UP' Magazine L'innovation pour défi

Le numérique peut-il sauver la France ?

L’annonce au moment de la rentrée des classes d’un nouveau plan numérique pour l’école par le Président de la République rappelle indiciblement le rôle du numérique dans l’imaginaire collectif : c’est un symbole de modernité et de transformation. C’en est presque devenu une bouée de sauvetage, au moins pour le gouvernement actuel qui est bien mal au point dans l’opinion et la situation économique qui ne s’améliore pas. L’école va mal, allez, hop, on y met du numérique et du très haut débit et tout va s’arranger.

Dans les entreprises, c’est un peu la même chose. Les gourous de la communication et du marketing ont lancé la grande mode de la transformation numérique. Un terme valise qui veut dire tout et n’importe quoi, de l’intégration du web social au marketing en passant par les modifications managériales et organisationnelles induites par les usages numériques. Presque toute l’industrie du numérique, surtout des services, s’est emparée de ce sujet.

Liée assez intimement au numérique, l’open innovation est aussi à la mode dans les grandes entreprises, avec pour objectif de les sauver de la léthargie et de leur permettre d’innover pour se démarquer de la concurrence et de conquérir de nouveaux marchés. Rapidement.

Le train de Schumpeter est en retard

Comme je l’avais évoqué il y a un an au sujet de l’emploi, le numérique est une révolution schumpétérienne qui détruit beaucoup d’emplois traditionnels, notamment dans les classes moyennes, mais en créé insuffisamment dans des métiers bien rémunérés. Il a entrainé une automatisation qui n’a pas été compensée par la création d’activités dans d’autres domaines même si l’on entrevoit quelques perspectives dans le domaine de la santé ou de l’environnement et de l’énergie.

Même aux USA qui sont l’un des champions technologiques du numérique, l’équilibre est très défavorable. Les emplois dans les classes moyennes ont fondu comme neige au soleil, sous les coups de boutoir des délocalisations, de l’automatisation de nombreux métiers permise par le numérique et des soubresauts liés aux différentes bulles et crises financières. Les emplois à pourvoir sont soit faiblement rémunérés, en particulier dans les services, soit très bien rémunérés, dans la finance ou les technologies.

Le Japon est logé à la même enseigne que les USA même s’il a réussi à réduire le processus des délocalisations de ses usines et de sa R&D. Il n’y a qu’en Chine, en Corée et à Taïwan où le numérique est un réel outil de croissance. Les technologies numériques pourraient contribuer sérieusement à diminuer la quantité de travail nécessaire pour l’ensemble de la population humaine. Au point même que les fondateurs de Google en sont à faire du Martine Aubry et à anticiper des semaines avec moins de 35 heures de travail ! Comme si le gouvernement Jospin avait été en fait ultra-visionnaire en anticipant cette transformation profonde de la société ! Visionnaire, peut-être, mais bien trop tôt. Un peu comme ces startups mal financées qui sortent des innovations bien trop tôt par rapport à la capacité d’absorption du marché ou plus simplement, l’état des infrastructures numérique comme la bande passante des télécoms.

En France, les politiques de sauvegarde de l’emploi ont encouragé ce phénomène de déclassement des emplois. Les emplois aidés d’une manière ou d’une autre sont pour l’essentiel ceux qui sont au niveau du SMIC ! Or ces emplois ont la particularité d’être liés aux services et pas aux industries qui font la compétitivité du pays. A l’autre extrémité du spectre, on aide un peu les emplois plus qualifiés, notamment avec la niche fiscale du Crédit Impôt Recherche. Mais elle ne couvre qu’une petite partie de ces emplois. Tout ceci est très bien expliqué dans “La France sans ses usines” de Patrick Artus et Marie-Paul Virard.

L’obligation de l’export

Pourtant, la poursuite de la numérisation du pays et de l’industrie sont des passages obligés. Il faut cependant faire la part des choses entre ce qui peut relever du rattrapage et ce qui peut développer de manière différentier la compétitivité économique du pays. Parfois, on a un peu tendance à confondre les deux.

Les récents débats générés par les socialistes “frondeurs” et autres Montebourg sur une relance de la consommation à l’ancienne en “redistribuant du pouvoir d’achat” démontre l’incompréhension des enjeux économiques du pays. Ce genre de relance par la demande est bien vaine car ce pouvoir d’achat que l’on veut distribuer, on ne l’a pas puisque le pays vit collectivement déjà au-dessus de ses moyens. Avec ou sans relance du pouvoir d’achat, la compétitivité économique ne change pas d’un iota. Celle-ci ne dépend pas de la demande intérieure.

Réduire la dette et le déficit passe soit par la vente de nos actifs soit par l’amélioration de notre balance commerciale. Ce dernier moyen est le seul, à terme, de rembourser une dette qui est détenue à majorité par l’étranger.

La raison pour laquelle le niveau d’endettement actuel est dangereux est simple : avant, le déficit public pouvait peu ou prou être absorbé par l’inflation, la planche à billets et la croissance. La dévaluation du franc permettait d’améliorer notre compétitivité à l’export tout en renchérissant le cout de nos exportations.

Aujourd’hui, les politiques publiques ne permettent plus de contrôler deux de ces trois leviers : l’inflation est très faible voire négative et les dévaluations compétitives ne sont plus permises du fait de l’Euro. Reste la croissance, mais pas n’importe quelle croissance. Il ne suffit pas d’augmenter le PIB. Il faut impérativement améliorer notre balance commerciale.

Sortir de l’Euro n’arrangerait rien si, dans le même temps, la compétitivité intrinsèque du pays ne s’améliorait pas. Il n’y a donc pas beaucoup d’autres choix économiques aujourd’hui que l’amélioration de la compétitivité et de notre balance commerciale. Les économistes s’accordent pour dire qu’il faut un juste équilibre entre une compétitivité coût et compétitivité hors-cout, celle qui passe par l’innovation et un ciblage plus haut de gamme de nos offres. Le numérique peut aider à améliorer ces deux pans de la compétitivité du pays.

La question numéro un du numérique pour “sauver la France” d’un point de vue économique est donc directement liée à l’amélioration de notre balance commerciale. Cela devrait en être une obsession, notamment au niveau des politiques publiques. Il y a eu de bons changements d’attitude comme par exemple au Quai d’Orsay, plus tourné vers la vente de “l’entreprise France” qu’avant. Modulo le passage éclair de Fleur Pellerin sur ce thème et la grosse bourde de la démission de Thomas Thévenoud, éphémère secrétaire d’Etat au commerce extérieur !

Dans le numérique comme ailleurs, les stratégies industrielles de nature protectionnistes ne fonctionnent pas. L’erreur numéro un, c’est de se tourner en priorité sur notre marché intérieur, qui pèse moins de 3% du marché mondial dans le numérique. C’est le cas du fameux “cloud souverain” qui a mené à la création de Cloudwatt et Numergy. Ces deux sociétés accumulent les travers de l’innovation à la française pilotée par les grandes entreprises et l’Etat et en particulier un actionnariat et une gouvernance incompatibles avec l’esprit de conquête de marché qu’elles devraient avoir. Et conquête hors de France, pas juste pour rassurer celles des entreprises françaises qui ont peur, pour des raisons certes justifiées, de placer leurs données dans les data centers de sociétés américaines du cloud. Ce cloud souverain a presque autant de chances de succès que l’idée de créer un moteur de recherche à la française, lancée en 2005 avec l’initiative Quaero.

Le numérique doit contribuer à modifier l’équilibre actuel entre services et industrie, dans l’ensemble des secteurs d’activité. Les services développent bien l’économie intérieur mais en général, pas assez les exportations. Il vaut ainsi mieux avoir des entreprises françaises – même avec des usines distribuées dans le monde – qui exportent que des grands de la distribution ou du service implantés à l’étranger. La raison est simple : ils rapatrient beaucoup moins de devises en proportion de leur chiffre d’affaires. Le poids de l’innovation dans leur activité est aussi moindre.

Nos industries numériques à l’export

Dans les industries numériques, la balance commerciale est nettement déficitaire. Presque tout le matériel informatique et numérique utilisé dans le grand public et les entreprises est importé, essentiellement d’Asie et des USA. Cet équilibre s’améliore doucement grâce aux éditeurs de logiciels qui arrivent à générer de la croissance : 11% de croissance en 2012 sur un CA total de 8 Md€ dont un quart à l’export d’après le dernier baromètre Syntec Numérique, ce qui donne environ 800m€ de CA incrémental. Celle-ci compense les baisses de chiffre d’affaire de grands industriels franco-étrangers qui battent parfois de l’aile (CA de Alcatel-Lucent = environ 14 Md€, ST Microlectronics = environ 5 Md€, Technicolor = environ 3 Md€). Ces dernières sociétés restent stratégiques pour notre industrie. Ainsi, ST Microelectronics, s’il est mal en point dans certains domaines, reste le leader mondial des MEMS, ces nano-composants et capteurs que l’on retrouve dans presque tous les objets connectés. Les CA cumulés de ces trois acteurs et des éditeurs de logiciels est à mettre en regard du marché des loisirs numérique en France, qui était de 15 Md€ en 2013 selon GFK.

Le marché des télécoms représente un poids encore plus important : 38 Md€ de CA en France. L’impact sur la compétitivité française de ce secteur peut se mesurer de trois manières : par la qualité des infrastructures haut débit fixes et mobiles, par leur rapport qualité prix et par l’activité internationale des opérateurs. Autant la France avait pris un peu d’avance avec le déploiement de l’ADSL et du triple-play, autant maintenant on est plutôt à la traine dans le très haut débit. L’objectif est de rattraper ce retard d’ici 2020. Pour le dernier point, jusqu’à présent, chez les opérateurs français, seul Orange avait une activité internationale significative. Elle représente un peu moins de la moitié de son CA d’environ 45 Md€. Donc, en théorie, Orange ramène des devises en France. Iliad pouvait devenir un acteur international si son acquisition de T-Mobile allait jusqu’au bout.

Nous devons avoir la même lecture pour le marché de la santé ou celui des séniors. L’or gris ! Certains vont le voir sous l’angle des services “locaux”, notamment les services à la personne et leur intermédiation. D’autres devront compenser cela par une approche plus industrielle, tournée vers l’export : dans les biotech, les medtechs et la e-santé !

Quid des startups qui deviennent internationales ? A ce jour, il y en a assez peu qui franchissent la barre des 50 m€ de CA. On peut surtout citer le cas exemplaire de Criteo. Certaines sont prometteuses comme dans le secteur des objets connectés (Withings, Parrot, Netatmo, Sigfox). L’enjeu pour nos startups est de créer des entreprises rapidement mondiales bien solidement implantées en France, notamment côté R&D. Le financement y joue un grand rôle évidement. On peut noter que, pour une fois, la puissance publique a amélioré la donne. Ainsi, Bpifrance a pu investir des tickets significatifs dans Withings, Sigfox ou Voluntis (dans la santé) dans le cadre de levées de fonds de plusieurs dizaines de millions d’Euros, du presque jamais vu chez nous ! Sans compter la belle levée de fonds de 73 md€ de Blablacar, cette fois-ci avec uniquement des investisseurs privés dont le prestigieux Index Venture.

Dans les aides à l’export, les entreprises peuvent s’appuyer sur les réseaux de français à l’étranger ainsi que sur Ubifrance. Cette structure est souvent décriée par les entrepreneurs et pourtant, ses services peuvent mettre le pied à l’étrier à bon nombre d’entrepreneurs, souvent de TPE et PME. Qui plus est, elle peut rendre service dans tous les pays et notamment en Asie, pas seulement aux USA ou en Europe.

Au risque de me répéter, les analyses économiques sur le positionnement trop “milieu de gamme” de l’industrie française négligent souvent une lacune française : la dimension vente, marketing et communication dans la vente des technologies. Elle est liée à une culture d’ingénieurs et de chercheurs pas assez en osmose avec la culture des business schools. Heureusement, la situation s’est bien améliorée ces dernières années avec les rapprochements entre les filières, avec le développement des filières entrepreneuriales dans nombre de cursus, puis celui des incubateurs et autres accélérateurs.

LIRE LA SUITE

La prise de pouvoir des données et la mort de la politique

Les pionniers de la technologie aux États-Unis préconisent une nouvelle approche de la gouvernance basée sur les données – « La réglementation algorithmique ». Mais si la technologie apporte des réponses aux problèmes de société, quel impact pour les gouvernements ?

Le 24 août 1965 Gloria Placente, une résidente de 34 ans du Queens, New York, roulait vers Orchard Beach dans le Bronx. Vêtue d’un short et de lunettes de soleil, cette maîtresse de maison était impatiente de passer quelques heures tranquilles à la plage. Mais au moment où elle a traversé le pont Willis Avenue dans sa Chevrolet Corvair, Placente a été entourée par une douzaine de patrouilleurs. Il y avait aussi 125 journalistes, avides d’assister au lancement de l’opération CORRAL de la police de New York – un acronyme signifiant Computer Oriented Retrieval of Auto Larcenists, soit recherche assistée par ordinateurs de voleurs de voitures.

Quinze mois plus tôt, Placente avait brûlé un feu rouge et négligé de répondre à la citation à comparaître, une infraction que CORRAL allait punir avec une forte dose techno-kafkaïenne.
CORRAL travaille comme suit : une voiture de police stationnée à une extrémité du pont communique par radio les plaques des voitures venant en sens inverse à un opérateur à distance, qui les introduit dans un ordinateur Univac 490, un jouet cher - $ 500,000 (3,5 millions $ en dollars d’aujourd’hui) prêté par la Sperry Rand Corporation. L’ordinateur compare les numéros avec ceux d’une base de données de 110 000 voitures qui ont été soit volées soit ayant appartenu à des délinquants connus. Dans le cas d’identification, l’opérateur alerte une seconde voiture de patrouille à l’autre sortie du pont. L’opération prend, en moyenne, seulement sept secondes.

Par rapport à la vitesse impressionnante des outils de la police d’aujourd’hui – la reconnaissance automatique de plaques d’immatriculation, les caméras de vidéosurveillance, les pisteurs GPS, l’opération CORRAL semble un rien démodée vu les possibilités de contrôle en développement. Les responsables européens ont même envisagé d’exiger que tous les véhicules entrant sur le marché européen disposent d’un mécanisme intégré qui permette à la police d’arrêter les véhicules à distance.
S’exprimant sur ce sujet, Jim Farley, un haut dirigeant de Ford, a reconnu que « Nous savons tous qui enfreint la loi, nous savons quand vous le faites. Nous avons un GPS dans votre voiture, nous savons donc ce que vous faites. Au fait, nous ne fournissons pas les données à n’importe qui. ». Ces affirmations ne sonnant pas très rassurantes, Farley est revenu sur ses propos.

Comme les voitures et les routes deviennent « intelligentes », elles comportent la promesse d’une application presque parfaite de la loi en temps réel. Au lieu d’attendre que les conducteurs enfreignent la loi, les autorités peuvent tout simplement empêcher le crime. Ainsi, un tronçon de 50 miles de l’A14 entre Felixstowe et Rugby (Royaume-Uni) doit être équipé de nombreux capteurs qui surveillent la circulation en envoyant des signaux vers et à partir des téléphones mobiles dans les véhicules en mouvement. Le régulateur des télécommunications Ofcom prévoit que les routes intelligentes connectées à un système de circulation centralisé pourraient imposer automatiquement des limites de vitesse variables pour lisser le flux du trafic, mais aussi pour diriger les voitures « le long des itinéraires déviés pour éviter les bouchons et même [gérer] leur vitesse ».

Autres gadgets – des smartphones à lunettes intelligentes – promettent encore plus de sûreté et de sécurité. En Avril, Apple a breveté une technologie qui active des capteurs à l’intérieur du smartphone pour analyser si la voiture est en mouvement et si la personne qui utilise le téléphone est au volant ; si les deux conditions sont remplies, il bloque tout simplement les fonctionnalités de SMS du téléphone.
Intel et Ford travaillent sur le projet Mobil – un système de reconnaissance facial qui, s’il ne reconnaît pas le visage du conducteur, non seulement empêche la voiture de démarrer, mais aussi envoie la photo au propriétaire de la voiture (une mauvaise nouvelle pour les adolescents).

La voiture est emblématique des transformations dans de nombreux autres domaines. Des environnements intelligents appelés « Ambient Assisted Living » où les tapis et murs sont capables de détecter que quelqu’un est tombé, à différents schémas directeurs de « ville intelligente », où les services municipaux envoient des ressources uniquement aux zones qui en ont besoin.

Grâce aux capteurs et à Internet, les objets du quotidien les plus banals ont acquis un pouvoir énorme de réglementation de notre comportement. Même les toilettes publiques sont mûres pour l’optimisation à base de capteurs : « Safeguard Germ Alarm » est un distributeur de savon intelligent développé par Procter & Gamble et utilisé dans certaines toilettes publiques aux Philippines : il possède des capteurs de surveillance des portes de chaque toilette. Une fois que vous quittez la toilette, l’alarme se met à sonner – et ne peut être arrêtée que par une simple pression sur le bouton distributeur de savon.

Dans ce contexte, le dernier plan de Google pour pousser son système d’exploitation Android sur les montres intelligentes, les voitures intelligentes, et les thermostats intelligents, on l’aura compris tout ce qui peut recevoir le qualificatif « intelligent », semble plutôt inquiétant. Ainsi dans un avenir proche, Google sera l’intermédiaire entre vous et votre réfrigérateur, vous et votre voiture, vous et votre poubelle, permettra aux Agences nationales de sécurité de s’acquitter de leur addiction aux données en vrac et via un point d’accès unique.

Cette « smartification » de la vie quotidienne suit un schéma familier : on y trouvera des données primaires – une liste de ce qui est dans votre réfrigérateur intelligent et votre poubelle – et leurs métadonnées (données sur les données) – un journal vous dira combien de fois vous avez ouvert l’un ou l’autre de ces objets – quand ils communiquent entre eux. Cela peut parfois produire des idées intéressantes : comme par exemple les matelas intelligents – un modèle récent permet de suivre la respiration et le rythme cardiaque et enregistrer tous vous mouvements pendant la nuit – les ustensiles intelligents qui fournissent des conseils nutritionnels.

En plus de rendre nos vies plus efficaces, ce monde intelligent nous met devant un choix politique intéressant. Si tant d’éléments de notre comportement quotidien sont déjà capturés, analysés, pourquoi s’en tenir à des approches non-empiriques de la réglementation ? Pourquoi s’appuyer sur les lois quand on a des capteurs et des mécanismes de rétroaction ? Si les interventions politiques doivent être – pour utiliser les mots à la mode du jour – « factuelles » et « axées sur les résultats », la technologie n’est-elle pas là pour nous aider?

Ce nouveau type de gouvernance a un nom : la réglementation algorithmique. Dans la mesure où la Silicon Valley a un programme politique, c’est bien celui-ci. Tim O’Reilly, un éditeur influent, un capital-risqueur et un homme d’idées (c’est lui qui a popularisé le terme « web 2.0 ») en est le promoteur le plus enthousiaste. Dans un essai récent ou il explique son raisonnement, O’Reilly analyse les vertus supposées de la « réglementation algorithmique » – il fait un examen approfondi à la fois de ce qu’elle peut offrir aux décideurs et présente ses hypothèses simplistes de la politique, de la démocratie et de l’autorité.

Pour imaginer comment la réglementation algorithmique pourrait fonctionner, ne cherchez pas plus loin que le filtre anti-spam de votre boîte email. Au lieu de se limiter à une définition étroite du spam, le filtre de messagerie apprend de ses utilisateurs. Même Google est incapable d’écrire des règles pour couvrir toutes les innovations ingénieuses de spammeurs. Ce qu’il peut faire, cependant, c’est enseigner au système ce qui fait une bonne règle et comment repérer quand il est temps d’en trouver une autre – et ainsi de suite. Un algorithme peut le faire, mais c’est la rétroaction (le retour d’expérience) en temps réel des utilisateurs qui permet au système de contrer des menaces qui n’ont pas été envisagées par les concepteurs. Et il ne s’agit pas que du spam : votre banque utilise des méthodes similaires pour repérer la fraude de carte de crédit.

Dans son essai, O’Reilly tire de larges enseignements philosophiques de ces technologies, en faisant valoir que cela fonctionne parce qu’elles reposent sur « une connaissance approfondie du résultat souhaité » (spam est mauvais !) Et de vérifier périodiquement si les algorithmes travaillent effectivement comme prévu (de trop nombreux courriels légitimes ne se retrouvent-ils pas marqués comme spam ?).

O’Reilly présente ces technologies comme innovantes et uniques – après tout nous vivons une révolution numérique – mais le principe qui sous-tend la « réglementation algorithmique » semblerait familier aux fondateurs de la cybernétique – une discipline dont le nom (qui étymologiquement signifie « la science de la gouvernance ») signale les hautes ambitions réglementaires. Le principe, qui permet au système de maintenir sa stabilité en apprenant constamment et en s’adaptant à l’évolution des situations, c’est ce que le psychiatre britannique Ross Ashby, l’un des pères fondateurs de la cybernétique, appela « ultra-stabilité ».

Pour l’illustrer, Ashby a conçu l’homéostat, un dispositif intelligent composé de quatre unités interconnectées de contrôle de bombes de la RAF – de mystérieuses boîtes noires avec beaucoup de boutons et de commutateurs sensibles aux fluctuations de tension. Si une unité cesse de fonctionner correctement – par exemple, en raison d’une perturbation externe inattendue – les trois autres sauraient se recâbler et se regrouper pour compenser le mauvais fonctionnement de façon à maintenir stable la production globale du système.

L’homéostat d’Ashby atteint « l’ultra-stabilité » en surveillant toujours son état interne et en redéployant intelligemment ses ressources en réserve.
Comme dans le cas du filtre de spam, il n’est pas nécessaire de spécifier toutes les perturbations possibles – pas plus que les conditions de comment et quand il doit être mis à jour et remodelé. Ce n’est pas une simple évolution de la façon dont les systèmes techniques habituels fonctionnent, avec leurs règles rigides, (les règles IF… THEN…).Il n’est soudain plus nécessaire d’élaborer des procédures pour gérer toutes les éventualités. On espère donc que les algorithmes munis d’une rétroaction en temps réel peuvent faire un meilleur travail que des règles inflexibles en inévitable décalage avec la réalité.

La réglementation algorithmique pourrait certainement rendre l’application des lois existantes plus efficaces. Si l’on peut lutter contre la fraude de carte de crédit, pourquoi pas la fraude fiscale ? Les fonctionnaires de l’administration italienne ont expérimenté le Redditometro, ou mesure du revenu, un outil qui permet de comparer les habitudes de dépenses des gens – enregistrées grâce à une vieille loi italienne – avec leurs revenus déclarés, afin que les autorités sachent quand vous dépensez plus que vous ne gagnez. L’Espagne a exprimé son intérêt pour un outil similaire.

Ces systèmes sont cependant impuissants face aux vrais coupables de fraude fiscale – les familles super-riches qui profitent de différents régimes, de la délocalisation ou tout simplement font inscrire des exonérations fiscales scandaleuses dans la loi. La réglementation algorithmique est parfaite pour faire respecter l’austérité à l’ordre du jour tout en laissant les responsables de la crise financière non inquiétés. Pour comprendre si ces systèmes fonctionnent comme prévu, nous devons modifier la question de O’Reilly : pour qui travaillent-ils ? Si c’est juste pour que les ploutocrates puissent éluder l’impôt, pour les institutions financières internationales intéressées dans les budgets nationaux équilibrés et pour les entreprises qui développent des logiciels de suivi de revenu, alors ce ne sera pas vraiment un succès démocratique.

Porté par sa conviction que la réglementation algorithmique est basée sur « une connaissance approfondie des résultats escomptés », O’Reilly déconnecte habilement les moyens de faire de la politique des objectifs politiques. Mais la mise en œuvre d’une politique est aussi importante que la politique elle-même – en fait, l’une façonne souvent l’autre. Tout le monde est d’accord que l’éducation, la santé et la sécurité sont tous des « résultats souhaités », mais comment les atteindre ?
Dans le passé, lorsque nous avons été confronté au choix politique difficile de les délivrer soit par le marché soit par l’État, les lignes du débat idéologique étaient claires. Aujourd’hui, lorsque le choix qui se pose est entre le numérique et l’analogique ou entre une approche dynamique (avec prise en compte régulière des retours d’information) ou statique de la loi, la clarté idéologique a disparu. Comme si le choix même de la façon de réaliser ces « résultats souhaités » était apolitique et qu’on n’était pas forcé de choisir entre des visions différentes et souvent incompatibles de la vie en commun.

En supposant que le monde utopique des boucles de rétroaction infinies devienne si efficace qu’il transcende la politique, les partisans de la réglementation algorithmique tombent dans le même piège que les technocrates du passé. Oui, ces systèmes sont terriblement efficaces – de la même manière que Singapour est terriblement efficace (O’Reilly, sans surprise, fait l’éloge de Singapour pour son adoption de la réglementation algorithmique). Et tandis que les dirigeants de Singapour pourraient croire que, eux aussi, ils ont transcendé la politique, cela ne signifie pas que leur régime ne peut pas être évalué à l’extérieur du discours de l’efficacité et de l’innovation en utilisant des critères politiques plutôt qu’économiques.

Comme la Silicon Valley ne cesse de corrompre notre langue avec sa glorification sans fin de percées technologiques et d’efficacité – concepts en contradiction avec le vocabulaire de la démocratie – notre capacité à remettre en question le « comment » de la politique se retrouve affaiblie. La réponse par défaut de la Silicon Valley à ce qu’est la politique est ce que j’appelle le « solutionnisme »: les problèmes doivent être traités via des applications, des capteurs, et des boucles de rétroaction – tous fournis par les startups. Plus tôt cette année, Eric Schmidt de Google a même promis que les startups seraient la solution au problème de l’inégalité économique : celle-ci, semble-t-il, peut également être « perturbée » donc susceptible d’innovation. Les innovateurs montrent le chemin, les fonctionnaires suivent.

Les services de renseignement ont adopté le « solutionnisme » avant d’autres organismes gouvernementaux. Ainsi, ils ont réduit le thème du terrorisme d’un sujet qui a un lien avec l’histoire et la politique étrangère à un problème d’information de l’identification des menaces terroristes émergentes via une surveillance constante. Ils ont exhorté les citoyens à accepter que l’instabilité soit la règle du jeu, que ses causes profondes ne sont ni traçables ni réparables, que la menace ne peut être prévenue que par une sur-innovation et une hyper-surveillance des ennemis en améliorant la communication.

S’exprimant à Athènes en novembre dernier, le philosophe italien Giorgio Agamben a évoqué le changement de paradigme dans la notion de gouvernement « qui veut que la relation hiérarchique traditionnelle entre causes et effets soit inversée, de sorte que, au lieu de gouverner les causes – une entreprise difficile et coûteuse – les gouvernements tentent simplement de contrôler les effets ».

