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Plante modifiée génétiquement

Modifier génétiquement une plante n’est pas anodin

Actuellement, plusieurs nouvelles techniques de modification génétique font l’objet de discussion, pour déterminer si les produits qui en seront issus seront, ou non, réglementés comme les OGM transgéniques. Cet article d’Eric Meunier de la revue inf’OGM nous permet de comprendre certains des risques potentiels liés à la seule mise en œuvre d’une technique de modification génétique, quelle qu’elle soit, sur une culture de cellules végétales.
 
Les techniques de modification génétique, nouvelles ou anciennes, ne sont pas totalement maîtrisées : si elles permettent d’apporter certains nouveaux caractères à un être vivant (comme la capacité à tolérer un herbicide), elles produisent également de façon non intentionnelle d’autres modifications dénommées « hors-cible » (off-target en anglais) car ayant lieu en d’autres endroits du génome que celui initialement ciblé.
 
Le 7 avril 2016, comme en écho aux remarques d’Yves Bertheau, ex-membre du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB), formulées depuis décembre 2015, Jean-Christophe Pagès, président du Comité Scientifique (CS) du HCB, expliquait à l’Office parlementaire sur l’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) à propos d’une de ces nouvelles techniques, Crispr/Cas9, qu’il « faut ne pas oublier quelles sont les difficultés de son application [...] en particulier in vivo chez l’animal dans la mesure où il faut apporter une matrice et on a actuellement de gros soucis de vectorisation pour pouvoir le faire.
In vitro, en culture, en revanche, c’est quelque chose de beaucoup plus aisé et c’est la raison pour laquelle la majorité des applications sont des applications de recherche et éventuellement des applications pour lesquelles on peut reconstituer des organismes à partir de culture in vitro, et là ça concerne effectivement certaines plantes »… Des propos qui interpellent car, à y regarder de plus près, l’avis du CS du HCB du 4 février 2016 - devenu depuis rapport provisoire - ne fait pas état de telles difficultés in vivo, ou de telles « facilités » de mise en œuvre in vitro.

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Dans les différentes étapes du processus de modification génétique. Nous allons nous intéresser à l’étape dite de vectorisation qu’évoque Jean-Christophe Pagès, qui consiste à apporter dans une cellule le matériel destiné à générer la modification génétique souhaitée. Mais aussi aux étapes préalables à cette phase de vectorisation qui s’avèrent être sources de stress capables d’induire des mutations et des épimutations (voir encadré ci-dessous).
 

Mutation, épimutation : de quoi parle-t-on ?
Une mutation est couramment définie comme une modification de l’information génétique contenue dans un organisme, que ce soit sous forme d’ADN ou d’ARN. Les mutations sont héréditaires. Elles peuvent être « silencieuses », c’est-à-dire n’avoir aucune implication dans le métabolisme de l’organisme. Elles peuvent aussi affecter l’expression d’un ou plusieurs gènes, modifiant le métabolisme.
Les épimutations appartiennent à la famille des mutations affectant l’expression d’une séquence génétique mais qui ne sont pas dues à une modification de la séquence génétique elle-même. Elles peuvent par exemple être dues à un changement de la composition chimique de briques de base de l’ADN, les nucléotides.

Préparation des cellules à transformer

La première étape avant de pouvoir introduire du matériel dans des cellules (la vectorisation dont parle J.-C. Pagès) consiste à préparer les cellules végétales. Les techniciens de laboratoire vont casser la paroi des cellules, voire l’enlever complètement. Les cellules végétales dont la paroi a disparu, ou protoplastes, deviennent donc transformables et les biologistes peuvent alors faire entrer toute une panoplie d’outils comme des grosses protéines, des ARN et/ou des ADN codant dans ces cellules. Or, comme le rappelle Yves Bertheau, cette « simple » formation de protoplastes induit des mutations et épimutations, un phénomène abondamment observé dans la littérature scientifique [1].

La simple mise en culture de cellules induit des mutations

La deuxième étape consiste à cultiver ces protoplastes. Or le fait même de mettre en culture des cellules est générateur de mutations et épimutations. Le plus étonnant est qu’une bibliographie scientifique montre que les mécanismes à la base de l’apparition de ces mutations et épimutations restent encore assez méconnus malgré des décennies d’utilisation [2]. Ce phénomène, appelé variation somaclonale, est tel qu’il a d’ailleurs été utilisé par des semenciers pour créer une « diversité génétique » nécessaire pour « améliorer » des plantes, pour reprendre un élément de langage des semenciers.
 
