation, la digitalisation n'est utile que si elle permet de créer de la valeur et elle ne doit donc pas être un but en soi ! Méfions-nous des gadgets, de toutes ces « Apps »  et objets dont nous savions pas « que nous ne pouvions pas nous en passer ». Il faut, bien évidemment, surfer sur cette ‘quatrième vague’ (allusion au livre d’Alvin Toffler) et saisir ces opportunités de croissance et compétitivité, notamment en facilitant le développement de ces nouveaux services avec tous les leviers possibles (technologiques, légaux, financiers, associatifs, « silicon valley »). Ces révolutions ont au moins ceci de bon, c’est qu’elles bousculent nos habitudes, elles induisent des 'tensions créatives' et sont des vecteurs d’innovations : espérons que ceux-ci seront bénéfiques, pour tous.
 
Il faut s’interroger sur les conséquences de cette révolution que l'on nous annonce destructrice d'emplois, du fait de la robotisation à outrance. Les avis sont pour le moins partagés : 
Selon le WEF (Forum économique mondial), c’est le domaine de la santé qui devrait être le plus touché en termes d’emploi, suivi par les secteurs de l'énergie et des services financiers.
Selon d’autres études, les managers et professions médicales, intellectuelles, scientifiques, artistiques sont moins susceptibles d'être robotisés car elles reposent sur les relations humaines et font appel à la créativité... cela semble évident. 
Bien évidemment ce sont les emplois créant le moins de valeur qui continueront à être les plus menacés, typiquement les fonctions d’encodage (re-saisie d’informations), le ‘retail banking’…. 
 
Le secteur financier est appelé à se redessiner mais pour d'autres raisons que simplement technologiques : 
- Open Banking. Arrivées de Fintech, startups profitant du nouveau cadre légal et capables de proposer rapidement des produits bancaires de crédits, placements et transferts, changes, règlement/livraison... Elles peuvent « ubériser » le secteur financier en opérant à des conditions très compétitives, supportant moins de coûts de structures et court-circuitant les organes de contrôle et les réseaux bancaires traditionnels, grâce notamment aux Bitcoins et Blockchains. Ces nouveaux challengers sont également susceptibles de distribuer des nouveaux services de conseil fondés notamment sur l’exploitation des big data.
- Le manque d’attractivité des placements financiers pour les investisseurs Lambda, causé par l’effet conjugué d’une déflation structurelle, d’une trop forte volatilité et de frais financiers parfois perçus comme excessifs.  
- Les pressions légales vers plus de transparence fiscale mais aussi de protection de la vie privée et de sécurisation des flux financiers (E.g. : PSD2 - Directive on Payment Services). 
- Sans oublier : une conjoncture économique pesant sur la rentabilité, le nouveau choc pétrolier et ses impacts croisés sur nos fournisseurs et clients, la cybercriminalité, les flux migratoires… 
 
Autant de défis : fidélisation des clients, formations et compétences, calendriers, concurrences ; autant d’opportunités.
 
Bernard Timmermans
 
 
 

 

Jean-François Toussaint

L’humanité a atteint ses limites, mais elle ne le sait pas… encore

Alors que le monde bruisse des sirènes du post-humanisme voire du transhumanisme, d’intelligence artificielle et d’homme augmenté, de progrès technologiques nous menant tout droit à l’immortalité, il est une voix qui nous dit tout le contraire. Non, l’homme a atteint ses limites biologiques, physiologiques, environnementales. Il a atteint un plafond dans tous les domaines : l’espérance de vie est au taquet, les records olympiques se font de plus en plus rares et laborieux, la croissance économique des sociétés marque un pas qui semble durable, les innovations technologiques, contrairement aux apparences, aussi. Cette voix est celle du Professeur Jean-François Toussaint ; il faudra retenir son nom car il est de la lignée des Copernic, Darwin ou Freud : il est en train d’infliger sa quatrième blessure narcissique à l’humanité.
 
Jean-François Toussaint nous accueille dans son laboratoire de l’IRMES situé en plein cœur du magnifique campus de l’INSEP, l’Institut national du sport, qui forme plus de la moitié de nos champions olympiques dans ses installations du bois de Vincennes. Chaleureux et souriant, il a la carrure d’un joueur de basket de la NBA ; il fut en fait international de volley et porta les couleurs de l’équipe de France. Ce médecin cardiologue formé à Harvard enseigne la physiologie à l’Université Paris Descartes. Il dirige l’IRMES, l’institut de Recherche bioMédicale et d'Épidémiologie du Sport qu’il a créé en 2006 ; il dirige aussi le Groupe Adaptation et Prospective du Haut Conseil de la santé publique dont il oriente les analyses vers les grands enjeux de santé et la prévention des risques émergents.
 
Il a signé plus d’une centaine d’ouvrages et de publications, et fait partie de cette nouvelle génération de scientifiques qui savent décompartimenter sans complexe les disciplines pour avoir un regard transversal encore plus perspicace.  Bref, c’est quelqu’un qui, quand il parle, semble parfaitement savoir ce qu’il dit. Et ce qu’il nous dit va à l’encontre de toutes les idées reçues. Son discours nous ébranle et nous alerte, provoquant immanquablement le déni, la contestation puis, devant l’accumulation des preuves, très vite, la prise de conscience que nous devons changer. Que l’humanité doit prendre très au sérieux ce que nous dit ce scientifique.
 
Chaque jour, une information nouvelle vient compléter la litanie des contraintes économiques, climatiques ou sanitaires qui assaillent l’humanité. Face à elles, notre premier intérêt est de reconnaître les performances de nos capacités d’adaptation et de résilience, ce mot tellement à la mode qu’il ne veut plus rien dire. Or ce que l’on ne claironne pas, c’est que, simultanément, nous avons atteint nos limites. Pour le Professeur Toussaint, « La recherche constante d’optimisation et l’évolution séculaire de nos capacités d’espèce n’ont fait que nous conduire aujourd’hui, à nos maxima ». Ces limites sont aujourd’hui mesurées de plus en plus précisément sur un très grand nombre d’indicateurs, dans des domaines aussi variés que le sport, l’économie, la démographie ou la santé publique. Ces limites, qu’elles soient biologiques ou sociétales, ont toutes un rapport avec les grandes régulations qui animent le monde.  Avec les grandes lois de la matière, mais aussi celles du vivant.
 
Notre entretien avec Jean-François Toussaint commence par un rappel de ce qu’est le vivant et quelles sont ces lois universelles qui régulent la physique de la matière, le métabolisme cellulaire, la physiologie des individus, les interactions entre espèces et leur évolution dans le temps.  Étapes nécessaires avant d’aller plus loin.
 

Les grandes lois qui cadrent le vivant

 
Premier rappel à bien garder à l’esprit : « Le vivant est extrait des opérations de la matière inerte et subit donc les lois de la physique et de la chimie ». La vie est apparue sur notre planète il y a 3.8 milliards d’années, soit assez rapidement après la formation géologique de la Terre : moins de 700 millions d’années. Avant, ce n’était pas possible, les conditions n’étaient pas encore réunies. Dès cet instant, la course à la complexité va s’accélérer, dans des directions infinies et de plus en plus créatives, voire farfelues. Mais aussi de moins en moins prévisibles. Dans ce jaillissement de complexité, avec des formes et des règles du vivant de plus en plus diversifiées, il est une constante : comme la matière inerte, les règles du vivant doivent respecter des règles physico-chimiques fondamentales. Ce sont des cadres qui définissent des invariants qui vont traverser la totalité de ce qui existe dans notre univers connu.
 
La magie des fractales
 
Parmi ces grands invariants, Le professeur Toussaint aime citer les formes d’organisations fractales, chères à Benoît Mandelbrot. Dans une fractale, chaque élément de la fractale contient la clé de la construction toute entière et ce, à toutes les échelles. Les exemples dans la nature sont connus depuis longtemps : de l’architecture du chou à la forme des branches des arbres, de nos ramifications pulmonaires à la forme des éclairs un soir d’orage. Ces formes sont fractales et organisées de façon à rechercher l’optimisation maximale.
 
 
Ces grandes lois se retrouvent à toutes les échelles, à tous les ordres de grandeurs : du plus petit (10-35m) au plus grand (1030). De l’infime particule élémentaire à l’amas galactique. Et dans toutes ces échelles, il y a toujours deux valeurs associées : l’énergie et l’entropie qui possèdent, quel que soit l’ordre de grandeur, le même type de relation. Le Directeur de l’IRMES nous donne un exemple : « Que l’on parle des enzymes (qui sont des éléments du vivant) et par exemple, de la vitesse à laquelle ils fonctionnent et la façon dont l’énergie circule dans les grands amas galactiques, les lois de distribution sont identiques. Ce sont des lois logarithmiques qui vont, à un moment donné, inscrire des limites ».
 
Nos pulsations cardiaques sont comptées
 
Un autre invariant parlera plus aux esprits réfractaires aux mathématiques. C’est celui de la relation entre le nombre de pulsations cardiaques et la durée de vie. « Dans l’immense classe des mammifères, de la petite souris dont le cœur bat à 600 pulsations par minute, jusqu’à la baleine dont le cœur bat à 10/15 pulsations, mais qui ont deux espérances de vie opposées (2 ans pour la souris et 90 ans pour certaines baleines) les deux animaux vont avoir le même nombre de battements à la fin de leur vie. On a donc pour ce groupe entier, en l’occurrence celui des mammifères, un rapport pulsations cardiaques/durée de vie, qui est une constante. 1.5 milliards de battements dans une vie, 3 milliards pour certaines exceptions, mais pas plus. »
 
 
Peut-on s’écarter de cette loi, de cette constante qui semble absolue ? Jean-François Toussaint est formel : « L’homme s’est très peu écarté de cette loi. Il s’en est écarté un petit peu depuis une dizaine de générations, par le biais de sa technologie et de son développement avec l’augmentation de l’espérance de vie. Mais la question est celle de l’élasticité de cet écart et donc de l’énergie qu’il faut continuer à produire pour se maintenir à distance de cette règle commune qui nous relie à tout le reste du vivant ». Le problème revient ici encore à une question d’énergie : pour s’écarter d’une telle loi, la dépense énergétique doit être si grande qu’elle compromet la viabilité de l’exercice. Et quand on dit « dépense énergétique », on pense bien sûr aussi à « coût » au sens économique du terme.
 
Combien de temps pour recharger les batteries ?
 
Un autre invariant ? En voici un au nom barbare : BMR pour loi scalaire du métabolisme de repos. Cela ne dit rien aux néophytes mais pourtant cette loi est assez simple à comprendre. Elle consiste à mesurer ce qu’un élément peut métaboliser comme énergie au repos. C’est en quelque sorte le temps de recharge de nos batteries. Eh bien cette loi, formulée par une équation mathématique, est constante quelle que soit son échelle : « Cette loi relie le métabolisme de repos de l’animal entier, l’éléphant comme l’homme, jusqu’à ses composantes cellulaires, et même en descendant jusqu’aux éléments subcellulaires comme par exemple, la mitochondrie à l’intérieur d’une cellule, voire même les éléments de la mitochondrie comme par exemple les enzymes respiratoires… et à chaque fois, on se rend compte que le taux métabolique, c’est-à-dire ce que cet élément peut métaboliser comme énergie, est toujours directement relié à sa masse.» Impossible donc d’échapper à cette constante.
 
 
Du vol des étourneaux à la formation de l’embryon
 
Voulez-vous un autre exemple ? Celui-ci commence par une image que nous avons tous au moins une fois dans notre vie admirée : celle des magnifiques nuages d’étourneaux qui animent certains ciels d’été. Leur formation et leur dynamique semble obéir à une loi mystérieuse. Il s’agit en fait d’hydrodynamique. Les travaux de chercheurs français dirigés par Vincent Fleury du CNRS sont en train de révéler ce qui pourrait être une nouvelle loi fondamentale.
 
 
Cette recherche porte sur l’enroulement hydrodynamique, comme celle des étourneaux, mais cette fois-ci, dans le cadre de la formation embryonnaire. À ce stade, le génome va créer très tôt des compartiments qui vont se spécialiser (en placenta, en crête neurale, etc.) formant des pôles ayant des densités différentes. Jean-François Toussaint nous explique le processus en œuvre : « Ces étapes se font comme un origami, en fonction des différences de densité, avec des plans qui respectent parfaitement la différence de poids cellulaire entre ces zones. Il y a donc des repliements, des fonctions qui deviennent mathématiquement très faciles à exprimer et qui vont conditionner l’évolution de toutes ces étapes du vivant ». A la formation de la vie présideraient donc des lois physico-chimiques universelles et pas seulement biologiques.
 
Ces lois du vivant, dont nous venons de citer quelques-unes, conduisent à fixer des limites. Sous certains aspects, nous avons, selon les recherches du professeur Toussaint et de ses équipes, déjà atteint les limites et sommes face à un plafond infranchissable.
 
 

La théorie du plafonnement

 
Cette théorie est née des travaux menés à l’IRMES qui ont consisté à étudier, sur l’ensemble de l’ère olympique, depuis 1896, l’évolution des records du monde. Ceux-ci sont en effet intéressants car ils sont l’expression, à un moment donné, du maximum physiologique, de vitesse, de détente, de puissance etc. que peut déployer un être humain.  Jean-François Toussaint précise : « on a repris toute l’histoire du sport moderne depuis plus de 120 ans et cette étude nous montre que la distribution de ces records suit elle aussi des lois très simples, des lois de croissance. ». Le médecin nous présente quelques courbes parmi les dizaines qu’il a construites avec ses équipes, pour toutes les disciplines sportives. Toutes les courbes, sans aucune exception, présentent la même configuration !
 
Les records olympiques au taquet
 
« Cette distribution, commente Jean-François Toussaint, se déroule progressivement dans le cours du XX° siècle avec une accélération et puis un ralentissement dans les dernières décennies, et pour certaines disciplines, des plafonnements depuis trente ans. »
Ce que l’on observe c’est effectivement une sorte d’arrêt de la croissance de la courbe ces dernières années. Ce n’est toutefois pas l’information la plus importante. En effet, notre interlocuteur tient à préciser : « En dehors de cela, ce que ces courbes montrent c’est que la moyenne générale est celle de l’atteinte de plafonds par rapport à une asymptote théorique. Nous sommes arrivés à 99 % de nos capacités par rapport à ce que nous étions en 1896. À cette époque nous étions à 66 % de nos capacités, ce qui signifie que le gain a été énorme puisqu’on a rajouté le tiers des capacités qui nous manquaient. Le problème c’est que maintenant, nous n’arrivons pas à aller plus loin. » 
 
 
En entendant ces paroles, un coup d’œil à la fenêtre du labo nous fait percevoir un stade, des installations ultramodernes, une piste d’athlétisme. En arrivant dans l’allée, on longe une bordure de plaques de ciment portant l’empreinte du pied ou de la main de nos plus grands champions, de Caron à Lavillenie… Une épopée formidable… Et ce professeur Toussaint, qui nous dit avec son sourire désarmant que les records, c’est fini !  Voyant notre surprise, Jean-François Toussaint poursuit : « Il y a encore des sportifs qui peuvent battre des records, Renaud Lavillenie l’a montré en saut à la perche, mais il faut observer qu’au moment où Lavillenie débloque le compteur, seulement d’un centimètre, vingt ans après Sergueï Bubka, ce qui fait 0.05 mm par an de progression, ce qui n’est plus grand-chose ; au même moment, les neuf autres qui participaient au top ten de cette discipline eux, régressaient de dix centimètres ! Donc si on regarde la discipline elle-même, parmi les meilleurs, on observe qu’elle est en pleine régression. »
 
 
 
L’espérance de vie désespérément plate
 
Et hors du sport, la règle du plafonnement s’applique-t-elle aussi ? peut-on se demander avec un brin d’anxiété. Ici encore, Jean-François Toussaint ne parvient pas à nous rassurer.  « À partir de ces constats et de la réflexion que l’on avait en termes de santé publique, nous nous sommes penchés immédiatement sur d’autres records. Notamment le record de l’espérance de vie, 122 ans et quelques mois, qui est détenu par la française Jeanne Calment, mais qui date de quasiment vingt ans. Lorsque l’on observe attentivement ces données, on voit que l’évolution des « super-centenaires », c’est-à-dire des individus qui atteignent plus de 110 ans, arrive progressivement à des plafonds. Nous sommes en train de connaître un ralentissement de la progression de l’espérance de vie, contrairement à tout ce que l’on pensait. Nous sommes en train d’atteindre nos plafonds d’espérance de vie. »
 
 
Il y a quinze jours l’INSEE publiait les courbes de l’espérance de vie mises à jour avec l’année 2015. Elles manifestaient une régression par rapport aux années précédentes, dues selon les organismes officiels à la chaleur et au froid (sic !) de l’année 2015. Pour le professeur Toussaint, « Le recul de cette espérance de vie de cinq mois, ce qui est statistiquement énorme par rapport à tout ce que l’on a connu, à part la canicule de 2003, montre que cette période est en train de s’installer. Ce qui signifie que nous sommes en train d’atteindre un plafonnement de l’espérance de vie en France. »
Pour le scientifique, nous arriverions à une limite générale dans laquelle les personnes les plus âgées deviennent aussi les plus vulnérables et donc très sensibles aux variations des conditions auxquelles ils sont soumis, comme par exemple la chaleur intense ou le froid, des infections inhabituelles (on parle beaucoup du virus Zika en ce moment, ou de la baisse d’efficacité des antibiotiques). Jean-François Toussaint ajoute : « Ces changements sont importants. Mais sur le plan économique aussi car le recul majeur d’une économie va se traduire immédiatement par une augmentation de la mortalité ».
 
L’économie à bout de souffle
 
L’économie en effet montre des signes de plafonnement. Nous ne pensions pas que ce domaine typiquement sociétal pouvait être affecté de façon aussi massive par des lois naturelles. Pour Jean-François Toussaint, cela ne fait aucun doute et nos courbes de croissance sont similaires à celles de l’espérance de vie ou de l’évolution des records sportifs. Il affirme en effet : « L’économie est un domaine qui va aussi montrer ce plafonnement. L’augmentation progressive de la croissance des économies d’abord européennes (avec la colonisation au XIX° siècle qui a tiré le parti du développement industriel) plafonne. Les pays européens vont être les premiers à atteindre ces plafonds, avant que l’Amérique du nord ne les suive, puis l’Asie et potentiellement l’Afrique. »
 
Ainsi ce que l’on observe dans le domaine physiologique, ces tendances lourdes se retrouvent dans d’autres segments de l’activité humaine. Pour le professeur Toussaint, c’est tout à fait logique. Il tire sa certitude du fait que toutes les courbes, provenant de différents types de mesure, obéissent aux mêmes mécanismes et sont influencées par les mêmes facteurs. Il nous donne un exemple : « On voit un recul sur toutes les courbes dans les périodes de la première et deuxième guerre mondiale. Ça parait évident, mais en même temps, ça nous montre que sur ces phases de développement, il y a bien des éléments communs qui agissent, en positif ou en négatif. » Le scientifique veut nous montrer que l’histoire des sociétés en général et de l’économie en particulier s’inscrivent dans l’histoire humaine. Dans la longue histoire qui va du vivant issu de la matière inerte à l’homme inscrit dans des sociétés humaines. Des sociétés qui elles-mêmes ont évolué de la tribu à la ville puis de la ville à des ensembles plus vastes et aujourd’hui à la mondialisation.
Mais toute cette histoire présente un point commun qui en relie toutes les phases : celui de la maîtrise énergétique. Jean-François Toussaint tient à nous rappeler que « toute cette histoire nous lie à notre capacité à utiliser l’énergie pour développer des capacités qui décuplent nos capacités physiologiques. C’est donc bien dans l’ensemble de cette construction générale que s’inscrit l’histoire humaine, que s’inscrit l’histoire des sociétés ; l’économie et elles n’ont aucune raison de ne pas respecter ces lois, puisqu’elles en sont issues. »
 

La technologie peut-elle nous sauver ?

 
Si ces lois fondamentales nous régissent, l’homme a toujours cherché à s’en affranchir. C’est là le rôle de la technologie. La Technê peut-elle nous sortir de cette voie qui semble inéluctable vers le plafonnement, l’atteinte des limites ?
« Oui répond Jean-François Toussaint, cela a toujours été la capacité d’homo habilis. Transformer son quotidien par le biais de sa capacité à prendre un silex pour en faire un biface ; et cela a été toute l’histoire du développement de la technê, avec ses étapes successives. » Il ajoute : « Que la technologie soit encore une hypothèse, oui. C’est la dernière. Puisque sur le plan physiologie, on démontre que nous sommes au plafond. »
 
Créer du vivant nouveau ?
 
Un peu d’espoir donc de nous affranchir de ces règles. Il est vrai que les biotechnologies font des progrès remarquables, quelques fois tonitruants. On parle volontiers aujourd’hui de biosynthèse, de modification du vivant, de transhumanisme… Pouvons-nous espérer modifier un jour le vivant pour nous affranchir de ces règles ?  Qu’en pense Jean-François Toussaint ?
 
 
Manifestement, il cherche à nous ménager : « Oui, dit-il, mais il ajoute aussitôt, à condition qu’on puisse maîtriser l’ensemble, non pas aller à l’encontre. Plutôt respecter ces règles. En effet, le grand problème de la biologie de synthèse notamment c’est bien celui, à un moment donné, de la validation des hypothèses biosynthétiques qui vont être faites. Cela signifie que si vous dites « je crée de la vie ex nihilo », (ce que l’on ne sait pas faire encore), en admettant que vous puissiez le faire, comment allez-vous dire que c’est pérenne ? » En effet, pour les biologistes, la pérennité est une des caractéristiques fondamentales de la vie.Il poursuit :« Ce n’est qu’en les mettant dans les circonstances du vivant actuel que vous pourrez dire que votre création sait s’adapter et qu’elle est supérieure éventuellement aux autres. Ça veut dire que vous allez être obligés de revenir au vivant pour montrer que vous savez en respecter les règles. » Effectivement, l’argument est imparable.
 

LIRE DANS UP’ : Questions sur le vivant ::: Bio-innovations

 
Les machines à la rescousse
 
Tentons autre chose : pourrait-on confier nos capacités déclinantes à des machines qui leur apporteraient un sang neuf, si l’on ose dire. Ici encore la logique du Professeur Toussaint est difficile à contrarier : « Confier l’humain aux machines ? De quoi a besoin l’ordinateur qui a battu hier ce professionnel de go ? Il a besoin d’énergie. Il va la chercher où ? S’il n’est pas capable de s’adapter au vivant, de se déplacer, de se reproduire, de prendre la lumière solaire, de se débarrasser de toute l’infrastructure qui lui permet de se câbler, … il fait quoi ? Quelle est son autonomie ? La pérennisation c’est de la reproduction ET de l’autonomie. Aucune machine n’est actuellement capable, sur plusieurs générations, de tenir cet objectif-là. »
 
L’innovation plafonnée
 
Décidément, la technologie risque de ne pas nous être d’un grand secours.
D’autant que Jean-François Toussaint enfonce le clou et nous montre de nouvelles courbes. Il explique : « Nos capacités technologiques sont actuellement dépassées par le vivant qui, lui, est en train de s’adapter à nos contraintes, celles que nous avons générées. Pendant les deux derniers siècles de développement technique, nous avons inversé le rapport. Nous avons amélioré la mortalité infantile par l’invention de médicaments capables de lutter contre les maladies infectieuses. C’est là où l’espérance de vie a fait des bonds prodigieux. Il faut savoir qu’on gagne très peu statistiquement en espérance de vie en guérissant les cancers, ou les maladies cardiovasculaires. Par contre, on gagne énormément quand on évite à un enfant de faire une tuberculose.
 
 
Cette fonction dépend de la technique d’organisation des systèmes, de développement des vaccins par exemple ou des médicaments. Et ce que l’on voit, c’est que toute cette évolution technologique dépend de l’économie avant tout. Si l’économie plafonne, le développement pharmacologique plafonne. Que fait alors l’industrie pharmaceutique ? Elle investit dans la survie de son groupe, c’est-à-dire la finance. Et donc elle choisit des niches dont elle sait que seul un certain nombre de personnes seront capables de les entretenir ; pas seulement les malades, mais surtout le groupe qui soutient le malade : leur communauté ou la société. C’est ce que l’on a vu dans les années 2000 où après la sortie des grands blockbusters notamment cardiovasculaires, de très grands champions, notamment américains, se sont retirés de la production et du développement des grandes molécules classiques qui avaient basculé dans le domaine public, pour ne plus investir sur des maladies pour lesquelles il n’y avait plus de marché (par ex. l’artériosclérose). »
 
Il est vrai que les laboratoires travaillent plus volontiers aujourd’hui sur de la médecine personnalisée, ou sur des anticancéreux à base immunologique sur lesquels on va avoir des anticorps spécifiques. Mais ces traitements sont excessivement coûteux. On aboutit à des formes de thérapies nécessitant des centaines de milliers d’euros par an et par patient. Et là, on atteint une autre limite, inévitablement : celle de la pérennisation d’un système qui va devoir mettre ses moyens financiers à la disposition de tous.  Est-ce encore possible au sein d’une société qui n’en a plus les ressources ? « C’est impossible » répond Jean-François Toussaint.

 

Où va-t-on ?

 
La théorie du plafonnement est suffisamment inquiétante. Elle appelle toutefois une question immédiatement liée. Après le plafonnement qu’y-a-t-il ? L’effondrement ?
Jean-François Toussaint explique que « Dans l’histoire on a de nombreux exemples de civilisation qui se sont effondrées avec toujours les mêmes raisons :  agriculture, environnement, énergie, climat, eau…
Et finalement, quand on voit actuellement les limites que l’homme a imposé à sa propre planète, c’est toutes celles-là qui posent question. On sait que si on continue à utiliser des énergies fossiles, on basculera dans un système qui thermiquement n’est plus viable. Ce n’est pas seulement un problème de réchauffement, c’est que les équilibres thermiques dont nous dépendons sont stables depuis des millénaires (même s’il y a eu des variations, ces variations ont été lentes) et que, tout d’un coup, nous subissons une augmentation qui est ahurissante et sur laquelle la physiologie de notre propre comportement mais surtout celui de notre environnement risque de ne pas pouvoir s’adapter. Ici, c’est la vitesse du changement qui compte. »
 
 
Cela nous amène à penser que toutes les courbes asymptotiques que le professeur Toussaint nous a montrées, arrivent à saturation, et semblent entrer en collision avec un mur qui est celui de toutes les contraintes dont le réchauffement climatique n’est que l’une d’entre elles. Les autres sont celles de la pollution, de l’exploitation des sols, de l’incapacité probablement à associer l’augmentation démographique et la production alimentaire, de la consommation d’eau, etc.
 
A la question « Où va-t-on ? », Jean-François Toussaint nous fait une réponse de gascon : « On a deux versions possibles dans l’analyse. La première est de dire qu’on est totalement pris dans ces cycles, dans ces règles, dans ces lois et donc se demander ce qui arrive en général après une période de stagnation. Soit on a un ressaut, soit on a un effondrement. Et le seul ressaut auquel on peut s’attendre est le ressaut technologique – dont on voit qu’il est bien peu probable. »
 
Alors tout ce que l’on nous dit sur le transhumanisme, l’homme augmenté et l’immortalité, tout cela ne serait que des fadaises ? Pour Jean-François Toussaint, il n’y a pas de doute : « Certains nous donnent à cet égard non pas des espoirs mais des utopies. Il y a énormément de fausses dimensions dans ce jeu et surtout d’acteurs si peu scrupuleux de la réalité des choses et qui en font une activité économique, je pense notamment au transhumanisme. Il existe quelques fous qui sont simplement décalés ; de gentils fadas ça va, mais des gens qui font leur business sur la crédulité des autres en leur promettant l’éternité ne sont pas différents des charlatans des siècles précédents. Ceux qui vous disent « nous allons tuer la mort » ou « la mort ne fait pas partie de la vie » c’est qu’ils n’ont simplement pas compris la vie. »
 

LIRE DANS UP’ : Serons-nous un jour immortels ?

 
 
Ce que nous dit Jean-François Toussaint est difficile à entendre. Admettre que l’homme, dans sa toute-puissance a atteint ses limites, et qu’il n’ira vraisemblablement pas plus loin est difficile à concevoir. Notre interlocuteur le concède lui-même : « Nous nous trouvons dans la même situation que celle d’un médecin qui vous annonce un mauvais diagnostic. La première réaction c’est le déni. C’est normal. C’est une réaction physiologique ! » Il poursuit, assez lucidement : « Face à ces réalités, il y aura refus, puis contestation, puis tentative pour, peut-être, trouver une porte de sortie. Je pense qu’on a peut-être, comme pour Alice, une petite porte quelque part ; elle n’est pas grande, on n’y passera pas tous. Mais notre rôle, comme Sisyphe sur son rocher est de continuer encore à la chercher. »
 
Cette proposition nous en appelle aussitôt une autre, que Jean-François Toussaint avait placée en exergue de l’une de ses leçons au Collège de France. Elle est du grand anthropologue Claude Lévi-Strauss : « En regard des changements à venir, j’ai peur que nous ne soyons pas équipés ».
 
 
 

VOIR : la vidéo de la leçon de J.F. Toussaint au Collège de France : Expansion phénotypique, optima et limites de développement - 11 février 2014

LIRE : L’homme peut-il s’adapter à lui-même ?- Ed. Quæ 2013

Jean-François Toussaint était l’invité le 20 janvier 2016 de la session Boullimics organisée par le Festival Vivant/UP’ Magazine

 
Photo : Serge Cannasse
 
 

 

COP21

COP21: une conférence internationale bien plus décisive qu'on ne le dit

L'accord de Paris est « le meilleur possible »... dans les formes actuelles des négociations internationales et compte tenu de l'agenda de l'ONU, mais il est pourtant bien faible eu égard aux défis réels à affronter. Ce qui signifie que ce sont ces termes de la négociation internationale et cet agenda de l'ONU qui sont eux mêmes à reconsidérer. La COP22 de Marrakech peut y contribuer. 
 
La fin de la négociation sur le climat, à la COP21, a été en tous points conforme à la dramaturgie que j'avais décrite quelques jours avant dans mon billet blog : personne n'était d'accord sur rien au cours de la dernière nuit de négociation. Le Président de la conférence Laurent Fabius a le lendemain matin sorti de son chapeau un texte d'accord, dont les grandes lignes avaient été certainement négociées avec quelques dirigeants de pays importants, et le texte, faute de toutes façons de temps pour en discuter, a été approuvé par acclamations, le trublion du Nicaragua ayant été privé de parole pour ne pas gâcher la fête. Tout le monde s'est félicité de cet accord historique puis a sauté dans son avion, pressé de passer à autre chose. 
 
 
Selon tous les vieux routiers des COP et autres conférences internationales, l'accord auquel on est parvenu à Paris était « le meilleur possible ». L'équipe française -Laurent Fabius, Laurence Tubiana et même François Hollande- ont fait du mieux qu'ils ont pu. Bien. Est-ce à dire que l'accord contribue à sauver le climat et constitue une avancée historique ? Laurent Fabius le croit ou feint d'y croire. Le 12 janvier il affirme dans un interview au Monde : « le terme d'accord historique est mérité. (…) c'est le premier pacte diplomatique au monde et pour le monde (…) sans vouloir être grandiloquent c'est, par son objet, l'accord le plus important de ce début du 21ème siècle ».
 
Par son objet, mais pas par son contenu ! La nuance est là importante. Car on peut aussi avoir une autre interprétation de cet accord : c'est « le meilleur possible »... dans les formes actuelles des négociations internationales et compte-tenu de l'agenda de l'ONU, mais il est pourtant bien faible eu égard aux défis réels à affronter. Ce qui signifie que ce sont ces termes de la négociation internationale et cet agenda de l'ONU qui sont eux mêmes à reconsidérer.
 
Nicolas Hulot, conseiller spécial du Président français pour le climat et figure médiatique a, dans le journal Le Monde daté du 10 janvier, résumé la situation : « L'avenir dira si cet accord est le début d'une extraordinaire ambition ou la fin d'une ultime mystification ». Dans les deux cas, l'accord de Paris clôt une époque et en ouvre une autre.
 
Quelles en sont les avancées concrètes ? J'en vois trois : le climat est devenu l'affaire de tous ; les engagements volontaires des Etats pourraient éventuellement leur être opposables ; et surtout, la schizophrénie, qui a caractérisé les négociations internationales depuis le Sommet de Rio en 2012, est maintenant clairement affichée, avec l'aveu répété qu'un fossé sépare l'engagement de la « communauté internationale » à maintenir la croissance moyenne des températures bien au-dessous de deux degrés et la réalité des « engagements volontaires des Etats ». Mais cet aveu de schizophrénie vise-t-il réellement à en sortir, et dans ce cas, comment y parvenir, ou est-ce une nouvelle forme de cynisme, la reconnaissance d'une maladie mentale congénitale à l'ONU à laquelle on commence à nous accoutumer ?
 
 
La seconde hypothèse, qu'il s'agisse de cynisme, d'inconscience ou d'un aveu d'impuissance, est malheureusement la plus probable. Car si chaque Etat est invité à réviser le plus tôt possible ses engagements, dans le sens d'une plus grande ambition, le fait de limiter la responsabilité des Etats aux engagements qu'ils auront pris ne les incitera évidemment pas à s'engager trop fortement.
Quant à la promesse des pays développés de mobiliser au moins cent milliards de dollars par an pour aider les pays pauvres, ce n'est pas en faisant de cet engagement un plancher qu'on va par miracle faire naître l'argent nécessaire. Rien n'est dit sur les sources de financement, sur l'origine de ces sommes -publique ? privée ?- ou sur les modalités de distribution du pactole : les progrès accomplis à Paris sont eux aussi purement déclaratifs.
 