Pour Agamben, ce changement est emblématique de la modernité. Cela explique aussi pourquoi la libéralisation de l’économie peut coexister avec la prolifération croissante du contrôle dans la vie quotidienne – par le biais de distributeurs de savon et de voitures gérées à distance. « Si le gouvernement vise les effets et non les causes, il sera tenu d’étendre et multiplier les contrôles. Identifier les causes demande de l’analyse de la connaissance, tandis que les effets peuvent être vérifiés et contrôlés. » La réglementation algorithmique est la mise un œuvre d’un programme politique par le biais technologique.

Les vraies politiques de régulation algorithmique deviennent visibles une fois que sa logique est appliquée aux protections sociales de l’État-providence. Ce n’est pas un appel pour les démanteler, mais les citoyens sont néanmoins encouragés à prendre en charge leur propre santé. Voyez comment Fred Wilson, un influent capital-risqueur américain, encadre le sujet. « La santé est … l’opposé des soins de santé, » a-t-il dit lors d’une conférence à Paris en décembre dernier. « C’est ce qui vous garde du système de soins de santé en premier lieu. » Ainsi, nous sommes invités à commencer à utiliser les applications d’auto-suivi et de partage des données, de surveiller nos indicateurs vitaux, nos symptômes et les lacunes de notre propre santé.

Cela est bien en accord avec les propositions récentes pour sauver les services publics en difficulté en favorisant des modes de vie plus sains. Ainsi le rapport 2013 de l’Unité d’information du gouvernement local du Conseil de Westminster et, un groupe de réflexion appellent à la subordination des prestations de logement et autres prestations sociales à des visites des demandeurs à la salle de gym – avec l’aide de cartes à puce. Ces cartes à puce pourraient ne pas être nécessaires : de nombreux smartphones peuvent déjà compter les pas que nous faisons chaque jour (Google Now, assistant virtuel de l’entreprise, fait le relevé de ces données automatiquement et il présente périodiquement les résultats aux utilisateurs, les poussant à marcher plus).

Les nombreuses possibilités que les dispositifs de suivi offrent aux industries de la santé et d’assurance ne sont pas perdues pour O’Reilly. « Vous saviez que la publicité s’est avérée être le modèle d’affaires de base pour l’Internet ? » Lors d’une conférence récente, il se demandait : « Je pense que l’assurance va être le modèle d’affaires d’origine pour l’Internet des choses ».
Les choses semblent se diriger dans cette voie : en juin, Microsoft a conclu un accord avec American Family Insurance, le huitième plus grand assureur du logement aux États-Unis, dans lequel les deux sociétés vont financer les startups qui veulent mettre des capteurs dans les maisons intelligentes et les voitures intelligentes aux fins de « protection proactive ».

Une compagnie d’assurance serait heureuse de subventionner les coûts d’installation de capteurs dans votre maison – aussi longtemps qu’elle pourra automatiquement alerter les pompiers ou faire que les lumières du porche sur la rue clignotent au cas où votre détecteur de fumée se déclenche. Pour l’instant, accepter de tels systèmes de suivi est présenté comme un avantage supplémentaire qui peut nous épargner de l’argent. Mais quand en arriverons-nous au point où ne pas les utiliser sera considéré comme une négligence – ou, pire, un acte de dissimulation – qui doit être pénalisé par des primes plus élevées ?

Dans son rapport de mai 2014 de 2020Heath, un autre groupe de réflexion propose des allègements fiscaux aux Britanniques qui arrêtent de fumer, restent minces ou boivent moins : « Nous proposons le « paiement par résultats », une récompense financière pour les personnes qui deviennent des partenaires actifs dans la santé, dans lequel si vous promettez, par exemple, de maintenir bas votre taux de sucre dans le sang, arrêtez de fumer, perdez du poids, [ou] prenez davantage soin de vous-même, il y aura réduction d’impôt ou prime de fin d’année ».
Les gadgets intelligents sont les alliés naturels de ces politiques : ils documentent les résultats et peuvent même aider à les atteindre – en ne cessant de nous harceler à faire ce qui est attendu de nous.

L’hypothèse sous-jacente de la plupart de ces rapports est que la mauvaise santé n’est pas seulement un fardeau pour la société mais mérite d’être punie (fiscalement pour l’instant) pour irresponsabilité. Qu’est-ce qui pourrait expliquer leurs problèmes de santé, sinon leurs déficiences personnelles ? Ce n’est en tout cas pas l’emprise des entreprises alimentaires ni les différences fondées sur la classe sociale ou les diverses injustices politiques et économiques. On pourra bien porter une douzaine de capteurs puissants, posséder un matelas intelligent, ce genre d’injustices restera inaperçu, car elles ne sont pas le genre de choses qui peuvent être mesurées par un capteur. Suivre à la trace les injustices sociales est beaucoup plus difficile que la vie quotidienne des personnes dont les vies qui en pâtissent.

En déplaçant l’attention des insuffisances institutionnelles et des malversations économiques pour s’attacher au contrôle des personnes, la réglementation algorithmique nous offre une bonne vieille utopie technocratique de la politique sans politique. Le désaccord et le conflit, selon ce modèle, sont considérés comme des sous-produits malheureux de l’ère analogique – à résoudre par la collecte des données – et non comme les conséquences inévitables de conflits économiques ou idéologiques.

Cependant, une politique sans politique ne signifie pas une politique sans contrôle ni administration. Comme O’Reilly l’écrit dans son essai : « Les nouvelles technologies permettent de réduire le coût de la réglementation tout en augmentant la quantité de surveillance et de production de résultats souhaitables. »
Ainsi, c’est une erreur de penser que la Silicon Valley veut nous débarrasser des institutions gouvernementales. Son rêve n’est pas un petit gouvernement de libertaires – un petit État, après tout, n’a besoin ni de gadgets sophistiqués ni de serveurs massifs pour traiter les données – mais bien les économistes comportementaux obsédés par le besoin de données.

Ceux qui sont amoureux de la technologie , le sont pour son principe fondateur essentiel qui est que, tandis que nous nous comportons de façon irrationnelle, notre irrationalité peut être corrigée – si l’environnement agit sur nous en nous poussant vers la bonne option.
Sans surprise, l’une des trois références à la fin de l’essai de O’Reilly pointe sur un discours prononcé en 2012 « Regulation: Looking Backward, Looking Forward » by Cass Sunstein, un juriste américain de premier plan qui est le principal théoricien de ce type de gouvernance. Et tandis que ses partisans ont déjà séduit l’État en faisant de la psychologie comportementale le discours favori de la bureaucratie gouvernementale – Daniel Kahneman est à la mode, Machiavel est ringard – le lobby de la régulation algorithmique avance de façon plus clandestine.
Ils créent des organisations à but non lucratif inoffensives comme « Code for America » qui a ensuite enrôlé l’État – sous le couvert d’encourager des hackers de talent à résoudre les problèmes civiques.

Ces initiatives visent à reprogrammer l’État, le rendre ouvert au retour d’expérience et éliminer tout autre moyen de faire de la politique. Pour toutes ces apps qui enregistrent notre comportement, ces algorithmes et ces capteurs pour travailler, nécessitent des bases de données interopérables – qui est ce que ces organisations pseudo-humanitaires demandent. Et quand le gouvernement est trop lent pour évoluer à la vitesse de la Silicon Valley, ils vont simplement s’installer à l’intérieur du gouvernement. Ainsi, Jennifer Pahlka, fondatrice du « Code for America » et protégée de O’Reilly, est devenue vice-directrice de la technologie du gouvernement des États-Unis – tout en bénéficiant d’une « bourse de l’innovation » d’un an de la Maison Blanche.

Les gouvernements à court d’argent accueillent favorablement cette colonisation par des technologues – surtout si elle permet d’identifier et nettoyer les ensembles de données qui peuvent être vendus avec profit à des entreprises qui ont besoin de ces données à des fins publicitaires. Les récents affrontements sur la vente de données sur les élèves et de la santé au Royaume-Uni sont juste un précurseur de batailles à venir : après tout les biens de l’État ont été privatisés, les données sont la prochaine cible. Pour O’Reilly, les données ouvertes sont « un élément clé de la révolution de la mesure ».

Cette « révolution de la mesure » vise à quantifier l’efficacité de divers programmes sociaux, comme si la raison d’être des filets de protection sociale que certains États fournissent était d’atteindre la perfection.
La raison réelle, bien sûr, était de permettre une vie épanouie en supprimant certaines angoisses, de sorte que les citoyens puissent poursuivre leur projet de vie relativement tranquillement. Cette vision porte sur un vaste appareil bureaucratique et les critiques de gauche de l’état providence – particulièrement celles de Michel Foucault – avaient raison de contester ses tendances « disciplinaires ». Quoi qu’il en soit, ni la perfection ni l’efficacité n’étaient le « résultat souhaité » de ce système. Ainsi, comparer l’état providence à l’état algorithmique pour de tels motifs est trompeur.

Mais nous pouvons comparer leur vision respective de l’épanouissement humain – et le rôle qu’ils accordent aux marchés et à l’État. L’offre de la Silicon Valley est claire : grâce aux retour d’expérience permanent, nous pouvons tous devenir des entrepreneurs et prendre soin de nos propres affaires ! Comme Brian Chesky, le chef de la direction de Airbnb, a dit au magazine The Atlantic l’an dernier, « Qu’est-ce qui se passe quand tout le monde est une marque ? Quand tout le monde a une réputation ? Chacun peut devenir un entrepreneur. »

En vertu de cette vision, nous allons tous coder (Pour l’Amérique !) le matin, conduire les voitures Uber dans l’après-midi, et louer nos cuisines comme restaurants – avec l’aimable autorisation de Airbnb – dans la soirée. Comme O’Reilly écrit de Uber et d’entreprises similaires, « ces services demandent à chaque passager d’évaluer leur pilote (et les conducteurs d’évaluer leur passager). Les pilotes qui fournissent un service médiocre sont éliminés. La réputation fait un meilleur travail pour offrir une expérience client superbe que tout effort de réglementation gouvernementale ».

L’État en arrière-plan de l’« économie de partage » ne se réduit pas significativement ; il pourrait même être nécessaire pour s’assurer que la réputation accumulée sur Uber, Airbnb et d’autres plates-formes de l’« économie de partage » soit totalement liquide et transférable, créant ainsi un monde où chacune de nos interactions sociales est enregistrée et évaluée, effaçant tout ce qui existe comme différences entre les secteurs de la société. Quelqu’un, quelque part, finira par vous évaluer en tant que passager, hôte de maison d’hôtes, étudiant, patient, client. Si cette infrastructure de classement centralisée ou distribuée, fournie par un géant comme Google ou appartenir à l’État, n’est pas encore claire, l’objectif principal est de faire de la réputation dans un réseau social, un moyen qui pourrait protéger les citoyens vraiment responsables des vicissitudes de la déréglementation.

Admirant les modèles de réputation de Uber et Airbnb, O’Reilly souhaite que les gouvernements « adoptent ceux qui ne montrent pas d’effets indésirables tangibles ». Mais ce qui compte comme « effet pernicieux » et comment le démontrer est une question clé. Il est facile de démontrer les « effets néfastes » si l’objectif de la réglementation est l’efficacité, mais si c’était autre chose ? Certes, il y a certains avantages – moins de visites chez le psychanalyste, peut-être – de ne pas voir toutes vos interactions sociales mesurées ?

L’impératif d’évaluer et de démontrer des « résultats » et des « effets » présuppose déjà que le but de la politique est l’optimisation de l’efficacité. Toutefois, tant que la démocratie est irréductible à une formule, ses valeurs seront toujours perdantes dans cette bataille car elles sont beaucoup plus difficiles à quantifier.

Pour la Silicon Valley, cependant, l’"État algorithmique" obsédé par la réputation de l’économie de partage est le nouvel état providence. Si vous êtes honnête et travailleur, votre réputation en ligne le reflétera, produisant pour vous un filet social très personnalisé et « ultra-stable » au sens de Ashby.
Alors que l’état de bien-être suppose l’existence de maux sociaux spécifiques qu’il tente de combattre, l’état algorithmique ne fait pas de telles hypothèses. Les futures menaces peuvent rester totalement inconnaissables tout en étant entièrement adressables – sur le plan individuel. Silicon Valley, bien sûr, n’est pas le seul à vanter ces solutions individuelles ultra-stables. Nassim Taleb, dans son best-seller en 2012 Antifragile : les bienfaits du désordre, fait un plaidoyer semblable, plus philosophique, un plaidoyer pour maximiser notre ingéniosité individuelle et notre résilience : ne pas obtenir un emploi mais plusieurs, ne pas contracter de dette, compter sur notre propre expertise. Tout est question de prise de risque et de résilience et comme dit Taleb, « être sur la brèche ».

Comme Julian Reid et Brad Evans écrivent dans leur nouveau livre, "Resilient Life: The Art of Living Dangerously," Vie résiliente : L’art de vivre dangereusement. Ce culte croissant de la résilience masque une reconnaissance tacite qu’aucun projet collectif ne pourrait même aspirer à apprivoiser les menaces multiples à l’existence humaine – nous ne pouvons qu’espérer nous armer à les aborder individuellement. « Quand les décideurs s’engagent dans le discours de la résilience », écrivent Reid et Evans, « ils le font en des termes qui visent explicitement à empêcher les humains de concevoir le danger comme un phénomène à partir duquel ils pourraient rechercher une libération et même, au contraire, comme ce à quoi ils doivent maintenant s’exposer. »

Quelle est donc l’alternative progressiste ? « L’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne fonctionne pas ici simplement parce que si Silicon Valley attaque l’État-providence cela ne signifie pas que les progressistes doivent le défendre jusqu’à la dernière balle (ou le dernier tweet). Tout d’abord, même les gouvernements de gauche ont un espace limité pour les manœuvres fiscales, parce que le type de dépenses discrétionnaires nécessaires à la modernisation de l’État-providence ne sera jamais approuvé par les marchés financiers mondiaux. Et ce sont les agences de notation et les marchés obligataires – et non pas les électeurs – qui sont en charge aujourd’hui.

Deuxièmement, la critique de gauche de l’État-providence est devenue d’autant plus pertinente aujourd’hui alors que les frontières exactes entre bien-être et sécurité sont devenues si floues.

Lorsque les Android de Google animeront massivement notre vie quotidienne, la tentation du gouvernement de nous gouverner par voitures télécommandées et distributeurs de savon alarme sera devenue considérable. Cela permettra d’élargir l’emprise des gouvernements sur les domaines de la vie auparavant exempts de réglementation.

Avec autant de données, l’argument favori du gouvernement dans la lutte contre le terrorisme – si seulement les citoyens en savaient autant que nous, eux aussi imposeraient toutes ces entorses à la loi – s’étend facilement à d’autres domaines, allant de la santé au changement climatique. Ainsi une publication académique récente qui a utilisé les données de recherche Google pour étudier des modèles d’obésité aux États-Unis, a trouvé une corrélation significative entre les mots clé de recherche et les niveaux de l’indice de masse corporelle. « Les résultats sont très prometteurs dans le sens d’une surveillance de l’obésité en temps réel par des données fournies par Google Trends », notent les auteurs, qui seraient « particulièrement intéressantes pour les établissements de santé publics et les entreprises privées telles que les compagnies d’assurance. »

Si Google détecte une épidémie de grippe, quelque part, il est difficile de contester son information – nous n’avons tout simplement pas l’infrastructure nécessaire pour traiter autant de données à cette échelle. Mais Google peut se tromper – comme cela a été le cas récemment avec ses données sur les tendances de la grippe, il a en effet surestimé le nombre d’infections, probablement en raison de son incapacité à tenir compte de la forte médiatisation de la grippe – ce qui est aussi le cas avec la plupart des alertes terroristes. C’est l’immédiat, la nature en temps réel des systèmes informatiques qui en fait les parfaits alliés d’un état obsédé par la prévention.

Peut-être, le cas de Gloria Placente et son voyage raté à la plage n’était pas seulement une curiosité historique, mais un présage de la façon dont l’informatique en temps réel, combinée à des technologies de communication omniprésentes, pourrait transformer l’État. Une des rares personnes à avoir pris en compte ce présage était un dirigeant d’agence de publicité américain peu connu appelé Robert MacBride. Celui-ci a poussé la logique derrière l’opération CORRAL à ses conséquences ultimes dans son livre de 1967 injustement négligé, "L’État automatisé ". The Automated State.
À l’époque, l’Amérique était en train de débattre du bien-fondé de la création d’un centre national de données pour agréger différentes statistiques nationales et les rendre disponibles à des organismes gouvernementaux. MacBride a critiqué l’incapacité de ses contemporains à voir comment l’État pourrait exploiter les métadonnées quand tout serait en passe d’être informatisé. Au lieu d’un « Empire austro-hongrois à grande échelle », les systèmes informatiques modernes produiraient « une bureaucratie d’une efficacité pratiquement céleste » qui peut « identifier et définir les relations d’une manière que nulle bureaucratie humaine ne pourrait jamais espérer mettre en place ».

« Que l’on joue au bowling un dimanche ou qu’on visite une bibliothèque est sans conséquence puisque personne ne va le vérifier », écrivait-il. Mais ce n’est pas le cas lorsque les systèmes informatiques peuvent agréger des données provenant de différents domaines et les corréler sur place. « Notre comportement individuel dans l’achat et la vente d’une automobile, une maison, ou d’un titre, à payer nos dettes et en acquérir de nouvelles, et gagner de l’argent et être payé, sera noté méticuleusement étudié de manière exhaustive », a prévenu MacBride.
Ainsi, un citoyen va bientôt découvrir que « le choix de ses abonnements à des magazines … peut être trouvé et indiquer avec précision la probabilité d’entretenir sa propriété ou son intérêt pour l’éducation de ses enfants. » Cela sonne étrangement similaire à la récente affaire d’un père malheureux qui a constaté que sa fille était enceinte par le biais d’un coupon ciblé, qu’un détaillant avait envoyé à leur maison. Le choix de la cible a été basé sur l’analyse des produits – par exemple, "lotion non parfumée – le plus souvent acheté par d’autres femmes enceintes ".

Pour MacBride la conclusion était évidente. « Les droits politiques ne seront pas violés mais ils ressembleront à ceux d’un petit actionnaire dans une entreprise géante », écrit-il. « La marque de sophistication et de savoir-faire dans cet avenir sera la grâce et la souplesse avec laquelle on accepte son rôle et fait le maximum de ce qu’il offre. » En d’autres termes, puisque nous sommes en premier lieu tous des entrepreneurs, et seulement en second lieu des citoyens, autant se faire une raison et en tirer le meilleur.

Alors, que faut-il faire ? La techno-phobie n’est pas la solution. Les progressistes ont besoin de technologies qui collent à l’esprit – si ce n’est pas à la forme institutionnelle – de l’état providence, la préservation de l’engagement à créer des conditions idéales pour l’épanouissement de l’homme. Même une certaine « ultra stabilité » pourrait être la bienvenue. La stabilité était un objectif louable de l’état providence avant d’avoir rencontré un piège : en spécifiant les mesures de protection précises que l’État se devait d’offrir contre les excès du capitalisme, l’empêchait de réagir facilement et rapidement à de nouvelles formes non précisées de l’exploitation.

Comment construire un soutien social qui soit à la fois décentralisée et ultra-stable ? Une forme de revenu de base garanti – où certains services sociaux sont remplacés par des transferts directs en espèces aux citoyens – s’adapte aux deux critères.

Créer les conditions pour l’émergence de communautés politiques autour des enjeux et des questions qu’elles jugent pertinentes serait une autre étape souhaitable. Le plein respect du principe de l’ultra-stabilité dicte que ces questions ne puissent ni être anticipées ni dictées d’en-haut – par les partis politiques ou les syndicats – et doivent être laissées non précisées.

Quel est le type d’infrastructure de communication qu’il faille mettre en œuvre ? Elle devrait être gratuite, difficile à espionner, et ouverte à de nouveaux usages, des usages subversifs. L’infrastructure existante de la Silicon Valley est idéale pour répondre aux besoins de l’État, pas pour ceux des citoyens souhaitant s’auto-organiser. Elle peut, bien sûr, être redéployée pour des causes militantes – et elle l’est souvent – mais il n’y a aucune raison d’accepter le statu quo comme idéal ou inévitable.

Pourquoi, après tout, confisquer ce qui devrait appartenir au peuple de toute manière ? Alors que la plupart des créateurs de l’Internet déplorent la façon dont leur créature est tombée aussi bas, leur colère est mal orientée. La faute n’est pas à cette entité amorphe mais, tout d’abord, à l’absence d’une politique de gauche en matière de technologie – une politique qui puisse contrer l’agenda pro-innovation, pro-privatisation de la Silicon Valley. En son absence, toutes les contre-communautés de gauche sont manchotes. Le prochain « Occupy Wall Street » serait-il en mesure d’occuper une ville vraiment « intelligente » ? Cela reste à voir : ce qui est le plus probable, c’est qu’il serait sur-réprimé et sur-droné.

Il faut dire au crédit de MacBride, qu’il avait tout compris en 1967 : « Compte tenu des ressources technologiques et techniques de planification modernes », a-t-il averti, « ce n’est vraiment pas très compliqué de transformer même un pays comme le nôtre en une entreprise où le bon fonctionnement de tous les détails de la vie est une fonction mécanique prise en charge ».
La crainte de MacBride est devenue le plan directeur de O’Reilly : "le gouvernement, écrit-il, devrait être calqué sur l’approche « lean startup » (startup svelte) de la Silicon Valley, qui « en utilisant les données produites révise constamment et affine son approche du marché ». C’est cette approche que Facebook a récemment déployée afin de maximiser la participation des utilisateurs sur le site : si le truc c’est de montrer aux utilisateurs des histoires qui se terminent mieux, ainsi soit-il.

La réglementation algorithmique, quelles que soient ses avantages immédiats, produira un régime politique où les entreprises de technologie et les bureaucrates du gouvernement décident de tout. L’auteur polonais de science-fiction Stanislaw Lem, dans une critique bien vue de la cybernétique, publiée à peu près au même moment que l’État automatisé, écrivait : « La société ne peut pas se débarrasser du fardeau d’avoir à décider de son propre sort en sacrifiant cette liberté au bénéfice du régulateur cybernétique ».

"La prise de pouvoir des données et la mort de la politique", par Evgeny Morozov, publié dans The Observer, le 20 juillet 2014.

Merci à Paul Jorion pour son autorisation de relai dans UP' Magazine
(Merci à Guy Weets pour la traduction. © The Guardian)

Crise politique française : faut-il innover ?

La réponse est sans équivoque : oui. Oui, selon Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, qui, dans une interview pour Mediapart ce dimanche 7 septembre, fait une démonstration analytique d’une clairvoyance confondante sur une Constitution à bout de souffle qui protège les gouvernants des gouvernés, alors que ce devrait être l’inverse. Sur des institutions en crise qui sont en fait une crise du lien social. Sur un système de « pensée d’Etat » obsolète, formé notamment à l’ENA et ses fameuses promotions qui ne sont pas à la hauteur des expériences vécues par les « gens »…

Voici dans son intégralité cette excellente interview qui réclame l’écriture d’une nouvelle Constitution qui pourrait résoudre les dysfonctionnements de la politique française.

"Dominique Rousseau : « On a inversé la fonction de la Constitution ! »
©Joseph Confavreux - MEDIAPART

La situation politique actuelle est aussi le reflet d'une Constitution à bout de souffle qui protège les gouvernants des gouvernés, alors que ce devrait être l'inverse. Dans une France qui tangue au milieu d'institutions trop rigides, l'écriture d'une nouvelle Constitution pourrait-elle réparer les défauts d'origine de la Ve République et combattre l'impuissance politique ? Oui, répond Dominique Rousseau, à condition de « créer une nouvelle assemblée où s'expriment les expériences de vie concrètes ».
Divorce entre un pouvoir élu et ceux qui ont voté pour lui récemment, contradictions entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, présidentialisme isolé dans des réflexes monarchiques, jeux de rôles ambigus entre le président de la République et le premier ministre : les événements politiques de cette rentrée s'inscrivent dans les blocages institutionnels et les malfaçons constitutionnelles de la Ve République.

Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon- Sorbonne examine pour Mediapart les ressorts profonds d'une débâcle politique qui n'est pas seulement celle du parti socialiste mais aussi celle d'un régime constitutionnel de plus en plus inapte à prendre en compte les évolutions et les exigences des sociétés contemporaines.

Mediapart : Ce à quoi nous avons assisté la semaine dernière s'apparente-t-il à un énième déchirement du PS ou à une crise institutionnelle ?

Dominique Rousseau :  Incontestablement, c'est d’abord une crise institutionnelle. Les institutions, qui sont faites pour permettre un échange fluide et continu entre les gouvernés et les gouvernants, sont aujourd'hui bloquées. Elles n’entendent plus ce qui se dit dans la société et la société ne les écoute plus. Cette situation politique peut être qualifiée d’autisme
institutionnel puisque les canaux institutionnels de communication entre les gouvernés et les gouvernants sont aujourd’hui bouchés.

Mais c’est aussi une crise sociale. On entend souvent dire qu’un conflit entre l’exécutif et le Parlement, ou entre le président de la République et le premier ministre, n’est pas si grave car il s’agirait « seulement » d’une crise institutionnelle. Ce n’est pas ma position. Cette crise institutionnelle est une crise sociale parce que les institutions sont, dans la conjoncture actuelle, ce qui fait tenir debout les sociétés. Sans institutions, les sociétés ressembleraient aux montres molles de Salvador Dali. Si les institutions sont en crise, c'est qu'il y a une crise du lien social. Les institutions ne sont qu’une mise en abyme de l’ordre social.

M : On a aussi beaucoup entendu le vocabulaire de la « crise de régime ». Vous paraît-il pertinent ? 

DR : Oui, il y a une crise de régime, qui se situe elle-même à l’intérieur de la crise socio-institutionnelle dont je viens de parler. La crise de régime renvoie à cette figure constitutionnelle française qui fait coexister deux institutions élues au suffrage universel, le président de la République, et l’Assemblée nationale. Et les circonstances politiques ont conduit à faire du président un capitaine dans une structure qui reste parlementaire. Or il y a une incompatibilité entre président actif et régime parlementaire. Au Portugal, en Autriche, le président est élu mais il n’est pas le capitaine ; le capitaine, c’est le premier ministre.

On ne découvre pas aujourd’hui cette incompatibilité, mais jusqu’à présent, on a mis des rustines sur la Constitution de 1958, comme la réduction du mandat de 7 à 5 ans et des élections législatives calées juste après la présidentielle. Mais, souvent, une rustine n’empêche pas la chambre à air de fuir ailleurs. C’est la situation aujourd’hui. Il faut changer ce régime constitutionnel qui conduit à une impuissance politique, du parlement à qui on demande de se taire, de l’Élysée qui n’a plus la majorité de sa politique.

La Constitution actuelle fonctionne comme un bouclier pour les gouvernants, elle protège le président de la République et le premier ministre des « secousses de l’opinion », comme disent les journalistes. Mais une Constitution doit être d’abord un bouclier qui protège les citoyens contre le risque d'arbitraire des gouvernants ! On a inversé la fonction d'une Constitution qui est de garantir au peuple que ceux qui exercent le pouvoir en son nom respecteront ses volontés.