Le Groupement national des industries semencières (GNIS) explique ainsi que « la variation somaclonale est la modification observée chez certaines cellules, après un long cycle de cultures in vitro sans régénération. Elles ne sont plus alors identiques à la plante mère. Cette variation peut être due à une modification du génome nucléaire ou du génome des organites cytoplasmiques ».
 
En d’autres termes, les plantes obtenues à partir de ces cellules auront des caractéristiques différentes. Le GNIS apporte une dernière précision intéressante : « les modifications de caractères obtenues sont peu stables et ne se retrouvent pas toujours dans la plante régénérée, ou dans sa descendance ». La raison ? Des modifications apparues (épimutations) peuvent faire disparaître les mutations obtenues [3]… Comme nous l’explique Yves Bertheau, « il paraît difficile dans de telles conditions de prévoir quels impacts peut avoir cette étape de mise en culture de cellules lors de la mise en œuvre d’une nouvelle technique de modification génétique ».

La vectorisation, enfin...

Cellules préparées et mises en cultures, nous voilà enfin prêts à introduire le matériel destiné à générer la modification souhaitée. Selon les techniques, ce matériel peut consister en protéines et/ou séquences génétiques de type ARN ou ADN – molécule plus fréquemment utilisée dans le cas des plantes - codant (oligonucléotides, plasmides, virus…). Les méthodes utilisées pour faire pénétrer ce matériel dans les cellules consistent tout simplement à faire des trous dans les membranes restantes (cytoplasmique et nucléaire) de la cellule. Or, comme nous l’explique Yves Bertheau, faire de tels trous induit, là encore, des mutations et des épimutations [4]. Surtout, le chercheur estime qu’il est impossible de prévoir une grille générale d’appréciation des risques. Car il faut choisir entre plusieurs techniques de vectorisation, entre différents types de matériel, le tout selon les séquences génétiques à introduire et les espèces ciblées. Au final, seule une analyse au cas par cas comme prévu pour les OGM permet d’évaluer les potentiels risques liés à tous ces effets non intentionnels.

Le rapport provisoire du CS du HCB silencieux sur ces mutations

Dans un article publié en 2011, des scientifiques ont estimé que 35% de tous les effets non intentionnels observés suite à une modification génétique de la variété de riz Senia par transgenèse sont dus au processus même de transformation des cellules [5]. Le phénomène n’est donc pas anodin.
 
Étonnamment, et malgré les déclarations de son Président devant l’OPECST, le comité scientifique du HCB n’a pas fait état de ces risques dans son rapport provisoire sur les risques liés aux nouvelles techniques. Si la question de la « vectorisation » est bien abordée dans les fiches du CS de chaque technique, il s’agit seulement de faire état des moyens de mise en œuvre d’une technique et de décrire comment le matériel est introduit dans les cellules. Nulle part il n’est fait état des mutations et épimutations qui peuvent émerger à chacune des étapes comme nous venons de le voir. Le HCB étant composé d’un comité d’experts scientifiques, on attend de ce comité qu’il discute et explique, pas qu’il ignore ces points. D’autant que la vectorisation – pour ne parler que de ce qui est évoqué dans le rapport du CS – n’apparaît pas complètement au point selon les techniques, le même CS notant ainsi pour la mutagenèse dirigée par oligonucléotides que « de nombreuses molécules ou mélanges moléculaires sont en cours d’essais pour améliorer la vectorisation qui fonctionne relativement bien in vitro mais très peu sur des organismes entiers (Liang et al., 2002) » [6].

Sélectionner et régénérer les cellules « modifiées » n’est pas sans effet

Du fait de leur faible, voire très faible, efficacité de transformation [7], les techniques de modification génétique impliquent en aval de sélectionner les cellules ayant effectivement été modifiées. Cette sélection se fait en utilisant des marqueurs qui permettent de différencier les cellules : gène de résistance à des antibiotiques ou à des herbicides (les cellules sont alors plongées dans un bain d’antibiotiques ou d’herbicides et seules les cellules réellement modifiées survivent), gène qui permet la croissance de la cellule en présence d’une molécule habituellement toxique ou encore gène qui permet aux cellules d’utiliser une source de carbone normalement non métabolisable... ou tout autre marqueur qui sera persistant ou supprimé en bout de course [8]. Mais la suppression de ces marqueurs de sélection se fait par des techniques plus ou moins fiables et précises et qui donc peuvent induire potentiellement des toxicités cellulaires et autres réarrangements chromosomiques [9], laisser des empreintes [10] et produire des sites de recombinaisons (lieux d’échanges de séquence génétique entre deux brins d’ADN) aux effets non prévisibles [11]. Des techniques qui ne sont par ailleurs pas forcément possibles pour toutes les espèces végétales.
 