On feint de penser que le « name and shame » (nommer et faire honte) suffira à pousser les pays à des engagements plus en rapport avec les objectifs de limitation de la hausse des températures, que le salut viendra des initiatives individuelles ou encore que la volonté des acteurs non étatiques palliera l'absence de celle des Etats. Mais n'est-ce pas de nouvelles chimères ?
 
Si je regarde l' « agenda des solutions », qui présente l'état des engagements des acteurs non étatiques, c'est le sentiment que l'on éprouve dès que l'on quitte les déclarations d'intention pour regarder les engagements réellement pris, d'autant plus que la plupart d'entre eux restent dans un flou artistique. Quelques exemples pris au vol. 
Premier exemple. On parle de mille investisseurs, représentant trente milliards de dollars d'actifs gérés, prêts à divulguer l'empreinte carbone de leur portefeuille. Bravo... mais les actifs gérés mondiaux sont de quatre vingt dix mille milliards, soit trois mille fois plus. Et l'empreinte carbone dont il s'agit est-elle l'empreinte directe des entreprises dont l'investisseur détient des actions ou de l'ensemble de la filière concernée ? mystère, or la distinction est essentielle. 
Deuxième exemple. Le mouvement « divest-invest », de fondations et d'investisseurs décidés à se désengager du secteur des énergies fossiles et à investir (éventuellement) dans les énergies renouvelables est méritoire et a fait rapidement boule de neige. Sauf que qui voudrait investir dans les énergies fossiles avec la baisse des prix du pétrole, qui par ailleurs relance la production automobile (la vente de SUV aux Etats Unis a atteint des sommets en 2015) ?
Troisième exemple. L'initiative Under2 MOU, prise par la Californie et le Bade Wurtemberg, réunit quelques centaines de régions et de grandes villes décidées à parvenir à moins de deux tonnes d'émissions de CO2 d'ici 2050, ce chiffre correspondant à ce qui est, selon ses promoteurs, nécessaire pour garder le cap des deux degrés. Super ! Mais cet engagement inclut-il l'énergie grise incluse dans les biens importés par ces régions ? Je n'ai trouvé la réponse nulle part. Or cette énergie grise représente maintenant en Europe le tiers de la consommation totale d'énergie et ce pourcentage ira mécaniquement en croissant au fur-et-à-mesure que les pays développés externalisent les productions coûteuses en énergie et réduisent les consommations internes d'énergie avec une politique d'efficacité énergétique. 
 
Les grands pays sont-ils prêts à faire évoluer les règles du commerce international pour promouvoir des filières durables de production ? Le sujet est resté tabou. Comme sont restées tabou la reconnaissance du climat comme bien commun mondial ou la souveraineté des pays sur les ressources de leur sous-sol.
 
François Hollande et Le roi Mohammed VI lors de la COP21
 
J'entends dire que la COP22, à Marrakech en 2016, n'aura pas le lustre de celle de Paris, qu'elle sera purement technique, comme si il suffisait maintenant de resserrer quelques boulons pour que l'accord soit pleinement opérationnel. La bonne blague ! Au contraire, il faut d'ici novembre 2016 dire que le roi est nu, que l'accord de Paris est un catalogue de bonnes intentions et qu'il faut maintenant poser les questions sérieuses. 
 
Marrakech est un bon choix. C'est la porte de l'Afrique, un continent peu émetteur de GES et victime directe du changement climatique. Or l'une des avancées de ces dernières années est d'avoir fait éclater le regroupement fictif des « 77+Chine » qui mélangeait des pays dans des situations très différentes l'une de l'autre. La COP22 me paraît de ce fait plus importante encore que la COP21, à deux conditions :
 
1. On y voit émerger une coalition des pays les plus vulnérables, l'Afrique sahélienne, les iles du Pacifique, les Philippines, quelques autres pays de l'ASEAN, le Bangladesh..., une coalition capable de porter des propositions communes, notamment :
a) celle d'un impôt mondial sur l'énergie fossile au bénéfice d'un autre modèle de développement, (voir le document propositions à la Commission européenne) ;
b) celle d'une responsabilité internationale des Etats et des gouvernants vis-à-vis du bien commun du climat, à proportion de leur responsabilité passée et actuelle dans le changement climatique (propositions à François Hollande à l'occasion de la COP21) ;
c) celle -qui découle directement de l'engagement de rester très en dessous des deux degrés- de quotas nationaux pour l'émission de GES ;
 
2. L'Union européenne se réveille, met à profit la présidence néerlandaise de l'Union (au deuxième semestre 2016) et la présidence française de la COP (jusqu'au 30 novembre 2016) pour :
a) porter des propositions novatrices, comme celles que j'ai avancées en 2015 dans la lettre au Président de la Commission européenne ; 
b) venir en soutien à la coalition des pays les plus pauvres pour appuyer leurs revendications ; 
c) retrouver le souffle de l'épopée en assumant un leadership mondial dans la transition vers des sociétés durables ;
d) assumer son pouvoir de marché en mettant les règles du commerce extérieur en cohérence avec l'enjeu climatique.
 
Au moment où les Etats membres de l'Union n'ont plus de perspectives communes, cette perspective peut être fédératrice.
Sont-ce là rêves creux et contes de fée dont on aurait oublié la baguette magique ? Je ne le crois pas. Plus que jamais s'impose la formule de Sénèque : il n'y a pas de bon vent pour le marin qui ne sait où il va.
 
Pierre Calame, Ingénieur en chef des Ponts et chaussées.
Président honoraire de la Fondation Charles Léopold Mayer (fph)
Auteur de : la Démocratie en miettes (2003) ;
Essai sur l’oeconomie (2009) ;
Dix-huit propositions pour l’Europe (2009)
Sauvons la démocratie (2012)
Blog: http://blog.pierre-calame.f
 

 

Robot science fiction

De la science-fiction aux nouvelles technologies, et vice et versa

Ce que nous attendons de la technologie dans le monde réel est souvent nourri par notre perception de la science-fiction et de son contenu. C’est, en particulier, le cas pour les enfants. Récemment, des chercheurs et des designers spécialisés dans les technologies interactives, (domaine de l’interaction entre humains et ordinateurs, HCI en anglais) se sont inspirés de la science-fiction pour créer de nouveaux outils, produits et systèmes destinés à changer nos façons de faire traditionnelles et à se servir autrement de la technologie.

 

On a bien vu les conséquences du succès, qui s’est chiffré en millions de dollars, du film de 2002 Minority Report (inspiré par la nouvelle de Philip K. Dick en 1956) : il a influencé le développement d’interfaces tactiles comme les smartphones, les tablettes interactives et les interfaces holographiques.

 
 

Le petit ordinateur (personal access display devices, PADD) décrit dans la série télévisée Star Trek il y a de nombreuses années, ressemble de très près aux tablettes d’aujourd’hui. Il s’agit là d’une technologie parmi d’autres apparues dans Star Trek qui sont entrées dans le monde réel. Les montres intelligentes et autres dispositifs connectés ont été évoqués dans plusieurs séries télévisées et films, comme Star Trek, Knight Rider et Retour vers le futur II.

 
 

De la fiction à la réalité ?

Alors, avons-nous raison de nous attendre à voir n’importe quelle technologie décrite dans la science-fiction capable de se matérialiser dans le monde réel et devenir un succès ?

Ces planches motorisées qui planent quelques centimètres au-dessus du sol, correspondant aux hoverboards qu’on voit dans Retour dans le futur II et III, existent en tant que technologie extrêmement avancée, mais n’en sont pas encore au stade de la réalisation pratique. Est-ce là un exemple d’échec du mariage entre technologie et fiction ?

Nous pensons qu’une partie de la contradiction entre la technologie réelle et celle de la fiction est due aux limitations de certains matériels et logiciels. Il faut aussi émettre cette hypothèse : puisque tout le contenu de la fiction est populaire et recueille l’appréciation de tous, il devrait se voir incorporé dans nos équipements du monde réel.

Ce n’est pas toujours le cas et cela entraîne une rupture entre ce que souhaite l’utilisateur et ce qu’offre la technologie. Les chercheurs doivent en être un peu plus conscients et mieux savoir comment tirer de la science-fiction des implications dans la conception des produits.

Comment aimons-nous nos robots ?

Petit à petit, les robots s’insèrent dans tous les domaines de notre existence, automatisant diverses tâches et venant en aide aux personnes dans leur vie en société. Les robots d’aujourd’hui sont capables d’accomplir des actions intelligentes et de prendre des décisions rationnelles.

Ces caractéristiques sont largement détaillées chez les robots que nous présente la fiction. Mais la différence avec les robots réels tient au degré de conscience, d’autonomie et d’apparence physique. Beaucoup de robots fictionnels, dans les films Chappie, Transformers et Terminator, se montrent capables d’éprouver des émotions et d’autres facultés humaines.

 

La science-fiction s’est souvent efforcée de créer des personnages hautement anthropomorphiques et difficiles à distinguer des humains comme dans les films Bicentennial Man, Blade Runner et Surrogates.

 

Les réalisateurs de cinéma et de télévision profitent de notre penchant à concevoir, dans la fiction, des relations et d’humaniser les personnages non humains. On connaît aussi ce phénomène sous le nom de « l’équation média ». Clairement, les films présentent des robots anthropomorphiques et ressemblants à des hommes assurent de bonnes recettes et cartonnent au box-office.

La popularité et la prolifération de ces personnages à l’image des humains ne sont pas seulement le fait d’Hollywood. Ils font également recette dans des films de tous pays, y compris Bollywood. Deux méga-succès, Enthiran et plus récemment PK, ont comme personnage principal un être extrêmement anthropomorphique, un androïde.

 

Malheureusement, dans la réalité, les robots sont loin de posséder les qualités démontrées par leurs homologues de fiction. Mais ne serait-ce pas un bienfait déguisé ? Les études poussant plus loin les recherches d’Hiroshi Ishiguro sur les Geminoids ont montré que des robots très semblables aux humains créaient chez nous un sentiment d’aversion.

 

Notre propre recherche portant sur la perception entre robots de fiction et robots réels a également établi que les gens dissocient le contenu d’une fiction et celui du monde réel. Nos résultats montrent que l’humanisation des robots est bien plus appréciée dans la fiction que pour les objets réels.

Des études sur les rapports entre hommes et robots ont prouvé que les humains préfèrent voir ceux réels rester discrets et ne pas envahir leur espace personnel. Certains chercheurs émettent l’hypothèse que le face-à-face avec des robots trop grands serait la cause de ce malaise.

Nous pensons qu’il est profitable pour les concepteurs de robots de séparer la forme de la fonction. Et d’adopter comme objectif la fabrication de robots capables d’accomplir et de mener à bien leur tâche plutôt que d’essayer de leur donner une ressemblance humaine.

C’est le sujet que des chercheurs du domaine des HCI et des auteurs de science-fiction ont exploré davantage lors d’un atelier le 7 décembre dernier à Melbourne, date de la conférence australienne sur les rapports entre l’homme et l’ordinateur.

La science-fiction, on le voit, peut être une source d’inspiration pour de nouvelles technologies. Mais nous devons être attentifs à un point : comment les gens réagissent-ils. Il est nécessaire d’évaluer chaque contenu fictionnel pour déterminer ce que seront, dans le monde réel, les points de vue les plus souhaitables et ceux qui le sont moins.

 

Omar Mubin, Lecturer in human-centred computing & human-computer interaction, Western Sydney University

Eduardo B. Sandoval, PhD Candidate in Human Interface Technology, University of Canterbury

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Académie des technologies

Comment la société s'approprie-t-elle la technologie?

Dans un rapport qui vient de paraître, l’Académie des technologies explore les relations complexes entre l’homme et ses objets techniques. En s’appuyant sur de nombreux exemples faisant partie de notre quotidien (TGV, OGM, vaccination…), elle offre des pistes de réflexion sur la genèse des objets techniques et les conditions de leur appropriation.
 
L’interaction entre l’homme et ses « artefacts » soulève depuis toujours de nombreuses questions : Pourquoi une innovation apparaît-elle à un moment donné, en un lieu donné ? Pourquoi certaines innovations n’émergent-elles pas alors que tout semblait propice à leur épanouissement ? Quel est l’impact des technologies sur l’individu, les sociétés, l’environnement ?
Plus qu’un simple objet fonctionnel, l’objet technique se révèle un objet culturel « bon à penser », adaptable. Les multiples facteurs qui feront qu’une technologie sera adoptée sont ici explorés.
Cette réflexion est aussi l’occasion pour l’Académie des technologies de reconnaitre la capacité des innovations à modifier en profondeur notre environnement, notre relation à nous-même et aux autres. Aussi encourage-t-elle à « mettre en mot » le plus tôt possible les technologies nouvelles et à débattre de la pluralité des visions du progrès à partir desquelles le futur se prépare.

Une réflexion présentée autour de quatre grands chapitres  

Le premier chapitre s’est attaché à comprendre la genèse des innovations et à examiner les deux grandes visions de ce phénomène, celle qui privilégie le rôle de l’offre (la production d’inventions) et celle qui souligne le rôle déterminant des dynamiques sociales. Il nous invite in fine à considérer les innovations non comme les simples productions d’inventeurs « géniaux » mais comme des « points singuliers », peu fréquents, résultant de la rencontre heureuse de dynamiques techniques et sociales, d’une offre émanant des inventeurs et d’attentes de la société. Il conduit à préconiser, pour l'Académie, une attention accrue au suivi et à la compréhension de ces dynamiques sociales, en partant de la conviction que les difficultés que peut rencontrer la diffusion d’une technologie, les débats qu’elle peut susciter, ne relèvent pas de comportements « irrationnels » vis-à-vis d’une invention « à l’évidence » porteuse de progrès mais d’opinions construites, de convictions et de représentations qui peuvent être explicitées et comprises, à défaut d’être partagées.
 
Dans un second temps, la question des déterminants de l’appropriation, c’est-à-dire des facteurs qui favorisent ou freinent cette appropriation, a été examinée. Cet examen  amène à se départir d’une vision selon laquelle les objets techniques doivent, pour être appropriés, être parfaitement « au point » et répondre essentiellement à des préoccupations fonctionnelles. Sans pousser outre mesure le paradoxe, il apparaît que le caractère inachevé, perfectible, ouvert, réorientable de ces objets constitue un facteur favorisant leur appropriation. Il apparaît également que, sans minorer le rôle des facteurs économiques dans la diffusion des objets techniques, de nombreuses autres dimensions, culturelles, esthétiques, symboliques, psychologiques interviennent dans cette appropriation. En outre, ces dimensions peuvent concerner non seulement les objets eux-mêmes, mais aussi l’ensemble du système technique qui les a générés. Il convient donc que l'Académie poursuive cette exploration des multiples facteurs qui feront qu’un objet technique sera « bon à penser », au-delà de sa seule utilité concrète.
 
La troisième partie de cette réflexion a porté sur les questionnements de la société vis-à-vis des changements de toutes natures induits par les technologies. Elle a conduit à ne pas minorer l’importance de ces changements, en particulier en évitant de les présenter comme de simples « perfectionnements » de technologies déjà présentes ou d’avancer que les inquiétudes qui s’expriment résultent d’une perception inexacte des risques. Il convient au contraire d’ad- mettre que les technologies nous changent en profondeur, aussi bien dans notre perception de l’environnement, de nous-même que de nos semblables. En particulier, ce chapitre souligne le rôle des technologies dans la « mise à plat » du monde, c’est-à-dire du passage d’un monde dominé, dans le travail, l’éducation, la politique, par des relations hiérarchiques à un monde où les rapports horizontaux entre « égaux » prennent une importance économique, sociale et politique croissante. En conséquence, l' Académie doit accepter et même ambitionner de documenter, dans la mesure du possible, les divers aspects positifs ou négatifs d’une technologie, mais sans prétendre « tenir la balance » au nom de la société, c’est-à-dire sans prétendre se substituer au citoyen ou au décideur politique pour juger du résultat global de ce bilan.
 
Dans un quatrième temps, sont analysées quelques conditions et contraintes de ce nécessaire dialogue avec la société. Tout d’abord, il convient d’accepter que ces demandes de mise en débats s’expriment « à contre-temps », c’est-à- dire en situation de crise économique et sociale. Ensuite, il faut admettre, et faire admettre, que l’évaluation a priori des technologies nouvelles est, certes, néces- saire, mais ne peut prétendre en identifier toutes les conséquences, positives ou négatives, dans une société. Et surtout, il ne faut pas tirer argument de cette impossibilité pour refuser toute responsabilité «morale » dans ses conséquences. 
Enfin, il convient à cette occasion d’affirmer et d’assumer quelques convictions fortes sur la contribution des technologies au progrès, sur la nécessité d’une « mise en mots » aussi précoce que possible des technologies nouvelles et sur l’intérêt d’un pluralisme d’expression de la communauté des technologues.
Cette réflexion nous amène à préconiser en conclusion, pour attirer les futurs innovateurs, de ne plus présenter cette activité comme étant le fait d’inventeurs « géniaux », capables de concevoir de A à Z une innovation et d’en être le « père » incontesté. Il convient de montrer au contraire que, pour élaborer les innovations de demain, la capacité à repérer dans l’ensemble du monde des innovations potentielles, de les développer, de les combiner et de les insérer dans des stratégies de développement économique est tout aussi importante.
Ceci est particulièrement vrai pour les « grands systèmes techniques », qui jouent un rôle de plus en plus important dans nos sociétés et qui nécessitent pour leur élaboration et leur perfectionnement de mobiliser des équipes importantes, de combiner des innovations de procédés autant que de produits et de mobiliser la créativité de personnalités diverses et complémentaires.
 
 
 
 

 

espérance

Le principe espérance - Slogans meurtriers et formules salutaires

Cela fait maintenant dix ans que la revue  « Temps marranes » existe. Dix ans pendant lesquels les auteurs, Paule Perez et Claude Corman, ont tenté d’éclaircir sous différents angles l’originalité et la valeur d’un concept, la marranité, si profondément instable et modeste qu’il pourrait être nommé un quasi-concept, à l’instar de ces espèces virales en mutation permanente que l’on appelle en biologie les quasi-espèces. Les identités que les auteurs ont diversement appelées hybrides, en archipel, les identités croisées, ou encore les identités diasporiques, tout cela a peuplé en toute laïcité l’imaginaire contemporain de la philosophie politique. 
En hommage à leur travail de réflexion et d'analyse, UP' est heureux de vous proposer l'un des textes de leur dernier opus, le numéro 27.
 

Le principe espérance  - Slogans meurtriers et formules salutaires 

 
On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”. 
 
“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.
En d’autres temps, années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie...
 
Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.
« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A l’utopie, Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur “Le principe espérance”. 
Aucune de nos aspirations qui nous lient à l’instinct de vie ne sauraient se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres...Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.
Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.
Face aux “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch, « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».
 
Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui, après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers, affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.
 
Paule Pérez est Philosophe, Psychanalyste, Editrice Temps Marranes
 
Illustration de Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
 

 

numérique

Comment cultiver le numérique ?

Deux jours d’exposés stimulants et dissidents sur le futur numérique. Tels furent les 9èmes Entretiens du Nouveau Monde industriel consacrés à « La toile que nous voulons » qui préfigurent un web au service de la vitalité sociale. Outil d’éveil, d’ajustement, de confrontations si tant est que le numérique est encore à nous ! La parole est aux jardiniers du Web.
 
Trois milliards d’êtres humains connectés, surveillés, orientés, conseillés… Pour le meilleur ou pour le pire ? L’emprise croissante du numérique sur nos vies est au cœur de la 9ème édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui s’est tenue ces 14-15 décembre 2015 au Centre Georges Pompidou. Organisée comme chaque année par l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), dirigé par le philosophe Bernard Stiegler (avec le soutien de Cap Digital, l’Institut Mines Telecom, France Televisions et Strate Ecole de Design), la rencontre a fait salle comble en abordant un enjeu central : comment reprendre la main pour faire « La toile que nous voulons » ? Comme en écho à l’initiative du printemps 2014 du fondateur du web, Tim Berners Lee « The Web We Want - W3C ». 
 

Pouvoir fascinatoire de la disruption 

 
D’entrée de jeu, dans un trio orchestré entre Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat chargée du numérique, le sociologue Dominique Cardon et le philosophe Bernard Stiegler, il est question de courts-circuits. Ceux qui signent la réussite d’une fuite en avant en rupture avec le déjà vu. C’est la disruption prônée à Harvard dès les années 90 et développée par le publiciste Jean Marc Dru qui a publié en 1993, "Disruption : Briser les conventions et redessiner le marché". Le concept ? Recenser les conventions afin de mieux rompre avec le discours ambiant. Le terme autrefois négatif est rapidement devenu un « attracteur » incarnant des changements radicaux positifs. Il a même été repris par Tom Peters, l’un des gourous du management américain. « Il s’agit de briser les référentiels, les habitudes, les processus organisationnels non plus seulement dans le marketing mais dans l’innovation, souligne Bernard Stiegler. Le web agit comme un formidable accélérateur qui fait que la puissance sociale et politique arrive toujours trop tard ». Pourtant Axelle Lemaire constate que « même si les mises en cause sont saines, vouloir la disruption pour elle-même, c’est dangereux. Cela fait perdre de vue le politique. On arrive à un point critique où tout ce qui est favorable pour les utilisateurs doit être favorisé même si c’est illégal ! » 
 

L’illusion fonctionne

 
Figures emblématiques de cette disruption, les entreprises comme Uber, Airbnb révèlent un véritable processus de captation des énergies individuelles. « Les travailleurs mettent à disposition leur véhicule et leur temps sans aucune protection sociale, pointe Dominique Cardon. Il n’y a plus d’intermédiation mais plutôt une alliance entre l’idéologie libérale de la Silicon Valley et l’individualisme. L’Etat se trouve hors jeu et les garanties de justice qu’il assure habituellement sont caduques ». Le sociologue d’Orange Labs insiste sur un constat : « les algorithmes ne sont pas loyaux : nous leur conférons des propriétés qu’ils n’ont pas ». Le sujet est au cœur du projet de Loi pour la République numérique (qui doit être bouclé en janvier 2016) notamment avec l’exigence de loyauté de son article 13. Axelle Lemaire précise ici que "toute plateforme en ligne est tenue de délivrer une information loyale, claire et transparente aux consommateurs, en particulier sur les modalités de référencement, de classement et de déréférencement des offres proposées ». L’injonction permettra-t-elle de limiter les dérives que chacun observe dans les notations et évaluations en ligne ? Arrivera-t-elle surtout à faire correspondre une promesse et une réalité ? "Nous prêtons aux algorithmes des capacités qui ne sont pas justes, nous ne savons pas leurs limites", insiste Dominique Cardon. 
Le thème de « la vérité du numérique » était justement au cœur des ENMI en 2014, sous l’impulsion notamment d’Antoinette Rouvroy,  juriste à l’Université de Namur, qui alerte depuis quinze ans sur le pouvoir normalisateur des données statistiques, du data mining, et du profilage. La chercheuse belge veille sur l’évacuation latente des forces vitales par les techniques. « Grâce à des algorithmes de corrélation statistique, le savoir prédictif sur lequel il fonctionne fleurit « dans » un réel digitalisé (une « mémoire digitale totale » qui est aussi de la sorte une « mémoire du futur ») que le gouvernement algorithmique semble particulièrement « objectif », enraciné dans le « réel ». 
L’illusion est reine et entretenue par le surf permanent sur les promesses, régime actuel de l’innovation en mal de vision politique (Voir l’ouvrage collectif "Pourquoi tant de promesses ?" sous la direction de Marc Audétat - Edition Hermann - Juillet 2015).
 

D’autres pratiques numériques sont possibles

 
On assiste depuis cinq ans à des alertes qui témoignent d’une déception croissante. L’internet lancé dans un esprit d’émancipation devient une toile qui piège les internautes. Le cybermilitant Julian Assange, fondateur de WikiLeaks et poursuivi depuis 2010 pour la divulgation de dossiers classés secrets, a rappelé (par liaison skype) ses revendications d’accès libre aux informations étatiques. L’écrivain américain d’origine biélorusse Evgeny Morozov (qui vient de publier "Le mirage numérique : Pour une politique des big data", édition Les Prairies Ordinaires - Octobre 2015) a insisté aussi sur la marchandisation de nos existences sous l’apparence de pratiques plus cool, flexibles, partagées ou personnelles : « Cela ressemble à une ponction permanente sans contrainte qui profite aux entrepreneurs de la Silicon Valley qui entretiennent l’ordre économique ». Chelsea Manning et Edward Snowden… dénoncent aussi les dérives de la surveillance généralisée. 
 
Pour Bernard Stiegler, il ne s’agit pas de s’en prendre à l’outil numérique mais bien plutôt de réorienter nos pratiques et les architectures du web pour cultiver de la différenciation, de la relation, de la dés-automatisation. « Google est une économie contributive toxique qui repose sur du travail gratuit et de la disharmonie », a-t-il jugé. L’esprit du web a été partiellement perdu. Nous pouvons travailler à des plateformes qui restaurent de la présence, de la diversité, de la confrontation. L’ambition est de penser un web soutien à la vie sociale. Et d’expérimenter très concrètement au sein de la communauté d’agglomération de Plaine Commune dont le président Patrick Braouezec est venu conclure le colloque. Il s’agit d’articuler les  problématiques de « smart cities », « objets connectés », « usine du futur » avec la production collective de récits, d’écosystèmes vivants.
L’enjeu est de développer des outils pertinents aptes à soutenir une plus grande autonomie des internautes. Les partenaires Dassault Systèmes et les prospectivistes de PSA devraient s’impliquer aux côtés des étudiants de Strate Ecole de design. Des chercheurs comme Harry Halpin apportent leur concours à la fabrique de standards de réseaux sociaux décentralisés. Le projet européen NextLeap que ce dernier coordonne à l’INRIA doit débuter en 2016 pour élaborer de nouveaux droits numériques et des protocoles de préservation de la vie privée. De même, le projet ALGODIV (algorithme et diversité) qui a été retenu par l’Agence nationale de la recherche doit apporter des outils novateurs. Dans cette dynamique, Bernard Stiegler entend entraîner une vague d’étudiants « pour que soient réalisées 500 thèses dans ce champ ».
 

Digitalisation de la vie même

 
A l’instar de l’agroécologie, créer un environnement numérique alternatif passe par l’attention aux substrats (les mots), aux conditions d’interaction (temporalités), aux besoins multiples pour croître. Pour Dominique Cardon, nous devons prendre acte des réalités du web dont la critique ne passe plus par la question du contrôle mais par les notions d’environnement et d’utilité. Le sociologue nous invite à de la lucidité diagnostique sur l’écosystème cybernétique : « plutôt que de nous éprouver libres, cherchons à repérer nos déterminations dont usent les capteurs de traces comportementales". Il souligne aussi l’absence de carte du web où nous circulons sans lisibilité. Un autre phénomène qui s’amplifie concerne l’impression de circuler dans des bulles personnalisées renforcées par les systèmes d’apprentissage. Dominique Cardon invite a « dé-zoomer » c’est-à-dire à mieux saisir les comportements des autres internautes, à analyser comment les comparaisons sont faites, comment elles opèrent. 
Toute cette logique algorithmique doit être prise et comprise pour ce qu’elle est. Antoinette Rouvroy rappelle utilement dans son texte "Le nouveau pouvoir statistique" que « les outils de la rationalité gouvernementale n’ont plus pour but d’inciter directement des individus unifiés et rationnels à obéir à la loi, mais bien plutôt de les affecter, à un stade préconscient si possible en anticipant ce qu’ils pourraient être ou faire en fonction non pas de leur histoire ni de leur volonté, mais de ces miroitements partiels, éclats dividuels et digitalisés qui sont ce dont s’occupe le gouvernement algorithmique ».
 

Le numérique pour sortir de l’« Entropocène » 

 
Chacun semble s’accorder sur la nécessité de ne pas prendre « les vessies du big data » pour des lanternes capables de produire des Lumières. Corrélation de la statistique n’est pas causalité de la raison. Pour l’heure, le web est dans l’accélération et fondé sur l’équivalence informationnelle du monde. Il s’aligne aux processus énergivores de l’Anthropocène, qui augmente massivement le taux d’entropie thermodynamique dans la biosphère, ce qui justifie le nouveau nom que lui donne que Bernard Stiegler à savoir « Entropocène ». Epoque de désordre, toxique pour elle-même. 
Posé en terme énergétique, le devenir du web s’éclaire. Plutôt que d’intensifier la fringale énergivore de données et de calculs tous azimuts, la toile pourrait soutenir la néguentropie, c’est-à-dire la structuration, l’organisation des systèmes humains et sociaux. Mettre les outils numériques au service de la compréhension et de l’interprétation de ce que nous vivons. Faire culture avec un web herméneutique. 
Des pistes sont explorées pour une éditorialisation savante accessible à tous avec l’implication du CNRS, de Paris-Sorbonne, du CEA, de Médiapart et de France-Télévisions.
On peut comparer ce cap avec l’autoorganisation, la mémorisation ou l’immunité dont le vivant nous offre les modèles. Dans leur livre "L’identité, la part de l’autre" (Edition Odile Jacob, 2010), Edgardo Carosella et Thomas Pradeu rendent compte des processus d’inscription de l’expérience dans les organismes vivants tout en maintenant les intégrités. Ces sources procédurales adaptatives garantes de cohérence pourraient inspirer les cyberarchitectes. Loin de la disruption qui n’a pas cours dans le vivant. On sait les dégâts que font sur nos santés les perturbateurs endocriniens (endocrine disruptors) qui désynchronisent les métabolismes…
Rappelons qu’à la fin de sa vie, Alan Turing a cherché un modèle biomathématique de la morphogenèse. Signe que ce détour vers la biologie pourrait ouvrir une voie ? Le web pourrait-il gagner à s’hybrider ? En tout cas, « la toile que nous voulons » se doit d’être humaine et… vivante. 
 
 
Photo : Oeuvre numérique "Ultra-nature" de Miguel Chevalier - 2005
 

 

Etienne Klein

Etienne Klein : Comment faire progresser l’idée de progrès

L’idée de progrès est une idée doublement consolante. Elle l’est d’abord parce qu’en étayant l’espoir d’une amélioration future de nos conditions de vie, en faisant miroiter loin sur la ligne du temps une utopie désirable, elle rend l’histoire humainement supportable. Elle est également consolante par le fait qu’elle donne un sens aux sacrifices qu’elle impose : au nom d’une certaine idée de l’avenir, le genre humain est sommé de travailler à un progrès dont l’individu ne fera pas lui-même l’expérience puisqu’il n’est qu’un infime maillon de l’interminable lignée des générations, mais dont ses descendants pourront profiter.

En somme, croire au progrès, c’est accepter de sacrifier du présent personnel au nom d’un futur collectif qui est à la fois crédible et désirable. Mais pour qu’un tel sacrifice ait un sens, il faut un rattachement symbolique au monde, à son histoire, à son avenir. Est-ce parce qu’un tel rattachement fait aujourd’hui défaut que le mot progrès est de moins en moins utilisé dans les discours publics ? L’idée qui lui est associée semble s’être comme recroquevillée derrière le seul concept d’innovation, désormais à l’agenda de toutes les politiques de recherche.

La question qui se pose est donc la suivante : notre façon de théoriser l’innovation rend-elle encore justice à l’idée de progrès ? Est-elle dans son prolongement ou bien la contredit-elle ?

En 2010, la Commission européenne s’est fixé l’objectif de développer une « Union de l’innovation » à l’horizon 2020. Cette stratégie « Europe 2020 » prend la suite de la « stratégie de Lisbonne », promue en 2000, qui visait à faire de l’Union européenne la « première économie de la connaissance ». Le document de référence commence par ces lignes : « La compétitivité, l’emploi et le niveau de vie du continent européen dépendent essentiellement de sa capacité à promouvoir l’innovation, qui est également le meilleur moyen dont nous disposions pour résoudre les principaux problèmes auxquels nous sommes confrontés et qui, chaque jour, se posent de manière plus aigüe, qu’il s’agisse du changement climatique, de la pénurie d’énergie et de la raréfaction des ressources, de la santé ou du vieillissement de la population ».

En somme, il faudrait innover non pour inventer un autre monde, mais pour empêcher notre monde de se déliter. Ce credo s’appuie sur l’idée implicite d’un temps corrupteur, d’un temps qui abîmerait les choses et les situations. Or une telle conception n’est-elle pas aux antipodes de l’esprit des Lumières, pour qui le temps est au contraire constructeur à condition qu’on fasse l’effort d’investir dans le futur ?

Qu’est-ce donc qu’une innovation ?

Chargée à la fois de stimuler l’économie et de préserver les conditions de vie, l’innovation, bien qu’invoquée plus de 300 fois dans le document de moins de 50 pages cité plus haut, n’y est nulle part définie. Pourtant, l’importance des enjeux soulevés mérite qu’on s’interroge sur la cohérence de ses diverses orientations. Un passage par l’histoire nous y aidera.

Le verbe « innover », qui remonte au XIVe siècle, dérive d’innovare qui signifie « renouveler » en bas latin. Il est d’abord utilisé par les juristes dans le sens d’ajouter une clause dans un contrat déjà établi, avant de désigner plus généralement le fait d’introduire une nouveauté dans une chose préexistante. C’est à Francis Bacon (1561-1626), l’inventeur de l’idée de progrès, que l’on doit le premier usage du mot en rapport avec les sciences et les techniques. Il consacre un chapitre de ses Essais de Morale et de Politique (1625) à démontrer la nécessité d’innover en dépit des risques que cela implique : « Certainement, chaque médicament est une innovation, et celui qui ne s’applique pas de nouveaux remèdes doit s’attendre à de nouveaux maux ; car le temps est le plus grand innovateur, et si le temps, bien sûr, change les choses pour le pire, et que la sagesse et le conseil ne les modifient pas pour le meilleur, quelle sera la fin ? ».