M : Pourquoi cette crise éclate-t-elle maintenant ?

DR : Parce que les rustines n'ont fait que déplacer le problème et que cela devient impossible de résoudre le blocage qui se crée de manière répétitive entre l’Assemblée nationale et l’exécutif par de simples rafistolages. Depuis la réforme du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, en 2002, tous les quinquennats – ceux de Chirac, Sarkozy ou Hollande – ont connu des difficultés de fonctionnement liées à l’impossibilité de définir le véritable responsable politique.
Chirac s’est heurté à Sarkozy, Sarkozy s’est heurté à Fillon et Copé, Hollande se heurte aux frondeurs. Le problème n’est donc pas politique, c’est un problème structurel, lié à ce que nos institutions ne sont pas solides, mais rigides. Or, entre le chêne et le roseau, on sait celui qui s'en sort en cas de tempête. À l’heure actuelle, nos institutions corsètent la société, qui ne peut s’exprimer au Parlement, et cela déborde.

M : À vous entendre, le problème serait donc moins le présidentialisme, que la dyarchie du pouvoir légitime ?

DR : Absolument. Le problème depuis 1958, malgré ce qu'en disait de Gaulle, est qu'il y a une dyarchie qui finit toujours par entraîner des blocages entre le premier ministre et le président de la République, indépendamment de la volonté des hommes et des couleurs politiques. De Gaulle et Pompidou, Pompidou et Chaban, Giscard et Chirac, Mitterrand et Rocard… Il y a un défaut de fabrication politique qu’on a voulu dissimuler sous le tapis, mais aujourd’hui, la poussière est devenue un tas qui a troué le tapis constitutionnel.

Un autre élément très important de cette crise de régime est que ceux qui nous gouvernent sont enfermés dans ce que j’appelle une « pensée d'État ». Ce sont des énarques très compétents, mais formatés à penser les choses de la société à partir d'un a priori sur ce qu'est l'intérêt général. Ils estiment que les citoyens sont incompétents pour définir ce qu'est l'intérêt général de la société et jugent donc normal de définir eux-mêmes ce qu’il est. C'est une pensée tragique pour la France qui a aujourd’hui besoin d'une « pensée de la société. »

Les « gens » sont capables, si on les laisse s’exprimer et délibérer, de produire des règles, de trouver l’intérêt général. Ce ne sera sans doute pas le même que celui produit par la promotion Voltaire, mais ce sera à hauteur des expériences vécues par les gens. La démocratie n'est pas une question d'arithmétique, mais une question d’expériences de vie. Or notre société raisonne à partir d'une pensée d'État abstraite, au moment où elle a besoin d'une pensée des expériences.
Dans les dernières années, toutes les questions importantes ont été sorties non par des députés, mais par les lanceurs d'alerte. La société est capable de mettre sur la place publique non seulement les questions qui font problème, comme la santé, l’alimentation, le logement, mais elle est aussi capable de produire des réponses, d’imaginer des règles nouvelles pour l’intérêt général.

M : Pensez-vous que l'écriture d'une nouvelle Constitution pourrait résoudre les dysfonctionnements à répétition de la politique française ?

DR :Oui, mais à condition que ce soit une vraie réécriture, et non une écriture qui vise à distribuer autrement le pouvoir entre ceux qui l'ont déjà. Elle devrait faire accéder à l'exercice du pouvoir ceux qui en sont à la marge ou en sont exclus.

Cela veut d’abord dire qu'il faut créer une nouvelle assemblée où s'expriment les expériences de vie concrètes. La question prioritaire ne me semble pas être de donner plus de pouvoir à l’Assemblée nationale, mais de permettre à ce que De Gaulle appelait les « forces vives » de disposer d’une assemblée pour représenter les citoyens concrets, dans leurs activités professionnelles, associatives ou de consommateurs. Ce que n’est absolument pas le Conseil économique, social et environnemental aujourd’hui. Il faudrait donc le remplacer par une vraie Assemblée sociale.
Aujourd’hui, l’Assemblée nationale représente le citoyen abstrait et il faut une autre assemblée pour représenter les citoyens concrets, c’est-à-dire situés dans leurs activités professionnelles et sociales. Et il faut bien sûr reconnaître à cette assemblée un pouvoir délibératif et non seulement consultatif. Dans nos sociétés complexes, la volonté générale doit être connectée avec ce que vivent quotidiennement les gens, dans leurs métiers ou leurs activités sociales de parents d’élèves, de consommateurs… Or notre régime actuel repose sur une conception unidimensionnelle du citoyen, à savoir l’électeur. Le citoyen est pourtant pluriel et les autres figures du citoyen doivent s’exprimer dans une assemblée pour exister.

Souvenez-vous du raisonnement de l’abbé Siéyès « Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il? À être quelque chose.» Il a fallu que le Tiers-État se dote d’une assemblée pour pouvoir participer à la volonté générale. Il faut aujourd'hui un processus similaire pour ce citoyen «social», qui doit disposer d’une nouvelle assemblée, l’assemblée sociale, pour pouvoir exprimer la manière dont il vit, travaille ou consomme.
Cela modifiera les thèmes sur lesquels légiférer et la manière de le faire. Regardez par exemple la question du fait religieux et du voile en entreprise. L’Assemblée nationale juge qu’il faut une loi parce qu’elle est prise dans des préoccupations électoralistes, mais le Conseil économique et social a jugé qu’il fallait laisser les acteurs sociaux régler les problèmes sans en passer par la loi, car ils ont une bien meilleure vision des enjeux, des difficultés et des manières de les résoudre.
Le deuxième élément fondamental, si on rédigeait une Constitution, serait la suppression du Conseil d'État, qui se définit parfois lui-même comme étant l'âme de l'État. Or, aujourd'hui, ce dont notre société a besoin, c'est précisément de rompre avec cette conception bonapartiste et étatique d'un lieu sacré où se fabriquerait l'intérêt général, pour laisser vivre les institutions de la société qui, par la délibération, l'échange d'arguments, la vivacité de l'espace public, peuvent produire cet intérêt général renouvelé.

Supprimer le Conseil d'État signifierait concrètement que le contentieux administratif serait transféré à la cour de cassation, à l'intérieur de laquelle on créerait une chambre administrative. Et la fonction consultative, exercée actuellement par le Conseil d'État, serait transférée au ministère de la Loi, qui devrait remplacer le ministère de la Justice.
En effet, les caractéristiques de la justice ne sont pas compatibles avec sa participation à un gouvernement, car la justice doit être impartiale, objective et neutre, or un gouvernement est partial, et c’est normal. Je propose donc de sortir la justice du gouvernement et de remettre la formation, la nomination et la discipline des magistrats à une autorité constitutionnelle indépendante. Le ministère de la justice pourrait alors devenir un ministère de la Loi, chargé de vérifier que les projets de loi de ses collègues sont écrits dans une rédaction juridique cohérente, notamment avec les textes européens.

Le Conseil d'État est une institution respectable, mais qui exprime un moment situé de l'histoire politique de la France, celui où la France avait besoin de l'État pour se construire. Aujourd'hui, la France a besoin de la société civile pour continuer son histoire. La suppression du Conseil d'État permettrait de débloquer les énergies de la société et de faire émerger une diversité sociale des gouvernants. Le problème n'est pas de critiquer l'élite. Toute société a besoin d'une élite. Le problème de la France est d'avoir une élite mono-formatée. Dans les autres pays, il y a une élite, mais elle est diversifiée dans sa formation et ses origines. Cette élite mono-formatée a servi à faire la France d’hier ; la France du XXIe siècle se fera par une élite pluri-formatée.

M : Vous avez écrit que la Constitution était le « miroir magique » de la société. Mais espérer résoudre une crise sociale en écrivant une meilleure Constitution ne relève-t-il pas aussi d’une forme de « pensée magique », ou du moins d’illusion ?

DR : On peut évidemment dire que c'est parce que je suis juriste que j’ai écrit ça. Mais je suis persuadé que dans nos sociétés post-métaphysiques, où il n'y a pas un lieu extérieur et supérieur à l'Homme pour dire ce qui est bien et ce qui est mal, où il n'y a plus Dieu, plus la Nature, plus la Classe ouvrière, où il n’y a plus un principe transcendantal donnant aux hommes la garantie que c'est comme cela qu'il faut faire, ce qu’il reste à l’Homme pour faire lien, c'est le droit, c'est-à-dire la discussion entre les hommes. Comme le disait Sartre, nous sommes désormais condamnés à être libres, à déterminer nous-mêmes par la discussion les règles de notre vie commune. C’est pour cela que le droit a un rôle déterminant à jouer dans la refondation démocratique, même s’il n’est bien évidemment pas le seul.

En ce sens, le droit possède un aspect magique, car lorsque le droit dit : « les hommes et les femmes sont égaux », cela oblige les hommes et les femmes à se voir comme des êtres égaux. Regardez la lutte qui s’est produite, en Tunisie, pour inscrire cette égalité dans la Constitution et ne pas accepter de parler seulement de « complémentarité » entre les hommes et les femmes. La Constitution possède un aspect performatif qui conduit les hommes et les femmes à se conduire comme la Constitution le dit.

M : Le sentiment actuel de débâcle politique vient aussi de l'écart entre la posture autoritaire, voire autiste, des têtes de l'État et du sentiment de leur impuissance réelle. Cette impuissance, qui est aussi liée à des phénomènes de globalisation, à des grandes évolutions sociales et sociétales ou à des mutations aussi bien économiques qu'anthropologiques pourra-t-elle vraiment être combattue ou compensée par un meilleur fonctionnement institutionnel ?

DR : Je crois justement que ce que je vous dis là implique un profond changement de paradigme. Affirmer le basculement d'une pensée d'État à une pensée de la société ouvre notamment sur la société-monde, l'espace-monde et une Constitution-monde. Si on reste dans le cadre des États, on demeure avec des souverainetés qui s'opposent, alors qu’aujourd'hui, on voit apparaître des intérêts communs mondiaux, autour de l'eau, de la santé, de l’alimentation, du climat, qui ne sont pas des problèmes allemands, français, colombiens ou japonais, mais des questions mondiales. Le fait que les sociétés soient confrontées partout aux mêmes problèmes engendre une société civile mondiale qui trouvera un jour sa Constitution. Les souverainetés étatiques ne peuvent bloquer sur le long terme les connexions des sociétés civiles.

Il existe déjà des éléments de cette Constitution mondiale avec la Cour pénale internationale ou les revendications pour un tribunal international du commerce, ou une Cour constitutionnelle internationale. On a déjà compris qu’un certain nombre de questions, tels les crimes contre l’humanité, ne pouvaient plus être jugées à l’intérieur d’un État. Ce sera pareil pour les questions écologiques ou économiques. Dans cet embryon de Constitution mondiale et de refondation démocratique dont les sociétés du monde ont besoin, c’est bien le droit qui est en première ligne, même si, bien sûr, la culture, l’art ou l’économie participent aussi de ce mouvement."

©Joseph Confavreux - MEDIAPART

Ecologie et Spiritualité

Muni de la Bible, des Evangiles et du corpus doctrinal de l’Eglise orientale, Michel Maxime Egger propose une plongée dans l’écospiritualité, une approche renouvelée de l’écologie ancrée sur de fortes bases théologiques chrétiennes. Rien à voir donc avec un vernis spirituel new age. Il s’agit d’une véritable philosophie, d’une nouvelle manière d’être de l’Homme face à la Nature, qui se traduit dans l’émergence d’un seul et unique mot, « écospiritualité », car « l’Homme et la Nature sont indissociables ».
Au final, il doit en émerger un « homo alternativus qui sommeille en chacun –antidote à l’homo economicus – pour donner naissance à une nouvelle forme d’engagement : le méditant militant. » Il ne s’agit donc pas seulement de penser mais aussi d’agir. « Il s’agit de mettre en boucles écologies intérieure et extérieure. » 

Le chemin est ardu, il nécessite de recourir à de nombreux outils – spirituels, philosophiques, psychologiques – et donc la démonstration de Egger, passant allégrement de la théologie des logoi de Maxime le Confesseur à celle des énergies divines de Grégoire Palamas en passant par Martin Buber ou l'écopsychologie est parfois ardue.
Mais, finalement « l’écospiritualité se résume à l’Amour » car « on ne peut sauver ce que l’on n’aime pas. » D’où le titre du dernier ouvrage de Egger, La Terre comme soi-même, en référence au second commandement de l’Evangile - « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Cet homo alternativus suppose trois changements majeurs : changer notre regard sur la création, changer notre regard sur l’être humain et procéder à une transformation intérieure autrement dit « travailler sur ses peurs, celle du manque et de la mort », « accepter notre finitude, passer d’une conscience de pénurie à une conscience d’abondance ».

Avant tout, il faut « sortir de la vision réductionniste et utilitaire de la nature pour lui redonner sa dimension sacrée. » Ici, d’un côté, le sociologue se réjouit de ce que le mot « sacré » ait retrouvé une place dans le débat public comme l’illustre un colloque qui s’est déroulé à la Sorbonne en 2012 intitulé « Y a-t-il du sacré dans la nature ? ».
De l’autre, il prend garde à ne pas tomber dans le piège du paganisme, jamais loin lorsqu’il est question de « resacraliser » la nature. « J’essaye d’ouvrir une troisième voie entre une vision matérialiste et une vision panthéiste de la nature, celle que j’appelle le panenthéisme, autrement dit la doctrine du Tout en Dieu. Dieu est dans l’univers et l’univers est en Dieu. »
A la lisière du spirituel et de la psychologie, le philosophe juif, Martin Buber, distinguait deux types de relations : celle du Je-Cela où la relation à l’autre est unilatérale, purement instrumentale et celle du Je-Tu où l’Autre est un sujet impliquant la réciprocité. Or, « Buber considérait qu’il existe des relations Je-Tu entre l’Homme et les autres créatures non-humaines » ; c’est donc cette relation qu’il nous est donnée d’établir ou de rétablir.

Quant au changement de regard sur l’être humain, Egger explore aussi une nouvelle approche. « Il existe deux pôles : un pôle anthropocentriste où l’être humain est au centre de tout, il est gestionnaire de la Nature. Et à l’opposé, il existe un pôle bio ou cosmocentriste où l’être humain n’est qu’une créature parmi d’autres, ni plus ni moins importante qu’un brin d’herbe ou qu’un insecte. Là encore, j’essaye de tracer une troisième voie que j’appelle cosmothéantropique.
L’idée est qu’il existe une unité structurelle entre Dieu, le cosmos et l’être humain. Nous sommes les enfants de la Terre Mère. Nous sommes dans une relation d’interdépendance. Tout ce que nous faisons à la Nature, c’est à nous-mêmes que nous le faisons. » A cet égard, le courant de l’éco-psychologie, peu connu encore en dehors du monde anglo-saxon, montre « l’interrelation entre les maladies de l’Homme et celles de la Terre. On ne peut penser le Moi sans intégrer la Nature. »

Si les sources théologiques faisant l’apologie de la Mère Nature ne manquent pas, le sociologue reconnaît volontiers que la bible n’est pas sans ambiguïté à l’égard de la Création. Ainsi, d’un côté la Genèse appelle à "garder et cultiver le Jardin" (2-15) mais le texte exhorte aussi l’Homme à dominer la nature lorsqu’il mentionne «Remplissez la terre et soumettez-la » (1-28), comme l’a rappelé l’un des auditeurs de cette soirée aux Bernardins.
Egger souligne qu’il existe une conception chrétienne anthropocentriste, dénoncée comme la principale cause de la crise écologique par le célèbre médiéviste américain Lynn White dès 1966. « Les Eglises ont ignoré cette critique mais je pense qu’elle doit être prise au sérieux. Il y a un travail auto-critique à faire.
Cependant, il faut distinguer les textes, leur interprétation et leur utilisation par l’Eglise. Ainsi, ce passage de la Genèse où l’Homme est appelé à dominer la Nature est à resituer dans le contexte où il est écrit. C’est un texte qui date, sans doute, du 6ème siècle avant Jésus-Christ, ce qui correspond à l’exil des juifs à Babylone. La parole divine de ce verset est donc donnée à un peuple désespéré. 

Interpellé sur l’absence de philosophie politique dans son exposé, Egger fait une réserve importante : l’articulation entre le politique et le spirituel peut bien sûr exister – et lui-même la fait tous les jours dans le cadre de son travail de lobbying à Alliance Sud, une ONG suisse -, mais il prend aussitôt soin de préciser que « la spiritualité ne se décrète paspolitiquement, sinon on aboutit à un système totalitaire. On peut faire une loi verte mais on ne peut pas faire une loi sur la métanoia personnelle. Et heureusement. » Autrement dit, chacun doit trouver sa propre voie vers l’écospiritualité à son rythme, avec ses outils propres. Un chemin, long et complexe, à n’en pas douter.

Michel Maxime Egger - Observatoire de la modernité, Collège des Bernardins - Séminaire 2013 - 2014 « Quelles ressources face à la crise ? » - Séance du 14 Mai 2014
Synthèse : Catherine Dupeyron

- Écologie et spiritualité : un entretien avec le philosophe Pierre Rabhi  29 juillet 2013 :

{youtube}El_P8aN6Fso/youtube}

- Ivan Illich (1) – « Table ronde » avec J-P Dupuy, P. Viveret, Th. Paquot et S. Latouche :

Edgar Morin : « Pour une politique de civilisation » – Conférence à l’Université Intégrale Mars 2014 :

{youtube}Zzodw9sOkhU{/youtube}

 

 

 

La fabrique d'une nouvelle vision du monde

...ou l'éloquence des oiseaux.

Transition, changement, complexité... dans cette période troublée que nous traversons, notre soif de sens, de cohérence, de rassurance nous ramène aux fondements du mythe.

Autour de nous, le monde se transforme de plus en plus visible. Face à cette grande Transition et à l'accroissement de la complexité ambiante, nos inerties, nos zones aveugles et notre peur du changement nous handicapent, freinant notre évolution.

Au dernier congrès de la World Future Society américaine - qui regroupe l'essentiel de la communauté anglo-saxonne de la prospective - une session dédiée au storytelling consacrait l'importance de celui-ci. En 1998, à l'autre bout du monde, le prospectiviste indo-pacifique, Sohail Inayatullah, expliquait déjà le rôle essentiel des narratives dans la construction de la pensée du futur (1). Mais de quoi parle-t-on au juste ?

Storyletting et narratives

Considérons tout d'abord le storytelling comme l'art de raconter des histoires. Des histoires cohérentes, construites, vraisemblables. Un art que l'on sait difficile à maîtriser si on a lu un roman à suspense dont l'intrigue est évidente dès les premières pages ! Le storytelling renvoie donc autant à l'imagination créatrice qu'à la compétence technique pour l'exprimer. Or, ces deux qualités semblent commencer à faire défaut dans un monde occidental où l'accélération du temps vécu précipite la perte des savoirs techniques - notamment la maîtrise du langage soutenu - et où le système éducatif valorise la reproduction des savoirs plutôt que leur création.

Le concept de narratives est un peu plus compliqué. Il ne s'agit pas seulement d'histoires construites, mais porteuses de sens. La narration est en effet l'un des quatre modèles réthoriques identifiés par les Grecs antiques : son objectif est de mettre en évidence un ordre logique et des conséquences claires. Mais plus encore : le narrative - oral ou écrit, peint ou mimé, fictionnel ou réaliste - exprime une vision du monde, une worldview. C'est-à-dire la manière dont nous nous représentons, individuellement et collectivement, l'ordonnancement et la logique des choses.

De l'importance des mythes et des oiseaux...

Le narrative est donc le message éducatif ou moral qui sous-tend un récit. Mythes, contes, paraboles, cosmogonies ont en commun d'être d'abord des narratives. Ce n'est pas la vraisemblance qui les caractérise mais leur capacité à dépasser des contradictions apparentes (thèse, antithèse, synthèse) en faisant apparaître un sens, une structure (Claude Levi-Strauss), intemporels.
Ils contribuent ainsi à fonder un paradigme explicatif du monde et des événements qui s'y déroulent.

Lorsqu'un ordre ancien s'effondre, crispé sur sa préservation à tout prix, un double langage émerge alors, porteur des idées nouvelles, proscrites, sous une forme cachée. La "langue des oiseaux" en fait partie (2). Mais la référence renvoie aussi aux récents travaux de ABE & WATANABE (3) : nous avons considéré pendant des siècles les trilles des oiseaux comme la simple expression musicale d'une espèce dépourvue d'intelligence (une "cervelle d'oiseau"). Pourtant nous sommes aujourd'hui capables de renverser notre point de vue pour comprendre qu'elles peuvent correspondre à un langage complexe. Le mythe originel des oiseaux, messagers des dieux et reflets de l'avenir, peut à nouveau surgir : nous sommes prêts à l'entendre, prêts à comprendre que nous pouvons renaître de nos cendres tel le phénix, que nous devons nous forger des ailes mentales pour plus de fluidité et d'adaptation, ou que nous devons maintenant prendre de la hauteur (macroscaling), privilégier la synthèse sur l'analyse, pour voir enfin la "Big Picture" et agir en conséquence.

... pour changer de paradigme

Car les narratives ont aussi pour but de nous préparer au changement. C'est ainsi que nous substituons peu à peu aux certitudes mathématiques des statistiques et de la prévision des récits porteurs de sens (narratives) qu'il nous faut apprendre à fabriquer (storytelling). Les managers en ont besoin pour résoudre les dilemmes qui surgissent lorsqu'ils affrontent la mondialisation et la gestion des différences. Les DRH en ont besoin pour gérer un corps social qui aspire au bonheur, à des valeurs immatérielles, à un renouveau du sens et un réenchantement de l'avenir. Les marketeurs en ont besoin pour valoriser les marques et leur influence grandissante dans l'économie conceptuelle. Les citoyens en ont besoin pour se retrouver ensemble autour d'une culture commune, plus riche que l'individualisme ambiant. Nos enfants en ont besoin pour comprendre ce nouveau monde qu'il leur faut se préparer à habiter et que nous ne savons pas encore leur expliquer.

(1) Inaatullah Sohail, "Causal layered analysis  poststructuralism as method", Futures, vol. 30, n°8, Oct 1998, pp 815-29
(2) Burger Baudouin, La langue des oiseaux, Saint-Zénon (Canada) : Louise Courteau éditrice, 2010
(3) Abe Kentaro, Watanabe Daj, "Songbirds possess the spontaneous ability to discriminate syntactic rules", Nature Neuroscience, 14, 2011, pp 1067-1074.

Fabienne Goux-Baudiment, Directeur de ProGective, Paris ; Professeur associé à l'université d'Angers (ISTIA) ; Présidente de la Société Française de Prospective.

Avec nos vifs remerciements à la revue RH&M n°54, dans laquelle cet article est paru en Juillet 2014

Guerre ou Paix, éternel débat, impossible évolution ?

Recrudescence des violences, des guerres et des conflits, phénomène récurrent ou signe du temps ? Au-delà des batailles de territoires et des enjeux économiques et politiques, les guerres réelles et potentielles viennent-elles raviver notre résilience ?

Le feu aux poudres

La guerre fait à nouveau rage en Israël, un avion de ligne écrasé qui menace la paix et agite les diplomaties du monde entier, et d’autres pays toujours à feu et à sang comme la Syrie, l’Ukraine...[1]
Cette recrudescence de violence et cette crispation des Etats pose question. Pourquoi maintenant ? Pourquoi à nouveau la violence et la guerre ?
On pourrait même se demander si cela n’a jamais vraiment cessé, mais comme lors de la guerre du Kosovo, dès lors que le bruit des canons se rapproche, du moins avec la Russie et l’Ukraine, alors, à nouveau potentiellement menacés, nous réagissons.

Nous ne reviendrons pas sur les intérêts évidents des lobbies des entreprises multinationales qui participent directement aux guerres : armement, BTP, banques… Ils n’envisagent leur survie que sur le modèle de la croissance et le paradigme de la guerre. Il y a des milliards à gagner à faire une guerre et à reconstruire le pays par la suite, les pertes humaines sont alors considérées comme des dommages collatéraux.

 

 

A quoi nous sert la proximité de la guerre ?

Si nous prenions un autre angle d’analyse que pourrions-nous comprendre ?
Avec les Trente Glorieuses [2] l’opulence ayant entrainé l’individualisme et le confort, repu dans des pays en paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous avons fermé les yeux sur nombre de dysfonctionnements, par ignorance ou par paresse (cultures intensives dévastatrices, nous continuons à vendre des armes pour alimenter les conflits armés dans le monde, nous consommons sans nous soucier des conséquences nous avons laissé le marché prendre la main sur la politique, etc., etc.).

Depuis, les Trente piteuses[3], les crises à répétition, la perte progressive de nos acquis et la décroissance de la classe moyenne ont commencé à modifier les comportements. Des évènements comme la chute des tours du World Trade Center ont sonné le glas d’une époque faste, ramené le questionnement et le doute dans les foyers et entraîné toutes sortes de prises de conscience. Celle des enjeux climatiques et de notre modèle économique (notamment à la suite des crises bancaires de 2007-2008), et ont entraîné le regain de la coopération, le respect et la considération de la nature dont les biologistes se mettent à apprendre les secrets de durabilité.
Certes engagements et actions sont notables et de nombreuses initiatives sont relayées par des médias engagés dans les nouvelles positives des acteurs (Positive Press, Sparknews, Reporters d’Espoir, …) qui participent à changer le monde, mais pour la grande majorité l’inertie perdure. Les coupes du monde contribuent, par leur déploiement médiatique, à masquer pendant plusieurs semaines ou mois les craquèlements dangereux de notre société et de notre économie.
La foule divertie évite de défiler dans les rues.

Les implications virtuelles

Une poignée de citoyens un peu plus conscients s’enhardissent à se mobiliser pour de nobles causes, mais pour une grande majorité, derrière leur écran, confortablement installée dans leur salon ou leur bureau. Les réseaux sociaux (FaceBook principalement, ScoopIt et partiellement LinkedIn), s’ils permettent de partager des informations parfois cruciales ou essentielles, ne déclenchent que rarement des actions ou des engagements concrets. La mobilisation des citoyens est alors virtuelle au travers d’Aavaz et autres sites dédiés aux pétitions, mais lorsqu’il est question de s’engager et d’agir, les foules s’étiolent et les « bonnes consciences » déplacent leurs centres d’intérêt.

Nous postulons que face à ces mobilisations virtuelles et ces inerties individualistes, les guerres ou leurs menaces viennent nous saisir aux tripes pour mobiliser à nouveau la résilience nécessaire pour concrétiser ce changement de paradigme que des millions de personnes appellent de leurs vœux. Il semble que l’Histoire oscille ainsi de périodes fastes ou pour le moins à peu près tranquilles, voire les années folles, vers des moments de chaos toujours plus dévastateurs dont nous observons, après coup que cela s’est toujours traduit par une montée du niveau de conscience individuel et collectif.

