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économie de l'innovation

Est-ce la fin du salariat ? Plaidoyer pour un Revenu d'existence

Notre temps, celui des temps marranes, est chaque jour baigné des productions de ce concept nouveau, bien que posé depuis des années par Claude CORMAN et Paule PEREZ : la marranité [1]. Une illustration d’un terrain où est à l’œuvre ce phénomène de tensions-fertilisations croisées me semble bien être celui du cadre sociétal de productions économiques et d’organisation du travail.
Avec ce regard pluriculturel, à partir de l’observation des indices de la fin du modèle de salariat, et les injonctions paradoxales qui mettent en branle ce mouvement, entre les sphères publiques et privées, entre la pensée, les croyances, les superstitions et les dogmes, autour notamment de la notion de valeur. Je proposerai d’envisager comme modèle adapté aux nécessités de demain, celui du revenu d’existence…

De la révolution industrielle à la fin du salariat

La révolution industrielle a imposé le modèle salarial, tel que nous le connaissons, depuis le XIXème siècle. Mais les évolutions technologiques et leurs exigences de compétitivité plus fortes que les engagements des industriels [2] ont progressivement changé les mentalités, transformé notre rapport au travail, puis le modèle social et nous observons déjà les premiers signes de la chute du salariat.
Et pourtant, le modèle du salariat avait permis aux activités non industrielles d’offrir un cadre protecteur à leurs travailleurs. C’est ainsi que le secteur associatif est devenu au XXIème siècle un acteur économique majeur. Les associations « loi 1901 », ont en effet contribué largement ces dernières années au développement de l’emploi : aujourd’hui, 165.000 associations occupent 1.800.000 salariés, c'est-à-dire plus que le secteur de la construction, et plus que celui du transport… Un salarié sur dix travaille dans une association. Les bilans de 2012 montrent que 35,5 Md€ de salaires ont été réglés à des salariés d’association [3].
Aujourd’hui, dans l’industrie comme dans les associations, les plans de licenciements, les programmes de départ volontaires, se multiplient dans un marché qui offre de moins en moins de voies pour un retour à l'emploi traditionnel.
Demain, chacun devra-t-il inventer son emploi, ou son activité, ou être abandonné par le collectif sur le bord du chemin ?...

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Un regard étymologique nous aidera à cerner les injonctions paradoxales encloses, auxquelles nous sommes soumis. J’ai retenu quatre mots à forte portée symbolique : Valeur ; Travail ; Engagement ; Salariat.
Le mot Valeur : vient du latin valere qui veut dire : être fort. Avec ce signifiant « être fort », on peut imaginer comment l’appropriation du mot valeur est gratifiante. En effet, au nom d’un idéal commun, le concept de Valeur renforce le sentiment de puissance… Il nous expose à être l’objet de séduction des abus de langage et des techniques de communication. Au point que des chercheurs aux Etats Unis ont donné un nom à cette pratique qui consiste à entretenir l’ignorance et produire de la désinformation idéologique : l’agnotologie [4].
Il semble donc ici important de proposer de nous méfier de ceux qui convoquent les « valeurs » à propos de tout… …et donc parfois du pire.
Quant au mot Travail, il vient de l’ancien français travail, qui signifiait au XIIème siècle « tourment, souffrance », lui-même issu du latin tripálĭum « instrument de torture à trois poutres ».
Certes, bien d’autres l’ont dit avant moi, mais devons-nous pour autant perdre de vue cette évidence et ne pas nous interroger sur ce qui fait que le mot qui désigne un instrument de torture indique également une valeur réputée indispensable à l’épanouissement de soi ?...
En citoyens responsables, voire ardents promoteurs de la laïcité, quelles représentations sont en jeu lorsque nous sommes séduits par les vertus du précepte : « gagner son pain à la sueur de son front » ? Expression directement tirée de la Genèse [5] : "C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras !"[6]. En effet, le pain est de longue date associé au travail, comme la monnaie d'un rude labeur…
Après les mots Valeur et Travail, voyons les significations du mot Engagement cher à Jean-Paul SARTRE : Il est issu de gage, qui vient du latin vadis qui signifie Caution en justice, répondant, garant ; de l’indo-européen vadh (« promesse ») qui donne le vieil anglais Wedd («contrat»), l’allemand Wette (« pari »). Nous parlons donc bien du don de soi en gage, d’un contrat, d’une promesse, voire d’un pari sur l’avenir, où la mise est soi-même…
Quant au mot Salariat, il vient du latin salarium, dérivé de sal, le sel (ressource précieuse, indispensable pour conserver la viande), il désignait initialement la ration de sel fournie aux soldats romains. Puis salarium désigna l’indemnité en argent versée pour acheter le sel et autres vivres.
Ainsi, nous pouvons observer les sources d’ambiguïtés contenues dans ces mots symboliques, et comment chacun y trouvant sa signification favorite peut dialoguer avec l’autre dans l’illusion d’une connivence, alors que les finalités respectives peuvent être diamétralement opposées… N’oublions pas comment le Maréchal Pétain utilisa le 1er Mai 1941 pour célébrer la fête du Vrai Travail…

Mais en 2014, pourquoi des économistes contestataires et des philosophes comme Bernard STIEGLER, parlent-ils de la fin du salariat ?

Le Travail est-il une Valeur ?

Le fait est que le travail est aujourd’hui en France perçu comme « une valeur forte ». Les salariés l’idéalisent et en attendent beaucoup. On entend même parler de bonheur au travail, ce qui renforce les croyances que le travail est lui-même une valeur… Mais ne fermons pas les yeux sur les montées du mal être au travail, sur l’émergence des risques psycho-sociaux comme on les nomme. Ces risques qui atteignent de plus en plus de salariés, jusqu’à les rendre malades de leur travail, voire jusqu’à les pousser à mettre fin à leur vie, sur les lieux même de l’exercice de cette soit-disant valeur…
Comme l’écrivait Paule PEREZ dans une tribune du Monde [7] à propos des outils de management des compétences : « …deux visions du monde se télescopent et la dimension individuelle est malmenée dans les deux cas… ». Le fait est aujourd’hui avéré que les entreprises, qui ont privilégié la « gestion des talents », ont sacrifié sur l'autel du retour sur investissement rapide les valeurs de cohésion du travail salarié. Or, la question du bonheur est de nature existentielle, elle relève de l’intimité de l’individu, elle le renvoie à sa trajectoire de vie et au sens qu’il lui attribue. Alors assigner au travail un statut de valeur, c’est nier que dans l’écologie du bonheur de chacun, le travail peut légitimement prendre une place toute relative.

Organisation du travail : un cadre qui vacille

Dans son rapport au Président de la République intitulé : « contributions aux politiques culturelles à l’ère numérique », Pierre LESCURE recommande de faire de l’Europe un projet citoyen. Les activités numériques échappant aux protections juridiques et sociales, il invite à repenser le cadre, et rendre possible la conduite de toutes les politiques adaptées à la création, la diffusion, et l’accès à la culture.
Dans le même temps, les normes comptables internationales [8] sacralisent l’approche ultra libérale et excluent les valorisations sociales. Aux USA, on assiste à la montée dusmart power (les savoirs contributifs… prônés par Hilary CLINTON); quid des protections sociales ? Dans la dynamique des échanges via les réseaux sociaux, on assiste à l’émergence de pratiques communautaires à priori séduisantes, mais hors des règles de protection sociale. Comme par exemple les organisations de productions et services collectifs autour des imprimantes 3D… les fablabs [9]… les makers [10]
Dans le même temps, on observe la montée du secteur de l’économie sociale et solidaire, dit ESS. Ce modèle ESS, est en fait l’héritier des projets autogestionnaires inspirés par PROUDHON [11]. Néanmoins, cette montée peut être regardée comme une réaction au retrait paradoxal de l’Etat de ce secteur présenté par lui-même comme prometteur…
Dans son Projet de Loi sur l’ESS, Benoit HAMON [12] étaye en effet ses objectifs sur trois principes que peuvent être qualifiés de républicains : engagement volontaire ; égalité ; solidarité. Avec dans leur mise en interaction la recherche d’un égal socle commun aux valeurs fondant l’action politique et celles fondant l’action économique. Mais attention aux dérives du genre : aux riches le libéralisme, aux pauvres l’ESS… surtout au moment même ou l’Etat réduit sa participation à la prise en charge de sa « commande publique », ce qui conduit le secteur a supprimer des emplois salariés.

« Longtemps principal régulateur des relations sociales et de la solidarité, le salariat, est bien sur le déclin » [13]. Le fait est que le salariat est de plus en plus confronté à la concurrence de l'activité non salariée, et il semble se réduire à sa fonction d'accès aux droits sociaux.
L’emploi « à vie » a quasiment disparu, derrière l'essor du télétravail, du recours massif à la sous-traitance, du succès croissant de l'auto-entrepreneuriat, et la substitution de l'homme par la machine dans les supermarchés, les guichets des gares, des aéroports, des banques, et même des postes...
Et comment ne pas s’interroger sur le sens de la valeur lorsque l’« Engagement associatif » est déclaré grande cause nationale 2014 par Jean-Marc AYRAULT, alors Premier Ministre, et que le sens qu’il y donne est celui de la promotion des dons et du bénévolat, alors que les subventions aux associations qui assurent des services au public sont soit supprimées, soient très largement amputées…
Les observateurs économistes avançaient le chiffre de quarante mille suppressions d’emplois en 2014 dans les associations ; une sorte de Plan Social de dimension nationale, qui ne dit pas son nom…
Dans le même temps, le MEDEF s’active pour faire disparaître le régime des intermittents du spectacle… alors que ce régime pourrait au contraire être considéré comme un modèle à dupliquer pour des personnes entre deux périodes de production ou de création de valeur rémunérées…
Et sans tomber dans le psychodrame du complot, doit-on prendre à la légère les paroles de Denis KESLER, homme de l’ombre du MEDEF, lorsqu’en 2007, il déclara au sujet de l’établissement d’une liste de réformes à faire : « C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle [la liste] est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ! ».

La Valeur doit-elle supposer une contrepartie obligatoire ?

Si nous ne voulons pas céder à la tension archaïque de diabolisation de ces discours guerriers, alors il convient aujourd’hui d’accepter de remettre à l’ouvrage l’impensé du terme Valeur. C'est-à-dire penser ce qu’est la production humaine, en quoi le collectif attend des personnes singulières qui le composent, une économie de la Valeur sociale ?
Où se situe le non reconnu des productions d’impact et fonctions sociales ?… Poser la question du principe de « sans contrepartie » à moins de « réciprocité vitale [14] » comme chez Pierre RABHI [15], mais sans rentrer dans le religieux de cela, sans se soumettre aux croyances de la fonction salvatrice de sa propre bienfaisance. Oser penser, avoir le courage de dire que tous les êtres exercent une fonction sociale, sont des « producteurs d’économie », que ce soit la voisine qui va voir en été si la vieille dame a bien bu… accepter que cette valorisation de la production sociale ne donne pas lieu à une « police », mais soit le résultat d’une volonté collective de décider si on « prend en compte » une autre sorte de contrepartie, de circulation du don comme nous y invite le modèle de MAUSS [16]. Ce que l’on voit s'organiser dans les fablabs, les makers est-ce une version moderne de don contre-don ?…

Que penser de ce retournement des Valeurs ?

 

Si pour un citoyen responsable, il convient d’exercer, par la dialectique, son sens de la recherche permanente du bien commun, alors il s’agit bien de penser le monde de demain avec une autre façon de penser que celle d’hier, penser, comme dans une tension marrane, avec les contingences du monde de demain sans rompre avec le passé, et trouver de nouvelles bases de conciliation entre les besoins collectifs de la société et ceux de l’être singulier…
Comme tout citoyen fidèle à une philosophie de la liberté, l’engagement humanitaire, voire marranitaire, peut aussi s’inscrire dans la filiation de François RABELAIS, pour son invitation à la science éclairée : « Sapience n’entre point en âme malivole, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme » [17]. Le mouvement peut également s’inspirer de l’approche fondamentale de Baruch SPINOZA au XVIIème siècle [18], autour de ce qu’on appelle aujourd’hui l’engagement en tant qu’une implication sociale, à la condition de prendre garde à ne pas glisser dans la servitude volontaire…
Autrement dit : ne pas chercher à réduire la complexité, « rester éveillé » et adapter à chaque fois une réponse collective à la singularité de l’autre, qui doit rester libre et digne... ce que le salariat a fini par ne plus garantir complètement.

Oser poser la question fondamentale : Qu’est-ce que c’est la production humaine ?

Le monde globalisé et numérisé est en plein bouleversements et sort des cadres sociaux mis en place par des humanistes. Le travail érigé en valeur a fini par conduire les salariés dans une servitude volontaire. Et le salariat, comme modèle garantissant un « bonheur social » est en effondrement.
« Qu’est-ce que la production humaine sans contrepartie directe en deçà de la production du travail normal et à portée symbolique ? », interroge Paule PEREZ ; une œuvre d’art, une parole, un geste, une manière d’être avec ses voisins, une information partagée, un service rendu, une chauffeure de bus qui s’arrête dix mètres avant l’arrêt de bus pour que les dames puissent descendre ailleurs que dans les flaques d’eau…
A l’instar de Marc DE BASQUIAT [19], osons penser que le lien entre revenu et travail est une illusion et qu'il est déjà très distendu.

Le revenu d’existence sans contrepartie monnayable : une vielle idée neuve [20]

Il me semble que nous pourrions penser un nouveau filet de sécurité sociale d’existence, voire de sécurité d’existence sociale, qui ne soit pas conditionné à des « traces historiques de salariat ».
Si la sueur perle au front des gagneurs de pain, gardons nous d’en faire un modèle désirable. Il est temps de penser la société de demain, qui incarnera ses valeurs républicaines dans la reconnaissance de l’essence des êtres et pas seulement dans leur force laborieuse.
Et si nous allions un cran plus loin que le Revenu de Solidarité Active de Martin HIRSCH [21] ; plus loin que la pension de retraite des travailleurs ; encore plus loin que les bourses aux étudiants pauvres ; plus loin que les allocations familiales, l’aide au logement et les indemnités journalières des travailleurs sans emplois ou malades ; encore plus loin que les congés payés et les congés d’éducation parentale ; plus loin que tous les types de minimas sociaux ouvrant (en théorie) des droits à logement…
Naturellement, il est ici question de prendre courageusement position contre la bien-pensance qui s’appuie sur l’accueil impensé des « victimes » à qui le discours agnotologique désigne les « coupables » [22]
Comme Christine MARSAN [23], psychosociologue, l’écrit à propos de l’hypothèse d’un revenu minimum d’existence : « Évidemment les détracteurs voient immédiatement les dangers liés à son attribution, si elle est universelle, car elle pourrait, peut-être, attirer des millions d'immigrés supplémentaires en Europe, ou alors augmenter la fainéantise. Réaliser une analyse de risques objective et non moralisante est tout à fait intéressant et nécessaire ».
Sur la question du revenu inconditionnel, Mona CHOLLET [24], journaliste et essayiste suisse, écrit : « Mais en faire la justification du revenu garanti constitue un piège que GORZ avait bien vu : « On reste ainsi sur le plan de la valeur travail et du productivisme. » Or « le revenu d’existence n’a de sens que s’il n’exige ni ne rémunère rien » : il doit au contraire permettre la création « de richesses non monnayables ».

Ceux d’entre nous qui, comme moi, sont encore salariés et ceux qui ne le sont plus, ou ne l’ont jamais été, devons-nous continuer, au nom de valeurs qui ont été imaginées pour mieux nous asservir, à nier le déclin d’un modèle qui ne pourra probablement pas être sauvé sans refonte en profondeur. Cette refonte passera sûrement par le déplacement de nos repères historiques, parfois le renoncement à nos croyances parce que le progrès n’entre pas en âme malivole et inconsciente…
Pour poursuivre l’œuvre des femmes et des hommes qui ont inventé l’Etat Providence de la 3ème puis de la 4ème République [25].

En conclusion

Impossible ? Non. Il y a déjà eu des révolutions de mentalité analogues en France, par exemple la création de l’allocation de salaire unique pour la femme qui « ne travaille pas ». De même, la reconnaissance de la fonction des conjoints d’artisans qui a conduit à rendre obligatoire leur couverture sociale [26]
Notre société a les moyens et peu prendre les décisions politiques de donner à tous un revenu d’existence sans exiger en retour une contrepartie monnayable.
Permettre à toute personne de travailler selon ses désirs et selon ses possibilités et à des rythmes singuliers, et veiller à ce que le système ne l’exclue pas : voilà un principe fondamental qui va plus loin que l’article 7 [27] de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
Il me semble qu’il est temps de travailler au-delà des articles 22 à 27 de la DUDH [28], à un Revenu d’existence, sorte de Revenu contributif dont le montant ne serait pas lié au nombre, ni à la qualité des gouttes de sueurs perlant aux fronts des générations à venir.
Et décorréler les contributions mutualistes du salaire, en les reportant sur un prélèvement unique sur la consommation (à l’instar de la TVA) qui serait graduelle depuis zéro pourcent sur les produits de première nécessité, et beaucoup plus pour les produits de luxe.
Utopique ? Et pourquoi pas ? Si pour Victor HUGO « l’utopie est une vérité de demain », alors l’utopie d’aujourd’hui peut s’avérer le progrès de demain.
Pour cela, le courage politique doit prévaloir…

Patrice Gaudineau

Remerciements à Paule et Michel Pérez pour leurs contributions sans contreparties...
Et remerciements à la Revue Temps marranes, dans laquelle cet article a été publié.


NDLR : Patrice Gaudineau est un militant des Droits de l’Homme, il a contribué en tant qu’expert à l’élaboration du Livre Blanc de la France pour le Sommet mondial sur le développement durable de 2002, (aussi appelé sommet de la Terre de Johannesburg), et notamment sur le volet de la responsabilité sociétale des PME et des organisations territoriales et ONG (associations et organisations non gouvernementales). Il a également contribué à l’élaboration du Livre vert de l’Europe sur la RSE (responsabilité sociétale des entreprises). Il est Directeur Général de SIS-Réseau (Santé Info Solidarité Réseau), fédération qui regroupe des organismes de relation d’aide à distance (commeSida-Info-Service, Hépatites-Info-Service et Ligne Azur), le premier Centre de Santé Sexuelle en Europe (Le190), des centres de ressources sanitaires et sociales dans le monde (Comme le CIRAD -consortium international de relation d'aide à distance- en Afrique), ainsi que des délégations régionales pour la prévention, l’éducation à la santé et la lutte contre les discriminations.
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[1] Claude Corman et Paule Pérez ; Contre-culture marrane – ses apports aux questions contemporaines. Edition Temps Marranes, 26 avril 2010. A propos de la non-contamination de l’espace public par des considérations religieuses : « …c’est bien cette borne, ce seuil, cette limite de l’intérieur et de l’extérieur, du privé et du public, qui peinent désormais à être définis. » p.103.
[2] Comme par exemple le groupe sud-coréen Daewoo, qui en 2002, fermait en Lorraine trois usines et supprimait mille emplois alors qu’il avait reçu en 1989 trente cinq millions d’euros pour les bâtir…
[3] Source : Rapport du réseau d’experts R&S (Recherches et Solidarités) : « Les associations face à la conjoncture …et aux emplois d’avenir » ; 3ème édition, janvier 2013.
http://www.associations.gouv.fr/IMG/pdf/enquete_recherchesolidarite.pdf
[4] Terme inventé par l'historien des sciences Robert N. Proctor en 1992, qui a analysé les phénomènes de production culturelle de l'ignorance.
[5] (chapitre 3, verset 19)
[6] Bible traduite Rabbinat Français sous la conduite de Zadoc Kahn, Grand Rabbin.
[7] Journal Le Monde du mercredi 26 février 1992 ; article intitulé « Les bilans personnels ».
[8] IASB - Instrumental Accounting Standards Board
[9] FabLabs (contraction de fabrication laboratory) où règnent esprit collaboratif, bidouille, partage des sources de fichiers numériques, mutualisation de l’outil, militantisme et débats permanents. «Il y a une bulle technologique, s’amuse un designer, qui peut éclater. Je connais des PME qui achètent des imprimantes mais ne savent pas trop quoi en faire. La grande distribution s’y intéresse aussi.» Est-ce une «révolution» technologique qui est en marche, industrielle ou artisanale? Ou un grand fourre-tout à illusions du do it yourself? Source :
http://next.liberation.fr/design/2014/04/18/la-3d-fait-des-petits_992298
[10] Nouvelles méthodes de travail, regroupant tout à la fois des espaces de coworking ou des coopératives. La consommation collaborative en est un phénomène.
[11] Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), socialiste utopique, il s’opposa aux Marxistes sur une question majeure : celle de la prise de pouvoir d’un système sur la personne.
[12] Adopté par le Sénat en première lecture le 7 novembre dernier, le projet de loi-cadre doit être examiné par l'Assemblée nationale à partir du mois de mai 2014. Valérie Fourneyron, secrétaire d’Etat chargée de l’Economie sociale et solidaire est actuellement en charge de ce projet de loi-cadre.
[13] Jean-Pierre Gaudard, dans « La fin du salariat » qui vient de paraître chez François Bourin Editeur.Ancien rédacteur en chef à l'Usine Nouvelle.
[14] Pierre Rabhi : « Un arbre en ma mémoire » ; 12 février 2014.http://www.pierrerabhi.org/blog/
[15] Agriculteur, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabhi est un des pionniers de l'agriculture biologique. Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers.Voir : http://vimeo.com/12869687
[16] Don-contredon, Marcel Mauss : C’est en 1925 que Mauss fait paraître un texte intitulé : « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques ». Neveu d’Émile Durkheim, avec lequel il a travaillé à la fondation et au développement de ce qui reste alors encore en France une jeune discipline à visée scientifique et à faible légitimité universitaire, le sociologue vient de participer (1923) à la création de l’Institut d’ethnologie. D’une certaine façon il invente, à l’instar de son oncle précurseur, une forme moderne et exigeante de coopération scientifique, « à distance » si l’on veut, dont la relation qu’il entretient avec le travail de Franz Boas offre un bon exemple. Celui-ci, né en Westphalie en 1858, se fixa aux États-Unis où il accomplit l’essentiel de sa carrière universitaire de professeur d’anthropologie. Il forma à ses méthodes de collecte de données, de recueil de récits, et d’interprétation du corpus ainsi constitué, une grande quantité d’étudiants mais aussi de membres des tribus indiennes qu’il étudia, en particulier en Colombie britannique : « Il traduisit des milliers de pages de textes indigènes ». Boas, mais aussi, parmi d’autres, Bronislaw Malinovski, l’auteur de cette merveille des sciences humaines que constitue son livre majeur Les Argonautes du Pacifique occidental, dont l’essentiel du propos se concentre sur une description rigoureuse et sur une interprétation systématique d’un régime de prestations sociales – la kula –, procurent au sociologue sédentaire une base explicative à partir de laquelle il va élaborer ses propres mises en relation des données et sa théorie de l’échange archaïque. Ce dernier, Mauss le nomme autrement « échange-volontaire-obligatoire ». Source :(http://www.revuedumauss.com/).
[17] François Rabelais : Pantagruel (lettres de son père Gargantua) ; 1532.
[18] Le conatus est un concept de l'Éthique de Spinoza. Spinoza s’est assigné comme objectif fondamental la transmission d’un message libérateur à l’égard de toutes les servitudes (Petit Larousse édition 1997). En particulier dansLe traité théologico-politique.
[19] Ingénieur et docteur en économie : « Cela s’apparente à une banalité, mais en réalité c’est fondamental : c’est bien la perception d’un revenu qui permet la survie, pas l’exercice d’un travail. A l’inverse, tout travail est-il rémunérateur ? Non, nous rappelle l’INSEE qui évalue à 38 milliards le nombre d’heures de travail rémunérées en France pour l’année 2010, chiffre nettement inférieur à la fourchette des 42 à 77 milliards d’heures de travail domestique. Allons plus loin : tout revenu est-il la contrepartie d’un travail ? Pas davantage. Les revenus de remplacement (retraite, chômage), les prestations sociales et familiales, les revenus fonciers et financiers constituent environ 40% des revenus disponibles des ménages. Le lien entre revenu et travail est donc très distendu ». source : (http://www.kaizen-magazine.com/pour-re-faire-societe-un-revenu-de-base/)
[20] Source : (HTTP://WWW.MONDE-DIPLOMATIQUE.FR/2013/05/CHOLLET/ 49054): « C’est aux Etats-Unis qu’est apparue, après guerre, l’idée d’un revenu de base progressiste. Initiateur en 1968, avec Paul Samuelson, John Kenneth Galbraith et mille deux cents autres économistes, d’un appel en ce sens, Tobin fait introduire son projet de demogrant dans le programme de George McGovern, dont il est le conseiller, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 1972. Avec la lourde défaite du candidat démocrate face à Richard Nixon, le projet est enterré. Il refait surface en Europe, d’abord dans les Pays-Bas des années 1980. En Belgique, un groupe de chercheurs et de syndicalistes crée en 1984, autour de l’économiste et philosophe Philippe Van Parijs, le Collectif Charles Fourier. Un colloque organisé en 1986 à l’Université catholique de Louvain donne naissance au Réseau européen pour le revenu de base (Basic Income European Network, BIEN), qui deviendra mondial (Basic Income Earth Network) en 2004. L’un de ses fondateurs, Guy Standing, économiste à l’Organisation internationale du travail (OIT), participe à l’expérience de revenu garanti lancée en 2011 en Inde (lire : En Inde, l’expérience revitalise les villages) ».
[21] Créé par Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives de Nicolas Sarkozy, le revenu de solidarité active (RSA) a été lancé en janvier 2009 en remplacement du RMI. Mais les agents publics qui gèrent cette aide n'ont pas toujours à leur disposition une information claire et actualisée sur le RSA-activité. Selonl'Observatoire des non-recours aux droits et services (Odenore) fondé par Philippe Warin, la moitié des personnes qui ont droit au RSA ne le demandent pas, un chiffre qui monte à près de 70% pour le RSA-activité. "J'ai toujours reconnu que le RSA était une réforme inachevée", rappelait Martin Hirsch dans un entretien au "Monde" en juin 2013. Il demande d'ailleurs "un plan massif contre le non-recours". Dans un rapport remis en février dernier, la Cour des comptes pointait les faiblesses du RSA-activité, trop peu sollicité et à l'impact limité. Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/social/20130715. OBS9541/rsa-activite-pourquoi-ca-n-a-pas-marche.html
[22] Comme par exemple en mai 2011, Laurent Wauquiez qui a dénoncé "les dérives de l'assistanat" qu'il voyait comme "le cancer de la société française".
[23] Source : http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/societe/autres /221189466/revenu-minimum-dexistence-enjeux-causes-consequences
[24] Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/CHOLLET/ 49054
[25] (Extrait wikipédia) Avec la création de la Sécurité sociale en 1945, la France met en place un système social inspiré à la fois des modèles beveridgien et bismarckien. Formulé dans ses grandes lignes en grande partie par le juriste Pierre Laroque, en 1945, et issu du Programme du Conseil national de la Résistance, la Sécurité sociale s’inspire de ces deux grandes conceptions : il conserve la logique d’un système assurantiel, financé par des cotisations des travailleurs, mais vise à la mise en place d’un système généralisé, centralisé et global de sécurité sociale. En 1946, la Constitution de la IVe République, adoptée par référendum, crée dans son préambule une obligation constitutionnelle d'assistance financière de la collectivité envers les personnes exposées aux risques sociaux les plus importants (femmes, enfants, vieux travailleurs).
[26] Loi de rattachement obligatoire du conjoint d’artisan à un statut (2 aout 2005).
[27] DUDH de 1948 ; article 7 : Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination.
[28] http://www.un.org/fr/documents/udhr/

- Livre "L'immatériel" de André Gorz - Editions Galilée 2003
- Interview de Bernard Marris dans Revenu de base
- Livre "Historique du Revenu d'existence" de Yoland Bresson

analyses

Le règne d'Algorithme

Le mercredi 15 avril dernier, l’hémicycle de l’Assemblée nationale était presque vide. Y était pourtant débattu l’un des volets les plus sensibles de la Loi sur le Renseignement, celui concernant la surveillance de l’Internet par des « boîtes noires », les algorithmes. Ceux-ci auront pour tâche de surveiller automatiquement les milliards de données transitant sur le réseau afin de détecter massivement des comportements suspects correspondant à ce que l’on connaît des activités terroristes ou criminelles. Une boîte de Pandore est ainsi en train de s’ouvrir, sous nos yeux.

internet

Réseaux : le numérique support de communautés efficientes ?

La 4ème rencontre de l’Université populaire de la mairie du 2e arrondissement de Paris s’est tenue le 17 mars 2015. Elle a réuni Valérie Peugeot, prospectiviste chez Orange Labs, présidente de Vecam et vice-présidente du Conseil national du numérique ; Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la FING, Cofondateur du réseau international de correspondants sur les usages innovants de l'internet, et du réseau Imagination for people ; et Jean-Pierre Cahier, chercheur au Laboratoire TechCICO (technologies pour la coopération, l’Interaction et les Connaissances dans les collectifs) à l’Université technologique de Troyes. Il s’est agi de traiter l’impact et les opportunités ouvertes par internet, devenu système de « connexion nerveuse » de nos réseaux sociaux.

Les expertises et échanges partagés ont permis de répondre à deux questions essentielles : Peut-on miser sur l’internet pour organiser des communautés locales et de la coopération ? Les outils numériques font-ils la preuve qu’ils aident à  connecter les échelles locales, nationales et internationales, et à soutenir une vitalité démocratique ?

Le rôle du numérique dans les transitions écologiques et énergétiques est capital, souligne en introduction Dorothée Browaeys, animatrice et coordinatrice de l’Université populaire de la Mairie du 2e de Paris. En effet, internet permet des connexions inédites et la formation de communautés d’intérêts. Cependant Internet a de multiples facettes : c’est un levier pour interagir (informer, structurer des mouvements…), pour optimiser (en harmonisant les besoins énergétiques locaux, régionaux ou internationaux, en récupérant une chaleur produite inutile (dans les Data centers) pour chauffer des bâtiments, en gestion de flux…), pour surveiller (Affaire Snowden, suivi de la blogosphère) ou pour soutenir la démocratie participative (Parlements et citoyens, Assemblée virtuelle, expérience Fort Mac Murray pour familiariser les citoyens sur les enjeux des gaz de schistes au Canada…). Internet c’est aussi des court-circuits avec les quatre géants Google, Amazon, Facebook et Apple (GAFA) qui déferlent sur les marchés de la santé (GoogleX), de l’automobile ou de la mobilité pour proposer des services inédits : Googlecar (sans chauffeur), BlaBlaCar, Uber…Face à ces constats, les invités apportent leurs analyses.

Valérie Peugeot  présente l’association qu’elle préside, Vecam, un acteur de l’« internet citoyen » créé il y a vingt ans. Cette association travaille sur les enjeux sociétaux des NTIC, du multimédia… Par ailleurs, elle précise le rôle du Conseil national du numérique dont elle est vice-présidente. Cette instance accompagne le gouvernement pour apporter des conseils sur les politiques liées au numérique. Une grande concertation a été organisée en ligne entre octobre 2014 et février 2015 pour préparer une Loi sur le numérique qui devrait voir le jour à l’automne.

Le premier sujet qu’elle aborde est celui du Big Data (BD) ou mégadonnées en français. Tout d’abord, pourquoi parle-t-on autant des « méga données » aujourd'hui ? Dans le passé, les données étaient localisées au sein des entreprises, des administrations ; aujourd'hui numérisées, elles sortent des « silos » et peuvent être agrégées, croisées et deviennent ainsi une source énorme d'informations. A ces données des collectivités publiques ou privées, s'ajoutent les données collectées sur chacun d'entre nous, via nos activités sur le web, et demain via l'internet des objets, les capteurs dans les villes « intelligentes ». Les pratiques sociales font que nous générons de multiples traces par les usages du web (réseaux sociaux, conversations en ligne, objets connectés comme le téléphone mobile très « bavard », capteurs de domotique, compteurs électriques, voitures). C’est la rencontre entre les usages sociaux et la technologie qui fait cette émergence. On nous parle de « nouvel or noir », car on associe beaucoup de promesses à ces BD, notamment des promesses économiques, mais aussi des imaginaires et des mythes. Les entreprises y voient une opportunité de mieux connaître les profils des clients. Ce qui permet de mieux cibler la publicité et les offres au profit d’une ultra personnalisation, et d'alimenter ainsi un « marketing prédictif ». Les entreprises peuvent aussi revendre les informations issues des données agrégées qui renseignent sur des comportements de consommations, des préférences…

Pythie moderne

Pour le monde de la recherche, l'utilisation de ces BD conduit à de nouvelles manières d’extraire des informations en géographie, en épidémiologie, etc. On assiste à une rupture épistémologique dans la mesure où on peut produire des savoirs de façon inédite, par exemple par analyse statistique sémantique de corpus d’articles. Ces approches viennent compléter des méthodologies plus traditionnelles, notamment en sciences humaines et sociales.

Du point de vue des acteurs publics (Etats et collectivités locales), l’ambition consiste à mobiliser ces BD pour rendre l’action publique plus efficace, pour mieux répondre aux besoins des usagers de services publics. Il s’agit de mobiliser à la fois l’information déjà récoltée dans le cadre des missions habituelles de la puissance publique (ex : statistiques démographiques, nombre de visiteurs d’un musée, quantité d’ordures collectées) mais aussi - pour les collectivités territoriales - d’utiliser des capteurs répartis dans l’espace public pour diversifier les sources d’information. Par exemple, des capteurs placés dans les égouts de New York peuvent permettre de tirer des informations sur d’éventuelles pollutions (huiles rejetées) à tel endroit et de remonter à la source de celles-ci. On parle de plus en plus des « smart cities », qui ne sont pas intelligentes mais plutôt connectées, communicantes, car truffées de capteurs. On peut souligner enfin que le citoyen pour sa part, est le parent pauvre en terme d’usages de ces masses de données. Il en bénéficie indirectement en tant qu’usager des services publics mais pas comme acteur de la ville. Il y a là un gisement dormant d’usages pour une ville plus contributive.