Transparaissent déjà deux traits distinctifs de la notion d’innovation : le premier est que le progrès de la connaissance doit se traduire par une efficacité accrue des remèdes aux maux de la société ; le second est que, le temps jouant contre nous, la recherche de l’innovation est une nécessité si l’on veut contrecarrer ses effets corrupteurs. Cependant, l’innovation présentant toujours le risque d’aggraver les maux, Bacon recommande d’avancer prudemment, presque insensiblement, à la manière du temps même.

On pourrait commenter chacune des phrases ciselées de Bacon, qui sont curieusement très actuelles. Mais il faut leur ajouter une dimension, celle de l’économie, si l’on veut comprendre le rôle de l’innovation dans le monde contemporain. Dans sa Théorie du développement économique (1911), Joseph Aloïs Schumpeter (1883-1950) explique comment l’innovation permet au capitalisme de se renouveler : elle agit comme une « destruction créatrice » de valeur.

 

Une bonne idée ?
 

En penseur libéral, il attend des innovations qu’elles ruinent les situations de rente afin que d’autres entrepreneurs puissent émerger. Un tel processus nécessite de la modification d’au moins un facteur de production : l’introduction d’un nouveau produit, d’un nouveau procédé, l’ouverture d’un nouveau marché, la mise en place d’une nouvelle organisation ou l’utilisation d’une nouvelle ressource (matière première ou source d’énergie). Souvent l’innovation technologique est réduite aux deux premiers facteurs, alors qu’elle peut aussi consister en l’identification d’un nouveau débouché pour une technologie déjà existante, en l’invention d’une nouvelle organisation au moyen d’une technologie générique, ou encore en un progrès accompli dans le domaine des matériaux ou de l’énergie.

Le chercheur et l’innovateur

Faut-il pour autant confondre la figure du chercheur avec celle de l’innovateur ? Schumpeter prenait soin de préciser, d’une part que toute innovation ne suppose pas forcément une invention, d’autre part que toutes les inventions n’ont pas vocation à devenir des innovations. Toutefois, il insistait sur le fait que ce sont les innovations induites par les progrès scientifiques qui sont les plus susceptibles de produire des ruptures et d’introduire de la métastabilité dans l’économie. On retrouve là l’idée de Bacon qu’innover est une nécessité, mais Schumpeter privilégie, lui, les innovations en grappes qui bouleversent les structures.

C’est dans cette opposition entre innovations graduelle et disruptive que réside tout l’enjeu : l’innovation doit-elle prolonger les cycles en cours, soutenir les structures existantes et rendre notre mode de vie durable ? Ou bien doit-elle ouvrir des voies radicalement neuves, substituer des techniques inédites à celles héritées du passé et révolutionner nos sociétés ? À cause de cette ambivalence, il arrive que la rhétorique de l’innovation technologique prenne la forme d’une injonction paradoxale : « que tout change pour que rien ne change ! ». Reconnaissons que cela n’est guère dynamisant…

Un symbole pour le progrès

En 1987, Georges Canguilhem publiait un article intitulé « La décadence de l’idée de progrès ». Il y présentait la notion de progrès selon deux phases différentes. La première phase, formalisée selon lui par les philosophes français du XVIIIe siècle, s’attache à décrire un principe constant de progression potentiellement infinie. Son modèle est la linéarité et la stabilité, et son symbole est, bien sûr, la lumière. La seconde phase apparaît lors de l’établissement au XIXe siècle d’une nouvelle science, la thermodynamique, associée aux phénomènes irréversibles, faisant apparaître une dégradation de l’énergie. Un principe d’épuisement vient alors remplacer le principe de conservation qui était mis en avant lors de la première phase. Son symbole devient la chaleur, d’où l’idée d’une décadence thermodynamique de la notion de progrès : la lumière se dégrade en agitation thermique.

Or, croire au progrès implique, en toute logique, de l’appliquer aux symboles auxquels on l’associe. Mais alors, grâce à quel nouveau symbole pourrions-nous faire progresser l’idée de progrès ?

Etienne Klein, Directeur de recherches au CEA, Commissariat à l'énergie atomique, CEA

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Manifestation Climat

Comment le politique dépolitise le climat

Dans un livre qui vient de sortir, La question climatique, genèse et dépolitisation d'un problème public, l’universitaire Jean-Baptiste Comby décrit, preuves à l’appui, la dépolitisation des enjeux climatiques. Il dénonce la façon dont cette dépolitisation conforte une organisation sociale hautement inégalitaire et écologiquement dévastatrice. A l’heure de la COP 21, ce livre pose de bonnes questions. Laissons l’auteur les présenter.
 

L’histoire officielle retiendra sans doute que la COP21 marque le passage de l’alerte climatique aux solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le storytelling promu par les autorités scientifiques et politiques de ce « méga-événement » est celui de la transformation des sociétés, du changement des modes de développement, de la transition vers des économies « décarbonées ».

Cette trame prolonge tout en l’élargissant le récit climatique impulsé en France au début des années 2000. Le livre que je publie ces jours-ci, en revenant sur les ressorts sociaux de la valorisation du problème climatique dans le débat public, permet, d’une part, d’apercevoir les continuités et inflexions de ce débat revigoré par la tenue de la COP21, et, d’autre part, de l’interroger avec comme arrière-plan les implications de la transformation sociale et du pluralisme démocratique.

Comment le politique dépolitise le climat

Les enjeux climatiques traversent l’ensemble des domaines d’activité : de l’alimentation au logement, de la mobilité aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), du temps de travail à l’économie familiale, des logiques de production et de consommation aux rapports intergénérationnels.

À défaut de pouvoir proposer un autre modèle de société permettant à ces différents aspects de la vie sociale d’intégrer de concert les exigences écologiques, ceux-ci, pourtant interdépendants, sont pris en charge un par un, de façon sectorielle. Les mesures, définies par des experts de chaque domaine, sont technologiques, techniques (normes de production, labels), fiscales ou pédagogiques et généralement soucieuses de respecter les principes de la « croissance verte ».

Si, dans une perspective inspirée d’Arendt ou de Durkheim, on opte pour une acception large de la politique comme mode d’organisation de la cité, de la vie collective et donc comme gouvernement des structures sociales, alors ces politiques prétendant que le climat est un problème solvable sans avoir à toucher à l’ordre établi, contribuent à dépolitiser les visions et le traitement de ces enjeux. En d’autres termes, tant que le récit climatique met de côté la question de l’organisation sociale, de ses hiérarchies et de son architecture normative désormais gouvernée par des logiques marchandes, il ne pourra proposer qu’une approche mystificatrice de la transformation des sociétés.

Des « sociétés de marché » postcarbones ?

Le chercheur en sciences sociales Karl Polanyi propose de nommer « sociétés de marché », les organisations sociales dont une part toujours croissante des activités collectives se trouve sous l’emprise des logiques concurrentielles, industrielles, financières. La croyance dans l’économie « verte » repose sur le postulat que ces « sociétés de marché » peuvent drastiquement réduire leur dépendance au carbone. Mais la « décarbonisation » ne suppose-t-elle pas la « démarchandisation », c’est-à-dire une remise en cause des rapports sociaux inhérents au capitalisme ? Le débat qui se déroule dans les arènes médiatiques et politiques conventionnelles est étanche à ce type de questions. Les poser, c’est pourtant prendre la pleine mesure des changements climatiques en acceptant de les penser comme un problème social.

Une introduction à la pensée de Polanyi par J. Maucourant (Université Jean-Monnet, Saint-Étienne), novembre 2014

 

 
Ainsi, ce qui se joue avec le cadrage de la COP21 en termes de transformation des sociétés, c’est la définition des modes légitimes du changement collectif exigé par la crise écologique. Considérer avec davantage de crédit les options qui proposent de remodeler l’ordre social – en questionnant l’hégémonie des principes idéologiques du capitalisme (comme la méritocratie, par exemple) – permettrait notamment d’ouvrir le débat sur les différentes manières de vivre ensemble ; ce faisant, il s’agirait également d’œuvrer à un pluralisme démocratique souvent malmené par la disqualification médiatique des postures politisantes qui, à l’instar d’une fraction du mouvement écologiste, associent les dégâts environnementaux au cours marchand des choses.

 

Une méconnaissance sociologique

La recherche empirique qui étaye mon ouvrage m’a conduit à rencontrer des journalistes, des scientifiques, des experts, des fonctionnaires et des militants, pour comprendre comment ils font du climat une question de premier plan. Alors même que ces agents s’accordent sur la nécessité de changer les modes de vie individuels, j’ai été frappé par leur indifférence à l’égard de l’approche sociologique.

Le livre apporte des éléments d’explication à cette indifférence, laquelle tient aussi aux temporalités et finalités de la pratique scientifique de la sociologie. Il est vrai qu’en mettant au jour des réalités oubliées, qu’on n’aperçoit plus tant elles « crèvent les yeux », elle peut déranger des intérêts sociaux aussi confortablement installés qu’écologiquement insoutenables.

La transformation des sociétés dépend pourtant en grande partie de ce qui pourrait pousser les membres des classes sociales supérieures à délaisser une organisation de la société qui perpétue leurs privilèges. L’écologie met à l’épreuve leur réflexivité (cette disposition à revoir ses croyances et ses comportements) quand, au sein des milieux populaires, elle permet d’abord d’exprimer un rapport incertain et distancié à l’ordre social existant.

Jean-Baptiste Comby,  sociologue, chercheur au Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaire sur les Médias (CARISM) ainsi qu’au Centre Nantais de Sociologie (CENS) et maître de conférences à l’Institut Français de Presse de l’Université Paris 2
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
Photo : © Cyril Villemain - SIPA
 
 

 

The Conversation

 

Achuars d’Amazonie

Est-il encore nécessaire de parler de nature ?

Tant que l’on s’en tient aux équilibres de la nature, on perpétue les dualismes de la modernité (qui opposent l’homme et la nature, l’artificiel et le naturel, la culture et la nature) en se contentant d’en inverser les signes : au lieu de louer en l’homme le conquérant de la nature, on le dénonce comme son destructeur. Cela peut conduire à une dénonciation violente des hommes, au risque de susciter des critiques légitimes. Passer d’une vision statique à une vision dynamique, c’est surmonter ces dualismes, et inclure l’homme dans les processus que l’on veut encourager.

Car l’écologie est la « science subversive » qui met en cause les certitudes réductionnistes de certains courants de la biologie (comme la biologie moléculaire), pour nous montrer que nous ne sommes pas des atomes indépendants, que l’homme n’est pas à part de la nature, mais en fait partie, appartient à un monde dont toutes les composantes sont interdépendantes.

Telle est la bonne nouvelle que les éthiques environnementales – ou une « écosophie » comme celle d’Arne Naess – s’emploient à élaborer en termes philosophiques : comment développer une vision relationnelle du monde, comment passer d’une morale de l’arrachement (à la nature) à une éthique de l’attachement (à notre monde commun) ?

Questionner le monopole de la science

Mais est-il encore nécessaire de parler de nature ? Selon Bruno Latour, la nature, telle que l’on s’y réfère dans les questions environnementales, n’est pas un élément nécessaire de la solution (que l’on s’interroge sur la dimension morale de nos rapports à la nature, ou que l’on veuille « faire entrer la nature en politique »), elle fait partie du problème : elle sert à donner le pouvoir aux scientifiques, en les faisant porte-parole d’une unité, la nature, présupposée comme donnée.

Selon Philippe Descola, il faut apprendre à se situer « par-delà nature et culture ». Mais cela implique-t-il que, comme le déclarent Bruno Latour et Philippe Descola, il faille abandonner toute référence à la nature, et se préoccuper de constituer « un monde commun » réunissant « humains et non-humains » ? Ne faudrait-il pas plutôt considérer que l’un des effets de la crise environnementale est de remettre la discussion sur la nature dans le domaine de la philosophie, en enlevant à la science le monopole sur la question de la nature qu’elle avait fait sien dans la modernité ?

Lorsque Philippe Descola a présenté devant l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN, l’une des plus importantes associations de protection de la nature) les idées qu’il développera plus tard dans Par-delà nature et culture, il entendait mettre en garde contre les conséquences d’une exportation des modèles occidentaux de protection de la nature : imposer les normes occidentales – celles de la wilderness – dans d’autres parties du monde, ce n’est pas protéger la nature, c’est vider des espaces de leurs habitants habituels, pour en faire des parcs de loisir pour touristes occidentaux ou des lieux sous contrôle scientifique. C’est donc en défendant la vie des cultures non occidentales et en respectant leur propre ontologie que l’on protégera ce que nous concevons comme leur nature – car ce qui à nos yeux est nature fait partie de leur culture.

Une nécessaire empathie

Mais s’il est ainsi exclu d’imposer à d’autres cultures que la nôtre des schémas de protection qui conduisent à des formes de néo-colonialisme, cela signifie-t-il qu’il faille renoncer à parler de nature ? Nous ne le pensons pas. Ne serait-ce que parce que l’on ne se débarrasse pas si facilement de la nature. Ce n’est peut-être pas un hasard si les titres mêmes de deux des livres qui ont le plus fait pour mettre en cause l’idée reçue de nature, dans les milieux environnementalistes, Politiques de la nature et Par-delà de la nature et culture, mentionnent le terme qu’ils critiquent. Et, dans des cas comme ceux-là, la mention du mot compte plus que ce que l’on en dit.

La notion de nature n’est certes pas universelle, mais c’est bien parce qu’il s’agit d’une catégorie occidentale que cela nous condamne, jusqu’à un certain point, à y rester attachés. On ne change pas d’ontologie, ni de façons de s’exprimer, sur une simple décision, et les catégories par lesquelles on peut tenter de remplacer la nature (le couple des humains et des non humains, ou la biodiversité) sont elles aussi des catégories occidentales. Et, à ne plus parler que d’humains et de non-humains, on risque, assez vite, de ne plus s’intéresser qu’aux humains, tant la catégorie de non-humains est indéfinie et n’a de sens que par rapport à nous.

Il n’est donc pas question de renoncer à toute idée de la nature, mais on peut en éviter les inconvénients en s’appuyant sur la plasticité du naturalisme, au sens, qui est celui de Philippe Descola, de l’ontologie caractéristique de la modernité occidentale, qui pose la continuité physique de tout ce qui est naturel, tout en réservant l’intériorité aux seuls humains. La caractéristique principale du naturalisme est son dualisme : s’il a permis, en objectivant la nature, d’en développer la connaissance scientifique, il est aussi ce qui permet d’opposer l’homme et la nature, alors même que la distinction entre le naturel et l’artificiel, entre histoire humaine et histoire naturelle, est de plus en plus difficile à faire. Mais le naturalisme est aussi caractérisé par sa plasticité. Celle-ci se remarque dans la capacité critique, ou réflexive, de l’ontologie naturaliste.

Le souci de la nature procède de la modernité : c’est au moment où s’affirme la domination de la nature que l’on se met aussi à mettre en question cette domination et à préserver des espaces naturels. Que des éthiques environnementales aient pu, de l’intérieur même de la modernité naturaliste, mettre celle-ci en question, témoigne de l’inventivité qu’autorise l’idée occidentale de nature. La plasticité se trouve aussi dans la capacité de l’ontologie naturaliste à accueillir des segments d’autres ontologies, notamment animistes : l’intérêt que nous portons de plus en plus à la sensibilité animale va de pair avec une empathie à l’égard des animaux. Or, pour modifier notre attitude à l’égard de la nature, et d’une façon qui ne consiste pas seulement à la laisser en dehors de nous, mais à savoir y intervenir, il nous faut cesser de la considérer comme un pur mécanisme, et manifester une certaine empathie avec le vivant, et la nature en général. Nous pourrons ainsi tenter d’accorder notre attitude vis-à-vis de la nature et la conception que nous en avons.

Catherine Larrère, Professeur des universités en philosophie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

Retrouvez ce texte dans son intégralité en consultant l’ouvrage collectif « Guide des humanités environnementales » (édité par Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman, Presses universitaires du Septentrion), à paraître en décembre 2015.

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation
 
 
 
 
 
 
 
Photo : Chez les Achuars d’Amazonie, le rapport à la nature s’inscrit dans une démarche animiste, attribuant à tous les êtres humains et non humains le même genre d’intériorité, de subjectivité, d’intentionnalité.
 
 

 

Sécurité et menace climatique

Sécurité et menace climatique : deux défis liés

Les événements semblent se télescoper. D’un côté la COP 21 longtemps attendue et préparée, grand rendez-vous mondial pour l’avenir de notre survie sur cette planète. De l’autre, un monde en état de guerre, avec des théâtres d’opération partout, jusque dans nos rues. Et si cette collision des deux événements n’était pas liée au hasard mais à une réalité que beaucoup nient encore alors qu’elle nous crève les yeux : le climat est intimement lié à la sécurité du monde.
 
Les prophéties ont commencé il y a une petite poignée d’années. L’année 2004 est une charnière. Elle fut l’année où, pour la première fois, le prix Nobel de la Paix était attribué à la militante écologiste kenyane Wangari Maathai, ajoutant dans ce geste la dimension environnementale au concept de paix. Remettant le prix, le président Ole Danbolt Mjoes prononçait une phrase qui posait les jalons d’une nouvelle conception de la sécurité : « La paix sur la terre dépend de notre capacité à préserver notre environnement. » Ce n’était que le début d’une prise de conscience qui irait en s’amplifiant.
 

Le cauchemar climatique du Pentagone

 
La même année voit  la publication d’un article dans le magazine Fortune du 9 février 2004 intitulé : Le cauchemar climatique du Pentagone. Cet article relatait un rapport commandé par le Département américain de la Défense et rédigé par deux experts, Peter Schwartz et Doug Randall de Global Business Network. Ce rapport décrit dans le détail les modalités et les conséquences d’un changement climatique brutal sur la sécurité mondiale. Ce rapport insiste sur l’urgence de ce qui est ordinairement considéré comme un phénomène à long terme, graduel, qui, même s’il est réel, peut être laissé sans regrets politiques ou économiques aux soins des générations futures. Le document, s’appuyant sur de nombreuses études scientifiques –dont certaines présentent un très haut niveau de crédibilité–, décrit une accélération généralisée des effets catastrophiques communément associés aux changements climatiques habituels comme les inondations, sécheresses, tempêtes, raz-de-marée, incendies, épidémies, disparitions d’espèces, famines, etc.
 
 
 
Le message explicite est que l’enchaînement de tels effets pourrait entraîner des conséquences dramatiques pour la sécurité mondiale. Les auteurs concluent leur rapport sur un « monde d’États en guerre ». Les scénarios, décrits comme plausibles, se fondent sur une échéance dont la plus courte est d’une dizaine d’années. Nous y sommes.
 

Le climat, multiplicateur de menaces

 
D’autres prophéties seront prononcées depuis. Toutes convergent pour assurer que  les problèmes climatiques ont et auront une influence de plus en plus forte et visible sur la sécurité des pays, des individus et du monde. Si les modèles théoriques expliquant la relation entre sécurité et climat ne sont pas encore forgés par les milieux académiques, les militaires sont en revanche les premiers à l’avoir compris et à avoir décrété l’état d’urgence climatique. En mai dernier, devant un parterre d’officiers de l’armée américaine le président Obama affirmait : « A travers le monde, le changement climatique augmente les risques d'instabilité et de conflits et le nombre de réfugiés climatiques. Aucune nation n'est épargnée. Ne vous y trompez pas, il aura un impact sur la façon dont notre armée doit défendre notre pays, doit s'organiser, s'entraîner, et protéger ses infrastructures ».

LIRE DANS UP’ : Changement climatique : menace pour la sécurité ou dispute académique ?

En octobre dernier, l’Assemblée parlementaire de l’Otan rajoutait un cran dans la prophétie  en votant une résolution appelant les pays membres de l’alliance à conclure un accord de Paris ambitieux, mais aussi à reconnaître le changement climatique comme un «multiplicateur de menaces» dans leur politique étrangère et de sécurité. Le rapport de la commission des sciences et des technologies de l’Assemblée parlementaire de l’Otan liste les implications du changement climatique pour la sécurité internationale : «Catastrophes naturelles, concurrence accrue pour les ressources naturelles telles que les denrées alimentaires, et pour l’approvisionnement en eau, pression accrue des migrations et impacts toujours plus lourds sur la santé publique
Ces discours vont dans le même sens que le GIEC qui, dans son cinquième rapport sur les impacts du changement climatique, publié il y a un an, assurait que le phénomène allait «accroître indirectement les risques de conflit violent de type guerre civile, violence interethnique et violentes manifestations en exacerbant les facteurs déjà établis, comme la pauvreté et les crises économiques».
 

Les prophéties se réalisent

 
Les prophéties se réalisent. Dans les détails. Un exemple glaçant est celui du rapport remis en 2008 par  le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. L’auteur estimait que le réchauffement agit comme un « multiplicateur de menaces » dans des zones déjà traversées par des tensions sociales, politiques, religieuses ou ethniques.
« Les changements climatiques risquent d’avoir, à l’avenir, des incidences sur la stabilité sociale et politique au Proche-Orient et en Afrique du Nord », détaillait le rapport, qui pointait « les tensions liées à la gestion des ressources hydriques de la vallée du Jourdain et du bassin du Tigre et de l’Euphrate, qui se raréfient » et l’aggravation de ces tensions par l’augmentation des températures.
Il mettait aussi l’accent sur « une augmentation sensible de la population du Maghreb et du Sahel » au cours des prochaines années qui, combinée au changement climatique et à la diminution des surfaces agricoles, pourrait entraîner une « déstabilisation politique » et « accroître les pressions migratoires ».
Le journaliste Stéphane Foucart  du Monde note que « de manière troublante, presque toutes les zones identifiées en 2008 comme les plus sensibles au réchauffement – de la Mésopotamie au Levant en passant par le Yémen, le Sahel et l’Afrique du Nord –, ont basculé sept ans plus tard dans l’instabilité ou le chaos, chaos dont les attentats du 13 novembre sont le monstrueux rejeton ».
 

Syrie : la sécheresse, terreau de Daech

 
Le Tigre et l’Euphrate traversent la Syrie et l’Irak dans une vallée fertile qui a vu naître les premières grandes civilisations. C’est là que serait née l’agriculture. Or aujourd’hui, le pays est sec. Infertile. Une immense sécheresse s’y est abattue depuis 2011. Les scientifiques comme les observateurs y voient, en partie une des causes de l’émergence de Daech et de ses terribles fléaux.  
Une sécheresse causée en partie par l’asséchement des deux fleuves principaux par des barrages construits en amont, en territoire turc, mais aussi par une pluviométrie quasi nulle due au changement climatique.
 
 
La sécheresse en Syrie a ravagé le croissant fertile du nord-est de la Syrie. 85 % du cheptel a disparu, affectant des millions d’habitants. Quatre millions de syriens ont quitté leurs pays en raison de la guerre mais aussi de la sécheresse pour se réfugier principalement en Turquie, en Jordanie et au Liban. Les champs n’étant plus cultivés, les canaux d'irrigations plus entretenus, c’est sept millions de personnes qui ont été déplacées. Les paysans ont dû quitter les campagnes pour vivre misérablement dans les villes et leurs périphéries, déstabilisant des zones déjà sous tension. Et d’où ont précisément débuté, en mars 2011, les premières manifestations contre le régime de Bachar al-Assad.
Le lien entre la sécheresse et le conflit en cours a été établi dans une publication de la revue Proceedings of the National Academy of Sciences. De plus, ce phénomène climatique catastrophique a été amplifié par une gestion erratique des ressources. Un rapport commandé par le G7 pointait que le régime syrien avait choisi de subventionner fortement les cultures de coton et de blé, très consommatrices en eau, encourageant des techniques d’irrigation inefficaces. Le mécontentement de la population étant à son comble, c’est là, dans la faim et l’exaspération que les extrémistes ont puisé leur force. Avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui : fanatisme,  violences terroristes et migrations massives.
 

Sahel, la guerre de l’eau

 
Huit personnes sur dix vivant au Sahel, dépendent des ressources naturelles ; elles sont donc directement vulnérables au changement climatique. La moindre modification du régime pluviométrique crée un moteur diabolique qui s’emballe avec les tensions politiques, ethniques ou sociales.
Les peuples pastoraux sont alors contraints de changer de mode de vie, de se mettre à l’agriculture et à se retrouver en concurrence pour l’eau et la terre avec les fermiers et les pêcheurs déjà établis.
 
 
La région du lac Tchad, qui a perdu 90 % de sa superficie en moins de cinquante ans est la plus touchée. Le rapport intitulé «Sécurité des moyens d’existence : changements climatiques, migrations et conflits au Sahel» commandé par le Programme des Nations unies pour l’environnement indiquait : «les données montrent que les régions affectées par des conflits à large échelle, particulièrement le Tchad et le nord du Niger, ont également été affectées par des changements du climat». Nul doute que la guerre civile au Darfour dans l’ouest du Soudan, ou la prolifération du mouvement terroriste Boko Haram au Nigeria n’aient été exacerbées par les conséquences du changement climatique sur l’accès aux ressources. Le Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, cité par  Libération note ainsi : « Un cercle vicieux. Les marécages du lac Tchad ont été transformés en «zone de guerre» par Boko Haram »
 

Bangladesh, un peuple inondé

 
Le Bangladesh possède 60 % de son territoire à seulement cinq mètres au-dessus du niveau de la mer.
Si le niveau de la mer augmentait d’un mètre, ce qui est prévu avant 2050, le Bangladesh perdrait alors le tiers de son territoire. Un scénario catastrophe pour les 156 millions de Bangladais qui, déjà, se serrent sur une étendue équivalente à un quart de la France...
Le pays est donc fortement sensible aux effets du changement climatique comme les inondations, les tempêtes, l’érosion et la salinisation des sols. Ici aussi, les peuples migrent pour fuir le danger côtier et se réfugient à l’intérieur des terres, vers les centres urbains. Résultats ? Environ 100 000 bangladais viennent, chaque année, grossir les multitudes de sans abri. Les bidonvilles gonflent et les poussées migratoires sont permanentes.
Or le pays est géographiquement une enclave dans l’Inde. La source de conflit est brûlante. Les bangladais reprochent aux indiens les barrages qu’ils ont installés sur la plupart des grands fleuves d’Asie, qui traversent le Bangladesh avant de se jeter dans la mer. Le grand voisin indien voit lui d’un très mauvais œil ces afflux de réfugiés.
 

Le mur entre l’Inde et le Bangladesh. photo : Gaël Turine. Agence VU
 
L’Inde a donc fait construire le plus long mur du monde. Fait de briques ou d'une double clôture de barbelés, il court sur 3200 km à la frontière entre l'Inde et le Bangladesh, coupant des villages en deux. New Delhi a justifié sa construction, légale au regard du droit international, par la lutte contre l'infiltration terroriste, l'immigration clandestine et la contrebande. Chaque jour, des milliers de Bangladais tentent de le passer, et des dizaines d'entre eux périssent chaque année sous les balles des troupes de l'India's Border Security Forces (BSF).
 
 

Arctique, la glace est rompue

 
La fonte des glaces en Arctique ouvre les convoitises et les risques de conflit. Le changement climatique est le facteur principal de fonte accélérée de la banquise. Cette catastrophe n’est pas vue d’un mauvais œil pour ceux qui ont le court terme pour horizon. En effet, la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes, et donc l’accès à de nouvelles richesses (pêche ou hydrocarbures) jusque-là bien conservées et inaccessibles sous la glace. Les enjeux sont colossaux. Déjà les revendications se font entendre des cinq pays riverains : le Canada, la Russie, les Etats-Unis, le Danemark et la Norvège.  Ces Etats souhaitent tirer profit des nouvelles routes, hyperstratégiques pour le commerce mais aussi des droits économiques exclusifs sur les ressources sous-marines et notamment les gisements pétroliers offshore.
 
 
Un rapport de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) pointait en juin 2014 que l’Arctique est le «théâtre idéal d’une compétition pour l’acquisition des richesses minérales du sous-sol, alors qu’aucune convention internationale n’en fixe le cadre juridique».
 

Et aussi …

 
Le Viet Nam devrait perdre 10% de son territoire à cause du changement climatique. Il faudra déplacer des populations.
 
L’archipel du Tuvalu est menacé de disparition pure et simple.
 
Les actes de piraterie maritime augmentent quand le plancton diminue. C’est ce que dévoile une étude publiée dans le Journal of Development Economics et citée par Le Monde. Le plancton – affecté par le réchauffement – forme le socle de la chaîne alimentaire marine : lorsqu’il vient à manquer, ce sont les pêcheries qui ferment. Les pêcheurs se retrouvent alors avec des bateaux qui ne peuvent plus servir à pêcher. Ils s’adonnent donc à une autre activité : la piraterie…
 
 
En frappant Paris le 13 novembre, Daech a, un temps, remis la conférence sur le climat au second plan. Pour tous ceux, comme ces groupes terroristes, qui prospèrent sur le désespoir des peuples meurtris par les guerres, c’est une victoire.
François Hollande ne s’y est pas trompé en associant dans le même terme « coalition pour la vie »  la coalition contre Daech et celle pour la COP21. Pour le président de la République, la lutte contre le dérèglement climatique et celle contre le terrorisme sont liées : « Mais c’est le même combat ». Pour François Hollande, ce combat est « celui qui consiste d'une part à protéger l'humanité des actions de mort que porte l'"Etat islamique" (Daech), qui frappent, bien plus que la France, l'ensemble du monde. Et d'autre part, à préserver la planète de nos propres inconséquences, qui peuvent être, demain, des sources de conflit et de guerre. Avec la même urgence. » Il résume cette idée d’une formule : «  Le fanatisme qui tue aujourd'hui. Et l'indifférence qui consume notre planète. »

LIRE AUSSI DANS UP’: Hollande – COP21 : « La France veut être à la tête de la plus large coalition pour la vie »

 
 

 

Métro Paris

Dire « Ça pourrait être n’importe qui » est une première victoire des terroristes.

Par Mazarine Pingeot
Le terrorisme consiste à semer la terreur : la terreur, c’est l’impossibilité d’identifier l’ennemi et l’apparence arbitraire et contingente de ses frappes. Certes, à bien y regarder, on peut trouver des raisons aux choix du Bataclan, du Petit Cambodge, de la Belle Équipe, etc., mais ce sont des raisons qui n’ont aucune importance. Ces attaques relèvent d’une logique absurde dont on ne peut rendre compte, et qui de ce fait s’annule en tant que logique.

Qui fut touché ? Tout le monde. Sans distinction d’appartenance religieuse, sexuelle, politique, générationnelle. Il suffisait d’être là. Chacun d’entre nous demeure sidéré d’avoir échappé au massacre, pour les mêmes raisons que d’autres en furent les victimes : le hasard.

Alors certes, on peut remonter à l’origine de Daech, à l’immigration et à la ghettoïsation qui auraient produit des terroristes de façon quasi aussi déterminante qu’une chaîne des usines Renault délocalisées au Maroc produit des Logan en série. On pourrait remonter à l’enfance malheureuse, à la dérive sectaire, à l’échec scolaire. Certes on peut fournir autant d’éléments d’explication qu’on voudra, juste pour mettre du sens, juste pour se donner l’illusion du sens, mais c’est peine perdue.

La violence qui se nourrit d’elle-même et qui est à elle-même sa propre finalité n’a pas de sens. Le mot d’ordre de Daech n’a pas de sens (sinon justement la destruction du sens). Les petits imbéciles qui chez eux s’arment et revêtent leurs gilets explosifs, demeurent de petits imbéciles et non des victimes du système. Sinon quoi penser de tous leurs voisins qui eux ne sont pas devenus des bombes humaines, à moins de considérer ceux-ci comme génétiquement déterminés pour le Bien à l’inverse des premiers, à moins de renoncer au champ éthique à l’intérieur duquel on peut considérer qu’un acte est associé à une responsabilité, à moins de renoncer… au sens justement, et à l’idée du choix.

Le doute, leur première victoire

« Ça pourrait être n’importe qui » est l’annonce d’une première victoire au compte des terroristes. Car cette phrase ne s’adresse pas seulement aux victimes potentielles, mais aussi aux bourreaux. Qui, dans le métro, voyant entrer un musulman visiblement religieux muni d’un gros sac ne s’est pas posé la question : terroriste ? Pas terroriste ? Je change de rame ? Je reste ? Qui n’a pas fait de délit de faciès à usage personnel, avant de s’en vouloir – moi ? Un délit de faciès ? Impossible ! Et pourtant j’ai peur, parce qu’il a vraiment une sale tronche. – Car n’importe qui, dans cette foule, pourrait être terroriste, et plus précisément, les hommes d’origine arabe. C’est alors qu’est exhumé le racisme ordinaire, celui qui s’indexe sur la peur. Une peur partagée par les Français d’origine arabe, par les musulmans, par tous les usagers du métro, par moi, par les zélateurs des droits de l’homme, par les militants d’extrême gauche, par les policiers en civil, par les institutrices, par les femmes voilées, par les agents de la RATP. Et nous voilà nous observant avec dans le regard, cette étrange couleur du doute.

Le voilà le terrorisme : celui qui détruit le lien social et le rapport à l’autre, celui qui atomise la société. Le terrorisme dont chacun est la victime potentielle, symbolique ou réelle, parce que le soupçon porte sur « n’importe qui ».