Aujourd’hui nous glosons sur les changements nécessaires et nous votons, ou laissons voter, Front national aux présidentielles en 2002 et aux européennes en 2014.
Démunis à parvenir à changer le système, par manque de mobilisation concertée et d’engagement concret dans des changements effectifs, nous nous replions vers des conservatismes et fanatismes de tout bord, ou nous les laissons opérer, ce qui est parfois encore plus grave que de s’être fourvoyés. Ces complicités tacites ont donné la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale, les dénonciations et toutes sortes de comportements odieux répondant aux peurs existentielles.

Chaque période de crise voit sa cohorte de replis et conservatismes de toutes sortes. Aux peurs répond la violence tournée à l’extérieur de soi vers les bouc émissaires quel qu’ils soient, historiques comme pour les Juifs, ou vers tout étranger par principe représentant anthropologiquement des menaces archaïques ravivées. Ceux qui sont « différents » catalysent l’opprobre et la virulence des frustrations et des angoisses.

Les superstitions reprennent telles les théories du complot ou les angoisses apocalyptiques comme le buzz de la fin du monde en 2012 et avec elles les fantômes du passé resurgissent avec leur rhétorique « anti ». Les oppositions retrouvent de la vigueur et les camps adverses sont prêts à s’affronter.

Face aux pressions ingérables ... « une bonne guerre »

Les pressions sur notre modèle de croissance sont légion, dérèglement climatique, diminution des ressources, augmentation continue de la démographie, raréfaction de l’eau, augmentation des inégalités avec un accroissement de la pauvreté et des fortunes toujours plus riches, les tensions économiques, climatiques ou sociétales pèsent sur le plus grand nombre. Les Etats ayant abandonné leur pouvoir au marché et aux banques privées, il n’y a plus de vision politique proposant une alternative raisonnée et durable. Alors pour un certain nombre l’adage « une bonne guerre » semble la seule issue pour sortie de la « crise ».

L’alternative de la paix, le choix de la résilience

Face aux menaces croissantes de violence, pourtant le nombre est toujours plus important de citoyens engagés et actifs pour aider à réaliser la mutation en cours.
Ce qui manque cruellement pour parvenir à sauter le pas c’est une vision réellement politique de nos gouvernants qui permettraient de mobiliser les citoyens vers une direction qui fasse sens et réponde à la fois aux enjeux sociétaux et respecte tous les règnes du vivant et les êtres humains.

Ainsi, comment expliquer qu’à l’occasion de la remise du prix Nobel de la Paix discerné à l’Union Européenne pour souligner ses actions pour maintenir la paix depuis plus de 75 ans, rien n’ait été fait pour valoriser ce bien si précieux.

Evoquer la paix semble dépassé, « cela ne se vend pas » car elle est banalisée et méprisée, alors même qu’elle est si essentielle. Quel sens cela a-t-il de signer des pétitions pour la paix en Syrie ou en Israël et ne pas agir concrètement pour développer cette paix dans notre propre pays entre les communautés en conflit et a fortiori pour aider les autres pays ?

A nouveau, le déficit d’exhortation à agir, qui pourrait être l’engagement d’un gouvernement, accroit les passages à l’acte (violences et exactions).
Alors, il est probable que nos aveuglements, égoïsmes et passivités aient des effets systémiques et que des moments plus douloureux encore que ceux récemment vécus viennent réveiller notre résilience.
Car rappelons-nous la résilience n’est pas uniquement se relever d’un traumatisme, elle signifie aussi faire table rase du passé et partir sur de toutes nouvelles bases et souvent, au moins individuellement, c’est l’occasion de réaliser ses rêves. Alors peut-être cela viendra-t-il collectivement nous donner la force de concrétiser ce projet de société auquel nous sommes si nombreux à aspirer sans pour autant nous mobiliser pour agir ?

Poursuivons malgré tout la mobilisation des consciences et l’invitation à l’engagement

Au milieu des bruits assourdissants du chaos un collège restreint de citoyens se met en mouvement pour reprendre les rênes de la démocratie, la faire évoluer afin qu’elle retrouve son rôle de pouvoir politique au service du peuple, mais la grande majorité est encore trop engluée dans la consommation, l’inertie et le confort pour que des changements significatifs aient lieu.

Alors il est à craindre que ces grands désastres mondiaux viennent ébranler violemment notre équilibre fragile pour nous permettre de basculer vers un nouveau paradigme de société respectant les différents règnes du vivant.

Nous sommes une poignée à rendre vigilants et attentifs aux nécessités de changer d’abord de conscience puis de comportements pour nous engager concrètement dans des actions facilitant les évolutions significatives. Toutefois, si cela ne suffit pas, si l’anticipation et l’information des transformations nécessaires ne parvient pas à toucher les cœurs et les âmes de la majorité alors seule la traversée par la violence, l’obscurantisme, la régression pourront nous faire réaliser ce saut quantique pourtant si vital pour la pérennité de notre espèce et de la planète.

Christine Marsan, Psycho-sociologue

[1] http://www.ledauphine.com/france-monde/2014/01/02/une-annee-2014-lourde-de-menaces-dans-le-monde ; http://www.hrw.org/fr/news/2014/01/21/rapport-mondial-2014-la-guerre-affectant-les-civils-syriens-echappe-tout-controle

[2][2] Jean Fourastie, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, 1979, Fayard, 1979.

[3] Nicolas Baverez, Les trente piteuses, Champs, Flammarion, 1999.

Illustration principale : Temple de la Paix - Picasso 1952 (Vallauris)

Une innovation ne se décrète pas, elle se constate

Il y a quelques semaines, Xavier de la Porte, ex-Place de la Toile sur France Culture et maintenant rédacteur en chef de Rue89 publiait un article passionnant sur l'origine politique de l'innovation. Il est toujours intéressant de faire appel à Diderot et d'Alembert pour offrir une autre perspective enrichissante.

De nombreux articles sont publiés régulièrement sur le sujet de l'innovation, source inépuisable pour les journalistes et les politiques de notre rédemption économique. Les publicitaires font régulièrement appel au concept. Tous les business plans à la recherche de financement ne proposent bien entendu que des innovations. Chaque jour, des communiqués de presse annoncent "une nouvelle innovation qui va révolutionner notre vie de tous les jours", dans tous les domaines, y compris dans ceux couverts par ce blog, que ce soient de nouvelles méthodes de paiement ou toute sortes d'objets connectés ou des services dans le Cloud. Sans remonter à Schumpeter (1), rappelons une méthode simple pour savoir si un produit ou un service est une innovation.

Sans usage, pas d'innovation

La notion d'usage, d'adoption, d'acceptation par le grand public ou dans l'industrie, et d'impact sur nos habitudes est le point-clé comme l'explique fort bien et régulièrement Marc Giget, fondateur de l'Institut européen de Stratégies créatives et d’Innovation et animateur infatigable des Mardis de l’Innovation. Voyons quelques exemples divers pour illustrer notre propos.

Charles Cros a inventé le paléophone, l'ancètre du phonographe. En 1877 il en a décrit le principe sans jamais le réaliser. La même année, Edison dépose un brevet pour le phonographe est en fait une innovation en le commercialisant avec succès.
Le standard MP3 a végété une dizaine d'années dans un laboratoire du Fraunhofer Institute en Allemagne avant que Winamp, Napster et tous les MP3 players y compris l'iPod en fassent une innovation qui a changé la manière d'écouter de la musique, en permettant d'emporter avec soi toute sa musique plutôt qu'un album, tout comme l'invention par Sony du Walkman a été une vraie innovation en permettant à chacun d'emporter de la musique avec soi en tout lieu.
Le Segway est un bel exemple d'un produit qui allait "révolutionner le transport urbain". D'après ces créateurs et ses investisseurs (dont Jeff Bezos, Amazon et Steve Jobs - on ne gagne pas à tous les coups), on allait construire des villes conçues autour du Segway. Vingt ans après, on en aperçoit de temps en temps servant à promener quelques touristes dans les grandes villes et à véhiculer des agents de sécurité dans des aéroports. Le Segway est une très belle réalisation technique mais il n'a jamais atteint une masse critique suffisante pour impacter notre quotidien et être considéré comme un innovation malgrè les déclarations fracassantes à son lancement.
• Autre exemple : la visiophonie, l'objet d'un des tous premiers articles de ce blog il y a plus de 4 ans. On allait se regarder tout en se téléphonant en associant téléphone et télévision. Un article de 1948 présentait déjà cette invention - le vidéotéléphone, et signalait même que la première expérience datait de 1937. France Telecom et d'autres opérateurs telecom ont régulièrement relancer le projet sans succès. Skype est ce qu'il y a de plus proche, mais c'est en rendant gratuit des échanges voix à travers les PC et en ajoutant ensuite la vidéo que l'usage s'est créé bien loin du concept d'origine "j'appelle avec un téléphone et je vois mon correspondant". Le visiophonie n'est pas une innovation alors qu'elle a été créée il y a 70 ans et annoncée comme telle. Par contre, la visioconférence sur un principe similaire a trouvé son public et peut-être considéré comme une innovation.
Roland Moreno a inventé la carte à puce en 1974 (2), le coeur du système bancaire et mobile dans le monde - près de 7 mds de carte à puce (sous de nombreux facteurs de forme) sont vendus dans le monde chaque année. A sa création, il pensait qu'elle servirait au dossier médical personnalisé (ce qui n'est toujours pas le cas). Après 10 ans de disette après son invention, les PPT en ont fait le support de la Télécarte en 1983 pour permettre aux étrangers de téléphoner plus facilement à une époque où le mobile n'existait pas. Les français ont adopté ce moyen de communiquer qui ne leur étaient pas destiné et le développement de la carte à puce a explosé. Il a donc fallu 10 ans avant que cette invention trouve son usage et devienne une innovation.
• Dans l'aéronautique, le turboréacteur est une innovation, car il a permis le développement du transport aérien de masse tout en raccourcissant les distances. Et l'avion électrique d'Airbus ou le Solar Impulse avion solaire ? Il est clair qu'il est bien trop tôt pour parler d'innovation puisqu'à ce jour, seuls des prototypes volent réellement et dans des conditions très particulières. Des prouesses technologiques en attendant un usage grand public.
L'approche d'Apple est très claire dans le domaine. La société invente peu, a une R&D limitée si on compare avec Samsung par exemple, mais la société sait aller chercher les meilleurs nouvelles technologies pour les intégrer à ses produits et elles deviennent alors (souvent) des innovations. Apple n'a pas inventé la souris, l'interface graphique, le baladeur musical, le smartphone ou la tablette mais dans tous ces domaines, elle a permis au plus grand nombre de les utiliser. La souris avant Apple n'était qu'une invention de laboratoire. Les utilisateurs de produits Apple en adoptant cette méthode d'interaction proposée par Apple en ont fait une innovation. Et c'est pour cela que Steve Jobs tout comme Thomas Edison sont des innovateurs et que Léonard de Vinci, Denis Papin, Cugnot, Clément Ader sont des inventeurs. Les deux premiers ont été capable de transformer des concepts ou des inventions de laboratoire ou de garage, des technologies potentiellement prometteuses en usages changeant profondément notre manière de vivre.
Tous ces exemples sont plutôt technologiques et industriels mais bien sûr l'innovation se retrouve dans tous les domaines et cette même règle - pas d'innovation sans usage. Sans adoption par le public (ou une large diffusion dans le cadre d'une technologie B2B), une invention reste une invention dans le garage ou dans la tête de son inventeur.

Combien d'innovations constatées ?

La conséquence de ce premier point est donc que l'innovation ne se décrète pas, elle se constate. C'est après que l'usage soit établi que l'on peut affirmer qu'un produit ou un service est une innovation. On peut bien sûr proposer des politiques de l'innovation favorisant l'émergence d'idées et la créativité, mettre en place des stratégies permettant aux inventeurs, aux chercheurs d'avoir plus de possibilités de développer leur idées, de promouvoir leurs inventions et leur recherche, mais seule une utilisation à grande échelle, grand public ou professionnel, avec un impact réel sur les personnes ou notre environnement, une fois passé l'effet de mode ou de buzz, permet l'attribution du titre d'innovation.
Alors demain, lorsque vous lirez un article sur ce nouvel "objet" connecté (ou tout autre nouveau produit ou service), une "innovation qui va changer radicalement votre mode de vie", ajoutez l'adjectif "potentiel" et prenez du recul. Le cimetière des illusions est rempli d'innovations annoncées qui n'en étaient pas. A suivre...

Pierre Métivier - 3 Juillet 2014



• "Il est très aisé d'inventer des choses étonnantes, mais la difficulté consiste à les perfectionner pour leur donner une valeur commerciale. Ce sont celles-là dont je m'occupe. » Edison, 1889
• Segway Inc – Analysis of an innovation that failed to commercialize
L'innovation sur Wikipedia
• Si le sujet vous intéresse, les Mardis de l'innovation vous tendent les bras
• L'article de Wikipedia sur l'innovation, cite "Mars 2006. Lancement par Piaggio d'un nouveau produit innovant, le MP3, le premier scooter à trois roues. Succès : (150000) de vendus en France. Rétrospectivement, une « vraie » innovation." Expression étonnante que "vraie innovation" montrant bien la méconnaissance de la définition du mot. Pas de vraie ou fausse innovation, juste des innovations .. ou pas.
• Aller voir et revoir le Musée des Arts et Métiers, lieu magique de l'invention et aussi de l'innovation.
1. ll est obligatoire d'écrire le nom de Schumpeter dans tout article parlant d'innovation sous peine de passer pour un amateur par les "gardiens du dogme".
2. L'attribution de l'invention de la carte à puce à Roland Moreno est parfois contestée d'où cette note.

Progrès technoscientifique et regrès social et humain

Le Monde et France Culture, deux entreprises de communication au service de l'innovation, organisent à Montpellier, du 14 au 18 juillet 2014, des "rencontres" intitulées : "De beaux lendemains ? Ensemble, repensons le progrès".

Il y a urgence en effet, tant ce terme falsifié et manipulatoire est devenu odieux à une part croissante de la société, à force de signifier et de couvrir depuis deux siècles le contraire de son acception courante - destruction et pillage de la nature, incarcération de l'homme-machine dans un monde-machine en pilotage automatique, dégradation du rapport de force entre la classe de pouvoir et la masse des sans-pouvoirs.

Il suffit de jeter un oeil sur la liste des orateurs invités à pérorer, Thomas Piketty, Cécile Duflot, Etienne Klein, Jean-Michel Besnier, etc., pour saisir que ces "rencontres" sont pour l'essentiel des réunions internes, autour de représentants de "la classe créative" suivant le titre du livre de Richard Florida (“The Rise of the Creative Class, And How It's Transforming Work, Leisure and Everyday Life”, 2002. Basic Books).
Cette technocratie des "métropoles" qui se rengorge de ses "3 T" (Technologie, Talent, Tolérance), tout en accélérant sans fin l'élimination des peuples, des classes et des individus rétifs à son "progrès". Tout l'enjeu de ce colloque, comme de tant d'autres semblables et destinés à se multiplier, est donc de "designer" et de diffuser de nouvelles présentations du "Progrès", de nouvelles stratégies de communication autour du "capitalisme vert", "cognitif", du "Green New Deal". Ce qui est précisément "le job" des politiciens verts et des intellectuels de gauche qui forment la tribune et le public de ce genre d'événements.

Le hasard et l'air du temps font que le site Reporterre nous a récemment demandé un article sur "Progrès technoscientifique et regrès social et humain". Le voici :

"Progrès technoscientifique et regrès social et humain

« Il reste entendu que tout progrès scientifique accompli dans le cadre d’une structure sociale défectueuse ne fait que travailler contre l’homme, que contribuer à aggraver sa condition. » (André Breton. Le Figaro littéraire, 12 octobre 1946)

« En comparant l’état des connaissances humaines avec les états précédents, Fontenelle découvrit non pas précisément l’idée de progrès, qui n’est qu’une illusion, mais l’idée de croissance. Il vit assez bien que l’humanité, à force de vivre prend de l’expérience et aussi de la consistance. (…) Progrès ne voulut pas dire autre chose d’abord qu’avancement, marche dans l’espace et dans le temps, avec ce qu’implique d’heureux un état de constante activité. Plus tard, on donna à ce mot le sens d’amélioration continue (Turgot), indéfinie (Condorcet) et il devint ridicule. » (Remy de Gourmont. Sur Fontenelle. Promenades littéraires. Mercure de France, 1906)

Cela fait des décennies, sinon un siècle ou deux, que des gens cherchent le mot, l’ont « sur le bout de la langue », qu’il leur échappe, leur laissant une vive et chagrine frustration – sans le mot comment dire la chose ? Comment donner et nommer la raison du désarroi, de la révolte, du deuil et pour finir du découragement et d’une indifférence sans fond. Comme si l’on avait été amputé d’une partie du cerveau : amnésie, zone blanche dans la matière grise.
La politique, en tout cas la politique démocratique, commence avec les mots et l’usage des mots ; elle consiste pour une part prépondérante à nommer les choses et donc à les nommer du mot juste, avec une exactitude flaubertienne. Nommer une chose, c’est former une idée. Les idées ont des conséquences qui s’ensuivent inévitablement.

La plus grande part du travail d’élaboration de la novlangue, dans 1984, consiste non pas à créer, mais à supprimer des mots, et donc des idées – de mauvaises idées, des idées nocives du point du vue du Parti -, et donc toute velléité d’action en conséquence de ces mots formulant de mauvaises idées. Ce mot nous l’avons approché quelquefois, nous avons essayé « regret », c’était joli « regret », un à-peu-près qui consonnait, même s’il appartenait à un autre arbre étymologique. Une autre fois, nous avons dit « régrès » en croyant créer un néologisme, une déclinaison de « régression » qui rimerait avec « progrès », terme à terme. Nous y étions presque. Nous sommes tombés sur « regrès », il y a fort peu de temps, un bon et vieux mot de français, « tombé en désuétude » comme on dit, bon pour le dictionnaire des obsolètes qui est le cimetière des mots. Et des idées. Et de leurs conséquences, bonnes ou mauvaises.

Il est évidemment impossible de croire que le mot « regrès », l’antonyme du « progrès » ait disparu par hasard de la langue et des têtes. Le mouvement historique de l’idéologie à un moment quelconque du XIXe siècle a décidé que désormais, il n’y aurait plus que du progrès, et que le mot de regrès n’aurait pas plus d’usage que la plus grande part du vocabulaire du cheval aujourd’hui disparu avec l’animal et ses multiples usages qui entretenaient une telle familiarité entre lui et l’homme d’autrefois. Ainsi les victimes du Progrès, de sa rançon et de ses dégâts, n’auraient plus de mot pour se plaindre. Ils seraient juste des arriérés et des réactionnaires : le camp du mal et des maudits voués aux poubelles de l’histoire. Si vous trouvez que l’on enfonce des portes ouvertes, vous avez raison. L’étonnant est qu’il faille encore les enfoncer.

Place au Tout-Progrès donc. Le mot lui-même n’avait à l’origine nulle connotation positive. Il désignait simplement une avancée, une progression. Même les plus acharnés progressistes concéderont que l’avancée – le progrès - d’un mal, du chaos climatique, d’une épidémie, d’une famine ou de tout autre phénomène négatif n’est ni un petit pas ni un grand bond en avant pour l’humanité. Surtout lorsqu’elle se juge elle-même, par la voix de ses autorités scientifiques, politiques, religieuses et morales, au bord du gouffre.

Ce qui a rendu le progrès si positif et impératif, c’est son alliance avec le pouvoir, énoncée par Bacon, le philosophe anglais, à l’aube de la pensée scientifique et rationaliste moderne : « Savoir c’est pouvoir ». Cette alliance dont la bourgeoisie marchande et industrielle a été l’agente et la bénéficiaire principale a conquis le monde. Le pouvoir va au savoir comme l’argent à l’argent. Le pouvoir va au pouvoir. Alliance du microscope (de l’éprouvette, de l’ordinateur, etc.) et du Capital.

A rebours de ce que prétendent le socialisme scientifique et ses innombrables séquelles (de la gauche du PS à la « gauche de gauche »), les sans pouvoirs ne peuvent pas « se réapproprier » ce pouvoir. Ils ne peuvent pas plus s’emparer de l’appareil scientifico-industriel et le faire marcher à leur profit, que la Commune (1871) pouvait faire marcher à son profit l’appareil d’Etat bourgeois. Elle devait le détruire. Et c’est la leçon qu’en tire Marx dans La Guerre civile en France. Les sans pouvoirs ne peuvent pas se « réapproprier » un mode de production qui exige à la fois des capitaux gigantesques et une hiérarchie implacable.
L’organisation scientifique de la société exige des scientifiques à sa tête : on ne gère pas cette société ni une centrale nucléaire en assemblée générale, avec démocratie directe et rotation des tâches. Ceux qui savent, décident, quel que soit l’habillage de leur pouvoir. Contrairement à ce que s’imaginait Tocqueville dans une page célèbre, sur le caractère « providentiel » du progrès scientifique et démocratique, entrelacés dans son esprit, le progrès scientifique est d’abord celui du pouvoir sur les sans pouvoirs. Certes, une technicienne aux commandes d’un drone, peut exterminer un guerrier viriliste, à distance et sans risque. Mais cela ne signifie aucun progrès de l’égalité des conditions. Simplement un progrès de l’inégalité des armements et des classes sociales.
C’est cette avance scientifique qui a éliminé des peuples multiples là-bas, des classes multiples ici et prolongé l’emprise étatique dans tous les recoins du pays, de la société et des (in)dividus par l’emprise numérique. Chaque progrès de la puissance technologique se paye d’un regrès de la condition humaine et de l’émancipation sociale. C’est désormais un truisme que les machines, les robots et l’automation éliminent l’homme de la production et de la reproduction. Les machines éliminent l’homme des rapports humains (sexuels, sociaux, familiaux) ; elles l’éliminent de lui-même. A quoi bon vivre ? Elles le font tellement mieux que lui.

Non seulement le mot de « Progrès » - connoté à tort positivement - s’est emparé du monopole idéologique de l’ère technologique, mais cette coalition de collabos de la machine, scientifiques transhumanistes, entrepreneurs high tech, penseurs queers et autres avatars de la French theory s’est elle-même emparé du monopole du mot « Progrès » et des idées associées. Double monopole donc, et double escroquerie sémantique.

Ces progressistes au plan technologique sont des régressistes au plan social et humain. Ce qu’en langage commun on nomme des réactionnaires, des partisans de la pire régression sociale et humaine. Cette réaction politique – mais toujours à l’avant-garde technoscientifique- trouve son expression dans le futurisme italien (Marinetti) (1) , dans le communisme russe (Trotsky notamment), dans le fascisme et le nazisme, tous mouvements d’ingénieurs des hommes et des âmes, visant le modelage de l’homme nouveau, de l’Ubermensch « augmenté », du cyborg, de l’homme bionique, à partir de la pâte humaine, « hybridée » d’implants et d’interfaces.
Le fascisme, le nazisme et le communisme n’ont succombé que face au surcroît de puissance technoscientifique des USA (nucléaire, informatique, fusées, etc.). Mais l’essence du mouvement, la volonté de puissance technoscientifique, s’est réincarnée et amplifiée à travers de nouvelles enveloppes politiques.

Dès 1945, Norbert Wiener mettait au point la cybernétique, la « machine à gouverner » et « l’usine automatisée », c’est-à-dire la fourmilière technologique avec ses rouages et ses connexions, ses insectes sociaux-mécaniques, ex-humains. Son disciple, Kevin Warwick, déclare aujourd’hui : « Il y aura des gens implantés, hybridés et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. » (2) Ceux qui ne le croient pas, ne croyaient pas Mein Kampf en 1933. C’est ce techno-totalitarisme, ce « fascisme » de notre temps que nous combattons, nous, luddites et animaux politiques, et nous vous appelons à l’aide.

Brisons la machine."

©Pièces et main d’œuvre - 25 Juin 2014
www.piecesetmaindoeuvre.com

- (1) cf. La lampe hors de l’horloge. Eléments de critique anti-industrielle. Editions de La Roue
- (2) cf. Magazine Au fait. Mai 2014

Réinventer notre civilisation

Le changement de civilisation est en route. Nous avons la possibilité de façonner le monde dont nous rêvons en revisitant 10 000 ans de notre "vivre ensemble" ! Le changement est porté par une génération transnationale mais concerne, localement, toutes les générations. Ne passons pas à côté de notre responsabilité historique.

Geneviève Bouché au TEDx d'Issy les Moulineaux Juin 2014

Petite, elle imaginait comment rendre sa maison plus merveilleuse. Devenue adulte, informaticienne, futurologue et startupeuse, elle s'est employée à rendre notre vie quotidienne plus agréable grâce au numérique. A présent, auteur et contributeur dans différents cercles de réflexion, c'est notre "vivre ensemble" qu'elle contribue à réinventer avec tous ceux qui s'en préoccupent.

Le changement se fabrique tous les jours avec nos échanges d’idées. Voici le message que Geneviève a délivré le 29 juin dernier au TEDx d’Issy les Moulineaux : changer de civilisation en 12 secondes : Transitions énergétique, numérique, industrielle, monétaire, sociale, familiale, démocratique … Hop ! En route.

Ma doublure numérique, le monde et moi

Imaginez une seconde que vous puissiez créer en quelques secondes, un objet étrange et familier, qui vous ressemble comme deux gouttes d’eau, que vous puissiez admirer et déplacer. Un objet qui accepte sans broncher de se plier à toutes vos facéties, vos envies, vos impulsions. Cet objet existe. C’est votre alter-ego, votre double numérique.

En combinant les technologies 3D, les hologrammes, les systèmes de reconnaissance de formes, les manipulations d'objets virtuels via le web, la doublure numérique va au-delà du simple et désormais familier « avatar ». Au sens commun du terme, l'avatar est une transformation, une mutation. Le mot vient d'ailleurs directement de la culture brahmanique hindoue, et désigne les différentes incarnations de Vishnou.
Dans le monde numérique, l'avatar est une représentation graphique. La doublure numérique est quant à elle si proche du réel, que l'on peut désormais parler d'alter-égo numérique. L'arrivée des doublures numériques ouvre de nouvelles perspectives - vie augmentée, hypervie diront certains - et des modes d'interactions entre le réel et le virtuel encore insoupçonnés.

Le modèle idéel du réel

Le grand psychologue Paul Watzlawick, père de l'École de Palo Alto, nous le dit tout net : le réel est un effet de la communication.
Si on le suit, le virtuel possède la particularité d'être une potentialité de réalité, une intentionnalité, qui se réalise par la vertu de son mouvement propre. Virtuel ne vient-il pas du latin virtus qui signifie force, énergie, impulsion initiale ? Le virtuel est donc du réel en actes. Il n'y a pas antagonisme entre les deux notions, ce sont deux états d'une réalité commune, l'une plus palpable et l'autre plus projetée, symbolisée.

Ces objets virtuels que sont les doublures numériques se comportent alors comme le modèle idéel de l'objet réel, c'est-à-dire comme une représentation qui est plus du domaine de la propriété que de l'idéal. Le modèle idéel de mon propre visage, de mon propre corps.
Le virtuel apparaît ici comme une nouvelle dimension du réel, non pas destiné à le remplacer, mais à l'envelopper d'une extension, d'une couche de possibles qui ne sont plus seulement imaginaires. Les travaux de recherche menés dans le cadre de la Chaire Modélisation des imaginaires de l'Institut Telecom ParisTech dirigée par Pierre Musso avec différents partenaires industriels comme Dassault Systèmes vont résolument dans ce sens.