À partir de ces cellules sélectionnées, des plantes doivent ensuite être régénérées. Une nouvelle étape de cultures cellulaires qui fera appel à diverses hormones de synthèse, et pourra aussi induire à nouveau des mutations et des épimutations avec réarrangements ou non de chromosomes [12].
 
Qu’il s’agisse de l’étape de modification génétique en elle-même, des étapes préalables, ou des étapes postérieures, toutes induisent des mutations ou épimutations, appelées effets hors-cible. Mais, on peut entendre dans les couloirs que finalement ces (épi)mutations ne seraient pas présentes dans la plante commercialisée. La raison ? L’étape suivante, dite de rétrocroisement, permettrait de se débarrasser de tous ces effets non intentionnels...

La théorie à la base du rétrocroisement

Rappelons le principe général : une entreprise qui souhaite mettre sur le marché une variété génétiquement modifiée (qu’elle soit légalement considérée comme OGM ou pas) ne va pas modifier directement le génome d’une des variétés « élites » mais celui d’une variété plus commune. Une fois la modification obtenue, l’entreprise va alors croiser une première fois la variété commune génétiquement modifiée (GM) avec la variété élite commercialement intéressante. Elle recroisera ensuite les descendants avec la variété élite initiale jusqu’à ce que ces descendants soient considérés (à partir d’une analyse statistique) quasiment similaires (on parle de variété quasi-isogénique ou de ségrégants négatifs) à la variété élite. La différence entre la variété élite et la nouvelle variété est supposée n’être « quasiment » que la seule séquence modifiée.
 
Le GNIS explique ainsi que, au dernier croisement, « la part [du génome provenant] de la lignée élite est de 96,88%, on estime alors que la lignée obtenue est suffisamment proche de la lignée élite. On tend vers l’obtention d’une lignée isogénique, ne différant de la lignée élite que par un seul gène [celui contenant la modification] ». On notera ici qu’un pourcentage de 96,88 % laisse encore beaucoup de place aux mutations, épimutations et réarrangements potentiels pour certaines plantes cultivées dont le génome est très grand comme le blé : pour environ 17 milliards de paires de base constituant le génome du blé, les 3,12% restants représentent tout de même plus de 500 millions de paires de bases...

Les limites de la théorie

La théorie sous-jacente au « nettoyage » des effets hors-cible grâce au rétrocroisement se fonde sur l’hypothèse suivante : les effets non intentionnels apparus aux étapes antérieures sont suffisamment éloignés de la région où a eu lieu la modification génétique désirée. En effet, plus ces effets hors cibles sont proches, plus la probabilité est grande que les effets non désirés soient transmis avec la modification génétique à chaque croisement. D’un nombre minimum de sept, le nombre de croisements nécessaires pourrait alors monter à plus de 14 pour essayer de s’en débarrasser.
 
Mais, outre ce problème de proximité des effets hors cible avec la séquence génétique modifiée, la confiance que l’on peut avoir dans cette théorie est également relativisée par deux autres phénomènes biologiques. D’une part, des séquences génétiques peuvent exister et évoluer en blocs plus ou moins importants. Ces blocs étant transmis tels quels à la descendance, les effets hors-cibles contenus dans ces blocs resteront alors avec la séquence génétique modifiée à chaque croisement. D’autre part, certaines séquences génétiques ont la capacité de « s’imposer » lors de la formation des gamètes. Dites « égoïstes », ces séquences vont être contenues dans un plus grand nombre de gamètes qu’attendu et, de génération en génération, elles seront toujours présentes dans la descendance. Si les effets hors-cible apparaissent dans de telles séquences, il sera moins aisé de s’en débarrasser [13].
 
Ces éléments impliquent donc qu’une nécessaire vérification au cas par cas paraît nécessaire. A l’heure actuelle, seule la législation sur les plantes transgéniques requiert de telles vérifications au cas par cas avec un ensemble d’analyses le plus complet qu’il soit (avec des déficiences néanmoins rappelons-le). En effet, le séquençage du génome ne permet pas de répondre à la question de la présence ou non d’effets hors-cible du fait des limites inhérentes à ce type d’analyse (cf. encadré ci-dessous).
 