Que peut devenir une société du soupçon ?

Supplique aux musulmans

Musulmans religieux, hommes et femmes de culture musulmane, soulevez-vous, portez une parole forte, c’est vous en premier lieu que les terroristes ont attaqués.

Oui, certes, mais à qui cette supplique peut-elle être adressée ?

Aux républicains laïques d’origine arabe, ou de vague culture musulmane ? Ils refuseront de prendre la parole, sinon en tant que citoyens attaqués au coeur de leur pays, la France.

Aux musulmans religieux ? Ces savants coraniques ou autres exégètes, ne représentent pas pour autant les citoyens de culture musulmane qui ont tourné le dos à la religion, et ne se sentent musulmans que lorsqu’ils sont stigmatisés comme tels.

Manque une catégorie entre les deux. A défaut, c’est le communautarisme qui risque de prendre la place. Entérinant l’amalgame – non pas entre les musulmans et les intégristes – mais en premier lieu entre les arabes et les musulmans. Erreur d’origine historique et sociologique sans doute, puisque la majorité des musulmans en France viennent du Maghreb. Ainsi se sont rapidement confondus islamophobie et racisme. Et l’on a pris une religion pour une origine ethnique.

N’est-il pas là le vrai problème de la « communauté musulmane », et l’on voit poindre à chaque instant la difficulté sémantique, puisque de communauté, il n’y a pas à proprement parler, sinon dans le repli face à la stigmatisation. Nulle représentativité possible, sinon dans l’acceptation totale de la laïcité. Cette dichotomie est le plus sûr rempart contre le totalitarisme islamiste, totalitarisme dans la mesure où cet Islam extrémiste s’appuie sur une vision de l’homme total, un homme totalement islamisé, un homme que la césure entre le publique et le privé ne traverse pas, un homme sans écart, sans disruption, sans inadéquation, un homme sans doute et sans questionnement, un homme sans devenir. Un homme mort, même vivant.

Qu’une parole émerge…

Et pourtant, malgré cette absence de champ pour que s’élève une voix, qui ne soit ni religieuse, ni seulement politique, ni communautaire, mais une voix citoyenne qui porte en elle des valeurs musulmanes sans qu’elles empiètent sur des valeurs républicaines, malgré ce vide politique, médiatique et sémantique, dans lequel vient s’abîmer le discours des extrêmes, malgré cela, il faut qu’une parole émerge. L’impossibilité théorique doit laisser place à une pratique créatrice.

Mazarine Pingeot, Professeur agrégée de philosophie, Université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

Que pensent les penseurs ?

Après les attentats du 13-Novembre, que pensent les penseurs ?

Depuis ce malheureux vendredi  13 novembre, la société française s’est retrouvée, brutalement, dans un épisode de son histoire qui marquera sans nul doute un profond changement. Nous vivons une mutation qui nous trouble et nous interroge.  Comment la comprendre ? La France peut s’enorgueillir de ses intellectuels ; ils ont, pour nombre d’entre eux, été des phares de la pensée mondiale. Qu’en est-il aujourd’hui ? Où sont passés les intellectuels ? Que nous disent-ils ? Silence assourdissant ou provocation, certains discours semblent  à contretemps des changements du monde. Revue de détail.
 
« L’histoire est un cauchemar dont il faut se réveiller » nous dit James Joyce dans son Ulysse. Le cauchemar, les français, mêlés au monde, l’ont vécu ce vendredi 13 novembre. Depuis ce moment, les choses ont changé, tout a changé. Passé l’effroi des images relayées ad nauseam sur les chaînes d’information, c’est une nouvelle société française que nous avons découverte. Celle des fleuves de larmes, poings serrés, se serrant sur les lieux des attentats, celle des minutes de silence interminables et lourdes de sanglots, celle des Marseillaise, devenues en une poignée de seconde le tube mondial de 2015, entonné partout, celles du drapeau tricolore devenu emblème mondial, couvrant les murs des grands monuments de la planète comme ceux des amis de Facebook, celle du mot longtemps tabou, « guerre », décliné et redécliné sur tous les tons.
 
Quelque chose d’étrange et de fort est en gésine depuis une semaine. Peur mêlée au réflexe de sursaut et de résistance, union nationale voire sacrée autour de mesures que jamais on n’aurait cru qu’elles pussent être prises par un gouvernement de gauche, retour d’un sentiment patriotique qu’on avait cru tombé dans les oubliettes de l’histoire ; ce vendredi 13-novembre marque une date ou rien semble ne plus pouvoir être comme avant.
 
Devant la violence de cette mutation, le désarroi et l’incompréhension font partie de la normalité nous disent les psychologues et psychanalystes accourus à notre écoute. « On ne se remet jamais d’un tel événement, on le traverse, puis on surmonte lentement la douleur. C’est pourquoi il est inutile d’asséner aux gens des phrases du genre : «Vous devez faire votre deuil.» Le deuil, c’est un travail qui se fait seul, c’est le remplacement de l’histoire traumatique par la mémoire » nous dit la psychanalyste Elisabeth Roudinesco. Elle poursuit, nous confiant un vademecum : « Il faut cultiver l’esprit de résistance face à la tyrannie et à la barbarie et savoir que c’est la guerre. Il faut se souvenir de ceux qui ont su résister au nazisme et au fascisme et ne pas céder à la haine de l’autre. »
Guerre, encore une fois le mot est lâché. Il expliquerait et justifierait tout. On cherche alors, chez les grands intellectuels qui aiment si volontiers se pavaner dans les fauteuils médiatiques, des éléments de réponse. Help ! Mayday !
 
Silence assourdissant, troué de quelques exceptions, qui prennent la forme d’orages de fin d’été plutôt que de pensée forgée.
Ecoutons donc, dans le silence de la pensée, quelques murmures épars.
 
Résistances
 
S’il est un mot qui revient souvent dans ces temps troublés, c’est bien celui de Résistance. Les français seraient ainsi « entrés en résistance ». Non pas celle de la deuxième guerre mondiale, non ; une forme nouvelle de résistance qui ne requiert pas d’actions violentes ou de faits d’éclats. La résistance serait simplement de vivre normalement.
Le philosophe Vincent Cespedes parle de « néo-résistance », estimant ainsi que "c'est une forme de résistance nouvelle que d'aller dans les cafés. Ce n'est pas résister comme lorsqu'on prend les armes ou le maquis, c'est une néo-résistance, adaptée à un nouveau terrorisme". Pourquoi néo-résistance? Parce que, comme il l'expliquait au Huffington Post, « elle s'adresse à la nouvelle génération, parce que nous avons de nouveaux moyens de la mettre en œuvre - les réseaux sociaux notamment - et parce que nous sommes entrés dans une nouvelle ère ».
 

Edgar Morin
 
Edgar Morin en appelle aussi, d’une autre façon, à la résistance. Au nom de l’humanité qui est en nous : « Nous devons résister aux barbaries […]. Cette résistance me rend vivant. La force qui m’anime vient d’une certitude. Je sens présente en moi l’humanité dont je fais partie. Non seulement je suis une petite partie dans le tout, mais le tout est à l’intérieur de moi-même. C’est peut-être cela qui me donne l’énergie de continuer sur la voie qui est la mienne. Et à un moment donné, sans que vous ne sachiez pourquoi, c’est comme une catalyse, quelque chose se passe, se transforme, bascule… C’est cela, l’espoir ».
 

Abdennour Bidar
 
Cette résistance, il faut aussi l’appliquer à la tentation de l’amalgame et celle de fustiger les communautés musulmanes.  Le philosophe spécialiste de l’Islam, Abdennour Bidar, lance dans Libération un appel vibrant : « Consciemment et inconsciemment, [Daech] est la proie de forces radicalement antihumanistes, qui cherchent à l’entraîner et à nous entraîner dans une sorte d’apocalypse. Les humanistes du monde, musulmans compris, doivent tous coopérer et associer leurs forces de résistance, d’urgence, à ce scénario de folie. »
Il poursuit, « Il faut résister tous ensemble à ces mécanismes psychologiques où l’on cherche à nous entraîner, et pour cela ne pas se tromper d’ennemi : il est extérieur. Ne tombons pas dans le piège de l’ennemi intérieur qui désignerait le musulman, l’immigré, le réfugié, qui vit ici. Ne laissons pas les terroristes nous rendre ennemis de nous-mêmes. Ils savent qu’à eux seuls, ils ne peuvent pas nous vaincre, alors ils tentent d’utiliser contre nous nos propres tentations de discorde. »
 
Dans la même veine, Tahar Ben Jelloun en appelle, lui aussi, à une forme de résistance, celle des musulmans, qui prendrait le slogan « Pas en mon nom » : « Plus que jamais, les pays musulmans, ceux qui croient à l’islam de paix, ceux qui croient à la fraternité monothéiste, doivent se mobiliser, car on a volé et violé leur religion, au nom de laquelle on massacre des innocents. Réagir en masse, provoquer un «Printemps de l’islam», un islam renouant avec ses siècles de lumière et du savoir. Dire et crier: «Pas en mon nom.» Revenir à l’éducation, à la pédagogie quotidienne et lutter pour remettre les valeurs à leur place ».
 
Accepter la guerre
 
D’autres voix se font entendre pour nous inciter à fuir le déni de réalité. Oui, nous sommes effectivement en guerre ; il faut l’accepter et en tirer les conséquences.
Bernard-Henri Lévy affirme ainsi dans La règle du jeu : « Appeler un chat un chat. Et oser formuler ce mot terrible de « guerre » dont c’est la vocation, le propre et, au fond, la noblesse en même temps que la faiblesse des démocraties de le repousser aux limites de leur entendement, de leurs repères imaginaires, symboliques et réels. […]Consentir à cet oxymore qu’est l’idée d’une République moderne tenue de combattre pour se sauver ».
 

Bernard-Henri Lévy
 
Qui dit guerre, dit appel à un comportement d’exception. L’historien Jean-Noël Jeanneney nous rappelle dans Le Monde aux leçons de l’histoire et au devoir de courage : « C’est donc bien du côté de guerres définies comme telles qu’il faut aller quérir des leçons, pour mettre en garde radicalement contre les illusions trop confortables : celles des concessions de la lâcheté. »
 
Dans une de ses chroniques, Renée Fregosi, philosophe et directrice de recherche en science politique,  nous met face à nos responsabilités qu’oblige une situation de guerre : « Osons prendre la défense d'une démocratie qui s'éprouve dans la pratique quotidienne incertaine et imparfaite, plutôt qu'elle ne se projette dans un avenir radieux cauchemardesque. Osons défendre Alain Finkielkraut et répliquer à voix haute, ne nous replions pas dans une "société qui murmure" comme le redoute lucidement Boualem Sansal  ».
 
Toutefois, l’historien Pascal Ory remet les choses en perspective et définit dans un article qu’il signe dans le Monde, ce qu’est cette guerre. Pour lui, « le terrorisme est la guerre de notre temps, parce que la planète où subsistent encore les guerres classiques (l’Afrique, l’Asie et, en pont sur les deux, le Proche-Orient) y frappe la planète pacifiée (l’Occident, exceptionnellement privé de guerre classique depuis 1945), mais aussi parce qu’il réalise la conciliation tant rêvée par tant d’intellectuels humanistes entre l’individualisme extrême, cher à l’Occident, et la fusion absolue, chère aux nostalgies fondamentalistes. C’est, en effet, un individualisme « radical ». Dans le temps, il opère la synthèse de deux figures historiques aujourd’hui, du coup, un peu datées : celle de l’homicide politique et celle du militant totalitaire ».
Cette guerre nouvelle nous oblige à réviser nos valeurs.
 
Révision des valeurs
 
C’est l’idée que développe Luc Ferry dans Le Figaro : « Lorsque les islamistes qu'on appelle, pour ne choquer personne, des «terroristes», se tuent eux-mêmes, lorsque le sacrifice de leur propre vie est dédié à la haine et à la mort, que peut-on faire contre eux ? Ils n'ont pas peur de mourir, ils pensent servir une cause sacrée, leur religion leur promet mille paradis et c'est dans l'allégresse qu'ils se font exploser. On a beau leur faire la guerre au Mali ou en Syrie, déployer nos forces de police et de renseignement sur le territoire français, leur hostilité se situe d'abord dans les esprits et dans les cœurs. Croit-on sérieusement que c'est seulement avec des bombes qu'on pourra en venir à bout? L'urgence, c'est d'abord et avant tout de lutter chez nous contre les multiples lieux d'endoctrinement, mais aussi de réviser nos propres modes de pensée. »
 
 

Raphael Glucksmann
 
C’est sur ce terrain que nous emmène Raphael Glucksmann en nous appelant à nous ressaisir : «La terreur de Daech peut nous faire perdre nos valeurs, il faut sauver la part de France qui est en nous», affirme-t-il. «Nous sommes à un moment de redéfinition de la société. [...] Or on ne peut pas s'adonner à notre phobie, sinon on termine le travail de Daech. Il faut nommer le mal et reprendre la définition de qui on est. Reprendre notre récit national attaqué et qui n'est plus naturel», indique l'écrivain pour qui Daech n'est ni «une religion, une culture ou une civilisation».
 
La guerre que nous menons est une guerre des valeurs, une guerre des idéologies. C’est ce que pense mezza voce André Comte-Sponville. Il refuse dans une interview l’assertion selon laquelle on affirmerait que les auteurs des attentats n’ont rien à voir avec l’Islam. « Ils ont un point  commun avec l’Islam, c’est qu’ils sont musulmans » explique-t-il, de même que l’Inquisition était pratiquée par des chrétiens ajoute le philosophe. Pour lui, qui se définit comme athée, les responsables des religions ont un rôle à jouer dans la défense des valeurs humaines. « Dès lors que cette guerre n’oppose pas des Etats, mais des idéologies, il faut aussi mener le combat sur le terrain des valeurs ».
 
Sur ces thématiques, le consensus est donc clair. Un consensus tiède, qui ne gêne pas et qui a pour vocation d’apaiser les esprits et d’orienter autant que faire se peut les actions à venir. En revanche, à partir du moment où les penseurs se mettent à chercher des responsabilités, à trouver des causes à la situation, les propos dérapent très vite.
 
Responsabilités
 
Le coup de tonnerre le plus bruyant vient de Michel Onfray, l’un des plus connus de nos philosophes contemporains, auteur de plusieurs dizaines de livres dont beaucoup sont des succès de librairie. Onfray n’a pas attendu pour porter sa voix. A  1 h 20 du matin, la nuit des attentats de Paris, pendant que les secours s’affairent encore et que toutes les forces de sécurité sont sur les dents, une heure à peine après l’intervention martiale du président de la République nous apprenant que nous sommes en guerre, à ce moment singulièrement brûlant, il publie un tweet fracassant :
 
 
Le lendemain matin, samedi, dans une interview donnée au Point, il poursuit sur sa lancée. Les tueurs encore en cavale de Daech semblent fasciner le philosophe. "Ils ont une vision de l'Histoire contrairement à nous (l'Occident) soumis à un matérialisme trivial et aux mafias de l'argent".
Michel Onfray admet que nous sommes en guerre. Mais cette guerre, dit-il, c'est nous qui l'avons commencée avec Georges Bush. Le journaliste du Point essaie de l'émouvoir : "mais les gens de Daech ont tué des innocents chez nous !". Réponse du philosophe : "nous aussi, nous avons tué des innocents". Nous n’obtenons donc que ce que nous méritons. D’ailleurs s’insurge Onfray, "de quel droit les appelons-nous des barbares ?". Selon le philosophe, ils sont comme nous. Ils font à la disqueuse ce que nous faisons avec des drones".
Et Michel Onfray de conclure sa diatribe : « Il y a chez  les Français une ferveur sans objet ». Une manière de dire, relève Maurice Szafran dans un article au vitriol publié dans Challenges, que chez les tueurs de Daech, la ferveur dispose, elle, d'un objet.
 

Les propos de Michel Onfray repris, le 21 novembre, dans une vidéo de propagande de Daech
 
Ces propos de Michel Onfray ont suscité un tollé venu d’horizons les plus divers. Bernard-Henri Lévy écrit : « Et quant à l’éternelle culture de l’excuse qui nous présente ces escadrons de la mort comme des humiliés, poussés à bout par une société inique et contraints par la misère à exécuter des jeunes gens dont le seul crime est d’avoir aimé le rock, le foot ou la fraîcheur d’une nuit d’automne à la terrasse d’un café, c’est une insulte à la misère non moins qu’aux exécutés. »
 

LIRE SUR UP' : Michel Onfray : tchao crétin

Caroline Fourest dans sa chronique du Huffington Post laisse éclater sa colère n’hésitant pas à parler de « refrain de collaborateurs » : « C'est donc notre faute si l'on nous tue parce que nous aimons l'égalité, la laïcité et la liberté d'expression. Notre faute si nous nous défendons pacifiquement quand on menace nos droits. Et militairement quand on nous déclare la guerre.
Ces rengaines ne sont pas seulement immorales. Elles arment les terroristes. Elles facilitent leur recrutement. Elles nous désignent comme cible. Ce sont des refrains de collaborateurs, de supplétifs, qui font le jeu d'une propagande visant à nous détruire ».
 
Tariq Ramadan lui-même, le sulfureux penseur de l’Islam, sans commenter directement l’article de Michel Onfray, tient dans La Tribune de Genève, des propos qui s’élèvent contre un discours cherchant à trouver des responsabilités partout et in fine, nulle part : « Pour autant nous devons tous, nous tous, du Nord au Sud, en Occident comme en Orient, refuser de nous penser en victimes. Victimes de l’autre, responsables de rien. Partout, malheureusement, on retrouve cette attitude un peu lâche et très émotionnelle. «Ce n’est pas nous, cela n’a rien à voir avec l’islam, c’est l’Occident le responsable… Ils n’aiment pas l’islam et rejettent les musulmans.» Ces propos faisant écho à: «Ces musulmans nous colonisent, ils ne respectent pas nos valeurs, ils veulent nous convertir, refusent de s’intégrer et détestent nos libertés.» Dans ce nouveau monde, plus personne n’est donc responsable du chaos justement. Si telle est la réalité, il n’y a donc plus d’espoir ».
 
La faute de l’Occident
 
Les propos de Michel Onfray cherchant à faire porter la responsabilité du terrorisme à un monde occidental décadent, sans repère, trouve des échos chez d’autres penseurs. Il s’agit d’une antienne que l’on a déjà connue au moment des attentats du 11-septembre. A cette époque, Jean Baudrillard, l’éminent intellectuel français, expliquait dans son ouvrage Power Inferno que, pour comprendre la haine contre l’Occident, il faut renverser les perspectives : « Ce n’est pas la haine de ceux à qui on a tout pris et auxquels on n’a rien rendu, c’est celle de ceux à qui on a tout donné sans qu’ils puissent le rendre. Ce n’est donc pas la haine de la dépossession et de l’exploitation, c’est celle de l’humiliation. »  Sous cet éclairage, le 11 septembre n’est alors rien d’autre qu’une revanche par l’humiliation contre l’humiliation.
Baudrillard pensait que l’illusion d’extirper le terrorisme comme mal absolu deviendrait une absurdité et un non-sens car il est le verdict et la condamnation que notre société porte sur elle-même.  Alain Minc, situé à un point cardinal opposé dans la réflexion politique, ne disait pas autre chose en écrivant ans son livre Ce monde qui vient que, par le terrorisme, ce n’est pas tant la haine des non-occidentaux envers l’Occident qui menace la société occidentale, que la « détestation de l’Occident venue du plus profond de lui-même ».  Dès lors, les sociétés occidentales ne peuvent être « en guerre » contre le terrorisme.  En effet, il ne s’agit pas, pour nos sociétés, de combattre l’ « autre » mais de lutter contre une partie d’elles-mêmes.
 

Bertrand Stiegler
 
C’est dans le prolongement de cette idée que s’éclairent les propos d’un autre intellectuel, Bertrand Stiegler, qui réagit aux attentats du 13-novembre dans Le Monde. Pour lui, « ce n’est pas de guerre contre Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale, qui nous entraînera dans la guerre civile si nous ne la combattons pas ». Il ajoute, « Les attentats du 13 novembre sont des attentats-suicides, et ce n’est pas anodin : le suicide est en voie de développement dans le monde entier, et en particulier auprès d’une jeunesse qui sait qu’elle sera au chômage pendant très longtemps ».
 
Pour Stiegler, le terrorisme trouve ses racines dans le monde que l’Occident offre. Philosophe ayant fondé son œuvre sur la technicité, Stiegler affirme que  « la stratégie des GAFA [Google-Amazon-Facebook-Apple], ne peut qu’étendre leur écosystème et intensifier la colonisation de l’Europe : faire exploser les transports, l’immobilier, l’éducation, toutes les filières, via de nouveaux modèles type Uber. Or cette pratique disruptive détruit les équilibres sociaux – ce que [le philosophe allemand] Theodor W. Adorno anticipait en parlant dès 1944 de « nouvelle forme de barbarie » à propos des industries culturelles ». Il poursuit « Ce n’est pas en déclarant la guerre à Daech que cela s’arrangera. Cette déclaration n’est qu’une manière de se débarrasser de ses propres responsabilités en faisant porter le chapeau à des gens devenus extrêmement dangereux et que nous avons coproduit avec Daech ». Il conclut ses propos : « On ramène le radicalisme à une question de religion, et c’est scandaleux. La plupart des recrues de l’islam radical n’ont pas de culture religieuse. Ce n’est pas de religion dont il s’agit, mais de désespoir ».
 
Ces positions reprennent une rhétorique constante. Elles sont à rapprocher du discours récurrent sur le conflit israélo-palestinien, sur le terrorisme islamique, et à un degré moins dramatique, sur les crises de nos banlieues et nos problèmes d’intégration. Alain Finkielkraut s’insurge, à cet égard, dans le Figaro contre «l'ethnocentrisme de la mauvaise conscience de l'Occident».
 
On s’habitue à tout
 
Dans un autre registre, on relèvera la prise de position singulière par le ton d’un autre intellectuel vénéré et controversé à la fois : Michel Houellebecq. L’auteur de Soumission se livre dans Il Corriere de la Serra  (traduction) à une violente attaque contre les gouvernants actuels qui mènent le docile peuple français à la guerre : « On s’habitue, même aux attentats. La France va résister. Les Français sauront résister, même sans étaler un héroïsme exceptionnel, sans même avoir besoin d’un «déclic» collectif de fierté nationale. Ils résisteront parce qu’on ne peut pas faire autrement, et parce qu’on s’habitue à tout. […] Contrairement à ce qu’on pense, les Français sont plutôt dociles et se laissent gouverner facilement, mais cela ne veut pas dire que ce sont des complets imbéciles. Leur défaut principal pourrait se définir comme une sorte de superficialité incline à oublier, et cela signifie qu’il faut périodiquement leur rafraîchir la mémoire. La situation déplorable dans laquelle nous nous trouvons est à attribuer à des responsabilités politiques précises ; et ces responsabilités politiques devront, tôt ou tard, être passées au crible. Il est très improbable que l’insignifiant opportuniste qui occupe le fauteuil de chef de l’État, tout comme l’attardé congénital qui occupe la fonction de Premier ministre, pour ne pas mentionner ensuite les «ténors de l’opposition» (LOL), sortent avec les honneurs de cet examen ».
 

Michel Houellebecq
 
Sous couvert de soutenir le peuple abandonné par les élites politiques, Houellebecq le trahit une seconde fois par une forme de justification du terrorisme.
 
 
A l’issue de cette revue, prise à chaud, pendant la semaine qui a suivi les attentats du 13-Novembre, on est frappé de la nature des réactions des penseurs patentés sur la mutation que nous vivons. Devant les événements, les réactions des intellectuels sont encore de l’ordre de l’émotion, de la pensée immédiate. On peut déplorer avec le philosophe Jean-Luc Nancy qu’à la place d’une pensée à la hauteur de la situation, « retentissent des éclats suspects, des dérives mal identifiées et du battage à tout va, donneur de leçons tous azimuts. Ça fait débat, ça fait photo, ça fait du bruit ». Il ajoute dans son article paru dans Libération: « Mais il ne faut pas s’y tromper. Il faut savoir écouter le silence et regarder ce qui ne se montre pas ».
Nous sommes sans nul doute au cœur d’une mutation de la société ; une mutation ample qui va durer. Une mutation que nul ne pourra saisir qu’après coup. Mais, ajoute Jean-Luc Nancy, « il est possible, il est nécessaire de penser selon cet horizon ou cette ligne de fuite. Cela n’empêche pas de penser au présent. Au contraire ».
 
 

 

Michel Onfray

Michel Onfray: tchao crétin

Les propos qu’a tenus le philosophe Michel Onfray au Point ce lundi, juste après la tuerie du 13 Novembre nous ont tristement choqués. Pis, ils nous ont semblé à contretemps des événements que nous étions en train de vivre. Comme si un des plus éminents intellectuels français était passé à côté de quelque chose d’important et nous laissait au milieu au du gué, interloqué. L’histoire de la pensée en a vu d’autres de ces grandes figures fourvoyées ou aveuglées par l’inertie de leurs idées.  Qui n’ont pas compris que le monde changeait sous leurs yeux. C’est ce qui se passe aujourd’hui et Onfray est aveugle et sourd. Son erreur est grave, historique peut-être; elle nous blesse. C’est pourquoi nous reprenons à l’intention des lecteurs de UP ‘, sans en enlever un mot,  ce texte de Baptiste Rossi publié aujourd’hui dans  la Règle du Jeu :
 
« Quand Michel Onfray trouve des excuses aux attentats de Paris et propose une trêve avec Daech : Le suicide moral d’un philosophe.
 
Dans de tels jours, rien n’est moins plaisant que de devoir écrire à coups de diatribes, et ferrailler avec des mots. Certainement, il y a des choses plus urgentes à faire ou à penser que de répondre à l’interview de Michel Onfray dans Le Point (numéro spécial de lundi dernier). Néanmoins, quand j’ai pris connaissance de ces propos, je ne doutais pas que d’autres que moi s’attèleraient à la tâche de lui répliquer. Probablement, chacun ayant le cœur ou l’esprit ailleurs, nul ne s’est manifesté, ce qui n’aurait pas manqué de survenir en temps normal. Le problème, c’est que dans le silence, Onfray est conforté. Son ton de satrape satisfait n’est pas démenti ; sa (compréhensible) volonté de faire l’intéressant, n’est pas gentiment grondée ; son incroyable propension à dire n’importe quoi en glapissant d’avance aux cris effrayés des éditorialistes sociaux-démocrates n’est pas récompensée. Il n’y a en effet, et c’est triste, nul scandale. Comme un enfant qui éclaterait un ballon dans un anniversaire, alors que tout le monde se préoccupe d’autre chose, Michel Onfray a, ces jours-ci, la polémique qui fait chou blanc. Et comme les temps sont difficiles pour tout le monde, il n’y a pas de raison à ce qu’une provocation crétine ne soit pas, justement, saluée par sa réfutation nécessaire. Il est toujours déprimant de voir un artiste faire un bide, un comédien de cabaret ne pas se faire applaudir, quand on dîne le samedi soir avec des cotillons et une avant-scène pour qu’il se produise entre nos appétits. Tant de puérilité, tant de condescendance et tant de cuistrerie ne peuvent être dépensées vainement. Imaginons l’effort, l’espoir, le mérite d’un tel polémiste. Et que fera alors Onfray, dépité, la prochaine fois ? Peut-être rien, si sa déception excède pour une fois son égo. Or, il n’est pas dit que Daech nous enlèvera aussi le plaisir de lire des choses absurdes ! Michel Onfray, donc, nous voici.
Ainsi, Michel Onfray est interrogé par Le Point sur les attentats de Paris. Soulignons, au passage, que cet hebdomadaire, qui est à deux doigts de promettre les arrêts de rigueur et le peloton d’exécution à qui serait un complice passif, idiot, bien-pensant de l’islamisme, ouvre grand les pages à quelqu’un qui, parce que si vous prétendez le contraire vous n’avez rien compris, propose de signer un pacte avec Daech, « une trêve (qui) pourrait être signée entre l’Etat islamique et la France ».
Mais, pourquoi, diable, la France devrait-elle signer une trêve avec Daech ? Et bien parce que la France est responsable de ces attentats. Revenant aux origines du mouvement, Onfray argue que c’est la guerre en Irak – pas le 11-Septembre, pas la montée de l’islamisme depuis trente, cinquante ans au Moyen-Orient, pas la stratégie d’Assad, pas le rôle de Saddam dans l’ethnicisation du peuple irakien sous son règne –, non, la guerre en Irak, donc qui est la cause de nos maux et de nos morts : « La situation dans laquelle nous sommes procède d’une longue chaîne de causalités qu’il revient au philosophe de décrire. L’acte terroriste en tant que tel est le dernier maillon de cette chaîne. » Après avoir légitimé leurs buts de guerre, répondre à une déstabilisation du Moyen-Orient (en attaquant en France, terre bien connue du bellicisme anti-irakien), Onfray s’attache ensuite à légitimer les moyens des terroristes : « l’invitation politiquement correcte (à) faire d’eux des barbares… alors qu’ils font à la disqueuse et au marteau piqueur ce que l’Occident a fait avec des avions furtifs (….) les qualifier de terroristes (alors que certes ils tuent des victimes innocentes avec des kalachnikovs ou des couteaux mais que l’Occident fait de même à plus grande échelle…). »
Que dire ? Il est toujours triste d’assister au suicide moral d’un philosophe. Les causes profondes de la violence au Moyen-Orient sont complexes, ses remèdes, redoutables et justiciables d’une analyse subtile et distanciée. Mais quand un philosophe entreprend de justifier des morts, c’est une forfaiture. Le retour de la dialectique sous-hégelienne, cette « longue chaîne de causalités » mise à jour par le grand esprit, qui, permet de rendre intelligibles, et au final, excusables, les massacres et la barbarie, c’est un piège de l’intelligence. A vouloir prendre de la hauteur, savoir mieux que quiconque distinguer les malheurs nécessaires et les tragédies réductibles à des manifestations irrémédiables de l’esprit de l’Histoire, on n’est plus intelligent, on est monstrueux. Confondre le nihilisme assassin et le militantisme politique est une erreur qu’on croyait enterrée, réservée à d’autres temps. Une trêve avec Daech ? A quelles conditions ? Leur donner de l’argent, leur livrer des contingents de prisonniers ? C’est Ubu chez Clausewitz. Le manque de discernement devient criminel. Faute de savoir être Chomsky ou Hegel, on devient Quisling. C’est impardonnable pour n’importe quel intellectuel, c’est éminemment triste dans le cas de Michel Onfray.
Triste, quand on a prétendu pendant vingt ans être justement l’homme en butte contre les systèmes, le démonteur des panglossies et des providences, l’irréductible esprit plein de lumière face aux tenants de l’ordre contemporain et de ses justifications. Triste, quand on a prétendu pendant vingt ou trente ans se placer dans les pas d’un maître tel qu’Albert Camus. Camus, lu par Onfray sans nuance mais avec flamme, en opposition à Sartre, résumé à une voix métallique, condescendante, prêt à toutes les pirouettes de la dialectique pour justifier les meurtres politiques. Cette voix, sans bienveillance, sans compassion pour les victimes, la voix de la dialectique historique, imbue et enivrée de sa propre intelligence, qui sait se placer haut, dans les hauteurs de l’Histoire, pour faire d’une victime un bourreau ou un complice, qui sait, plus maline que tout le monde, que les attentats sont des échos aux tyrannies, que les morts ne comptent pas, ou s’égalisent. Cette voix de la dialectique, c’était celle qu’Onfray prêtait à Sartre, c’était celle des marxistes orthodoxes, c’est celle pourtant avec laquelle il parle aujourd’hui, par un retournement lamentable des évolutions philosophiques. Triste, quand, comme Onfray, on a écrit un plaidoyer entier à un Camus, celui des Justes, qui discutait l’assassinat politique avec sa religion de l’homme et sa terreur des Terreurs, le Camus de la Mère préférée à la justice, le Camus de l’Homme Révolté qui savait, lui, distinguer, le fondamentalisme de la juste révolte (et la révolte, dans les attentats de Paris, où est-elle ?). Triste, quand Onfray n’a eu de cesse de se moquer, lui l’humaniste hédoniste, le voyant clair dans le monde des idéologies, de Sartre qui écrivait trop fameusement dans sa préface à Frantz Fanon : « Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ». Un philosophe, qui à coups de « certes » (abondamment utilisé par Onfray) tente de récupérer le geste assassin dans une nécessité qui le dépasse. Les mots de Sartre, Onfray pourrait les écrire, il est passé d’un scepticisme à un certicisme. En ce temps-là, déjà, les opprimés ne pouvaient pas être des assassins. Il y avait, certes, des victimes, mais si vous saviez… Pas un mot de douleur pour les morts, vus comme des pantins de l’Occident, des valets récoltants leurs dus, une glorification innommable de Daech comme les anticolonialistes des années 50 se seraient refusés à entreprendre. Le retour de la dialectique pleine d’intelligence et de mots d’excuses est bien une forfaiture. Forfaiture intellectuelle dans un pays dévasté, où un de ses philosophes les plus lus, enivré par sa sagacité, prend pour de la perspicacité ce qui n’est que de la cuistrerie. Forfaiture personnelle pour un écrivain qui se veut de Camus, un homme juste rongé par le doute, tourmenté par le scrupule, et qui avec un talent (certainement, certainement moindre que celui de Onfray) n’a jamais osé justifier, « replacer dans une chaîne de causalité », habiller de l’uniforme d’agent de la nécessité un terroriste. C’est un triste spectacle que de voir, par enfermement de l’orgueil, désir puéril de provocation, fascination adolescente pour le désordre, Onfray, l’homme qui démolissait les idoles, repeindre patiemment la statue d’Hegel où Daech devient l’accoucheur des contradictions du Moyen-Orient sous la coupe tyrannique occidentale. Onfray préfère la justice – ou ce qu’il en discerne – aux morts du Bataclan, oubliant le geste premier de Camus face au marxisme des « Temps Modernes » ou aux suppôts de la terreur, apercevoir le visage des morts, les désentraver des systèmes, refuser tous les discours et toutes les excuses. Camus, qui aurait pleuré tous les morts, et souffrait chacune des victimes d’un conflit autrement plus inextricable. Camus, la référence obligée, puisque Onfray compare explicitement Daech au FLN, ce qui est une insulte, en passant, à l’Algérie, aux musulmans, premières victimes de l’Etat Islamique. L’interview de Onfray, c’est un esprit libre qui parle, bizarrement, de cette voix grise réservée jadis aux goulaguistes perspicaces, aux intellectuels faisant office d’opticiens (« certes, c’est terrible vu d’ici, tous ces morts, mais considérez cela du point de vue de… reculez… ah oui, voilà, n’est ce pas que c’est plus net, moins affreux ? »), aux marxistes qui, comme des guides de haute montagne, savaient dénicher des belvédères depuis lesquels l’horreur humaine est plus supportable, si ce n’est justifiable. Une forfaiture, donc, une forfaiture, morale, philosophique, un suicide, une plongée dans l’absurde ce qui, peut-être, pour un prétendu Camusien, peut, qui sait, avoir du sens.
Les mots d’Onfray n’ont pas eu, pour l’instant, la publicité qu’ils méritent. C’est peut être tant mieux. Sa seule gloire, son destin peut-être, est de devenir à son corps défendant un intellectuel organique de Daech, puisqu’il est repris, sur la toile, par toute la sphère islamiste. La vanité n’excuse pas tout. La joie jouissive de ruer dans les brancards pourrait transiger, face au devoir philosophique de dire la vérité. On peut ne pas publier cinq colonnes dans Le Point, rien qu’une semaine dans l’histoire du monde, sans mourir d’asphyxie. Car c’est cela, aussi, la philosophie, refuser les fausses « causalités », ne pas, pour la joie des démonstrations racoleuses, passer les morts par pertes et profits. S’indigner des morts, de la folie des hommes, en pouvant bien sûr, refuser la guerre, ou proposer d’autres voies de paix, mais en aucun cas, faire comme si tout le monde avait ses raisons. Bien sûr que tout le monde peut se trouver des raisons, pour tuer. C’est le degré zéro de la pensée. Agiter son index en l’air dans les colonnes des beaux journaux en disant « certes ! certes ! » pour écraser le réel dans ses systèmes ou ses petits gribouillis d’équivalence, ça ne sert à rien, si ce n’est à se faire plaisir. Un philosophe n’est pas un arbitre qui, récoltant les avis de décès et les in memoriam, refaisant les additions ou les soustractions, décide lequel des camps a tort ou raison. La capacité de la philosophie, c’est justement de faire rendre gorge à ceux qui croient avoir raison, suffisamment de raisons pour tuer. C’est certainement moins spectaculaire, sans doute, moins vendeur, mais c’est la tâche, que d’autres, Camus en tête, lui avait assigné. Il faut avoir bien de la nostalgie pour sa jeunesse politique pour confondre ainsi des militants avec les faussaires de l’idéologie, les combattants avec des nihilistes, habiller de révolte la pure folie. Et le marxisme sénile peut devenir une incroyable cécité. Alors, avec une infinie tristesse, dont on aurait pu se passer, dans ces jours atroces, on devrait dire Adieu Onfray. Relisez l’interview, où au passage, tout à sa joie adolescente de tutoyer les abîmes, le philosophe réhabilite discrètement Marine Le Pen, par cette pirouette du pire que chérissent les intelligences puériles, Le Pen qui n’est pas, selon lui, la vraie extrême droite. La position de Michel Onfray, entre un pacifisme sans gloire, une dialectique sans cœur, et un vœu d’ordre dépourvu d’équivoque, est d’ailleurs contradictoire, mais qui s’en soucie ? Ici, on dira simplement, calmement, avec les mots tonitruants d’Onfray, avec ces mots de supériorité qui lui voilent son humanité, son intelligence, et peut-être, son devoir, autre chose. On dira, pour conclure : Tchao crétin. Tchao crétin, on est immunisé depuis longtemps, depuis nos lectures de Camus, contre tous les imprésarios du crime et les bonimenteurs de l’Histoire. Tchao crétin, les philosophes qui cadenassent les victimes dans la tresse des évènements, refusant leur singularité et la monstruosité des meurtres, on a en fini depuis longtemps. Appliquer Kojève à Daech, ça peut paraître futé, mais c’est un mensonge, une infamie, et l’intelligence ne se mesure pas à la froideur du cœur. Tchao crétin, en ayant mal que ce soit pareilles circonstances qui aient fait tomber les masques. »
 