Mobilité et ubiquité

Avec les réalités virtuelles, l'image et le lieu, l'image et la présence, qui étaient opposables terme à terme, se mettent à s'hybrider de façon inédite. Le monde du cinéma l'a bien compris depuis longtemps et va encore plus loin aujourd'hui avec l'Agence de doublures numériques qui s'est donnée pour mission de gérer le double numérique des acteurs.

Mais, plus prosaïquement, avec ma doublure numérique je vais pouvoir faire du shopping de chez moi, confortablement installé devant mon écran ; mais je peux aussi transporter ma doublure numérique chez mon coiffeur pour tester ma prochaine coupe de cheveux. Et la soumettre, si je le veux, à la critique de mes nombreux amis des réseaux sociaux.

La doublure numérique facilite l'expérience de l'achat à distance mais aussi incite au trafic vers le point de vente. En effet, rien ne sera plus aisé que de transporter physiquement son double en magasin, pour lui faire essayer la garde-robe de cet été. Moi, réel, observateur critique des mutations de mon double, représenté en relief ou en hologramme dans le salon d'essayage.

Shopping métamorphosé

Les doublures numériques accessibles au grand public développées actuellement par quelques laboratoires et jeunes sociétés de pointe, pour les technologies 3D ou pour les représentations holographiques, annoncent des perspectives radicalement innovantes dans de nombreux domaines, et en premier lieu ceux concernant les activités commerciales.

Les entreprises de distribution de biens de consommation y verront là un nouveau terrain de jeu et des perspectives révolutionnaires dans leurs modèles de commercialisation. En effet, rien de plus facile et de plus ludique que d'essayer, changer, tester, comparer sur sa propre image toute sorte de produits ; or le vieil adage du commerce est toujours valable : l'essayer c'est l'adopter.

Chacun aura bientôt sa doublure numérique pour se promener, pour échanger, pour découvrir, pour faire du shopping, pour se dispenser des corvées d'essayage, pour mieux choisir sa coiffure, ses lunettes, ses accessoires de beauté, ses vêtements, son maquillage. Un double numérique avec qui il sera possible de tout tenter, tester, expérimenter, en toute tranquillité, en toute intimité, en toute sécurité. De partout, sur écran mobile ou fixe. Avec qui il sera possible de partager, de comparer, de rêver. Une voie nouvelle s'ouvre dans le e-commerce mais aussi dans les stratégies de merchandising.

D'une manière générale, les entreprises ont bien compris que la réalité virtuelle prépare la réalité de demain. En augmentant la réalité humaine, les doublures numériques seront ainsi peut-être aussi, à leur façon, l'avenir de l'homme.

Gérard Ayache

L’homme digital dans le monde globalisé

Le digital n’est ni neutre ni déterminant !

Dans un monde complexe où local et global sont inséparables et se définissent l’un l’autre, où les dimensions matérielle
et digitale de nos existences sont liées, en continuité l’une de l’autre, les médias ne sont plus des « instruments » de
communication, mais font partie intégrante des « environnements » d’expérience, de relation, d’organisation.
Une ère nouvelle a débuté : la société du spectacle à sens unique laisse place à une société immatérielle librement connectée.

De « esse est percipi » (être, c’est être perçu), on passe à « esse est cum-di-videre » (être, c’est partager). Depuis les années 90, le monde contemporain se caractérise, avec la disparition des frontières entre les médias et l'environnement, par la « convergence » et la « post-médialité ». Le digital est un ensemble de pratiques, de moyens, de cultures qui facilitent la ré-médiation des médias : les « nouveaux » médias n'effacent pas les anciens, mais leur sens comme leurs pratiques changent.

Chiara GIACCARDI refuse, comme Evgeny MOROZOV, aussi bien l’internet centrisme, qui verrait dans tout changement politique ou social un effet d'internet, que toute forme de cyber-utopianisme, qui occulterait les aspects négatifs du réseau, ces utopies et dystopies qui dépeindraient le réseau comme étant capable soit, d’annuler les inégalités sociales soit, au contraire, de rendre dépendant, d’affaiblir les liens, ou d’étendre et rendre la surveillance plus efficace. A son avis, respectons plutôt la complexité du digital et brisons les dichotomies en ligne/hors ligne, matériel/digital, réel/virtuel : le digital n'est ni neutre ni déterminant ! 

Le digital est un langage et un territoire

Le digital est un langage (un code à apprendre) et un territoire (un lieu à habiter, à rendre habitable). L'être humain ne se contente pas de s'adapter, de se laisser déterminer par le milieu ; il habite et façonne l'environnement. Habiter ce
monde « mixte » est pour lui l’occasion de plus de liberté, de créativité, d’une réalisation de la plénitude de son
humanité, même s’il ne faut pas nier le risque pour lui de se laisser « conditionner » et modeler par la technologie.

Pour Chiara GIACCARDI, il faut déconstruire ce qu’elle appelle la théorie des « Trois D » : le déterminisme technologique (la technologie est indépendante et capable de nous déterminer en fonction de ses caractéristiques), le dualisme digital (le monde numérique est virtuel, seul le physique est réel) et le décalage générationnel (comprendre, valoriser les logiques de réseau : interactivité, relationnel, horizontalité, partage).

Dans un monde digitalisé et connecté, ce n'est pas le réseau qui « fait », mais l’être humain. Les réalités matérielles et numériques se construisent dialectiquement : la réalité est technologique et organique, physique et numérique, les deux ensemble et dans le même temps. Il n'y a pas d'opposition ontologique entre les deux, leur synergie doit être au contraire renforcée.

Le réseau a accompagné et soutenu le modèle « quantitatif » de l'exploitation intensive des ressources, faisant vaciller
l'illusion néolibérale de la croissance infinie. À un modèle qui, côté production, visait la croissance pour la croissance et une consommation inconsidérée des ressources, correspondait côté consommation, un modèle de consommation
individualisé, basé sur l'endettement et accélérant le processus de prolétarisation des personnes décrit par Bernard
Stiegler.
Photo illustration : Chloé Leys (“L'atelier de CL'artiste”)

 

Dans l’ère digitale, le réseau amplifie le processus de globalisation en soutenant, connectant et alimentant des
flux croissants de personnes, d’informations, d’argents, la mobilisation politique et les initiatives économiques. De
nouveaux entrelacs se forment entre, d’un côté, l’enracinement à un lieu et une histoire, et de l’autre, l’ouverture au
global et aux différences. Les technologies relationnelles et réticulaires constituent un milieu favorable à de nouvelles
formes d’association et de mobilisation citoyennes, dans une logique « ascendante » et un espace décentralisé et
« horizontalement » distribué.

Les technologies du numérique rompent avec le modèle économico-politique dominant, facilitant le passage d’un
modèle productiviste et consumériste, déresponsabilisant les acteurs, à une économie de la contribution selon Bernard
Stiegler, reposant sur des relations de coopération entre acteurs économiques et des nouvelles organisations du travail, fondées sur l’augmentation du savoir des travailleurs, la sociabilité des individus et la responsabilité collective : une
économie des existences, productrice de savoir-vivre, autant qu’une économie des subsistances.

Le modèle dominant de développement fait place à un modèle plus soutenable, respectueux des différentes écologies humaines, sociales, environnementales, qui tient compte de la demande d'un retour de lien social fort. Cette création de « valeur partagée », économique, sociale, humaine et environnementale, contribue au bien commun en valorisant les principes fondamentaux de dignité de l'être humain, de solidarité, d’éco-soutenabilité et d’équité sociale.

Qu’est-ce que l’homme digital ?

Pour Chiara GIACCARDI, ce nouveau contexte économique et technologique global conduit à repenser la dimension
anthropologique du digital. Partant de l’idée que l'homme digital est un homme en relation - un « être-avec » plutôt
qu'un « avoir » - elle propose deux visions de cette relation entre l'homme et la cyber technologie : celle d’un homme
inachevé (l'homme, marqué par une insuffisance, doit être aidé par la technique) qui souligne un manque et un besoin
de compensation et celle, plus symbolique, d’un homme excédent (la technique est le fruit de la créativité, de
l'ingéniosité de l'esprit humain) qui admet un « au-delà » du technique. « La technique est une réalité profondément
humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme. Elle exprime et affirme avec force la maîtrise de l’esprit sur la
matière. [...] C’est pourquoi la technique n’est jamais purement technique. » (cf. Caritas in Veritate n°69).

A ces visions se connectent deux modèles anthropologiques : celui d’un homme auto-suffisant (le self made man qui prétend se faire par lui-même, pour qui les autres sont des obstacles à sa propre réalisation) et celui d’un homme interdépendant (l’homme reçoit la vie des autres et a un besoin constant de reconnaissance).
Si le « Soi contextuel » se réalise à travers les liens, le « Soi relationnel » n’est libre qu’avec les autres, pour les autres et grâce aux autres. Le réseau met bien en évidence la centralité de l'interconnexion, ouvrant ainsi à deux interprétations anthropologiques : celle prenant pour acquis le paradigme individualiste - le réseau est un outil qui construit des ponts entre les individus (cf. « L’individualisme interconnecté » de Manuel CASTELLS et Barry WELLMAN) - et celle centrée sur le « être-avec » présente chez les philosophes Paul RICOEUR, Emmanuel LEVINAS ou Michel de CERTEAU, où le digital ne « produit » pas la relation mais se constitue comme « territoire-soutien » de cette vérité de l’humain.

Quelle vie pour la famille humaine dans l'ère digitale globale ?

Rappelant les paroles du pape François, "aujourd hui, nous vivons dans un monde qui devient de plus en plus petit et
où il semblerait alors facile de se faire proches les uns des autres. Le développement des transports et des technologies
de communication nous rapprochent, nous connectant toujours plus, et la mondialisation nous rend interdépendants..."
(cf. 48èmes Journée Mondiale de la Communication), Chiara GIACCARDI explique que les médias ont réduit le monde à un « village planétaire » (le « village global » de Marshall McLUHAN).

Ce monde plus petit augmente les possibilités de connexion, sans augmenter la capacité de communiquer, de produire de l'empathie et de la fraternité. Le risque réel est celui de la mondialisation de l'indifférence, comme l’a rappelé à Lampedusa, en juillet 2013, le pape François : « Dans ce monde de la mondialisation, nous sommes tombés dans la mondialisation de l’indifférence. Nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire ! ».

Le « village global » montre une télé-réalité où selon Zygmunt BAUMAN « ce qui est mis en scène, c'est la jetabilité,
l'interchangeabilité et l'exclusion et produit comme effet collatéral une « humanité de rebut », face à laquelle la
réponse ne devrait pas être l’émotion, mais la prise de conscience et la liberté de dire, à la suite du pape François, « oui,
je suis le gardien de mon frère ».

De cette inégalité provient de l'exclusion : « La mondialisation a sauvé de nombreuses personnes de la pauvreté, mais elle a condamné beaucoup d'autres à mourir de faim, car avec ce système économique, la mondialisation devient sélective. La mondialisation à laquelle pense l'Église ne ressemble pas à une sphère dans laquelle chaque point est équidistant du centre, où donc on va perdre la particularité des peuples, mais à un polyèdre, avec ses différents visages, pour qui tous les gens conservent leur culture, leur langue, leur religion et leur identité. La mondialisation actuelle, qui est sphérique, économique et surtout financière, produit une seule pensée, une pensée faible. Au centre, il n'y a plus la personne humaine, seulement l'argent » (cf. pape François)

Le réseau peut-il connecter les différents visages de ce polyèdre ? Comment valoriser le visage humain de la globalisation
digitale ? S’appuyant sur la Bible, Chiara GIACCARDI estime qu’une vie digne est une vie qui sait à la fois cultiver et garder
car « cultiver » sans « garder » conduit à une exploitation dévastatrice du monde et des gens et « garder » sans
« cultiver » est mortel. De la prise de conscience de l'interdépendance peut dériver un principe de valorisation des
ressources et à la réalisation de soi dans un circuit égotique peut être opposé le circuit génératif : désirer l’autre, mettre
au monde biologiquement et symboliquement, prendre soin, donner. Le réseau peut être un lieu d'expérience,
d’apprentissage, où donner forme et caractère concret à la valeur, tout en l'affirmant.

Mais faut-il encore aller "regarder", c'est-à-dire être capable d'un regard nouveau qui permette de rejoindre l’autre, d’être touché, d’éveiller notre humanité anesthésiée, de prendre soin du frère, de réparer ce que les autres ont endommagé.

« Dans ce monde, les médias peuvent contribuer à nous faire sentir plus proches les uns des autres, à nous faire percevoir un sens renouvelé de l'unité de la famille humaine, qui pousse à la solidarité et à l'engagement sérieux pour une vie plus digne. Bien communiquer, nous aide à nous rapprocher et à mieux nous connaître les uns les autres, à être plus unis » déclare le pape François (cf. 48èmes Journée Mondiale de la Communication).

Dans le « village digital », on peut donc répondre à la globalisation de l'indifférence par une nouvelle proxémique des relations digitales. A partir de cette anthropologie renouvelée qui alimente, avec la tradition chrétienne, le nouvel environnement digital, une société générative est possible, capable de libérer le désir de la simple jouissance, de mettre au monde quelque chose qui vaille de dépenser sa propre vie, de transmettre un héritage qui sera à son tour régénéré, pour répondre à l'invitation du pape François :  « N'ayez pas peur de devenir les citoyens du territoire numérique ! ».

Denis GANCEL considère le concept de « territoire » central pour réfléchir à l’homme digital dans la globalisation, car c’est à partir du territoire que l’humanité s’est construite et mise en mouvement, pour le défendre ou le conquérir. On assiste à « une migration de masse d’une population vers un nouveau continent » (cf. La condition numérique, Bruno PATINO et Jean-François FOGEL), qui fait l’apprentissage de nouveaux comportements et de nouveaux usages, en de multiples mises à jour successives et accélérées. Ce territoire peut se définir par quatre piliers : des lieux, des emblèmes, des récits et des interactions, tous impactés par la révolution digitale, d’où le choix de Denis GANCEL d’en faire les quatre points de sa réflexion. 

Des lieux sans frontières 

La globalisation n’est pas celle annoncée. Elle est complexe et non « standardisatrice » comme l’a dit Théodore LEVITT. Elle est identitaire (il faut désormais habiter un lieu pour être partout chez soi, selon Andrea RICCARDI), apolaire (il n’y a plus de pôles) et concerne les secteurs privés comme publics. Si elle était autrefois une affaire d’États, aujourd’hui les entreprises et les marques en sont des acteurs essentiels. Alors, où placer la révolution digitale dans ce monde-là ?

Pour Denis GANCEL, la révolution digitale est la force motrice de la globalisation, qu’elle met en mouvement et accélère, avec pour effet induit de dynamiter les frontières : le digital est une technologie dont les maîtres mots sont « ouverture » et « réseau ». Mettre une frontière dans ce monde-là apparaît une protection, une frilosité. Restent deux choix possibles : « la résistance » ou « l’hybridation ». La question est de savoir quel est l’impact de cette déterritorialisation sur l’homme digital. 

Des emblèmes sur-diffusés 

La science de l’héraldique est née du besoin, sur les champs de bataille, de savoir pour qui, avec qui, au nom de quoi et contre qui on se bat. Tout se passe comme si l’homme digital était, dans un monde ouvert, à la recherche de repères. C’est vrai pour les entreprises, qui développent des stratégies de marques mondiales avec des « internet brand policies » visant à converser avec leurs clients qui ne sont plus des cibles depuis que le digital leur a donné, à l’échelle mondiale, le pouvoir de partager leurs centres d’intérêts, de prescrire ou de nuire, en un seul clic !

C’est vrai aussi pour les pays, habités d’« e-citoyens » du monde, qui voient dans le digital l’opportunité de disposer
d’une audience mondiale à moindre coût et développant des stratégies de marques « pays ». C’est vrai enfin pour les
individus, l’employabilité de chacun reposant sur sa capacité à être connecté et actif sur le réseau. Les emblèmes
procurent un nouveau rapport à l’image qui n’est plus seulement illustration mais message. La « data visualisation » se
développe, mais ce « tout image » présente aussi des risques : le digital est chronophage, la dépendance aux
technologies devient une maladie avérée dans le monde entier, notamment chez les jeunes. Conséquences directes :
baisse d'attention, perte de mémoire et troubles du sommeil. D'où la question : comment mesurer l’impact du digital
sur nos identités, nos personnalités, notre « vivre ensemble » ?

Des récits mémorisés et commercialisés

C’est là que la révolution digitale questionne le plus. Les récits de ces nouveaux territoires relèvent plus de l’expérience que de la connaissance. L’expérience, qui était un apprentissage lent et personnel, devient numérique et se transforme en flux express (2013 a vu la production d’autant de données que sur toute l’histoire de l’humanité). Il y a là, pour Denis GANCEL, une bonne et une mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est l’économie de l’expérience qui permet à l’homme digital d’accéder à tout, la révolution des récits et des contenus donnant lieu à une créativité extraordinaire. Le digital est un territoire créatif, foisonnant, auquel tout le monde accèdera à très court terme. La mauvaise nouvelle, c’est que toutes ces data laissent une trace, une empreinte. Ce nouveau territoire possède une mémoire à l’infini qui « retient tout ». L’internaute est dépassé par son ombre numérique puisqu’il n’est pas le producteur volontaire des données stockées le concernant.

Le nouveau Big Brother s’appelle « Big Data ». Le digital devient un « business model » où consommateurs et citoyens deviennent les modèles vivants, volontaires, de machines plus ou moins bien intentionnées qui tracent et mémorisent, via Google et autre Facebook, leur portrait pour les exploiter. Cette culture digitale n’a pas de prix : le produit, c’est chacun de nous qui payons l’interface et le fournisseur d’accès mais cédons gratuitement les data. Les coûts du numérique sont pourtant bien réels, notamment sur le plan énergétique (consommation des Smartphones, des ordinateurs, coûts des serveurs de stockage, coût des téléchargements). D'où la question de savoir comment protéger nos récits et qui arrêtera Google.

Des interactions sans engagement 

Internet n’est plus un média dès lors que tout récepteur est un diffuseur potentiel.
Le monde n’est pas globalisé, il est connecté ! La question posée à l’homme digital est donc celle du lien, de « l’attention portée ». Dans la vie numérique, on ne se présente plus comme une personne, mais comme une récolte de liens.
L’homme digital a le sentiment d’être à la fois immensément présent et totalement dispersé, sans jamais vraiment
s’engager. D’où , la cohabitation dans ces nouvelles interactions de trois langages : la parole, le texte et le code. Le code est le seul langage commun aux humains et aux machines et crée des effets par lui-même : le réseau « agissant » est une pharmacopée, puisqu’il connecte, soigne, guérit, protège, fait rire, distrait, fait le bien, mais peut aussi bien tuer,
manipuler, violer, tricher, vendre de la drogue, mentir, faire le mal.
Le digital n’est donc plus une frontière opposant le réel au virtuel. Une part importante de la vie « réelle » – activité professionnelle, échanges économiques, éducation, élans affectifs – se passe sur le réseau, la question étant de savoir comment faire des “interactions connectées” une véritable source de sociabilisation et d’attention portée ?

Pour Denis GANCEL, le digital est devenu un véritable enjeu de souveraineté. A force de tout savoir sur nous, le réseau ne développe des interactions qu’avec ceux qui ont été pré-ciblés, prédéfinis comme compatibles ou ressemblants. Les
objets entrent au cœur de notre humanité digitale, devenant les assistants personnels de nos vies.

Il est de plus en plus impossible de rester à l’écart de ce mouvement : en dessinant un nouveau territoire, avec ses lieux, ses emblèmes, ses récits et ses interactions, la connexion permanente appartient désormais au champ social et non plus aux seuls médias.
S’il est important de naviguer dans ce nouveau territoire pour en mesurer toutes les opportunités, en y entrant, on en
mesure les dangers et l’urgence de définir des règles pour mieux garantir les libertés individuelles.

Pour résumer les débats, plusieurs paroles ont conforté l’idée qu’avec le digital, on vit bien quelque chose de nouveau et
que le basculement vers ce nouveau monde est inéluctable ! Il est important de comprendre et donc d’explorer ce
nouveau territoire. Tout en reconnaissant que le réseau peut être un lieu de danger, beaucoup estiment qu’il est aussi
un lieu de grandes opportunités. Le défi qui nous attend est donc d’arriver à conjuguer « communiquer » et « signifier », comme l’a bien rappelé Chiara GIACCAR.

La question importante de la protection des libertés a été pointée et en particulier de ce territoire qui façonne nos
personnalités, unit nos corps et nos âmes, ce territoire que nous connaissons, explorons, qui nous interpelle. Or,
aujourd’hui, on est mis devant la nécessité d’habiter, en même temps, plusieurs corps et plusieurs univers.

Baptiser le digital de « territoire » n’est-ce pas aussi poser la question de l’impact du numérique sur la relation âme/corps ? Est-on toujours « un » d’âme et de corps dans le numérique ? Ou reçoit-on un autre corps avec lequel on va visiter un habitat ou échanger avec des gens ? Reçoit-on aussi une autre âme ? Mais, comme cela a été suggéré, ne peut-on pas dans le numérique avoir un corps avec plusieurs âmes puisque, d’une certaine façon, le numérique crée de nouvelles
communautés faites de plusieurs âmes ? C’est là sans doute une question délicate posée par le digital à la théologie.
Question d’autant plus difficile que peu de penseurs ou philosophes se sont encore penchés sur ce domaine, qui ne peut pas se contenter d’être pensé mais qu’il faut pratiquer.

A ce titre, les 60 % de personnes non encore connectées dans le monde sont une réalité qui renvoie à celle des
aspirations d’un monde « multipolaire » idéal, formulées du temps du monde « bipolaire » et du monde « unipolaire »
qui ont organisé les relations internationales depuis la seconde guerre mondiale, mais non satisfaites puisqu’il a fait
découvrir plutôt la sauvagerie, un darwinisme international renouvelé, un système international qui a modifié les
rapports de force et laissé la place à un monde aujourd’hui en recomposition, un monde en voie de « multipolarisation »
qui voit se multiplier de nouveaux pôles de puissance, de types médiatiques ou constitués par affinités, des polarités
géographiques à l’exemple des Nations Bundle, pactes de nations qui veulent avancer groupées, notamment en matière
de commerce international.

Même si les risques du digital sont énormes, certains voient dans le réseau un lieu de grandes opportunités, notamment
pour les pays émergents qui revendiquent leur identité et pour qui le digital est une chance inouïe puisqu’en quelques
clics, ils peuvent toucher une audience mondiale et valoriser leur imaginaire, leurs ressources naturelles, leur capacité
touristique.

Si on admet que le digital est du virtuel, il pousse aussi au réel : aujourd’hui, on télécharge ce que l’on veut, tout le temps, et paradoxalement ce type de technologie crée et facilite un besoin de contacts réels, d’autant plus forts
que les réseaux sociaux se développent et restent virtuels. Le digital est au cœur même du débat éducatif, puisqu’il y a, à travers le digitalisme, une fabuleuse possibilité d’apprendre, de s’échapper des « chapelles » en pouvant comparer ce
que l’on sait avec d’autres savoirs et éventuellement former son propre savoir.

Le besoin de se réunir, d’aller voir le vivant, le réel, les MOOCs (Massive Open Online Courses ou cours en lignes ouverts et massifs) qui distribuent le savoir de façon très ouverte, sont autant de sources d’espoir qui ont été identifiées. La prise de pouvoir par la jeunesse en est une, parce que ce sont eux auourd’hui qui savent, qui créent, bougent, révolutionnent les modes de travail et de management, pour la bonne raison que ceux qui ont le plus à apprendre sont ceux qui ont le plus d’expérience, renversant ainsi l’intégralité du rapport de force dans les entreprises.

Le réseau se révèle aussi être un bon territoire pour commencer à faire émerger des initiatives positives d’entreprises génératives. Les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et les sciences cognitives (NBIC) interagissent entre elles avec une puissance absolument inégalée mais aussi un pouvoir fantastique de risque manipulation sur le monde. C’est d’ailleurs avec cela que Google et CourtMail veulent faire évoluer extrêmement rapidement des théories anciennes qui s’appellent aujourd’hui le transhumanisme.

Que penser alors de la nouvelle économie de la contribution ? Bien que séduisant sur le plan théorique, ce concept est-il
bien réaliste, en particulier lorsqu’on évoque une économie qui produirait de la valeur non monétaire et que l’on sait que
l’économie est avant tout de la production et de la consommation ? Aujourd’hui, compte-tenu des moyens disponibles,
faut-il toujours penser comme Michel SERRE que « l’homme n’est pas, il peut », ou comme certains qui avancent l’idée
que « l’homme est, mais il ne peut pas tout », question fondamentale aujourd’hui posée à l’humanité mais qui mérite en
soi un débat approfondi.

Chiara GIACCARDI - Synthèse : Maryvonne VALORSO-GRANDIN - Collège des Bernardins - Juillet 2014

Les enjeux du crowdfunding

Le crowdfunding est né de la conjonction de deux problèmes et d’une solution :
1. L’économie spéculative irrigue mal l’économie réelle et pas du tout l’économie émergente, par exemple : l’économie de l’innovation, de la solidarité et celle liée à la culture.
2. Depuis 2008, les citoyens commencent à se poser des questions sur ce que les banques font réellement de leur épargne. Ils souhaitent pouvoir l’orienter vers des projets éthiques, écologiques … etc.

Internet est un formidable outil pour mettre en relation, à des coûts réduits, un nombre quasiment illimité de demandeurs et d’offreurs. C’est dans ce contexte qu’Obama a décidé de favoriser les actions qui flèchent « l’épargne réelle vers l’économie réelle (émergeante) ».

La clef du système 

· répartir les risques en jouant sur les masses : beaucoup de projets et beaucoup de petits crowdfunders,
· réduire les intermédiaires de façon à être plus rapide et plus proche du terrain (meilleur compréhension du risque). En effet, le micro-crédit de Muhamad Yunus nous a montré l’importance de la proximité pour faire émerger de nouvelles formes d’économies dont on ne maîtrise pas encore bien les contours.

Cependant, le crowdfunding n’est pas l’alpha et l’oméga de l’économie émergente. Pour être efficace, il doit être accompagné de progrès significatifs dans d’autres domaines.

Quels types de projets ?

Selon le projet, les contributeurs peuvent : faire un don, un don contre nature (petits goodies), un prêt ou un investissement. Les plateformes se spécialisent selon la nature des projets et le type de financement.