Pourquoi cette inflation de promesses ? Les mégadonnées exercent une véritable fascination par l'effet vertigineux des nombres (le marché des BD en 2017 est estimé à 54 milliards de dollars. 80% des données produites dans le monde l’ont été ces deux dernières années), par la dimension prédictive potentielle qui atteindrait des niveaux jamais atteints par les approches statistiques classiques (type INSEE par ex). Elles apparaissent comme notre Pythie moderne, notre miroir collectif…

Valérie Peugeot évoque ensuite les enjeux sociétaux derrière les discours mirobolants. Pour la recherche, d'aucuns estiment que c'est la fin de la science telle que nous l’avons connue jusqu’à présent (Chris Anderson[1]). Avec les mégadonnées, on en arriverait à se passer des hypothèses, des théories. La vérité sortirait de la donnée. Cette perspective a été largement battue en brèche mais elle hante les imaginaires et participe d’une fascination pour la donnée, qu’on associe à tort à une forme d’objectivité. Ce qui est certain par contre c’est que l’articulation avec les sciences humaines et sociales est capitale pour donner du sens aux BD

Du côté économique, ces masses de données obligent à nous interroger sur Où s’en va l’économie numérique ? Celle-ci s’est construite pour une part essentielle – l’économie du web - autour de l’économie de l’attention (Commercialisation du « notre temps de cerveau disponible » à travers la publicité et le marketing). 98 % des revenus de Google proviennent de la publicité.

Or le gâteau n’est pas extensif, notre attention n’est pas illimitée et nous souffrons de plus en plus d’un excès de sollicitation attentionnelle. Ne risque-t-on pas d'aller vers une nouvelle bulle spéculative autour de la publicité numérique ? Ne risque-t-on pas un glissement de la commercialisation d'un bien ou d’un service vers la commercialisation massive des données coproduites par les utilisateurs et les services numériques ? Par exemple, certains prônent un changement de stratégie en matière d’objets connectés : les proposer à prix cassés et en échange, demander aux utilisateurs de vendre leurs données.

Pour Valérie Peugeot, il nous faut revenir à une économie servicielle. Le marketing personnalisé pour l’instant ne marche que très approximativement, et c’est peut-être tant mieux. La puissance prédictive pour le marketing est-elle vraiment nécessaire ? Mais surtout est-elle conforme aux attentes des usagers ?

Objets connectés et surveillance de masse

Pour conclure, Valérie Peugeot focalise la réflexion sur les usagers des BD. Quand  une donnée est produite par des acteurs publics, elle a vocation à rester disponible et réutilisable par des tiers (ouverte). Quand une entreprise collecte des informations, les choses sont plus compliquées. Il y a d’énormes ambiguïtés sur l’usage des données coproduites par un service et un utilisateur, par exemple à travers les objets connectés (ex Compteur d’électricité, automobiles communicantes). Car, quand elles sont agrégées, elles ne sont plus considérées comme données personnelles et les entreprises ont toute latitude de les revendre, sous réserve d’avoir obtenu un consentement de l’utilisateur en amont (opt in/opt out) qui n’a de consentement que le nom. La question est alors : comment peut-on partager la valeur d’usage de ces données ? Il y a actuellement un projet de recherche action porté par la FING et intitulé  « Mesinfos » qui vise à restituer  les données aux individus pour qu’ils puissent décider des usages et en tirer de la valeur pour leurs propres besoins. 

Enfin, l’enjeu majeur est celui de la surveillance de masse. Nous sommes dans un système où les usages des BD par les entreprises conduisent celles-ci à mettre en place des infrastructures qui rendent possibles la surveillance, à leur corps défendant le plus souvent. En ouvrant la voie à des mésusages possibles par des cybercriminels ou des Etats.

Un règlement européen est en élaboration pour renforcer la protection des données personnelles mais en l’état des négociations, il ne semble pas à la hauteur des enjeux. Ce qui est inquiétant, c’est que toutes ces structures se fondent sur des démocraties officiellement fortes, qui pourtant sont fragiles. Il y a un risque important d'utilisation de ces données, non contrôlées démocratiquement. C’est ce qu’a montré Edward Snowden.

Jean-Pierre Cahier aborde ensuite les outils logiciels de coopération pour le changement.

"Il y a des choses à faire pour permettre à des gens de terrain de se réapproprier les informations pertinentes localement" estime Jean-Pierre Cahier. Ces démarches sont très développées dans les Pays du nord (Danemark…). Ce qu’on peut faire sur le web c’est essayer de voir comment aider à s’exprimer des points de vue. Sont élaborés aujourd'hui des outils permettant de faire travailler ensemble sur un projet commun des gens avec des intérêts et points de vue tout à fait différents. Trois exemples sont présentés avec un support PPT disponible ici.

Le 1er exemple concerne un service d’information géographique où peuvent s’agréger des informations de plusieurs sources. Il s’agit d’une maquette pour un site d’initiatives en écologie industrielle (dans l’Aube) regroupant des entreprises intéressées par une démarche d'économie durable. Un logiciel est en cours de finalisation afin de réaliser une cartographie d’activités diverses sur un même support. Les entreprises pourront mettre sur le site les informations sur elles-mêmes, leurs risques et leur production. Ces infos pourront faire l'objet de la part d'autres locuteurs impliqués dans la démarche de complément d’informations (qui pourront être contradictoires avec celles données par les entreprises). Pourront être agrégées des informations tirées de l’Open data et de services ouverts comme Ppen Street Map. 

Pour le 2ème exemple, on plonge dans un processus de type « second life » porté avec l’Université de Shanghaï. Il s’agit d’un projet de ville intelligente (smart city) en Chine. Des capteurs sont disposés un peu partout, avec l’idée qu’on attrape les choses suffisantes. La limite ici est qu’on est très vite pris par une fascination pour les données objectives, ce que l’on peut mesurer alors que les usages, les habitudes, ne sont pas captées.

Dans ce projet nommé Complexcity, certaines recherches visent à concevoir un jeu sérieux de type SimCity où les joueurs sont amenés à construire leurs maisons en apprenant de proche en proche selon leurs choix. L’objectif est de sensibiliser puis d’impliquer de larges populations dans l'élaboration de scénarios possibles pour réduire les dépenses d'énergie, prévoir la maintenance des bâtiments en faisant appel par exemple à des spécialistes (ex notaires pour savoir à qui appartiennent les propriétés, les sols), en choisissant les bons matériaux, en observant les bonnes règles, etc.

Le 3ème exemple illustre la cartographie participative pour la transition écologique.

Il s'agit de faire en sorte que, pour un projet donné, tous les points de vue s'expriment, y compris les minoritaires. Co-concevoir de nouveaux modèles : gestion de l'eau, durabilité,….

Jean-Michel Cornu expose ses expériences d'intelligence collective

En partant de la métaphore de l'éléphant perçu par des aveugles où chacun, n'en percevant qu'une partie (trompe, queue, etc), ne peut avoir une vision que partielle et potentiellement fausse, Jean-Michel Cornu souligne l'importance et le bénéfice d'une intelligence collective qui dépasse la simple somme des connaissances individuelles.

Il expose trois règles pour progresser en compétences collectives selon trois axes :

La taille. Comment faire travailler ensemble des centaines de personnes ?  Dans un groupe au-delà de 12 personnes, il est difficile de travailler correctement collectivement. Pour un projet d’importance, où il conviendrait de faire participer un grand nombre de personnes, on peut imaginer de les faire travailler par groupes de 12 et de cumuler ensuite les résultats des divers groupes. Cela a été fait pour l'élaboration de la constitution islandaise.

Il est présenté un constat : dans un grand groupe (plus d'une centaine de personnes), les personnes vraiment actives représentent un faible pourcentage (10 à 20% pour les réactifs et seulement quelques pourcents pour les proactifs). Mais si l'on s'adresse à plusieurs grands groupes de ce type, l'activité collectée de toutes les fractions actives de ces groupes va dépasser largement ce que peuvent faire plusieurs groupes de 12 personnes.

Le choix a posteriori. Plutôt que d'optimiser des choix faits en début ou en cours d'avancement du projet, il convient de ne faire le choix qu'en fin de processus pour profiter au maximum de toutes les données informatives accumulées en cours du travail collectif.

La cartographie. Il faut cartographier l'ensemble des itinéraires heuristiques des membres, plutôt que de faire une discussion « unidimensionnelle » qui peut amener à tourner en rond.

Le processus est itératif sur le modèle suivant comportant quatre étapes :

- discussions
- attrapage
- cartographie
- synthèse

Il permet au bout de plusieurs cycles d'aboutir à la solution qui ne ressemblera à aucune de celles imaginées au départ par les divers membres mais une solution collective satisfaisante pour tous. A telle enseigne, qu'on n'a le plus souvent même plus besoin de voter.

Discussion avec le public

Michel Blay (grand témoin du cycle) : il y a t-il dans ces BD des informations vraiment utiles ? N'y aura t-il pas toujours quelqu’un qui les utilisera à mauvais escient ? Ne faudrait-il pas casser tous ces capteurs pour sauvegarder notre liberté ?

VP : De façon générale, dans le monde entier, nous assistons depuis le 11 septembre, à une évolution de plus en plus vers une société de surveillance, de contrôle. Néanmoins il ne faut pas balayer les mégadonnées d’un revers de main au nom de ces risques. La collecte de ces BD présente un véritable intérêt dans de nombreux cas à condition que nous donnions les moyens d’en maîtriser les usages, qu'il y ait notamment une transparence sur la production, l’existence et l'accès à ces données (qui, quoi, usage fait...). Une initiative récente de Regards citoyens utilise les données pour mettre de la transparence dans le monde médical : en  rapportant précisément ce que les laboratoires pharmaceutiques ont versé aux médecins. VP cite un projet de recherche réalisé par Orange au Sénégal et en Côte d’Ivoire. L'opérateur téléphonique a donné accès aux chercheurs du monde entier à ses données de géolocalisation et aux journaux d’appels de ses clients dans ces deux pays, dans le double objectif de faire progresser la « data science » et de mobiliser les données de téléphonie au service du développement des pays en question. Les traces de déplacement des mobiles pourraient permettre par exemple à la ville d’Abidjan d’élaborer un nouveau schéma directeur de ses transports publics plus conforme à la réalité des déplacements de ses habitants. Plusieurs opérateurs réfléchissent aujourd’hui à ouvrir leurs données dans le cadre de la COOP21 car le monde de la recherche en climatologie rêve de disposer d’informations sur les flux (Data for Dev)

Les impacts négatifs de ces BD ne sont pas inéluctables mais il est indispensable que se forge une conscience collective qui mette en questions, construise un cadre permettant l'avancée des connaissances sans que l'on soit piégé. Mais nous utilisons tous des outils à intérêts contradictoires !

Jean-Michel Cornu répond à une question sur la place des experts. Il existe des cas où le croisement des informations données par un collectif a abouti à des résultats meilleurs que ceux des experts consultés. Ce qui ne remet toutefois pas en question l'existence d'experts. Il faut trouver la bonne articulation...

VP. La mondialisation n'est pas nécessairement synonyme de déterritorialisation. Parallèlement à la mondialisation, il y relocalisation avec des formes nouvelles de conceptions, de fabrication... dans un territoire donné. On découvre par exemple des innovations de service comme BlablaCar, Uber, AirBnB qui participent de ce qu’on appelle l’économie collaborative. Toutes ces innovations ne sont pas que positives, elles peuvent fournir un service de grande qualité tout en contribuant à détruire de l’emploi, à fragiliser notre socle social. Il y a aussi le mouvement des villes en transition qui ne s’appuie aucunement sur le numérique mais qui cherchent à coconstruire avec les habitants des villes plus résilientes, plus frugales. On peut également citer le mouvement des communs. Les communs ou biens communs ont pendant plusieurs siècles été un système de gestion de ressources naturelles –terres, pâturages, forets - très courant, mais qui a succombé avec la révolution industrielle et la pensée économique libérale. avec le numérique, on voit apparaitre des communautés qui crée des nouveaux communs de la connaissance – logiciel libre, wikipedia, open street map, science ouverte… -. et ouvre une brèche dans la pensée binaire Etat/marché en proposant des modèles économiques et de gouvernance alternatifs.

JPC.. L'intelligence n'est pas uniquement quantitative mais aussi qualitative. Les BD passent largement à côté de dimensions auxquelles nous devons veiller.

JMC. Dans le cas de conflits autour de deux options, il conviendrait de remonter en amont, à un niveau de crise, où apparaîtrait un ensemble de solutions plutôt que deux seules.

JPC. Il existe aujourd’hui des dispositifs permettant de rendre visibles les points de vue de tous les acteurs d'un même projet et de faciliter la conception collective en limitant les risques de conflits binaires.

[1] http://archive.wired.com/science/discoveries/magazine/16-07/pb_theory

Voir l'interview de Valérie Peugeot

Voir l'interview de Jean-Michel Cornu

sciences

A quelle distance sommes-nous des Lumières ?

"Il est temps de prendre le temps de réfléchir à la science..." ainsi démarrait la conférence de la 3ème année de Leçon de clôture du Forum France Culture qui s'est déroulée en février 2015 au grand amphithéâtre de La Sorbonne à Paris. Cette conférence « L’année vue par les sciences », donnée par Etienne Klein, célèbre à sa façon l’année 2015, désignée comme l’année internationale de la Lumière par l'UNESCO. L’occasion de réfléchir à ce qu’est la Lumière, de revisiter les grandes révolutions de la physique, la théorie de la relativité et la physique quantique, qui ont radicalement changé la façon de décrire la Lumière, de la comprendre et aussi de ne pas la comprendre. 

Pourquoi les progrès technologiques n'apportent-ils pas le bonheur universel ?  Pourquoi se pose-t-on plus de questions aujourd'hui qu'hier ? Pourquoi, après tant de progrès et d'innovations nous ne sommes pas en pleine lumière en 2015 ? Etienne Klein essaye d'apporter une réflexion autour de ces questionnements : A quelle distance sommes-nous des Lumières ?

Conférence organisée à La Sorbonne par ©France Culture et présentée par Hervé Poirier, directeur de la rédaction du magazine "Science et vie".

Etienne Klein est titulaire d’un diplôme d’ingénieur de l’Ecole Centrale de Paris, d’un DEA de physique théorique et d’un doctorat en philosophie des sciences. Il a participé à divers grands projets, en particulier à l’étude d’un accélérateur à cavités supraconductrices, à la conception du futur grand collisionneur européen du CERN, le LHC, et à la mise au point d’un procédé de séparation isotopique par laser. Il dirige actuellement le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA (LARSIM).

Il est professeur de physique et de philosophie des sciences à l’Ecole Centrale de Paris.
Etienne Klein est également membre du conseil d’Analyse de la Société présidé par Luc Ferry, du Conseil Scientifique de la Cité des Sciences et de celui de l’Office Parlementaire pour l’Evaluation des Choix Scientifiques et Techniques. 

Prochaine conférence le mercredi 9 avril à 17h à la Faculté des sciences Semlalia de Marrakech sur le thème " D'où vient que le temps passe ?"

Ouvrages d'Etienne Klein :
- L’unité de la physique, PUF, 2000
- Les Tactiques de Chronos, Flammarion, 2003.
- Petit Voyage dans le monde des quanta, Flammarion, 2004.
- Il était sept fois la révolution, Albert Einstein et les autres, Flammarion, 2005.
- Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, Flammarion, 2007.
- Galilée et les Indiens, allons-nous liquider la science ?, coll. Le Café Voltaire, Flammarion, 2008.
Discours sur l'origine de l'univers,  Flammarion, 2010
Le small bang des nanotechnologies Odile Jacob, 2011

(Source : France culture février 2015)

analyse

C’est l’obscurantisme qui conduit au fanatisme et non la religion

Nous sommes confrontés, en ce début de XXIème siècle, au terrorisme. Caractérisé par des assassinats « d’innocents », c’est-­à-­dire de personnes qui ne sont en rien impliquées dans les conflits et les oppositions que prétendent combattre les auteurs des attentats. L’émotion en est d’autant plus grande au sein du public, qu’il peut plus facilement s’identifier aux victimes. Ce qui entraîne une « diabolisation » des auteurs et exacerbe, au sein des musulmans et des minorités concernées, les sentiments de rejet, voire d’exclusion. Sentiment qui alimente le recrutement de nouveaux « terroristes » ou « combattants djihadistes », selon la perspective que l’on choisitA de nombreux égards, l’état de notre société est surprenant. Surtout si on le compare avec les états antérieurs et les civilisations qui ont précédé.

Dans le domaine matériel, sur le plan des techniques, aucune civilisation n’a jamais connu un tel développement, une telle maîtrise de la matière, de la mécanique, de l’électronique, une telle débauche d’énergie.
Dans le domaine spirituel, les ambitions et discours des politiques, véhiculés par leurs hagiographes dans la presse et les médias, semblent par comparaison, d’une indigence abyssale. Si l’on considère leur degré de conscience et de conscience politique avec celui des moralistes du XVIIème siècle, il paraît évident que leur compréhension de l’âme et des comportements humains n’effleure pas une seule des Maximes de La Rochefoucuald ou des Caractères de La Bruyère. Sans parler de Montaigne, de Montesquieu ou de Tocqueville.

Se poser la question de savoir pourquoi nous sommes dotés « d’élites » inconscientes et incultes, suppose de se demander d’abord : comment ?

Et le comment dépend de l’éducation. Dont l’institution qui porte, improprement, le nom d’Education Nationale, n’est pas seule responsable. Les valeurs qui fondent, ou sont censées fonder, la démocratie et la république : liberté, égalité, fraternité, n’ont plus cours au sein de nos sociétés. Les termes existent encore, mais ils ont été vidés de leur sens, dans la confusion de pensées et de discours, qui règnent dans l’ensemble de la société. Chaque terme suppose une définition et celles-­ci ne sont pas enseignées, ni connues, même parmi les « dirigeants », qui en devraient être les défenseurs. Cette « définition » suppose, comme le sens du terme l’indique, d’en fixer les limites. Pour ce qui concerne la liberté, ces limites s’expriment par des formules connues : « La liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres », d’une part. Le corollaire de la liberté étant : La responsabilité, définie par l’article 1382 du Code Civil : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » Il doit être clair pour chacun que la logorrhée législative, a suffisamment dissimulé ces principes, pour qu’ils soient devenus indiscernables, au sein des règles qui gouvernent notre société. Que la restauration de la prééminence de ces principes est indispensable, à rendre à chacun une vision claire de ses droits et obligations.

Qu’en ce qui concerne l’égalité et la fraternité, qui sont indissolublement liées, elles sont parfaitement antinomiques et incompatibles avec la compétition et la concurrence, qui sont inculquées dès l’école et constituent la base de fonctionnement de nos sociétés. Le fait que la réussite et la fortune en soient devenues admirables et la misère et le dénuement méprisables, n’en sont que les conséquences les plus visibles. Sans que ceux qui dénoncent ces effets, semblent en identifier les causes.

Et leurs bases sont dans l’éducation. Le système scolaire ne délivre plus qu’un enseignement destiné à former des « employés », des « salariés », instruments au service d’entreprises dont la seule finalité est le profit. La « croissance » qui consiste à grossir au-­‐delà de l’obésité. Le « développement » qui détruit tout sur son passage, jusqu’à produire des montagnes de déchets et polluer la planète de façon sans doute irréversible. Ne fournissant, en fait d’éducation, qu’une instruction faite de connaissances disparates, dans des domaines « économiquement » utiles. Des « têtes bien pleines », alors qu’il faudrait « des têtes bien faites ». Sans compter tous ceux qui sont abandonnés sur le chemin de la réussite scolaire.

Sans doute le « moyen-­âge » ne méritait-­‐il pas le nom que lui a donné « la renaissance ». Notre époque matérialiste, consumériste, mercantile, monétariste, le mérite plus. Elle est obscurantiste. Elle noie la spiritualité dans la confusion et méprise tout ce qui n’a pas de valeur monétaire. Malraux aurait dit « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », ou « Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas. » Je pense plutôt que le XXIème siècle sera spirituel ou cataclysmique.

Je ne suis pas le premier à proposer d’abandonner « le veau d’or », de renoncer au « monétarisme », le sujet fut déjà d’actualité il y a plusieurs milliers d’années. Nous préparons nous même notre propre déluge, non plus d’eau, mais d’ordures. Je ne le suis sans doute pas non plus à indiquer la voie. Elle n’est pas religieuse ou mystique. La sortie de l’obscurantisme par la religion ne peut se faire que par la voie dans laquelle elle s’est engagée : la violence, le terrorisme, la guerre. Inéluctablement la tentative d’hégémonie d’une religion entrainera l’opposition des autres croyants, ce qui ne peut déboucher que sur des « guerres de religions », dont les seules conséquences certaines sont des malheurs, des destructions et des massacres.

La spiritualité vers laquelle il faut se tourner est donc philosophique. Non pas que je pense qu’il faille instaurer « un gouvernement de philosophes », mais qu’il faut que la conscience morale, civique et politique, soit la base de l’éducation. Pour aller plutôt vers une « société philosophique », au sens premier d’amour de la sagesse. Que le combat le plus efficace contre l’obscurantisme ne consiste pas à enseigner à la jeunesse, les mathématiques, la physique et l’électronique, mais à lui apprendre à penser. Que pour cela les maîtres que je citais au début de cet article, des Rabelais ou des Boileau, sont de biens meilleurs exemples que ceux dont la pensée prévaut actuellement.

Que contrairement à ce que nos dirigeants croient ou veulent nous faire croire, ce n’est pas par la contrainte et la surveillance qu’ils assureront la sûreté ou la sécurité. La Rochefoucauld disait : « Notre défiance justifie la tromperie d’autrui. » et « La promptitude à croire le mal sans l’avoir assez examiné est un effet de l’orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables ; et on ne veut pas se donner la peine d’examiner les crimes. » Ces sont des leçons que nos dirigeants n’ont semble-‐t-­il pas comprises ou pas retenues.

Marc Albert CHAIGNEAU, Auteur de "De la révolution à l’'inversion", publié aux éditions Edilivre.

savoirs et éducation

Penser l'école, penser à l'école

En ces temps de turbulences et de peurs, injonction est faite de repenser la société, de repenser la citoyenneté, de repenser la religion, de repenser l’économie, de repenser l’homme. C’est un drôle de verbe, si on réfléchit bien, le verbe Penser. Il est souvent employé, et pourtant, où sont les espaces pour penser dans notre société ? Dans les médias ? Dans les assemblées et autres congrès ? A l’école ?
Allons-y à l’école. Pour moi qui suis instituteur, je n’ai aucun souvenir de l’emploi de ce mot en classe, en salle des maîtres, et même dans la bouche d’un ministre de l’éducation nationale.

Essayez de vous remémorer votre propre scolarité. Est-ce que ces phrases vous reviennent dites par un instituteur ? : « Tu as bien pensé ! » ; « Tu as bien travaillé/appris » ; « Tu t’es bien concentré »,

Penser, non… Comme si ce mot, cette idée, n’avait pas sa place à l’école, je dirai même, ne pouvait avoir sa place. Une place pourtant nécessaire pour qu’enfin l’école puisse donner accès à la complexité des choses et évite, autant que possible, de former une jeunesse n’ayant pour seule perspective que la servitude volontaire, ou alors pour certains le fanatisme.

Pourquoi ? Ce concept serait-il dangereux pour l’enseignant ? Est-ce que quelque chose lui échapperait si la classe et ses composants, les enfants, se mettaient à penser ? Penser serait-il incompatible avec l’objectif d’apprendre ? Doit-on même considérer que si on favorisait la pensée dans la classe, cela prendrait trop de temps pour faire émerger les savoirs, ça entrerait en contradiction avec les valeurs de la société, fondées sur la vitesse, voire l’urgence.

Et s’il y avait de plus, dans l’acte de penser, une boîte noire qui échappe à l’emprise de l’enseignant et qui lui pose vraiment problème, boîte faite de l’intériorité de l’enfant, ses émotions, ses désirs, ses préoccupations. Or, rien de plus angoissant pour le MAITRE de ne pas être maître de tout un pan de l’élève face à lui.

Alors, que fait-il bien souvent ?

1) Soit il évacue cette intériorité et l’enfant ne reste qu’un élève à faire avancer compétence par compétence, un élève découpé en morceaux de savoir-faire, et qui le plus souvent devient objet d’évaluation. Il ne pense pas, il travaille. Et s’il pense un peu, cette pensée doit pouvoir être mise dans une catégorie évaluable et ne pas prendre trop de temps sur les acquisitions.

2) Soit il reconnait cet espace de pensée et d’intériorité mais cherche à percer cette boite noire de façon intrusive et non respectueuse de l’enfant avec des idées toutes faites comme « Cet enfant ? T’as vu la famille qu’il a ! » ou « Le père est absent, c’est pour ça que… » De la psychologie de bazar. L’enseignant cherche à contrôler ce qui sort de l’enfant.

Pourtant, il faut réhabiliter la pensée à l’école, car c’est laisser un espace non contrôlable, un espace dans lequel chacun peut se glisser à sa manière.

Où l’indicible peut exister.

Cet espace de pensée, dans la mesure où il est cadré pour assurer la sécurité de chacun avec des règles explicites, est précieux dans une classe. Il permet de donner place à l’intériorité singulière de chacun, incluant blessures et blocages, pour qu’elle se transforme en réalisation et en création.

Il faut donc prévoir dans un emploi de temps des moments pour cela. Je l’ai fait, je le fais, je le défends. Et je ne suis pas tout seul.

Nous sommes de nombreux enseignants à à défendre un espace-classe où penser serait central et multiple :

- Penser l’apprentissage
Jacques Lévine, psychologue, psychanalyste, un de mes maîtres à penser justement, avait une formule qui est devenue mienne : « Il ne devrait y avoir qu’une seule discipline à l’école : conquérir les secrets de la vie ». Les enfants doivent dès le plus jeune âge penser ce qu’ils auront à apprendre, savoir pourquoi on leur demande d’apprendre à lire, à écrire, à compter, à mesurer, à dessiner, à chanter. Et le savoir passe d’abord par leur propre exploration tâtonnante, sans l’explication de l’adulte.

- Penser les empêchements à apprendre
Ces empêchements sont partout en classe, et pas seulement chez les élèves qui sont notoirement en difficulté. Serge Boimare, psychopédagogue, ancien directeur du Centre Médico-Psychopédagogique Claude Bernard (Paris V), en parle formidablement bien dans un de ces ouvrages, « Ces enfants empêchés de penser ».

Ils sont cachés en chacun de nous – j’ai été moi-même de ces élèves empêchés, même si ça ne s’est pas vu dans mes résultats – et souvent ils sont inavouables.

Ces empêchements peuvent venir de partout, de l’enseignant, de la personne qu’est l’élève, de son entourage familial ou amical, des savoirs eux-mêmes.

Avec toute une équipe d’enseignants et de clowns (!), nous nous sommes confrontés à ces empêchements d’une façon singulière et pratique et avons fait partager notre travail sur ce site : http://www.empechementsaapprendre.com

- Penser la classe
On ne passe pas six heures par jour dans une classe sans qu’il soit nécessaire de la faire sienne. Sinon, l’espace devient mortifère. Et pourtant, combien d’enseignants font de leur classe un espace de démocratie ?
La pédagogie Freinet, qui est là aussi d’une grande importance dans mes valeurs, l’a compris en instituant tous ces espaces de conseil, dans lesquels les élèves deviennent co-auteurs du fonctionnement de leur classe, faisant de celle-ci un espace de participation et de co-décision.

- Penser le monde et la condition humaine
Sous forme de moments de réflexion collective, inspirés là encore par Jacques Lévine, dans lesquels l’enseignant n’est que celui qui permet, il s'agit là d'établir un moment d'exploration entre pairs qui permette à chacun d'avancer dans la découverte de soi, de l'autre, et du monde dans lequel on vit.

L'objectif est donc triple :

- offrir un espace de réflexion personnelle à chaque enfant (qu'il intervienne oralement ou non dans l'atelier), où il peut aborder des grands thèmes auxquels, en général, on ne lui donne pas accès, soit parce qu’il est considéré comme trop petit, soit parce qu’on trouve qu’il y a d'autres priorités, soit parce qu’on n'a pas le temps, soit parce que c’est considéré comme difficile à mener...

- modifier le regard que chacun porte sur l'autre. Il n'y a pas là de « bon élève » étiqueté mais d'enfants qui cherchent ensemble un cheminement à l'intérieur d'une question, qui n'a pas de réponse juste.

- ouvrir un espace transitionnel entre soi et le monde. Le « pourquoi on vit » devient accessible. Cette façon de nous mettre en relation avec le monde peut aider des enfants à se réconcilier avec leur environnement.

Penser l’école, penser à l’école

Combat vital. Combat politique. Combat humain. Combat innovant.

Daniel Gostain, enseignant-clown
http://pedagost.over-blog.com

big Data

Big Data : une introduction

Les "Big data" (1), c'est un thème qui n'est plus tout à fait nouveau et doit interroger tout le monde, les chercheurs au premier chef ! Il autorise beaucoup de points de vue qu'il est fécond de multiplier et de rapprocher. Voici un exercice d'introduction qu'il est indispensable de recommencer régulièrement de façon à mieux jauger au fil du temps l'importance respective des problématiques qu'il charrie.

Préambule sur les caractéristiques importantes des Big Data (BD)

De grandes quantités de données – les Big Data, donc - sans qualité apparente, structurées ou non, mais numériquement analysées avec des outils adaptés, charrient des informations indiquant des tendances quand un échantillon, donc de petites quantités de données souvent qualitativement chargées et plus cohérentes, débouche, après analyse, sur des informations où domine la logique de précision et d’exactitude. Or aujourd’hui, la majorité des acteurs, les plus puissants d’entre eux au moins, assoient davantage leurs intérêts autour de la tendance. Pourquoi ? Parce qu’elle autorise plus souvent une meilleure mobilisation de moyens adaptés à une fin que le passage obligé par la précision et l’exactitude à laquelle nous étions techniquement contraints jusque-là. La recherche de la tendance constituerait désormais un méta-objectif implicite parce que son pouvoir de prédictibilité serait supérieur. Deux mondes différents se juxtaposent : celui ouvrant sur la tendance, lequel deviendrait dominant, celui fondé sur l’exactitude, lequel deviendrait récessif.

D’autres caractéristiques des BD apparaîtront au long de mon propos. J’ai choisi, néanmoins, d’insister dans ce préambule (qui constitue de fait une « introduction à l’introduction ») sur les premiers enseignements suivants :
- De grandes quantités de données, organisées en catégories non homogènes de multiples échantillons aléatoires et de niveau granulométrique différent, ont donc le pouvoir, grâce aux nouvelles méthodes de traitement numérique, de mieux prévoir « ce qui pourrait advenir » que des petits échantillons de données à catégories homogènes.
- On résume souvent les propriétés originales des BD par la formule des 3 V : volume, variété, vélocité. A l’appui de cette assertion, on invoque le fait que l’accroissement du nombre de données est plus important en termes de « résultat » escompté que l’accroissement de la rapidité des machines et de leurs puces et plus important même que l’accroissement des performances des algorithmes. Ne perdons pas de vue que ce qu’on appelle « résultat » se rapporte avant tout au référentiel suivant : la rapidité d’obtention d’informations pour un coût minimum !
- On remarquera que, par construction, les BD ne considèrent que ce qui est enregistré et ce qui fut enregistré (2).

1. Les nouveaux outils des BD sont issus de la révolution numérique

Les machines, puis les réseaux, puis les logiciels : voilà les trois premiers temps du développement de l’ère numérique depuis 50 ans. Le 4ème temps, aujourd’hui donc, serait celui des données.
La puissance de nos outils cognitifs et techniques a beaucoup augmenté. Et elle ne va pas faiblir, bien au contraire ! En effet, aux abaques, aux chiffres arabes, à la comptabilité en partie double, à la notion de « moyenne » (chez Quetelet et Gauss), moments majeurs de cette progression, puis, à l’époque contemporaine, aux outils analogiques, s’est ajouté un outil de performance : la numérisation, lato sensu ; en particulier :
- des satellites en batterie qui autorisent la mise en données par géolocalisation (GPS) (3) 
- des logiciels de reconnaissance optique de caractères qui autorisent le traitement par ordinateur et l’analyse à l’aide d’algorithmes (vous savez, ces processus de calcul qui, une fois formalisés, se passent de toute instruction humaine et sociale !) ; de la sorte, la mise en données offre la possibilité d’indexer lettres, mots, phrases, paragraphes à partir de l’image numérique d’une page.

Car le grand projet qui se profile avec la numérisation, c’est bien « la mise en données de tout phénomène », ce qui revient à quantifier les informations dont on dispose. Dit autrement : sera(it) écartée une représentation du monde comme suite d’événements à interpréter en tant que phénomènes naturels ou sociaux et émergera(it) une représentation du monde pour l’essentiel composée d’informations transformées en données quantifiées. Elle devrait donc modifier notre façon d’appréhender « la réalité », modification qu’il n’est toutefois pas aisé de qualifier. Ce que l’on peut dire, c’est que la commensurabilité, que permet la quantification, semble désormais ne plus avoir de limite de pénétration : elle concerne les individus, les groupes, le réseau, la masse, les organisations désormais considérés comme unités d’analyse commensurables ; mais également les interactions (relations, expériences, états d’âme,…) ; çà mesure, çà se mesure, parce que çà quantifie, çà se quantifie, voie royale du calcul. Le champ de cette ambition où il s’agit toujours de recueillir, puis d’enregistrer des informations (4), de les stocker, de les rendre disponibles, de les traiter, de les utiliser, puis de les retraiter, une ou plusieurs fois,… est considérablement élargi. Ambition, je me répète un peu, qui alimente de manière originale la dynamique quantophrénique qui a pris son essor… voilà 4 siècles !