Le séquençage et les outils informatiques associés ? Tout sauf un gage de certitude !
Le 7 avril, lors de l’audition organisée par l’Office parlementaire sur l’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST), André Choulika, PDG de Cellectis, affirmait à propos des effets hors-cible « reséquencer intégralement [le génome des plantes], c’est vachement important […] parce que dans l’approbation, on vous redemande la séquence intégrale ». Sauf que, à bien y regarder, les résultats de séquençage obtenus sont loin d’une fiabilité absolue.
Le séquençage dit de « nouvelle génération », est aujourd’hui relativement peu cher et rapide. Mais plusieurs « problèmes » émaillent sa mise en œuvre, la lecture et l’utilisation des résultats.
Tout d’abord, plusieurs étapes du séquençage lui-même « parasitent » la fiabilité du résultat final. Il faut savoir extraire correctement l’ADN, le découper en morceaux puis séquencer ces derniers à l’aide de diverses plateformes et méthodes. Or, ces plateformes et méthodes sont assez différentes les unes des autres, tant en termes de limites que de fiabilité de résultats [14].
Il faut ensuite lire ces résultats en tentant de remettre bout à bout les séquences lues pour reconstituer le génome en entier. Puis, les séquences obtenues sont comparées avec d’autres considérées comme « de référence » et stockées dans des bases de données qui contiennent déjà elles-mêmes des erreurs [15].
Autant d’étapes qui introduisent une importante imprécision dans les résultats finaux de détection d’effets non intentionnels et donc d’évaluation des risques, les incertitudes quant aux séquences augmentant avec des génomes polyploïdes ou aux nombreuses séquences répétées [16]. Sans compter qu’en bout de course, les mutations repérées peuvent ne pas s’avérer de la même importance biologique [17]...
De nombreux articles résument les difficultés rencontrées à chaque étape, comparent les méthodes, plateformes [18] et logiciels associés [19], discutent de normes de référence (« gold standards ») et normes à mettre en place pour fiabiliser le processus complet [20]. Bref, comme le soulignent ces auteurs, autant de techniques et d’étapes qui sont en cours d’amélioration car non parvenues à maturité, en pleine évolution et nécessitant donc nombre de vérifications pour des évaluations au cas par cas.
Selon de nombreux chercheurs, savoir faire face à l’accumulation de très nombreux résultats (un de ces fameux « big data »), dont certains avec de multiples erreurs, et les utiliser avec rigueur est un des défis de la biologie moléculaire actuelle. D’ailleurs, devant le scepticisme soulevé face à tout résultat de séquençage, les demandes minimales des relecteurs d’articles scientifiques sont telles que de plus en plus de chercheurs sont maintenant obligés de présenter des résultats de séquençages de plus longues séquences pour assurer du sérieux de leurs résultats bruts [21].

Nous avons, au cours de cet article, évoqué les mutations et épimutations parmi les effets non intentionnels de ces biotechnologies modernes. On peut dès lors observer que prétendre détecter et éliminer tous les effets non intentionnels des nouvelles techniques relève plus de l’acte de foi que de la science établie. Surtout, face à ce constat des effets potentiels, des limites du rétrocroisement et de celles du séquençage, on peut douter en toute bonne foi de la capacité des sélectionneurs à éliminer tous les effets hors-cible puis à détecter efficacement et rapidement les mutations et épimutations restantes par séquençage. On peut dès lors s’étonner du silence du Comité scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) sur tous ces points dans son premier rapport publié en février 2016 sur les impacts liés aux nouvelles techniques de modification génétique.
 
Eric Meunier, Inf’OGM
 
 
[1] « Stress induces plant somatic cells to acquire some features of stem cells accompanied by selective chromatin reorganization », Florentin, A. et al. (2013), Developmental Dynamics, 242(10), 1121-1133 ;
« Developmental stage specificity and the role of mitochondrial metabolism in the response of Arabidopsis leaves to prolonged mild osmotic stress », Skirycz, A. et al., (2010). Plant Physiology, 152(1), 226-244 ;
« Arabidopsis mesophyll protoplasts : a versatile cell system for transient gene expression analysis », Yoo, S.-D.et al. (2007). Nat. Protocols, 2(7), 1565-1572.
 