Comment se passe la levée de fonds

Le gestionnaire de plateforme effectue les tâches suivantes :
· Il crée et développe sa plateforme sur le plan technique,
· Il attire à lui des porteurs de projet,
· Il sélectionne les plus crédibles, en adéquation avec sa « ligne éditoriale »,
· Avec chaque porteurs de projets sélectionné, il se met d’accord sur le déroulement de sa campagne de collecte de fonds : quand, quel montant collecter et durant quelle période,
· Il aide le porteur de projet à attirer à lui des crowdfunders (second cercle, c’est-à-dire pas les proches qui ont été mis à contribution lors de la love money, mais ceux qui se sentent proche du projet et qui peuvent faire appel à leurs relations de façon convaincante car ils connaissent l’équipe et le projet).
· Il met en « vitrine les projets » de manière à inciter à s’engager sur les projets de leur choix,
· Une jauge permet de suivre l’évolution de chaque campagne,
· Lorsque la campagne arrive à échéance :
- Soit le montant collecté est insuffisant, les sommes sont restituées au crowdfunders,
- Soit le montant est au moins celui attendu : la somme collectée est versée au porteur de projet, ou la plateforme prend sa commission.

Quelques chiffres, quelques sites

L’essentiel pour le moment est réalisé en dons, en France. Le prêt est en forte ascension. L’équity est plus compliquée à mettre en route, bien que les enjeux soient prometteur.
Il y a actuellement en France près de 40 plateformes. Ce marché va se structurer. Les plus grosses d'entre elles sont aux USA. Le phénomène est plutôt occidental.

Crowdfuinding & angelat

A titre indicatif, France Angels, qui existe depuis 2002 et qui s’appuie sur les CCI et les cabinets d’avocats, a levé 41 M€ en 2013 tandis que le crowdfunding, pour sa seconde année effective, a déjà levé 10 M€.
Soit 51 M€ levés auprès de particuliers en 2013. Pour reconfigurer notre tissu économique, il faudrait lever environ 10 fois plus chaque année, comme le font les anglais.

Le crowdfunding, avec ses 10 M€ dès sa seconde année d’exercice, semble capable de devenir plus attractif que l’angelat.
Effectivement, pour les porteurs de projet, les campagnes sont plus rapides et les investisseurs semblent moins oppressants. Ce sont donc les porteurs de projet qui poussent au développement du crowdfunding.

En réalité, ces deux formes de sont complémentaires. Les angels sont réputés pour leur travail de qualification et d’accompagnement de porteurs de projets. Ce sont, dans l’ensemble, des personnes avancées en âge qui veulent vivre par procuration une ou plusieurs aventures entrepreneuriales. Ils ouvrent leur réseau et leur expérience à leurs protégés, mais il arrive parfois qu’elles entravent les projets parce qu’ils ne les comprennent pas bien ou simplement à cause de petites blessures narcissiques mal cicatrisées.

Les crowdfunders sont moins impliqués dans les projets et c’est leur nombre qui fait leur force. Or, comme le montre le public dans l’émission « qui veut gagner des millions », la foule, en principe, est plus experte qu’une poignée d’experts qualifiés. Par ailleurs, les startupers commencent à trouver des incubateurs professionnels qui s’impliquent dans leur projet et leur ouvre un certain nombre d’expertises et de réseau, compensant ainsi l’absence d’angels à leur côté.
Il n’empêche qu’actuellement, les financements se font en mixant l’angelat et le crowdfunding.

L’année 2013 a été une année charnière en France pour le crowdfunding. Dans un premier temps, les professionnels de la finance et France Business Angels se sont opposé à son développement.
Opportunément, au printemps 2013 se sont tenues les assises de l’entrepreneuriat, ce qui a permis aux protagonistes de remettre des rapports ou d’être auditionnés.
Parmi les conclusions de ces assises, il a été décidé de créer un statut particulier pour les gestionnaires de plateforme de crowdfunding et de définir des règles spécifiques de protection des contributeurs.

Aujourd’hui, le gouvernement est convaincu de l’opportunité de favoriser cette forme de financement. Les textes annoncés vont prendre effet les mois prochains.
En Angleterre, le gouvernement a mis en place des dispositions tout aussi favorables en précisant qu’il va les faire évoluer en fonction des comportements observés par les parties prenantes. Il a injecté 100 M£ pour permettre aux plateformes de prendre leur envol. La course à la compétitivité est donc ouverte, car les plateformes vont se distinguer grâce à leur technologie et leurs process de conduite des campagnes. Ces 2 éléments étant acquis, elles pourront les répliquer en tous points de la planète.

Les enjeux

Nous ne sommes pas en crise, mais en train de changer de civilisation.
Nous voyons bien que nous devons reconstruire notre tissu économique sur de nouvelles bases. L’actuel, centré sur la rente et les grands investissements, a été conçu :

· pour passer de l’ère agraire à l’ère industrielle.
· Il a ensuite été adapté pour porter l’économie de rattrapage de l’après-guerre,
· puis nous permettre de prendre notre part du gâteau dans la mondialisation.

La finance actuelle sait accompagner les entreprises qu’elle connaît et qui sont capables de se plier à ses exigences, par exemple, en matière de publication de résultats. En revanche, elle ne sait pas financer l’économie émergente :

· La transition énergétique (énergies douces et leur transmission à travers des réseaux intelligents) et transition industrielle (passage de l’économie linéaire à l’économie circulaire) car pour le moment, ces secteurs ne sont pas rentables. Bien au contraire, de nombreux échecs sont encore à venir.
· L’économie de partage lui est étrangère,
· Les starups innovantes, dont ses clients ont pourtant besoin pour faire de la croissance externe prospective.

C’est donc sur le financement de cette économie émergente que le crowdfunding (version équity) est attendu. L’erreur serait de penser qu’il s’agit de la panacée. D’autres outils vont être nécessaires.
L’état le favorise du mieux qu’il peut avec son outil préféré, à savoir la fiscalité. Il ne pourra guerre aller plus loin : jusqu’à 18% pour l'IR 2013 et 50% pour l'ISF 2014.
Il y a donc du chemin à parcourir pour promouvoir cette forme de financement, mais aussi imaginer les outils complémentaires qui vont permettre de fiabiliser les mécanismes d’émergence de ces nouvelles économies.

Le ruissellement culturel et économique

Quelle que soit l’époque, le développement d’une économie repose sur le ruissellement des savoirs. C’est ce ruissellement des savoirs qui crée le ruissellement économique :
· C’est en faisant que l’on fait des progrès,
· En faisant des progrès, on élève le niveau de vie.
· Les échanges avec les voisins sont plus toniques car la communauté est attractive.

Le Moyen Orient a été pendant très longtemps une terre où prospéraient les savoirs : c’était la plaque tournante du commerce entre l’Orient et l’Occident. Ce savoir dynamique s’est transformé en merveilles (architecturales, philosophique et scientifiques) puis en richesses. Mais peu à peu la route de la soie a été délaissée au profit de la marine. La richesse s’est endormie doucement et les savoirs se sont mis à prospérer ailleurs, en Occident en particulier, qui en a fait sa Renaissance.

A présent, au fur et à mesure que le numérique se propage dans les populations, les espaces d’échanges deviennent accessibles à qui le souhaite. Nous sommes mis au défi de nous adapter à ce changement fondamental qui bouscule la notion d’élite.
La question qui se pose à nous est de savoir quel type de progrès nous voulons faire et donc quels sont les mécanismes de ruissellement culturels et économiques dont nous allons avoir besoin.

La mondialisation, façon 20ème siècle, vit ses dernières heures car, tôt ou tard, nous allons sortir de l’ère carbone.
D’autre part, les savoirs se diffusent à la vitesse des avions. Ainsi, chaque continent se met à produire ses voitures et ses yaourts. Il s’en suit que les échanges entre les nations vont se concentrer sur deux types de marchandises :
· les matières premières - premières,
· les produits d’exception, qui se doivent d’être beaux et intelligents.

Nous constatons que la guerre des talents s’intensifie car la capacité à innover devient stratégique.

L’innovation change de forme

Or, l’innovation change de forme. Elle n’est plus le fait d’ingénieurs de haut niveau, capables de porter des projets audacieux comme au XXème siècle. Elle est portée par des équipes improbables, croisant des talents et des savoir-faire grâce à la sérendipité organisée par la collectivité. 
Comme vous le savez, la sérendipité est le fait de susciter du hasard pour découvrir ce que nous n’aurions pu trouver avec une démarche académique.

Peu à peu, les innovations de rupture se construisent en agrégeant les succès et en tirant les enseignements des échecs de toutes ces équipes. Or, voici comment fonctionne actuellement le circuit de l’innovation :

- Tout d’abord, la collectivité finance la sérendipité avec l’argent public et celui des ménages.

- Ensuite, les innovations couronnées de succès sont absorbées par de grandes entreprises, souvent transnationales.

Mais ces entreprises n’en paient pas le juste prix : 
· Certes elles indemnisent généreusement les vainqueurs, mais elles laissent de côté les collectivités, les ménages et les porteurs des projets non aboutis, qui ont pourtant nourri la connaissance collective.
· Certes, ces entreprises ne sont pas en mesure de manager l’innovation issue de la sérendipité.

Cependant, ceci ne peut perdurer sans appauvrir la nation et les ménages, d’autant que les innovations abouties ont tendance à quitter le territoire lorsqu’elles commencent à devenir rentables.
Pour remédier à cette anomalie il faut repenser notre paradigme : si au XXème siècle nous avions besoin de favoriser des entreprises robustes, capables d’aller à la conquête des marchés mondiaux, à présent nous devons nous doter d’un tissu économique composé d’entreprises répondant à des caractéristiques différentes :

1. Avoir une durée de vie relativement courte :

- pour assurer le renouvellement permanent du tissu entrepreneurial, car il est difficile de faire évoluer une entreprise, construite autour de ses héros et d’une confiance patiemment tissée. Pour avoir un tissu adaptable, lorsqu’un nouveau core business émerge, de nouvelles startups doivent pouvoir immédiatement prendre leur place au soleil. Ceci suppose de développer, en permanence, un vivier de startups,
- pour une économie sans à-coups, il est nécessaire de produire un ruissellement culturel et économique constant. Lorsque la disparition d’une entreprise est devient un simple fait qui se produit régulièrement, ses talents et ses savoirs se répartissent naturellement sur d’autres entreprises. Le ruissellement culturel permet de brasser les savoirs et donc de favoriser les progrès.

A noter que cette notion ne nous est pas naturelle, nous qui venons d’une économie agraire où le bien productif (le champs) ne meurt jamais … !

2. être de tailles humaines afin de permettre aux individus d’y donner leur pleine potentialité tout en y accumulant des savoirs. Les techniques de management, désormais très optimisées ne peuvent plus guère progresser. Dans les petites entreprises, chacun peut voir l’impact de son travail il est plus responsable et ses collègues lui en témoignent de la reconnaissance. L’optimisation managériale se fait donc naturellement et le tissu d’entreprises est donc globalement plus efficace. En effet, dans un tel tissu économique, ce ne sont plus des services internes qui sont tour à tour client et fournisseur, mais de véritables entreprises engagées dans des relations commerciales. Les querelles de clocher sont très réduites.

3. être en interaction avec la vie locale et celle des corporations pour assurer un enracinement culturel et économique difficile à délocaliser totalement.

La clef de ce changement : si actuellement la perte d’une grande entreprise est un drame, dans un tissu dynamique, la perte d’une entreprise devient une opportunité.

La démocratie économique

Avec cet entrepreneuriat-là, plus proche et plus modulaire, les peuples souverains vont inventer la démocratie économique.
Dans cette démocratie, les citoyens renoncent leur attitude revendicative pour devenir responsable. Ils ne le font pas par civisme, mais par nécessité : le monde est devenu trop complexe pour que les décisions soient prises très loin du lieu où elles vont s’appliquer.
Les citoyens sont invités à contribuer à leur vie locale, en tant que consommateur, épargnant, producteur, détenteur de savoir et d’idées nouvelles et aussi membre d’une famille.

Avec les fermetures d’usines et de casernes, ils ont appris le fonctionnement du ruissellement économique. Ils ont également appris que les décisions venues de loin, sont rarement philanthropiques et pas toujours réalistes.
Les citoyens vont peu à peu apprécier de pouvoir s’investir dans des projets dont ils peuvent suivre l’évolution soit parce que l’entreprise est près de chez eux ou bien parce que l’entreprise œuvre dans leur cercle professionnel ou affectif.

A priori, les citoyens ne sont pas armés pour évaluer la pertinence d’un projet, mais ils vont apprendre à le faire à partir du moment où ils vont découvrir qu’ils peuvent ainsi agir sur l’attractivité de leur région, de leur nation et même de leur continent, tout en restant dans un cadre éthique acceptable.

Le chemin qui reste à parcourir

Le crowdfunding fait ses premières armes. Les pervers n’ont pas encore montré le détournement qu’ils vont en faire. Nous sommes donc embarqués dans une aventure de pionnier.
Il n’empêche que le crowdfunding est une forme de financement très attendue pour sa capacité à recomposer notre tissu entrepreneurial et plus largement nous conduire vers un changement sociétal profond.

Les challenges pour que ça marche

Nous avons néanmoins un triple défi à résoudre :

1. Fiabiliser l’entrepreneuriat innovant pour ne pas décevoir les crowdfunders. De nombreuses mesures sont à prendre comme par exemple la création d’un statut de l’entrepreneur. Actuellement, le véritable supporteur de la création d’entreprise est Pôle Emploi, ce qui crée une durée seuil pour monter un projet. Or les projets sont de plus en plus longs à monter.
Les entrepreneurs malheureux sont traités dans des tribunaux de commerce qui ont été pensés il y a plus de 400 ans ! Aujourd’hui encore, nous suscitons un maximum de création d’entreprises en espérant que l’une d’entre elles sera une star. La chute d’une startup n’a rien à voir avec la chute d’un commerçant malhonnête d’il y a 400 ans. Outre l’aspect financier, les liquidations se soldent par une perte sèche de talents et de savoirs.

Nous devons avoir une stratégie de déploiement économique qui donne des orientations tant aux créateurs d’entreprise qu’aux donneurs d’ordre. Ainsi, peu à peu, nous créerons un écosystème cohérent. Les chinois sont ne comprennent pas que nous ayons fermés nos commissariats au plan alors qu’eux-mêmes s’inspirent de nos grand commissaires des années 60 – 70.

Nous devons aussi professionnaliser les incubateurs et les impliquer dans la performance de leurs startups. De même, les collectivités ne doivent plus se contenter d’aider les startups, mais s’y impliquer financièrement, comme le font les universitaires américains.

Il n’est pas plus facile de trouver des fonds en France qu’aux USA, en revanche, il est plus facile d’y trouver ses premiers clients, à condition de se placer dans l’écosystème ambiant. Nous devons donc nous approprier cette notion d’écosystème et y engager un pacte de loyauté entre les entreprises établies et les entreprises entrantes.

2. Protéger nos startups et nos plateformes. En effet, une plateforme contient énormément d’informations stratégiques en terme de géolocalisation des tendances, des talents et des savoirs. Les plateformes basées aux USA sont sous le coup du Patriot act, ne l’oublions pas …
Construisons d’abord notre écosystème en France, puis en Europe, puis en Occident.

3. Résoudre le problème de circulation de l’épargne en mettant en place une bourse pour les crowdfunders tout comme nous pouvons acheter et vendre nos Sicav parce que les banques jouent sur la masse des déposants.
Si ces progrès ne sont pas franchis, le crowdfunding ne donnera pas sa pleine mesure tout comme l’angelat en France et un rendez-vous sera manqué avec notre futur. Or, les aléas de la vie font que les citoyens veulent pouvoir disposer de leur épargne lorsqu’ils en ont besoin. Cette exigence est essentielle pour faire face à la période instable qui est encore devant nous. Si ce problème n’est pas géré, le crowdfunding ne remplira pas sa mission auprès des entrepreneurs innovants.

Statistiquement, dans plus de la moitié des cas, une entreprise ferme ses portes avant sa 5ème année d’existence. Dans 70 % des autres cas, l’entreprise vivote. Les actionnaires historiques sont sollicités pour remettre au pot. Le rachat de leur part de capital est rarement possible.

En cas de succès, il faut attendre que l’entreprise soit vendue, ou que les actionnaires majoritaires soient disposés à se séparer des petits actionnaires historiques. Dans tous les cas de figure, ces petits actionnaires ne sont donc pas maîtres de leur épargne.

Certes, dans un grand nombre de cas les projets mûrissent mal ou échouent, mais globalement, la valorisation des entreprises innovantes est supérieure à celle des entreprises du CAC 40, enracinées dans un modèle sociétal vieillissant.

La mise en place d’une bourse semble donc possible, même si l’effet de masse affaiblira les projets qui se révèlent lents ou incertains, même s’ils nourrissent le savoir-faire collectif. En revanche, il stimulera les projets dynamiques. Or un tissu économique doit être diversifié. D’autres instruments de financement vont être nécessaires.

Geneviève Bouché - 10 juin 2014 / Intervention du 10/06/14 à Dauphine Au Féminin

Le migrant connecté

Le migrant aujourd’hui n’est plus un déraciné ?
« Ici et maintenant », cet attribut majeur de la société globale, cette promesse des technologies de l’information et de communication (qui sont programmées pour produire une téléaction immédiate, une téléprésence instantanée,) questionne plus que jamais la figure du migrant, traditionnellement attaché au « ni ici, ni là-bas ». Il s’agit d’une transformation historique et sociologique complexe, car les TIC ne touchent pas seulement à la communication qui supplée l’absence, mais également à tous les aspects de la vie du migrant.

À commencer par le projet de départ, construit non plus à travers les récits d’anciens qui reviennent au pays, mais souvent après une bonne recherche sur Google. Les migrants passent d’abord la frontière informatique – « par l’écran » comme ils le disent – bien avant de franchir la frontière géographique. Les centres d’enfermement pour les sans-papiers ne sont pas seulement des prisons physiques mais ont également des murs numériques, à l’image du SIS (Schengen Information System) ou d’autres fichiers d’enregistrement des étrangers. Les passeurs, eux aussi se sont adaptés à cet environnement digital, et proposent des solutions de passage « par l’écran » et des stratagèmes pour « être (ou redevenir) propre » dans l’ordinateur.
À l’arrivée dans le pays de destination, le téléphone mobile est devenu un impératif pour trouver un travail mais aussi pour « rester connecté » et rassurer la famille restée sur place. On note que le téléphone mobile a apporté un assouplissement incontestable des contraintes spécifiques rencontrées par une population migrante sans papiers et souvent sans domicile fixe. Son accès généralisé est devenu particulièrement significatif.
Dans les sociétés d’accueil, ce support technique a généré l’apparition de différents mécanismes d’intégration sociale spontanés, multiples et individuels qui ont suppléé d’une manière informelle au dispositif de l’intégration institutionnelle. Les conversations par Skype et les plateformes sociales telles que Facebook, RenRen ou VKontakte sont entrés dans le quotidien des migrants et transformé le lien à distance : désormais il ne s’agit plus d’une brève communication épisodique, mais d’une manière de vivre ensemble à distance.

Un environnement particulièrement pertinent pour le migrant

Un autre changement majeur intervenu depuis les années 80 dans le domaine des diasporas tient à la multiplication des communautés en dispersion dans l’espace physique et à leurs nouvelles formes de regroupement, d’action et d’occupation des territoires numériques . D’autant plus que le web, inter relationnel, interactif et transnational par essence, est un environnement particulièrement pertinent pour les diasporas. Il a d’ailleurs été immédiatement investi par les diasporas. Instrument majeur de circulation de l’information et de liberté d’expression, l’Internet offre aux communautés dispersées un nouveau lieu de communication alternative, de représentation et d’action qui permet le développement d’expressions identitaires diverses.
Comme le signalent les premières recherches, les chercheurs et ingénieurs migrants sont à l’origine de l’occupation du web par des groupes diasporiques. Ces réseaux de personnes hautement qualifiées (basées à l’extérieur de leur pays et se réclamant d’un lieu originaire identitaire) ont joué de leurs compétences techniques et scientifiques comme de leur dispersion planétaire pour s’installer sur la Toile. Partant souvent du simple projet de construire «a successful Net-based business model», leurs sites sont devenus de vrais catalyseurs et des incubateurs pour diverses diasporas : ce qui était à l’origine un réseau personnel de relations est devenu par la suite une entreprise à caractère ethnique, un parti politique ou une association, etc.

Les réseaux de migrants hautement qualifiés, désormais appelés « knowledge diasporas », font également évoluer les politiques de développement : la circulation des connaissances via un matching académique est de plus en plus mise en avant, au détriment du rapatriement du migrant. Ainsi, au cours des dix dernières années, des dizaines de sites de rencontres fondés sur une base ethnique sont apparus. Ce web matrimonial des migrants donne naissance à une forme inédite de regroupement familial et de commerce ethnique, posant l’égalité « faire du commerce » = « faire du réseau » = « naviguer, bouger, migrer » .

L’accessibilité, facteur d’autonomie

Toujours dans le domaine de l’économie des migrants, on note des changements majeurs dans le domaine de rémittences. En lançant en 2005 lors du congrès de Barcelone le programme « Global Money Transfer Pilot Uses Mobile To Benefit Migrant Workers And The Unbanked », l’Association GSM a opéré une mutation radicale dans le champ des transferts d’argent des migrants. Ce programme est né d’un constat empirique : si les migrants et leurs familles sont bien connectés via les réseaux mobiles qui couvrent plus de 80% de la population du monde, ils sont peu bancarisés.
Depuis ce programme, de multiples projets ont été lancés à l’initiative de certains pays, comme les Philippines, où le transfert d’argent par téléphone, devenu une politique d’Etat, a entraîné la naissance de nombreuses entreprises innovantes.

Ces initiatives font coïncider les corridors bancaires et les corridors de communication. Les entretiens conduits par les chercheurs montrent que les technologies de téléphonie mobile permettent une autonomie plébiscitée par les migrants, quelles que soient leurs origines ou leurs traits particuliers.

Cette pulsion vers l’autonomie est évoquée d’une manière explicite : « être le maître de son avoir ailleurs » ou « donner aux siens mais aussi garder pour soi-même ». En favorisant l’accessibilité des lieux et l’action à distance, les TIC offrent une opportunité sans précédent dans les sociétés des migrants pour développer des stratégies individuelles jusque-là indétectables, car inhibées par le poids des décisions collectives. Le migrant habituellement surexposé aux devoirs de solidarité peut aujourd’hui mieux gérer ses ressources et aussi, implicitement, son rapport aux lieux et aux autres.

Etre présent, le second travail du migrant

Jusqu’à récemment, la définition du migrant faisait référence à une série de ruptures et d’oppositions inhérentes à son destin. Celles-ci ont été constamment mises en avant comme un principe organisateur de toute une réflexion théorique sur les populations en mouvement, comme dans les thèses de la « double absence » affirmant, comme Abdelamaek Sayad , que « la science de l’émigration est une “science de l’absence” et des absents ». Cette citation résume bien l’ethos de tout un siècle de littérature au sujet des migrations.

Ce sentiment d’authenticité perdue et de modernité inachevée fut sans nul doute vrai par le passé. Mais il apparaît que cette vision ne peut plus rendre compte des transformations du rapport des migrants à l’espace et au lien, à une société qui vit à l’heure de la mobilité généralisée, et à un environnement « augmenté » par les technologies de communication et de l’information.

Le déraciné, en tant que figure paradigmatique du monde migrant, s’éloigne et fait place à une autre figure, encore mal définie mais dont on reconnaît qu’elle correspond à celle d’un migrant connecté qui œuvre plutôt dans une logique de présence.
On peut s’accorder avec Christian Licoppe qui, dans la tradition de la pensé pragmatique, propose qu’« être présent, (…) est un travail, qui repose sur des compétences, des dispositions et des dispositifs, des ressources et des contraintes pour affecter et être affecté par les situations ». Et ainsi conclure que pour beaucoup de migrants, l’impératif d’être présents « ici et là-bas » est devenu un deuxième travail. C’est cette transformation précisément qu’apporte avec elle l’âge numérique dans le monde des migrations.

e-diaspora : Comment visualiser une communauté de migrants sur Internet

L’étude e-diaspora a pour but de rendre intelligible une cartographie complète des communautés de migrants. Mais ces dernières, à la différence des cartes classiques, ne représentent pas un territoire réel mais bien virtuel, formé de forums, des sites d'association, de blogs ou de médias communautaires.

- Quels sont les usages des TIC par les migrants ?
Les migrants sont profondément liés aux technologies : hier, vecteurs des innovations technologiques entre les pays – un rôle que remplit aujourd'hui Internet – ils sont à présent des usagers très particuliers des TIC.

- Quelles sont les traces numériques liées aux migrations ?
Soumis à une surveillance et à un contrôle de plus en plus drastiques, les migrants font face depuis une dizaine d'années à la récolte de leurs données personnelles par les pays d'immigration comme les États-Unis ou l'Union Européenne.

- Quelles leçons apprendre des migrants connectés ?
Des forfaits téléphoniques de moins en moins chers, des connexions internet toujours plus rapides, des technologies qui gagnent en efficacité… Indéniablement, l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication permet aux migrants, grâce à ce cordon ombilical virtuel, de garder des liens forts avec leur famille restée dans leur pays d’origine. Mais il serait bien illusoire et limité de n’appréhender ces changements technologiques qu’à l’échelle individuelle !

Dana Diminescu, professeur à Télécom ParisTech 
(Source : digital-society-forum.orange.com)

©Photo de l'américain John Stanmeye, prise sur une plage de Djibouti, lieu de transit des migrants en provenance de la Somalie, de l'Éthiopie ou de l'Érythrépremier, a obtenu le prix du plus prestigieux concours de photojournalisme World Press Photo.  Février 2013.

Notre renaissance en cinq mots

Entropie, sérendipité, procrastination, empathie et résilience sont des mots nouveaux pour la plupart d’entre nous, mais de plus en plus familiers pour ceux qui contribuent à la réflexion sur les changements auxquels nous devons faire face.
Voici pourquoi par ordre d’entrée en scène.

L’entropie

Ce mot a un sens différent suivant le contexte scientifique dans lequel il est employé.

Dans le contexte du changement actuel, il fait allusion au fait que l’Occident, qui a tenté de conquérir le monde économiquement, militairement et culturellement, entre dans une phase de reflux où la force qu’elle a mis dans cette conquête de disperse à travers le monde au point de le vider de sa singularité, voire même de son énergie vitale.

Sa force a été physique, mais surtout culturelle : sa maîtrise croissante des arts et des sciences lui a permis de créer de nouvelles formes de richesses et de se doter d’un mode de « vivre ensemble » de plus en plus efficace.

Concrètement, durant les trois derniers siècles, l’Europe puis l’Amérique du nord amenait chez elle de la matière première et la transformait puis revendait ses produits manufacturés. En produisant à grande échelle dans ses usines, elle a appris à être efficace, à maîtriser la matière et à rendre ses produits performants. Elle a accumulé de la richesse financière, mais surtout du savoir.

A présent, elle touche aux limites de son système et sa supériorité décline. Sa maîtrise des arts et des sciences se diffuse à travers le monde et sa capacité à accumuler de la richesse s’amenuise au profit des autres continents.