 

2. Une révolution épistémologique également ?

Cette interrogation est d’importance, et particulièrement dans un laboratoire comme le Cetcopra, car elle renvoie à des questions fondamentales pour des chercheurs. Je vais donc m’appesantir sur trois questions.
La question de la cause, d’abord. Comme source première de sens à travers la relation cause-effet, la cause - qui est sensée supporter la majeure partie de nos raisonnements, de nos analyses et de nos décisions d’action - serait fortement concurrencée par la corrélation. Ah ? Pour les non-familiers de la notion de corrélation, en quelques mots : la corrélation, c’est ce qui quantifie la relation statistique entre deux valeurs (la corrélation est dite forte si une valeur a de fortes chances de changer quand l’autre valeur est modifiée et elle est dite faible dans le cas où une valeur a de faibles chances de changer quand l’autre valeur est modifiée). Aussi, quand vous analysez un phénomène par la voie des corrélations, vous n’êtes pas renseigné(e) sur son fonctionnement interne ; en revanche, vous pouvez identifier les meilleures données susceptibles, à une imprécision près, de s’y substituer. La corrélation va donc permettre de repérer les meilleures données substitutives à un phénomène (grâce à une analyse élaborée à partir d’innombrables modèles mathématiques qu’on peut passer en revue, aujourd’hui très rapidement et pour pas cher, comme je l’ai déjà dit) et de mettre en exergue des « phénomènes aux parties liées », c’est-à-dire des phénomènes à la corrélation forte, autorisant ainsi une meilleure analyse prédictive, autrement dit la probabilité d’occurrence, du phénomène qui intéresse.

La question de la prise en charge prédéterminée du raisonnement, ensuite. Il s’agit bien d’une démarche qui suppose le compromis suivant : à condition de bien vouloir accepter de renoncer à chercher a priori quelque chose de précis en vous appuyant sur la cohérence d’un sujet, vous gagnez à pouvoir envisager sans délai des questions que vous n’aurez pas préalablement identifiées ! La corrélation ne recherche donc pas la cause d’un phénomène ; elle ne recherche pas son « pourquoi » via le détour méthodique par l’exactitude, la précision et l’ordre via la catégorisation a priori et la mesure. Non ! En desserrant ces contraintes-là, en consentant à l’idée qu’il s’agit là non d’un défaut à réparer mais bien d’un compromis à accepter, elle permet de prévoir plus efficacement les tendances auxquelles ce phénomène sera soumis. « Savoir quoi, et non pourquoi, n’est-ce pas largement suffisant ?», clament les thuriféraires de la corrélation, lesquels n’hésitent pas à proférer que la démarche par la corrélation est à même de « comprendre le monde » mieux que ne le fait la démarche par la cause et la relation cause-effet. Bref, la corrélation rapprocherait de… la réalité, selon eux, en ce que celle-ci serait d’une part enregistrée ou enregistrable statistiquement, d’autre part, « pratique, plus plastique, impliquant de nombreux facteurs en jeu ».

La question de la théorie et de la vérité, enfin. Il n’en fallait pas davantage, en effet pour annoncer « la fin de la théorie », donc de l’approche moderne de la science fondée sur la recherche de la vérité. L’un des premiers à le faire fut Chris Anderson en 2008 dans un article, fameux aujourd’hui, qui donne lieu à d’innombrables commentaires et exégèses (5) . A ce propos, je renvoie à l’analyse qu’en fait une jeune agrégée de philosophie et doctorante à Paris 1, Anne Alombert, dans un article intitulé « Eléments de débat sur le rôle des Big Data dans la recherche scientifique – Autour de « The end of theory » de Chris Anderson » où elle explique longuement que « la corrélation rendue visible par le traitement algorithmique des données, quelque efficacité prédictive ou descriptive qu’elle puisse avoir, ne remplace en rien une hypothèse théorique » ; que les données numériques ne constituent pas le réel, qu’on en passe toujours par une médiation ; enfin, que la vérité (dont elle avance les aspects qui en conditionnent les régimes) n’est pas à chercher derrière cette médiation. Elle reformule la seule question pertinente à ses yeux, qui est de savoir comment produire de la vérité dans le numérique (et non pas « la vérité du numérique »), c’est-à-dire comment les technologies numériques modifient les manières de construire des vérités.

La possibilité d’intéressantes controverses est donc ouverte. Pour terminer ce point 2, voici, pour l’exemple, quelques repères possibles pour approfondir sa propre réflexion au contact de travaux de recherches en histoire des sciences et des techniques en France. Autour de l’histoire du calcul des probabilités et de la statistique, et des travaux de leur ancien séminaire commun, Michel Armatte et Eric Brian. Autour de l’histoire des mathématiques, et notamment de la géométrie moderne à la fin du 19è siècle, moment clé, Giuseppe Longo. Autour, enfin, de Jean Lassègue, grand spécialiste d’Alan Turing et engagé dans des recherches bien intéressantes sur l’écriture de l’informatique.




3. La transformation de la chaîne de valeur économique

Aspects et enjeux majeurs, bien sûr, mais à propos desquels je resterai volontairement plus superficiel. Ces BD, où les trouve-t-on ? Dans les entreprises ; dans les puissances publiques (Etats et collectivités diverses) ; dans les ONG ; dans les objets personnels ou collectifs connectés dont le Web et les réseaux sociaux !
Les données rassemblées en grand nombre ont elles une valeur ? En soi, non ! Ont-elles néanmoins une importance implicite, latente, qui puisse leur conférer une valeur ? La réponse est oui ! Leurs propriétés descriptive et prédictive peuvent se transformer en avantage concurrentiel pour des organisations, surtout pour les entreprises : elles prendront alors une valeur économique (6).
Comment mesurer la valeur économique des données ? Les économistes ont souvent avancé la proposition selon laquelle l’information constitue un « bien non rival ». Tu parles, Charles ! La tentation d’une démarche financière est trop forte qui conduit à déterminer une « valeur d’option » aux données, créant de fait un « marché de la connaissance » sur la base d’opérations de « formatisation » (donc de standardisation) hautement stratégiques pour la création des marchés de base (7) ! Hasardeux, ce « marché de la connaissance », bien sûr, d’autant qu’on ne sait pas trop bien comment les comptabiliser au bilan des entreprises, c’est-à-dire en faire des catégories d’actifs incorporels comme des marques, des talents, des stratégies,… ! Mais cela ne gêne ni les financiers ni les « marketeurs »… !

Les entreprises engagées dans le « service en BD », on peut les différencier en 3 types : 1/ celles qui collectent et/ou qui détiennent les données (et qui les gardent pour elles, ou qui les cèdent par licence), 2/ celles qui détiennent les compétences dans leur utilisation et leur maîtrise (cabinets conseils, fournisseurs de technologies, prestataires de solutions analytiques, 3/ celles qui ont uniquement des idées innovantes de création de valeur économique et qui suggèrent la formation idoine et opportune de grandes quantités de données comme précieuse « matière première ». En résumé : maîtrise des BD ; compétence dans leur manipulation ; idées de constitution de BD.

De nouveaux métiers sont logiquement appelés. La grande presse a repéré celui, très prisé, de « data scientist », c’est-à-dire de l’expert scientifique des données qui réunit des compétences transversales de statisticien, de programmeur de logiciels, d’infographiste… et de conteur. Il y a aussi l’« intermédiaire consultant » (je ne sais pas trop comment le nommer) qui fait office de manipulateur de flux d’informations sur longue période en conjuguant différentes banques de données versus le « data broker » qui, lui, est généralement un financier pressé (notons qu’il est susceptible de proposer des services groupés à des entreprises concurrentes qui pourraient, de ce fait, coopérer en amont). Enfin, certains observateurs (Cukier et Mayer Schönberger, notamment) pensent, et je les rejoins, qu’un métier d’ « algorithmiste » pourrait ou devrait être envisagé : à l’intérieur des organisations, dans un rôle de vérification des algorithmes, de leur utilisation à fin de prévention, de vigilance et de protection individuelles et collectives et, à l’extérieur des organisations, dans un rôle d’auditeur, en charge (publique ?) d’éthique, de contrôle, de transparence et d’impulsion de « bonnes pratiques ». Une mise en garde.
Que l’existence de ces nouveaux métiers vienne inconsciemment consacrer l’idée qu’on peut laisser baigner l’ensemble de ces activités et systèmes dans une logique globale d’autorégulation serait de la plus haute imprudence (pensons un instant aux milieux financiers qui ont amplement montré combien cette option était périlleuse) ! 

Enfin, en deçà même de ces métiers qui incarnent cette nouvelle chaîne de valeur économique, il y a le domaine des formations supérieures : au niveau Master, MBA ou formation continue ; dans les (grandes) écoles d’ingénieurs (Telecom-ParisTech, avec un mastère spécialisé, a lancé le mouvement) comme dans les (grandes) écoles de commerce ; dans les entreprises aussi, bien sûr : d’IBM à AXA en France ; en formats courts ou longs….

4. L’action et les acteurs, économiques avant tout

Quelle est la part de réalité, d’intox ou d’anticipation raisonnée qui est aujourd’hui mobilisée pour enclencher une dynamique d’entraînement économique ? Je ne sais pas bien faire écho à cette question. Mais on rapporte que le changement opéré dans les entreprises du fait de la prise en compte des BD dans leurs décisions aurait déjà des répercussions visibles sur les résultats financiers : hausse de productivité, donc source d’avantage concurrentiel. Parmi les indices utiles pour apprécier cette dynamique, il y a le courtage en BD, industrie qui prospère. Bref, on aura saisi l’essentiel si on comprend d’une part que la valeur économique va se déplacer inexorablement de « la technicité pure à la gestion de cette technicité et à la relation client », d’autre part que ce sont les grands acteurs qui sont à la manœuvre.
Avant tout, c’est le « technomarché » américain, comme je le nomme depuis 20 ans, qui prospère aujourd’hui à l’échelle planétaire autour des fameux GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), lesquels sont les « grands maîtres » des BD (mais aussi les courtiers en données du type Infos USA (8)) . En 15 ans, Google surtout (mais Amazon aussi) a réussi l’intégration verticale des trois types de service que je décrivais plus haut. Cette entreprise collecte les données ; elle les expertise, les utilise, les réutilise, les met à disposition de tiers : elle accumule donc des compétences ; enfin, elle donne à tous ses choix stratégiques une « couleur BD » (9). Si l’on prédit quelquefois pour Google un avenir totipotent de future première compagnie d’assurance ou de première compagnie automobile ou de première compagnie de distribution au monde ou encore d’entreprise majeure dans les cyberguerres, c’est en vertu de la valorisation présumée que lui confère cette matière première qu’est l’accumulation massive de données et la taille de ses bases de données dans sa maîtrise… de « la relation client ». Cette « relation client », cette « information-client » comme on l’appelle quelquefois, est centrale dans cette affaire : ainsi, quand Netflix capte le marché de la vidéo, c’est en proposant un service novateur qui sera guidé en permanence par « l’esprit BD » pour fidéliser le consommateur !

Le « technomarché » à foyer européen a des moyens et des stratégies plus limités. Mais les manœuvres ont commencé. A l’été 2014, en France, Atos a racheté Bull et, en Allemagne, l’éditeur de logiciels professionnels SAP, spécialiste du logiciel pour la comptabilité et la gestion de la « relation client », a accéléré l’intégration de ses offres (solutions cloud, mobiles et externes). Dans chacun des deux cas, c’était pour mieux se positionner sur les BD.
De leur côté, la Commission Européenne et « le secteur européen des données », s’engagent, à partir de 2015, à investir 2,5 milliards d’euros dans un partenariat public-privé (PPP) qui visera à renforcer « ce secteur et à placer l’Europe en tête de la course mondiale aux données », « la communauté européenne des mégadonnées », enfin, « aidera à poser les fondations de l’économie prospère de demain, qui reposera sur les données ». 

En France en particulier, on tente de résister et de s’organiser de façon à échapper à un destin de « sous-traitants ». Une initiative publique, un plan « Big Data » - issu des travaux de la commission Lauvergeon « Innovation 2030 » - ambitionne la création « d’un écosystème français du BD » où les grands groupes et le monde du service, du type Capgemini, sont appelés à coopérer, dans une logique « d’innovation ouverte », avec les startups et le monde du logiciel, pour relever ces enjeux. François Bourdoncle, co-pilote de ce « plan BD », n’hésite pas à affirmer : « Le Big Data est une arme de guerre. C’est le levier avec lequel le capitalisme est en train de soulever le monde ».
En effet, comment les BD et les techniques et pratiques qui leur seront associées pourraient échapper, dans les décennies qui viennent, au pouvoir des entreprises non financières et financières, des pouvoirs publics, mais aussi des mafias organisées. La grande complexité qui caractérise leur récente émergence obscurcit d’emblée leur compréhension, leur accès et leur orientation, écartant probablement tous autres acteurs que ceux-là. Autrement dit, la possibilité de leur « mise en culture citoyenne » du fait de groupes associés apparaît improbable, d’autant que « les personnes physiques », avec leurs données personnelles, pourraient se voir embarquées dans des logiques de marchandisation individualisées fort peu civiles et civiques. De ce point de vue, on observera avec attention l’activité de « l’administrateur général des données », fonction créée par décret du premier Ministre en date du 16/09/2014 pour coordonner l’action des administrations en matière d’inventaires, de gouvernance, de production, de circulation et d’exploitation des données par les administrations.

5. Les conséquences sur « le libre arbitre », « le bien commun » et « le vivre-ensemble »

La montée en généralité des questions abordées dans cette contribution en termes de conséquences de l’émergence du « monde des BD » sur « le libre-arbitre », sur « le bien commun » et sur « le vivre-ensemble » n’est aisée qu’en apparence. Nous l’opérons ici, au moins en première analyse, autour de l’hypothèse que les BD consacrent le passage d’un monde où les causes demandent à être connues à un monde où les effets demandent à être vérifiés et contrôlés seulement (pour paraphraser Giorgio Agamben qui pense que ce changement est emblématique de la modernité). Sous forme d’une série de questions à la formulation provisoire auxquelles nous tentons de donner une cohérence.

« Libre arbitre » ? Ici, le réflexe est sans doute de songer aux conséquences de toute nature, y compris anthropologiques, de l’approfondissement d’une dynamique individuelle de « quantified self » étudiée urbi et orbi. Ce réflexe n’est pas dénué de sens. Pour autant, nous considérons que c’est à partir de la question centrale – la corrélation versus la cause – que les raisonnements devraient être ré-envisagés du point de vue des effets majeurs : est-ce avant tout la dynamique d’automatisation des choix (donc d’expulsion de la décision humaine du domaine des choix par voie technologique) qui sera favorisée ou davantage la « sérendipité », l’intuition, le « rebond » en multiples démarches exploratoires et ouvertes,… ?
Dans le premier cas, le principe de finalité ne se trouve-t-il pas mis à mal, interroge Antoinette Rouvroy ? Autre chose. Les décisions que nous prenons ont dans l’ensemble une apparence causale. Pourraient-elles être incriminées au plan de la responsabilité individuelle si nos univers mentaux peu à peu « colonisés » par des représentations faites de corrélations devaient les délégitimer ? Davantage encore : contrairement à ce que l’on pense assez souvent, la ré-identification d’un individu et de ses liens au sein d’immenses masses de données anonymisées « orientées » corrélation n’est pas hors de portée technique ; de sorte que tout individu pourrait se voir affublé d’un statut d’« auteur probable », plus précisément « d’auteur d’actes probables », avec, à la clé, un risque de pénalisation établie sur la base d’ intentions qualifiées de probables (on pense, bien entendu, au film-culte « Minority Report ») !
Problème pour les CNIL du monde entier, bien sûr ! Quant aux modes de vie, la « smartification de la vie quotidienne », pour parler comme Evgeny Morozov, permettra-t-elle encore une « réflexivité » de nos actes qui puisse échapper aux effets d’une alliance entre l’algorithme et le technocrate tapie dans les grandes organisations tant privées que publiques (10)? Enfin, qu’est-ce un « libre-arbitre » lorsqu’il est considéré du point de vue des seuls choix qui auront été préalablement exprimés par des données déjà existantes ?

 


 

« Bien commun » ? Les données s’intéressent donc à ce qui est et présentent un monde déjà existant à travers un prisme d’efficacité technique où le référentiel central devient l’optimisation de cet existant. Dans ces conditions, la logique probabiliste que le « monde des BD » charrie marquerait-elle la fin des « temps modernes » et le début d’une nouvelle phase déterministe dans l’histoire des hommes ? Que dire, en outre, d’une possible addiction aux « univers probables » et aux jeux de comparabilité qu’ils induisent exclusivement sinon qu’ils ruineraient la possibilité même d’univers originaux, non encore imaginés et leur incomparabilité nécessaire ? Comment, en effet, le « bien commun » accueillerait-il encore l’original, le non encore conçu, l’informulé, le non pratiqué,…? Faut-il veiller à promouvoir au service de l’action tout à la fois et la qualification et la « disquantification »? Par ailleurs, la logique macro de « gestion des risques et des opportunités » - qui, via les BD, s’accroche à tout aujourd’hui ! – va-t-elle transformer celle de « responsabilité individuelle » ? Et la carte l’emportera-t-elle sur le territoire ? Autre grande question, celle de l’espace public. Qu’est-ce qu’un espace public où… la publicité n’a aucun coût ? Serait-il le lieu d’un néo-benthamisme triomphant où les Big Data offriraient au plus grand nombre la meilleure voie dans la poursuite du plus grand bonheur ? (Et, bien entendu, quel rôle des Etats, là-dedans ? (11) ). Doit-on prévenir les effets d’un renforcement de la « gouvernementalité par les nombres », par les algorithmes ? Doit-on anticiper un espace public déserté d’une « connaissance publique » jusque-là appuyée sur les organismes chargés de la statistique publique ? Revenons un instant à Morozov : « une réglementation algorithmique » consacrera-t-elle « la prise de pouvoir des données et la mort de la politique » ? En effet, dit-il, « le désaccord et le conflit, selon ce modèle, sont considérés comme des sous-produits malheureux de l’ère analogique – à résoudre par la collecte des données – et non comme les conséquences inévitables de conflits économiques ou idéologiques » (12). Last, but not least, qu’est-ce qu’un espace public où les sciences, sociales notamment, seraient in fine portées à faire écho avant tout à toutes les formes possibles d’utilisation des données du Web ?

« Vivre-ensemble » ? La question de la protection des données individuelles et collectives contre le vol ou la malveillance constitue une thématique importante et pertinente, médiatiquement très explorée : en effet, aujourd’hui, les données personnelles n’ont toujours ni propriétaires ni règles d’usage, en particulier sur la façon d’envisager « la gestion de la mémoire » ! Elle pose, en outre, de redoutables problèmes de libertés comme l’a montré, au début des années 2000, la forme de la réponse américaine d’un « Patriot Act » pour assurer la sécurité (13) !
Plus généralement, si la tendance devait aller à la colonisation progressive de nos choix à base de sens moral par des algorithmes prédictifs, comment échapper alors à la violence des échelles industrielles et des diktats collectifs, quels que soient leur forme (Gosplan capitaliste, société autoritaire de marché,…), qui pourrait en être le corollaire (14) ? Comment préserver un libre « pouvoir d’agir » individuel et collectif face à la menace d’une dictature des données, le cas échéant guidée par une « industrie bibliométrique » fortement concentrée ? Suffirait-il d’adopter des principes de transparence (des données et des algorithmes), de certification (fiabilité et validité des algorithmes) et de réfutabilité (possibilité de réfuter une prévision) ?

Bref, quel contrôle, quelle maîtrise à propos de la gouvernance des BD ? Autorégulation par les marchands ? Ou bien régulation publique fondée, par exemple, sur une redéfinition d’ensemble du numérique autour d’un principe général de loyauté, comme semble le recommander le CNN (Conseil National du Numérique) ? Peut-on envisager également la conception d’une maîtrise citoyenne des BD ? Alex Pentland (15) laisse entendre avec optimisme qu’un « contrat social sur les données » est possible. Mais le développement de bases et banques de données techniquement sous contrôle individuel ou mutuel est-il à l’échelle des enjeux ?  L’open innovation ne servira-t-il pas les intérêts des entreprises plutôt qu’une « société civile informée », même par des « données brutes »? Enfin, en quoi des lois antitrust suffiraient-elles pour protéger contre les « détenteurs de données », et le pouvoir asymétrique dont ils disposent ?

En guise de conclusion (provisoire) à cette introduction

Instruments, outils, dispositifs, terrains d’enquêtes, métiers, industries en émergence,…Les mégadonnées ou « Big Data », nouveau jalon de la dite « société de l’information », interrogent donc nos représentations, nos façons de penser et de réfléchir, de croire et de valoriser ; elles les modifient ; elles modifient aussi nos autres instruments et outils. Enfin, elles modifient nos façons d’envisager l’action en général, nos anticipations, nos démarches, nos intentions, nos décisions, nos usages : l’action économique, l’échange et la transmission, et l’action politique, sa rationalité, son organisation. Les BD illustrent l’irruption d’un univers nouveau fait de cartes, de comptes, de sites… qui créeront de l’autorité et de la norme et où nous pourrions avoir tendance à détacher « les traces nativement digitales » de leurs conditions de production, pourtant souvent auto-référentielles (16) !

La « performativité » marque la capacité de glissement du prédictif au prescriptif. Celle des BD, que nous avons tenté de caractériser sous de nombreux angles de vue, apparaît inédite, inouïe et durable parce que mise au service de logiques puissantes, avant tout économiques, mais aussi militaires. Or, dans moins de 10 ans, le monde pourrait être et la source et le produit d’un univers peuplé de 100 ou 200 milliards d’objets connectés, dont…9 milliards d’hommes ! Le cas échéant, – Big Data aidant – il pourrait n’être plus que la projection de l’extension du domaine des mathématiques en laboratoire, illustrant la prise de pouvoir du in silico sur le dialogue séculaire entre le in vitro et le in vivo.

Jean-Paul Karsenty, Cetcopra - Paris 10 février 2015

(1) Le Journal officiel de la République française du 22 août 2014 publie l’avis de la commission générale de terminologie et de néologie : il faudra dire désormais mégadonnées et non Big Data. Pour la commission, les mégadonnées sont des données structurées ou non dont le très grand volume requiert des outils d’analyse adaptés.
(2) Logiquement, elles ne s’intéressent pas à ce qui n’est pas enregistré ; a fortiori, elles ne sauraient considérer ce qui n’est pas enregistrable ou, en outre, ce qui n’existe pas. Retenons ceci, car cela a des conséquences souvent négligées dans nos raisonnements et nos démarches d’action. Mais on y reviendra.
(3) GPS américain et, sauf nouveaux ennuis, Galileo européen à compter de fin 2015.
(4) Enregistrer est une opération dont les effets sont de grande portée. Elle accepte « le désordre naturel du monde » et elle renonce de fait à la précision sémantique pour pouvoir bénéficier des effets du processus d’intégration qu’elle autorise entre photos, videos, texte, musique.
(5) L’article s’intitule précisément : « The End of Theory : The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete ». Chris Anderson est physicien et journaliste américain, ancien Rédacteur en chef de Wired, magazi-ne techno-utopiste libertarien.
(6) On peut aisément montrer qu’en agissant sur les conditions de la décision en général, elles peuvent, dans certains cas et dans des limites claires de leurs conditions d’utilisation, servir l’intérêt général, civique ou civil. Mais restons-en, pour l’instant, à leur valeur économique illustrée par l’émergence d’un nouveau et gigantesque marché créé par et pour les entreprises.
(7) Une valeur d’option pour les données, c’est l’estimation a priori d’une sorte de « vraie valeur » qu’on ne pourrait mesurer dans l’absolu qu’ex post, c’est-à-dire en tenant compte de toutes les utilisations successives effectuées des données ou de leur capacité d’extensibilité à des multiples utilisations potentielles.
(8) Un « technomarché » à foyer chinois est-il en train d’émerger autour de Alibaba, de Baïdu ou de Xiaomi ?
(9) « Il faut une concurrence équilibrée. Mais tant que Google peut éteindre un concurrent d’un seul coup d’algorithme, c’est que cela ne va pas. Il faudra demander le dégroupage de Google, si la compétition n’est pas ouverte et équitable. ». Denis Olivennes, président du Directoire de Lagardère Active, le 15 mai 2014, Cité Universitaire, Paris.
(10) La prise de pouvoir des données et la mort de la politique », Evgeny Morozov publié le 20/07/2014 dans The Observer, traduit par Guy Weets et repris sur son Blog par Paul Jorion le 25 août 2014
(11) Bernard Harcourt, Université de Chicago et EHESS, rapporte qu’il n’en coûterait que 20 millions de dollars par an au Gouvernement américain pour « accéder aux données de Microsoft, Yahoo, Google, Facebook, You Tube, Skype, Apple, et d’autres » par l’intermédiaire du fameux programme PRISM de la NSA, lancé en 2007 (Intervention au Colloque du Collège de France, le 2 juin 2014). Au nom d’un principe d’Open data, irait-il le cas échéant, jusqu’à « libérer » toutes les informations en provenance des entreprises qu’il aura acquises pour une bouchée de pain ?
(12) Article cité.
(13) …La sécurité américaine dont Edward Snowden a révélé en 2013 des dimensions inconnues jusque-là. Parmi les dernières dévoilées, « MoreCowBells » est un programme de l’Agence nationale de sécurité (NSA) présenté comme « de surveillance passive » qui entre en possession d’une masse de métadonnées sur le trafic Internet qu’il peut croiser avec d’autres types de métadonnées collectées par ses programmes de surveillance : qui communique avec qui, quand, combien de fois, etc… (in le Monde, 25 et 26 janvier 2015, page 8)
(14) Le Conseil d’Etat a produit (09/09/2014) une volumineuse réflexion (400 pages) sur le sujet de l’encadrement souhaitable des algorithmes prédictifs.
(15) Alex Pentland, Professeur des arts et des sciences des medias au MIT (in le Monde, 31 mai 2014)
(16) J’emprunte la formule et le raisonnement qui l’accompagne à Dominique Boullier, lequel décrit surtout dans une intervention au Collège de France, le 2 juin 2014, les enjeux pour la 3è génération de sciences sociales qui s’annonce, et les démarches idoines pour les considérer.

Références
« Big data, entreprises et sciences sociales – Usages et partages des données numériques de masse », Pierre-Michel Menger (Chaire de sociologie du travail créateur 2013-2014), Collège de France, Colloque du 2 juin 2014 (avec 3 sessions : 1/ « Big data », entre usages instrumentaux et usages académiques : un panorama des évolutions ; 2/ « Les « Big data » comme terrain d’enquêtes en sciences sociales » ; 3/ Les « Big data », nouvel outil de recherche en sciences sociales ? »).
« Big Data - La révolution des données est en marche », Victor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier - ouvrage traduit de l’anglais (Etats-Unis) et paru chez Robert Laffont – janvier 2014
« Eléments de débat sur le rôle des Big Data dans la recherche scientifique – Autour de « The end of theory » de Chris Anderson », Anne Alombert, doctorante à Paris 1, article à paraître
« Peut-on créer un écosystème français du Big Data ? », François Bourdoncle, in Le journal de l’Ecole de Paris du Management, n° 108, juillet/août 2014
« Des données sans personne : le fétichisme de la donnée à caractère personnel à l’épreuve de l’idéologie des Big Data », Antoinette Rouvroy, juillet 2014
« Pour tout résoudre, cliquez ici - l’aberration du solutionnisme technologique – », Evgeny Morozov, traduction de Marie-Caroline Braud, Editions Fyp, septembre 2014
« Les marches de l’aléa », Michel Armatte, Prisme n°21, février 2012, Centre Cournot pour la Recherche en Economie
La Revue du Digital de « l’info du Business Connecté », plusieurs n°.
Un « Guide des utilisateurs 2014 du Big Data 2014/2015 – L’annuaire de référence à destination des utilisateurs - », réalisé par la société Corp (que m’a signalé Françoise Roure)

information et médias

La Peur. Raisons et déraisons

Dans le cadre du cycle de Conférences des pensées du Monde, le MuCEM Marseille organise des rencontres exceptionnelles autour du thème de la peur avec historiens, philosophes-psychanalystes :  il s’agit d’approcher et de mieux comprendre la peur à partir d’une diversité de points de vue. Pourquoi et comment crée-t-on la peur ? Quelles en sont les mises en scène passées et contemporaines ? Et, pour mieux « conjurer la peur » (suivant l’historien Patrick Boucheron qui ouvrira le cycle) voire imaginer la dépasser (avec Jacques Sémelin qui en assurera la clôture), il s’agit de replonger dans l’histoire pour oser aborder le présent.
Photo : Des bougies déposées en hommage aux victimes de l'attaque terroristes à "Charlie Hebdo" © PATRICK HERTZOG / AFP

« De quoi devons-nous avoir peur sinon de nous-mêmes, de notre oubli des principes de la vie civile qui fonde la possibilité même d’une existence commune ? Que pouvons-nous craindre d’autre que notre propre colère ? La guerre, oui sans doute, mais non pas celle d’un agresseur qui viendrait de l’extérieur bousculer l’ordre des choses – la guerre de tous contre tous, portant l’ensauvagement au cœur de la cité… » déclare Patrick Boucheron, Professeur d'Histoire du Moyen-âge à l'Université Paris I, dans son dernier ouvrage "Conjurer la peur, Sienne 1338. Esai sur la force politique des images - Edition Le Seuil, 2013

"La mort n’est regardée que par des yeux vivants" écrivait Paul Valéry. Sans se confondre avec l’angoisse, la peur marque les sociétés contemporaines : elle marque nos comportements qu’elle modifie ou change. Elle est sans doute historiquement liée à l’effacement de la mort de notre quotidien.
Comme l’analysait il y a déjà 40 ans Philippe Ariès, dan ses Essais sur l’histoire de la mort en Occident, "il est honteux aujourd’hui de parler de la mort et de ses déchirements, comme il était autrefois honteux de parler du sexe et de ses plaisirs. (…) Aujourd’hui, il ne reste plus rien ni de la notion que chacun a ou doit avoir que sa fin est proche, ni du caractère de solennité publique qu’avait le moment de la mort. Ce qui devait être connu est désormais caché ; (…). La mort était autrefois une figure familière, et les moralistes devaient la rendre hideuse pour faire peur. Aujourd’hui il suffit de seulement la nommer pour provoquer une tension émotive incompatible avec la régularité de la vie quotidienne.
Aussi, est-il logique que du vocabulaire médical ou historique, le mot «peur» ait envahit la sphère du social. On a pu ainsi parler des «politiques de la peur», ces politiques qui consistent à tirer bénéfice de toutes les peurs. Elles sont nombreuses en effet : des épidémies, des bêtes contagieuses, de la drogue, du tabac, du sexe (le Sida), du terrorisme, des banlieues, etc.

Conçu en collaboration avec Fethi Benslama, auteur remarqué de L’islam à l’épreuve de la Psychanalyse, le cycle proposé par le Mucem a, été lancé avant les événements parisiens des 7, 8 et 9 janvier. Il prend dans ce contexte, à la fois nouveau et déjà ancien, une autre résonnance."
Jean-François Chougnet Président du MuCEM

Entretien avec Fethi Benslama, par Catherine portevin

« La peur. Raisons et déraisons » : le titre de ce cycle insiste sur l’ambivalence de la peur. Pouvez-vous l’expliquer ?

Fethi Benslama : La peur est un invariant anthropologique : elle est inhérente à la vulnérabilité de la vie. C’est en l’éprouvant que nous nous protégeons et devenons prévoyants : quelqu’un qui ne redoute pas les dangers court ou fait courir aux autres des périls. On a donc raison d’avoir peur ! Ce sentiment anime tout geste de protection et d’amour. Il ne s’agit pas seulement de dangers réels, mais aussi de représentations et d’imaginaires. Sans crainte, il n’y a ni institution, ni contrat social, ni civilisation, dont la finalité est d’assurer la protection de tous. D’un autre côté, la peur peut devenir excessive et engendrer la panique, qui paralyse ou impulse la violence réactive. La panique incite à la surprotection au point de se détruire soi-même. C’est le passage de la vigilance protectrice à la panique destructrice, que nous mettons au travail à travers ces conférences.

L’actualité de ce début 2015 est venue spectaculairement mettre la peur au-devant de la scène. Comment repenser la tension entre vigilance et panique ?

F. B. : Nous avions commencé à préparer ce cycle sur la peur, avant l’été dernier. L’idée était que pour penser le monde actuel, on ne pouvait faire l’économie des peurs liées au processus de mondialisation. Nous avions à l’esprit que le 11 septembre 2001 a eu pour effet un monde d’autant moins sûr, que le terrorisme prenait désormais des formes de plus en plus imprévisibles et entrainait des surréactions. Avec le massacre de Charlie Hebdo, la cible est inédite, l’acte était coordonné avec l’attaque, plus classique, de l’épicerie casher, afin de maximiser la diffusion de la crainte et de l’horreur. La panique est accrue par les moyens de communication qui les transmettent en temps réel. Ça nous arrive à tous, comme si c’était dans la maison d’à-côté. Ce qu’on appelle « globalisation » a rapproché les habitants de la planète entre eux, mais elle a aussi produit de nouvelles peurs. Certes, la mondialisation a favorisé les échanges et une certaine pacification ; mais elle a engendré l’uniformisation, les craintes d’intrusion et de désappropriation. Plus on se ressemble et plus on veut se différencier et préserver ses particularités par des séparations. Les revendications identitaires se sont intensifiées à une échelle proportion- nelle au processus d’universalisation.

Comment le psychanalyste que vous êtes interprète-t-il la vulgarisation du terme « phobie » dans les débats publics ?

F. B. : Ce terme appartenait à la psychopathologie individuelle, il est devenu un leitmotiv de la psychologie collective quotidienne. On le colle à tout : islamophobie, judéophobie, homophobie, « phobie administrative », etc. Or la phobie est précisément la maladie de la colle, de la non séparation avec l’exogène anxiogène. Si « la phobologie » s’installe dans notre univers de discours, c’est que nous sommes entrés dans ce que j’appelle « l’ère des craintes » …

Pourquoi le monde nous semblerait-il plus inquiétant à vivre aujourd’hui qu’hier ?