Baptiste Rossi
 
Cet article a été publié initialement dans la Règle du Jeu

 

attentats Paris

Comment comprendre la cacophonie du monde?

La vision d'un monde bipolaire, qu'il soit celui de la Guerre Froide ou celui de la guerre contre le terrorisme depuis le 11 septembre 2001 ne peut, par exemple, être analysée comme un fait mais plutôt comme une représentation du monde, fortement influencée par les USA et leur domination internationale. 
De même l'avènement de l'ONU et d'une gouvernance internationale, ou la vision d'un monde multipolaire venue des pays émergents sont autant de récits, de manière de présenter le monde et ses équilibres. 
Dans le cadre du Cycle Enjeux internationaux de la Bibliothèque du Centre Pompidou en partenariat avec le CERI, UP' Magazine a choisi de vous présenter la dernière intervention de Karoline Postel-Vinay. Comment comprendre un monde où l’Union européenne est tout sauf une puissance politique et le projet fédéraliste s’est comme évanoui ? La Russie démontre-t-elle une capacité de perturbation plus que de coopération ? La Chine poursuit son ascension économique magistrale, mais n’est en rien une grande puissance politique. Quant aux pays émergents, ils connaissent ou vont connaître des vulnérabilités internes plus ou moins considérables ; la plupart ne formant pas encore de pôles économiques tangeants. Aujourd'hui, les incertitudes et les inquiétudes l’emportent. Celles-ci doivent être résolues dans un monde qui, plus que jamais, se trouve face à des défis majeurs : terrorisme, climat. De "nouveaux récits" plus globaux, plus surplombants, semblent aujourd'hui nécessaires.
Photo : ©Tableau "Cacophonie" de Jean-Marie Jenot
 
Comment se faire entendre dans un monde d’une complexité inouïe, où le nombre d’acteurs autour des tables de négociation va croissant et où la diversité d’intérêts semble infinie ? Comment se rendre audible dans cette nouvelle cacophonie internationale qu’on appelle aussi "gouvernance globale" et dont on attend un minimum de régulation à l’échelle planétaire ?
 
Prenons l’exemple du changement climatique, sujet de la prochaine grande représentation de la scène internationale, qui se jouera à Paris dans quelques jours. Les points de vue défendus autour de cette question seront, on le sait déjà, multiples et généralement divergents. Comme l’a annoncé sobrement Laurent Fabius, la tâche pour parvenir à un accord substantiel sera "considérable".
Il existe d’abord des différences d’intérêts tangibles, notamment entre les pays dont l’industrie est en plein développement et ceux qui sont des sociétés post-industrielles, entre les gros exportateurs de pétrole et les producteurs d’énergies renouvelables, entre les "pollueurs" à un titre ou un autre et les relais plus ou moins puissants de l’opinion écologique mondiale. Au-delà de ce qui relève de la négociation concrète, en termes économiques et/ou politiques, il existe également des conflits entre les différentes visions du monde qui sont des lectures de la réalité ancrées dans des expériences collectives et des histoires spécifiques.
 
Comme l’expliquait le directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Quai d’Orsay lors d’une rencontre récente (1), les diplomates français peuvent difficilement engager une négociation sur un objectif tel que l’abaissement de quelques degrés Celsius de la température de la planète, lorsque leurs interlocuteurs leur opposent un discours dans un tout autre registre : celui de l’histoire du colonialisme. En substance, les représentants d’un pays autrefois colonisé par les Européens évoqueront un passé fait d’injustices et présenteront dans cette perspective leur volonté légitime de poursuivre aujourd’hui sans entraves leur développement économique. Se pose alors la question de l’audibilité dans les débats mondiaux, plus précisément, de l’importance croissante des récits et des contre-récits dans la structuration de la coopération internationale.
 
Les puissances occidentales produisent depuis plus d’un siècle des grands récits géopolitiques qui fédèrent l’action des Etats et influencent l’ordre de leurs priorités. Les Etats-Unis sont entrés dans la Grande Guerre avec un récit géopolitique inédit à l’époque par son caractère normatif et son ambition planétaire. Pour Woodrow Wilson, 1914 était un combat mondial du Bien contre le Mal ; pour convaincre une opinion publique américaine isolationniste à verser son sang outre-Atlantique, il fallait au moins un enjeu de cette dimension.
Le même récit, moral et planétaire, mettant en scène le combat entre fascistes et anti-fascistes à une échelle mondiale sera adopté par Franklin Roosevelt en 1941 et dominera longtemps la scène internationale. Au point où l’Organisation des Nations unies, qui en est issue, ne peut, soixante-dix ans après son dénouement, s’en distancier : les cinq vainqueurs de 1945 conservent l’exclusivité du droit de veto en cas de conflit et l’Allemagne et le Japon continuent de figurer en tant qu’"Etats ennemis" dans la charte de l’ONU. Une permanence narrative d’autant plus remarquable que la réalité "mondiale" de l’époque et la bipolarité de sa morale apparaissent désormais plus relatives : en quoi ce conflit était-il mondial quand tant de nations (d’Afrique, d’Asie), colonisées, n’avaient donc pas leur mot à dire ou n’étaient simplement pas concernées (comme nombre de pays d’Amérique latine) ? L’URSS de Staline est-elle crédible comme grande opposante aux régimes totalitaires ? Sun Yat-sen et Mao Zedong combattaient-ils vraiment le régime politique des militaristes japonais ?
 
D’une certaine manière, le mouvement de décolonisation qui s’est immédiatement déclenché après 1945 constituait en soi un premier contre-récit face à celui d’une "guerre mondiale" qui aura servi de ligne programmatique pour la principale organisation de coopération internationale. Depuis, les pays décolonisés, et aujourd’hui les puissances émergentes comme l’Inde ou le Brésil, ont régulièrement proposé, mais pas vraiment imposé, des narrations alternatives aux grands récits géopolitiques produits par l’Occident.
Lorsque s’est construit le grand récit de la "guerre froide", sur le mode d’une histoire opposant "l’Ouest et l’Est du monde", beaucoup de pays décolonisés se sont fédérés autour d’un autre récit, celui de la domination du Sud par le Nord. Ce contre-récit a eu un certain impact, infléchissant l’agenda de l’ONU dans les années 1970 ; l’omniprésence des questions sécuritaires liées au conflit bipolaire américano-soviétique a commencé à être tempérée par de nouvelles considérations sur le développement économique, ouvrant la voie à une vision beaucoup plus large de l’intérêt général à l’échelle globale. Mais le récit du "Nord/Sud" n’a jamais eu la force, et donc l’efficacité, de l’"Est/Ouest", dans la mesure où il n’a pas permis un véritable renversement de perspective dans la mise en place de l’agenda international.
 
Aujourd’hui, les puissances occidentales peinent à formuler des grands récits suffisamment prépondérants pour rendre indiscutables les priorités de la coopération internationale. Cette difficulté est de fait inversement proportionnelle à la capacité narrative de l’ancien "Sud", devenue une nébuleuse fortement hétérogène mais dont les éléments les plus puissants – Chine, Inde, Brésil, mais aussi Indonésie, Turquie… – véhiculent des visions fondées sur des trajectoires historiques radicalement différentes de celles des nations européennes et nord-américaines.
 
Karoline Postel-Vinay, Directrice de recherches CERI - Novembre 2015
 
(1) Cycle Enjeux internationaux de la Bibliothèque du Centre Pompidou en partenariat avec le CERI : "Récits globaux et relations internationales au 21e siècle", accessible sur http://dai.ly/x3bi7op et http://webtv.bpi.fr/fr/doc/4226
Conseiller scientifique : Alain Dieckhoff, directeur de recherche au CNRS 
 

Livre "Comprendre la mondialisation" - Ed. Ellipse

Livre "Lettre ouverte au monde musulman" de Abdennour Bidar, Philosophe

 

 

Réseaux sociaux attentats Paris

Attentats de Paris : le rôle des réseaux

Considérés comme un espace de libre expression des internautes, sans être obligés de passer par la médiation des journalistes, les réseaux socionumériques ont été au cœur de cette vague d’attentats à Paris, jouant plusieurs rôles, désormais assez bien identifiés.

Comme cela se fait désormais de façon fréquente face à tout type d’événement, les internautes ont eu le réflexe de sortir leurs téléphones portables pour tourner en direct ce qui se passait sous leurs yeux. Les médias relayant ensuite ces images amateurs dans leurs éditions télévisées ou sur leurs sites.

 

Vidéos d’amateurs et relais médiatiques

C’est ainsi que les premières images de fusillade filmées depuis un appartement à quelques centaines de mètres du Bataclan, postées très vite sur YouTube et reprises par d’autres comptes, ont cumulé en moins de vingt heures, selon notre décompte, plus de 2,1 millions de vues. Même dynamique donc que celle observée le 7 janvier avec ce film d’un citoyen, pris depuis un appartement et d’abord médiatisé par Reuters, où l’on voit les frères Kouachi revenir de la rédaction de Charlie Hebdo en criant victoire !

Même réflexe pour Steven Costa arrivé sur les lieux de massacre d’un des cafés touchés, qui interroge alors les témoins tout en filmant la scène de crime, ou encore d’un particulier arrivant très vite sur le lieu des explosions au stade de France.

Et en janvier comme en novembre, on retrouve l’influence de ces pratiques amateurs sur les journalistes professionnels, avec cette vidéo prise sur portable par un journaliste du Monde, Daniel Psenny, dont la fenêtre donne sur la sortie de secours du Bataclan. Cette vidéo postée sur la chaîne Dailymotion du Monde a été vue plus de 12 millions de fois, en quelques heures.

Réseaux sociaux, réseaux de solidarité

L’espace public que ces réseaux numériques contribuent à forger, permet aux citoyens de créer des solidarités entre eux, sur un modèle d’auto-organisation. Sur Twitter, des fils d’actu, via un hashtag qui finit par s’imposer, permettent d’organiser un échange d’informations entre les internautes.

On en a vu cette nuit du 13 au 14 novembre, deux cas exemplaires. Le hashtag #porteOuverte s’est par exemple imposé dans la nuit comme un des mots-dièses les plus partagés sur Twitter, suite à la proposition du journaliste indépendant et actif sur les réseaux, Sylvain Lapoix.

Il permit d’exprimer l’élan de solidarité de Parisiens des quartiers touchés par les attentats au profit de ceux que le bouclage des lieux ou l’angoisse laissaient sans abris et dans la rue.

De la même manière, le hashtag #rechercheParis est devenu le moyen que nombre de citoyens ont partagé pour faire circuler des appels à témoin pour retrouver trace d’un être cher dont ils étaient sans nouvelle.


 
 

Notons que Facebook a déclenché un dispositif visant à simplifier la vie de ses usagers dont les amis chercheraient à savoir sur leurs comptes Facebook si un proche est toujours en vie ou pas. Ce service appelé Safety check a été inauguré en octobre 2014, et Marc Zuckerberg en justifia ainsi l’existence : « Ces dernières années, il y a eu de nombreuses catastrophes et crises où les gens se sont tournés vers Internet pour aider. Chaque fois, nous avons vu les gens utiliser Facebook pour vérifier que leurs proches étaient en sécurité ».

En conséquence ceux qui étaient géolocalisés sur Paris, ont reçu dans la nuit le message suivant : « Allez-vous bien ? Il semble que vous soyez dans la zone touchée par les attaques terroristes à Paris. Informez vos amis que vous êtes en sécurité ». Il suffisait d'un simple clic, affichant donc un message rassurant automatiquement.

L’expression émotionnelle sur les réseaux

Une des clés du succès des réseaux socionumériques tient à la manière très affective dont ils sont appropriés, pour s’autoriser à rendre public, à partager, ses émotions (indignation, colère, coups de cœur, tristesse, afflictions…). Et dans ces circonstances dramatiques, ce ressort émotionnel joue à plein. Il s’agit de communier avec les victimes et d’afficher son empathie face à la situation.

La créativité graphique est un des outils très prisés sur ces réseaux pour partager en peu de mots (voire aucun) ses affects, surtout dans ces moments de sidération qu’engendre une ultra-violence aussi aveugle que répugnante.

On a donc vu fleurir des représentations graphiques devenues très vite populaires, comme autant de signes d’empathie déposés sur les autels numériques que sont nos comptes devenus. On change l’image de son profil Facebook, Twitter ou Tumblr. On crée un tableau sur son Tumblr, son Pinterest ou son compte Instagram, pour y déposer la collection des images qui nous ont le plus ému, le plus touché, qui résument le mieux notre état d’esprit du moment. Une larme, un symbole suffisent alors à traduire ses émotions.

On a pu découvrir l’influence du célèbre logo « Je suis Charlie », décliné ici en « Je suis Paris » ou « Je suis la France ». On voit aussi l’inventivité de ceux qui utilisent le symbole par excellence de Paris (la Tour Eiffel) pour l’associer à un message de paix et d’hommage aux victimes.

Le #PrayforParis est devenu un topic mondial, avec plus de 7 millions de messages en quelques heures. Découvrons un florilège de ce qui a circulé et qui s’inscrit pour chacun dans un processus de résilience, pour retrouver du sens dans un monde qui apparaît absurde, incompréhensible, incontrôlable.


 
 

Et on fait aussi circuler les images symboles valorisant des initiatives positives, celles qui permettent de se dire qu’il y a encore de l’humanité dans ce chaos fait d’absurdité et de brutalité. Les images qui témoignent de la solidarité du reste du monde avec nous, les initiatives culturelles, les moments de recueillement… les slogans qui nous permettent d’afficher notre détermination face à la menace.

Médias sociaux véhicules de toutes les rumeurs

Finissons ce tour d’horizon, en soulignant hélas, que, comme d’habitude, de nombreuses rumeurs ont circulé sur ces réseaux, les partages se faisant sans contrôle et sans retenue.

Une photo du groupe de rock «Eagles of Death Metal» circule sur Twitter et Facebook, présentée comme le groupe en concert dans le Bataclan le soir du drame, alors qu’il s’agit d’une photo de leur tournée, prise en Irlande.

L’annonce de lieux de fusillades nouveaux dans Paris, a rythmé la soirée sur les réseaux. Des coups de feux, des bombes, auraient ainsi été entendus à Beaubourg, aux Halles, au Trocadéro, etc. Dans l’affolement, croyant sans doute bien faire pour prévenir du danger d’autres internautes, des citoyens ont relayé ces rumeurs sans fondement.

Il n’y pas eu de fusillade à Bagnolet, et l’image choc d’une victime présumée s’avéra être une photo prise au Brésil. Une fausse prophétie censée avoir été postée sur le forum jeuxvideo.com le 5 novembre a été fabriquée de toutes pièces pour faire croire que ces attentats avaient été prévus.

Ce ne sont là que quelques exemples de l’ampleur que peut prendre la bêtise humaine sur ces réseaux, entre affolement peu éclairé mais pétri de bonnes intentions et franche malveillance, avec faux messages, détournement d’images, pour ne rien dire des thèses complotistes (et souvent xénophobes) qui apparaissent déjà (mais auxquelles nous refusons de donner de la publicité en les décrivant ici).

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse, Université Panthéon-Assas

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

bouc émissaire

L’innovateur est-il un bouc émissaire ?

René Girard, décédé le 4 novembre, est considéré comme un anthropologue, sinon un philosophe de la violence et des religions, avec une réflexion fondée sur un mécanisme central, le mimétisme : "Le nouveau Darwin des sciences humaines" comme aimait à le surnommer Michel Serres.
René Girard n’est pas connu pour ses travaux sur l’innovation, même si on comprend bien que l’innovation est le contraire du mimétisme. En 2006, il a publié avec Gianni Vattimo un livre intitulé Christianisme et modernité (entretiens menés par Pierpaolo Antonello, Flammarion 2009) qui explique comment, pour inventer la modernité, notre civilisation a pu se fonder sur des structures intellectuelles, économiques et sociétales nouvelles issues principalement du christianisme. Nous savons que le mécanisme d’innovation, et principalement le mécanisme d’acceptation sociale de l’innovation, est le fondement de cette modernité qui s’y alimente en richesse et en dynamisme au point de s’imposer maintenant comme un modèle sociétal universel.
 
En écho à ces travaux est paru en 2009, un livre intitulé "Violences et ordres sociaux" (Douglass C. North, John Joseph Wallis et Barry R. Weingast, Gallimard 2010 pour la traduction française) qui établit une autre relation entre violences et sociétés : la méthode de répartition des richesses serait la clé de la violence sociale. Selon ces travaux, une méthode souple et ajustable dans le temps comme le marché libre permet d’éviter les crises sociales provoquées par la rigidité de l’ancien système de répartition des richesses en fonction des relations politiques. Cette méthode libérale permet en outre d’ouvrir les marchés aux innovations et ainsi d’accroître l’efficacité globale de la société et la richesse disponible.
 
Face aux crises mimétiques récurrentes dans les sociétés humaines, il y aurait donc deux schémas de réponse ou de prévention : un schéma historique avec un bouc émissaire (qui résout la crise du mimétisme) et un schéma moderne par l’économie qui passe par une distribution dynamique (fondée sur la concurrence) et « acceptable » de la richesse. Le passage de l’un à l’autre étant le marqueur de la modernité. Mais ces modèles sont plus complémentaires que concurrents, si l’on considère que les innovateurs peuvent jouer un rôle équivalent aux boucs émissaires, de focalisation des tensions et de rétablissement d’un consensus.
 
Pour comprendre le mécanisme de cette transformation sociétale vers la modernité, il faut se pencher sur le rôle des individus et singulièrement des innovateurs qui sont au cœur du système social moderne. Leur fonction est maintenant définie : à l’issue du long travail préparatoire technique et sociologique généralement effectué par d’autres, ils font accepter l’innovation par la société en définissant clairement et en temps opportun le standard du produit et son modèle économique, puis en réalisant les premières diffusions significatives.
 
Il faut noter que cette acceptabilité de l’innovation est d’autant plus facile à mettre en place qu’une nouvelle richesse l’accompagne. Dans l’abondance, la crise du mimétisme se révèle moins violente. Or cette nouvelle richesse qui alimente l’Occident depuis mille ans est principalement le fruit de l’innovation.
 
Ces hommes ont des perspectives d’avenir analogues aux boucs émissaires du passé. S’ils réussissent, ils deviennent les héros du monde moderne, les Hercule de notre nouveau Panthéon. S’ils échouent, ils sont écartés du Panthéon. Dans la formation de ses divinités de référence, l’Occident a d’abord refusé le sacrifice humain avec le christianisme et maintenant il substitue aux anciens dieux les héros de la modernité. Cela nous ramène à nos sources mésopotamiennes, lorsque les dieux (issus des sacrifices des boucs émissaires), transmettaient leurs sciences aux hommes, via les « Apkallus », ces semi-divinités mésopotamiennes, compagnons du dieu Enki détenteur du savoir et de la sagesse et chargées par Enki de transmettre le savoir des dieux aux hommes, ancêtres de nos innovateurs.
 
En France, en cas d’échec, les innovateurs sont voués aux gémonies du déclassement social. Ce destin binaire n’est guère attrayant et peut même apparaitre comme un repoussoir pour beaucoup. C’est pourquoi nous aurions un réel intérêt collectif à repenser le rôle et la place des innovateurs dans la société française, si nous voulons préserver ou reconquérir notre place dans l’innovation mondiale.
 
Patrice Noailles-Siméon, Fondateur du Forum des politiques d’innovation, auteur de "L’innovation. Valeur Economie Gestion" (Eska, 2008) 
(Source : politiques-innovation.org - 18 novembre 2015)
 

Livre "Le bouc émissaire" de René Girard (Ed. Grasset 1981)

Livre "La Violence et le Sacré' de René Girard (Ed. Pluriel 1972) 

Livre "Avons-nous besoin d'un bouc émissaire" de Raymund Schwager (Ed.Flammarion 1978)

 

 

terrorisme

Les nouveaux fondamentalistes: Enjeux nationaux et internationaux

Comment passe-t-on d’une mentalité radicale ou zélote à une position de combat, voire à l’engagement terroriste ? Là était le questionnement d'un des derniers séminaires du Collège des Bernardins en octobre dernier. Séminaire auquel participaient Antoine Arjakovsky et Jacques Huntzinger pour essayer de répondre sur les aspects historiques, anthropologiques et psychologiques des parcours des différents fondamentalismes. 
 
Antoine Arjakovsky, depuis septembre 2011, codirige avec Antoine de Romanet le département « Société, Liberté, Paix » du pôle de recherche du Collège des Bernardins à Paris, qui réfléchit aux rapports entre états, religions et laïcité. Jacques Huntzinger, ancien Ambassadeur d'Israël, est aujourd'hui secrétaire général des Ateliers culturels méditerranéens, iniités par l'Elysée et le Quai d'Orsay et qui participent au projet de l'Union pour la Méditerranée. Ils étaient les principaux intervenants de ce cercle d'analyse pour tenter de nous donner un éclairage prècis sur ceux que nous appelons en Occident les extrêmistes.
 
La notion de « courant » est très particulière dans l’islam
 
Parce que le prophète Mahomet a également été un « roi », en construisant un Etat à Médine et parce que ses successeurs, les califes, ainsi que leurs opposants vont faire de la politique au nom de la religion, des courants « politico religieux » apparaîtront qui seront plus politiques que religieux.
La constitution des courants dans l’islam se produira à trois moments de son histoire. Au 7ème siècle, au moment de la succession du prophète, puis au 9ème siècle au moment de la constitution de l’orthodoxie sunnite et enfin aux 19ème et 20ème siècles avec le choc de la rencontre du monde arabe avec la modernité et la puissance européenne. 
 
Au 7ème siècle, la succession du prophète à la tête du jeune Etat islamique, créé à Médine et élargi au nouvel empire arabe, va donner lieu à une compétition féroce entre la famille du prophète, représentée par Ali, son cousin et gendre, soutenu et par Médine et par les guerriers radicaux, et l’aristocratie de La Mecque représentée par le clan des Omeyades. De cette guerre de succession sortiront les grands courants initiaux de l’islam. Les sunnites forment le courant majoritaire issu de l’aristocratie mecquoise partisane d’un califat dynastique qui sera construit par les Omeyades et les Abbasides.
Le chiisme, courant minoritaire des partisans d’Ali, défait militairement à Kerbala, concentré en Irak, le berceau du chiisme, construira une théologie fondée sur l’imanat opposé au califat et sur l’attente et le retour de l’iman caché. Le chiisme deviendra bien plus tard, au 16ème siècle, la religion officielle de la Perse à partir d’une décision politique de la nouvelle dynastie perse décidée à se singulariser du sunnisme du monde arabe. L’époque contemporaine est la grande revanche du chiisme avec la révolution islamique de Khomeiny de 1979 et sa portée dans le monde islamique mais surtout avec la reconquête chiite de l’Irak au lendemain de l’action américaine en Irak en 2003. C’est la vengeance tardive de la défaite de Kerbala ressentie comme telle par le monde sunnite.
 
Le troisième courant, issu de la fitna du 7ème siècle, sera le kharidjisme, les « séparatistes révoltés », adeptes de la violence armée contre tous les dirigeants impies, refusant tout compromis politique, ancêtres des radicaux de l’islam et des djihadistes.
La mémoire de cette époque initiale de l’islam est entière dans l’islam moderne et contemporain.
Au 9ème siècle, au sein du sunnisme, la défense politique de la dynastie régnante des Abbassides face aux contestations des courants minoritaires antis califaux passe par la construction d’une orthodoxie religieuse fondée sur la tradition du prophète, la sunna. Il s’agit de nouveau d’une légitimation du politique par le religieux codifiée dans une orthodoxie appelée le sunnisme qui regroupe les « adeptes de la sunna du Prophète ». Cette construction sera la matrice des grands courants « théologiques » de l’islam sunnite. Ces trois grands courants du sunnisme sont le mutazilisme, la hanbalisme et l’acharisme.
 
Le mutazilisme, le courant éclairé de l’islam sunnite, influencé par la philosophie grecque, milite pour une lecture des textes sacrés fondée sur la combinaison de la foi et de la raison, affirme la liberté de l’homme face à Dieu et propose une théologie spéculative. Le mutazilisme, par son arrogance et sa maladresse, sera rejeté par le peuple à partir de la lutte menée par le courant du hanbalisme fondé par Ibn Hanbal, l’un des créateurs de la sunna. Ibn Hanbal peut être considéré comme le fondateur du fondamentalisme sunnite à partir de l’affirmation d’un retour strict aux seules sources et fondements que sont le coran et la sunna et d’une lecture littéraire des textes sacrés.
Ce combat perdu par le mutazilisme contre le hanbalisme conduira finalement les califes abbassides à se rallier à une synthèse puisée dans l’acharisme, du nom d’Al Achari, le grand théologien de Bagdad passé du mutazilisme à un conservatisme tempéré. L’acharisme demeure jusqu’à aujourd’hui la voie centrale de l’islam sunnite. Il repose essentiellement sur la prédominance de la sunna et de son interprétation codifiée par les ulémas, ce qui signifie le rejet de la théologie ouverte nourrie par la raison. Le rejet populaire puis politique du courant mutazilite est un moment clef de l’histoire de l’islam sunnite.
 
Le troisième moment de la formation des courants de l’islam sunnite sera la période des 19ème et 20ème siècles dans laquelle le monde arabe « rencontrera » l’Europe, une Europe puissante, coloniale et modernisée. Le monde arabe entrera dans un grand débat sur la conciliation possible entre son identité et la modernité européenne. 
 
Quels sont ces grands courants ?
 
D’abord, le wahabisme, apparu au 18ème siècle dans le désert arabique, se veut un courant fondamentaliste prêchant un Islam rigoureux et puritain dans la filiation du hanbalisme. Il deviendra la bannière du futur royaume érigé par la tribu des Saoud sur toute l’Arabie.
Le salafisme, ou plutôt les salafistes, hérités du hanbalisme et revigoré par le wahabisme, affirme que seul le retour aux sources de l’islam permettra la survie du monde arabe et qu’il faut mettre en place la loi islamique dans toute sa pureté initiale. Le salafisme est purement religieux et quiétiste pour certains, tels les tablighs ou les proches du wahabisme saoudien mais il est devenu politique pour ceux qui sont entrés dans l’arène politique en faveur de l’édification d’un Etat islamique, tel le parti salafiste égyptien « Nour ».
Et il existe aussi une troisième variante du salafisme, le salafisme révolutionnaire, celle qui emploie l’action armée et qui a débouché sur le djiadisme.
L’islamisme politique est encore autre chose. Il est le fait des Frères Musulmans crées dans les années 1920 en Egypte en réaction à la présence coloniale britannique et à la modernité occidentale. Le fondateur des Frères Musulmans, Hassan el Banna, a voulu transformer la religion en une idéologie politique moderne par la création d’un parti et d’un programme de réforme inspiré de la religion.
Les Frères égyptiens ont essaimé dans de nombreux pays, tels que la Tunisie, le Maroc, la Jordanie ou la Syrie, qui possèdent des partis islamiques issus des Frères musulmans mais dont les trajectoires sont très différenciées.
 
Il y a, enfin, le courant réformiste éclairé du néo mutazilisme, hérité de la pensée de Mohamed Abdouh, grand mufti d’Egypte et recteur de l’université d’El Azahr au début du 20 ème siècle. Le néo mutazilisme en appelle à la réouverture du débat théologique et juridique à partir de la raison et également au « concordisme » entre l’Islam et l’Europe occidentale. Ce courant, à l’image du mutazilisme du 7ème siècle, est très minoritaire dans l’islam officiel.
Aujourd’hui, on est frappé par la grande similitude entre les courants initiaux de l’islam sunnite et les courants modernes ainsi que par la grande stabilité de la pondération entre le courant majoritaire conservateur hérité de l’acharisme, les courants minoritaires mais actifs des salafismes et de l’islamisme politique et le courant rationnel et ouvert constamment marginalisé.
Mais le grand débat sur l’avenir de l’islam est peut-être en train de se réouvrir…
 
Les nouvelles formes de la pulsion de destruction
 
D’Al-Qaïda à Daech, un constat s’impose : le terrorisme et le djihadisme ont innové en donnant à la pulsion de destruction, qui réside en tout homme, de nouvelles formes. C’est dans la mobilisation pulsionnelle spécifique réalisée par la propagande de ces groupes que se trouve l’origine de cette violence inédite.
Pour en saisir la possibilité, il faut donc comprendre comment on va de l’adhésion à une idéologie à un passage à l’acte meurtrier. La transgression de l’interdit de tuer est ordinairement strictement encadrée dans les sociétés humaines. Dans les guerres interétatiques, c’est l’autorité politique qui commande cette transgression. Dans le terrorisme, même s’il existe des réseaux de recrutement, l’adhésion repose sur une initiative personnelle. Le dogme d’Al-Qaïda formulé par Al-Zawahiri en 2002 est repris par le groupe État Islamique : le djihad, même accompagné, aidé, coaché et financé, est affaire individuelle. Malgré l’embrigadement, la levée de l’interdit de tuer doit s’enraciner dans la subjectivité.
Pour produire cet effet, le rôle de la religion semble central. Pourtant, ce n’est pas la religion en tant que telle qui est convoquée mais son instrumentalisation politique, en vue d’un combat. Toute religion demande une faculté d’interprétation et de questionnement incompatible avec l’activisme terroriste. Au demeurant, l’adhésion religieuse à un dogme transformé en réserve de slogans constitue un formidable outil de recrutement car elle déprend le sujet de « l’idolâtrie de la vie », caractéristique des sociétés occidentalisées aux yeux des islamistes. 
Cette condition générale du passage à l’acte se décline en trois sous-conditions : la production d’un commandement « hallucinatoire », la mise au jour de la béance du moi grâce à l’entretien d’un état traumatique et la promesse d’une fusion dans un grand tout, relevant d’un modèle d’autorité plus maternel que paternel.
 