Sa logique financière, qui a été son accélérateur, devient le vecteur de la dispersion de sa capacité d’influence. En cause, la croyance selon laquelle « la main d’œuvre moins chère ailleurs » est une source de richesse à exploiter. Ceci est sans conteste vrai, seulement dans un premier temps.

En effet, c’est en faisant les choses que se créent les savoir-faire et que s’enrichissent les outils et les méthodes. Lorsque ces éléments sont délocalisés, le savoir-faire s’étiole puis disparaît. Il en va ; de même pour les outils et les méthodes. Ce qui sert à fabriquer de la richesse s’efface.

La reconstitution de ce patrimoine perdu devient très cher car, entre-temps, les autres citoyens de cette planète ont fait des progrès, ont eu des idées nouvelles et se sont donnés de nouveaux challenges. Il devient difficile de courir derrière.
En réalité, les occidentaux ont eu l’intention de délocaliser les tâches « à faible valeur ajoutée », c’est-à-dire celles qui concernent l’intelligence de la main et la patience des corps. Ils ont voulu garder auprès d’eux les tâches qui concernent l’intelligence de la tête et la créativité.
Or, cette façon de faire n’est pas réaliste. C’est au contact de la matière que naissent les idées. En particulier celles de produire plus efficacement tout en élevant la qualité. Une entreprise est un tout cohérent qui nécessite une bonne synergie entre tous ses talents. La subordination des uns sur les autres n’est pas une bonne base pour susciter du progrès et de la créativité. Elle a été nécessaire lorsqu’il fallait diriger des armées de main d’œuvre peu qualifiées. A présent, les tâches nécessitent de plus en plus de qualification et de capacité de décision. La subordination n’est plus possible.

La question est donc de savoir à quoi ont servi les gains financiers obtenus en réduisant ainsi les coûts de main d’œuvre des produits occidentaux … la réponse n’est pas claire. Dommage.

La sérendipité

Ce mot, traduit brutalement de l’anglais, tend à désigner le fait de créer du hasard pour découvrir ce que nous n’aurions sans doute pas trouvé avec une démarche rationnelle.

Le simple fait de reconnaître une telle approche représente un changement de mentalité face à la toute-puissance de la démarche scientifique du siècle précédent. Ceci ne veut pas dire que la démarche scientifique soit démodée. Elle va simplement cohabiter officiellement avec d’autres démarches réputées correctes.

Ceci correspond au fait que les progrès, dans un nombre croissant de domaine, ne peuvent plus venir de l’approfondissement de la connaissance de sa matière et de son marché. Il faut savoir sortir de son propre cadre, écouter les ingénus et les hyper-experts qui ne sont pas dans le périmètre habituel.

Ceci restructure en profondeur le processus d’innovation qui se fait pour une petite part à l’intérieur de l’entreprise et pour l’essentiel, à l’extérieur à travers des partenariats et plus couramment par des achats de startups.

Le tissu des startups devient donc un lieu charnière entre le monde de la recherche et le tissu entrepreneurial. Il doit être supporté par la collectivité et plus particulièrement par le tissu entrepreneurial, ce qui n’est pas le cas. Actuellement, il est essentiellement à la charge de la collectivité, du moins en France. Ce paradigme ne saurait durer car nos startups sont faméliques et les ménages peu récompensés lorsqu'elles prennent des risques en apportant le soutient qui pallie à cette anomalie. La collectivité ne peut supporter l’innovation à fond perdu alors qu’elle est destinée à profiter aux tissus d’entreprises transnationaux. Elle doit donc faire en sorte d’enraciner la richesse culturelle, les outils et les méthodes.

Enfin, la reconnaissance de la sérendipité comme approche alternative à la création d’idées et de savoirs nouveaux remet notre vision de l’élite. La multiplicité des talents et des porteurs d’expérience exige de décloisonner les échanges et les cursus. La perception d’élite ne se fait plus via le diplôme d’origine, mais via les faits et les engagements personnels.

C’est la raison pour laquelle nous devons élargir notre capacité à produire des élites potentielles dans tous les domaines.

Procrastination

Ce terme désigne le fait de reporter au lendemain ce qu’il est possible de faire le jour même. Ceci n’est pas bien, à priori, puisque le temps perdu ne se rattrape jamais.

En fait, le temps n’est pas perdu s’il est investi dans la germination d’idées, d’échanges, d’expériences, d’observations ou encore d’approfondissement de connaissances. Les idées ont leur cheminement. Elles ne prennent pas date avec nos agendas. Elles ont besoin d’être malaxées avec de la matière, de la réalité, des objections ou encore du temps. Elles ont besoin d’être crayonnées, verbalisées et modélisées.

Mais attention : il y a aussi la mauvaise procrastination, celle qui est improductive voire même contre-productive. Nous sommes trop débutants en la matière pour diagnostiquer l’état dépressif et l’état de mobilisation interne, mais déjà des gourous nous donnent des conseils …

Reconnaître une certaine utilité à cette forme de productivité, sans culpabiliser celui qui la pratique, indique que nous reconnaissons que la vie est plus complexe et que la vraie richesse se trouve au-delà du simple fait de produire et de consommer.

L’empathie

Selon Jeremy Rifkin, nous entrons dans l’ère de l’empathie. Malgré un long ouvrage sur le sujet, il n’a pas été totalement compris. L’empathie est un mode relationnel complexe dans lequel des individus font l’effort de se comprendre mutuellement avec l’idée, non pas de se dominer les uns et les autres dans un combat, mais de construire un agrément, si possible novateur.

Cette idée constitue une évolution dans les relations entre les hommes, car elle est la plus sophistiquée que nous n’ayons jamais développée. Il s’en suit que les leaders que nous allons rechercher vont avoir un profil plus riche que ce que nous avons admiré jusqu’à présent. Les nouveaux leaders sont des rassembleurs et des stratèges capables de comprendre et d’anticiper l’environnement social et politique avec l’idée de construire des accords relativement durables mais aussi adaptables.

L’empathie est à l’opposé de la logique du financier façon XXème siècle, dont la vue est courte et qui l’impose autour d’elle. C’est d’ailleurs ce besoin émergeant de voir loin qui impulse notre métamorphose civilisationnelle. Le mouvement écologique y est pour beaucoup car il impose de constater que nous ne pouvons pas dompter la nature, mais composer avec elle. Or l’échelle de la nature correspond à du très long terme pour nous, les humains.

Par extension, nous admettons que nous avons intérêt à écouter la foule car elle contient naturellement les experts les plus pointus qui peuvent apporter des idées pour répondre à des problématiques les plus complexes.

De ce fait, la notion d’élite devient une notion du passé. Une autre notion va voir le jour, mais ses contours ne sont pas encore clairement établis.

La résilience

Ce mot exprime la capacité à s’adapter à un environnement changeant. Actuellement, il prend une acuité particulière car les porteurs du changement doivent avancer malgré la capacité des institutions à assurer la stabilité des systèmes en place.

C’est donc les résilients qui portent le changement, ceux qui savent écouter les lanceurs d’alerte, puis construire des solutions et commencer à les mettre en œuvre.
Sans eux, rien n’est possible. Sans eux, nous nous enfoncerions dans le chaos avec des institutions de plus en plus inadaptées, organisant à notre insu notre descente dans un long assoupissement …

La difficulté est donc de cerner les bonnes et les mauvaises résiliences. Voilà pourquoi nous devons tous être attentifs en cette période de mutation.

Une des clefs de voûte du changement provient de l’intrusion du numérique dans notre vie quotidienne. C’est avec lui que nous pouvons être des contributeurs vigilants, chacun a notre échelle et avec nos centres d’intérêt et nos expertises.

L’absentéisme record de ces dernières élections donne l’impression que les citoyens ne font plus confiance aux élus, comme s’ils appartenaient à un système qu’il faut simplement maintenir le temps qu’un nouveau système s’instaure. Ce n’est donc plus avec eux que les citoyens débattent, mais entre eux, via l’Internet et les innombrables colloques auxquels ils peuvent participer.

Geneviève Bouché, Docteur en Sciences des Organisations

L’usage de la propriété intellectuelle par les entreprises

La façon dont les entreprises utilisent la propriété intellectuelle joue un rôle clé dans leur capacité à innover et à se développer. L’analyse permet d’en tirer des enseignements pour les politiques publiques.

La propriété intellectuelle (PI) joue un rôle clé dans la capacité à innover et dans les enjeux de compétitivité. Or, au vu d’indicateurs tels que les dépôts de brevets, la place de la France en la matière reflète grosso modo celle qu’elle occupe pour la recherche et l’innovation.
Pour autant, il existe d’importants besoins d’amélioration sur ces questions. Car si, pour notre pays, les grands groupes se classent favorablement dans ce type de palmarès international, ce n’est en général pas le cas pour les entreprises de moindre taille. Au-delà, il faut s’interroger non seulement sur la création de nouveaux droits de PI mais aussi et surtout sur la manière dont les entreprises les utilisent.

La présente analyse qui se fonde pour l’essentiel sur une étude commandée au cabinet Winnove, permet à la fois d’affiner le constat à ce sujet et d’en tirer des enseignements pour les politiques publiques.
Il en ressort qu’en France, les entreprises soucieuses de protéger et de valoriser leurs actifs intellectuels recourent à une palette variable d’instruments et de stratégies, notamment selon leur taille et leur secteur d’activité. Dans l’ensemble, cela dit, les brevets concentrent indéniablement le plus d’enjeux économiques.
Sur ce plan, si les entreprises continuent d’utiliser les droits de PI principalement dans une optique défensive, elles s’en servent aussi de plus en plus et de manière complémentaire à d’autres fins : pour innover en partenariat (stratégie de coopération), pour préempter certains marchés (stratégie de mouvement) ou pour percevoir des redevances (stratégie de licence).

La propriété industrielle reste cependant considérée par la plupart des entreprises comme un poste de coûts. Son rôle d’actif porteur de valeur demeure insuffisamment reconnu. Par suite, la dimension stratégique de la PI mérite d’être plus largement intégrée par les entreprises. Encore faut-il qu’elles puissent s’appuyer sur des personnels suffisamment qualifiés sur ce plan, ce qui requiert des compétences spécifiques en termes non seulement juridiques et techniques, mais aussi managériaux.

Enfin, l’analyse permet de préciser une série d’attentes des entreprises à l’égard des pouvoirs publics, sur des sujets tels que la mise en place imminente du brevet unitaire européen, les relations avec les organismes publics de recherche, la manière de prévenir et traiter les litiges, ou encore le rôle de France Brevets, le fonds public d’investissement et de valorisation de brevets créé en 2011.

Lire la Note d’analyse complète – L’usage de la propriété intellectuelle par les entreprises : quels leviers pour de meilleures pratiques ?

Lire La gestion et l’usage de la propriété intellectuelle par les entreprises françaises (2013). Étude réalisée par Winnove pour le Commissariat général à la stratégie et à la prospective

(Source : Commissariat Général à la stratégie et à la prospective - 19 Mars 2014)

Ethique et relations internationales : des sœurs ennemies ?

C’est bien connu. Morale et relations internationales ne font pas bon ménage. Elles relèveraient de deux logiques radicalement différentes : construction d’une vie juste pour l’une, recherche de la survie pour les autres. Une telle représentation ne résiste pas à l’analyse.

Tout d’abord, la plupart des internationalistes ne rejettent plus la dimension normative. Toujours forte aux Etats-Unis, la vague positiviste n’empêche pas l’identification de dilemmes moraux sous-jacents à toute action internationale. Les partisans de l’Ecole anglaise l’avaient bien compris comme l’attestent les écrits de Martin Wright ou bien d’Hedley Bull. Mais d’autres l’ont également intégré, y compris ceux qui paraissaient a priori hostiles aux jugements de valeur à l’instar des réalistes classiques. Il suffit de penser à Hans Morgenthau et sa promotion d’une éthique du moindre mal.

Ensuite, et plus fondamentalement encore, tout événement international peut faire l’objet d’une double appréhension. En tant que fait social qui nécessite une explication scientifique d’une part ; en tant que fait moral qui oblige à l’évaluation éthique d’autre part.

L’actualité la plus brûlante en témoigne de façon significative. Guerre en Syrie, crise ukrainienne, affaire Snowden. Au-delà des analyses qui permettent de rendre ces événements intelligibles surgissent des interrogations à caractère moral : faut-il intervenir militairement pour renverser définitivement le régime syrien ? Faut-il sanctionner la Russie à la suite de l’annexion de la Crimée et si oui, quelles seraient les sanctions justes ? Doit-on remettre en question les pratiques de surveillance au nom d’un principe de transparence ?

Toutes ces questions ne renvoient pas aux théories scientifiques au sens strict – décrire et expliquer les interactions internationales – mais aux théories normatives des relations internationales, lesquelles consistent à prescrire des conduites ou à formuler des jugements moraux. Certes, sphère morale et sphère internationale ne se confondent pas mais elles s’interpénètrent de maintes façons. Qui plus est, elles ne s’intéressent plus exclusivement aux seules questions de guerre ou de paix.
Si l’éthique militaire se densifie aujourd’hui avec l’identification de nouveaux enjeux comme l’usage des drones ou encore les perspectives technologiques de l’homme augmenté, elle ne résume plus à elle seule les dilemmes moraux internationaux. Ceux-ci concernent l’architecture mondiale – avec la réforme des Nations unies et les appels à de nouvelles conceptions cosmopolitiques – et s’étendent à la santé, aux migrations, aux finances, à l’environnement.

Le monde serait-il meilleur et plus juste si nous avions des frontières ouvertes ? Qu’est-ce qu’un compromis acceptable pour une organisation humanitaire ? Est-il seulement possible d’atteindre une gouvernance globale juste et efficace ? En d’autres termes, l’éthique des relations internationales se pare d’autres vêtements que ceux de l’éthique de la politique étrangère, laquelle se focalise sur l’action des Etats – jamais vraiment éloignée de la tragédie.
Elle se transforme en éthique du « milieu mondial ». Celui-ci ne correspond plus à l’environnement naturel stricto sensu. Il dessine une société mondiale dont la densité morale, pour reprendre l’expression de Durkheim, ne cesse de s’amplifier. En effet, comment ne pas voir, derrière les enjeux relatifs à la santé, aux migrations, aux finances, ou à l’environnement, l’expression de représentations collectives plus ou moins partagées qui peuvent progressivement donner sens à une forme sociale élargie à l’humanité toute entière ? Les réponses à cette question ne sont évidemment pas consensuelles mais elles ont le mérite de renouveler les traditions morales et d’établir les termes de nouveaux débats.

C’est d’ailleurs tout l’objectif du colloque Ethique des relations internationales qui se tiendra au CERI les 26 et 27 mai prochains. Dans le prolongement d’un ouvrage éponyme co-dirigé par Ryoa Chung et Jean-Baptise Jeangène Vilmer (Paris, PUF, 2013), il est organisé en partenariat avec le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (ministère de la Défense) avec le soutien du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal (CREUM) et le Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal (CRDP).

Le fait que cette manifestation soit portée conjointement par des établissements de recherche et des organes ministériels atteste d’une confluence de préoccupations, celle du scientifique et celle du praticien, face aux enjeux normatifs internationaux. Preuve également de la vitalité des programmes consacrés aux relations internationales qui intègrent la dimension normative : le colloque associe des chercheurs francophones provenant de diverses disciplines.

Signalons également que le calendrier des événements du CERI en ce mois de mai est particulièrement riche dans le domaine des relations internationales. A l’occasion de ce colloque, la nouvelle revue European Review of International Studies (ERIS) fera l’objet d’un lancement officiel le 26 mai à 18h. Co-dirigée par John Groom et Christian Lequesne, elle constitue une nouvelle offre bienvenue sur le marché éditorial en langue anglaise.
Eris, déesse de la discorde au sein de la mythologie grecque, personnifie aussi le courage et l’émulation, vertus dans le prolongement desquelles s’inscrit la ligne de la revue. Le premier numéro portera sur une comparaison des diverses manières de concevoir ce champ scientifique. Une contribution qui entre parfaitement en résonance avec l’agenda de la recherche la plus récente à l’instar du thème du prochain congrès de l’International Studies Association : Global IR and Regional Worlds: a New Agenda for International Studies.

On le voit. L’actualité des relations internationales au CERI est dense. Il n’y avait pas meilleur symbole en ce mois de mai qui est aussi celui du renouveau.

Frédéric Ramel, Professeur des Universités sciences-po, chercheur au CERI

Et si la symbolique jouait un rôle dans la construction de notre avenir...

L’accumulation de crises économiques viendrait nous dire quelque chose de notre imaginaire, si puissant pour déterminer nos actions, prévalant sur la rationalité de nos prises de décision. Reconnaître son influence c’est aussi détenir les clés de la relance, du renouveau, de la reprise, et comprendre qu’il est le moteur pour la mise en place d’un nouveau cycle de société.

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Charles Baudelaire

Lorsque nous parlons de crise ou de reprise, si nous restons confinés dans le champ économique ou politique, nous perdons de vue d’autres éléments de la vie qui pourtant s’avèrent tout aussi déterminants.

Comme l'a très justement décortiqué dans son ouvrage "De la misère symbolique", Bernard Stiegler dénonce qu'au  XXe siècle, le capitalisme consumériste a pris le contrôle du symbolique par son appropriation hégémonique de la technologie industrielle. L'esthétique y est devenue à la fois l'arme et le théâtre de la guerre économique. Il en résulte de nos jours une misère symbolique où le conditionnement se substitue à l'expérience, misère symbolique telle que l'ont engendrée les "sociétés de contrôle". Il faut comprendre les tendances historiques qui ont conduit à la spécificité du temps présent, mais aussi de fourbir des armes et lutter contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative visant à liquider la "valeur esprit", comme le disait Paul Valéry.

Symbole étymologiquement, vient du latin symbolus, signe de reconnaissance. Il provient du grec sumbolon et désignait un signe de reconnaissance, qui à l’origine était coupé en deux. Chaque personne conservait une partie, la remettait à ses enfants qui pouvaient, dans le temps, réunir les deux pièces pour faire la preuve des relations d’hospitalité qui avaient été contractées entre les deux hôtes à l’initiative de la démarche.
C’est au milieu du XVIe siècle qu’il prend la signification que nous lui connaissons aujourd’hui à savoir un objet ou un fait, qui évoque, par sa forme ou sa nature, une association d’idée avec quelque chose d’absent ou d’abstrait.
« Les symboles connaissent aujourd’hui une faveur nouvelle. L’imagination est réhabilitée, sœur jumelle de la raison, comme inspiratrice des découvertes et du progrès. Cette faveur est due en grande partie aux anticipations de la fiction que la science vérifie peu à peu, aux effets du règne actuel de l’image que les sociologues essaient de mesurer, aux interprétations des mythes anciens et à la naissance de mythes modernes, aux lucides explorations de la psychanalyse. Les symboles sont au centre, ils sont le cœur de cette vie imaginative. Ils révèlent les secrets de l’inconscient, conduisent aux ressorts les plus cachés de l’action, ouvrent l’esprit sur l’inconnu et l’infini. »

Un petit détour par l’An Mille

Nous faisons un parallèle entre l’inertie économique majoritaire contemporaine et ce qui s’est produit au passage de l’An Mille durant le Moyen âge. En effet, si la terreur du passage de l’An Mille a largement était accentuée au XIXeme siècle, comme nous le rappelle Georges Duby, à la suite des travaux historiques de Jules Michelet, revisités aujourd’hui pour rechercher un peu plus d’objectivité à ses analyses, il n’en reste pas moins qu’une observation de ralentissement économique patent a pu être consignée.

L’inertie des abords de l’An Mil correspondait aux effets des peurs liées à ce passage décrit par l’Apocalypse de Saint-Jean. Les mille ans, annonçant le retour du Christ pour sauver l’humanité, cités par Saint-Jean étant alors pris comme une donnée calendaire et non pas symbolique, comme elle est depuis largement décrite. Si ce moment-là de l’histoire ne fut pas la terreur décrite par Jules Michelet, nombreux furent celles et ceux, qui en proie aux superstitions courantes à cette époque, attendirent le passage, dans la crainte, le repli et l’inertie.

Déjà, à l'époque, un message délivré par des abeilles : vers 1045, le moine et chroniqueur Raoul Glaber décrit les différents prodiges qui auraient suivi le millénaire de la Passion du Christ. Après 1033 se multiplient selon lui les signes et les événements surnaturels, qu'il interprète comme une façon pour Dieu de punir les hommes de l'énormité de leurs péchés et, surtout, de les inciter à la pénitence. Raoul Glaber insiste sur ces faits, après coup, car il veut montrer à quel point "les péchés de la terre retentissaient jusque dans les cieux". Il lie d'ailleurs explicitement l'accumulation de toutes les calamités qu'il décrit au déchaînement de Satan prédit dans l'Apocalypse. Plusieurs chroniques du XVIe siècle reprennent son témoignage pour décrire de véritables scènes de panique dues à la croyance dans l'imminence de la fin des temps. Raoul Glaber évoque un certain Leutard, "qui peut être tenu pour un envoyé de Satan". À la suite d'un message délivré par des abeilles, il a tout quitté et est allé par les routes tenir des discours qui "faisaient oublier la doctrine des maîtres".

Depuis, la Renaissance et les Lumières ont permis de dépasser l’obscurantisme du haut Moyen âge, cette période faisant suite à la chute de l’Empire romain durant laquelle l’instruction régressa au point que seuls les moines dans les monastères conservaient l’usage de la lecture et de l’écriture et copiaient et recopiaient des ouvrages, principalement religieux, sans que la pensée ne soit revivifiée par l’apport de nouvelles connaissances ou de discussions provenant d’échanges avec d’autres communautés, religions et points de vue contradictoires.
Puis, l’An Mil étant passé sans que le monde s’écroule, la vie reprit ses droits avec une expansion économique, des échanges marchands ouvrant les frontières et une relance de la démographie. Petit à petit, le Moyen âge entra dans sa deuxième partie, lumineuse et éclairée, préfigurant la Renaissance.

Quelle correspondance contemporaine ?

Et dans notre monde contemporain qu’observons-nous ?
En 1999, lors de la tempête qui fit des ravages en France, d’aucuns y voyaient les signes de l’Apocalypse, on s’enthousiasmait pour la célèbre éclipse solaire totale et Paco Rabanne avait une forte audience avec ses prédictions . Et au 1er janvier, le monde était toujours là et le passage à l’an 2000 pour les ordinateurs s’était bien - même fort bien - déroulé sans aucune catastrophe marquante. Seule, la bulle Internet est venue nous rappeler que les excès de spéculations ne sont pas éternels et qu’il n’est pas possible d’étirer éternellement une spéculation de la réalité sans qu’il y ait un effet de rétroaction équivalent.

Avec le désenchantement du monde , décrit par Max Weber, propre à notre époque moderne, la science permettant de tout expliquer et d’évacuer toute interprétation animiste, religieuse ou magique sur les phénomènes du monde, le monde perdit sa poésie.
Peut-être aurions-nous pu nous en contenter si la fin du XXème siècle et le début du XXIème ne s’accompagnaient de crises à répétition laissant subodorer qu’il n’était sans doute plus question de crises économiques, qui par définition, sont courtes et passagères. Leur accumulation indique que nous sommes contemporains d’une mutation profonde de société à l’instar de la Renaissance des XVème et XVIème siècles.

Le besoin de réenchanter le monde

L’an 2000 nous paraît fort loin ; toutefois, ce retour des superstitions est concomitant d’un besoin de réenchanter le monde. Face aux effets des crises : montée du chômage, de la pauvreté de toutes sortes de souffrances – notons d’ailleurs à ce moment l’apparition des termes de harcèlement, souffrance et de violence au travail – les individus ont besoin de rêver, de s’évader pour échapper à une réalité difficile dans laquelle économie et science n’ont pas apporté leurs promesses de bonheur pour tous. Alors c’est le retour de la magie que le cinéma hollywoodien a si bien su mettre en scène, du Seigneur des Anneaux, à Harry Potter ou The Hobbit  ; les succès planétaires de ces sagas démontrent le besoin de nourrir l’imaginaire de nouvelles substances.
Observons que ces films faisant appel à la magie ont majoritairement comme décor celui du Haut Moyen âge, comme s’il nous fallait fouler l’humus de nos ombres sociétales pour faire resurgir de nouvelles lumières.

Plus proche de nous, à la suite des crises de 2008 et 2011 – il devient délicat de les dater, tant la majorité des citoyens vit la continuité des difficultés – il y a eu l’engouement pour la fin du monde et le célèbre 21 décembre 2012, que stratégiquement, au fur et à mesure de l’approche de la date, chacun a intelligemment rebaptisé la fin d’un monde. Et ceci même si ce fut à juste titre.
Voici précisément une confusion qui nous conduit au cœur de notre argumentation. 
Evoquer la fin du monde c’était participer à l’égrégore apocalyptique, mentionner la fin d’un monde c’est mettre en lumière la mutation profonde de notre société. Et bien entendu, une telle récurrence d’imaginaire apocalyptique vient nous renseigner sur le besoin de détruire l’ancien monde pour reconstruire le nouveau, lever le voile des catastrophes pour révéler la lumière des futurs à co-constuire.

La part déterminante de l’imaginaire

En faisant le parallèle avec le Moyen-âge, nous avons voulu montrer la part déterminante de l’imaginaire, des représentations sur la réalité elle-même. Rien objectivement ne différait avant l’An Mil des quelques jours qui ont suivi le 1er janvier ; mais la représentation que s’en faisaient certains induisaient peurs et replis. De la même manière aujourd’hui, ce regain de superstitions pour expliquer des situations objectivement inexplicables – qu’une minorité s’enrichisse en appauvrissant délibérément une partie toujours plus importante de la population de la planète sans qu’il y ait de révolutions majeures peu paraître parfois incompréhensible – conduit à laisser la part belle à l’imaginaire de l’Apocalypse prenant le pas sur la réalité. Ou tentant de l’expliquer.
Ce qui conditionne alors comportements et réactions qualifiées d’irrationnelles et amplifie la crise plutôt qu’elle ne la diminue. Qu’il y ait des raisons objectives économiques, sociales, climatiques, environnementales (réduction des ressources et accroissement des pollutions) à ces crises nous ne le discutons pas, toutefois entretenir les peurs, abêtir les foules et les rendre dépendantes aux loisirs et à la consommation est une volonté délibérée pour empêcher toute modification du système.

Notre responsabilité réside alors dans l’orientation que nous donnons à nos pensées et le choix de l’imaginaire que nous nourrissons.

La puissance du symbole

Ainsi, prendre toute la mesure de l’influence des symboles sur notre pensée permet-il de passer les étapes délicates en conscience. Ainsi, tourner la page de 2012, laisser de côté les superstitions de la prophétie Maya et des dérives New Age nous ont-elles amené tout tranquillement à 2013. Une année succédant l’autre. Cependant, combien parmi nous ont-ils pris la mesure symbolique de cette année-là ? Le nombre 13 véhiculant sa cohorte de superstitions, porteur de chance pour certains et « maléfique » pour d’autres. Combien se souviennent encore des racines de cette superstition ?