F. B. : Première hypothèse : les effets de la désagrégation de l’institution religieuse. Celle-ci condensait les peurs en une seule : la crainte de Dieu. Or, l’institution reli- gieuse se désagrège partout, au profit d’un religieux protéiforme et anarchique. Il y a longtemps que l’autorité du christianisme est perdue ; l’islam est sur la même voie : contrairement aux apparences, on assiste à une décomposition de son magistère, dont témoignent les imams autoproclamés qui produisent des fatwas sur n’importe quoi. Un autre aspect est relatif aux progrès de la recherche scientifique qui ont des bienfaits indéniables, mais en même temps, ont dévoilé les risques que nous courons de par- tout. Nous sommes en alerte permanente. Nous vivons l’un des périls dont avertissait le mythe d’Œdipe : l’excès de savoir conduit à aller au devant de la découverte de mal- heurs. Gouverner aujourd’hui, c’est antici- per les risques, ce qui engendre des peurs auto-immunitaires. On teste en permanence des procédures en cas de catastrophe : épidémie, attentat, panne informatique, effondrement du système bancaire… Les attentats du 11 septembre 2001 ont donné lieu à une riposte qui a provoqué encore plus d’insécurité et plus de raisons d’avoir peur. Là, la peur a conduit à des atteintes aux droits et aux libertés, partout dans le monde. La peur de la peur a eu pour consé- quence de faire advenir un ordre sécuritaire qui impose une assurance effrayante. Il faut être attentif à ce que les attentats de janvier en France ne suscitent pas la même poli- tique de surréaction à la peur.

Comment la peur joue-t-elle dans l’islam aujourd’hui ?

F. B. : Il y a une guerre civile à l’intérieur du monde musulman autour de la définition du musulman aujourd’hui. Être musulman ne va plus de soi. Cette incertitude ouvre la porte aux radicalismes qui veulent imposer leurs conceptions. Avec celle de « l’État Islamique », nous sommes au-delà du ter- rorisme. Il y a là la volonté de montrer la cruauté et d’en jouir, afin d’inspirer l’effroi. Celui qui égorge veut plus que tuer, il vise la déshumanisation de sa victime, en faire un animal sacrifiable, l’anéantir. Lui même n’a plus peur de rien, il jouit même de l’idée de sa propre mort. Nous l’avons bien constaté chez les frères Kouachi et chez Coulibali, les jihadistes disent qu’ils aspirent à mourir et se moquent de ceux qui aiment la vie. D’une certaine manière, ils sont déjà morts comme sujets humains.

Brider la peur, cela peut-il venir de la société civile ?

F. B. : Brider la peur peut se faire à travers des rapports horizontaux et pas seulement par en haut (l’État et ses appareils de sécurité). La réussite du « Printemps arabe » en Tunisie est due à la mobilisation de la société civile, au moment où les appareils et le personnel politiques n’étaient pas à la hauteur de l’événement. La politique, en tant que soin de la communauté humaine, est devenue l’affaire de tous et non d’une caste. L’affaiblissement du politique est d’ailleurs l’une des sources de la peur. Ce sont les solidarités ordinaires, celles du partage dans l’épreuve, du témoignage d’empathie, du porter secours qui restaurent les liens sociaux et civilisent la peur.

Programme Cycle de conférences "Peur, raisons et déraisons"

D'Ivan Illich aux nanotechnologies. Prévenir la catastrophe ?

En retraçant les différentes étapes de son parcours intellectuel et de ses livres, le philosophe Jean-Pierre Dupuy explique comment la question climatique l’a conduit à renouer avec l’œuvre d’Ivan Illich, aux côtés duquel il développa ses premiers travaux. Les défis environnementaux qui se profilent ainsi que son parcours philosophique original conduisent ainsi Jean-Pierre Dupuy à proposer de penser la technique dans les termes d’un « catastrophisme éclairé » paradoxal mais peut-être indispensable. UP' retranscrit ainsi cet entretien paru en son temps dans la revue Esprit, d'une actualité incroyable... 

Esprit : LA CRISE énergétique alimente de nombreux débats et inquiétudes, allant jusqu’à des scénarios catastrophes. Quels sont les différents argumentaires en présence ? Comment évaluez-vous cette question des réserves énergétiques ?

Jean-Pierre Dupuy : Oui, notre monde va droit à la catastrophe, j’en ai l’intime conviction. Le chemin sur lequel s’avance l’humanité est suicidaire. Je parle de « la » catastrophe au singulier, non pour désigner un événement unique, mais un système de discontinuités, de franchissements de seuils critiques, de ruptures, de changements structurels radicaux qui s’alimenteront les uns les autres, pour frapper de plein fouet, avec une violence inouïe, les générations montantes. Mon cœur se serre lorsque je pense à l’avenir de mes enfants et de leurs propres enfants, qui ne sont pas encore nés. Ceux qui espèrent que le XXIe siècle échappera aux horreurs qu’a produites le XXe ont sans doute oublié que l’acte inaugural, daté du 11 septembre 2001, en fut un événement d’une brutalité inconcevable. Ils croient sans doute que la science et la technique nous sortiront d’affaire comme elles l’ont toujours fait dans le passé.
Quand j’étais petit, on me racontait dans la classe d’instruction civique que tous les malheurs de l’humanité venaient de ce que le progrès de la science ne s’était pas accompagné d’un progrès parallèle de la sagesse humaine. La science était pure, mais les hommes restaient mauvais. Quelle naïveté !

Je dois à Ivan Illich d’avoir compris que l’humanité a toujours dû se garder de trois types de menaces, et non pas simplement de deux – les deux auxquelles on pense d’abord : la force de la nature et la violence des hommes ; les tremblements de terre qui effondrent les cités glorieuses et la barbarie de la guerre qui massacre, mutile, viole leurs habitants. C’est en apprenant à mieux connaître la nature que les hommes ont réussi partiellement à la dompter ; c’est en devenant plus lucides sur les mécanismes de la haine et de la vengeance qu’ils ont compris que l’on peut s’entendre avec ses ennemis et qu’ils ont bâti les civilisations. Mais il existe un troisième front sur lequel il est beaucoup plus difficile de se battre, car l’ennemi, c’est nous-mêmes. Il a nos propres traits, mais nous ne le reconnaissons pas et tantôt nous le rabattons du côté de la nature, tantôt nous en faisons une Némésis haineuse et vengeresse. Le mal qui nous fond sur la tête depuis ce troisième front est la contrepartie de notre faculté d’agir, c’est-à-dire de déclencher des processus irréversibles et qui n’ont pas de fin, lesquels peuvent se retourner contre nous et prendre la forme de puissances hostiles qui nous détruisent.
Grand lecteur de Hannah Arendt, qu’il connaissait personnellement, Illich savait bien que cette faculté s’exerce d’abord dans le réseau des relations humaines. L’action et la parole engendrent des histoires dont nul ne peut se dire l’auteur et qui connaissent parfois, voire souvent, un dénouement tragique. De cette expérience primordiale de l’autonomisation de l’action par rapport aux intentions des acteurs sont probablement nés le sacré, la tragédie, la religion et la politique – autant de dispositifs symboliques et réels susceptibles de maintenir dans des limites cette capacité d’agir.
Le fait totalement inédit qui caractérise nos sociétés fondées sur la science et la technique est que nous sommes désormais capables de déclencher de tels processus dans et sur la nature elle-même. Avec une prescience extraordinaire, Hannah Arendt analysait dès 1958 cette mutation de l’action dans son ouvrage majeur Human Condi­tion (1).
Les sécheresses, cyclones et autres tsunamis de demain, ou tout simplement le temps qu’il fera, ce temps qui depuis toujours sert de métonymie à la nature, seront les produits de nos actions. Nous ne les aurons pas faits, au sens de fabriqués, car l’activité de fabrication (poiesis pour les Grecs), contrairement à l’action (praxis), a non seulement un commencement mais aussi une fin, dans les deux sens du terme : but et terminaison. Ils seront les produits inattendus des processus irréversibles que nous aurons déclenchés, souvent sans le vouloir ni le savoir.

La philosophie politique française est pour l’essentiel restée étrangère à cette mutation de l’action. Depuis Sartre au moins, le bon intellectuel hexagonal non seulement ne connaît rien à la physique ni à la chimie, est parfaitement ignorant des principes de fonctionnement d’une centrale nucléaire ou d’un ordinateur, ne comprend rien à la théorie économique, mais il ne lui déplaît pas de s’en vanter ! Cette inculture crasse le condamne désormais à l’impuissance. Toutes les questions qui font aujourd’hui les gros titres du débat intellectuel et politique doivent être posées et traitées à nouveaux frais, dans le cadre d’une philosophie morale et politique qui donne à la nature et à la technique une place centrale.
Dans l’actualité, la question de l’immigration occupe à juste titre les esprits. On réfléchit aux critères qui vont nous permettre d’atteindre un optimum de population immigrée sur notre territoire. Comme les baigneurs de Thaïlande qui n’ont vu qu’au dernier moment la vague gigantesque déferler sur eux, nous ne semblons pas apercevoir les centaines de millions de malheureux qui, dans un avenir proche, chassés de chez eux par la sécheresse, la montée des eaux, les ouragans ou les tempêtes, chercheront un asile chez nous, pour fuir non plus seulement des régimes d’oppression, mais des territoires que nous aurons saccagés, sans même les connaî­tre, par notre inconséquence. Ces vagues humaines rendront dérisoires nos pauvres calculs. L’action politique doit aujourd’hui se penser dans la perspective, non plus de la révolution à accomplir, mais de la catastrophe à repousser, s’il en est encore temps.

J’en viens à votre question sur la crise énergétique. Je me permets de la récuser. Non, il n’y a pas de crise énergétique, l’expression est à bannir… avec la dernière énergie. La première raison est résumée de manière abrupte par la formule qui fait le titre du livre de mon collègue du Conseil général des Mines, Henri Prévot : nous souffrons de « trop de pétrole ! ». C’est lui qui m’a ouvert les yeux sur une faute grave que je commettais, à l’instar de tous ceux ou presque qui se piquent de s’intéresser à ce qu’on appelle bêtement l’« environnement » – comme si ces questions étaient autour de nous, donc extérieures à nous.
Certes, les ressources fossiles (pétrole, gaz et charbon) s’épuisent à vue d’œil et nous n’en aurons plus bien avant la fin du siècle si les pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil s’engagent sur le même chemin que nous, comme ils le font déjà allègrement. Certes, les énergies de substitution ne sont pas au rendez-vous. Certes, on voit déjà se profiler une guerre qui sera sans merci entre les grandes puissances consommatrices, lesquelles se battront avec l’énergie du désespoir pour s’approprier qui la dernière goutte de pétrole, qui la dernière tonne de charbon. La tension sur les prix, qui pourrait dégénérer en panique, amplifiée par une crise financière majeure, se fait déjà sentir. Les économistes libéraux en tirent satisfaction, confiants qu’ils sont dans les mécanismes du marché, qui saura selon eux opérer les substitutions nécessaires : les réserves, comme par miracle, se trouveront multipliées, car il sera rentable d’exploiter des gisements difficiles d’accès, des énergies qui n’étaient pas économiques, comme le solaire ou les biocarburants, le deviendront, etc.

Eh bien, tout cela se révèle être un écran de fumée qui dissimule l’extrême gravité de la menace climatique. Je vais citer un chiffre que tout citoyen du monde, toute personne en situation de décider même à un niveau très modeste, devrait connaître et méditer. Les experts du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ne savent pas nous dire ce que l’augmentation moyenne de la température du globe d’ici à la fin du siècle sera exactement à l’intérieur d’une fourchette qui va de 2 à 6 degrés Celsius. Il est à noter que la moitié de cette incertitude résulte de l’inconnue que représentent les politiques de réduction d’émissions des gaz à effet de serre qui seront suivies. Il y a là un cercle intéressant pour le philosophe, puisque ces politiques dépendront elles-mêmes évidemment des représentations que l’on se fera du sérieux de la menace – et ces représentations dépendent en partie de l’incertitude qui grève les prévisions. Quoi qu’il en soit, les mêmes experts nous assurent qu’au-delà de deux degrés, soit la borne basse de la fourchette, les conséquences du réchauffement climatique seront redoutables.

Je ne veux pas m’étendre sur ce sujet, car toute personne désireuse de s’informer – et il devient criminel ou fou de ne pas le faire – a le choix entre toute une série d’excellentes publications. Je veux simplement souligner ceci. Au-delà de la borne en question, le système climatique entrera dans un chaos qui fera franchir à des variables clés ce qu’on appelle des « points de basculement » (tipping points). Ces franchissements de seuils provoqueront à leur tour des phénomènes catastrophiques, lesquels amplifieront une dynamique auto-renforcée qui ressemblera à une chute dans l’abîme. Par exemple : la circulation profonde de l’Atlantique pourra s’arrêter, engendrant un refroidissement paradoxal de l’Europe ; le permafrost (la terre gelée en permanence) qui recouvre l’Antarctique, en fondant, dégagera des quantités gigantesques de méthane, l’un des plus redoutables des gaz à effet de serre ; etc. Nous ne savons pas où sont ces seuils, et lorsque nous les découvrirons, c’est que nous les aurons franchis et il sera trop tard.
J’en viens au chiffre que j’ai promis de donner : un tiers. Si nous voulons éviter le désastre irréversible que serait une augmentation de la température de trois degrés à la fin du siècle, l’humanité doit s’astreindre impérativement à ne pas extraire du sous-sol dans les deux siècles qui viennent plus du tiers du carbone qui s’y trouve accumulé, sous forme de pétrole, de gaz et de charbon. Conclusion : ce n’est pas de rareté qu’il faut parler, mais de surabondance : nous avons trois fois trop de ressources fossiles. Or, je l’ai dit, la régulation du marché relayée par la dérégulation des paniques collectives va précipiter tout le monde, tête baissée et tant pis pour les plus faibles qu’on écrase ou piétine au passage, dans une course folle à qui s’emparera des ressources ultimes. Qui, quoi, peut arrêter cette débandade ?

La priorité absolue de la menace climatique

Esprit : Comment expliquez-vous ce décalage entre l’omniprésence du débat sur les réserves énergétiques et un certain ajournement du problème environnemental ?

Jean-Pierre Dupuy : Entre le moment où nous avons commencé ces entretiens, l’été dernier, et le moment de leur publication, donc en l’espace de six mois, les esprits ont beaucoup évolué. Des publications comme le rapport britannique Stern, des films comme La vérité qui dérange d’Al Gore, ont ébranlé les consciences, le premier en montrant qu’il en coûterait infiniment moins cher de lutter contre le réchauffement climatique que de laisser s’effondrer l’économie capitaliste sous l’effet de la dégradation de l’environnement ; le second en jouant sur les émotions et la peur. Le cœur et le porte-monnaie. Cependant j’entendais récemment le président de la République française dire que deux dangers menacent la survie de l’espèce humaine : la raréfaction des ressources fossiles et le réchauffement climatique. Si vous m’avez suivi, ce « et » constitue une faute logique. S’il y a réchauffement climatique, alors les ressources ne sont pas rares, mais surabondantes.
Cela veut dire que l’opinion publique n’a pas encore pris la mesure des périls ni conscience de leur hiérarchie. Pourquoi ? Notre monde est dominé par l’économie et donc par les mouvements des prix qui anticipent les raretés futures. Mais aucun signal ne nous parvient de l’avenir catastrophique que nous prépare la mise en chaos du climat. La menace est trop abstraite. Même lorsque nous savons que la catastrophe est devant nous, nous ne croyons pas ce que nous savons.
Sur la base de nombreux exemples, un chercheur anglais a dégagé ce qu’il appelle un « principe inverse d’évaluation des risques » : la propension d’une communauté à reconnaître l’existence d’un risque serait déterminée par l’idée qu’elle se fait de l’existence de solutions. Comme les pouvoirs qui nous gouvernent, économiques et politiques, croient qu’un changement radical de nos modes de vie et un renoncement au « progrès » seraient le prix à payer pour éviter le désastre, et que cela leur paraît irréalisable, l’occultation du mal s’ensuit inévitablement.

La catastrophe n’est pas crédible. Elle n’est tenue pour possible qu’une fois réalisée, donc trop tard. C’est ce verrou que j’ai tenté de faire sauter avec mon « catastrophisme éclairé (2) ».

Esprit : Quelle solution viable pourrait donc permettre de prévenir les effets du réchauffement climatique, ou en tout cas d’y remédier ?

Jean-Pierre Dupuy : J’attends beaucoup de la publication des travaux d’Henri Prévot (3). D’une rigueur exemplaire, ils montrent que la France peut s’engager sur un programme de division par trois des émissions de gaz à effet de serre dans les trente ou quarante ans qui viennent, qu’elle a intérêt à le faire même si elle agit seule, et cela sans dépenses excessives ni bouleversement des modes de vie. Ce « plan pour la France » implique cependant une réorientation drastique de notre appareil de production qui n’a de chance d’aboutir que si une volonté politique sans faille décide sans tarder de le mettre en œuvre (4) – ce qui ramène à la question de la formation de l’opinion publique.
Il est à noter que la démarche de Prévot se veut complètement détachée de toute considération morale ou éthique. Elle n’est guidée que par la rationalité instrumentale et l’efficacité : nous voulons survivre ? Voici les moyens nécessaires.
Prévot dénonce la confusion des genres que, selon lui, pratiquent les mouvements écologistes. Ceux-ci condamneraient la manière dont nous vivons au nom d’une morale qui leur est propre, et tenteraient d’imposer ce jugement à tous leurs concitoyens en prenant prétexte de ce que ce mode de vie nous mène droit au désastre. Réfutant cette dernière affirmation, Prévot pointe une certaine mauvaise foi écologiste.

Il est vrai que la crise environnementale peut mener droit à ce qu’André Gorz appelait l’écofascisme, un ordre moral imposé au nom de la survie. Mais ce que la dénonciation de Prévot illustre, c’est que nous ne voulons pas de la survie à n’importe quel prix, en particulier au prix du renoncement à des valeurs fondamentales telles que l’autonomie morale. C’est donc bien qu’on ne peut séparer les dimensions techniques de la survie de la question éthique.
Selon le scénario le plus probable, pris dans les rets de la compétition mondiale et de la lutte pour la survie, les peuples et leurs gouvernements n’hésiteront pas à sacrifier les valeurs les moins sacrifiables. Le XXe siècle nous démontre à l’envie que lorsqu’une société a peur et se sent menacée dans son être et sa reproduction, le vernis qui sépare l’ordre du chaos, la civilisation de la barbarie, peut facilement craquer de toutes parts. À quoi servirait à l’humanité de se sauver elle-même si elle en venait à perdre son âme ? Or la panique qui s’emparerait des peuples de la Terre s’ils découvraient trop tard que leur existence est en jeu risquerait de faire sauter tous les verrous qui empêchent la civilisation de basculer dans la barbarie. Les forces de l’esprit et les valeurs de justice seraient balayées. Il existe donc une double menace, qu’il faut analyser simultanément : la menace sur la survie et la menace sur les valeurs (5). On doit empêcher que la seconde se nourrisse de la lutte contre la première. C’est au moment même où elle comprend que sa survie est en danger que l’humanité prend conscience d’elle-même et de son unité. Il lui revient de se donner les moyens de continuer la tâche civilisatrice que son histoire a fait émerger. La reconquête du sens et de l’esprit est la chance à saisir en ce moment de crise.
Le plan Prévot rend nécessaire un recours important au nucléaire civil. C’est un bel exemple de conflit possible entre l’exigence de survie et l’exigence sur les valeurs. Car la manière dont la catastrophe de Tchernobyl a été gérée par la technocratie nucléaire mondiale fait largement douter que l’on puisse assurer la sûreté de cette forme d’énergie par des moyens qui soient compatibles avec les principes de base d’une société ouverte, démocratique et juste (6). S’il s’avérait que l’opacité, la dissimulation et le mensonge sont les conditions nécessaires de cette sûreté, l’équation énergétique et environnementale serait sans solution, à moins que l’humanité use de sa liberté de choisir un autre mode d’accomplissement que le développement matériel.

Esprit : La réponse à ces problèmes posés par la technologie sera-t-elle technologique ?

Jean-Pierre Dupuy : Je crois que la principale menace qui pèse sur l’avenir de l’humanité est la tentation de l’orgueil. La présomption fatale, c’est de croire que la technique, qui a mis à mal les systèmes symboliques qui contenaient dans des limites les débordements toujours possibles de l’action, pourra assumer le rôle que ceux-ci jouaient lorsque la capacité d’agir ne portait que sur les relations humaines et non sur la nature. Croire cela, c’est rester prisonnier d’une conception de la technique qui voit en celle-ci une activité rationnelle, soumise à la logique instrumentale, au calcul des moyens et des fins. Mais la technique relève aujourd’hui beaucoup plus de l’action que de la fabrication. Elle-même participe de cette capacité de déclencher des processus sans retour. S’abandonner à l’optimisme scientiste qui compte uniquement sur la technique pour nous sortir des impasses où nous a mis la technique, c’est courir le risque d’engendrer des monstres qui nous dévoreront.
Mon travail en philosophie et éthique des sciences m’a conduit à illustrer ce point fondamental sur ces technologies avancées dont on nous annonce la « convergence » : les nanotechnologies, qui manipulent la matière à l’échelle moléculaire et atomique, les biotechnologies, les technologies de l’information et les sciences cognitives. Je me suis intéressé au soubassement métaphysique et aux implications éthiques de ce nouveau paradigme à la mode, qui attire sur lui les milliards de dollars et fait déjà l’objet d’une concurrence féroce à l’échelle mondiale, d’ordre scientifique et technologique, mais aussi industriel et militaire.
La composante la plus visible du rêve nanotechnologique est de prendre le relais du bricolage qu’a constitué jusqu’ici l’évolution pour y substituer le paradigme de la conception (design). Damien Broderick, l’un des plus influents visionnaires du domaine, a dit tout le mépris que lui inspirait la nature telle que l’homme l’a trouvée : « Ne peut-on penser que des nanosystèmes, conçus par l’esprit humain, court-circuiteront toute cette errance darwinienne pour se précipiter tout droit vers le succès du design ? » Il est fascinant de voir la science américaine, qui a dû se battre de haute lutte pour chasser de l’enseignement public toute trace de créationnisme, y compris dans ses avatars les plus récents, comme l’intelligent design, retrouver par le biais du programme nanotechnologique la problématique du design, avec simplement désormais l’homme dans le rôle du démiurge.
Le philosophe pourrait se frotter les mains, se croyant en terrain connu. S’incarnerait ici le dessein que Descartes assigne à l’homme grâce au truchement de la science et de la technique : se rendre com­me maître et possesseur de la nature, y compris de la nature humaine. La nature devient artificielle, l’homme se rebelle contre le donné, et, avant tout, contre tout ce qui constitue sa finitude.
Ce serait rater ce qu’il y a de profondément inédit dans les technologies actuelles. Avec les nanobiotechnologies, l’homme prend la relève des processus biologiques, il participe à la fabrication de la vie. Or celui qui veut fabriquer – en fait, créer – de la vie ne peut pas ne pas viser à reproduire sa capacité essentielle, qui est de créer à son tour du radicalement nouveau. Un autre visionnaire influent, Kevin Kelly, a eu ce mot : « Il nous a fallu longtemps pour comprendre que la puissance d’une technique était proportionnelle à son “incontrôlabilité” [out-of-controlness] intrinsèque, à sa capacité à nous surprendre en engendrant de l’inédit. En vérité, si nous n’éprouvons pas de l’inquiétude devant une technique, c’est qu’elle n’est pas assez révolutionnaire. »
Le « nano-rêve » étant en dernière instance de déclencher dans la nature des processus complexes irréversibles, l’ingénieur de demain ne sera pas un apprenti sorcier par négligence ou incompétence, mais par dessein (design). Le vrai design, aujourd’hui, n’est pas la maîtrise, mais son contraire.

Avec Illich et après lui…

Esprit : Que doit votre travail en philosophie de la technique à votre rencontre avec Ivan Illich ? Comment avez-vous collaboré avec lui avant de vous éloigner pour finalement revenir vers sa pensée avec vos travaux sur la crise climatique et les nanotechnologies ?

Jean-Pierre Dupuy : Ma rencontre avec Ivan Illich au début des années 1970 a été décisive pour mon itinéraire intellectuel et pour ma vie tout court. Polytechnicien, membre du corps des Mines, mon destin était tout tracé : j’allais devenir un de ces grands patrons à la française, pétri de positivisme et de scientisme, ou bien un membre de la haute administration technique, animé par le souci de l’intérêt général et sûr de sa supériorité intellectuelle. Mais j’ai toujours eu une méfiance instinctive du pouvoir, fût-il occulte. Déjà rebelle, travaillé par le doute et les problèmes existentiels, j’avais décidé de devenir chercheur en sciences humaines, conservant de ma formation un fort penchant au rationalisme. Ma première recherche porta sur l’institution médicale et la consommation de soins de santé, qui déjà à l’époque échappait à tout contrôle. Le point d’application en fut le rôle que joue la prescription de médicaments dans la relation médecin-malade. J’étais jeune, mais déjà la question du rapport au corps, à la maladie, à la souffrance et à la mort me taraudait, pour des raisons qui touchent à mon expérience familiale. Le livre (7) qui consigna le résultat des recherches de mon équipe fit scandale et m’assura une certaine notoriété dont je me serais bien passé. À cette époque, Ivan Illich avait déjà publié ses travaux sur l’école, les transports et se tournait vers la médecine. Il apprit mon existence par Jean-Marie Domenach, qui nous présenta l’un à l’autre. Une forte amitié, tant intellectuelle que personnelle, en résulta, qui devait m’amener à faire plusieurs fois au cours de la décennie 1970 le voyage de Cuernavaca, cette ville-jardin (à l’époque) située à quelque 60 kilomètres au sud de Mexico où Illich avait établi son centre de rencontres. En 1975, nous travaillâmes ensemble à la rédaction de la version française de son grand livre sur la médecine, Némésis médicale. L’expropriation de la santé (8). Le chapitre trois, qui expose la théorie générale de la contreproductivité, est essentiellement de mon cru. L’Amérique latine, qui allait jouer un rôle si structurant dans ma vie, me fascinait, et le simple fait d’avoir à m’y rendre régulièrement pour rencontrer ce personnage incroyablement charismatique que fut Ivan Illich ne comptait pas pour peu, je l’avoue, dans ma dévotion.
Esprit m’a déjà donné plusieurs fois l’occasion de dire tout ce que je dois à Ivan Illich (9). Je voudrais me limiter ici à un thème dont l’énoncé prolonge notre conversation : l’invisibilité du mal. Ces cinq dernières années, réfléchissant philosophiquement à la question des catastrophes majeures, naturelles, industrielles ou morales, j’ai eu à solliciter la pensée de trois penseurs qui furent, comme Illich, juifs et de langue maternelle allemande : Hannah Arendt, son premier époux, Günther Anders, et celui qui les présenta l’un à l’autre, Hans Jonas. Contrairement à Illich, ce furent des philosophes professionnels, tous trois élèves de Heidegger. J’ai trouvé chez eux, surtout chez Anders, des résonances très fortes, bouleversantes même, avec Illich. C’est sans doute cela qui explique chez moi un certain retour récent à la pensée de ce dernier.
J’avançais tout à l’heure une première raison pour laquelle il est trompeur de parler de crise énergétique : nous avons trop de ressources fossiles. La seconde, c’est Illich lui-même qui la donne dans son Énergie et équité (10) : « Les propagandistes de la crise de l’énergie soulignent le problème de la pénurie de nourriture pour les esclaves producteurs d’énergie » dont les hommes croient devoir dépendre pour vivre bien. « Moi, rétorque Illich, je me demande si des hommes libres ont vraiment besoin de tels esclaves. »
Les lecteurs d’Esprit sont familiers de la critique illichienne de la contre-productivité des grandes institutions de la société industrielle. Ce qu’il faut noter, c’est qu’elle évite le piège du « moralisme » qui hérisse tant Henri Prévot. Comme lui, Illich – au moins en appa­rence – se retranche derrière la rationalité instrumentale et l’efficacité. Vous voulez perdre moins de temps à vous déplacer ? Renoncez, au-delà d’un certain seuil, à l’usage des transports motorisés. La santé est pour vous une valeur qui n’a pas de prix ? Détournez-vous – au-delà d’un certain seuil – de l’institution médicale. Passé ces seuils critiques – on trouve chez Illich cette notion centrale de tipping point, dans le domaine social et politique –, il est inévitable que la médecine détruise la santé, les transports immobilisent, l’éducation rende bête et les télécommunications sourd et muet. Provocations ? Non pas, si l’on définit les « valeurs d’usage » comme le fait Illich, non seulement en termes physiques, mais dans toutes leurs dimensions culturelles et symboliques. C’est en ce point que le thème de l’invisibilité du mal intervient.
Pourquoi restons-nous aveugles au fait avéré que nous consacrons, chacun d’entre nous, plus du quart de notre vie éveillée au transport, si l’on tient compte du temps que nous passons à travailler pour nous payer les moyens de déplacement ? Précisément parce que le transport industriel masque cette absurdité en substituant au temps de déplacement effectif du temps de travail. Or, même si le travail et le travel (déplacement en anglais) sont linguistiquement des doublons (11), le premier, sous sa face emploi, se trouve, dans nos calculs économiques implicites, plus du côté des avantages que de celui des coûts, plus du côté des fins que de celui des moyens. Pourquoi ne voyons-nous pas que la promesse d’immortalité que véhiculent les nanobiotechnologies est non seulement mensongère mais destructrice de ce qui fait la santé « structurelle » de l’homme ? Parce que nous n’avons pas compris que la santé, ce n’est pas seulement le « silence » des organes, c’est avant tout la capacité autonome, nourrie d’une culture et d’une tradition, de faire face à la souffrance et à la mortalité, et plus généralement à la finitude de l’homme, en leur donnant sens, en les insérant dans une histoire. Cela devient impossible lorsque, comme le clame l’un des « nano-champions », elles sont traitées comme des « problèmes » en attente d’une solution technique.
Mon travail sur Tchernobyl m’a confronté brutalement à la question de l’invisibilité du mal. L’invisibilité physique, d’abord, puisque c’est l’absence qui frappe le regard de celui qui parcourt l’immense zone contaminée qui s’étend de l’Ukraine à la Biélorussie : absence des villages rasés, des personnes déplacées ; absence de vie dans les villes qui restent debout mais sans habitants pour les vingt mille prochaines années. Et le mal, en l’occurrence les radiations, est sans saveur ni odeur.
L’invisibilité statistique, plus sournoisement, qui explique qu’entre les évaluations du nombre de morts les chiffres varient de 1 à 50 : lorsque les doses radioactives sont très étalées dans le temps et distribuées sur une vaste population, il est impossible de dire d’une quelconque personne désignée qui meurt d’un cancer ou d’une leucémie qu’elle est morte du fait de Tchernobyl. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la probabilité qu’elle avait a priori de mourir d’un cancer ou d’une leucémie a été très légèrement accrue du fait de Tchernobyl. Les dizaines de milliers de morts qu’aura selon moi causées la catastrophe ne peuvent donc être nommées. La thèse officielle consiste à en conclure qu’elles n’existent pas. C’est un crime éthique.

Nous avons plus à craindre aujourd’hui les industriels du bien que les méchants. Cette thèse illichienne sur la déconnexion du mal par rapport aux intentions de ceux qui le commettent doit être rapprochée des analyses d’Anders et d’Arendt méditant sur Auschwitz et Hiroshima (12). Le scandale qui n’a pas fini de bouleverser les catégories qui nous servent encore à juger le monde, c’est qu’un mal immense puisse être causé par une absence de malignité ; qu’une responsabilité monstrueuse puisse aller de pair avec une absence d’intentions mauvaises. En visite à Hiroshima en 1958, Anders écrivait : « Le caractère invraisemblable de la situation est tout bonnement à couper le souffle. À l’instant même où le monde devient apocalyptique, et ce par notre faute, il offre l’image… d’un paradis habité par des meurtriers sans méchanceté et par des victimes sans haine. Nulle part il n’est trace de méchanceté, il n’y a que des décombres. »
Anders parle d’« aveuglement face à l’apocalypse ». L’une de ses dimensions principales est le « décalage » (Diskrepanz) entre notre capacité de produire, de fabriquer, de réaliser, de créer (herstellen) et notre capacité, ou plutôt notre incapacité, à nous représenter, à concevoir, à imaginer (vorstellen) les produits et les effets de nos fabrications. Si le savoir se réduit au savoir-faire, surenchérit Arendt, alors c’est la pensée qui est sacrifiée, et les pires horreurs deviennent possibles.
Dans son Eichmann à Jérusalem, Arendt diagnostique l’infirmité d’Eichmann comme « manque d’imagination ». Anders aura montré que ce n’est pas l’infirmité d’un homme, mais de tous les hommes, lorsque leur capacité de faire, et de détruire, devient disproportionnée à la condition humaine. Anders pronostiquait que l’homme allait être rendu « obsolète » par ses productions, et qu’il disparaîtrait accablé par le sentiment de honte de ne pas être soi-même le produit d’une fabrication, la honte d’être né et de ne pas avoir été fait. Cette « honte prométhéenne » devait fortement influencer Sartre et l’existentialisme.

La critique des sciences cognitives

Esprit : Quelles ont été les étapes successives de votre parcours philosophique au-delà ou en deçà de la philosophie de la technique ?