Quand, dans les armées classiques, les soldats reçoivent une dérogation pour tuer, le sujet en eux peut s’appuyer sur cet ordre pour rester éventuellement divisé dans son rapport à l’acte meurtrier. La paix revenue, on peut se plaindre de la bêtise de la guerre. Mais dans le terrorisme, le commandement doit pouvoir être relayé par le sujet lui-même. Quelque chose s’apparente ici à la psychose, hors de toute structure psychotique du sujet, impossible à supposer chez les jeunes recrues d’Al-Qaïda ou de Daech. Or, on sait que dans la psychose, le passage à l’acte meurtrier se produit dans un état d’hallucination où le sujet reçoit le commandement de tuer, dans une hallucination invocante, une voix. Il faut donc en quelque sorte produire une paranoïa artificielle, ce qui explique la présence de thèmes complotistes, d’une rigoureuse construction d’ennemi, de l’appel à la vengeance. Ainsi le sujet peut-il obéir de lui-même tout en s’annulant comme sujet. Le paradis recherché n’est en effet rien d’autre que l’abolition de la subjectivité, souhaitée par le sujet lui-même.
Soulagé des aléas de son désir, celui-ci peut se livrer aux pulsions, et d’abord à la pulsion de mort. Il est entretenu dans une pulsionnalité mortifère par les mises en scène des actes terroristes passés, en l’occurrence des décapitations. Le passage à l’acte meurtrier requiert la mobilisation pulsionnelle qui fait apparaître le rien, la destruction, la table rase, comme des urgences.
 
Internet joue une fonction décisive dans ce processus, non seulement par le contenu traumatique des scènes visionnées mais aussi par la temporalité de l’immédiateté que le mode de communication sur réseaux sociaux permet. Tous les jeunes djihadistes passent par internet. Un grand nombre d’entre eux se font recruter sur les réseaux sociaux, d’autres se rendent sur les sites djihadistes après une rencontre en prison ou dans la vie. Le sujet est ainsi mis en état de trauma artificiel.
Dans l’aspiration par la pulsion de mort qui en découle, non seulement il est tendu vers la destruction de tout et la production du « rien » caractéristiques de la transformation nihiliste de la guerre et de la politique, mais il devient capable de donner la mort par morcellement du corps (tête coupée des décapités, ou explosion des terroristes et de leurs victimes dans les attaques suicides).
Cette manière de tuer marque le retour à un état archaïque de la libido. C’est dans cette libido archaïque que prend sens la promesse d’une jouissance sans partage dans un grand tout qui est aussi bien celui de la foule qui soutient la démission subjective du djihadiste, que de la communauté utopique visée par ce messianisme politique, ou encore du grand tout de l’univers, symbole éternel de la mère.
 
Antoine Arjakovsky relevait que les quatre pôles de l’orthodoxie se retrouvent dans les autres religions. Le sunnisme et le chiisme peuvent se situer dans le pôle loi et justice, le karidjisme dans le pôle mémoire, et le soufisme peut être dans le pôle gloire. Il s’ interroge sur la possibilité de faire une typologie à partir de la psychologie proposée en lien avec les pathologies de mort et sexuelles. Certains pôles pourraient-ils être associés à des pôles de l’identité ?
Antoine de Romanet a souligné la fécondité de la distinction faite entre guerre, avec une armée et une fin, et terrorisme, avec une armée mais sans fin et l’intérêt du rapport entre armée et police. 
 
Le soufisme, qui n’est pas un courant de l’islam, pourrait-il avoir un certain rôle pacificateur ?
 
Jacques Huntzinger dit clairement que le soufisme est un courant important dès les origines de l’islam. Il apparait dans le sunnisme et dans le chiisme. C’est un courant qui est par définition anti fondamentaliste, ce qui signifie aller au cœur de la sunna, de la tradition par la contemplation. Il y a même une dimension très ésotérique. C’est donc l’ouverture d’une voie ésotérique vers la contemplation de Dieu destinée à procurer la plus grande proximité avec Dieu si tant est qu’on puisse approcher Dieu dans l’islam, ce qui n’est pas le cas. Il y a cependant des expériences soufistes de profonde transformation intérieure par la contemplation qui peut passer par l’ésotérisme. C’est la voie qui apparait comme la plus positive en termes d’islam purifié mais c’est aussi la voie de l’intériorité qui s’oppose à une certaine extériorité qui se retrouve dans l’orthopraxie sunnite. Si le soufisme a droit de cité chez les chiites, il a des difficultés à être légitimé par le sunnisme. Le soufisme vit donc de façon différencié dans ses rapports avec les différents courants de l’Islam.
 
Concernant les rapports entre djiadisme, islamisme et salafisme, il faut préciser que le djihadisme a dès son origine deux acceptions, le petit et le grand djihad. Le grand djihad, c’est la voie vers la réforme intérieure. Le petit djihad, c’est celle de la guerre, d’abord défensive puis offensive, qui peut être comparée à la théorie de la guerre juste au nom de la défense de la vérité contre les impies. Au départ, le djihad c’est la guerre contre les apostats, contre ceux qui ont abandonné la tradition sunnite, c'est-à-dire les chiites et créé d’autres religions. La religion devient un parti. Cela continue aujourd’hui.
L’islamisme politique est d’essence différente. Il est une expression ambiguë mais réelle d’une volonté moderniste de l’Islam. La religion devient une idéologie politique avec un parti, les Frères Musulmans, un programme et l’exercice de la conquête du pouvoir.
Une branche de l’islamisme politique a dévié vers un islamisme radical et violent et a rejoint le djihadisme. Dans le salafisme il y a tout ce que l’on veut. Il y a donc une porosité entre islamisme politique, salafismes et djihadisme, entre des courants qui ont chacun leur trajectoire et leur spécificité ce qui explique leur complexité.
 
Al-Quaïda et Daech ne peuvent être comparés. Al-Quaïda est une organisation fondée sur une théologie politique. Daech est différent puisque c’est une opportunité géo politique fabriquée par d’anciens officiers de l’armée irakienne évincés du fait de la politique américaine irakienne et qui ont réagi par rapport à leur identité sunnite et ont pactisé avec certains idéologues qui avaient travaillé avec al-quaïda et qui sont revenus chez eux. Daech est un conglomérat. Il y a un volet politique lié à l’histoire de l’Irak et un volet opportuniste.
 
Concernant le littéralisme dans l’islam, il faut rappeler qu’au départ, le littéralisme est présent dans tous les grands livres. La particularité pour l’islam c’est qu’il se crée très vite pour des raisons politiques. Le calife s’appuie sur une lecture du coran et de la tradition. Dès lors, si on veut être en opposition avec le calife il faut avoir une autre lecture littérale. Une telle position présente sous les califats se retrouve aujourd’hui. Les fondamentalistes se retrouvent dans « l’âge d’or », Mahomet et les deux premiers califes. 
 
Sur les questions psychologiques, Hélène L'Heuillet, Maître de conférences en philosophie politique et éthique à l'Université de Paris-Sorbonne, considère que nos sociétés ne sont pas la norme, hors pathologie. Nos sociétés ont aidé à la division subjective des adolescents. Elle se dit convaincue de la nécessité d’un nouveau langage pour aider les adolescents dans la compréhension des conflits.
Concernant les jeux, elle rappelle que Mohamed Merah passait beaucoup de son temps avec les jeux vidéo car ils assurent la mobilisation pulsionnelle de la totalité des tensions.
Elle insiste aussi sur la nécessité de la parole pour soutenir la division subjective des adolescents sinon ils basculent dans des aspirations grisantes et dangereuses.
Il y a des conflits possibles en politique et il y a la pulsion de destruction chez les jeunes qui mettent toutes leurs pulsions à tuer et des associations qui les relayent. Les thèses de Jacques Derrida et Jean Baudrillard ne sont pas pertinentes car elles jouent sur un effet de miroir.
Son intention n’est pas de pathologiser le djiad. Ce qu’elle dit est que tous les mouvements de ce type peuvent générer des pathologies. Le djiad a une logique de guerre civile et le risque doit être identifié.
Sur les questions d’ordre politique, Hélène L'Heuillet faisait observer que l’état islamique a voulu concurrencer al-quaïda en confisquant un territoire sans avoir l’intention de demander une reconnaissance comme Etat par le concert des nations. Ses institutions sont d’ailleurs assez faibles. La morale appliquée est liée d’ailleurs à la vacance des institutions. La guerre et le terrorisme sont deux choses différentes. La guerre est conduite par des Etats qui ont des armées ce qui suppose une concertation alors que le terrorisme ce sont des combats irréguliers. Le terrorisme devient la forme contemporaine de la guerre qu’on ne maîtrise pas et les Etats ne sont donc pas armés pour mener la lutte. 
 
Certains aspects peuvent aussi être apparentés à une logique de guerre civile
 
Si un rapprochement peut être fait avec le nazisme par certains aspects en particulier le nihilisme, les effets de foule et le pouvoir maternel, une différence doit être cependant relevée. La conception de l’identité diffère puisque dans le nazisme il y a l’idée d’une filiation pure alors que dans le djiadisme la pureté est hors filiation. La filiation est reconstruite avec un transnationalisme qui assure une plus grande efficacité que le nazisme puisque la puissance d’extension est plus grande car la reconstruction d’une nouvelle identité est possible.
Concernant un éventuel rapprochement avec le terrorisme russe, il est vrai que l’on peut faire un rapprochement avec le nihilisme russe qui peut être une source inconsciente du nihilisme actuel. Le jeune Lénine a construit son engagement contre l’anarchisme. Aujourd’hui, on revient à l’anarchisme. La différence c’est que dans le djiadisme il n’y a pas de phénomène de parti. Chacun peut y avoir son projet.
L’individualisation du djiadisme est un phénomène fondamental qui est l’inverse de la position bolchevick. Les manières de tuer sont aussi nouvelles.
 
Sur un possible rapprochement entre Daech et Al-Quaïda, des doutes peuvent être émis. S’il est peut-être vrai que Daech n’existerait pas sans Al-Quaïda, des doutes peuvent être émis sur un tel rapprochement. Il y a, en effet, une filiation plus importante que la concurrence entre les cellules veut le faire penser. Partout il y a de la science mais elle s’est vite perdue volontairement.
 
Source : ©Pôle de Recherche Collège des Bernardins - octobre 2015
 
 

 

lanceurs d'alerte

Protection des lanceurs d'alerte: le droit de loyauté

L’alerte éthique et la dénonciation légitime d’un acte touchant l’intérêt général. Il est plus que jamais nécessaire, au nom de l’intérêt général qu’ils défendent, de protéger mieux les lanceurs d’alerte : par la loi et dans les entreprises. Étude de quelques pistes d’amélioration.

Différentes lois sectorielles adoptées depuis 2007 sur les dispositifs d’alerte éthique visent à mettre un terme à des activités constituant des menaces ou un préjudice pour l’intérêt général. Elles concernent les crimes et les délits, la corruption, la sécurité sanitaire et environnementale et les conflits d’intérêts touchant des responsables publics1 et placent un puissant levier de renforcement de la gouvernance des entreprises entre les mains des salariés. Mais à quel prix ?

Protection de l’intérêt général et protection du lanceur d’alerte.

Issu des pays de Common Law, l’alerte éthique y est encadrée depuis le XIXe siècle.2 La dénonciation par les salariés, consommateurs et citoyens devient légitime, elle protège des valeurs essentielles menacées par les activités de certains individus et rejoint le whistleblowing tel qu’il existe aux Etats-Unis : la dénonciation de comportements contraires à la réglementation ou aux valeurs sociales partagées au sein de l’entreprise. Les bénéfices attendus sont la détection de fraudes, la protection de l’intérêt de la société et de ses actionnaires et l’engagement de la responsabilité des dirigeants. La motivation du lanceur d’alerte réside dans son sentiment de loyauté et de fidélité envers son employeur, les autres parties prenantes et la société au sens large.

 

Whistleblowers Cool revolution/Flickr, CC BY-NC-SA

Or, une récente étude de l’Université de Greenwich indique que 83 % des salariés ont déjà lancé l’alerte au sein de leur entreprise et que 60 % d’entre eux n’ont jamais reçu de réponse de la part de leurs managers, qu’elle soit positive ou négative, comment briser la loi du silence institutionnel ? Un élément clé est certainement la protection offerte au salarié auteur de l’alerte qui risque des représailles telles que le harcèlement, voire le licenciement. En Grande-Bretagne, le Public Interest Disclosure Act offre un statut protecteur au lanceur d’alerte en raison du caractère d’intérêt général de la dénonciation.

La Sénatrice Nathalie Goulet vient de déposer une proposition de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur la protection accordée aux lanceurs d’alerte, dans le droit fil de la recommandation du Conseil de l’Europe d’avril 2014. Aujourd’hui, la nécessité d’actualiser le droit français s’impose au nom de l’intérêt général ainsi protégé par le lanceur d’alerte. Or, la notion même d’intérêt général manque de clarté : peut-on comme en Grande-Bretagne, considérer que la plainte conjointe de 4 salariés reflète l’intérêt général ? Ou requérir qu’elle en concerne une centaine ?

Renforcer la protection du lanceur d’alerte.

Les dispositifs de divulgation voient leur portée limitée par l’autocensure du salarié ou sa crainte de mise en responsabilité personnelle à l’issue de l’enquête. Le transfert de la gestion du risque vers les lanceurs d’alerte nécessite donc la mise en place de solides protections. D’après la Convention civile contre la corruption du Conseil de l’Europe, « Chaque Partie prévoit dans son droit interne une protection adéquate contre toute sanction injustifiée » contre les lanceurs d’alerte (art.9). Elle repose sur la confidentialité, la nullité des mesures individuelles de représailles.

Pour éviter tout risque de stigmatisation du salarié, la confidentialité est garantie par l’organisation, sauf exception pour des faits extrêmement graves. En ce qui concerne la protection du lanceur d’alerte contre toute mesure individuelle prise en rétorsion ou représailles, elle couvre les périodes de recrutement, stage et formation, et prend la forme d’une interdiction de toute discrimination ; elle s’accompagne de sanctions (nullité de la décision individuelle) mais la protection contre le licenciement n’est pas systématique (voir les art. L 1132-3-3 et art. L 4133-5 C. Tr., art. L1351-1 C. Santé Publ.). La récente recommandation du Conseil de l’Europe préconise une protection contre les représailles au sens large : licenciement, suspension, rétrogradation, perte de possibilité de promotion, mutation à titre de sanction, diminution de salaire ou retenues sur salaire, harcèlement ou toute autre forme de sanction ou de traitement discriminatoire.

L’alerte éthique et gouvernance « omnicanal ».

L’alerte éthique renforce la confiance dans l’organisation au même titre que le comité d’audit, le Compliance Officer, le Fraud Officer (en plus de la voie hiérarchique, du commissaire aux comptes, de l’audit et des représentants du personnel, de l’inspection du travail). Elle illustre les logiques de transparence et d’accountability. Ces lanceurs d’alerte deviennent des composantes du gouvernement d’entreprise grâce à leur action de détection d’abus commis par les dirigeants. Dès lors que la dénonciation a pour objet un fait illicite, elle joue un rôle important pour les actionnaires, les dirigeants, les salariés et la société en général. Les tiers en contact avec l’entreprise peuvent être concernés par le dispositif d’alerte éthique.

Toutes les parties prenantes peuvent être impliquées : cela offre un dépassement de l’approche financière du dispositif vers une gouvernance omnicanal. L’alerte éthique organise la conformité de la société à son environnement normatif ce qui évite la destruction de valeur, elle est un moyen pour les actionnaires et les parties prenantes de créer de la valeur et peut même se révéler un véritable avantage concurrentiel en comparaison des entreprises qui en sont dépourvues.

 

Whistleblowers Truthout.org/Flickr, CC BY-NC-SA

Les axes d’amélioration des dispositifs actuels

L’efficacité d’un dispositif d’alerte éthique en termes de gouvernance d’entreprise repose sur trois piliers : cadre légal, responsabilité individuelle et culture d’entreprise. L’absence d’un cadre légal clair et protecteur du lanceur d’alerte fait pour le moment obstacle à son utilisation en tant qu’outil de gouvernance d’entreprise. Le passage à l’acte de signalement pourrait être favorisé à travers ce que j’appellerai le triangle de l’alerte éthique : motivation, opportunité et moyen.

La motivation individuelle ne peut reposer seule sur la loyauté, la fidélité ou une obligation juridique de dévoiler l’acte illicite, elle se trouverait accrue par l’existence d’une incitation financière et des facteurs iso-morphiques, c’est-à-dire liés à la capacité de l’organisation à accueillir l’alerte (opportunité et moyens).

L’opportunité doit aussi être donnée au lanceur d’alerte de choisir la modalité de lancement de l’alerte interne ou externe. Au lieu de placer l’alerte sous l’autorité d’un comité spécialisé du conseil d’administration (Comité de la conformité, Comité d’éthique) dont l’indépendance repose sur un examen de sa composition (administrateur indépendant, représentants syndicaux, représentants de la direction et une personne extérieure), les entreprises françaises gagneraient à l’externaliser et recourir à des sociétés spécialisées dans le traitement d’alerte (c’est le cas de Global Compliance, Navex, KPMG, Lighthouse Services en Grande-Bretagne). Il serait aussi possible de laisser au lanceur d’alerte le choix de passer à l’échelon supérieur au sein de l’entreprise, tel est le cas avec le Public Interest Disclosure Act (UK).

Enfin, les moyens doivent dépasser la procédure interne à l’entreprise et s’ouvrir sur des autorités externes. L’alerte éthique pourrait devenir un instrument universel, un véritable « signalement dans l’intérêt général ». Cela passera par la création d’un statut du lanceur d’alerte, d’une Agence nationale indépendante, réceptacle de l’alerte et qui procédera aux vérifications de l’information divulguée (comme le Service Central de Prévention de la Corruption, art. 40-6 CPP, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, ou la Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d’environnement, loi de 2013). A défaut, il y a un risque d’opacifier l’alerte. Le cadre national devrait aussi faire la promotion de l’alerte éthique afin de développer une attitude positive au sein de l’opinion publique et des milieux professionnels.


  1. Obligation pour les fonctionnaires et les élus de dénoncer au procureur de la République les infractions pénales dont ils ont connaissance dans l’exercice de leurs fonctions (on parle de lanceur d’alerte de droit) (Loi n° 57-1426 du 31 décembre 1957 portant institution d’un code de procédure pénale, Art. 40 du code de procédure pénale) et art.25 de la loi n°2013-907 du 11/10/2013 relative à la transparence de la vie publique. Alertes dans le secteur des établissements de crédit (Comité de la réglementation bancaire et financière, Règlement n°97-02 du 21 février 1997 relatif au contrôle interne des établissements de crédit et des entreprises d’investissement, Art.11-2 et Arrêté du 19 janvier 2010 modifiant le règlement n° 97-02 du 21 février 1997 relatif au contrôle interne des établissements de crédit et des entreprises d’investissement sur le contrôle de conformité). Dénonciation d’un cartel à l’autorité de la concurrence (Art.L464-2, IV C.Com.) ; harcèlement au travail (Ordonnance n° 2007-329 du 12 mars 2007) ; dans le domaine de la lutte contre la corruption : déclaration de soupçons de maniement de fonds, lutte contre le blanchiment d’argent (Art.L561-1, L562-1 à L562-10 C. Mon. Fin. et Art.L1161-1 C. Trav.) ; lutte contre le blanchiment d’argent (Art.L823-12 al.2 C.Com.) ; le dispositif spécifique aux sociétés de gestion de portefeuille (Art.313-71 C.Mon.Fi.) ; lutte contre la fraude fiscale et la grande délinquance économique et financière (Art.L1132-3-3 C.Trav.) ; dans le domaine de la santé publique (loi Bertrand du 29/12/2011 n°2011-2012 relative au renforcement de la sécurité du médicament et des produits de santé, Art. L.5312-4-2 du Code de la santé publique) et la Loi n°2013-316 du 16 avril 2013 relative à l’indépendance de l’expertise en matière de santé et d’environnement et à la protection des lanceurs d’alerte (dite loi Blandin, Art.L4133-1 à art.L4133-5 du Code du travail et art.L1351-1 C. S. P.).

  2. Les origines de l’alerte éthique se trouvent notamment dans le False Claim Act (US, 1863), le Whistleblower Protection Act (US, 1989), le Public Interest Disclosure Act (UK, 1998), la loi Sarbanes-Oxley (SOX, 2002) et le Dodd Franck Act (US, 2010).

Nathalie Devillier, Professeur de droit, Grenoble Ecole de Management

Photo : Snowden, symbole des lanceurs d'alerte. AK Rockefeller / Flickr, CC BY-SA

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Ecospiritualité

L’écospiritualité ou comment la nature devient sujet

On assiste depuis les années 1980 à une spiritualisation croissante de l’écologie. De nombreuses voix s’élèvent pour dépasser le dualisme nature/culture, l’idée d’une nature-objet-ressource et le paradigme dominant de l’anthropocentrisme ; il s’agit de reconnaître une valeur intrinsèque, et donc des droits, à la nature, qui devient désormais sujet. En invitant l’homme à renouer avec son milieu de vie non-humain et à ré-habiter la Terre, en communion avec elle et non contre elle, un certain nombre d’intellectuels et d’écologistes militants semblent vouloir intégrer une dimension spirituelle dans l’écologie.

L’hypothèse Gaïa, selon laquelle la Terre serait un être vivant, un vaste système naturel, dynamique et autorégulé, incluant la biosphère et favorisant la vie, témoigne – comme l’indique la référence à « Gaïa », le nom de la déesse de la mythologie grecque personnifiant la Terre – de l’influence des religions de la terre. Plusieurs universitaires ont souligné la teneur religieuse de cette théorie. Certains considèrent que James Lovelock cherche à retrouver dans cette vision de la nature (d’ailleurs contestée sur le plan scientifique) une union mystique avec la Terre-Mère (voir Anne Primavesi, Gaïa’s Gift, 2003). D’autres rapprochent les théories Gaïa (ainsi que l’écologie radicale dans son ensemble) du néopaganisme, dont l’une des caractéristiques serait le panthéisme, à savoir l’idée d’une communion avec la nature, avec la Terre en tant qu’entité spirituelle (voir Yannick Cahuzac et Stéphane François, « Panthéisme, néopaganisme et antichristianisme dans l’écologie radicale », Politica Hermetica, 2013).
 


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Sacralisation de la nature

L’approche écospirituelle imprègne également l’éthique environnementale, qui devient une discipline académique aux États-Unis au début des années 1970. D’aucuns se demandent si, en accordant une valeur en soi – intrinsèque ou morale – à la nature, elle ne contribue pas à la sacraliser (voir Bérengère Hurand et Catherine Larrère, Y-a-t-il du sacré dans la nature ?, 2014). Elle semble en tout cas marquée par la recherche d’une sagesse, d’une écosophie, et comme toute éthique vécue, elle interpelle chaque personne dans l’intimité de son rapport au monde. En ceci, elle serait sans doute incomplète sans un horizon spirituel.

D’après le philosophe américain Holmes Rolston, « la vue de la Terre depuis l’espace délivre en tant que telle un impératif éthique, et elle est apparentée, en ce sens, à une expérience épiphanique, c’est-à-dire la révélation d’une transcendance qui inspire un sentiment de crainte respectueuse mêlée d’admiration – ce sentiment paralysant d’être dépassé par une puissance créatrice supérieure, qui nous enveloppe en nous assignant une position au sein de la création ». Cette révélation « donne l’impulsion au mouvement de conversion intérieure qui conduit, selon les mots de saint Paul, à “se dépouiller du vieil homme” (les oripeaux du maître et possesseur) et à “revêtir l’homme nouveau” (la figure du protecteur et du gardien bienveillant de la création » (Hicham-Stéphane Afeissa, Écosophies. La philosophie à l’épreuve de l’écologie, 2009).

 

Différente de l’éthique environnementale, l’écologie profonde du norvégien Arne Naess est une écosophie holiste et biocentrique, développée à la fin des années 1970, notamment à partir de l’éthique spinoziste et de l’éthique non violente de Gandhi (ahimsa) ; elle pose que toutes les espèces sont dotées d’un droit à l’existence égal et que l’existence de chaque espèce est une fin en soi : « Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque (en eux-mêmes). Ces valeurs sont indépendantes de l’utilité que peut représenter le monde non-humain pour nos intérêts humains » (Arne Naess, Écologie, communauté et style de vie, 2012 [1976]).

Pour certains intellectuels, l’écologie profonde s’apparente à la religion en ce qu’elle repose sur un « culte de la vie » et « en vient à considérer la biosphère comme une entité quasi divine, infiniment plus élevée que toute réalité individuelle, humaine ou non humaine » (Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, 1992). D’autres la considèrent comme une religion de type gnostique accordant une grande importance à l’« auto-réalisation » et imprégnée d’un sacré ésotérique (voir Giovanni Filoramo in Religion et écologie, 1992), voire comme une forme de néopaganisme fondée sur la sacralisation de la nature.

À la recherche d’une relation symbiotique

Sujet, et même sujet de droit, la nature doit aussi l’être pour le philosophe Michel Serres, qui l’estime comptable d’une déclaration universelle des droits de la nature (voir Le contrat naturel, 1992). La terre a, selon lui, besoin de la sagesse de l’homme, et il est urgent, face à la menace de mort collective, que l’humanité passe, à l’instar du contrat social, un contrat tacite avec les objets inertes et les êtres vivants (en bref, tout ce qu’on appelle la nature) pour les déclarer sujets de droit ; ainsi seulement pourrait être fait justice à la nature. C’est que la terre, par ses limites et sa vulnérabilité, devient l’horizon commun aux êtres humains ; elle est ce qui les relie. Cette perspective d’une relation symbiotique inédite entre l’humanité et la planète Terre semble bien relever d’un projet spirituel.

 

Dix ans plus tard, un autre penseur français, le philosophe des sciences Jean-Pierre Dupuy, constate notre incapacité à penser la catastrophe (Pour un catastrophisme éclairé, 2002) et met au jour l’illusion de la gestion optimale des risques. Influencé à la fois par la théorie mimétique du philosophe français René Girard (La violence et le sacré, 1972) et par l’éthique de la responsabilité du philosophe allemand Hans Jonas, pour lequel seule une ascèse de la modération peut permettre à l’humanité d’éviter les catastrophes environnementales rendues possibles par la technique (Le principe responsabilité, 1979), Jean-Pierre Dupuy juge indispensable que les sociétés humaines anticipent ces catastrophes afin qu’elles ne se produisent pas, en fixant des limites à l’extérieur d’elles-mêmes grâce à leur capacité d’« auto-transcendance ». Pour cela, le sacré – que pourtant nos sociétés modernes refoulent – serait indispensable en ce qu’il n’est pas discutable, venant d’un au-delà du social (La marque du sacré, 2009).

 

Retouvez ce texte dans son intégralité en consultant l’ouvrage collectif « Guide des humanités environnementales » (édité par Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman, Presses universitaires du Septentrion, 640 p., 40 €), à paraître en décembre 2015.

The Conversation

Aurélie Choné, Maître de conférences, Université de Strasbourg

Aurélie Choné est maître de conférences HDR en Études germaniques (littérature et histoire des idées) au département d’études allemandes de l’université de Strasbourg, membre de l’EA 1341 Études germaniques et directrice de la revue Recherches germaniques. Elle travaille sur les thématiques suivantes en lien avec les pays de langue allemande, dans une perspective interculturelle et interdisciplinaire : conscience environnementale et alternatives écologiques ; écritures de la ville et de la nature ; courants ésotériques et occultisme(s) ; transferts culturels et géographies imaginées. Elle a publié notamment : Rudolf Steiner, Carl Gustav Jung, Hermann Hesse. Passeurs entre Orient et Occident, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2009 ; Destination Inde. Pour une géocritique des récits de voyageurs germanophones (1880-1930), Paris, Honoré Champion, 2015 ; « Les fondements de l’écologie spirituelle chez Rudolf Steiner », Politica Hermetica, 27, 2013 ; « Changer le monde par l’agriculture ? L’influence des théories et pratiques de l’anthroposophie sur les modèles de pensée écologiques alternatifs », in : Philippe Hamman (dir.), Ruralité, nature et environnement : entre savoirs et imaginaires, Toulouse, Éditions Érès, 2016. Elle a dirigé ou codirigé plusieurs ouvrages collectifs, dont : Villes invisibles et écritures de la modernité (Paris, Éditions Orizons, 2012) ; Des animaux et des hommes / Von Tieren und Menschen, hors-série n°10, Recherches Germaniques, Strasbourg, 2015.
 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

Migrations

Nous entrons dans l'ère des migrations

Le monde regarde les réfugiés affluer dans une Europe qui n'est pas préparée à ces nouvelles arrivées. Les guerres et les troubles sociaux dus pour partie aux changements climatiques - entraînant conflits et pénuries alimentaires - ont poussé les migrants hors de chez eux à la recherche d'abris et d'une nouvelle vie. Pour les écologues, cependant, cela ne constitue pas une surprise.

Quand nous nous penchons sur l'histoire de la vie sur Terre, nous distinguons un motif qui se répète, dans la façon dont le vivant s'adapte aux changements de l'environnement. Les plantes, comme les animaux, possèdent la faculté remarquable de migrer en réponse à de tels événements. Sur des générations et des milliers d'années, ce facteur a entraîné des évolutions majeures dans la distribution géographique des espèces et la composition des écosystèmes dans le monde. Les espèces peuvent s'adapter au changement climatique, parfois disparaître, mais le mouvement constitue une réponse quasi unanime.

Ainsi, l'observation des migrations du passé nous permet d'envisager le futur : comment la vie - y compris humaine - peut-elle se dérouler sous un régime moderne de changement climatique ? Plus précisément, étant donné l'échelle des bouleversements climatique et environnemental touchant aujourd'hui la planète, nous pourrions bien être confrontés à une ère sans précédent de migrations humaines.

Le rythme s'accélère

En tant qu'écologues, nous somme sûrs d'une chose : quand le climat change, les organismes migrent. Durant le dernier épisode glaciaire, une époque ou la Terre était plus froide d'environ 12,2 degrés Celsius, les forêts avaient envahi la Vallée de la mort, en Californie, un endroit qui est aujourd'hui un désert brûlant. Qu'est-il arrivé aux arbres ? Ils ont bougé. Sur des générations, leurs rejetons ont été dispersés sur de nouveaux territoires et ont survécu quand les conditions en étaient favorables. Il y a des millions d'années, à une époque où la Terre était bien plus chaude, il y avait des cousins des alligators qui vivaient aux pôles. Pourquoi étaient-ils là ? Parce que le climat était bien adapté aux crocodiles et à leur progéniture.

En migrant, une espèce réduit efficacement son exposition aux changements : si chaque génération est en mesure de trouver le climat qui lui convient, alors, au fil du temps, l'espèce dans son ensemble finira par vivre de la même façon.

Les archives fossiles révèlent, vague après vague, les migrations des espèces. Ce processus de reconfiguration géographique est désorganisé et confus, avec d'étranges combinaisons d'organismes vivant ensemble au fil des temps géologiques. Il est intéressant de constater que l'une des conséquences biologiques des mouvements d'espèces est que l'on repère, dans le registre fossile, de longues périodes de temps avec relativement peu de changements évolutifs : les migrations réduisent la pression adaptative subie par les espèces pour se conformer à des conditions de vie qui changent.

Aussi impressionnants qu'aient été les épisodes climatiques dans le passé, ils se sont généralement déroulés sur de très longues périodes. Ainsi, le taux moyen des migrations était plutôt bas. La situation aujourd'hui est quelque peu différente, puisque le taux de changement pour le siècle prochain est estimé à au moins 10 fois celui observé à la fin de la dernière période glaciaire.

Les écologues estiment que certaines espèces, confrontées au changement climatique d'aujourd'hui, auront besoin de bouger sur un grand nombre de kilomètres pour pouvoir faire avec le réchauffement attendu dans le cadre du scénario dit « business as usual » pour les émissions de gaz à effet de serre (soit une température moyenne en hausse de 4 à 8 degrés Celsius au cours du siècle). Pour d'autres, cependant, les migrations pourraient être différentes : elles pourraient se limiter à des courtes distances mais évoluer, par exemple, du pied au sommet des montages ou bien de la côte à l'intérieur des terres.