Rappelons-nous : dans l’Egypte ancienne, ce fut le jour béni pour les Hébreux suivant Moïse et fuyant l’esclavage, mais ce fut un jour maudit pour Pharaon qui vit ses troupes anéanties dans la mer rouge. 13 c’est aussi la symbolique de la Cène, les douze apôtres et le Christ, avec le rôle controversé de Judas, qualifié de traître par les évangiles canoniques et d’apôtre servant le désir du Christ pour les évangiles apocryphes . Ce nombre correspond aussi à l’arrestation des Templiers (13 octobre 1307) et encore à la symbolique de la carte de Tarot signifiant mort symbolique et renaissance et enfin pour la Kabale, le 13 grâce à la guématria, est la traduction numérique du mot Ahava qui signifie Amour.

Voici donc un nombre qui véhicule de nombreuses significations très contrastées, qui sont opératives dans nos imaginaires, consciemment ou non, et qui ressurgissent pour conditionner nos comportements à la moindre occasion. La Française des Jeux l’a bien compris et les compagnies aériennes et les hôtels également qui n’ont ni place ni chambre 13.
Ainsi, après avoir largement glosé et relayé la fin du/d’un monde, qu’avions-nous pensé pour sa reconstruction ? Où avons-nous lu ou vu des reportages sur ce qu’il convenait de bâtir, avec tout autant de ferveur et de médiatisation ? Rien.
En revanche, 2013 fut une année que des milliers de personnes ont vécu comme particulièrement éprouvante, empreinte de remises en cause, de déconstructions, de pertes, de quêtes de sens et de la nécessité de reconstruire du neuf. Nous ne commenterons pas davantage le parallèle entre les faits et la puissance des symboles. A chacun sa lecture.

Concilier raison et symboles pour co-construire un futur responsable

Nous voulons juste mettre l’accent sur le fait que si nous pouvions, dans notre monde que nous décrivons comme cartésien, reconnaitre la puissance du symbolisme et son influence sur la pensée, alors nous verrions mieux les raisons pour lesquelles nous sommes englués par la peur et pris dans le gruau de l’inaction.

Nous mettrions alors toute notre énergie à modifier nos formes-pensées (égrégores) qui ont pour conséquence d’influer sur toutes les activités de l’être humain. Car connaître symboles et mythes permet d’en être moins prisonniers et de piloter avec plus de conscience et de discernement ce qui nous anime, consciemment ou inconsciemment. Ce qui permet d'avancer et d'innover dans nos démarches.

L’accord unanime des sociétés humaines sur l’importance du symbole

Il est remarquable de constater que toutes civilisations confondues, y compris les traditions des peuples premiers, inclus pour l’occasion, privilégient le symbolisme notamment au travers de la mythologie. Cette dernière est la fondation de l’imaginaire d’une civilisation comme ce fut le cas de la Grèce antique. Le symbolisme a toujours été le pouvoir des plus puissants, prêtres, sorciers, rois et empereurs, sages. Puis ces connaissances ont été reléguées dans l’ésotérisme lorsque la science a pris le devant de la scène. Le symbolisme étant désormais l’apanage des sociétés secrètes, soit l’objet d’étude des anthropologues, ethnologues, théologiens et de quelques psychologues ou psychanalystes !

Pourtant, pouvons-nous faire abstraction de la puissance des mythes grecs qui continuent d’alimenter nos imaginaires, que les sociétés de marketing et de publicité savent utiliser à l’envie ? Les archétypes ont la vie dure et cela se vend bien comme en témoigne la récente publicité de Ferrero Rocher. Mais l’impact de l’Olympe ne s’arrête pas là ; la mythologie grecque a largement nourri les théories freudiennes ou prêté plusieurs noms à des constellations astronomiques ou à des missions spatiales. Nous pouvons ainsi mesurer les multiples ancrages symboliques de nos disciplines scientifiques et de notre quotidien dont nous avons complètement oublié les racines historiques et mythologiques mais dont nous ne pouvons pas minimiser les effets.

Entamant 2014, nous pouvons donc volontairement décider d’orienter consciemment nos pensées vers un certain réenchantement du monde, valoriser et privilégier la RenaiSens qui jaillit au travers de milliers d’initiatives citoyennes et reconnaître les innovations qui façonnent demain. Combiner avec discernement symbolisme et autres plans de la réalité pour une plus grande vitalité sociétale et économique.

L’arbre qui s’écroule fait plus de bruit que la forêt qui pousse. Proverbe africain.

Christine Marsan, Psycho-sociologue

Illustration : Tableau de Van Gogh "La nuit étoilée " 1889 -  New York Museum of Modern Art

- Dossier "21 septembre 2012 : la fin du monde ?" / Le Point.fr - 2012
- Lire l'ouvrage "Les fausses terreurs de l'an Mille" de Sylvain Gouguenheim - Ed. Picard 1999
- Lire "Ré-enchanter l'industrie par l'innovation" de Christophe Midler, Rémi Maniak et Romain Beaume - Ed. Dunod 2012
- Lire article "Quoi de neuf Docteur ? Ou l'innovation comme volonté et représentation" de David Morin-Ullman - UP' Magazine 2012
- Lire l'ouvrage "Réenchanter le monde: La valeur esprit contre le populisme industriel " de Bernard Stiegler - Ed. Flammarion - Déc. 2013
- Lire l'ouvrage "Le réenchantement du monde" de Michel Maffesoli - Ed. La Table ronde - 2010

Sociétés de marchés financiers, sociétés d’aléa moral total

En tendance, les pratiques actuelles de l’innovation financière sont génératrices d’un excès de risques à l’origine de lourds effets indésirables. Elles continuent pourtant de prospérer parce qu’elles ont installé un radical principe de précaution qui protège globalement cette activité de ces effets. Mais le problème est qu’elles les transfèrent ailleurs, y compris sur tout autre type d’innovations dont l’émergence – donc, la prise de risques qui la permet - est ainsi découragée !
Par diffusion, ces pratiques inspirent le cours de nos sociétés où la promesse de progrès cède insensiblement devant des dynamiques d’aléa moral total.

Le journal « Le Monde », dans sa livraison du mercredi 1er janvier 2014, titrait : « 2014, année à hauts risques financiers ». Les sous-titres, longs et réfléchis, explicitaient ce ton sentencieux : « Cinq ans après la crise financière, les risques pesant sur l’économie mondiale demeurent élevés. Les pays occidentaux se redressent. Mais tout dépendra du pilotage assuré par la banque centrale américaine. Les pays émergents ont subi en 2013 une grave fuite des capitaux. Ils cherchent un nouveau modèle de croissance. Leur endettement augmente dangereusement. En Chine, la dette des collectivités locales vient d’atteindre un tiers du PIB. La zone euro sort de la récession, mais la croissance reste faible et l’endettement continue de croître dans de nombreux pays. La Grèce envisage toutefois de revenir sur les marchés en 2014 ».

Cette trame narrative prospective, substantielle, est composée d’éléments qui renvoient à l’état du monde en 2014 envisagé dans sa dimension économique et financière, c’est-à-dire dans une dimension unique qui, de plus, pour prendre forme, rapproche les logiques économiques et les logiques financières plus qu’elle ne les distingue. Il reste que certains éléments seraient à ranger plutôt dans un ordre (macro)économique (économie mondiale, nouveau modèle de croissance, PIB, zone euro, récession), d’autres seraient à ranger plutôt dans un ordre (macro)financier (crise financière, risques, fuite des capitaux, marchés [financiers]) ; d’autres, enfin, concernent les deux ordres économique et financier dans leur nécessaire coopération (banque centrale américaine, endettement).

La finance est distincte de l’économie, nous devons le rappeler ici. Elle relève de cultures, de concepts, de savoirs, de techniques, de pratiques, d’enseignements et de recherches distincts de ceux de l’économie. La finance de marché et l’économie de marché ne sauraient être assimilées. Les marchés financiers ne sont pas les marchés économiques. La crise financière n’est pas la crise économique. Les élites, les régulations, les produits, les systèmes,… financiers ne sont pas les élites, les régulations, les produits, les systèmes économiques.

Ces rappels insistants à une clarification de nos représentations ont un objectif : mieux comprendre leurs liens historiques en comprenant mieux leurs logiques distinctes. En effet, à travers toute l’histoire des hommes, le cours des choses financières a influencé le cours des choses économiques, plus ou moins, et l’ont mis en branle ou bien mis en crise,… Aujourd’hui, le cours global que la finance a pris depuis 50 ans influence beaucoup le cours de l’économie et, aujourd’hui, le met clairement en crise. Il met en crise l’économie, mais aussi le social et « l’environnemental ». Bref, il met en crise tout développement, toute modernité désirable et durable.

Nous allons brièvement, donc à grands traits, indiquer les logiques et les mécanismes caractéristiques de ce cours global de la finance, cours dicté par la seule finance de marché (1).

1/ Quand l’industrie financière de marché, en exerçant son rôle spéculatif ou d’investissement, pèse trop sur les actes économiques - qu’ils soient d’usage ou d’échange - elle les normalise excessivement : ces actes excèdent une forme industrielle et se métamorphosent alors en « agenda »,… étymologiquement, en-choses-devant-être-faites, et ce, quel que soit l’état des marchés économiques. Ces actes-agenda, dont on verra plus loin (cf point 5) de quelle représentation imaginaire probable ils sont le fruit recherché, sont vectorisés par des agents en proie à une démarche idolâtre, c’est-à-dire privés peu ou prou de signaux réflexifs (cette réalité est confirmée ces dernières années par le remplacement massif des hommes par des robots dans cette vectorisation). Ils absorbent toute la performativité de l’activité financière.

2/ A l’origine de cette logique performative, il y a pour l’essentiel un « aléa moral » au sens que les sociétés d’assurance contemporaines donnent à cette expression : un excès de risque pris par des acteurs individuels ou collectifs quand ils savent (et quelquefois quand ils s’organisent pour) que la couverture de ce risque ne leur incombe(ra) pas en dernier ressort, en totalité ou en partie. Il s’agit donc à la fois d’un report de risques sur d’autres acteurs, lesquels affaiblissent ipso facto leur capacité d’engagement, et de la désignation implicite d’un « lieu d’assurance de dernier ressort », une sorte de lieu garant, non explicitement consentant !

3/ Ces acteurs-là installent de fait une logique de responsabilité limitée (puisque leur propre engagement initial devient relatif) qui se transforme alors en une logique de pari où le « jeu » les conduit à s’in-vulnérabiliser (engagement restreint et constitution d’une rente privative vont de pair) aux dépends d’autres acteurs, vulnérabilisés, eux, dans leur condition de lieu d’assurance de couverture du risque, de dernier ressort ou non. La logique du pari, dégagée de l’engagement, construit alors une puissante économie de rente autocentrée, séparée, donc en situation régulière de prédation.

4/ Depuis 150 ans, le risque de généralisation de cet aléa moral en « aléa moral total » était en gros maîtrisé par convention sociale (dans une sorte d’équilibre entre le progrès partagé d’un côté, et ses effets indésirables couverts par des assurances plus ou moins collectives ou bien combattus par des luttes sociales et politiques, d’un autre). Tendues entre promesses et progrès, les sociétés fabriquaient « du monde commun ».
Depuis 50 ans, en revanche, une dynamique se développe au sein des « corps sociaux », et entre sociétés, où des stratégies non coopératives répondent à des stratégies non coopératives, confirmant logiques de pari et de prédation de ses acteurs les plus puissants. Se construisent alors des sociétés - voire des espaces - financiarisées, « d’aléa moral total ». De manière plus générale, tendues entre promesses et paris, entre progrès essoufflé et mal partagé et effets indésirables désormais aussi mal pris en charge par des systèmes assurantiels en crise assez profonde que par des régulations sociales et politiques impuissantes, ces sociétés ne fabriquent plus « du monde commun » ; elles manifestent au contraire des appels non-dits à des mondes séparés.

5/ Cet aléa moral porté emblématiquement par l’industrie financière de marché est soutenu par un modèle imaginaire, de type quasi-anthropologique (cf point 1). En effet, le risque excessif qui le caractérise (lieu d’un mélange - intentionnel ou non au niveau individuel, mais caractérisable au niveau collectif de cette industrie – entre risque pour compte propre et risque pour compte d’autrui) est inspiré à ses auteurs par une démarche idolâtre majeure : le fantasme de la possibilité d’une dissolution radicale et définitive du risque par la globalisation universelle de sa couverture. La méthode classique qui les conduit concrètement à formaliser le risque pour le normaliser, puis à le diviser à l’infini tout en le faisant circuler à très grande vitesse par le recours à des technologies ultrarapides et robotisées, et ce, après l’avoir « anonymisé » et recombiné en d’innombrables produits opacifiés donc intraçables, atteste chez eux au moins d’un déni de réalité et au plus d’une irresponsabilité plus ou moins consciente ! De fait, elle finit de leur interdire toute appréciation distanciée, toute capacité ou toute obligation fonctionnelle à répondre d’un acte. Les auteurs de la communauté financière de marché se sentent ainsi dégagés de toute responsabilité les liant à une situation externe dont ils sont pourtant « partie prenante » (2).

6/ En résumé, si modèle de l’« individualisme ultra libéral » il y a, il est caractérisé par la prétention non explicite et sans légitimité particulière à un droit inconditionnel, non solidaire et excessif aux bénéfices de la performance qui procède d’un radical « principe de précaution » imposé par les pratiques actuelles de la communauté globalisée de l’industrie financière de marché.
Il consiste ab initio à s’auto-persuader de pouvoir prendre un risque excessif, puis à transférer une partie de ce risque en fantasmant sa dissolution de manière à dégager sa responsabilité, sans convention sociale préalable. Le résultat attendu et atteint est la privatisation, restreinte à cette communauté, des effets désirables du risque excessif par transfert sur d’autres acteurs, collectifs si nécessaire, des effets indésirables.

En outre, ce modèle installe une logique de pari qui inspire aux sociétés dans leur ensemble et à ses acteurs des conduites d’aléa moral total, charriant des dangers de très lourde portée, sociaux et moraux.
Enfin, il décourage in fine tout… risque d’engagement, et les dynamiques de création, de recherche et d’innovation non financières qui lui sont attachées.

Jean-Paul Karsenty, CNRS et Université de Paris 1 (Cetcopra)

(1) En effet, la « puissance d’agir » de la finance de marché est de portée mondiale et incomparable dans sa capacité à provoquer une crise totale du système et ses conséquences sur les « sociétés réelles » et leurs populations. Pourquoi ? Parce qu’elle émet des produits dits dérivés qui sont le principal instrument de connexion des banques entre elles, d’une taille d’environ 700 000 milliards de dollars, soit 12 fois le PIB mondial (source : Finance Watch) ! Or, ce montant excède, et de très loin, leurs propres besoins de couverture de risque de change, indiquant, par là-même, sa logique spéculative et non d’investissement.

(2) De plus, même si au sein des collectifs de ses auteurs, la concurrence est de règle et si l’on y procède « naturellement » par élimination darwinienne, on sait pactiser lorsque se dessine un intérêt commun légitime ou non et réduire considérablement le risque d’assumer la responsabilité de sa poursuite.

Nelson Mandela : ce "Long chemin vers la liberté"

Par où commencer pour rendre hommage à un tel homme ?! Une vie exceptionnelle consacrée à l'affirmation de la dignité de l'homme, à sauver de l'impasse son pays enfermé pendant quarante ans dans l'apartheid,... : un homme devenu un mythe. Un mythe en totale cohérence entre l'homme incarcéré et l'homme engagé redevenu libre. L'incarnation d'une idée : l'égalité se gagne et ne se donne pas. Une "pépite" comme le distingue Nicolas Hulot, parmi ses adorateurs universels.

Etre brève, car des millions d'hommages vont résonner (raisonner ?) à travers le monde entier. Nelson Mandela est né libre ; libre de courir, de  nager, de monter sur le dos des boeufs,... tant qu'il obéissait à son père et respectait les coutumes de sa tribu. Puis ses illusions sombrent en découvrant à Johannesburg, plus tard, qu'il ne pouvait pas choisir les libertés fondamentales et honorables de réaliser ses possibilités, de gagner sa vie, de fonder une famille,"la liberté de ne pas être entravé dans une vie injuste".

Cette liberté réduite ne concernait pas que lui. Alors, il rejoint le Congrès national africain et sa faim de liberté personnelle est devenue faim de liberté pour son peuple. 
Madiba préfère la réconciliation à la vendetta. Il apprend l'histoire des Afrikaners, leur langue, entend leurs revendications. En s'affirmant hostile à "la domination aussi bien blanche que noire" et en décrétant que l'Afrikaner est un Africain au même titre qu'un Noir, il se distingue de l'africanisme, en vogue à l'époque. Ses négociations avec Pieter Botha, considéré comme le fer de lance du régime ségrégationniste, sans le consentement et à l'insu de l'ANC en témoignent. Un humanisme doublé d'un pragmatisme politique auquel le microcosme carcéral l'aura exercé pendant ses 27 ans d'emprisonnement.
Condamné à la perpétuité en 1964, il est libéré par Frederik De Klerk en 1990. Tous deux recevront le prix Nobel de la paix en 1993.

Un géant parmi les Grands Hommes, d'une éternelle lucidité dans ce regard empli d'amour, de détermination calme : une incarnation du meilleur de la politique, dans le sens le plus noble du terme : "Je suis prêt à mourir pour mon peuple". Rappelons qu'à une certaine époque, il était considéré comme terroriste ; aucun Etat ne le recevait...

Ses propres mots : 

"C'est ce désir de liberté pour que mon peuple vive sa vie dans la dignité et la fierté qui a transformé un jeune homme effrayé en quelqu'un d'audacieux, qui a conduit cet avocat respectueux des lois à devenir un criminel, qui a transformé un mari aimant sa famille en errant, qui a obligé un homme amoureux de la vie à vivre en moine. Je n'ai pas plus de vertu ni d'abnégation qu'un autre, mais j'ai découvert que je ne pouvais pas profiter des pauvres libertés limitées qu'on m'autorisait, alors que je savais que mon peuple n'était pas libre. La liberté est indivisible ; les chaînes que portait un de mes compatriotes, tous les portaient, les chaînes que tous portaient, je les portais". (©Long walk to freedom - 1995)

"Aucun de nous, en agissant seul, ne peut atteindre le succès".

 

Up'timistes..."Les bonnes idées existent mais nous ne les voyons pas !"

Voici une bonne interview parue dans la Tribune (dossier Opinions).

LA TRIBUNE – Dans votre livre, vous faites la différence entre l’innovation et la créativité. Quelle est-elle ?

LUC DE BRABANDERE – Quand on parle du changement, la première chose à faire est de distinguer deux concepts : la perception du monde et la réalité. L’innovation, dans ma vision, c’est le processus par lequel une entreprise change la réalité. La créativité, c’est comment un individu change sa perception des choses. On dit créer ou innover, mais « créativer », cela n’existe pas.
La créativité, ce n’est pas une action, mais une pensée. On peut faire de l’innovation sans créativité : souvent, on innove en copiant les autres, en s’inspirant de ce qui a déjà été fait. On peut avoir de la créativité sans innovation.

Par exemple, Xerox a inventé la souris d’ordinateur, mais ne l’a pas exploitée, ce qui a permis à d’autres de bénéficier de cette innovation. Ma conviction, c’est qu’il nous est impossible de penser sans un cadre prédéfini, sans un modèle mental. L’art de la créativité, c’est de sortir de ce cadre et de créer une nouvelle structure mentale permettant aux idées nouvelles de trouver leur sens.

LT : Dans une économie de la connaissance, il y a donc une prime à ceux qui ont des idées nouvelles ?

LB : Exactement. Le titre anglais de mon livre, Thinking in New Boxes, est assez intraduisible en français. Ce n’est pas seulement « penser dans un nouveau cadre ». Le mot important, c’est boxes. Penser out of the box, que l’on traduit imparfaitement par « penser en dehors du cadre », cela ne veut pas dire penser à l’extérieur de là où je suis, par exemple, mon entreprise, mon secteur. Cela signifie changer la vision que j’en ai.

LT : On dit pourtant, avec l’économiste Schumpeter, que l’innovation est le moteur de la croissance

LB : C’est là que la philosophie est utile parce qu’elle apporte aux mots la rigueur que les mathématiques réclament des chiffres. Albert Camus a dit que « mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde ». Quand Bic passe du stylo une couleur au stylo quatre couleurs, c’est une innovation sur le marché de l’écriture, mais qui ne change pas fondamentalement le modèle sous-jacent de l’entreprise Bic.

La vraie innovation, celle qui nourrit la croissance, est venue d’une nouvelle vision du monde. Lorsque Bic a décidé que son métier n’était pas seulement les stylos jetables, mais l’univers des objets en plastique jetables. Cela a tout changé : Bic s’est alors mis à produire des briquets et des rasoirs. C’est cela la créativité.

LT : Ce que vous dites, c’est qu’on a tort de mettre le mot « innovation » à toutes les sauces…

LB : Il y a un laisser-aller dans le vocabulaire. Une rupture de modèle passe par la créativité, ou plutôt l’innovation se fait dans la créativité. En plaisantant, je dirais qu’à chaque chute des ventes, Gillette ajoute une lame à ses rasoirs jetables »! Cela améliore sans doute le service rendu aux hommes, mais ce n’est pas une rupture.

L’innovation, c’est faire mieux en restant dans le même business model »; la créativité, c’est quand on se met à penser un système neuf, un nouveau modèle. Dans le mot business model, c’est le deuxième terme le plus important.

LT : Comment penser un modèle différent alors qu’en apparence, tout va bien pour l’entreprise ?

LB : Prenons un exemple : si Philips avait continué à fabriquer des lampes, des machines à café ou des télévisions, cela aurait conduit cette entreprise à l’échec. Ce qui a sauvé Philips de la concurrence chinoise, c’est d’avoir décidé d’ouvrir son marché au secteur de la santé où les moniteurs et l’électronique sont devenus très importants.

Lorsque le patron de Philips a donné cette inflexion stratégique à son entreprise, il a fait de la créativité. Il a pensé Philips différemment. C’est la nouvelle manière dont Philips s’est pensé et projeté dans l’avenir qui a permis de mobiliser les équipes pour lancer un processus d’innovation dans le domaine de la santé.

LT : Vous incitez aussi les dirigeants à penser les extrêmes. Est-ce parce que le monde est devenu imprévisible ?

LB : Nous avons besoin de nouveaux modèles. Mon métier n’est pas de dire quoi penser, mais comment penser. Les dirigeants que je vois ont des interrogations sur l’avenir de leur modèle économique et se rendent bien compte que le véritable enjeu est de faire la bonne hypothèse sur le futur. Il y a des incertitudes de niveau 1 : ce que nous savons que nous ne savons pas. La vraie incertitude est de niveau 2.

LT : C‘est le fameux « cygne noir » de Nassim Taleb : ce sont les ignorances que nous ignorons qui sont dangereuses. Car alors, aucune prévision n’est possible. Le danger pour un chef d’entreprise, c’est alors de ne rien faire, d’appliquer l’adage populaire qui dit « dans le doute, abstiens-toi ».

LB : Non ! Dans le doute, il faut agir et se confronter à des scénarios extrêmes, inimaginables même. J’ai travaillé avec les dirigeants d’une grande entreprise belge. Je leur ai posé deux questions. « Imaginez qu’en 2025, votre entreprise devienne chinoise… » La réaction immédiate et unanime est alors : « C’est une blague, c’est impossible » Si la question est : « Imaginez qu’en 2025, votre entreprise soit devenue chinoise », l’attitude change, car on se met à chercher les raisons qui ont pu conduire à cette situation.

Et on trouve alors plein de bons arguments rendant un tel scénario possible »! Cela montre qu’il faut apprendre à casser les certitudes. C’est ce principe que je mets tout en haut de mon système, résumé dans une phrase de Francis Bacon : « Il faut obéir aux forces auxquelles on veut commander »…

LT : Vous citez aussi Walt Disney, qui disait « si on peut le rêver, on peut le faire ». C’est un peu optimiste !

LB : Je suis optimiste de raison et de convictions. Comme j’essaie de l’expliquer, les bonnes idées existent, mais souvent nous ne les voyons pas parce que nous ne chaussons pas les bonnes lunettes. Comment se fait-il que Sony, qui a inventé le Walkman, n’ait pas inventé l’iPod et dominé l’industrie numérique comme a su le faire Apple ?

C’est parce que Sony n’a pas su penser d’une autre manière le monde de la musique. De même, aucun des grands acteurs de l’Internet actuel, Google, Amazon, Facebook, n’est né dans de grandes entreprises.

Pourtant Wal-Mart avait tout pour inventer l’e-commerce. Les grands acteurs de la télévision, comme TF1, auraient pu lancer YouTube. Les technologies étaient connues. Mais ce qui a manqué aux grands groupes, c’est la capacité de reconnaître une idée nouvelle et d’en saisir l’importance

LT : Les grands groupes sont donc conservateurs...

LB : Le vrai problème n’est pas de survivre à un échec, mais de survivre à son succès. C‘est pourquoi certains numéros un finissent par tomber de leur piédestal, par arrogance ou aveuglement.

Cela arrive encore de nos jours. Google, créé il y a quinze ans, n’a pas vu venir Facebook il y a dix ans. BlackBerry connaît des difficultés, en partie parce que les dirigeants ont parié sur le clavier alors que le monde du mobile passait au tactile.

LT : Que pensez-vous du courant de l’innovation pessimism aux États- Unis, qui dit que l’innovation a cessé de soutenir la croissance ?

LB : L’innovation est parfois phagocytée par les grands groupes, qui empêchent les jeunes pousses créatives de se développer. Il y a un moment ou la taille devient un problème.

Mais il y a des solutions. Il y a trente ans, IBM, voyant arriver Apple et son ordinateur individuel, a créé une pseudo PME en Floride en donnant à cette équipe l’ordre de ne respecter aucune des règles d’IBM mais de sortir le PC le plus vite possible. L’erreur est la condition du succès. Personne ne dresse la liste des échecs d’Apple avant l’iPhone. Pourtant, elle est longue.

LT : L’Europe a-t-elle encore une chance alors que les États-Unis dominent l’innovation mondiale ?

LB : La créativité et l’innovation ne se résument pas à la technologie, mais existent aussi dans le marketing. L’Europe a des atouts considérables. Le Cappuccino vient d’Italie ; pourtant, c’est l’américain Starbucks qui en vend le plus. Walt Disney, Hollywood, se sont inspirés de la culture européenne. Il y a en Europe plein de bonnes idées. Ce qui manque, ce sont des représentations du monde afin de les réaliser.

©La tribune.fr / Philippe Mabille - Novembre 2013

Luc de Brabandere est senior advisor du Boston Consulting Group./ DR

______

« LA BONNE IDÉE EXISTE ! CINQ ÉTAPES ESSENTIELLES POUR LA TROUVER »
De Luc de Brabandere et Alan Iny. Éditions Eyrolles, octobre 2013.
Version française de Thinking in New Boxes, a New Paradigm for Business Creativity,
Éditions Random House, septembre 2013.

Loading...
Loading...