Jean-Pierre Dupuy : C’est le chemin que j’ai parcouru avec Illich qui m’a fait entrer en philosophie, au prix d’une double négation : arrachement à la technocratie qui était mon destin, d’abord, grâce à Illich ; détachement par rapport à ce que je jugeais être un certain irrationalisme dans la rhétorique (mais non pas la pensée) illichienne, ensuite.
J’ai raconté ailleurs (13) comment j’ai connu chez Illich ou par lui certains des fondateurs de la théorie des systèmes complexes à auto-organisation : Heinz von Fœrster, Henri Atlan et Francisco Varela. À l’époque, il s’agissait d’une branche marginale des sciences cognitives qui, depuis, a connu une éclatante revanche. C’est autour de ces idées que j’ai bâti avec Jean-Marie Domenach le projet d’un centre de recherches philosophiques pour l’École polytechnique, où lui et moi enseignions. Ce fut le Crea (14), dont l’histoire se confond avec mon propre parcours à partir de 1981.
Entre autres choses, le Crea aura été le berceau des sciences co­gnitives en France. Contrairement à ce que beaucoup pensent, je n’en fus jamais un zélote, bien au contraire. La critique de ce paradigme matérialiste, mécaniste et réductionniste qui fonctionne comme un bulldozer a constitué l’essentiel de mes travaux en philosophie et histoire des sciences (15). Ma recherche actuelle sur les fondements philosophiques des nanotechnologies en représente le point d’aboutissement. On peut en effet dire qu’avec les technologies convergentes (nano, bio, info, cogno), les thèmes de l’auto-organisation et de la complexité, qui n’étaient encore que des idées lorsque nous les explorions en pionniers dans les années 1980, sont en voie de s’inscrire aujourd’hui dans la matière, pour le meilleur ou pour le pire.
La figure de l’auto-organisation a aussi été le point de départ de mes recherches en philosophie économique, sociale, morale et politique, qui ont occupé la moitié de mon temps dans les décennies 1980 et 1990. Elle m’a permis de revisiter cette tradition libérale qui naît au cœur des Lumières écossaises (David Hume, Adam Smith, Adam Ferguson) et connaît son point d’aboutissement dans la philosophie sociale de Friedrich Hayek. Parmi les philosophes politiques français, je me suis trouvé toujours un peu isolé pour m’intéresser à cette tradition, sans doute jugée trop proche de la théorie économique pour être vraiment admise au royaume de la philosophie – ce que je juge être une absurdité (16).
En matière de philosophie économique, précisément, j’ai contribué avec des économistes comme André Orléan et Olivier Favereau à la constitution d’un nouveau paradigme, que nous avons nommé l’« économie des conventions », en référence à la notion de convention introduite par Hume dans le Traité, ni autorégulation marchande, ni régulation étatique. Cela m’a amené à explorer les possibilités de fertilisation croisée entre les sciences cognitives et les sciences sociales, en particulier sur la question de l’échange symbolique et sur celle de l’omniprésence du religieux dans les sociétés humaines.
La possibilité de fonder une éthique de type kantien (« déonto­logie » dans le jargon de la philosophie morale) avec les ressources de la théorie du choix rationnel est un défi que la philosophie morale de type analytique (qui s’écrit aujourd’hui essentiellement en anglais) a tenté de relever de multiples manières. J’en ai proposé un bilan systématique (17), en m’intéressant prioritairement à la Théorie de la justice de John Rawls, que j’ai publiée au Seuil, en 1987, dans la traduction de Catherine Audard. C’est au Crea que les premières études rawlsiennes se sont développées en France dans les années 1990.
Mes recherches en philosophie de l’action m’ont conduit à interroger les fondements métaphysiques de la théorie du choix rationnel et de la théorie des jeux et à revisiter pour ce faire la question du libre-arbitre et du déterminisme ouverte par l’argument dominateur de Diodore Kronos. Mes réflexions sur l’insuffisance radicale du cadre probabiliste pour les choix dans un monde incertain ont débouché sur une critique radicale du (trop) fameux « principe de précaution » et m’ont amené à fonder cette attitude philosophique que j’ai nommée le « catastrophisme éclairé ».
J’aurai ainsi séjourné dans des contrées philosophiques très diver­ses, mais je dois vous avouer que, chaque fois, je l’aurai fait beaucoup plus comme anthropologue que comme indigène. Des sciences cognitives à la philosophie politique, de l’économie théorique à la métaphysique rationnelle, j’ai toujours traité les œuvres que j’étudiais, commentais, critiquais et, parfois, contribuais à développer, comme des symptômes plus que comme des corpus ayant une valeur intrinsèque. Sans être un « déconstructeur » patenté, j’ai par rapport aux textes le même rapport que Derrida, m’intéressant avant tout aux failles, aux contradictions, aux paradoxes, et cela, non pour déclarer les textes nuls et non avenus, mais pour leur faire dire beaucoup plus que ce qu’ils disent explicitement lorsqu’ils se ferment sur eux-mêmes dans un souci de cohérence. Dans cette quête du sens, j’ai été guidé par mon travail sur l’anthropologie de René Girard (18), dont l’influence sur ma pensée n’aura pas été moindre que celle d’Ivan Illich – ce qui n’autorise pas à dire que j’aurai été le disciple de l’un ou de l’autre.
Il y a eu des ruptures dans ce parcours. Après le choc du 11 septembre 2001, j’ai cessé de prendre au sérieux de grands pans de la philosophie sociale et politique à laquelle je m’étais intéressé. Dans un livre qui manifeste ce retournement (19), je me suis laissé aller à écrire de l’œuvre de Rawls qu’« elle concerne un monde possible, qui serait peuplé de zombies raisonnables complètement étrangers au tragique de la condition humaine, mais ce monde n’est pas le nôtre, hélas peut-être. L’irénisme naïf, pompeux, académique et quelquefois ridicule des développements de Théorie de la justice m’apparaît aujourd’hui une faute contre l’esprit. Ne pas voir le mal pour ce qu’il est, c’est s’en rendre complice ». Des collègues ne m’ont pas pardonné ce qu’ils appellent ma trahison.
Permettez-moi de me justifier un instant. La philosophie politique et morale aujourd’hui se partage entre les doctrines « utilitaristes » de l’harmonie naturelle ou artificielle des intérêts et les doctrines déontologiques, lesquelles entendent élever l’individu égoïste et calculateur au rang de sujet universel, opérant ce décentrement soit par l’abstraction (Rawls) soit par la communication (Habermas). C’est tantôt comme problème, tantôt comme solution que l’« égoïsme » se présente, mais il a dans tous les cas pour principal effet d’occulter ce que Rousseau appelait la « méchanceté », c’est-à-dire la place centrale que tient l’Autre dans nos existences. Aucune de ces doctrines ne va plus loin que la question du bon dosage entre égoïsme et altruisme. La question centrale qu’elles traitent est celle du juste sacrifice des intérêts de certains pour le bien de tous ou le bien commun. Aucune ne se situe dans l’univers qui est désormais le nôtre, où certains n’hésitent pas à se sacrifier pour maximiser le mal, et non pas le bien. Le ressentiment est une notion inconnue des théories de la justice. Aussi bien la tâche urgente est-elle moins théorique que pratique : étant entendu qu’on ne supprimera pas le ressentiment, la seule question pertinente est de savoir comment on peut en minimiser ou en différer les effets, les canaliser vers des formes bénignes voire productives.
L’un des traits qui contribuent à l’illimitation de la violence moderne est le statut quasi sacré donné à la position de victime. L’universalisation du souci pour les victimes révèle de la façon la plus éclatante que la civilisation est devenue une à l’échelle de la planète entière. Partout, c’est au nom des victimes, réelles ou prétendues, que l’on persécute, tue, massacre ou mutile. C’est, en bonne « logique », au nom des victimes d’Hiroshima que les kamikaze islamiques ont frappé l’Amérique.
J’ai fait des propositions pour penser et implémenter une justice qui échappe au ressentiment victimaire. Lorsque le puissant, ou celui qui est vu comme tel, humilie l’autre, il l’incite à s’installer dans le statut commode de victime et toute négociation devient impossible. La négociation entre inégaux présuppose qu’ils se voient comme égaux au regard du droit et de la morale. Mais dans le cadre de la justice victimaire, moralement, c’est l’inférieur qui domine absolument le supérieur, comme un dieu vengeur ses créatures pécheresses. En guise de compensation, le « persécuteur » est tenu de rétribuer sa « victime » pour le ressentiment qu’elle éprouve, et seul un prix infini permettrait au premier de s’acquitter de sa dette. Pour sortir de ce piège, il est nécessaire qu’un dialogue s’instaure entre les parties, puisque le seul fait qu’elles y participent rétablit au moins partiellement l’égalité morale. C’est évidemment au plus favorisé, ou celui qui apparaît comme tel à un regard extérieur et non partisan, de prendre l’initiative du dialogue.

Le choix du catastrophisme éclairé

Esprit : Comment, dans la lignée de Hans Jonas, en êtes-vous arrivé à travailler sur l’éthique et la métaphysique, et à définir ce que vous appelez le catastrophisme éclairé ?

Jean-Pierre Dupuy : La thèse du catastrophisme éclairé est au confluent de beaucoup de mes recherches passées dont la diversité pouvait ressembler à de la dispersion et qui trouvent là une forme d’unité complexe. C’est en ce point « apocalyptique » que tout semble se nouer : mes recherches militantes sur l’avenir du monde, certes, et la nécessité d’un nouveau modèle de civilisation où la science et la technique seraient mises au service du développement des capacités autonomes. Mais je dois avouer, comme peu de mes lecteurs l’ont compris, que ce ne fut pas cela la cause immédiate de mes recherches « catastrophistes ». Ce fut bien plutôt d’une part mes travaux philosophiques sur les fondements d’une éthique rationnelle et la métaphysique temporelle sous-jacente à la théorie du choix rationnel et à la théorie des jeux ; d’autre part mes recherches sur l’anthropologie de la violence et du sacré. Comme Hans Jonas, en effet, je pense que la solution, s’il en existe, à nos pro­blèmes ne peut être que politique à l’échelle mondiale ; mais qu’on ne changera pas la politique sans d’abord concevoir une nouvelle éthique, que Jonas a nommée l’« éthique du futur » – comprendre l’éthi­que qui entend préserver la possibilité d’un avenir pour l’homme ; et que cette éthique présuppose une nouvelle métaphysique que, contrairement à Jonas, j’ai tenté de bâtir avec les instruments de la philosophie (et de la théologie) analytiques. C’est, comme ce fut le cas pour Jonas mais surtout pour Anders, sur le problème de l’efficacité et de l’éthique de la dissuasion nucléaire que pour moi tout s’est joué.
Pendant plus de quatre décennies de guerre froide, la situation dite de « vulnérabilité mutuelle » ou « destruction mutuelle assurée » (MAD en anglais) aura donné à la notion d’intention dissuasive un rôle majeur, tant au plan de la stratégie qu’à celui de l’éthique. L’essence de l’intention dissuasive se trouve tout entière contenue dans la réflexion suivante, faite presque sans broncher par un stratège français : « Nos sous-marins sont capables de tuer cinquante millions de personnes en une demi-heure. Nous pensons que cela suffit à dissuader quelque adversaire que ce soit. » Que cette proposition ait pu passer pour le comble de la sagesse et de la rationalité et qu’on puisse la créditer d’avoir assuré la paix du monde pendant toute cette période que d’aucuns vont jusqu’à regretter aujourd’hui, laisse pantois. Rares pourtant sont ceux qui s’en sont émus. Pourquoi ?
Une réponse couramment admise aura été qu’il ne s’agit précisément ici que d’une intention, et non d’un passage à l’acte ; et encore d’une intention d’un genre si particulier que c’est précisément parce qu’on la forme que les conditions qui amèneraient à la mettre à exécution ne sont pas réunies : l’adversaire étant par hypothèse dissuadé n’attaque pas le premier, et l’on n’attaque jamais soi-même en premier, ce qui fait que personne ne bouge. On forme une intention dissuasive afin de ne pas la mettre à exécution. Les spécialistes parlent d’intention auto-invalidante (self-stultifying intention), ce qui donne un nom à l’énigme à défaut de la résoudre.
Ceux qui se sont penchés sur le statut, tant stratégique que moral, de l’intention dissuasive lui ont de fait trouvé un statut extrêmement paradoxal. Ce qui peut la faire échapper à la condamnation éthique est cela même qui la rend nulle sur le plan stratégique, puisque son efficace est directement liée à… l’intention que l’on a de vraiment la mettre à exécution. Quant au point de vue moral, telles les divinités primitives, l’intention dissuasive paraît conjoindre la bonté absolue, puisque c’est grâce à elle que la guerre nucléaire n’a pas lieu, et le mal absolu, puisque l’acte dont elle est l’intention est une abomination sans nom.
Tardivement, certains comprirent qu’il n’est nul besoin d’intention pour rendre la dissuasion nucléaire efficace. La divinité se révélait être un faux dieu. La simple existence d’arsenaux se faisant face, sans que la moindre menace de les utiliser soit proférée ou même suggérée, suffisait à ce que les jumeaux de la violence se tinssent cois. L’apocalypse nucléaire ne disparaissait pas pour autant du tableau, ni une certaine forme de transcendance. Sous le nom de dissuasion « existentielle », la dissuasion apparaissait désormais comme un jeu extrêmement périlleux consistant à faire de l’anéantissement mutuel un destin. Dire qu’elle fonctionnait signifiait simplement ceci : tant qu’on ne le tentait pas inconsidérément, il y avait une chance que le destin nous oublie – pour un temps, peut-être long, voire très long, mais pas infini.
En définitive, si la dissuasion nucléaire a maintenu un temps le monde en paix, c’est en projetant le mal hors de la sphère des hommes, en en faisant une extériorité maléfique mais sans intention mauvaise, toujours prête à fondre sur l’humanité mais sans plus de méchanceté qu’un tremblement de terre ou un tsunami, avec cependant une puissance destructrice capable de faire pâlir la Nature d’envie. Cette menace suspendue au-dessus de leurs têtes a donné aux princes de ce monde la prudence nécessaire pour éviter l’abomination de la désolation qu’aurait été une guerre thermonucléaire les détruisant les uns et les autres et le monde avec eux.
Cependant, tout cet édifice reposait sur des prémisses qui ne sont plus satisfaites aujourd’hui, en particulier l’hypothèse hobbesienne que dans cet état de nature qu’est la prétendue « communauté internationale », chacun a cette rationalité minimale que constitue le souci de se maintenir en vie (self-preservation). Dans la perspective d’un monde multipolaire où des dizaines d’agents disposeront d’armes de destruction massive et où certains d’entre eux n’hésiteront pas à « se sacrifier » pour maximiser le mal autour d’eux, tout l’édifice intellectuel, symbolique et institutionnel qui a permis à l’humanité jusqu’ici de ne pas s’auto-éliminer dans la violence intestine, est à reconstruire à nouveaux frais.
Ce qui rend légitime de rapprocher le problème des catastrophes majeures qui pèsent sur l’avenir de l’humanité (par exemple la mise en chaos du climat et de tous les écosystèmes) de la dissuasion nucléaire est précisément l’interprétation de celle-ci en termes de dissuasion existentielle. La structure, dans les deux cas, est la même : non pas un duel à mort opposant deux adversaires, mais un seul protagoniste, l’humanité, ayant affaire à sa propre violence, réifiée, extériorisée. L’obstacle à la prise de conscience et à l’action est identique : même lorsqu’on sait qu’elle va se produire, la catastrophe n’est pas crédible. Nous savons, ou nous devrions savoir, mais nous ne croyons pas ce que nous savons.
Le catastrophisme éclairé est une ruse qui consiste à faire comme si nous étions la victime d’un destin tout en gardant à l’esprit que nous sommes la cause unique de notre malheur. Il nous faut vivre désormais les yeux fixés sur cet événement impensable, l’autodestruction de l’humanité, avec l’objectif, non pas de le rendre impossible, ce qui serait contradictoire, mais d’en retarder l’échéance le plus possible. Il s’agit de se coordonner sur un projet négatif qui prend la forme d’un avenir fixe dont on ne veut pas. Le paradoxe de l’autoréfutation veille : si l’on réussit à éviter l’avenir indésirable, comment peut-on dire qu’on se sera coordonné, fixé sur l’avenir en question ? J’ai montré qu’il y avait une solution rationnelle à ce paradoxe, et qu’elle fait signe vers la figure du tragique – l’événement tragique relevant à la fois de l’accident et de la fatalité, à l’instar d’Œdi­pe tuant son père au carrefour funeste ou de Meursault l’Étranger tirant sur l’Arabe sous le soleil d’Alger. C’est seulement parce que l’apocalypse est inscrite dans l’avenir qu’elle peut ne pas se produire.
Comme le dit Hölderlin : « Wo aber die Gefahr ist, wächst das Rettende auch. » (« Mais là où il y a danger, croît aussi/Ce qui sauve. »)

Propos recueillis par Olivier Mongin, Marc-Olivier Padis et Nathalie Lempereur ©Revue Esprit

* Voir ses articles dans Esprit : « De Lisbonne (1755) à Sumatra (2005), sur le mal, nous n’avons rien appris », mai 2005 et « La médicalisation de la vie. Médecine et pouvoir : en hommage à Ivan Illich », octobre 2004.

1. Hannah Arendt, Human Condition, trad. fr. Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961, voir p. 259-261.
2. Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris, Le Seuil, 2002 (2e éd., coll. « Points », 2004).
3. Henri Prévot, Trop de pétrole ! Énergie fossile et changement climatique, Paris, Le Seuil, 2007.
4. Voir ici même l’article d’Henri Prévot.
5. Voir l’intervention dans ce débat de Frédéric Worms : « La catastrophe et l’injustice », Esprit, novembre 2005.
6. C’est la thèse que j’ai développée dans mon Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère, Paris, Le Seuil, 2006.
7. Jean-Pierre Dupuy et Serge Karsenty, l’Invasion pharmaceutique, Paris, Le Seuil, 1974 (2e éd., coll. « Points », 1977).
8. Ivan Illich et Jean-Pierre Dupuy, Némésis médicale. L’expropriation de la santé, Paris, Le Seuil, 1975 (2e éd., coll. « Points », 1981. Voir I. Illich, Œuvres complètes, 2 vol., Paris, Fayard, 2005 et 2006).
9. Pour se limiter aux dernières années : « Le détour et le sacrifice. Ivan Illich et René Girard », Esprit, mai 2001, p. 26-46 ; « La médicalisation de la vie. Médecine et pouvoir : en hommage à Ivan Illich », Esprit, octobre 2004, p. 26-39.
10. I. Illich, Énergie et équité, avec une annexe de J.-P. Dupuy, Paris, Le Seuil, 1975, p. 9-10.
11. Issus du latin trepalium, instrument de torture à trois pieux.
12. J.-P. Dupuy, Petite métaphysique des tsunamis, Paris, Le Seuil, 2005.
13. J.-P. Dupuy, Ordres et désordres, Paris, Le Seuil, 1982 (2e éd. 1990).
14. Centre de recherche en épistémologie appliquée.
15. J.-P. Dupuy, Aux origines des sciences cognitives, Paris, La Découverte, 1994 (The Mecha­nization of the Mind, Princeton, Princeton University Press, 2000).
16. Id., Introduction aux sciences sociales, Paris, Ellipses, 1992 ; Libéralisme et justice socia­le, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1997 ; Éthique et philosophie de l’action, Paris, Ellipses, 1999.
17. J.-P. Dupuy, le Sacrifice et l’envie, Paris, Calmann-Lévy, 1992.
18. Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, l’Enfer des choses. René Girard et la logique de l’économie, Paris, Le Seuil, 1979.
19. J.-P. Dupuy, Avions-nous oublié le mal ? Penser la politique après le 11 septembre, Paris, Bayard, 2002.

innovatrion

Peut-on échapper au syndrome de l’innovation permanente ?

Sommes-nous entraînés dans une fuite en avant de la course permanente à l'innovation, devenant ainsi une fin en soi sans autre but qu'un accroissement infini de productivité, de consommation ? Pouvons-nous nous arrêter quelque temps sur le sens à donner à cette incroyable effervescence ? Michel Blay, Historien des sciences, a cherché à y voir plus clair à travers de nombreux ouvrages (1) et dernièrement, dans un article paru dans le Journal du CNRS que UP' retranscrit ici.

Pour l’historien et philosophe des sciences Michel Blay, l’homme s’est lancé depuis le XIXᵉ siècle dans une quête effrénée de l’innovation qui conduit à l’épuisement des ressources naturelles et à l’explosion de la pollution. Il s’interroge sur la manière dont les hommes se sont enfermés dans ce qu’il considère comme une impasse et sur la possibilité d’en sortir.

La course permanente à l’innovation qui implique de relever de multiples défis technologiques, de la biologie de synthèse aux nanotechnologies (on peut rajouter autre chose…), conduit inévitablement à l’épuisement des ressources et à la pollution. Parallèlement, nous sommes confrontés à la solitude au travail dans l’oubli du sens des métiers et dans l’automatisation normalisée des gestes. Nous nous épuisons également. Cette situation, souvent décrite, paraît largement inéluctable ou, du moins, les réponses ne s’imposent pas avec évidence. Bien au contraire. D’année en année, les difficultés croissent quoique les appels à l’innovation se multiplient dans la dépense et l’effervescence. Pourquoi en est-il ainsi et peut-on, d’une façon ou d’une autre, échapper à ce qui s’affirme comme inéluctable ?

L’innovation permanente pousse à consommer toujours plus

L’impression que la situation est plus ou moins sans issue est liée au fait qu’il semble impossible de penser autrement qu’en termes d’innovation et de progrès technologiques. Nous rappelons que le terme « innovation », sans cesse agité aujourd’hui dans les différentes sphères de la société, désigne en général des inventions destinées à fournir aux citoyens devenus consommateurs des services et des appareils nouveaux, le plus souvent seulement partiellement améliorés. L’innovation correspond aussi à la mise au point de méthodes de production ou de distribution conduisant principalement, par l’automatisation normalisée des tâches, à une réduction du temps de travail tout en garantissant une plus grande productivité. L’innovation, devenue ces derniers temps « innovation permanente », c’est donc toujours, dans un cas comme dans l’autre, du plus à consommer et à produire.

Or ce type d’approche, ancré dans l’insuffisant et justifiant l’insuffisant, est consubstantiel à l’idée que nous nous faisons de la nature depuis deux ou trois siècles. Que voulons-nous dire ici ? Qu’il n’est envisageable de répondre aux problèmes posés actuellement qu’en prenant enfin conscience qu’il n’y a pas de nature en soi, et que l’idée que nous nous faisons de la nature, l’homme y compris, s’est constituée progressivement depuis la fin du XVIᵉ siècle, et plus spécialement au XIXᵉ siècle.

L’homme considère la nature comme un entrepôt où puiser sans fin

Nous avons l’habitude de voir dans la nature une entité totalement indépendante de nous, subsistant par elle-même. Une telle nature n’existe pas. L’idée que nous nous faisons de la nature est une construction, le résultat d’un rapport complexe de l’homme avec ce qu’il conçoit comme un extérieur. Cette idée de la nature depuis le XIXᵉ siècle est très différente de celle qui précédait immédiatement et radicalement étrangère à celles qui prévalaient avant le XVIIᵉ siècle.

L’idée que nous nous faisons de la nature, l’homme y compris, s’est constituée progressivement.
Prenons un exemple du côté de la technique pour éclairer cela. Au XIXᵉ siècle, après les travaux de Gustave-Gaspard Coriolis (1792-1843) et de Hermann von Helmholtz (1821-1894), l’eau, l’air, les animaux, les hommes et la Terre sont comme obligés, mis en demeure de livrer leur énergie afin qu’elle soit récupérée, tirée, accumulée, mise en réserve et vendue. Cela ne se réalisait-il pas déjà dans un ancien moulin à eau ? Non, la roue du moulin tourne, entraînée directement par le courant dont on sait mesurer la force. Or, si le moulin met bien à notre disposition le mouvement de l’eau pour moudre les grains, il n’y a pas dans ce geste technique l’ambition d’extraire, d’accumuler et de mettre en réserve à partir du mouvement de l’eau une énergie susceptible d’être à son tour distribuée et vendue. Ainsi l’utilisation dans le moulin de la force de l’eau ou du vent laisse inchangé le milieu, l’eau ou le vent.

En revanche, les nouvelles techniques du XIXᵉ siècle imposent aux sources d’énergie de se soumettre à la production en se consumant et en s’épuisant (pour le charbon et le pétrole entre autres). En un mot, la croûte terrestre se dévoile comme un champ pétrolifère et non plus comme terre. Le sol est un entrepôt où l’on vient s’approvisionner jusqu’à épuisement en s’armant toujours de nouvelles techniques innovantes accroissant toujours l’épuisement (le fond des mers n’est pas non plus épargné). Parce qu’elle procède de l’idée que nous nous faisons de la nature – un entrepôt où puiser sans fin –, l’innovation nous entraîne toujours dans un mouvement irresponsable, dans une fuite en avant sans fin dénommée progrès, dictée par une logique inhérente de l’intérêt, de l’excès, de l’insuffisant et de l’auto-dépassement. Enfermés que nous sommes dans cette idée de la nature, tout nous paraît inéluctable.

Il faut sortir du cercle vicieux de la fausse exigence technique

Il convient, pour éviter l’épuisement, le nôtre comme celui de la nature, pour éviter notre mort qui ne sera pas durable comme le développement, de porter un nouveau regard sur le monde de l’innovation technique permanente, un nouveau regard pour sortir du cercle vicieux de l’innovation, de la fausse exigence technique qui fixe a priori notre avenir et notre destin sans nous.

Que souhaitons-nous pour notre vie ? Y a-t-il nécessité à innover du côté de la biologie de synthèse, des nanotechnologies ou du énième gadget électronique ? D’autres choix ne s’imposeraient-ils pas pour notre vie dans le monde ? En un mot, comme le rappelle Hannah Arendt, nous devons « assumer, si nous l’aimons assez, la responsabilité du monde » (2). Il est, le monde, de notre responsabilité. Une responsabilité qu’il convient de reprendre au nom de notre existence afin de poser – peut-être est-il déjà trop tard – un regard extérieur sur cette idée de nature assujettie à l’épuisant et mortifère appel à l’innovation permanente.

Michel Blay pour ©CNRS Le Journal - 2014

(2) Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, 2002, p. 251.

- (1) Dernier livre de Michel Blay "L'existence au risque de l'innovation" Aôut 2014 - CNRS Editions - 216 Pages
- Interview de Michel Blay pour UP' Magazine

La démocratie suppose la diversité des options à discuter

Les sujets techniques et l’innovation sont de plus en plus difficiles à « mettre en démocratie ».  Plusieurs rencontres récentes témoignent d’une effervescence en France pour sortir des écueils qui paralysent les débats, notamment sur les nanotechnologies, les déchets nucléaires et engendrer des contestations vives (Notre Dame des Landes, Barrage de Sivens…). Si l’Alliance Sciences société (AlliISS) porte le sésame d’un tel défi, par le pluralisme indispensable qu’elle incarne, des personnalités tracent la voie de nouvelles pratiques dont les enjeux ne sont plus guère solubles dans la notion de débat. Diversification et coexistence des options sociotechniques, expérimentations… exigent de nouvelles institutions.

« Il ne peut y avoir de débat, s'il n’y a pas diversité des options à discuter, lance Michel Callon, professeur à Mines ParisTech et ancien directeur du Centre de sociologie de l’innovation de l’Ecole des Mines de Paris.
Nous sommes le 15 décembre 2014 au Palais du Luxembourg au sein du 4ecolloque des Sciences de la vie en société. Face aux experts en ingénierie de débats, aux praticiens et analystes des interactions entre sciences et société, l’auteur de Agir dans un monde incertain [1] prend acte, dans son propos, d’une inadéquation du dialogue sur les projets techniques.

Réversibilité, coexistence, modélisation

Les dispositifs de concertation rencontrent trois problèmes, explique-t-il. Le premier c’est la réversibilité des choix, qui est pourtant essentielle : on ne peut pas débattre, si on s'engage dans des filières qui excluent toutes les autres alternatives. « Il y a quantité de forces qui concourent à un verrouillage technique : quand on investit, il est clair que l’option choisie devient la meilleure et élimine les autres, souligne Michel Callon. Le dossier nucléaire affronte justement cette question puisqu’il est désormais admis que l’on veut permettre aux générations futures de revenir en arrière, de disposer de toute la palette de choix que nous avons ».

Le second défi à relever concerne la coexistence. Il s’agit de laisser à l’usager la liberté de choisir son type d’agriculture, d’alimentation, son mode de vie ou les développements industriels qui lui conviennent. « La démocratie suppose qu’on maintient les options ouvertes », insiste le chercheur. Or on assiste à une raréfaction de la diversité des propositions techniques. Car le plus souvent, une filière élimine les autres. « Pour éviter cela, il faut trouver une ingénierie politique des agencements marchands, estime Michel Callon. Depuis vingt ans, nous tâtonnons pour intégrer les évaluations techniques, environnementales, sociales, éthiques et économiques. Le Haut conseil aux biotechnologies (HCB), en séparant les expertises ne fonctionne pas bien ». Néanmoins le HCB a produit un rapport sur les conditions de la coexistence (des cultures conventionnelles et biologiques) qui souligne combien la propriété intellectuelle joue un rôle dans la prise en compte de toutes les valeurs (sociales, territoriales, culturelles…). Fait troublant, le député Jean-Yves Le Déaut a reconnu récemment que le sujet central du conflit sur les OGM était bien cette coexistence, que les responsables de la Confédération paysanne appelaient de leurs vœux dans leur lettre à Lionel Jospin en 2001 (suite à un des premiers fauchages d’essai OGM).

Le troisième problème est la complexité des situations à investiguer. Nous n’avons plus des connaissances précises, des faits solides, nous ne pouvons appréhender complètement les conséquences d’un choix : il faut donc agir par séquences.  La modélisation s’impose ainsi et devient omniprésente. Il faut procéder par évaluation multicritères et considérer toute décision comme intermédiaire. Dans le domaine de la santé par exemple, les essais cliniques sont comme des compromis et les traitements comme des expériences qui ne finissent pas. Dans l’exemple du climat, on est aussi au chevet de la Terre et on procède par essais-erreurs. Ce qui est essentiel, c’est de miser sur les groupes concernés par un projet et qui ont déjà investi une situation…

Images et responsabilités

Face à cette approche subtile, Alexei Grinbaum, philosophe au laboratoire Larsim du CEA de Saclay, confirme l’absence de résultats des divers espaces de dialogues créés depuis dix ans notamment sur les nanotechnologies. "Il faut un autre instrument, choisir une autre manière de faire, considère-t-il, en pointant deux sujets majeurs : la question des images et celle des responsabilités."

Le processus de création de sens passe par les images, comme le soulignait Gilbert Simondon qui s’attachait à repérer les associations. « Le sens d’un message procède par le halo de significations qui lui est attaché, indique Alexei Grinbaum. Second point-clé, mis en exergue par le philosophe : la responsabilité dont nous héritons par notre appartenance. Il nous faut « répondre d’une communauté », dès lors que l’on fait partie de celle-ci (locale, spirituelle, écologique…). On pense à la réflexion de Roland Schaer dans son livre Répondre du vivant. « Le scientifique est responsable de ses créations comme s’il mettait au monde un enfant, estime le chercheur du CEA. Les grands historiens du droit considèrent qu’il faut observer les rituels d’interaction entre droit, éthique et société, pour comprendre le droit de demain.

Un livre blanc pour réformer les institutions ?

Dans la foulée de cette rencontre où l’essentiel des échanges est resté centré sur le sujet éculé des OGM – sans évocation de la biologie de synthèse autrement plus complexe – s’est tenu les 7-8- 9 janvier 2015, le Colloque Réinventer l’alliance sciences sociétés porté par un Consortium de près de cinquante organisations de la société civile et instituts de recherche.

Six séminaires préparatoires, 8 000 inscrits, 4 axes exploratoires, création du portail Sciences-sociétés sur wikipédia (edidathon), implication du « monde du libre » mais aussi du Groupement d’intérêt scientifique Participation et démocratie, venu présenter son dictionnaire de la participation, ce marché de l’interaction centré sur l’innovation, la recherche, les transitions, les médiations a produit une mine de matériaux et d’innombrables rapprochements. Il a aussi vocation à produire un livre blanc à double objectif : élargir la base des acteurs impliqués et formuler des propositions concrètes de changements institutionnels souhaitables.

Le chantier est immense, si l’on veut bien se plonger dans l’ouvrage Nos institutions publiques à bout de souffle, publié par le polytechnicien Olivier Frérot, vice-recteur de l’Université catholique de Lyon. Mais ici, le constat est sans appel : « Nos institutions se fissurent sous l’effet des contradictions dynamiques de nos sociétés et elles ne sont pas réformables », estime l’auteur. Ce dernier évoque l’égarement d’une vision exclusivement scientifique et objectivante de la réalité, de la disparition du sens public des institutions. Il parie sur les forces agiles, discrètes, généreuses des mouvements citoyens.

Cela semble en effet plus sage que d’attendre des impulsions européennes. Nombreux sont ceux (responsables académiques et associatifs) qui sont revenus déçus de Rome, fin novembre, où le service Sciences dans la Societé  de la Commission européenne faisait un bilan convenu de ses actions en matière de recherche et innovation responsables. Claudia Neubauer de la Fondation pour le progrès de l’homme (FPH) a pu constater que les programmes menés sont du « business as usual ». Pourtant, nous avons besoin de rendre lisibles les projets d’innovation, de politiser leurs enjeux et de responsabiliser l’ensemble des acteurs vis-à-vis des intérêts communs. Comme le souligne le président du Conseil économique, social et environnemental, Jean Paul Delevoye.

Dans ce contexte, les propos de la physicienne indienne Vandana Shiva qui s’est exprimée en introduction du Colloque de l’AlliSS, sonne comme une mis en garde : « Sur une planète morte, on ne fait plus d’affaires ».

Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP' Magazine

Liberté et Unité : « D’ABORD NE PAS FAIRE MAL ». Nous sommes tous responsables de la mort de Charlie

Alors que pleuvent les soutiens pour Charlie, que certains parlent d’unité « retrouvée », je ne peux que m’interroger sur le sens profond de ce qui arrive …

Faut-il 12 morts pour faire l’unité des peuples ! Non, pour moi, c’est trop cher payé. Car cette unité (qui n’est en fait que la somme des peurs de chacun) me paraît bien éphémère … non par pessimisme mais par rigueur intellectuelle. Nous sommes dominés par une culture « fugace » des émotions vives pour ne pas dire de shoot (émoi, émoi, émoi...), qu’elles soient positives (plus de plaisirs intenses, toujours plus) ou négatives (on ne réagit qu’aux séismes, aux catastrophes).

Wundt disait c’est de la peur que naquirent les Dieux. Depuis des années et en 2015 c’est de la peur que naissent les rassemblements, des simulacres de l’unité !

N’en déplaisent à certains, de quoi parlons-nous ? De quelle liberté, de quelle unité ?

La liberté c’est un prix cher à payer ; elle demande beaucoup de courage, d’intégrité, de sacrifices. Il faut avoir le courage de ses idées, de ses paroles … il faut surtout mettre tout cela en syntonie avec ses actes. Mais il faut aussi accepter de passer souvent pour un fou, se faire rejeter car différent. C’est ça la liberté ! C’est dur ! Ce n’est pas de la guimauve. Je pense que l’équipe de Charlie et Charb le savaient mieux que personne. Car leur magazine « crevait » et tout le monde s’en foutait...