Dépendance humaine

Est ce que les populations devront, elles aussi, migrer sur de longues distances pendant une période de temps court ? Les innovations sociales et technologiques des sociétés humaines ont, par bien des aspects, libérées nos vies d'une dépendance directe envers le climat local, au moins pour les sociétés développées. Nous régulons notre environnement, nous habitons des maisons et roulons en voiture, nous importons de l'eau et de la nourriture sur de vastes distances, de l'endroit où elles sont disponibles ou où l'on peut les produire en abondance, jusqu'à là où elles sont demandées.

Cependant, les espèces dont nous dépendons, en particulier pour notre nourriture et nos vêtements, ont leurs propres besoins vis-à-vis du climat. Les changements en cours sont en train de pousser les fermiers et les forestiers à planter d'autres espèces, à changer le lieu de production de récoltes vers des lieux plus frais ou plus humides et à s'adapter à une limitation toujours plus forte des quantités d'eau pour l'irrigation. Quand la pratique agricole devient difficile, ou même impossible, ou que d'autres facteurs climatiques deviennent une limite, alors les humains, eux aussi, peuvent se retrouver sur les routes.

 

 

Un corridor où peuvent passer les espèces en Colombie Britannique. C Hanchey/flickr, CC BY-NC

Dans le registre fossile, la migration est un signal fort en réponse à une évolution du climat mais aujourd'hui, la technologie et les innovations socio-économiques nous offrent d'autres moyens d'adaptation en ayant la possibilité de rester sur place. Et, dans le même temps, le commerce mondial nous libère, d'une certaine façon, de notre dépendance aux conditions locales.

D'un autre côté, les technologies et les marchés mondiaux qui nous permettent de nous adapter aux conditions nouvelles facilitent également les déplacements, et lient nos économies entre elles, nous rendant ainsi tous vulnérables aux impacts climatiques ressentis de par la planète. A cet effet, il n'y a aucun doute sur le fait que les changements climatiques sont un facteur d'exacerbation des tourmentes sociales et politiques dans le monde, et que cela pourrait s'intensifier rapidement dans les prochaines années et décennies. Les migrations humaines, tout comme ce que l'on observe chez les autres espèces, seront difficiles à prédire, hasardeuses et chaotiques. Cependant, si nous tenons compte des leçons de la science écologique et des registres fossiles, nous ferions bien de nous préparer à voir arriver un nombre croissant de réfugiés climatiques avec leurs besoins, quel qu'en soient les causes : montée du niveau des eaux, vagues de chaleur, sécheresse et famine ou encore conflits sociaux.

Faire avec les changements géographiques

Les écologues en charge de l'étude et du management des ressources naturelles anticipent les migrations d'espèces de plusieurs manières. Notamment en identifiant les régions avec les variations climatiques les plus rapides, là où l'on peut penser que se déroulera la plus grande migration; en prévoyant des parcs naturels et des réserves pour accueillir les espèces migrantes et en préservant des corridors qui permettent aux plantes et aux animaux de se déplacer à travers des environnements urbains très fragmentés et des terrains agricoles; en repérant des régions aux climats plus stables, refuges où les communautés d'espèces et les écosystèmes seraient naturellement résilients. Dans certains cas, les écologues cherchent à faciliter la migration parce que nous savons que bouger permet aux espèces de ne pas se retrouver piégées dans un climat dégradé.

 

Une explication de la migration des espèces en Californie

 

L'analogie n'est pas parfaite mais nous devons organiser de la même manière les migrations humaines. Cela signifie chercher à identifier et à aider des communautés résilientes qui peuvent soutenir des collectivités dynamiques confrontées à des changements sociaux et environnementaux rapides. Et nous devons accueillir les personnes mieux qu'aujourd'hui et de manière plus appropriée à l'avenir.

Si le passé biologique est en mesure de prédire l'avenir, les leaders politiques doivent se préparer à une époque de profonds changements géographiques, une ère moderne pour les migrations.

Jessica Hellmann, Professor of Ecology, Evolution, and Behavior; Director, Institute on the Environment, University of Minnesota 
David Ackerly, Professor of Integrative Biology and Co-Director, Berkeley Initiative on Global Change Biology, University of California, Berkeley

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

science-fiction

Science-fiction : Mythologie is message

Si elle nous interpelle, que vient nous dire la science-fiction ? A l'instar de la peinture, est-elle « émotion pure » ou « accumulation de sens », ou les deux ? En quoi cet imaginaire moderne permet-il de traduire le réel (au sens de Lacan et non de Benveniste) au delà de sa simple représentation ? Son imaginaire débridé, lointain, distancé, renverse-t-il la relation de l'homme avec le monde naturel contrairement à l'imagerie plastique réaliste, terre-à-terre ? Enfin, peut-on vraiment parler d'une herméneutique de la SF, d'un « chiffre », de quelque chose de profond, d'ancien, à décoder dans cet imaginaire moderne ?

Photo du film "Seul sur Mars" de Ridley scott - Octobre 2015 ©Facebook official-the Martian

 

Quel est le médium ?

imageriesfIl faut prendre les imageries pour ce qu'elles sont : des dispositifs techniques et marchands de fixation obsessionnelle du monde, des stocks consignant faits et gestes, certains convenus et en circulation, choisis et promus par la société et sa conscience modernes.

Par imageries, j'entends le flux d'images (modernes) phototechniques et non les tableaux appartenant à une économie politique de la culture différente ; mais les tableaux photographiés sont à la frontière de cette économie et lui appartienne ; c'est en cela que nous parlons de dispositifs marchands renvoyant à la marchandise des modes de production capitaliste et aux révolutions des industries culturelles et créatives. Ajoutons qu'en tant que dispositif technique et logos (rassemblement de la pensée), les imageries sont des robots à plats ; chaque image (du système des imageries) est un robot à plat et toutes les questions adressées aux imageries sont adressées aux robots à travers elles, et inversement.

Hier, les iconodules de l'Empire byzantin adoraient les images/icônes (l'iconodoulie était aussi un commerce) et les iconoclastes les brisaient ; demain, Franck Herbert prédit un Jihad Butlérien (Dune, 1965-1985) ou une révolte complète contre les machines, ce qu'ont su reprendre, après Asimov (Robot Dreams, 1986), les scénaristes, réalisateurs et producteurs de The Matrix (1999) et, surtout, d'Animatrix (2003). Et aujourd'hui, "Seul sur Mars" de Ridley Scott.

Seulement, les imageries de la photographie et du cinéma — l'imagerie virtuelle des jeux vidéo et du cinéma numérique a un autre régime, quelque chose d'hégélien qui va au-delà du photographique (monde-là) — ne font pas une copie de cette société ; c'est l'énonciation et l'énoncé même du monde-réel qui s'expose à travers elles.

Dans l'image plastique de la réalité, du monde-réalité, une peinture ou un dessin, le monde-réel reste distinct de lui-même, il subsiste une distance, un intervalle (il y a plus-value : dépassement de l'énonciation : nous sommes dans des mondes qui ne sont pas dans le monde que nous voyons). Cette distance, cette énonciation, semble avoir disparu dans la photographie et le cinéma centenaire. (Certes, le genre, le montage et le ralenti assurent cette fonction de déréalisation, de « refus du réel » ou du monde-réel.)

Surtout, dans l'image plastique de la réalité, le monde était nié, non pas dans son apparence, mais dans son essence même, nié en tant que nature (réel) ; car l'homme y ajoutait l'homme. L'imagerie en général (moment de « la technique moderne » : arraisonnement et, à la fois, saisissement et dessaisissement du monde par les robots-à-plat) renverse donc la relation de l'homme avec le monde, que résumait la vision classique, et crée la possibilité d'une nouvelle domination tyrannique du monde sur l'homme, d'où la notion de Spectacle des situationnistes. (Guy Debord, dans son manifeste La Société du Spectacle (1967) résume thèse 34 : « Le spectacle est le capital a un tel degré d'accumulation qu'il devient image. »

Le système des imageries renverse la relation de l'homme avec le monde parce qu'elle nous l'expose en direct ou en présence.

Les imageries, forme et déploiement du Logos (comme les robots), stockent le savoir, l'enferme dans la technologie et le présent ; il n'y a plus de pertes, plus d'écarts entre le monde et l'homme. (Le Spectacle serait donc la négation de l'écart entre le monde et l'homme, un monde en « direct-live », disait-on à la télévision française..., ce que l'on nomme aussi « présentification » du monde.)

Toutefois, les imageries de SF (exploratrices, fabulatrices, anticipatrices) renversent ce renversement (critique de la critique) : les imageries de SF renouent avec la négation culturelle du monde, l'affirmation de la conscience (créatrice) ; elles renouent avec l'adjonction. (Elles vont ailleurs pour parler d'ici ; elles font comme se décentrer et y croire (Montesquieu !) ; ce sont des modèles de la réalité (symboles) et non le monde-réel, le réel.)

« Ce temps devient le lieu d'investissement maximal de l'utopie qui se déplace ainsi vers l'histoire. », écrit B. Baczko (Les imaginaires sociaux, 1984), faisant ainsi écho au nouvel esprit anthropologique impliquant la primauté mythologique sur l'histoire (Durand). (Si cette hypothèse est intéressante, il convient de la relier, comme Lucien Goldman, à une analyse marxienne matérialiste.)

Ainsi, après l'utopie et la littérature de SF, les imageries ou « robots aplatis » sont la forme rationnelle de l'imaginaire, sa continuation par d'autres moyens. (En d'autres termes, la « continuité anthropologique » du Logos ou trajet a rencontré la « discontinuité capitaliste » ou modernité technique, pour ne rien dire de plus.)

Quel est le message ?

messagesf« La science enchante les détails et l'ensemble (mais) seul un récit fabuleux peut les relater, mieux, les chanter" explique Michel Serres dans un livre d'entretiens. "On ne peut exprimer cet enchantement qu'au moyen d'un récit." (Jules Verne, 2003)

Ce récit, à la fois contradictoire et complémentaire du « désenchantement du monde » par la science, Gilbert Durand (mais on pourrait gloser du Collège de Sociologie ou d'Adorno et d'Horkheimer) montre qu'il a pour fonction, fonction fantastique, de lutter contre la destinée mortelle, de nous apaiser.

(D'où l'attrait pour « les détails » de la vie dont parle Serres : les détails, ce sont les-moindres-objets, tous les fragments du monde, ça et là, et tous ceux du Dieu chrétien pulvérisé par la rationalisation des pratiques de commerce, puis la Science, et sa vulgarisation fictionnelle. « Génération perpétuelle de passions » écrivait La Rochefoucauld ; « Amour d'objets » disait Freud ; quelque chose comme ça Spinoza. Quand la fiction a la chance de donner du sens, car elle est totalité, mesure même démesurée, téléologie, la science n'est jamais qu'une description systémique dont le meilleur nom est généralité ; ce que nous retrouvons dans le mot de Serres : la science enchante les détails et l'ensemble.)

Avant Durand, Durkheim parlait de « mythologie internationale » dynamique (1912), Bergson parla de « fonction fabulatrice » pour définir la fiction (1932) et, plus tard, Enrico Fulchignoni (1969), qui prenait à Roger Caillois (1950), parla d'un « art d'exorcisme » pour définir le cinéma de la peur. Enfin, sans doute, la notion de récit fait-elle pareillement écho à « l'objectivation » d'Ignace Meyerson (1948). (Depuis le Protagoras et la sixième partie du Discours de la méthode, tout philosophe de la-moindre-technique sait cela.)

Quelle est l'actualisation ?

imagesfBien que le fond d'un archétype ou « mythème » puisse également être déterminé par sa forme historico-technologique (discontinuité), c'est-à-dire le langage quotidien de la technique (son mode de production et la productivité générale du monde), le médium n'est pas le message, mais une actualisation du message (continuité). Ou, la « matière technologique » détermine, pour partie seulement, le sens du message ; non, mieux : elle ne fait jamais que le re-dé-voiler. Redévoiler : die ding, the thing (Heidegger). Le promettant à nouveau, elle fait réapparaître ce qui « devait » réapparaître, dépoussière avec une intensité inégalée « le fond des choses » au moyen d'une forme étrangère aux mondes anciens. (Le mode de production promet une nouvelle résolution de l'enquête.)

Ainsi, la « matière technologique » d'une époque nous fait-elle revivre, reconnaître et revoir les choses sérieuses, nos affaires (the thing), ravive les thèmes de la tragédie humaine, parce qu'elle les éclaire d'une nouvelle flamme. Cette matière rassemble les choses qui durent et qui nous constituent, et qui, alors, nous font face, littéralement et simplement : la corruption, l'impermanence, les souffrances, les catastrophes.

Le « devoir » de cette matière issue du milieu machiniste et électronique, c'est d'être le « masque africain » très fonctionnel de nos maux, de calmer ce mal par un mal fictionnel (« sportization » pense Elias avant Durand), de représenter le Mal tel qu'il devrait être (causal, explicable, contigu du rationnel, matérialiste) et non tel qu'il est (monstruosité sans cause).

thethingsfCette matière est une nouvelle forme pour le vieux sens du monde et son principe d'origine : contrer la peur, l'angoisse, la mort.

Autrement dit, la technologie peut nous apparaître comme un mode historique de traduction (origami renfermant toutes les techniques précédentes et les dépassant) et de transport des structures de l'imaginaire.

Ainsi les spectacles de SF nous montrent-ils quelque chose quelque part, mais ils n'expliquent rien ; telles n'est pas leur fonction, fonction fantastique, celle de concentrer le message. (Le métier des philosophes dans le cambouis.) Ils décrivent l'énergie stylisée affrontant les mêmes questions de l'identité humaine, de sa trace et de ses demandes (reconnaissance, amour, protection) et peignent les progrès de la productivité dans leur langage propre, mais plongent dans le sens ancien, la métaphysique, pour parler de ce qui nous regarde, the thing.

David Morin Ulmann, Sociologue & philosophe Culture, Innovation et Imaginaires. 

 

Pour aller plus loin : Lire l'article "La science-fiction, du miroir de nos sociétés à la réflexion prospective/ Première partie" - UP' Magazine

 

 

Arc de triomphe de Palmyre

La mémoire condamnée, ou le patrimoine mondial entre négligences et destructions

Dimanche 4 octobre 2015, le groupe extrémiste Daech a détruit à l'explosif le célèbre Arc de triomphe de Palmyre en Syrie, ajoutant ainsi un nouvel acte de barbarie contre le patrimoine culturel de l’humanité. Dans l’article qui suit, Bastien Varoutsikos, chercheur au CNRS, fait utilement le point sur ce que représente le concept de patrimoine mondial et comment les agressions multiples dont il fait l’objet ne sont rien d’autre qu’une tragique condamnation de la mémoire.
 
Au coeur des villes syriennes, le “tunnel-bombing est l’une des tactiques de guerre urbaine utilisées par les milices jihadistes telles que Jabha Shamiya. Au-delà de son coût humain, cette stratégie participe également à la destruction à grande échelle du patrimoine de ces cités, comme la vieille ville d’Alep, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Si la destruction du patrimoine culturel est souvent présentée comme un résultat collatéral des conflits, elle est également associée, dans certaines régions, à l’iconoclasme destructeur de groupes fondamentalistes armés. Des exemples récents incluent la destruction au lance-roquette des Bouddhas de Bamiyan, Afghanistan, datant du VIe siècle ap. J.-C., et la démolition des mausolées et mosquées médiévaux de Tombouctou au Mali.

Ces événements sont cependant les aspects les plus perceptibles d’une menace globale pesant sur le patrimoine culturel, dont les groupes extrémistes ne sont pas les seuls représentants. Pillage et commerce illégal d'antiquité et développement industriel et urbain incontrôlés ont également contribué à l’endommagement et à la disparition de ce patrimoine à travers le monde.

Une collaboration internationale

Le patrimoine culturel peut être défini comme tangible (sculptures, monuments) ou intangible (traditions orales, arts performatifs) ; mobile (peintures, manuscrits) ou non (sites archéologiques). Ce patrimoine peut représenter une période historique particulière, ou encore symboliser le pouvoir d’une nation à travers son passé glorifié. Enfin, il peut être la source de revenus très rentables. Le patrimoine culturel a ainsi été l’objet de manipulation, de destruction, et de trafic depuis des millénaires, un phénomène illustré tout aussi bien par le pillage des tombes pharaoniques il y a plus de 2 500 ans que par l’annihilation de Carthage par Scipion en 146 av. J.-C.

C’est en novembre 1945 que les représentants de différents pays se rassemblent pour tenter d'identifier les causes des deux conflits consécutifs qui viennent d'ébranler le monde. Ce groupe est composé de politiciens, de scientifiques, de philosophes et d’artistes. Une partie du problème, déterminent-ils, se trouve dans “l’incompréhension mutuelle des peuples”, et dans l'incapacité d’apprécier et de préserver cette diversité culturelle.

À la fin de cette conférence, 37 des pays présents créent l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, la Science et la Culture) et signent sa constitution. L’année suivante, seulement 20 pays ratifieront le texte. L’institution est alors dédiée à la promotion de “la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité”, à l’avancement de la connaissance interculturelle et à la protection des expressions culturelles sous toutes leurs formes. Cette collaboration internationale permet rapidement de supporter d’importants projets de préservation et de protection, tels que le chantier d’Abu Simbel en Égypte.

Lors de la 17e session de l’UNESCO, en novembre 1972, les États membres adoptent la “Convention concernant la protection du patrimoine mondial", et créent le label “Patrimoine mondial”, réservé aux réalisations culturelles (système de route andin, la grande muraille de Chine) et aux paysages naturels (chutes d’Iguazu et le parc national Göreme en Turquie) exceptionnels.

 

Sites du patrimoine mondial peuvent inclure les paysages naturels, comme les Chutes d'Iguazu, situés à la frontière de l'Argentine et du Brésil. Martin St-Amant/Wikimedia Commons, CC BY

La Convention décrète que “la dégradation ou la disparition d'un bien du patrimoine culturel et naturel constitue un appauvrissement néfaste du patrimoine de tous les peuples du monde”. Elle souligne également l’aspect universel de la propriété de ces biens et des responsabilités nécessaires à leur protection.

En 2015, un total de 802 biens culturels et 32 biens mixtes sont enregistrés dans 163 États membres à travers le monde. Au cours des 70 dernières années, une série de conventions, recommandations et déclarations, ont largement contribué au développement et à la mise en œuvre de nouvelles régulations permettant d’aborder de nombreux problèmes tels que le trafic illégal et la protection du patrimoine lors de conflits, tout en participant à la définition et protection du patrimoine intangible (calligraphie mongole ou cérémonie Lango de purification des jeunes garçons en Ouganda).

Les problèmes persistent et s’accentuent

En 2015, malgré le développement de ce cadre institutionnel, 46 sites du patrimoine mondial, et 38 pratiques culturelles sont considérés en danger de disparition. Ces chiffres s’ajoutent à la destruction du patrimoine non listé, qui fait aussi la une des journaux actuels.

En Crimée et en Ukraine, la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bovoka, a exprimé à plusieurs reprises ses inquiétudes quant au manque de protection des biens culturels et archéologiques dans la région, et la destruction de plusieurs églises et forteresses historiques a déjà été signalée. En Arménie, corruption et idéologie nationaliste ont ensemble mené à la quasi-éradication de la vieille ville d’Erevan datant du XVIIIe et XIXe siècle. En Bolivie encore, les activités minières non contrôlées menacent la survie de l’occupation coloniale du Potosi datant du XVIe siècle.

 

Une vue aérienne de Potosí, une ville vielle de 500 ans en Bolivie. Notez les activités minières dans le coin supérieur gauche de la photo. Gerd Breitenbach/Wikimedia Commons

Ces problèmes ne sont pas l’apanage des pays en voie de développement. Le patrimoine architectural de New York, tel que l’American Folk Art Museum, est largement négligé. Aux États-Unis toujours, c’est près de 80 % du patrimoine archéologique qui a été endommagé.

En Grèce, Italie, Portugal et Espagne, ainsi qu’en Asie du Sud-Est, le pillage systématique et répandu vient alimenter un marché illégal et international d’antiquité, estimé à plus d’un milliard d’euros par an. Certains de ces artefacts pillés seront pourtant revendus sur les sites de vente internet, ou même à Sotheby’s, venant parfois enrichir les collections des musées nationaux..

Une mémoire partagée, un dénominateur commun

Pourquoi, malgré les efforts développés par les institutions internationales, le patrimoine culturel est-il toujours en danger ?

Plusieurs raisons peuvent être avancées. Certains blâment les programmes nationalistes visant à politiser ce patrimoine en vue de la création d’un passé plus conforme à leur idéologie. D’autres mettent en valeur une législation inadaptée et le contraste existant entre les énormes profits générés par le trafic international d’antiquités d’une part, et le risque pénal relativement faible qui y est associé. Le manque d’application des régulations mises en place par l’UNESCO est également pointé du doigt.

Au-delà des limitations institutionnelles, ces problèmes émergent également des différences existant entre les nations et individus sur le concept de patrimoine mondial, et son rôle dans la sauvegarde de la mémoire de l’humanité.

Lorsque la Convention de l’UNESCO est signée en 1946, le monde émerge à peine de deux conflits majeurs. Les Nations Unies sont créées et, parfois en dépit d'une realpolitik bien implantée, la majeure partie des États membres participe à l'identification et la définition de dénominateurs communs, objectifs partagés qui résisteraient aux idéologies et politiques individualistes, alors considérées comme destructrices. Cet universalisme ambiant est particulièrement bien représenté dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

La création de l'UNESCO a sans doute été influencée par la destruction des deux guerres mondiales, où des villes entières – ainsi que d'innombrables structures d'importance culturelle – ont été laissés en ruines. Ici, la ville décimé de Cologne en 1945. Wikimedia Commons

La première difficulté rencontrée par les membres de l’UNESCO était donc de définir une série de valeurs universelles qui préserveraient et promouvraient un monde culturellement riche et varié. Ce fut particulièrement visible à travers les activités de l’Ahnenerbe sous l’Allemagne nazie, un institut de recherche, dirigé par Himmler, qui avait pour fonctions d’étudier la culturelle arienne et de produire des preuves supportant l’idéologie impérialiste et raciste d’Hitler. Les états membres voient alors dans ces processus destructeurs, l'une des menaces les plus importantes pour la paix mondiale.

L’UNESCO décide ainsi que l’accumulation des expériences et productions humaines, incarnée par notre patrimoine culturel, devait être préservée. Ce patrimoine, témoin de l'hétérogénéité de l’expérience humaine, servirait de dénominateur commun. Les leçons de la Charte sont simples : le passé n’appartient à aucune nation, il est une mémoire collective partagée ; une culture n’est pas une entité hermétique et fermée, c’est un concept fluide, qui se construit en permanence d’ajout venant d’autres cultures.

Afin de soutenir cet effort, une collaboration internationale sur le plan juridique et scientifique a été développée. Les mesures de l’UNESCO, du Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS) et d’INTERPOL, ont produit des résultats positifs, tels que l’inscription des marchands d’art sur un registre international, ou la réduction des échappatoires juridiques permettant l’introduction d’artefacts pillés sur le marché légal.

La condamnation de la mémoire

En Ancienne Égypte, l’un des pires châtiments donnés à un individu était de voir son nom effacé au ciseau de tous les monuments du pays, laissant la personne condamnée à l’oubli pour l’éternité. Dans la Rome Antique, ce type de sentence posthume était connue sous le nom de damnation memoriae, la condamnation de la mémoire.

À l’opposé de cette condamnation, c’est la protection et préservation de la mémoire partagée de l’humanité qui est au cœur du programme du Patrimoine mondial. Alors que la guerre fait rage en Syrie, les mêmes pays qui se sont engagés à préserver cet inestimable patrimoine il y a 50 ans doivent une fois encore, au-delà des impératifs politiques et économiques, reconnaître ce qui est aujourd’hui en jeu et réaliser que nous ne disposons que d'une unique chance de sauver notre passé.

Bastien VaroutsikosCentre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Miguel Benasayag

Miguel Benasayag: Hybridations homme-machine sous conditions

Quel est l’avenir du vivant dans un univers technicisé ? Lors de l’événement VITA NOVA des 18 et 19 septembre à Paris, le philosophe Miguel Benasayag a tracé le chemin subtil et vital de mise en rapport des artéfacts et des corps. Pour une « conversation » des êtres et des choses.
 
Si vous deviez assister à une leçon de philosophie, vous vous attendriez à la recevoir dans un amphithéâtre mal chauffé, à moitié plein (ou à moitié vide) d'universitaires et d'étudiants, dont la présence est contractuellement obligatoire. C'est pourtant au milieu de l'exposition Archipel du vivant, tenue le week-end dernier dans une galerie du viaduc des Arts, dans le 12e arrondissement de Paris, qu'a eu lieu l'intervention de Miguel Benasayag dans le cadre des rencontres Vita Nova.
Ce cadre artistique pourrait surprendre. Mais selon le philosophe et psychanalyste lui-même, l'art est une manière de comprendre l'impensable et d'envisager le monde de demain. Celui des nouveaux possibles, où le vivant sera désormais artificiel, sorti des laboratoires ou des industries. Celui d'un écosystème programmé et d'une nature hybridée ; le monde que promet la biologie de synthèse.
 
Intervention de Miguel Benasayag lors de l'exposition Vita Nova - Festival vivant - 18 et 19 septembre 2015
 
Une vie intermédiée
 
Ces promesses d'un vivant toujours plus préhensible s'inscrivent dans un contexte plus large. À l'ère du digital, l'Homme a en effet entamé sa troisième rupture historique, après l'émergence de la langue, puis de l'écriture. Ainsi, l'expérience d'un individu lui est de plus en plus transmise, et non plus vécue. Le corps n'a jamais semblé aussi obsolète face à la « vraie vie » parlée, écrite et digitalisée. On retrouve ici l'idée du corps-simulacre de Platon, au point de se poser la question : l'Homme serait-il tenté de se libérer des corps ? En finir avec la finitude ? A moins que la matérialité des corps reste essentielle ? (Com)prendre le vivant ne serait-il pas un moyen de nous améliorer ?
Miguel Benasayag propose d’explorer cette perspective. Si l’hybridation a déjà commencé, alors ne la rejetons pas mais trouvons le sens vital qu’elle peut ouvrir. Ce qu'il préconise, c'est une hybridation qui « réalise le potentiel de la nature au lieu de la brider ». En somme, une hybridation qui s'oppose au courant dominant du « tout possible » et qui saurait au contraire se poser des limites.
 
Débrider le potentiel de la nature
 
En effet, concevoir l'hybridation, c'est créer des rapports entre l'artefact et l'organisme. L'artefact, c'est l'objet artificiel, figé et modélisable, dont les failles ne sont que des défauts à combler ; chaque pièce est interchangeable (en terme kantien, il s'agit d'une grandeur extensive). L'organisme, vivant, dynamique, voit, lui, son existence inscrite dans un perpétuel devenir. Contrairement à l'artefact, il est défini par ses failles ; sa vulnérabilité le pousse à évoluer, l'inscrit dans une histoire. 
Cette relation intensive, subtile du vivant nous échappe encore ; elle se heurte à nos modèles et à nos prédictions. C'est pourquoi la synthèse computationnelle n'en est qu'à ses balbutiements, ou encore pourquoi les plans quinquennaux imposés en URSS furent des désastres humains. « Quand le pouvoir prend pour objet la vie, la vie elle-même devient résistance » nous prévenait déjà Michel Foucault.
 
Délégation sans rétroaction ou la désinformation du corps
 
Les effets de cette hybridation artéfactuelle se font déjà sentir. L'utilisation du GPS peut entraîner une atrophie de l'hippocampe, donc de la mémoire spatiale ; les utilisateurs d'outils quantified self, qui consistent à recueillir les données corporelles afin d'améliorer le mode de vie, voient un dérèglement de leur homéostasie (capacité d’un système à conserver son équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes qui lui sont extérieures). On a délégué nos fonctions naturelles à des gadgets sans se rendre compte des effets de cette déprivation sensorielle et des conséquences cérébrales. La technologie ne change pas uniquement nos habitudes, elle change aussi notre anatomie. 
 
Animer les écosystèmes techniques 
 
Les limites qu'il conviendrait donc de s'imposer seraient, selon Miguel Benasayag, des « feux rouges » ; non pas des « murs », infranchissables par peur ou dogmatisme, mais des garde-fous qui nous laisseraient le temps d'observer et de comprendre les impacts des innovations sur nos physiologies. Il s’agit d’organiciser nos milieux techniques, c’est-à-dire de révéler des rapports entre les choses, de les prendre en compte véritablement. Sortir d’une approche lego où chaque partie est vue comme indépendante. Non, le programme ne surplombe pas la vie. C’est ici une invitation à innover autrement en s’inspirant du principe de coévolution du vivant. Dès lors les contraintes deviennent des atouts. Elles donnent forme et sens à la création. « La seule augmentation qui tienne c’est celle qui passe par la connaissance des limites qui protègent le vivant », alerte Miguel Benasayag. C'est là que réside le rôle du philosophe ; il ne s'agit pas de juger, mais de prévenir. Nous voilà prévenus. 
 
Nam Phan van Song  ©Festival vivant - Septembre 2015
 
Photo ©Guillaume Benne - www.impression-humaniste.fr - Pour Festival vivant / Vita Nova - Septembre 2015
 
 

 

Pourquoi les startups françaises ne deviennent-elles pas des géants ?

Nicolas Colin, vient de publier une tribune décapante sur l’écosystème entrepreneurial. Il l’un des trois fondateurs avec Alice Zagury et Oussama Amma  de The Family, un fonds d'investissement conçu pour faire émerger des start-up à un milliard d'euros. C’est un énarque, Inspecteur des finances, auteur de nombreux ouvrages remarqués sur l’économie numérique. Sa parole est donc écoutée. Pour lui, la recette d’un écosystème entrepreneurial repose sur trois composantes fondamentales qui doivent s’harmoniser et s’équilibrer finement :  : le capital, le savoir-faire et ce qu’il appelle « la rébellion ». Le capital c’est ce qui donne les ressources financières, le savoir-faire concerne le capital humain indispensable et enfin l’esprit de rébellion est l’ingrédient en l’absence duquel aucune innovation forte ne pourrait voir le jour.  Dans son analyse, il dresse un panaroma comparatif des dosages de ces trois ingrédients selon les régions du monde. Et les différences sont considérables. Mais quand Nicolas Colin se penche sur l’écosystème français, il n’est vraiment pas tendre. Déjà à la fondation de The Family, il avait annoncé : « l’écosystème français de l’innovation est toxique ». Nous avions relaté cette proclamation dans UP’ Magazine. Aujourd’hui, il va encore plus loin et son constat est sans appel.
 
D’emblée Nicolas Colin constate une triste vérité de l’écosystème français : « les entreprises qui s’y lancent veulent créer le prochain Google et finissent à la tête d’une petite agence web ». L’énigme française est tragique : « pourquoi, alors que nous avons beaucoup de capital, beaucoup de savoir-faire et pas mal de rébellion, n’arrivons-nous pas à développer une économie entrepreneuriale digne de ce nom ? ». La réponse tient au dosage de l’écosystème entrepreneurial, voire à l’absence de mélange des trois ingrédients principaux. La mayonnaise ne peut pas prendre : « les capitalistes, les ingénieurs et les rebelles ne se fréquentent pas, voire se défient les uns des autres ».
 
Détaillons avec Nicolas Colin cette idée :
1. Il y a beaucoup de capital en France. Mais il existe « une telle puissance de l’économie de rente (l’immobilier, les notaires, les taxis, les pharmaciens, les avocats, les artisans, les agriculteurs, les greffiers de tribunaux de commerce…) que les capitalistes n’ont aucune raison de prendre le moindre risque à investir dans des startups. Nous avons beaucoup de capital immobilisé dans de belles infrastructures (de transport, d’électricité, de télécommunications, de tourisme), mais là encore c’est capté par des entreprises qui, soit vivent de leur rente comme par exemple le tourisme), soit se contentent, en interne, d’innovations de renouvellement et d’optimisation (par exemple,  les télécommunications). Les seuls rebelles, dans le capitalisme français, sont les gens du private equity, qui terrifient tout le monde avec leurs LBO. Même les gens du capital-risque sont des enfants sages en France, puisque leurs fonds sont majoritairement financés par les pouvoirs publics via BPI France ».
 
2. Il y a beaucoup de savoir-faire en France. Mais pour Nicolas Colin, cette richesse est allouée à une économie de l’optimisation et de la sous-traitance. La France possède de bons ingénieurs mais elle a deux problèmes : d’abord les ingénieurs «ne veulent pas mettre la main à la pâte (nos ingénieurs, tous anciens premiers de la classe, veulent manager, pas développer du logiciel) ». Ensuite, nous possédons une fierté nationale, le Crédit Impôt Recherche, mais cette facilité conduit à subventionner le salaire des ingénieurs. La conséquence est que le travail des ingénieurs se retrouve « cartellisé entre i) grandes entreprises traditionnelles à peine innovantes, qui les font travailler sur de l’optimisation ou des projets sans lendemain, ii) sous-traitants de tout poil, qui les mettent à disposition pour pas cher et iii) les entreprises étrangères qui délocalisent en France leur R&D. ». Le stock d’ingénieur est donc quasiment intégralement phagocyté par ses effets pervers entrainant une conséquence dramatique pour l’économie de l’innovation : « nos ingénieurs ne peuvent pas aller travailler dans l’économie entrepreneuriale (qui ne peut pas bien les payer de toutes façons, faute de capital) ».
 