Quid de l’unité ? Elle n’a encore jamais existé dans notre histoire, les religions, la morale, et l’économie libéralisme ont tous échoué dans ce domaine. Reste pour moi la poétique mais « personne n’en veut » ! Ce n’est donc pas une semaine ni une marche « émotionnelle » qui changeront les choses. Un volcan d’émotions (peurs) et puis pfft... ce sera fini … Il est grand temps de s’interroger sur ce qui peut tous nous réunir ! Il est temps de quitter le continent des émotions pour prendre le courant de la conscience et de tous ses affluents : générosité, courage, solidarité. Il est temps d’accepter le droit à la différence, le droit à l’opacité pour créer une unité « immunisée ». Il est temps de sortir de la barbarie. Il est de temps de voir la vérité en face – la précarisation, la pauvreté relative,...

Après des nuits de troubles intenses …dans une grande pensée du tremblement. Je lance un appel à un réveil des consciences (bien loin des sens en émoi … )

Je vous invite à une longue marche intérieure pour aller chercher aux plus profond le vrai sens des valeurs humaines. Cela va prendre des jours, des années et plus.

Mais là, votre marche élévatrice sera un véritable hymne à Charlie, une ode à la liberté des peuples. Car nous sommes tous responsables ! Nous sommes tous coupables de cette situation.

Je vous invite ainsi à réfléchir à un principe universel tellement simple mais juste : "D’ABORD NE PAS FAIRE MAL".

C’est un état d’esprit «co-immunitaire », une attitude première réflexive : un système immunitaire qui doit être une extension globale de la conscience (à l’échelle du cosmos et de l’espèce humaine,) pour contrôler notre évolution et nous-mêmes (donner du sens à nos idées et valeurs) . Nous devons nous réapproprier les ressorts de notre monde et etre responsables de notre avenir ...

Il faut pour cela s’immuniser contre toutes formes d’intégrisme, de fanatisme, d’élitisme, d’exclusions qui sont des freins à l’humanité … On est loin d’être sorti de la barbarie …

Si vous parlez de liberté, d’abord vous ne devez pas faire mal. Je vous parle donc ici d’une écologie généralisée, celle de l’esprit : c’est une sagesse monde citoyenne (écosophie, Ubuntu) où les valeurs sans orgueil d’altruisme, d’empathie, d’humanologues (vs humanisme) et les idéaux de coopération trouvent leur place ici.
C’est être Ubuntu (Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ) eco-ethologue : mon être dépend du monde / des êtres dans lequel je suis …

Cela passe par une philosophie de la réconciliation, de la réciprocité culturelle …il faut ainsi privilégier l’identité-rhizome dont l’extension va du Je à l’autre, d’autrui à Moi :
"Naître au monde, c’est concevoir (vivre) enfin le monde comme relation : comme nécessité composée, réaction consentie." Edouard Glissant.

C’est à cette condition qu’un jour la vraie force et la beauté de la multitude « des milliards et une conscience » irradiera le monde entier dans une diaphanie extraordinaire …

Oh Charlie je me sens tellement coupable ! Mes condoléances « vraies » aux familles, à l’humanité …

Maryline Passini

charlie hebdo

Charlie Hebdo : « le choc des civilisations » ?

Assassiner pour des idées et qui plus est, au nom de Dieu est inqualifiable ; c’est l’annihilation du sens même de l’altérité prônée précisément par toutes les spiritualités et les religions. Mais lorsque les extrémismes politiques ou religieux s’expriment, il n’est plus question de spiritualité, mais de déchaînements de passions archaïques, de l’ombre individuelle et collective qui vient nous dire avec brutalité, cynisme et violence où en est notre société.

Illustration : ©MalaImagen, illustrateur chilien

Si nous nous associons à la peine que ces morts font vivre aux proches des disparus et à toute la rédaction de Charlie Hebdo, au-delà de l’insupportable atteinte au droit et à la liberté d’expression, sans doute faut-il voir à cet acte ignoble des fondements sociétaux paradigmatiques.

Car qu’est-ce que cet événement vient à nouveau révéler ? La violence individuelle et collective, l’irréductible rejet de l’altérité, l’impossible rencontre de l’autre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et les radicalismes ont parcouru l’Histoire et les religions, toutefois notre société est aussi co-responsable de ces radicalismes et face à l’insoutenable du quotidien nous ne voulons pas changer. Alors les événements s’intensifient, par leur virulence et leur fréquence, pour nous forcer à prendre position et à agir.

De quoi parle-t-on ?

D’un système économique qui a pris le pas sur la politique, sur la gouvernance de la Cité qui pourrait décider éthiquement d’un projet de société. A la place, la direction du monde et de l’humanité a été bradée, vendue au marché, qui, lui, suit sa logique de profits immédiats pour quelques-uns et qui broient tout sur son passage : emplois, personnes, ressources naturelles et prend des décisions en nano secondes pour optimiser les profits et créer toujours plus d’entropie.

Dévaster notre Terre, assécher ou inonder des régions entières du monde conduisant aux migrations climatiques, robotiser les industries et les services laissant toujours plus de personnes sans emploi, détruire l’emploi pour créer des valeurs virtuelles et accroitre les dettes qui asservissent davantage les personnes et les Etats, cela n’est-il pas une violence extrême ?
Face à ce rouleau compresseur où tout est pensé (Big Data) pour augmenter la consommation et alimenter une croissance perpétuelle décorrélée de tout lien à la réalité, augmentant les clivages entre les plus riches et les plus pauvres et créant sans cesse davantage de pauvreté, cela n’est-il pas une violence extrême ?

Vendre délibérément notre pays (patrimoine, châteaux, aéroport de Toulouse..) à des puissances économiques (Chine, Qatar, Arabie Saoudite..) qui ont d’autres valeurs et d’autres intérêts que nos valeurs républicaines et démocratiques, ceci sans que les citoyens puissent se prononcer, cela n’est-il pas une violence extrême ?
Laisser s’exacerber les clivages entre les communautés, continuer chaque jour à alimenter à 20h00 le défilé des horreurs du monde pour placer les téléspectateurs dans la peur qui ensuite trouvent des réponses de consommation dans les publicités alimentant la majorité des lobbies qui font tourner l’économie et le marché, cela n’est-il pas une violence extrême ?
Vendre le rêve de l’avoir pour pallier l’incapacité à co-construire de l’être et du sens, cela n’est-il pas une violence extrême ?

Quelle liberté ?

Ce choc des libertés vient aussi nous rendre attentifs à la perte continue de nos libertés que le numérique et les Big Data orchestrent en utilisant les données que nous partageons volontairement et qui, via des algorithmes toujours plus puissants et efficaces, orientent nos choix de lecture, d’intérêt, de curiosité et bien entendu de consommation. Cette surveillance accrue est le contraire de la liberté.
Assassiner les journalistes et dessinateurs d’un journal satirique est odieux et fait aussi se poser la question de notre liberté, et ceci dans ses différentes acceptions et manifestations. Liberté qui décroit chaque année par les effets convergents des intérêts du marché combinés avec les fonctionnalités numériques.

Si les soutiens de l’innovation technologique déplorent cette diabolisation de la technologie et s’insurgent contre le spectre de 1984, la réalité pose question malgré tout. Le contrôle des données sur Internet est bel et bien une réalité, l’utilisation mercantile de nos informations, une expérience quotidienne, et la censure des expressions fait l’objet aujourd’hui d’une démonstration sanglante.

Liberté qui nous conduit à repenser sa définition et ses contours.

Mutation, changement ou statu quo ?

Que nous le voulions ou non, le monde est en réelle mutation car ce modèle entropique délaissant chaque jour des nouvelles personnes voit proliférer les réactions violentes comme symptôme de ses craquèlements intérieurs.
Les dettes s’accroissent et les banques et les Etats ont désormais pris les mesures pour se prémunir des effets de la prochaine crise économico-bancaire qui ne saurait tarder, en ayant voté une loi permettant aux banques de venir puiser dans nos comptes pour se renflouer. Si la décision a été prise, les comportements délictueux des banques n’ayant pas changé, les actifs nocifs s’échangeant plus encore qu’avant la crise, la prochaine ne doit pas être loin et sera par conséquent encore plus virulente.

Alors, le système, au lieu de se modifier, continue toujours sur la même lancée : plus de dettes, plus de croissance, plus de « progrès » sans qu’il y ait de mesures correctives décidées face aux conséquences sur l’environnement, le climat ou la biodiversité, sans décision éthique pour choisir nos orientations de société, d’humanité et d’interaction avec la nature.
Comme l’avait démontré Paul Watzlawick, de l’Ecole de Palo Alto, il existe deux formes de changement, celui de niveau 1 qui consiste à faire plus de la même chose et donc obtenir in fine des effets augmentés ou envisager un changement de niveau 2, c’est-à-dire modifier réellement et radicalement un système qui n’est plus adapté.
Et c’est ce dont il s’agit aujourd’hui.

Se réinventer ou mourir ?

Notre système économique ne permet plus d’apporter des réponses pérennes au plus grand nombre, il faut inventer autre chose et pour cela ne plus continuer avec les mêmes décisions, les mêmes valeurs et les mêmes représentations de la réalité qui conduisent aux violences que nous vivons aujourd’hui.
Ainsi, nous laissons délibérément les écoles, les médias, les jeux vidéo, les jouets pour enfants,... véhiculer des valeurs de violence. Tuer l’autre est devenu un jeu et c’est normal et banal ; c’est ludique et ça se vend bien, préparant les esprits des plus jeunes à la normalité de la guerre, de l’armement, des conflits et entretenant la peur d’autrui, la menace de tout ce qui est étranger.
Cette éducation entretient volontairement nos archaïsmes individuels et collectifs, valorise la violence et promeut un système de compétition, de concurrence, alimenté sur des lectures partiales des enseignements de Darwin, valorisant la partie du discours « la loi du plus fort » (loi de la jungle) qui convenait aux intérêts des économistes de l’époque pour asseoir le système libéral que nous connaissons.
Pourtant, aujourd’hui nombreux sont les biologistes, de Jean-Marie Pelt à Gauthier Chapelle (biomiméticien), qui démontrent que notre Terre et tout ce qui est vivant a trouvé les lois de la durabilibité (3,8 milliards d’années de démonstration) qui reposent sur la coopération intra et inter-espèces. Ainsi, ce qui nous constitue, des bactéries à ce qui nous entoure, écosystèmes végétaux et animaux, privilégie la coopération. La compétition étant utilisée de manière occasionnelle et marginale car cela coûte trop d’énergie et n’est pas viable dans la durée.
Et voilà que nous autres, êtres humains, pour se sortir des vicissitudes que la nature nous a fait vivre pendant des milliers d’années, nous avons voulu être au-dessus de ses lois en cherchant à la dominer, à la soumettre. Cependant, nous sommes une espèce animale parmi d’autres et si nous oublions notre inscription dans cet écosystème global nous prenons le risque de transformer la Terre en Ile de Pâques.

Complexité et radicalité

L’urgence et l’imminence d’une mort annoncée - celle de notre civilisation - voire de notre société, accompagnée pour beaucoup de l’incapacité à voir des issues, crée une énorme angoisse qui, sans être parlée et gérée, se traduit pour la majorité par le déni et l’indifférence et pour une minorité par des radicalisations qui explosent en violences multiformes.

L’entropie du système broie tout sur son passage et ne laisse pas de place, n’offre pas d’avenir alors face à la violence de l’exclusion, certains se laissant dériver vers la radicalité. Lorsque des pulsions non apprivoisées couplées au désespoir du manque de futur rencontrent la manipulation orchestrée par des acteurs influents, économiques et politiques peu scrupuleux, cela conduit à des radicalisions, des conservatismes de tout poil et des comportements violents et extrêmes.
Alors que vivons-nous le Choc des civilisations annoncé par Huntington ou avons-nous le ressort et la conscience d’aller au-delà et de manifester d’autres facettes de notre humanité ?
Allons-nous sombrer dans le piège de la haine, de la violence et de la vendetta, même institutionnalisée, ou allons-nous être capables de rebondir et de choisir volontairement des voies originales et créatives pour sortir de nos déterminismes archaïques ?

A qui profite le crime ?

Toujours dans les moments troublés, garder la tête froide et se poser la question de savoir à qui profite de tels actes ? Quelles sont les attitudes immédiatement attendues des citoyens et des gouvernants ? Qu’est-ce que cela risque d’alimenter ? Comment vérifier que nous ne tombons pas à notre tour dans un piège de violence et de radicalité ? Commet nous prémunir de renouveler une fois encore la tragédie du bouc-émissaire ? Autant de questions à mûrir avant d’agir et ceci afin de trouver les actions justes.

Quel lien avec Charlie Hebdo ?

Conscients ou non, cet éloignement constant des lois de la nature, le fait de privilégier la violence comme valeur fondatrice de nos comportements quotidiens alimente un système politique, économique et social dont nous mesurons aujourd’hui dramatiquement les effets.
Il existe un monde à co-créer, ce que font d’ailleurs la majorité des plus jeunes et heureusement des milliers d’autres membres des générations précédentes, en testant dans les FabLab et LivingLab les solutions de demain. L’avenir nous le co-construisons à partir de la base. Car ce sont les citoyens qui font face au quotidien, aux problèmes posés par notre société de consommation et de dettes, résultats de décisions prises par des élites, soit-disant représentatives, mais qui ne connaissent plus le terrain et ont surtout démontré leur oligarchie.
Alors, ce sont les mêmes citoyens qui trouvent des solutions viables afin que chacun ait une place et les moyens de subvenir à ses besoins.

Face à l’exclusion sous toutes ses formes, les uns - une poignée - tuent et font exploser des bombes et s’ils défraient la chronique de par leur virulence, horreur, la sidération que cela apporte, d’autres, bien plus nombreux, co-construisent un monde où chacun peut subsister en dominant les effets des actions toxiques.
Toutefois, une majorité docile et enfouie dans le confort laisse faire en votant pour des candidats extrémistes. C’est à eux que nous pensons dans ces terribles moments afin que la conscience du bien commun les touche et fasse évoluer leurs représentations du monde, leurs engagements et leurs actions.

Face à la violence, sachons rester debouts, dignes, ne sombrons pas à notre tour dans la vindicte et la haine, apportons des réponses de justice aux crimes et des réponses de justesse aux égarements individuels et collectifs. Sachons faire le choix de la vie en osant manifester des valeurs de paix des comportements délibérément non-violents et des actions créatives et coopératives, porteuses d’avenir et de conciliation des différences et respectueux de l’altérité.

Celles et ceux qui ont une capacité d’influence sur autrui se doivent, par éthique, de porter des discours d’apaisement et d’éthique pour penser le monde en privilégiant la vie et en cherchant des options qui permettent à tous les règnes de coexister durablement.

Osons manifester nos valeurs républicaines

Nos gouvernements successifs en mal de poser clairement notre identité nationale, s’emparent à chaque événement tragique de l’étendard de la France pour mobiliser les citoyens autour des valeurs de la République.
Saluons l’initiative mais elle ne suffit pas.

Peut-être que la récurrence des violences perpétuées tantôt sur les civils tantôt comme ici avec les meurtres au sein de Charlie Hebdo sur les journalistes, va-t-elle nous conduire à prendre conscience des valeurs républicaines posées en 1789 ? Elles ont donné lieu, dans le sang, rappelons-le, à rédiger la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, et plus de deux cents ans après, les manifestons-nous ?
Pourtant, à elles trois elles nourrissent une véritable identité nationale.

Car que nous apporte la Liberté, aujourd’hui si douloureusement ébranlée ?
Avec la Liberté nous pouvons rendre les êtres libres, permettre à chacun d’être un homme ou une femme Debout. Ce qui signifie apprendre ce qu’est la liberté, ses contours, ses limites, le respect d’autrui. Et aussi retrouver sa souveraineté à acquérir l’autonomie dans tous les domaines.
Puis l’Egalité nous conduit à apprendre l’équivalence d’humanité, accepter la diversité, composer avec les différences, savoir gérer les conflits et choisir la paix.
Et enfin, la Fraternité nous invite à sortir des comportements de compétition et choisir la coopération. Elle nous permet de développer synergies, entraides, solidarités et fraternités.

Trois valeurs qui, si elles étaient volontairement incarnées et manifestées, décriraient un projet politique complet d’où émaneraient des ministères et des déclinaisons de programmes modifiant radicalement notre société. Oserons-nous ?

Christine Marsan

Eloge de la lenteur

Nous sommes entrés dans une société de l’éphémère, de l’instant, de la volatilité, de la vitesse. Le zapping et le surfing deviennent des morales essentielles du rapport au monde, une manière de se jouer de la surface pour éviter de choisir et multiplier les expériences sans s’engager. Le sociologue David Le Breton dissèque sans pareil l'ère de la modernité, et appelle certaines considérations quant à la corporéité à une réflexion sur la sociologie du corps, en tant que construction sociale et culturelle. Nos conduites, nos manières d'être ne prennent sens "qu'avec le regard culturel de l'homme" et on doit à présent faire preuve d'une attention à soi tout en maîtrisant "ses choix et ses valeurs" afin d'adopter de nouvelles perspectives, ou du moins, des perspectives optimistes. D'où ce texte sur l'éloge de la lenteur qu'UP' vous offre comme première bonne résolution de cette nouvelle année.

"La vitesse limite l'espace, la lenteur le multiplie." Pol Bury, Le temps dilaté. 

Un individu contemporain, qui ne se soutient que de lui-même, est confronté en permanence à une multitude de décisions. Il est soumis à l’écrasement du temps sur l’immédiat puisque le monde n’est plus donné dans la durée mais dans la saisie de l’instant. La hantise est celle de la désynchronisation, celle de ne plus être en phase avec l’actualité de sa propre vie prise dans le filet des bouleversements sociaux et professionnels, une urgence qui n’en finit jamais empêche de jouir de son existence, et amène à un temps séquencé allant d’une tâche à une autre, ou plutôt de la résolution d’une tension à une autre. Injonction de vitesse, de rendement, d’efficacité, de disponibilité qui exige de s’arracher à soi-même, d’aller plus vite que son ombre pour réagir.

Mais les capacités de résistance ne sont pas extensibles à l’infini, elles épuisent l’individu et aboutissent à la fatigue d’exister. Les technologies contemporaines, loin de faire gagner du temps comme on le croit souvent, ne cessent de multiplier les engagements personnels, et des mobilisations qui n’en finissent plus. Le téléphone cellulaire est l’instrument clé de la mobilité, de la réactivité, de l’adaptabilité et de la multiplicité et de l’ubiquité des engagements, il rend illimité le temps de travail et de disponibilité. La modernisation n’a cessé d’accélérer les rythmes de vie. Plus nous gagnons du temps, plus le temps nous échappe, et plus nous en sommes affamés. Ce temps épargné n’est pas celui du repos. Toute l’existence bascule dans l’urgence et dans la nécessité de ne jamais perdre de temps, de maintenir une attention constante aux autres et aux événements. Il faut aller de plus en plus vite pour rester sur place. Même dans la vie personnelle, nos sociétés font loi de la terrible parole de Taylor déclarant «la guerre à la flânerie» dans les usines Ford des années 20 car il ne supportait pas de voir les ouvriers cesser un seul instant de travailler.

Si la réflexivité a toujours accompagné l’individu dans sa relation au monde, la disparition des régulations traditionnelles, l’effacement des modèles et des normes confère une marge accrue de manœuvre. Toujours sur le qui-vive, dans l’expérimentation, le calcul relatif de ce qu’il convient de faire selon les circonstances, il n’a guère de repos.
Rester en mouvement, surfer sur le renouvellement des produits, des attentes sociales, ou des offres de travail pour rester à flots, devient une occupation à part entière et un principe d’identité. Le mot d’ordre est de tenir le coup, de s’ajuster au changement, de ne pas prendre de retard. D’où le succès de la notion de résilience, le fait de ne pas être démoli par l’adversité, de faire face au changement pour rebondir aussitôt ; l’importance croissante dans les librairies des rayons d’ouvrages consacrés aux recettes pour se venir en aide soi-même ou même «devenir soi-même». Dans le monde de l’obsolescence généralisée, il faut se faire soi-même obsolescent, fluide, recyclable.

La frénésie de la vitesse, du rendement, appelle en réaction la volonté de ralentir, de calmer le jeu. Une forte résistance politique et citoyenne se mobilise à ce propos. La lenteur est le rythme de l’amour, de la tendresse, de la conversation, de l’attention à l’autre, de l’érotisme, de la jouissance du fait d’exister. Elle n’a que faire de l’exultation de l’éjaculation précoce qui est au cœur du contemporain. Elle revendique la slow food, les slow cities à l’encontre de la fièvre ambiante.

D’où aussi l’engouement récent de nos sociétés pour la marche que des centaines de millions d’hommes et de femmes découvrent avec jubilation. Ils s’immergent dans une durée qui s’étire, flâne, se détache de l’horloge. Cheminement dans un temps intérieur propice à un retour sur soi, la marche sollicite une suspension heureuse du temps, une disponibilité à se livrer à des improvisations selon les événements du parcours. Elle ne consiste pas à gagner du temps mais à le perdre avec élégance, le sourire aux lèvres. Occupation pleine du temps, mais dans la lenteur, elle est une résistance à ces impératifs de vitesse, d’urgence, de disponibilité qui élaguent le goût de vivre. Aujourd’hui, les chemins sont emplis de flâneurs qui cheminent à leur guise, à leur pas, en leur temps, en conversant paisiblement ou en méditant le nez au vent. Seule la lenteur permet d’être à la hauteur des choses et dans le rythme du monde. Elle est l’évidence du cheminement, elle appelle une progression attentive, voire contemplative, la possibilité de la halte pour profiter d’un lieu ou se reposer. Elle est un mouvement de respiration.

En ce qu’il se tisse dans la lenteur, le temps devient la mesure du corps, il n’y a rien d’autre que chaque moment qui passe. La marche est retour à l’élémentaire : l’aube, le coucher du soleil, la nuit, la terre, l’herbe, les pierres, les collines, les montagnes, l’eau, la pluie, le vent, elle nous rappelle notre humanité essentielle immergée dans un monde qui nous dépasse et nous émerveille ou nous inquiète. Echappée belle hors du temps ou dans un temps ralenti, la marche n’est pas une recherche de performance ou une quête de l’extrême sponsorisée par des marques commerciales, elle est un effort à la mesure des ressources propres du marcheur.

David LE BRETON, Sociologue

David Le Breton est l'auteur notamment de : «Marcher : éloge des chemins et de la lenteur», (Métailié 2012) et de «l’Adieu au corps» (Métailié 2013).

Photo : © Pol Bury, artiste de la lenteur.

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« Elargir » la notion d’innovation

« Réinventer l’alliance sciences sociétés – un impératif démocratique », voilà l’intitulé d’un événement original qui se tiendra à Paris, à l’Espace Pierre Cardin puis au Sénat les 7, 8 et 9 janvier 2015. Cet événement – un colloque-forum – doit s’entendre comme la « première étape d’un processus qui sera long ». Co-construit par des acteurs du monde de la recherche et de la « société civile », il a l’ambition de mettre à jour et de légitimer l’intensification et la multiplication des formes d’interactions entre les sciences, les recherches, les innovations et les sociétés qui se sont développées depuis 40 ans environ, qui touchent ou presque tous les secteurs d’activité et les catégories d’acteurs… et qui demeurent pourtant largement invisibles aux institutions, aux politiques publiques, mais aussi souvent, aux acteurs eux-mêmes ! Curieux paradoxe qu’il s’agit préalablement de comprendre pour être en mesure de proposer les gestes publics et privés appropriés à leur prise en considération…. dans un futur « Livre blanc recherche-sciences-sociétés » qui, en outre, tiendrait compte ab initio des dimensions européenne et internationale de la question ainsi posée.

Dans ce qui suit, on focalisera l’attention exclusivement sur l’innovation –  au cœur de l’intérêt d’Up’ Magazine – à propos de laquelle il est posé comme hypothèse, au principe même de cet événement, que la signification de cette notion apparaît aujourd’hui limitée, et qu’il s’agit de « l’élargir ».

Voilà donc un autre paradoxe : l’innovation serait aujourd’hui l’objet d’une signification limitée… alors que l’espace public des dialogues et des démarches n’a jamais tant regorgé d’aussi nombreuses rencontres sur l’innovation ! De fait, on le sent depuis un bon moment, mais à s’en tenir à ces deux derniers mois en France, la thématique de l’innovation est devenue… incontournable. A chaque fois à peine habillée d’un qualificatif distinctif. Ainsi, à l’évidence, les rencontres sur l’innovation ouverte et ses nombreux visages, sur l’innovation responsable, sur l’innovation frugale, … fonctionnent comme des petites musiques désormais connues du grand public. Mais on a pu recevoir d’autres cartons d’invitation. Pour la « Semaine de l’innovation... publique », en novembre, à l’initiative du Gouvernement. Pour des « événements » consacrés à l’innovation… financière : Actionaria, rendez-vous annuel régulier et Alternativa, « bourse européenne des PME de croissance ». Pour l’innovation… technologique au cœur du colloque Transvision, organisé par le courant français du transhumanisme. Quant à l’innovation… sociale, elle n’a pas été en reste, dans des cénacles fort différents : aux journées de l’économie organisées par le journal Le Monde à Lyon et, simultanément, au cabinet international de consultants Accenture allié pour la circonstance au Groupe SOS, lesquels recevaient « la référence mondiale de l’innovation sociale, de passage à Paris » (sic)[1], rien de moins ! Or, ce n’est là, bien sûr, qu’un petit échantillon de ces manifestations…

Par ailleurs, pour « ranger » ou inscrire l’innovation et assurer son succès dans ces « milieux » fort divers, il est devenu souvent clairvoyant de constituer des « écosystèmes d’innovation » ad hoc… par une « (re)territorialisation » de celle-ci !

Le premier effet d’une telle profusion, c’est forcément la confusion, en tout cas la difficulté grandissante de compréhension entre les locuteurs et leurs publics, mais entre publics, aussi ! On s’aperçoit, en effet, que le milieu d’où l’on parle détermine en partie l’acception que l’on a de la notion d’innovation : souvent, mais ce n’est qu’un exemple, les acteurs du numérique pensent et agissent comme si l’innovation dans et par le numérique épuisait en totalité le champ de l’innovation ; ailleurs, certains auteurs offrent des modèles de représentation clés en main : ainsi de l’innovation sociale et de l’innovation technologique qu’ils prédéfinissent par leur opposition réciproque !

Première tentative de prise de recul. Un épigone de Baudrillard pourrait s’interroger dans un sourire ironique : « A présent, si tout le monde l’évoque, et même l’invoque, n’est-ce pas que la notion d’innovation, elle-même, occupant ainsi tout l’espace sémantique, est en crise… et vouée à disparaître ? ». D’autres, plus logiciens, penseront qu’il n’y a là rien de bien spécial : « L’innovation étant bien ce qui, au cœur de la crise, fait passer du vieux au neuf ne saurait renvoyer qu’à une seule démarche : entreprendre de dessiner le neuf que l’on imagine et que l’on espère ! ».

Deuxième prise de recul. Moins anecdotique. A partir d’un retour sur l’histoire institutionnelle de cette notion d’innovation. Il y a 50 ans environ, c’est une petite tribu formée surtout d’économistes dits « experts nationaux », souvent ignorée des autres tribus d’économistes, qui a construit l’épistémologie pratique des domaines de la recherche et de l’innovation au niveau international. D’abord à travers l’écriture patiente d’un Manuel, le Manuel de Frascati, publié par l’OCDE : « référence méthodologique internationale pour les études statistiques des activités de recherche et de développement (R-D), il standardise la façon dont les gouvernements recueillent l’information sur les investissements en recherche-développement … (il) traite exclusivement de la mesure des ressources humaines et financières consacrées à la recherche et au développement expérimental (R-D) souvent qualifiées « d’intrants » de la R-D »[2]… et définit « les contours de la R-D, qu’il s’agisse de recherche fondamentale, de recherche appliquée ou de développement expérimental ».
Ce Manuel, outil commun des pays membres de l’OCDE bien adapté au projet sous-jacent des « Trente Glorieuses », n’a cessé d’être actualisé et accompagné de « recommandations et de principes directeurs applicables à la collecte et à l’analyse des données R-D attestées ». Entre temps, un second Manuel a vu le jour en 1992 à Oslo, qui prenait acte de la difficulté grandissante à prendre en compte… l’innovation ! Une innovation est « la mise en œuvre d’un produit (bien ou service) ou d’un procédé (de production) nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques d’une entreprise, l’organisation du travail ou les relations extérieures ». Depuis 2005, nous en sommes à la troisième édition du Manuel d’Oslo. Celle-ci concerne toujours « les activités d’innovation dans l’industrie » et tient compte, y est-il dit, des « progrès réalisés dans la compréhension du processus de l’innovation, de l’expérience acquise lors de la précédente série de recherche sur l’innovation ». Elle « tient également compte de l’ouverture du champ d’investigation vers d’autres secteurs de l’industrie et des dernières révisions de classifications des normes internationales » [3]

Manuel de Frascati, Manuel d’Oslo…. Mes souvenirs personnels sont ce qu’ils sont, mais, de mon parcours de technocrate, puis en observant de loin en loin ces types de travaux relatifs à l’innovation, j’ai retenu deux choses :
-  n’existe que ce qui est enregistré, et seul ce qui est enregistré légitime ce qui continuera d’exister
-  la mesure conditionne l’enregistrement et, lorsqu’on vise une acception partagée au plan international, on mesure bien ce qui est modulable par des caractéristiques techniques et échangeables par l’équivalent général qu’est la monnaie.

Bref, si je dis vrai, la notion d’innovation telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui, c’est-à-dire enregistrée dans des Codex, des appareils statistiques, des dispositifs critiques, que sais-je encore ?,… est bien avant tout le produit d’un « construit social » où « la technologie orientée marché » et « le marché orienté technologie » campent de concert au cœur d’un système d’enregistrement des actes émanant en priorité d’organisations que nous appelons « entreprises » ; système, en outre, conforté depuis 30 ans par de fortes dynamiques de financiarisation des économies des pays de l’OCDE et d’ouverture commerciale mutuelle via des Traités d’échanges bi ou multilatéraux.

Un tel construit social international a engendré une « réduction épistémique et stratégique » de l’innovation à une seule logique de développement, celle d’un immense « technomarché » en voie de globalisation ou peu s’en faut. Enfin, ce construit aura fini par inspirer nos représentations au point de conférer à l’acte d’innover « un mode d’être » de plus en plus restreint : d’abord, celui-ci n’est enregistré, donc reconnu, que doté d’une finalité économique ; puis, il doit répondre d’une finalité économique et performante ; au point que l’on finit aujourd’hui par le fonder, consciemment ou non, sur une finalité économique, performante et concurrentielle (sur des terrains de jeu de plus en plus larges et des durées de temps de plus en plus courtes).

Quelques dizaines d’années d’une telle orientation inscrite et consacrée dans les dispositifs intellectuels, techniques et pratiques des « grands pays développés » provoque insensiblement l’effet  - il m’arrive souvent de le dire ainsi -, d’une « perte de capacité de représentation de la diversité des possibles de l’innovation chez ses acteurs potentiels mêmes ».

Il serait donc temps « d’élargir » la notion d’innovation comme on « élargit » un détenu, qu’on le libère ! Autrement dit, il serait temps d’enrayer le puissant mouvement de réduction épistémologique et stratégique dont la notion d’innovation a été l’objet d’enregistrement depuis 50 ans environ et de légitimer ses formes les plus diverses dans la perspective de rendre à un monde que l’on souhaite pluriel tout autant ses couleurs que ses chances de pérennité.

Réfléchir et agir en ce sens justifie et explicite, au moins en partie, l’objectif que s’est fixé l’événement dont nous parlions au début de notre propos : « Réinventer l’alliance entre les sciences et les sociétés ». Et si les initiateurs de ce colloque-forum pensent, en outre, qu’il s’agit là d’un impératif démocratique, c’est en effet parce qu’il leur apparaît que nos sociétés ne sauraient être durables sans leur claire auto-compréhension :
qu’elles sont, elles-mêmes, le lieu d’innombrables interactions entre leurs acteurs, interactions envisagées comme sources de connaissances, de recherches, d’innovations, d’investissements et de financements
- qu’elles doivent débattre des valeurs qui portent ces interactions et, en conséquence, de la légitimité à donner à ces interactions une visibilité d’enregistrement (qu’elles n’ont jamais eue jusqu’à présent) quand elles dessinent des futurs souhaitables au service d’un monde pluriel re-légitimé.

Il y a, n’en doutons pas, plusieurs façons d’aborder le problème que nous posons ici (et dont nous limitons l’objet, on le rappelle à la question même de l’innovation). Voici néanmoins, pour l’exemple – pour l’exemple, j’insiste ! –, quelques interrogations qui prétendent esquisser un questionnement possible.

Faire le choix d’« élargir » la notion d’innovation revient à la fois à présupposer la recherche d’un monde pluriel et à contribuer à engendrer la ré-emergence de ce monde pluriel… par son « enregistrement ». Un monde apparaîtrait, en effet, appelant des trajectoires d’innovations, d’investissements et de financements inscrits dans des desseins multiples et divers. Ce faisant, que devrait-on donc « donner à voir » de ces trajectoires pour inscrire nos sociétés dans un tel schéma, et, in fine, quel type de regard devrait inspirer leur indexation ?

Devrait-on orienter le regard vers la recherche d’un « vivre-ensemble » et, dans ce cas, devrait-on donner à voir les interactions, aujourd’hui souvent invisibles et donc non enregistrées, qui concernent les relations qu’entretiennent tous les acteurs d’une société engagés dans des innovations, investissements et financements, interactions identifiables par les caractéristiques des liens et interfaces que ces relations expriment ?[4] (je signale que la tonalité générale de ce colloque-forum privilégiera, selon toute vraisemblance, un tel regard).

Devrait-on orienter le regard vers la recherche de « causes communes » que dessinent (ou ne dessinent pas), au sein et entre les sociétés, leurs innovations, investissements et financements ? Dans ce cas, les causes communes pourraient être repérées par rapport à chacune des quelques grandes finalités présumées de toute innovation, tout investissement, tout financement que nous identifions ainsi : finalité scientifique et de connaissance ; finalité économique et financière ; finalité sociale et sociétale ; finalité écologique et biologique ; finalité politique et militaire ; finalité culturelle et éducative. 

Devrait-on orienter le regard vers la caractérisation de la portée spatiale et/ou de la portée temporelle, réelle(s) ou supposée(s), des innovations, investissements et financements ? Autrement dit, faut-il imaginer d’indexer les innovations, investissements et financements à l’aune de grilles qui en qualifieraient la portée spatiale (portée locale ; nationale ; internationale y compris, pour nous, européenne) et/ou la portée temporelle (portée de court terme ; de moyen terme ; de long terme),…. ? Une telle profondeur subsidiaire, dans l’espace et/ou dans le temps, aurait-elle ainsi la vertu de rendre compte de nos gestes en nous délivrant, relativement au moins, d’un court-termisme ou d’un ego-occidentalisme préoccupants ?

Devrait-on orienter le regard vers la nature des « collectifs » concernés par les innovations, les investissements et les financements associés ? Dans ce cas, l’innovation serait alors distinguée, enregistrée et indexée selon qu’elle répond ex ante ou ex post à un intérêt individuel, à un intérêt commun, à un intérêt public, ou encore à un intérêt général et ce, à chacun des niveaux d’organisation des collectifs.

Devrait-on rapprocher entre eux certains de tous ces regards, et, le cas échéant, lesquels ? Pourquoi et comment ?

Devrait-on, enfin, envisager d’autres regards pour « élargir » la notion d’innovation que ceux que nous avons choisi d’exposer ici pour leur vertu à re-symboliser, à re-conventionner l’innovation et, de la sorte, à s’éloigner des excès, aujourd’hui demi-séculaires, des « regards Frascati ou Oslo », fort restrictifs ?

Plusieurs moments de ce colloque-forum aborderont quelques-unes de ces questions ambitieuses et, on l’espère, en approfondiront, en enrichiront les problématiques les plus pertinentes et les plus importantes. A l’Espace Cardin les 7 et 8 janvier 2015. Entrée libre sur inscription [5].

Jean-Paul Karsenty 


[1]   Le Britannique Geoff Mulgan, CEO de NESTA (National Endowment for Science, Technology and the Arts) et consultant.
[2]   Extraits de Wikipedia, « Manuel de Frascati », novembre 2014
[3]   Extraits de Wikipedia, « Manuel d’Oslo », novembre 2014
[4]   Les liens et interfaces qui peuvent caractériser les interactions entre tous les acteurs dans leur relation d’innovation, d’investissement et de financement sont nombreux et d’une très grande diversité. Pour fixer les idées, en voici quelques-uns: coopération, coopétition, controverse, charte, dynamique de reconversion, exercice de prospective, expertise, incitation, indicateur de situation, label, médiation, narration, norme technique, notation, mesure d’empreinte, méthode de participation à des choix,  programmation commune de choix, propriété, représentation, standardisation, tutorat,…. 
[5]   http://alliance-sciences-societe.fr/iriss/

Programme du colloque

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Internet va-t-il tuer le capitalisme ?

L'Institut G9+, association d'anciens élèves de grandes écoles, organisait sa rencontre annuelle le mardi 25 novembre et recevait Jérémy Rifkin et Jacques Attali pour débattre sur la question : "Internet va-t-il tuer le capitalisme ?", entourés de Clara GAYMARD, CEO General Electric France et de Jean-Marc DANIEL, économiste, Professeur associé à l'ESCP Europe et Directeur de rédaction de la revue Sociétal.

Sous un titre volontairement provocateur, l’Institut G9+ souhaite poursuivre son travail d’éclaireur des tendances qui transforment en profondeur notre société. La troisième révolution industrielle, celle d’un internet ubiquitaire qui met désormais en œuvre une intelligence collective mondiale mais aussi le monde réel via l’internet des objets, la robotique et l’intelligence artificielle, est-il un fait acquis, irréversible, rapide et de magnitude globale ? Ce qui l’est moins, ce sont les impacts sociaux qui vont irrémédiablement bouleverser nos vies, nos institutions, le management et l’organisation des entreprises tels que nous les connaissons, les organisation politiques, syndicales, associatives, communautaires.
En juin, lors d'un précédent événement « ils font parler les datas pour accélérer l’innovation », le G9+ avait analysé le mouvement de « mise en données de nos vies » enclenché par la connexion du monde réel et la capacité de traitement, à la demande, via le cloud, de gisements de données sans précédent, afin d’anticiper, de prédire de la micro seconde, à l’heure, à la journée, au mois prochain, et de tenter de réduire la complexité et le stress d’un monde où les frottements s’amenuisent (phénomène d’éphémérisation).

Cette réalité, cette intelligence augmentée, alliées à une capacité inédite des hommes à s’organiser en réseau, quasi instantanément, avec des moyens d’action potentiellement mondiaux, le tout à coût marginal très faible, vient challenger de fait les références de pouvoir existantes.
Internet des objets, Big data, créativité et génie humains : notre époque fait face à des challenges immenses, mais les solutions semblent à portée de clic. Si la France doit se transformer, si les entreprises doivent anticiper leur désintermédiation, si le moment est venu de faire des choix, pour nous, pour nos enfants, le G9+ a souhaité tracer les grandes lignes de force du monde nouveau qui éclôt et prend un essor prodigieux sous nos yeux, avec les penseurs, chefs d’entreprise, économistes, écrivains invités à cette rencontre.

Pour cette 18ème rencontre annuelle, l’Institut G9+ a donc réuni des personnalités d’exception : Jeremy Rifkin, essayiste américain, spécialiste de prospective (économique et scientifique) ; Jacques Attali, écrivain, Président du Groupe PlaNet Finance, Jean-Marc Daniel, économiste, Professeur associé à l'ESCP Europe et Directeur de rédaction de la revue Sociétal et Clara Gaymard, CEO General Electric France.
Les débats ont été animés par Frédéric Simottel, rédacteur en chef de 01 Informatique. La conférence a été introduite par Luc Bretones, Vice-Président de l’Institut G9+. 

Comment Internet change le monde

En introduction, Luc Bretones rappelle quelques tendances marquantes de la numérisation de notre société : en deux siècles, la vitesse de diffusion de l’information a été multipliée par cent milliards. D’ici 2018, 4 milliards d’humains auront dans leur poche l’équivalent en puissance de calcul d’un super calculateur Cray 2 des années 90. Agé de seulement 20 ans,l’Internet tel que nous le connaissons représente la plus grande infrastructure d’innovation de l’humanité.

Internet va-t-il tuer le capitalisme ?

Pour Jeremy Rifkin, la réponse est clairement oui ! Nous sommes en train de vivre une troisième révolution industrielle. Ce qui caractérise toute révolution industrielle, c’est la conjonction de ruptures dans trois domaines : énergies, communications et transports (pour la première révolution industrielle : vapeur, télégramme et train. Pour la seconde : électricité, téléphone et automobile). Mais cette révolution industrielle se distingue des précédentes :Internet dote l’humanité d’une infrastructure et met à disposition de tous des moyens technologiques sans précédent. Mais alors, où sont les ruptures dans les domaines des transports et de l’énergie ? Elles sont en train d’arriver, sous l’effet d’Internet justement : voiture sans chauffeur, production d’électricité solaire décentralisée… Cette révolution, encore incomplète, prendra bientôt la forme d’un « super Internet des Objets », connectant tous les humains d’ici 2030. Cette infrastructure rendra aussi possible la production de services innovants à « coût marginal zéro », offrant d’incroyables opportunités à une nouvelle génération d’entrepreneurs.

Pour l’illustrer, observons seulement les phénomènes qui sont aujourd'hui notre quotidien : des pans entiers de l’industrie ont déjà subi une transformation. Cela a commencé par les contenus dématérialisés : la musique (les indépendants qui contournent les majors), la TV (les « youtubers » qui contournent les chaînes), les media (les bloggeurs qui contournent la presse), l’éducation avec les MOOCs, etc. Certaines des plus grandes industries du 20e siècle ne sontplus que l’ombre d’elles-mêmes. Le dernier obstacle majeur, celui des biens matériels, sera franchi avec l’avènement de l’Internet des Objets et de l’impression 3D. En conséquence, nous allons passer d’une économie de la propriété, à une économie du partage. D’ailleurs, c’est une nécessité pour relever le plus grand défi du siècle prochain, qui n’est autre que le changement climatique et ses conséquences dramatiques pour l’humanité.

"L'avenir de Jeremy Rifkin est l'avenir d'avant-hier !" répond Jacques Attali, pour qui la réponse est clairement non : Internet ne va pas tuer le capitalisme ! Pour lui, cette vision «rationaliste » est inexacte et dangereuse. La circulation de biens et de personnes bien réels qui sous-tendent cette économie mondialisée devra toujours être assurée. La vision d’une société où l’économie pourrait être développée à « coût marginal zéro » est une utopie car "L'intérêt des objets n'est pas le futur monde idéal et il sera bientôt balayé par le web sémentique, les nanotechnologies, les neurosciences,...".

Clara Gaymard nuance ce point de vue : grâce au numérique, il y beaucoup d’optimisations qu’un indicateur économique comme le PIB ne peut refléter. Par exemple, en permettant à des patients d’être soignés à domiciles, les avancées dans la domotique permettront d'économiser de l'argent, se traduisant par une diminution du PIB alors que le niveau de vie est amélioré !



Quel avenir pour le capitalisme dans ce monde nouveau ?

Jacques Attali définit le capitalisme de la manière suivante : tout comme la démocratie, il s’agit d’un mécanisme de répartition de la rareté. Dans notre société de plus en plus numérique, l’information n’est pas rare. L’énergie non plus. En réalité, il n’y a de véritablement rare que le temps. La voiture sans chauffeur n’est pas un sujet de mobilité, comme le dit Rifkin, mais de récupération du temps de transport à d’autres choses qui ont du sens. Ce qui est vraiment en train de se jouer avec Internet et la numérisation, c’est un meilleur usage du temps, "La rareté étant un moteur de la création".

"Internet ne tue pas le capitalisme, il invente autrement". Pour lui, le modèle prôné par Rifkin n’est pas souhaitable, car l’Internet des Objets poussé à l’extrême peut représenter un danger pour la liberté s’il est capté par un oligopole.
En rendant possible le contrôle de l’individu à tous les niveaux de son quotidien, il pourrait devenir l’instrument de la dictature : "Si on donne la priorité à la technologie,on crée une situation d'extrême précarité et on risque un retour vers une forme de dictature". Internet n’est pas la gratuité, mais le monopole : les GAFA qui opèrent l’essentiel d’Internet (Google, Amazon, Facebook et Apple) sont des monopoles. Pour Jacques Attali, le capitalisme n'a jamais été aussi puissant qu'aujourd'hui quand on voir Google ou les asqsurances : "Est-ce les assurances qui vont avaler les gestionnaires de données ou le contraire ?"

Pour Jean-Marc Daniel, la théorie de la fin du capitalisme et de l’avènement d’une société du « coût marginal zéro » s’appuie sur l’hypothèse des « rendements décroissants » (selon le principe : plus une terre est exploitée moins elle est fertile…). Ainsi, arrivé à un certain degré d’optimisation, le capitalisme ne parviendrait plus à générer de profits et s’autodétruirait. Or, dans le modèle de Rifkin, le progrès technologique et la concurrence, stimulés par Internet,devraient au contraire aboutir à des rendements croissants, et donc au renforcement du capitalisme ! Ainsi, difficile de prédire ce qu’il adviendra véritablement du capitalisme dans ce monde nouveau.

Quels enjeux pour les générations futures ?

Pour Jean-Marc Daniel, le monde appartient de moins en moins aux gestionnaires et de plus en plus aux entrepreneurs. Grâce à Internet, de petites équipes sont en capacité de produire des innovations et de créer de la valeur. Comme Rifkin, il pense que la chaîne de valeur sera dominée par les PME et les entrepreneurs, mais plutôt dans un âge d’or du capitalisme. Il met en garde sur la volonté de répliquer notre modèle à l’identique dans les pays émergents, ce qui produirait une croissance économique artificielle « par inertie », sans véritable progrès. La vraie création de valeur se fera par l’innovation sur nos propres marchés.

Enfin, Clara Gaymard souligne l’importance de l’éducation des générations futures. Pour elle, nous ne formons pas assez nos enfants sur deux choses : vivre dans un monde durablement incertain, et travailler en mode collaboratif. D’ailleurs, ce dernier point manque cruellement à l’éducation nationale, dont tout le processus d’évaluation est centré sur l’individu, ce qui est dramatique.

En conclusion de cette table ronde, Clara Gaymard précise que, même s’il ne faut pas se passer d’une réflexion sur l’éthique, le premier risque face à la révolution Internet, c’est la peur, notamment la peur du déclin. Frédéric Simottel résume alors les défis qui attendent notre génération : « Nous sommes tous des digital migrants ».

Et "L'avenir est aux entrepreneurs et aux créateurs et de moins en moins aux gestionnaires".

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Rien ne va plus chez les Yahoos !

Rien ne va plus chez les Yahoos. Où en est le rapport psychanalyse et société ?

Depuis trente ans, c’est-à-dire depuis qu’on a pu prendre la mesure des effets du premier choc pétrolier et anticiper ceux de la mondialisation, on parle des « nécessités d'adapter les formes d'organisation et les modes de fonctionnement aux modifications du marché et à sa globalisation ». En Europe, le chômage galopant apparu peu après 1973 affecte une « masse critique » de la population. En France, dans les années 90, des jeunes considérés comme des « exclus » n'avaient connu leurs parents que dans une situation de non-travail.
Ce texte est une pérégrination dans le monde contemporain, à partir de mes expériences et de mes observations. Il m’est d’abord venu en tête la nomination des moteurs de recherche comme Yahoo, Google ou celle des serveurs comme Wanadoo, Noos – Internet étant emblématique de la révolution de l’information qui est centrale dans les changements intervenus. Cette mode du son o-o m'a interpellée. J’ai d’abord cru y entendre un cri de ralliement des tribus d'Internautes. Puis l'écriture o-o m'y a fait voir un double zéro, qui m'a conduite sur la piste de la généalogie des nombres, ainsi que sur ces « n », « n+1 » ou « n–1 » qu'on trouve en entreprise pour désigner un salarié dans son échelon hiérarchique, qui fait de lui « le supérieur ou l’inférieur » d’un autre.
A partir de Google et de Yahoo, cet exposé présente « une brève histoire de zéro » ; s’ensuit une réflexion sur « trois aspects du monde économique et de la vie au travail », puis une « focalisation sur deux phénomènes contemporains ». Enfin, en questionnant la place de la psychanalyse, je tenterai une ouverture.

Une brève histoire de zéro

Le mathématicien américain Edward Kasner [1] cherche, en 1935, un nom pour désigner le « grand nombre » qui serait composé du chiffre 1 suivi de 100 zéros. Il demande l'aide de Milton, son neveu de huit ans, le petit garçon lui répond : « it's googol ! » car il trouve débile la question de son oncle. Lorsque les fondateurs de Google ont émis l'intention de prendre ce nom, les héritiers de Kasner les ont assignés en justice ; aussi, à partir de « Googol » ont-ils écrit : « Google ». Accessoirement, j’ai appris que le googol est supérieur au nombre de particules élémentaires de l'univers. Autour de l'idée de « mémoire » à très grande capacité, on parle aujourd'hui du « googolplex » : le googol puissance googol !

Quant aux Yahoos, ce sont des personnages que Gulliver, le héros de Jonathan Swift, rencontre à son quatrième voyage. Fraîchement débarqué sur une île, il aperçoit dans les arbres une curieuse espèce d'habitants qui sautent d'arbre en arbre en poussant des cris hostiles :
« Quelques-uns de ces démons-là grimpèrent dans l'arbre, s'agrippant aux branches qui pendaient de l'autre côté, et se mirent à décharger leurs intestins sur ma tête. Je pus tout juste me mettre à l'abri en m'aplatissant contre le tronc de l'arbre, mais je fus presque asphyxié par l'odeur des excréments qui pleuvaient autour de moi. » [2]

Ce sont les Yahoos, cette horde d’individus « affreux, sales et méchants », qui vivent au milieu d'un peuple beau, rationnel, éduqué, les Houynhnms, qui eux-mêmes sont des chevaux, dont les Yahoos sont les esclaves : leurs maîtres les emploient comme bêtes de trait, en attelages par six. Les Houynhnms procèdent à une comparaison anatomique systématique entre Gulliver et des spécimens Yahoos. Il n’y a « pas-de-différence » entre cet homme les Yahoos [3] !

Les Yahoos, et c’est par là qu’on peut comprendre le choix de nom des fondateurs du moteur de recherche, sautent d'arbre en arbre tout comme les internautes d’aujourd’hui surfent de lien en lien, par associations de mots-clefs… Difficile de ne pas penser aussi à ce que les psychanalystes font à l'écoute des associations libres de leurs analysants, pour qu’ils y trouvent… « rien, peut-être » ou « peut-être rien ». Mais dans ce cas, « rien plus rien plus rien, ça fait trois fois rien, et… trois fois rien, c'est déjà quelque chose », nous assénait poétiquement Raymond Devos ! En effet, comment penser ce zéro, que le dictionnaire définit comme « cardinal de l'ensemble vide, élément neutre pour l'addition des nombres » ? Ce symbole numérique, figuré par un trou, m'a fait m'attarder sur le vide qu'il dessine et, fussent-elles graphiques, anatomiques ou topologiques, sur les limites qui l'entourent…

Limite entre négatif et positif, et comme une traversée. Ligne de partage, qui ferait frontière, le zéro est un opérateur très fécond : outre qu’il permet de poser des nombres « négatifs », qui servent pour les températures (au-dessus, en-dessous de zéro), mais aussi pour la datation (avant ou après Jésus-Christ), il a permis de « traiter l'absence comme une présence dans la mémoire écrite des hommes » – selon la formule de Denis Guedj – et alors, s’agissant de mémoire, la traversée prend la consistance d’une étendue. Le zéro serait dans ce cas comme une « bande passante » dans l'histoire singulière de chacun.

Quant au redoublement du o ou du zéro, énigmatique au premier abord, il pourrait être regardé du côté de la répétition : double présence ou double absence, vide sur vide, empreinte, deuil ?… Enfin, si le zéro « ouvre la voie » aux nombres négatifs, il est aussi ce qui, au moyen de la fonction successeur (N+1), « pose un début au défilement des nombres[4] »… Le zéro, ce pas grand-chose, donc l’opérateur qui ouvre la porte à des mondes dont on ne saurait plus se passer, ni pour compter, ni pour penser, il s’est avéré comme un élément majeur du logos.

Trois aspects du monde économique et de la vie au travail

A propos du « un » et du « deux »

Considérons certains aspects du monde économique et de la vie au travail : novlangue, effets du management participatif et noms propres des sociétés anonymes.

La novlangue

Dans la novlangue, jargon du monde des entreprises, le « pragmatisme » opère comme un mot d'ordre. Il y est question du faire, de l'avoir, mais pas du penser ni de l'être ou de « lettres ».

La novlangue emprunte à divers domaines, d'abord à la technique ou aux sciences physiques, chimiques, mécaniques, hydrauliques, etc. : « fusions, restructurations, performance, fusibles ». Au militaire et politique : « stratégie, cible, états-majors, objectifs, seconds couteaux, chefs charismatiques ». Aux lexiques professionnels : des pressings et de la diététique quand on « dégraisse » les effectifs comme des lipides excédentaires. A celui des tueurs à gages : les « DRH killers » ont un prix, leur salaire est proportionnel au nombre de salariés qu'ils ont « flingués ». Et aux techniques comportementales : « assertiveness », « coping », « stress », « self-esteem »...

L'euphémisme de la diplomatie : un licenciement en nombre devient un « plan social » ou même un « plan de sauvegarde de l’emploi », un manipulateur : « quelqu'un qui sait motiver », un « harceleur » : un spécialiste du « management par le stress ».

Ce qui se passe dans le travail a son envers dans le non-travail : le chômage. Là, c'est le lexique du « marketing » du « savoirsevendre » pour trouver un emploi, chacun étant invité à se considérer comme un « produit » devant trouver son « créneau » ou sa « niche » commerciale ! Dans la « foire aux candidats » qui se pratique dans divers salons et expos, de plus en plus semblables aux campagnes d’adoption pour chiens et chats de la SPA, des postulants à un emploi doivent « se vendre » en cinq minutes. Un cabinet proposait des formations pour chômeurs intitulées « L.O.V.E », acrostiche pour « Lettre pour Obtenir Vite un Entretien ».

Les chômeurs diplômés sont désormais des « intellos précaires ». Etymologiquement, « précaire » signifie « obtenu par la prière », les précaires ayant longtemps été des ouvriers (surtout agricoles) qui se louaient à la journée. De ceux-là, restent ceux qu’on croise le matin du côté de la rue du Caire (le « Pré-Caire ») à Paris, faisant de la « précarité » l'état de celui qui n'a pas de « pré carré ».

Des travailleurs hautement qualifiés sont en effet sans emploi. On préfère les compter sur les statistiques de la formation et ils deviennent des « stagiaires de la formation continue ». A partir de 57 ans et six mois, ils reçoivent notification de l'Assédic qui a « le plaisir de les informer qu'ils sont désormais « dispensés de recherche d'emploi » : ils ne sont plus « calculés » dans les statistiques du chômage – faut-il se plaindre ou se réjouir de leur euthanasie symbolique ?

Euthanasie qui touche aussi les entreprises. Dans les cas de mort programmée, un président est chargé de conduire l'entreprise à sa mise en « liquidation ». Le montant de ses indemnités, qu'on appelle le « parachute doré », est dans ce cas négocié dès l'embauche.

On n'a pas oublié l'affaire du directeur d'une chaîne de magasins qui avait touché une prime pharamineuse pour avoir licencié 700 personnes, la maison-mère des Pays-Bas le remerciait « pour service rendu ». Dans la perspective ultra ou néo-libérale, licencier ainsi est un « savoir-faire ». Il est encore question de « rien ou presque rien », le poids social ou symbolique du salarié de base étant « voisin de zéro ».

Le management participatif

Dans ce mouvement est né le « management » comme une pratique, des techniques, et même une « discipline » universitaire avec ses « écoles ». J'évoque particulièrement le « management participatif », censé inciter à l'initiative personnelle et visant à l'épanouissement de chacun. « Chaque un », d'ailleurs, par le biais de l'évaluation annuelle des salariés, épreuve rituelle, est invité à devenir son propre censeur, au nom des « valeurs » de l'entreprise : il devra au préalable procéder à son « auto-évaluation ». Il aura non pas une « note », considérée comme barbare, mais une « appréciation qualitative » de son travail, à commencer par la sienne propre…

On est tous dans le « même bateau » ou la « même galère ». L'équipe c'est « un pour tous, tous pour un ». L'entreprise affirme son « unité », elle est « une » : à l’autel du profit, en effet, « elle est thune »...

Lacan [5], en 1966, dans son discours de Baltimore, déclare : « l'idée de l'unité unifiante m'a toujours fait l'effet d'un scandaleux mensonge. » Aussi suggère-t-il « de considérer l'unité sous un autre angle, non plus celui de l'unité unifiante, mais celui de l'unité comptable, un, deux, trois. »

La hiérarchie en entreprise est désignée par les formules N+1, N-1. L'individu salarié est comptabilisé « comme un » sur les « effectifs ». Pour totaliser un nombre, pas pour son nom. Exit le sujet[6]. Chacun est donc à la fois un N+n et un N-n. Sauf pour l'employé le plus subalterne, qui est un N-. Ainsi l'interchangeabilité est assurée. Un N+1 = un autre N+1. Certains N+2 ne parlent qu'à leur N-1, pas aux N-2, qu'ils adressent à leur N-1, ils parlent à « un » échelon en moins, pas « deux », ce qui peut alors s’écrire « Haine–2 ». Le patron, qui est le N « supérieur », a un N+ d'un autre ordre : l'actionnaire.

Les « noms propres » des sociétés « anonymes »

Si on associe cette question de la genèse des nombres à l'idée d'une histoire, d'une fondation ou d'une généalogie, on en trouve une aussi dans le monde du travail. A l'occasion de fusions/restructurations, bon nombre d'entreprises ont changé de nom.

Certaines sont allées puiser dans le gisement gréco-romain : Thalès, Novartis, Aventis. Ce faisant, elles ont fait disparaître trace d'une fondation, par l'effacement d'un nom, comme Thomson, ou d'une référence régionale, comme Rhône-Poulenc.

Prendre un nom qui puise dans le berceau de Rome et Athènes, est-ce se doter d'une inscription atemporelle, comme si ces entreprises étaient notre « déjà-là », en niant leur histoire ? Peut-on parler, pour une collectivité, de quelque chose qui serait le nom-du-père, ou le nom-des-pères ?

Effet malencontreux s’il en fut, celui de la multinationale sidérurgique qui prit pour nom Arcelor, dans les années où se promulguait la Loi sur le harcèlement professionnel. Dans ce nouveau nom, on peut y entendre « aciers de Lorraine », mais aussi, dans le même temps où se promulguait la loi sur le harcèlement moral, l’esclavage évoqué par Zola, sur les ouvriers des « forges ».

Une focalisation sur deux phénomènes

Dématérialisation de l'échange et délocalisation du tiers

Sans m'attarder sur ce qui serait la nature des changements (i.e. : se sont-ils produits par accentuation d'une situation ou par rupture, sont-ils en continuité ou en discontinuité ?), je voudrais évoquer le développement de la « dématérialisation » de l'échange et une « délocalisation » du tiers.

Dématérialisation de l'échange

Pierre Legendre [7] montre que l'entreprise est devenue « une autre scène » pour l'agressivité, la haine, la pulsion de mort, le sacrifice. Dans ce théâtre d’un nouveau genre, les bureaux sont paysagés et d'une propreté « clinique », il n'y a ni sang ni cadavres. Mais les péripéties, elles, s'enchaînent comme chez Sophocle. Ca s'est seulement dématérialisé, dématérialisation concomitante d'autres phénomènes qui bousculent nos catégories et certaines de nos représentations.

Les achats de produits financiers sont instantanés, d'un continent à un autre, en « un clic ». L'espace et le temps tels que nous les vivions sont subvertis. Plus besoin de la « signature de la main » des acteurs. Le corps, la matérialité, sont évacués.
Dans les entreprises, si l'investissement sur les places boursières rapporte davantage que l'activité de base industrielle, celle-ci passe au second plan. Après avoir dégagé de la production le cash qui a permis d'investir, on ne se soucie pas des salariés achetés puis revendus avec leurs machines et les murs des usines.

« Sans doute, être négocié n'est pas pour un sujet humain, une situation rare, contrairement au verbiage qui concerne la dignité humaine, voire les Droits de l'Homme. Chacun, à tout instant et tous les niveaux, est négociable, puisque ce que nous livre toute appréciation un peu sérieuse de la structure sociale est l'échange. » [8]

La valeur de l'argent, ou des titres, devient la marchandise ultime, et celle qui rapporte le plus, ce n'est plus seulement ce qui permet les échanges dans une certaine « spécularité », ce n’est que pure « spéculation ».

La dématérialisation est concomitante d'ambiguïtés qui la soutiennent. Ainsi, un salarié actionnaire d'une autre entreprise que celle qui l'emploie peut devenir complice involontaire de licenciements dans l'entreprise dont il est actionnaire. Si le capital de son entreprise est ouvert, il pourra être victime pareillement lui aussi. Mais si son entreprise distribue des actions, il devient associé de ses employeurs. Et en tant qu'actionnaire, il vote à l'assemblée des actionnaires. Dès lors, si les comptes présentent des déficits, comment va-t-il arbitrer intérieurement entre sa position de salarié menacé dans son emploi et celle d'actionnaire menacé dans son patrimoine ? La distinction entre les termes salarié et employeur s'en voit écrasée.

Les produits financiers se nomment : des « actions » et des « obligations ». Difficile de ne pas y lire « éthique » et « surmoi ». La multiplication des holdings financiers qui gèrent bon nombre des « firmes »[9], le font « en écran »[10]. Ecran total même, si l'investisseur a planté son « siège social » sur quelque « paradis fiscal ». L'investisseur capitaliste s'exonèrerait-il justement du souci social, par la seule énonciation de ces signifiants : « action » et « obligation » ? Et ainsi se donnerait-il le droit de… « jouir du corps »… du corps social.

Le tiers se délocalise

Les entreprises rédigent leur « code de bonne conduite », leur « charte sociale », leur « liste des valeurs ». Ces documents, qui ne sont pas proposés au débat avec les partenaires sociaux, font progressivement référence. Au point qu'on demande aux nouveaux embauchés de commencer par les signer, en annexe à leur contrat de travail, plutôt que le « règlement intérieur » qui, lui, a fait obligatoirement l'objet d'un accord officialisé et acté dans les instances représentatives des deux parties. C'est le début d'une substitution qui joue comme une subrogation.

Auparavant, en cas de conflit entre salarié et patron, si le contrat de travail n'était pas explicite, on se référait à la convention collective propre au secteur professionnel concerné. Si cela ne résolvait pas le conflit, on se tournait alors vers le Droit du Travail, écrit, égalitaire et universel, qui primait sur toutes les instances. C'est ce qu'on appelait la « hiérarchie des normes ». Désormais on voudrait que, devant le poids de la convention collective et devant le Droit du Travail, le contrat de travail prime et « dise le vrai » [11]. Ces mesures visent à un renversement de la hiérarchie des normes et à ce que cette inversion devienne légale avec l'appui et l'intervention du politique.

C'est dans ce creuset que s'inscrit la tentative – en partie réussie – d'instaurer de nouveaux contrats de travail, présentés notamment par le patronat [12] comme des outils sociaux mais qui sont des « chevaux de Troie » prêts à donner des coups de boutoir au Droit du Travail. La contractualisation comme « lieu-tenante » de la Loi, et dont il est fait loi, figure la réduction du triangle salarié/employeur/loi, à deux parties de force inégale. Le « trois » qui fait tenir par la « triangulation » est réduit à « deux », à un duel donc entre le salarié et l’employeur, rétablissant l’antique loi du plus fort.

Et le politique chargé du législatif se fait lui-même acolyte d'un dédoublement et d'un déplacement du lieu où s'écrit le Droit.

Elargissement, ouvertures ?

Si les catégories explosent, que devient cette loi ?

Et en effet, elles explosent !

Pour le dire rapidement, la globalisation rend proche le lointain et fait de l'autre un semblable : il y a chez l'autre du même avec les marques uniformisées, Nike, Coca-Cola, etc.. Les frontières ne font plus coupure ou bord, l'ennemi n'est plus hors des frontières mais au-dedans, la distinction dedans et dehors est déstabilisée. Orange ex-France-Telecom crée le concept Unik, le téléphone réversible, fixe et portable, avec pour slogan : « Entrez dehors et sortez dedans ».

Y a de quoi s'embrouiller ! Guy Lérès parle de « möbianisation du discours moderne », Guy le Gaufey évoque que « la Raison se disloque lentement », lequel poursuit :
« Si la science bouge en sa consistance intrinsèque, l'inconscient s'en trouvera déplacé ; si l'Etat cesse d'être ce qu'il était, l'inconscient s'en trouvera déplacé itou. »[13]

La science… Elle a désormais renoncé à son hégémonie sur la « vérité » comme une et une seule. On ne parle plus de « l'unité de la science ». Aujourd'hui, les chercheurs dégagent l'historicité des découvertes, les contextualisent, les relativisent, en multiplient les points de vue, etc. Au passage, deux illustrations : le livre Histoire de l'arc-en-ciel de Bernard Maitte[14], sur les multiples façons d'envisager le phénomène météorologique. Ou Expliquer la vie[15], d'Evelyn Fox Keller, qui explore comment chaque époque a généré ses définitions de la vie. Cette ancienne physicienne américaine, ayant choisi de bifurquer sur la biologie moléculaire, a développé une réflexion épistémologique qui l'a conduite par ailleurs à s'investir dans la problématique du « genre » dans le langage de la science (cf. Temps marranes n°4).

Entre projet d'une construction universelle, dépendance ou inféodation aux modes de financement et aux pouvoirs, abus de ses applications technologiques, la science peut bien être objet de critique. De plus, pour ce qui nous intéresse, les visées de la science ne sont certes pas axées sur le sujet et sa singularité. Mais on a besoin de certaines avancées pour penser. Celles de la physique moderne, de la linguistique, de la logique, de la topologie, ont fourni à la psychanalyse des repères pour penser. Il serait temps peut-être d'ouvrir un chantier afin d'y débattre des distinctions à opérer au sein des concepts, des théories et des pratiques scientifiques, entre recherche et applications, entre découverte heuristique et visée de puissance sans fin, entre le « discours de la science » et les conditions de sa constitution, entre science et technologies invasives.

L'Etat… L'Europe promulgue des lois qui sont des « directives », c'est-à-dire des lois cadres, en déléguant à chaque pays, au nom du « principe de subsidiarité », le soin de formuler ses propres applications. Tous les Etats doivent se mettre, à terme, en conformité avec les directives européennes. De plus l'étendue et la multiplication des échanges amènent des affaires de justice sur un terrain multinational où la compétence des lieux de Justice, qui doivent juger les affaires, est incertaine.
De fait, avec la gouvernance mondiale et des ensembles supra-nationaux, comme l'ONU, l'Europe, la Conférence des Etats africains, etc., on assiste à la fin du monopole des Etats sur le Droit.

Il y a urgence à prendre des risques

Un droit et une jurisprudence sont à élaborer. Des spécialistes s'y emploient, qu'on appelle des experts. L'expertise est mise en cause, souvent à juste titre. Elle l'est, mise en cause, quand, comme dit Guy Lérès[16] : « on voit que l'effet du savoir universitaire sur celui du maître s'interprète dans le "tout-savoir" de la bureaucratie. » Cela se produit, quand l'expert payé pour penser, se loge, s'abrite dans cette bureaucratie, ou pire, lorsque sa « pensée » ne sert qu'à contribuer au renforcement et à la reproduction des verrous institués.