3. Il y a beaucoup de rébellion en France. C’est un trait de caractère que l’on accorde volontiers aux français. Mais, pour Nicolas Colin, quand les entrepreneurs veulent se rebeller,  « que ceux-ci sortent du bac à sable et commencent à pratiquer l’innovation radicale à grande échelle, ils reçoivent des mises en demeure ; ils sont poursuivis en justice ; ils sont même, dans certains cas, emmenés en garde à vue. Disons les choses comme elles sont : dans tous les pays, même aux Etats-Unis, les entrepreneurs ne rentrent pas dans les cases et finissent par se heurter à la réglementation. Mais dans certains pays, en particulier aux Etats-Unis, la rébellion s’allie au savoir-faire et au capital pour triompher des obstacles. Chez nous, la rébellion est tolérée, parfois même encouragée, mais pas dans l’entrepreneuriat. Du coup, elle prospère dans d’autres univers ».
 
La conclusion de l’analyse n’y va pas par quatre chemins : « la France échoue à développer une économie entrepreneuriale digne de ce nom car elle est étouffée à la fois par son économie de rente, son économie de sous-traitance et son corporatisme (qui empêche la rébellion). Ce n’est pas une caricature : nous sommes un composé de Tunisie (pour le tourisme), de Londres (pour les prix de l’immobilier), d’Inde (pour la sous-traitance) et de Grèce (pour la rébellion qui, cantonnée à la sphère de la politique, va finir par tout faire exploser) ».
 
Alors, malgré les cohortes d’entrepreneurs français qui créent des milliers de startups, aucun géant de l’économie numérique n’a encore grandi en nous. Et nous sommes encore loin cet horizon. Qu’en pensez-vous ?
 
 
Photo : William Beaucardet pour L'Obs
 
 

 

Black Box Society: les codes sont devenus incontrôlables

Franck Pasquale est professeur de droit à l’Université du Maryland (USA). Il a publié au début de 2015 un livre qui est devenu rapidement une référence : The Black Box Society. Une analyse méticuleuse du développement incontrôlé du pouvoir des algorithmes dans nos sociétés. Nous en parlions hier en relatant la conférence de Jennifer Granick «  Internet, la fin d’un rêve ? ». Ce livre à ne pas manquer sort aujourd’hui en français aux éditions FYP.
 
Capturées, compilées, archivées, nos données personnelles et nos traces numériques sont silencieusement injectées dans le cœur du Big Data. Des algorithmes cachés influencent nos choix, statuent sur notre solvabilité, jugent de notre employabilité, prédisent nos actions ou tout simplement, nous surveillent. Les géants de la Silicon Valley et de la finance donnent des verdicts algorithmiques qui jouent un rôle central dans nos vies et décident du sort des start-ups, des innovateurs et de toute l’économie.
 
Interrogé par l’Obs à l’occasion de la sortie de son livre aux Etats-Unis, Franck Pasquale définissait ce que sont ces boîtes noires et leurs conséquences : « La boîte noire est une métaphore d’ingénieur, qui décrit un système dans lequel vous savez ce qui entre et ce qui sort, mais rien de la transformation qui s’est opérée entre les deux.
La presse américaine a longtemps présenté Google comme un modèle pour les entreprises, en mettant en avant tous ses côtés sympathiques : la cantine délicieuse, les massages offerts, les décisions laissées aux ingénieurs... Mais ces articles ne disaient rien du rôle des avocats et des financiers, qui travaillaient à garder secret tout le fonctionnement interne de l’entreprise. C’est ça, la boîte noire : ce qui se passe dans les entreprises est protégé par le secret.
Aujourd’hui, aux Etats-Unis, de plus en plus d’entreprises affirment que toute l’analyse de données qu’elles mènent en interne relève du secret commercial, et que les algorithmes de notation, d’une personne ou d’une entreprise, sont protégés par le premier amendement, qui garantit la liberté d’expression. Certains tribunaux ont déjà accepté ces arguments. C’est comme ça que se crée une boîte noire de plus en plus impénétrable ».
 
Dans Black Box Society, Frank Pasquale dresse le portrait effrayant d’un monde ténébreux où la neutralité n’est qu’un mythe. Au terme de plus de dix ans d’enquête, il soulève le couvercle des boîtes noires et révèle comment des intérêts puissants, privés et gouvernementaux, abusent du secret commercial, trahissent notre confiance, et tirent d’immenses profits de la manipulation algorithmique. Son analyse est sans équivoque : « La capacité de surveiller les moindres faits et gestes des autres, tout en cachant les siens, est la forme la plus haute du pouvoir.
C’est l’histoire platonicienne de l’anneau de Gygès : celui qui est invisible, et qui donc peut voir tout ce que font les autres à leur insu, dispose d’un avantage stratégique énorme. C’est le ressort central d’entreprises comme Google ou Facebook. Elles disent qu’elles doivent leur richesse et leur succès au fait d’avoir les meilleurs analystes de données et les meilleurs algorithmes. Mais ce succès tient moins à des compétences spéciales qu’à une position de pouvoir particulière, qui leur permet de surveiller tout le monde en se soustrayant elles-mêmes aux regards ».
 
Face à l’urgence citoyenne et politique de réagir, il propose des méthodes pour apporter de la transparence à cette société de la boîte noire qui contrôle nos vies et conditionne notre futur.
 
 
 
 
 
Vidéo de l’auteur :
 
 

Frank Pasquale est professeur de droit à l’université du Maryland, chercheur à l’Information Society Project de l’école de droit de l’université Yale, et membre du Council for Big Data, Ethics, and Society. Il travaille depuis longtemps sur les rapports entre les technologies de l’information et la loi, et s’intéresse plus particulièrement aux dimensions sociales et éthiques de ces questions.

Pour aller plus : Grand Format « Sous le règne d’Algorithme »

 

 

Internet : La fin d’un rêve ?

Depuis quelques temps, plusieurs voix se font entendre régulièrement pour nous alerter sur la fin du rêve de l’Internet. De libérateur, le réseau mondial serait devenu, en deux décades, oppresseur ou plus prosaïquement centralisé et vidé d’idéaux. Une des dernières alertes audibles a été lancée par le blogueur iranien Hosseiin Derakhshan, avec son cri : « Internet se recroqueville ». A sa sortie de la prison dans laquelle il avait croupi pendant six ans pour crime de parole, le blogueur ne retrouvait plus le réseau décentralisé qui lui avait valu les foudres de la justice de son pays. Aux idées, il ne voit désormais se succéder plus que des « likes » et aux textes, des flux continus d’images. «Autrefois, Internet était une chose suffisamment sérieuse et puissante pour m’envoyer derrière les barreaux. Aujourd’hui, c’est apparemment à peine plus qu’un loisir. ».
Le rêve d’Internet serait-il donc fini ? C’est en tout cas ce que pense Jennifer Granick dans une conférence retentissante qu’elle a donné fin août. Directrice des libertés civiles au Centre pour l’Internet et la Société de l’Université de Stanford, cette femme juriste, influente et écoutée dans le monde de l'Internet, nous livre une analyse qui devrait mobiliser tous ceux qui croient encore à un Internet libérateur.
Nous avons choisi de retranscrire pour les lecteurs de UP’ les grands moments de cette conférence donnée au Black Hat 2015 à Las Vegas.
 
« Il y a vingt ans, je croyais en un Internet libre, ouvert, interopérable : un endroit où chacun pouvait s’exprimer librement et où toute personne qui voulait l’entendre, pouvait écouter et répondre. Je croyais en l'éthique du hacker : l'information devrait être librement accessible et la technologie informatique allait rendre le monde meilleur. Je voulais participer à ce rêve - le rêve que la liberté sur Internet devienne une réalité. En tant qu'avocate, je voulais protéger les pirates et les codeurs des tentatives prédatrices de la loi afin qu'ils puissent contribuer à ce travail important.
Mais aujourd'hui, ce rêve de liberté de l'Internet est en train de mourir.
 
Pour le meilleur ou pour le pire, nous avons priorisé des choses comme la sécurité, la civilité en ligne, l'interface utilisateur, et la propriété intellectuelle au-dessus de valeurs comme la liberté et l'ouverture. L'Internet est moins ouvert et plus centralisé. Il est plus réglementé. Et en plus, il est moins global, et plus divisé. Ces tendances - la centralisation, la réglementation et la mondialisation - s’accélèrent. Et elles vont définir l'avenir de notre réseau de communication.
 
D’ici vingt ans,
 
• Vous ne saurez plus nécessairement grand-chose sur les décisions qui affectent vos droits, comme obtenir un prêt, un emploi, ou une voiture. Tout cela va être décidé par des algorithmes informatiques et aucun humain ne sera vraiment en mesure d’en comprendre les motivations ni les raisons.
• L'Internet va devenir beaucoup plus comme la télévision et beaucoup moins comme la conversation mondiale que nous avions envisagée il y a 20 ans.
• Plutôt que d'être renversées, les structures de pouvoir existantes seront renforcées et reproduites, et ce sera particulièrement vrai de la sécurité.
• La conception de la technologie de l'Internet facilitera de plus en plus la censure et le contrôle plutôt que les défaire.
 
Cela n’est pas une fatalité. Pour changer le cours de ces tendances, nous devons poser des questions et prendre des décisions difficiles.
 
Que signifie pour les entreprises vouloir tout savoir sur nous, et pour des algorithmes informatiques prendre des décisions  de vie et de mort ? Devrions-nous nous inquiéter plus d’une autre attaque terroriste à New York, ou de la capacité que doivent avoir les journalistes et ceux qui sont soucieux des droits de l'homme de continuer à travailler? Quel est le niveau de liberté d'expression dont une société libre a vraiment besoin?
 
Comment pouvons-nous cesser d'avoir peur et commencer à être sensibilisé à ce risque ? La technologie évolue dans un âge d'or, celui de la surveillance. La technologie peut-elle établir maintenant un équilibre des pouvoirs entre les gouvernements et les gouvernés pour se prémunir contre l'oppression sociale et politique ? Étant donné que les décisions prises par les entreprises privées définissent les droits et la sécurité individuelle, comment pouvons-nous agir et faire que l’intérêt public soit protégé et l'innovation permise ? Qui est responsable de la sécurité numérique? Quel est l'avenir du rêve de la liberté sur Internet?
 
Le rêve de la liberté de l'Internet
 
Pour moi, le rêve de la liberté d'Internet a commencé en 1984 avec le livre de Steven Levy "les hackers, héros de la révolution de l'ordinateur.". Levy nous a raconté l'histoire des anciens codeurs et des ingénieurs qui croyaient que tous les renseignements devaient être librement accessibles. Ils ont imaginé que les ordinateurs permettraient aux gens de prendre leurs propres décisions sur ce qui était bien ou mal. Autonomiser les populations dépendait avant tout du principe de décentralisation. La décentralisation était dans l'ADN même de l'Internet à ses débuts ; des terminaux intelligents, mais des tuyaux muets, qui transporteraient ce que l’intelligence de l'esprit humain pourrait créer, à qui voudrait l'entendre.
 
Aujourd'hui, notre capacité à connaître, modifier et faire confiance à la technologie que nous utilisons est limitée à la fois par la loi et par notre capacité à comprendre les systèmes complexes.
 
Le « bricolage » est un impératif
 
Le bricolage est un impératif. "La liberté de bricoler" pourrait ressembler à un passe-temps, mais elle est très importante. Cette idée recouvre notre capacité d'étudier, de modifier et finalement comprendre la technologie que nous utilisons – et qui structure et définit nos vies.
 
Sans la liberté de « bricoler », le droit de désosser ces produits, nous vivrons dans un monde de boîtes noires opaques. Nous ne savons pas ce qu'elles font, et nous serons punis si nous tentons d’y pénétrer.
Pourtant, la technologie génère plus d'informations sur nous que jamais, et sera de plus en plus en mesure de le faire. Cette situation change profondément l'équilibre des pouvoirs entre nous, les entreprises et les gouvernements. Dans les vingt prochaines années, nous allons assister à des progrès étonnants dans l'intelligence artificielle et l'apprentissage de la machine. Les logiciels vont décider si une voiture peut rouler avec un passager de plus, ou démarrer sous certaines conditions. Les logiciels vont décider qui obtient un prêt, et qui obtient un emploi. Or, comme le droit de la propriété intellectuelle protégera hermétiquement ces programmes, alors le public n’aura strictement aucune idée sur la façon dont ces décisions qui le concernent sont prises. Le Professeur Frank Pasquale a appelé cela la Black Box Society.
 
 
La Black Box Society
 
Dans une Black Box Society, comment savoir si le résultat produit par ces systèmes est conforme à l’intérêt public ? La première étape est évidemment la transparence, mais notre capacité de comprendre est limitée par la loi actuelle et aussi par les limites de notre intelligence humaine. De surcroît, les entreprises qui fabriquent ces produits pourraient ne pas savoir nécessairement comment leur produit fonctionne tant la complexité et l’autonomie des algorithmes est grande. Or, sans une information adéquate, comment pouvons-nous démocratiquement surveiller et contrôler ces décisions? Nous allons ainsi devoir apprendre à vivre dans une société qui est moins juste et moins libre.
Pour l’instant, il y a encore peu de réglementation sur la sécurité logicielle. Mais cela va changer. Dans un monde où les logiciels sont de plus en plus opaques et fermés, omniprésents, la responsabilité logicielle est inévitable et nécessaire. Cela va rendre le code plus cher, plus conservateur, moins innovant.
 
Comment en sommes-nous arrivés là ?
 
Nous sommes passés d’un internet de bout en bout –c’est-à-dire un internet décentralisé, démocratique, neutre, où l’intelligence était à chaque bout et pas dans les tuyaux-, à un internet de tuyaux intelligents qui ouvre de nouveaux modèles d’affaires, une qualité et des prix différenciés et qui enferment les gens dans des réseaux propriétaires comme ceux de Facebook, d’Androïd, d’Apple ou de TenCent. Comme le disait Tim Wu dans son livre The Master Switch, dans ce nouveau cycle, l’internet va finir par devenir l’égal de la télévision. Voici venu le temps de la centralisation, de la réglementation et de la globalisation. Le prochain milliard d'utilisateurs d'internet risque de venir d’un pays sans premier amendement, d’un pays qui ne respecte pas les droits de l’homme, peut-être même d’un pays sans procédure régulière ou sans règle de droit.
 
Mais si l’on blâme les entreprises et les gouvernements, il faut aussi faire notre propre mea culpa en tant qu’utilisateurs. Oui, nous. Nous qui avons quitté les blogs pour Facebook, nos serveurs de messagerie pour Gmail, cédé aux bienfaits du nuage, cette informatique oligopolistique qui renforce le contrôle, la surveillance et la régulation. La première victime de cette centralisation est la confidentialité. Et la loi n’a pas réussi à nous protéger de la prolifération de la capture de nos données.
 
La sécurité n’est pas le contraire de la vie privée
 
Pour avoir une chance de revenir au rêve de la liberté sur Internet, nous devons mettre en œuvre des réformes juridiques pour mettre fin à la suspicion que représente l'espionnage généralisé. Nous devons protéger nos e-mails et nos données. Nous devons rejeter totalement les lois secrètes de surveillance, parce que la loi secrète est une abomination dans une démocratie. Mais allons-nous faire tout cela ?
 
La sécurité n’est pas le contraire de la vie privée. Vous pouvez améliorer la sécurité sans porter atteinte à la vie privée - par exemple par le verrouillage des portes d’un poste de pilotage. En fait, la vie privée protège la sécurité. Un militant des droits de l'homme en Syrie ou un homosexuel en Inde ont besoin du respect de leur vie privée pour ne pas être tués. Nous devrions penser la sécurité avec plus de nuances, que de penser seulement la sécurité au détriment de celle des autres. Car penser ainsi ne construit pas la sécurité d’un réseau mondial.
 
Le développement de grands réseaux propriétaires a développé le contrôle et la censure. Le droit d’auteur a toujours été la première cause de censure, mais le développement de la propriété l’étend toujours plus loin. Le problème est que les gens applaudissent quand Google retire des contenus de revenge porn, quand Youtube supprime les vidéos de propagande de Daech, quand Twitter adopte des politiques plus sévères sur les tweets racistes. La censure ne cesse de se renforcer : en faisant pression sur les plates-formes et les intermédiaires, les gouvernements peuvent contrôler indirectement ce que nous disons et ce que nous vivons.
 
De combien de liberté d'expression une société vraiment libre a-t-elle besoin ? A combien de souveraineté une Nation doit-elle renoncer, pour permettre à un véritable réseau mondial de prospérer ? Nous avons le choix entre la balkanisation du réseau et une course vers le bas qui le fera bientôt ressembler à la télévision. Qu’allons-nous choisir ? »
 
Sources :  alireailleurs 
 
Vidéo intégrale de la conférence de Jennifer Granick :
 

 

illétrisme

Lutter contre l'illettrisme: un impératif économique et social

France Stratégie vient de publier une note d'analyse de Nicolas Charles de l'Université de Bordeaux et Quentin Delpech de France Stratégie, intitulée "Lutter contre l'illettrisme. Un impératif économique et social". En 2011, sur le territoire métropolitain, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans ayant été scolarisés en France sont en situation d'illettrisme. Cette note propose un objectif de résorption de ces situations à travers différentes actions.
 
En 2011, sur le territoire métropolitain, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans ayant été scolarisées en France, soit 7 % de la population, sont en situation d’illettrisme. Au-delà de ce noyau, 22 % des adultes âgés de 16 à 65 ans ont un faible niveau de compétence dans le domaine de l’écrit et 28 % dans le domaine des chiffres, selon l’enquête PIAAC de l’OCDE, publiée en 2013. De manière générale, le niveau moyen des adultes français en lecture et en calcul est parmi les plus faibles des pays de l’OCDE. La part des adultes dotés d’un niveau faible de maîtrise des compétences en lecture est en France quatre fois plus élevée qu’au Japon et deux fois plus qu’en Finlande.
 
Ce constat sévère est préoccupant. Enjeu d’égalité et de cohésion sociale, la maîtrise des compétences de base est aussi un enjeu économique national. En plus d’accroître l’accès au marché du travail, la maîtrise de ces compétences favorise également la santé et l’engagement citoyen. Et à l’heure du numérique, elle est un levier crucial de développement économique.
 
Dans le prolongement du rapport "Quelle France dans 10 ans ?", publié en 2014 par France Stratégie, cette Note d’analyse fixe un objectif ambitieux de réduction de la part des adultes en situation d’illettrisme : diviser par deux cette proportion d’ici à dix ans. Cela passe par l’affirmation d’un droit pour chaque individu à un socle minimum de compétences de base, et par un ensemble d’actions de prévention et d’accompagnement. Pour atteindre cet objectif, on estime qu’il faudrait consacrer environ 50 millions d’euros supplémentaires chaque année à la lutte contre l’illettrisme.
 
Maîtrise des compétences de base en lecture et en calcul dans les pays de l’OCDE :
 
 
 
graphique-na34.jpg
Lecture : en abscisses, le score moyen en littératie et en ordonnées, le score moyen en numératie.
Source : OCDE, PIAAC, 2013​
 
Ces mauvais résultats peuvent s’expliquer
 
Si les jeunes générations sont de mieux en mieux formés, une personne en situation d’illettrisme sur deux a plus de 45 ans. Au-delà de ce « stock » d’adultes, chaque année 31 000 jeunes sont identifiés comme ayant des difficultés graves dans la maitrise des compétences de base, lors des Journées Défense et Citoyenneté.
La formation professionnelle continue, qui a un fort impact sur l’entretien des compétences et l’acquisition de nouvelles, ne s’adresse pas à tout le monde. Les inégalités d’accès sont importantes. En 2012, par exemple, 68 % des cadres y ont eu recourt contre seulement 37 % des ouvriers. Le niveau de diplôme, l’âge, l’origine sociale, le statut sur le marché du travail, le secteur d’activité constitue des facteurs discriminants.
Pourtant, la maitrise des compétences de base est un enjeu social essentiel.
 
Les individus possédant un faible niveau en lecture ont davantage de risques d’être en mauvaise santé. L’engagement dans le cadre public et collectif (associations, bénévolat) est aussi plus fort pour les individus qui maitrisent les compétences de base.
 
D’un point de vue économique, plus la part des adultes possédant les compétences de base est élevée dans un pays donné, plus le revenu par habitant est important. De plus, les individus qui ont un fort degré de maitrise des compétences de base ont davantage de chance d’être en emploi et d’obtenir une rémunération élevée. Enfin, la maitrise des compétences de base est nécessaire face à processus de la polarisation des qualifications observé dans nos économies avancées : les individus qui les maitrisent s’adaptent plus facilement aux nouvelles compétences requises.
 
France Stratégie propose de travailler pour diviser par deux la proportion des adultes en situation d’illettrisme à l’horizon de dix ans, soit de remmener le taux de 7 % à  3,5 % de la population. Dans un contexte de faible accès à la formation, de l’allongement de la vie professionnelle et d’intensification des changements technologiques, il est nécessaire de cibler les séniors tout autant que les jeunes. 50 millions d’euros supplémentaires, soit un budget total de 210 millions d’euros, seraient nécessaire pour remplir cet objectif. Concrètement, des dotations spécifiques destinées à l’acquisition de ces compétences génériques doivent être proposées, notamment dans le cadre du compte personnel de formation.
 
La réalisation de cet objectif ne se fera que par la mobilisation de l’ensemble des acteurs afin d’identifier et d’accompagner les personnes en situation d’illettrisme.
 
Chez les jeunes, la Journée Défense et Citoyenneté est importante : elle permet de mesurer le niveau d’illettrisme chez les jeunes et d’orienter les individus. Elle devra également permettre de proposer aux jeunes détectés un accompagnement spécifique.
Concernant les adultes, l’ensemble des parties prenantes doivent s’impliquer dans le processus de détection : managers, partenaires sociaux, branches professionnelles… Par ailleurs, des actions spécifiques, par secteurs, doivent être mises en place afin de renforcer le recours à la formation. Le BTP ou l’agriculture devraient être des secteurs prioritairement ciblés.
 
La réflexion autour de la mise en place du compte personnel d’activité devra intégrer cette dimension : il s’agit d’inciter les individus à mobiliser leur droit à la formation pour lutter contre leur situation d’illettrisme.
 
 

 

Tinder: un petit coup de pouce qui en dit long sur notre société

L’application Tinder va fêter ses 3 ans en septembre prochain. Fondée par l’américain Sean Rad, l’actuel président, avec trois autres amis, cette application ne cesse de faire parler d’elle. Appli de rencontre géolocalisée, pionnière de la drague 2.0, Tinder est aujourd’hui un phénomène incontournable auprès des moins de trente ans, leur permettant, d’un coup de pouce,  de faire des rencontres pour discuter autour d’un simple café, ou pour la vie.
 
Plus d’un milliard de contacts créés grâce à son algorithme secret, utilisée en 24 langues, par des millions d’utilisateurs à travers le monde, le succès de Tinder tient à son extrême simplicité. On télécharge l’app sur son smartphone, on s’y inscrit par son compte Facebook, on définit le sexe des contacts recherchés, leur tranche d’âge et le champ géographique de recherche. En un clin d’œil, l’algorithme de Tinder explore les données disponibles sur le réseau social et propose une galerie de portraits. Photo grand format et valorisante du prétendant, son prénom, son âge. C’est tout. On peut en savoir un peu plus depuis quelques mois car Tinder affiche aussi les photos postées par le postulant sur Instagram. Une manière de mieux connaître ses centres d’intérêt.
 
Ludique et addictif
C’est à ce moment que le côté ludique et addictif de Tinder prend toute son ampleur : d’un coup de pouce (un « swipe »)  à gauche on élimine le prétendant (c’est tragiquement irréversible car on ne le reverra plus jamais). D’un swipe à droite on indique qu’il nous plaît. Si par le plus pur des hasards de l’algorithmie, le même prétendant a, de son côté,  swipé sur votre portrait à droite, c’est-à-dire qu’il a estimé que votre profil lui plaisait, alors bingo, c’est ce que Tinder appelle un « match ».  Les deux contacts assortis peuvent alors entrer en relation par chat, tâcher de mieux se connaître et pourquoi pas, engager une rencontre physique  « In Real Life ». C’est facile puisque la géolocalisation simplifie les choses.
 

“Swipe right” ou “swipe left” sont des expressions qui ont déjà rejoint le langage courant. Le sentiment jouissif et valorisant que ce geste procure a inspiré au réalisateur danois Rolf Glumsoe Nielsen cette vidéo :

 
Ce côté ludique et instantané de Tinder donne un coup de vieux aux sites classiques de rencontres avec leurs questionnaires interminables sur votre bio ou vos centres d’intérêt. Il donnerait aussi un grand coup de ringardise à la drague traditionnelle. Pour le site Quartz, la force de Tinder repose sur un aspect sociologique : "Pour les plus âgés de la génération Y, cultiver un profil digital était une nécessité sociale. Pour les plus jeunes, aujourd'hui, les swipes, les likes et les commentaires commencent à devenir des comportements de plus en plus naturels. Beaucoup plus, par exemple, que le flirt en face à face, jugé aujourd'hui démodé. Le romantisme passe aujourd'hui par un écran".
Un romantisme qui s’apparente plus à une séance de shopping dans un grand magasin des profils. Plus besoin de s’apprêter et de sortir pour trouver l’âme sœur.  Quel effort ! il suffit de rester au fond de son canapé, en pyjama et chaussons, à feuilleter le catalogue des prétendants, trier et choisir le héros d’un soir, d’une heure ou plus, si affinité.
 
 
Alors certes, des grincheux pointent du doigt la vocation exclusivement éphémère et à intention sexuelle de cette application. C’est le cas du magazine américain Vanity Fair qui conclue une enquête sur  le sujet en affirmant que les utilisateurs de Tinder chercheraient avant tout des relations éphémères, des « bons coups » et que, en favorisant l’adultère, cette application « détruirait notre rapport au couple et à la séduction ». Cette polémique a provoqué un tollé dans les réseaux sociaux et Tinder a été obligé de répliquer le 11 août dernier sur Twitter en affirmant que son application était loin de cette vision perverse et restrictive, et que sa vocation était ni plus ni moins que « de changer le monde ».
 
 
Un phénomène culturel ?
Alors, Tinder est-il vraiment en train de changer le monde?  Est-ce comme le proclame le Time Magazine un véritable « phénomène culturel » et le symptôme d’une mutation profonde ?
 
La sociologue Nathalie Nadaud-Albertini, interrogée par Atlantico, rappelle que  « Les réseaux sociaux et les sites de rencontres ne sont pas plus responsables des évolutions du rapport à la séduction que les annonces matrimoniales du Chasseur Français l’étaient du changement des normes relatives au mariage. »  Voir dans les médias et les technologies d’information, dont les réseaux sociaux sont un avatar, la cause des phénomènes, nous ferait faire un déni de réalité en occultant les raisons qui ont mené aux grandes évolutions et notamment à celles des modèles de séduction.
 
Plusieurs facteurs entrent en jeu dans cette évolution.
D’abord l’individualisme contemporain qui conduit l’individu à être l’inventeur de sa propre vie. Nathalie Nadaud-Albertini explique : « Par rapport au modèle normatif qui a eu cours jusqu’aux années 60, et dans lequel les institutions assignaient à l’individu une place en fonction de son milieu d’origine, l’individu gagne en autonomie. Mais cette liberté a une contrepartie : il faut tout inventer soi-même, vie professionnelle comme personnelle, ce qui engendre une lourde responsabilité et parfois une souffrance importante. Les sites de rencontres servent alors de béquille à l’individu qui cherche à inventer sa vie affective en lui fournissant des occasions et un vecteur de rencontres. »
 
 
Un autre facteur joue un rôle considérable dans cette mutation ; c’est celui de l’évolution des femmes. La sociologue précise : « Certaines font de leur indépendance le maître mot de leur existence aussi bien sur le plan affectif que professionnel, de sorte qu’elles recherchent des relations agréables sans que ces dernières s’inscrivent dans une dynamique de cohabitation contraignante. Le recours aux sites de rencontres leur semble rationnel puisqu’on peut présélectionner les profils et indiquer clairement ce que soi-même on attend d’une relation. »
 
Un troisième facteur est à prendre selon elle en considération : l’allongement de la durée des études. « Si on compare à ce qui avait cours avant les années 60, la majeure partie de la population masculine et féminine fait des études plus longues. On diffère de fait l’âge du mariage. Et entre temps, on entretient des relations plus ou moins durables. Ces dernières sont associées à une plus grande liberté dans le rapport à la sexualité, ce qui fait que les hommes comme les femmes se sentent plus à l’aise avec l’idée de relations pour le plaisir. Il ne s’agit pas nécessairement de rencontres d’un soir, même si elles existent, mais de relations non contraignantes dans lesquelles on ne se projette pas sur le long terme. Cela n’exclut pas pour autant que, dans certains cas, ces relations débouchent finalement sur la fondation d’une famille. Mais au début, aucun des deux partenaires n’avaient fait de tels projets. Il s’agissait pour eux d’une relation agréable mais temporaire. »
 
La mutation du modèle du couple
Tinder est ainsi le révélateur d’une mutation profonde : celle du modèle classique du couple constitué par la fusion de deux individualités, mues par un idéal d’amour romantique et monogame. Ce couple formant alors une seule entité, un seul projet de vie qui prend la forme du mariage et de la construction dans la durée d’un projet familial. Pour Nathalie Nadaud-Albertini, «Même si ce modèle demeure à la fois un idéal et la norme à partir de laquelle s’effectue la socialisation, il semble moins évident que pour les générations passées.
Par conséquent, la norme de l’amour fusion se modifie pour s’ouvrir sur un modèle respectant davantage l’identité de chacun, son autonomie. Cet autre modèle permet de conjuguer à la fois trajectoire personnelle autonome et trajectoire commune. Il intègre l’idée d’un accord que l’on se donne, comme une sorte de contrat résultant d’ajustements successifs. Dans ce cadre, pour certains couples, le polyamour est tout à fait acceptable. »
 
 
Ainsi Tinder traduirait une nouvelle norme d’ouverture sur les autres, une autre voie faite de choix et d’ajustements constant. Le modèle de Tinder est celui où plusieurs personnes se rencontrent simultanément et peuvent, au fil des affinités, choisir de nouer des liens, d’apprendre à ajuster les types de relations possibles. Ce modèle correspond à une réalité puisque non seulement l’application rencontre un public de plus en plus vaste mais qu’elle fait des émules dans d’autres domaines.
En effet, le vénérable magazine Forbes a annoncé le 6 août dernier une alliance avec Tinder pour « faire matcher » les professionnels.  L’application « Forbes Under 30 » est pour l’instant limitée à 2000 membres triés sur le volet, mais l’ambition est clairement exprimée : « Notre application est un outil que nous avons développé afin de mieux connecter, responsabiliser et mobiliser cette communauté pour aider à changer le monde», explique Salah Zalamito, responsable des produits mobiles chez Forbes. Et Sean Rad, le Président de Tinder de renchérir : «Tinder connecte des dizaines de millions de gens chaque jour et il est passionnant de voir notre technologie utilisée pour un réseau d'affaires». Relation d’affaires, une autre forme du couple ?
 
Un rapport symptomatique au temps
Le speed dating dont Tinder est une expression, est un phénomène dont l’ampleur ne cesse de progresser. Il traduit définitivement notre rapport au temps.
 
En effet, l’individu d’aujourd’hui n’est plus l’homme de Pascal, misérable ou sublime, celui qui se situait entre-deux, entre deux espaces infinis : le passé et le futur. L’homme contemporain n’est plus entre-deux ; il se réfugie, dans un mouvement de repli fœtal, sur l’instant, le moment présent, certainement pour se protéger de la peur de l’incertitude du futur et de son éternité. Il se replie sur son infiniment petit pour échapper à l’infiniment grand qui l’angoisse.
 
La valorisation de cet instant est extraordinairement contemporaine. Elle rejoint non seulement les préoccupations mais les modes de vie de la plupart de nos congénères actuels : vivre sa vie dans l’instant, moments après moments, prendre le monde dans sa succession d’événements, d’instants heureux ou dramatiques, dévorer le temps par tranches d’instants, le plus rapidement possible, le plus pleinement possible. Aujourd’hui, nous bondissons d’un espace à un autre, d’un événement à un autre, d’un être à l’autre. Surfant sur les réseaux, zappant le réel d’une pression de doigt, notre temps progressivement se morcelle et se rétracte en une suite discontinue d’instants, de « temps réels ».
 
Poursuivre le temps réel, c’est réduire à zéro les délais d’attente. Pour des raisons aussi bien techniques qu’économiques, les fonctionnalités de communication, d’intelligence et maintenant de relation avec les autres sont de plus en plus accessibles en « temps réel ». Elles résument le temps nécessaire à les mettre en œuvre à un pseudo-temps extrêmement performant mais artificiel. Le temps irréversible d’un « swipe » à gauche ou à droite. Ainsi, le temps réel court-circuite le temps naturel des échanges, il percute une réalité cosmologique et humaine. En effet, les réseaux humains se sont toujours construits sur le temps des hommes ; un temps circadien, biologique, un temps de réponse, d’attente, de cris, de soupirs et de battements de cœur. Un temps des saisons, des distances, des voyages et des repos. Le temps réel, aujourd’hui, est toujours en veille. C’est un temps inflexible, mathématique, cadencé au rythme des processeurs, à plusieurs centaines de millions de cycles par seconde. Le temps réel ne bat pas à notre rythme ; il nous a mis hors du temps. Avec le temps immédiat, instantané, nous avons atteint la limite du temps, ce qui a pour conséquence, on le voit avec Tinder et ses émules, la refondation de notre rapport au monde, du rapport à notre milieu et de notre rapport aux autres.
 
 
Ugo Yaché
© Illustration Zohar Lazar - RollingStone
 
 
 

 

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