Mais peut-on pour autant envisager la fondation d'un droit sans expert, si celui-ci est sollicité comme faisant un apport d'expérience(s), origine du terme d'expert[17] ? Pour le droit social, les experts européens auraient pu travailler plus mal, puisque, par exemple, lorsqu'une entreprise d'un pays embauche dans une filiale étrangère un salarié, celui-ci doit bénéficier des conditions de travail et de contrat du pays qui présente les clauses les moins désavantageuses pour le salarié, ce qu'on appelle à juste titre le « mieux-disant social ».

J'ai trouvé, sur un tract récent de la CGT, que l'enjeu des années à venir est de faire en sorte que les pratiques sociales se fassent dans le souci des personnes : « Pour la CGT, le salariat, dans sa diversité d'aujourd'hui, a besoin d'un socle commun de garanties permettant de renforcer, de faire respecter les droits individuels des salariés. »
Et, dans un ouvrage d'économiste, que volontairement je ne nommerai pas, on lit que, dans toute la mesure du possible, les décisions prises dans l'intérêt collectif doivent tenir compte aussi des singularités.

Ce qui traduit le mieux ma perplexité à cet égard, ce serait cette phrase de Lacan prononcée dans son discours à Baltimore : « mon expérience m'a montré que la caractéristique principale de la vie humaine va, comme on le dit en français, "à la dérive". La vie descend la rivière, touchant une rive de temps en temps, s'arrêtant un moment ici ou là, sans rien comprendre à rien… »[18]

Pourtant… Il y a à compter sur ces retournements inattendus venant de tout un chacun, loin de la psychanalyse, mais peut-être parfois « tout contre » elle. En effet, il y a une forte probabilité que, parmi les concepteurs, voire les auteurs d'articles de lois, un bon nombre ait fait un séjour sur un divan. J’ai rencontré, lorsque j’ai travaillé dans les ministères, des hauts fonctionnaires qui préparaient la loi sur le bilan de compétences et d’autres mesures sociales. Ce sont ceux que j'appelle les « alliés invisibles » de la psychanalyse, qui par leur expérience en leur place peuvent faire que la psychanalyse infuse comme par « capillarité » le corps social, peut-être le corps législatif et « l'éthique » de leur profession. Dans ce cas, chacun ou chacune d'entre eux est peut-être un tout petit moins « désubjectivé » que celui qui ne serait pas venu en analyse. Sinon, c'est dire que ce que nous faisons, c'est « zéro » ! Or, un seul mot différent sur un texte de loi ou sur un décret d'application – un signifiant apparemment insignifiant – et quelque chose peut être modifié.

Experts, décideurs, syndicalistes, économistes, gestionnaires ou autres, il y en a en analyse. A l'écoute, aussi, des bruissements singuliers qui émergent chez les analysants, pour être en mesure d'élaborer quelque chose avec eux, plus près de là où ça émerge. Il s’agit en quelque sorte, pour l’analyste, que cette möbianisation du discours puisse, selon le vœu de Guy Lérès « au moins individuellement être contrariée ». Aux analystes, donc, de ne pas opposer leur propre « novlangue » à celle dans laquelle ils sont plongés.

« Quoi ! s'exclame le Gaufey, on n'arrivait déjà plus à comprendre ce qui s'enveloppe aujourd'hui du nom de psychanalyse, et en plus il faudrait comprendre comment tout ça se situe sur l’échiquier de la pensée et des pratiques contemporaines! »[19]

Pour moi, il y a urgence pour les psychanalystes à aller jouer sur cet échiquier, justement parce qu'il est devenu un « hologramme » et un « réseau » d'échiquiers. Il reste donc des tas de chantiers à ouvrir pour la psychanalyse. On songe à cette phrase de Lacan lors de son voyage aux Etats-Unis, s’écriant, devant le panorama de Baltimore à sa fenêtre : « l'inconscient, c'est Baltimore » !… Notre actualité, c'est ce Baltimore-là, c'est ça le très grand risque à prendre. C'est le pari que je fais.

Paule Pérez, Philosophe, Psychanalyste
©Temps marranes.info

[1] Auteur de Mathematics and Imagination, publié en français en 1950, Payot, Paris. Epuisé.
[2] Jonathan Swift (1667-1745) écrivain utopiste, ecclésiastique anglican, auteur des Voyages de Gulliver (1726).
[3] C’est là qu’il s’avère que les inventeurs de ces moteurs de recherche ne sont dénués ni de culture ni d’humour.
[4] Zéro (ou les cinq vies d'Aémer", R. Laffont, 2005.
[5] De la structure en tant qu'immixtion d'un Autre préalable à tout sujet possible, 1966, Bulletin association freudienne, N°41 (1991). Titre original : "Of structure as an inmixing of an otherness prerequisite to any subject whatever", in R. Macksey et E. Donato, The Languages of Criticism and the Sciences of Man, The John Hopkins University Press, Baltimore, 1970.
[6] Cela fait penser à l'excommunication à laquelle Lacan fait référence, comparant son exclusion de l'IPA à celle que la synagogue a infligée à Spinoza en 1656, Kherem (excommunication) suivi de chemmata (impossibilité de retour) : radiation du nom. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Points Seuil, Essais, 1973.
[7] Pierre Legendre, La fabrique de l'homme occidental, Mille et une nuits, 1999.
[8] Jacques Lacan, ibidem.
[9] Le terme, paradoxalement, vient du mot « firma », signature.
[10] Cf. le travail présenté par Erik Porge du « souvenir écran », où celui-ci a une fonction double, à la fois voile et surface de projection donc d'apparition.
[11] Extrait de l’intervention du ministre du Travail, F. Fillon, lors du débat parlementaire, le 11 décembre 2003 à l’Assemblée nationale : … Cette loi qui affirmait le principe de la liberté contractuelle reste aujourd’hui la pierre angulaire, la base de notre droit de négociation collective. (…) Cette réforme a d’ailleurs pour objectif de donner toute sa portée … à la loi de 1950 en reconnaissant enfin pleinement la liberté contractuelle. (…) Le principe de l’accord majoritaire, quelle qu’en soit sa forme – majorité d’adhésion ou majorité d’opposition – est posé au niveau de l’entreprise. C’est le point fondamental : les accords d’entreprise seront désormais toujours majoritaires, par adhésion ou par absence d’opposition majoritaire.
[12] Par la voie et la voix du Medef.
[13] « Unebévue » n°20 (automne 2002) : Du sujet coincé entre « homme » et « citoyen ».
[14] Le Seuil, coll. Science ouverte, Paris 2005
[15] Gallimard, Paris, 2004
[16] Toujours dans son article Copulation discursive (…)
[17] cf. Temps marranes n°6 : « L’année 1800, l’invention des experts », du même auteur.
[18] De la structure en tant qu'immixtion… (même référence que la note 6).
[19] Guy le Gaufey, ibidem.

Mais quel progrès voulons-nous donc ?

Le monde industriel est en procès. Ferme des mille vaches, inacceptée par des centaines de militants dont certains comparaissent aujourd’hui pour avoir démonté la salle de traite. Barrage de Sivens dont les opposants sont en deuil après la mort de l’un d’entre eux, Rémi Fraisse, victime d’affrontements avec la police, ce dimanche 26 octobre. Comme les occupants du site de Notre Dame des Landes, ces voix interpellent notre modèle de développement avec une question centrale : le progrès est-il dans le gigantisme et l’automatisation ?

C’est dans le monde agricole, indéfectiblement connecté à la terre, que s’exprime de manière croissante la remise en cause de l’industrialisation. Le principe « hors-sol » du déploiement technique - qui ne dépend ni du territoire, ni des hommes - manifeste ses limites laissant derrière lui, des sols sans vie, des eaux polluées, des horizons désaffectés (sans population). Et l’impératif économique s’y arrime, fermant les alternatives. Ainsi Manuel Valls reconnaît-il que la logique économique de la grande distribution est en train de laminer toute tentative de passer à l’agro-écologie. Lors du Salon international de l’alimentation (SIAL) la semaine dernière, il mettait en garde : « Il y a actuellement un risque de spirale perdant-perdant-perdant. Perdant pour les producteurs agricoles et les industries agroalimentaires ; perdant pour les enseignes de la grande distribution ; et perdant à long terme pour les consommateurs, si le tissu économique se déchire. Ce risque, c’est celui de nourrir le mouvement de déflation qui menace l’activité économique ».

Ces tensions ne sont pas traitées et risquent de miner notre société. Car l’on constate de manière saisissante, l’absence de pilotage des choix techniques, l’incapacité du politique à poser les conditions d’un dialogue durable sur les options (échec des débats sur les nanotechnologies, sur le nucléaire, sur la biologie de synthèse…) et la polarisation aigrie des parties prenantes. Comme le manifeste l’actualité…

L’homme n’est pas parfait, disait Proudhon dans sa Philosophie du progrès, il est perfectible. Devant ce constat, deux options se présentent à nous aujourd’hui : compter sur les technosciences pour améliorer les performances humaines (option transhumaniste) ou bien penser le progrès humain comme travail sur soi (option humaniste ou spirituelle). Le philosophe allemand, Peter Sloterdijk, n’a rien dit de différent dans son livre Règles pour un parc humain paru en 2000. Les 21 et 22 novembre prochains, les premiers se réuniront pour Transvision 2014 à Paris, les seconds seront à Lille pour les Semaines sociales de l’Eglise intitulées cette année L’homme et les technosciences. Illustration ©Enki Bilal/Musée des Arts et Métiers

A la demande des Semaines sociales, du quotidien La Croix et de France Télévisions, le CREDOC (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) a sondé les 2 019 Français sur ce qu’ils attendent des progrès techniques. Les résultats ont été publiés récemment sous le titre Technosciences : amélioration ou perversion de l’humanité ? (Voir résultats ci-contre).

On le constate : le rapport aux technosciences est clivant. Car les conséquences néfastes de l’univers industriel ou automatisé s’amplifient du fait de sa nature systémique. Certains soulignent l’épuisement des ressources et préconisent de passer à la Low tech comme Philippe Bihouix. D’autres pointent les dégâts environnementaux et les risques climatiques comme Jean Baptiste Fressoz (L’apocalypse joyeuse, Seuil 2012). On pense aussi à Stephano Liberti qui dénonce l’accaparement des terres dans un contexte de corruption généralisée (Main Basse sur la terre, Rue de l’échiquier, 2013). Enfin, la technique spéculative basée sur des algorithmes qui court-circuitent tout travail de confiance constitue sans doute l’un des outils les plus désastreux. 

Par ailleurs, les prophètes annonçant des reconfigurations puissantes ont aussi pignon sur rue. On pense à Jeremy Rifkin et sa Troisième révolution industrielle (ou la nouvelle société du coût marginal zéro) ou à Pierre Giorgioni qui pressent une Transition fulgurante (Bayard éditions, 2014), grâce à l’internet et aux réseaux.

Alors que se tenait à Lille le Global Forum, soutenu par Philippe Vasseur et la région Nord-Pas-de-Calais (qui s’est adossée aux conseils de Rifkin pour établir sa feuille de route pour sa transition énergétique), Libération a publié le 21 octobre 2014 une tribune intitulée «La troisième révolution de Rifkin n’aura pas lieu ». Signée par Dominique Bourg, Hervé Kempf et les réseaux de TECHNOlogos et de l’Institut Momentum, le pamphlet révèle un déplacement des débats passés. Ces milieux qui pouvaient s’affronter voici à peine cinq ans sur le thème de la décroissance, s’entendent pour porter haut et fort un questionnement commun : où nous emmènent les technosciences ? Selon les auteurs, l’idée des réseaux aptes à solutionner nos problèmes énergétiques et d’épuisement des ressources est une « nouvelle utopie technicienne » qui prétend « concilier l’inconciliable ». Le rêve technologique de Rifkin fonctionne car grâce à lui, « il n’est plus nécessaire de penser aux impasses de notre trajectoire, à nos vrais besoins, il suffit de s’en remettre aux grandes entreprises, aux experts et aux entrepreneurs high-tech de toutes sortes qui vont nous offrir les solutions techniques pour sortir de l’impasse », estiment les auteurs.

Le lieu du clivage est ainsi désigné : peut-on continuer à miser sur les solutions techniciennes ou faut-il revoir profondément le contrat social noué avec les technosciences ? Le règne de l’expert qui remplace le politique pour décider les orientations ne serait-il pas la traduction flagrante de la maladie de notre monde ?

On le voit, les systèmes les plus fructueux aujourd’hui sont ouverts, pluralistes, vivants… On parle d’ailleurs d’ « écosystèmes », ce qui implique d’intégrer de l’aléatoire, des acteurs émergents, des commensaux… La créativité des Brésiliens, des Indiens (l’innovation frugale de Ravi Radjou), ou la sérendipité (cette posture opportuniste qui soigne les conditions de création mais sans projet) des Californiens en témoigne.

Notre avenir a besoin de postures modestes, et sans dogmatisme. Dès 1991, le philosophe Paul Ricœur a mis en garde : « Nul ne dispose du savoir de surplomb qui permettrait d’unifier le champ des convictions fondamentales. La pluralité est la condition d’exercice de tous les discours sur l’homme, qu’ils soient techniques ou pratiques, scientifiques, esthétiques, moraux, spirituels[1] ». C’est donc bien l’interaction entre les logiques des uns et des autres et même la chance des controverses qui peuvent changer les monde, comme le prône Philippe Durance, président de l’Institut des futurs souhaitables et professeur titulaire de la chaire « Prospective et développement durable » du CNAM « La controverse » qu’il considère comme « art de changer le monde ». 

Hannah Arendt établissait une distinction au sein de la technique entre les outils « serviteurs de la main » et les machines qui « exigent que le travailleur les servent ».

Peut-être est-ce cette intuition qui guida Sebastiao Salgado dans son œuvre sur La main de l’homme que le documentaire de Wim Wenders nous invite à redécouvrir…. Peut-être faut-il réfléchir ensemble pour trouver les moyens de « garder la main ».

Dans cet esprit, la mairie du 2e arrondissement à Paris propose un itinéraire intitulé Tu peux changer ta vie, avec son Université populaire dont Up' Magazine est partenaire.

"Les dirigeants continuent de penser que la légalité suffit. Or la légitimité qui consiste à constuire démocratiquement un projet est essentiel" soulignait Dominique Bourg sur France Cuture ce mercredi 29 octobre.

Sondage : Les Français veulent des solutions techniques surtout pour leur santé

Le rapport témoigne plutôt d’un engouement des Français pour les nouvelles possibilités techniques. 62% se disent particulièrement intéressés par les développements en sciences et technologies (versus 53% en Europe). La distance au religieux observée en France et le culte du corps présent dans de nombreux pays occidentaux sous-tendent également probablement l’idée que le corps peut être sans cesse amélioré et les limites biologiques continuellement dépassées. De fait les jeunes générations sont plus enclines à appréhender le corps comme un outils perfectible (72%) que les séniors (50%). Des lors, les français attendent beaucoup de la médecine dont les progrès doivent selon eux améliorer les capacités physiques et mentales des personnes en bonne santé (58%) et ne pas se limiter à soigner (58%). Quasiment une personne sur deux pense même que la médecine doit aider à « repousser les limites de la mort » et 38% que ces progrès doivent lutter contre les marques du vieillissement.

91% des Français voient aussi des avantages à la géolocalisation pour des personnes âgées désorientées ou atteintes de la maldie d’Alzheimer. Mais l’opinion est moins réceptive quant il s’agit des jeunes : 63% des gens sont opposés au suivi des adolescents par une puce qui serait fixée dans un vêtement ou les chaussures. D’ailleurs 76 % des Français refuseraient l’installation d’un capteur microscopique sous leur peau, même si ce système permet de surveiller leur état de santé et de communiquer en temps réel les informations à un centre médical capable d’alerter en cas d’anomalie.

Si les applications médicales sont plébiscitées, on trouve plus de réticences à propos des autres applications sondées (stockage de données, vie privée, nanotechnologies…). 79% des Français estiment que les entreprises hébergeant les serveurs ne garantissent pas une protection infaillible de la vie privée des utilisateurs. 65% trouvent gênant que ces données puissent être consultées par les services de renseignement de police, et 90% qu’elles puissent être utilisées à des fins commerciales. La méfiance vis à vis des acteurs d’internet est grande : Il n’y a que 16% des Français qui font confiance aux compagnies Internet pour protéger leurs données alors qu’ils sont rassurés quand ils ont affaire aux institutions sanitaires (86%).

Les sondeurs ont aussi demandé aux personnes interrogées ce qu’elles pensaient des nanotechnologies. Seules 40% d’entre elles ont déjà entendu parler de ces techniques. Cette méconnaissance implique que la population se montre relativement partagée : 48% se dit inquiète des applications dans le secteur du médicament, quand la proportion atteint 68% quand il s’agit d’alimentation.

 

Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP' Magazine   

[1] P. Ricœur, Postface au Temps de la responsabilité, Lectures 1. Autour du politique. Seuil, 1991. 

 

 

 

Nous sommes tous des Marranes !

A l'occasion de la sortie de son dernier livre (1), Edwy Plenel dénonçait : "On accepte l'autre à condition qu'il ne soit plus lui-même". Notre époque vit un étonnant paradoxe : elle veut tout à la fois effacer les signes distinctifs des peuples en les assujettissant aux contraintes d'une civilisation techno-marchande globale, et multiplier des loges de reconnaissance aux myriades de cultures qui ont façonné le visage de l'humanité pré-moderne. Dans cet esprit, la culture européenne, peut-être plus que tout autre, souhaite réconcilier sa matrice hégémonique, héritière du christianisme et des Lumières, et l'imaginaire propre et éclaté des minorités enracinées de longue date sur ses terres, ou issues plus récemment de la décolonisation.

Dans leur essai paru en 2010, Paule Pérez et Claude Corman ouvrent à des éclairages radicalement nouveaux, en développant dans la suite du drame du marranisme, leur concept de marranité.     

Autrefois doublure clandestine et infirme du judaïsme séfarade, le marranisme (2) nous a paru éclairer d'une façon tout à fait originale et créatrice cette épineuse confrontation qui tourne le plus souvent à la discorde. En ne cherchant aucune voie facile de résolution ou de dépassement, mais en s'installant au cœur même de la contrariété, la contre-culture marrane peut sans doute rénover et étendre le principe de laïcité qui régit le projet européen moderne.

La civilisation chrétienne européenne qui a dominé le monde par son commerce, son industrie et sa religion a engendré et façonné une identité culturelle et européenne.

Joseph Roth, journaliste et écrivain juif autrichien de l'entre-deux guerres, ne manquait pas de rappeler aux littérateurs nazis prompts à chercher dans les mythes germanique et les sagas nordiques un contrepoint romantique ou populiste à cette identité, sa confiance en cette dernière.

Pour la génération de Joseph Roth, Stefan Zweig, Hermann Cohen ou Sigmund Freud, il faisait peu de doute que la culture chrétienne européenne, en dépit de son vieil anti-judaïsme théorique, eût ouvert le chemin à l'humanisme rationnel et éducatif des Lumières. Imprégnés du paradigme historique de la téléologie européenne et mettant toute leur foi dans l'éducation des peuples par la connaissance et la Raison, ces hommes avaient la conviction que le génie européen, si fécond, pouvait garrotter le mal et l'obscurantisme exaltés par les dogmes et mythologies du sang et du sol (...)

Mais l'Histoire a pris un autre cours, dévastateur, qui allait, en dépit de la défaite des nazis, briser les unes après les autres les certitudes du modèle civilisateur européen. Une autre époque a surgi, faisant place aux revendications identitaires et culturelles de peuples jusque-là considérés comme mineurs ou secondaires dans la marche en avant de la connaissance humaine et du progrès techno-économique. (...) D'autre part, l'intense processus de décolonisation en Afrique et en Orient qui suivit la seconde guerre mondiale stimula la renaissance de cultures indépendantes du modèle démocratique et technique occidental que l'Amérique du Nord, après en avoir hérité, prétendait incarner désormais pour le meilleur et pour le pire. (...)

Depuis lors, nous vivons dans une configuration radicalement opposée à celle décrite par Joseph Roth dans son article "Ondes courtes nationales" de 1933 : ce sont bien les cultures locales, les cultures populaires, liées à un coin de terre ayant façonné les hommes et les paysages ensemble, qui prévalent d'une réelle authenticité, d'une légitimité naturelle, alors que la seule forme universelle et visible d'humanité globale, la mondialisation économique, apparaît forcée et artificielle. De sorte que lorsque le libéralisme économique, décomplexé voire monomaniaque, avide de s'affranchir de tous les obstacles étatistes et de la rigidité des frontières accéléra les mouvements de populations anciennement colonisées vers les métropoles de l'Occident, il ne fit pas que favoriser l'importation d'une main-d'oeuvre bon marché. Il favorisa aussi, à parts initialement égales, un métissage sympathique des goûts, des sonorité musicales, des langues, "la world culture", et un ancrage communautaire autour de croyances, de rites et de symboles.

Le paysage européen est devenu plus cosmopolite, dans un sens plus visible et démographique, plus religieux sans doute aussi. L'émigration contemporaine est aujourd'hui associée à la croissance des "minorités visibles". (...)

La perspective d'une configuration excentrique de singularités solidaires bat en brèche le paradigme occidental d'une grande culture missionnaire et hégémonique.

La langue médiatique a parlé de choc des cultures, comme d'une rencontre sportive ou d'une empoignade d'armées ennemies, sans peser réellement la confrontation inédite qui se faisait jour entre des singularités fragiles cherchant leur autonomie et une humanité-monde dont les principes moteurs ont perdu assurance et netteté. (...)

Maintenant, de nombreux phénomènes historiques, politiques spirituels, éthiques, culturels, identitaires se mêlent et s'interpénètrent de telle manière qu'une question aussi délibérément stupide et inactuelle que celle de l'identité nationale a fait retour sur les scènes politiques européennes.

Nous vivons en temps marranes

Mais ce qui nous préoccupe n'est pas seulement cet usage si maladroit et parfois si vil de la Nation par d'indignes héritiers de la République (3), ce qui nous préoccupe tient tout d'abord à la vision univoque de l'altérité, de l'étrangeté, de l'extériorité. Car cette altérité subie et nécessairement préoccupante, inhérente à la destinée et à la complexion de tout étranger, de tout migrant, comment éviter de la confiner, de la refermer sur des communautés soi-disant bienveillantes et facilement alliées, comment la laisser ouverte et créatrice, alors qu'au-dehors, la compétition économique, énergétique, religieuse, militaire entre les Nations fait rage et aliène en grande partie la liberté de jugement des diasporas ?

A côté des effets de discours de la reconnaissance, qui cherchent à entraîner les sociétés occidentales majoritairement chrétiennes vers l'écoute et le respect de minorités étrangères, privées de leur ancien lien à la terre sinon à la langue, nous proposons avec la marranité un "modèle" polysémique et non exclusif d'altérité ouvrante.
Ayant tout au long d'une histoire mouvementée tenté d'échapper aux suffisances et aux limites de leur propre je suis autant qu'aux persécutions de ces maniaques de l'identité clarifiée que furent les Inquisiteurs, les marranes ont construit ensemble et souvent sans le savoir, une spectralité indéfinie, une sorte de diaspora des diasporas.

Le phénomène diasporique s'est généralisé : on ne compte plus les minorités "nationales" issues des pays du Sud et de l'Orient qui forment aujourd'hui des diasporas en Europe, mais aussi dans tous les pays riches où la main-d'oeuvre étrangère est moins bien payée, moins protégée et souvent victime des manquements tragiques à l'hospitalité des Etats-Marchés.

Nous supposons ici que la Marranité, quoique extérieure à leur généalogie historique (2), est loin d'être indifférente à ce qui les éprouve et à leurs questionnements. Et c'est à ces "étrangers" ballotés, suspectés, divisés et intranquilles que s'adresse cette réflexion d'analogie à la "contre-culture" marrane. 

Nous sommes convaincus qu"on a encore mal mesure la déflagration que fût l'ère inquisitoriale, bien au-delà de la fraction séfarade (4) du peuple juif, du trauma qu'elle a constitué, et de ses conséquences lointaines. Et c'est bien l'un des enjeux de notre recherche : dégager et privilégier les dynamiques humaines qui s'y sont réfléchies et mises à l'épreuve, pour mieux comprendre celles de notre époque actuelle. Car les similitudes sont étonnantes...

La "piste marrane", pour penser notre temps

Le fait "marrane" s'est formé sur quatre éléments constitutifs : la double perte d'identité religieuse, l'expérience du déclassement, la stratégie du secret et la pratique de l'inconnaissabilité, puis de la méconnaissance (5).(...)
C'est une culture de résistance que l'affaire marrane a généré. En ce sens, une contre-culture. De par son assimilation, sa récupération et le quasi-oubli qui s'en est suivi, elle est aussi, nous semble-t-il, à considérer comme un phénomène de culture.

A partir d'une double défaillance, celle qui porta atteinte à leur fondement spirituel, puis celle qui dans leurs migrations invalida leur espoir de citoyenneté, les marranes ont créé un spectre formé de nombreuses réponses, très diverses, aux questions auxquelles les confrontait leur difficile condition. La marranité a figuré à plusieurs titres la marque de ce qu'on qualifie aujourd'hui d'"interculturel" ; au fil des générations elle a été un vecteur de subvertissement des adhésions sans  nuance à toute posture figé, tant les marranes furent malgré eux conduits à une compétence à l'esquive et au brouillage d'identité.  Et c'est cette multiplicité même qui nous paraît fonder, bien que nous hésitions à la qualifier de modèle "anthropologique", l'idée d'une marranité contemporaine, comme un motif fondateur et potentiellement fécond.

Explorer "la piste des marranes", chercher les traces qu'ils auraient laissées derrière eux, nous a conduits notamment à une réflexion sur les identités pré-occupantes, capables d'ouvrir à une transversalité, au lieu de se refermer sur des "assurances communautaires" - ou sur une acceptation illusoire de l'intégration.

L'échappée marrane, contre-culture, culture de résistance e de survie, a permis de constituer de nouveaux objets de pensée à partir du caché, du "méconnaissable", de l'"insu", de ce qui se placerait, pour ainsi dire, juste en contiguïté avec le principe de l'identité : se rappeler l'urgence à toujours interroger de l'intérieur ses propres sources, la part opaque ou refoulée, voire déniée, de sa prédestination, sa généalogie. Ceci, et c'est pour nous le plus important, a généré de nouveaux "modes d'être" qui se sont avérés subtilement transmissibles. Cette culture marrane nous semble d'autant plus pertinente à questionner que nous vivons en des temps marranes, c'est-à-dire des temps troublés, des temps de rupture, de déclassements, d'exils, de déracinement, de confusion des langues, des croyances, des sexes et des genres ; des temps qui, de par leurs trouées, leurs manques, font surgir ce qu'ils ont d'émancipateur, de subversif, de facteurs d'espérance.

Paule Pérez, Philosophe, Psychanalyste, Essayiste, Editrice
Claude Corman, Médecin Cardiologue, Essayiste, Editeur

Extraits de "Contre-culture marrane, ses apports aux questions contemporaines" - 2010 - Numéro hors-série de la revue Temps marranes
www.temps-marranes.info

(1) Livre "Pour les musulmans" - Ed La Découverte - Sept 2014
(2) "Marrano", porc, fourbe, traître,... c'est de ce terme qu'on qualifiait, dans les royaumes espagnols et portugais,au XVe siècle les juifs convertis de force au christianisme, qui étaient suspects de mener une vie spirituelle double, c'est-à-dire de pratiquer la religion catholique à l'extérieur et de "judaïser" en secret à la maison, dans l'univers fanatique de l'Inquisition créé par la papauté dans le projet de faire du catholicisme la religion unique.
(3)... de Renan
(4) Celle issue de la péninsule ibérique (en hébreu, Séfarade signifie Espagne)
(5) Voir l'essai "Sur la piste des marranes", de Claude Corman - Ed. du Passant 2000 (N.D.A.)

 

 

 

Concurrence et Liberté : les secrets d’un possible succès de la France

Le ministre français de l'Économie, Emmanuel Macron, a présenté mercredi 15 octobre en conseil des ministres, son projet de loi pour l'activité et l'égalité des chances économiques. Il s'en prend à la "rigidité du système français" qui, selon lui, empêche de "libérer, d'investir et de travailler". "Le problème ne vient pas des Français, mais des rigidités du système", a-t-il insisté.

Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor, sait que ses idées dérangent et il aime ça. Optimiste, il pense que c’est un moyen de faire bouger les lignes, même si le monde politique, notamment, évolue plus lentement qu’il le souhaite. Son nouveau livre, qui sort à la rentrée 2014, défend donc une idée aussi déroutante que provocatrice qu’il assène sans précaution oratoire : « Il faut racheter la Bretagne ! » Puis, il précise : « Comme les Basques ont fait avec l’Espagne. On peut faire ainsi une économie de 520 milliards d’euros. Or, on a besoin de trouver 250 milliards, donc il suffit de mettre en œuvre la moitié des idées que je préconise. » Retour sur son intervention en juin au Collège des Bernardins et son livre que le ministre de l'économie devrait peut-être lire...

De quoi s’agit-il ?

La Bretagne serait une « région pilote », comme l’observe une personne dans l’auditoire du Collège des Bernardins, qui appliquerait tout ou partie des réformes testées ici ou là. « Les Bretons travailleraient 44 h par semaine, ils seraient à la retraite à 70 ans et la région prendrait à sa charge une partie du social, de la sphère publique et de la dette », explique Fontanet. Bien sûr, « la Bretagne resterait française », il ne s’agit en aucun cas « d’une sécession » comme le reproche lui en est déjà fait, mais plutôt d’un système « cantonisé » à la Suisse. La Confédération helvétique est, selon lui, « un cas extraordinaire de bonne gestion régionale où toutes les fonctions régaliennes sont prises en charge au niveau du canton.»

Mais pourquoi en arriver là ?

Car la situation est grave. Fontanet rappelle des chiffrés clés. La France a « une dette publique cataclysmique de 2000 milliards d’euros », « une sphère publique de 57% du PIB »,
« une sphère privée qui ne cesse de diminuer », « ses milliardaires qui quittent le pays » et conséquence directe de cette fiscalité excessive, « les investissements directs étrangers ont baissé de 77% en 2013 ».
Fontanet enfonce le clou par une image empruntée aux courses de chevaux : « Les jockeys grassouillets ne peuvent pas gagner le prix de l’Arc de Triomphe », autrement dit, l’Etat pléthorique ne permet pas à la France d’être compétitive. Et « quand les plus riches partent, c’est la pire nouvelle pour les pauvres. On est le seul pays dans cette situation. »

La faute à qui ? Là, pas de surprise majeure, son diagnostic est sévère mais plutôt classique. Ainsi, comme beaucoup d’autres, il dénonce les charges sociales trop élevées, le coût exorbitant de l’heure de travail, la retraite à 60 ans, les 35 heures, la fiscalité excessive sur les plus riches « à la limite de la spoliation », et les politiques économiques menées par tous les gouvernements successifs depuis 1980, « de droite comme de gauche ».
Cependant, selon lui, si la dette publique commence à augmenter en 1974 ce n’est pas à cause du choc pétrolier de 1973 comme il est généralement admis. « Cela correspond à l’arrivée au pouvoir des énarques et du keynésianisme », déclare-t-il, en décrochant un de ses petits sourires espiègles. Pour conforter sa position, il mentionne la Suisse, « qui n’a aucune ressource énergétique et dont la dette publique a continué à baisser après 1973. Donc, le choc pétrolier n’est pas la bonne explication. »

Comment s’en sortir ?

Les solutions de Fontanet, elles, sont iconoclastes tout au moins en France car elles ont déjà fait leur preuve à l’étranger. En effet, Fontanet, Français mais aussi citoyen « du 6ème continent,celui des entreprises mondiales qui représentent une autre planète », emprunte ses solutions à trois pays : l’Allemagne, la Nouvelle Zélande et le Canada. Et il rend hommage à trois hommes, trois chefs de gouvernement, dont il salue le courage politique, Gerhard Schröder, Roger Douglas et Jean Chrétien.

L’Allemagne d’abord, à qui la France est souvent comparée, a largement reformé le domaine du travail. L’évolution s’est faite en trois points : la création du CDI variable qui permet à une entreprise de réduire le temps hebdomadaire de travail dans le cadre d’un CDI mais évite des licenciements massifs – « une solution géniale » inventée par Hartz, directeur des ressources humaines de Volkswagen dans les années 90 –, le statut ICH-AG c’est à dire le modèle de l’auto-entrepreneur copié par Hervé Novelli dans le gouvernement Fillon et enfin les mini-jobs.

Autre piste à suivre, celle de la Nouvelle Zélande qui a réformé son système de santé de fond en combles. Le Premier ministre Roger Douglas, « un socialiste devenu réaliste » d’après Fontanet, a distingué trois catégories de dépenses : les petites dépenses inférieures que tous les citoyens, quel que soit leur revenu, doivent payer, les dépenses très importantes prises en charge par l’Etat et les dépenses intermédiaires qui sont couvertes par des assurances privées en partant d’un principe simple, à savoir que les gens qui prennent soin de leur santé payeront moins cher que ceux qui la négligent. Ainsi, un gros fumeur paye son assurance plus chère. A l’inverse, ceux qui passent régulièrement une visite médicale payent moins cher, ce qui a rapidement dopé le nombre de visites médicales.

Enfin, le Canada qui, au milieu des années 80, a tranché dans le vif en faisant 20 % de coupes dans le budget fédéral – il choisit donc d’une part de faire des économies plutôt que d’augmenter les impôts et d’autre part, d’opérer des coupes drastiques et ciblées plutôt que de faire un toilettage minimaliste général.
Résultat : les dépenses publiques qui représentaient 57 % du PIB en 1990 ont baissé à 40 % en 2005 et la dette publique qui avait atteint 50 % est quasi-nulle aujourd’hui. Mais, Fontanet constate aussitôt, avec regret,que « la France de François Hollande vient de faire exactement l’inverse ! »

(Source : ©Pôle de recherche Collège des Bernardins - Observatoire de la modernité -  Intervenant : Xavier Fontanet - Synthèse : Catherine Dupeyron - Juillet 2014)

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