[2] « Cell culture-induced gradual and frequent epigenetic reprogramming of invertedly repeated tobacco transgene epialleles », Krizova, K. et al., (2009). Plant Physiology, 149(3), 1493-1504 ;
« Extended metAFLP approach in studies of tissue culture induced variation (TCIV) in triticale », Machczyńska, J. et al., (2014). Molecular Breeding, 34(3), 845-854 ;
« Tissue culture-induced novel epialleles of a Myb transcription factor encoded by pericarp color1 in maize », Rhee, Y. et al., (2010). Genetics, 186(3), 843-855 ;
« Transformation-induced mutations in transgenic plants : analysis and biosafety implications », Wilson, A.K. et al., (2006). Biotechnol Genet Eng Rev, 23(1), 209-238 ;
« A whole-genome analysis of a transgenic rice seed-based edible vaccine against cedar pollen allergy », Kawakatsu, T. et al., (2013).. DNA Research 20, 623-631 ;
« Recent progress in the understanding of tissue culture-induced genome level changes in plants and potential applications », Neelakandan et al.,, 2012,. Plant Cell Reports, 31(4), 597-620
 
[3] « Meiotic transmission of epigenetic changes in the cell-division factor requirement of plant cells », Meins, F. et al., (2003). Development, 130(25), 6201-6208.
 
[4] « Cell biology : delivering tough cargo into cells », Marx, V. (2016). Nat Meth, 13(1), 37-40.
 
[5] « Only half the transcriptomic differences between resistant genetically modified and conventional rice are associated with the transgene », Montero, M. et al., (2011). Plant Biotechnology Journal, 9(6), 693-702.
 
[6] Rapport du CS du HCB, page 50
 
[7] « Less is more : strategies to remove marker genes from transgenic plants », Yau, Y.Y. et al, (2013), BMC Biotechnology.
 
[8] « Alternatives to Antibiotic Resistance Marker Genes for In Vitro Selection of Genetically Modified Plants – Scientific Developments, Current Use, Operational Access and Biosafety Considerations », Breyer et al (2014) Critical Reviews in Plant Sciences, Vol 33, Issue 4, 286-330
« Suitability of non-lethal marker and marker-free systems for development of transgenic crop plants : present status and future prospects », Manimaran et al (2011) Biotechnol Adv. 29(6), 703-14
« Effects of antibiotics on suppression of Agrobacterium tumefaciens and plant regeneration from wheat embryo », Han, S-N. et al, (2004), Journal of Crop Science and Biotechnology 10, 92-98.
 
[9] Certains de ces systèmes peuvent persister comme éléments circulaires extra-chromosomiques durant plusieurs générations (ex. du blé).
 
[10] utilisables en identification (ex : empreinte d’excision de transposon, recombinaisons) de l’évènement de transformation
 
[11] Biotechnology 13., ibid.
 
[12] « Recent progress in the understanding of tissue culture-induced genome level changes in plants and potential applications », Neelakandan, A.K. et al, (2012), Plant Cell Reports 31, 597-620
« Regeneration in plants and animals : dedifferentiation, transdifferentiation, or just differentiation ? », Sugimoto, K. et al, (2011), Trends in Cell Biology 21, 212-218.
 
[13] « Distorsions de ségrégation et amélioration génétique des plantes (synthèse bibliographique) », Diouf, F.B.H. et al , (2012), Biotechnologie Agronomie Société Et Environnement, 16(4), 499-508
« Quantitative trait locus mapping can benefit from segregation distortion », Xu, S. (2008), Genetics, 180(4), 2201-2208
« Genetic map construction and detection of genetic loci underlying segregation distortion in an intraspecific cross of Populus deltoides », Zhou, W et al, (2015), PLoS ONE, 10(5), e0126077
 
[14] « Next generation sequencing technology : Advances and applications », Buermans, H.P.J. et al, (2014), Biochimica et Biophysica Acta (BBA) - Molecular Basis of Disease, 1842(10), 1932-1941
« Next-generation sequencing platforms », Mardis, E.R. (2013), Annual Review of Analytical Chemistry, 6(1), 287-303
« Applications of next-generation sequencing. Sequencing technologies - the next generation », Metzker, M.L. (2010), Nature Reviews Genetics, 11(1), 31-46.
 
[15] « Next-generation sequence assembly : four stages of data processing and computational challenges », El-Metwally, S. et al, (2013), PLoS Comput Biol 9, e1003345
« Systematic comparison of variant calling pipelines using gold standard personal exome variants », Hwang, S. et al, (2015), Scientific reports 5, 17875
« Sequence assembly demystified », Nagarajan, N. et al, (2013), Nat Rev Genet 14, 157-167.« Improving the quality of genome, protein sequence, and taxonomy databases : a prerequisite for microbiome meta-omics 2.0 », Pible, O. et al, (2015). Proteomics 15, 3418-3423
« Theoretical analysis of mutation hotspots and their DNA sequence context specificity », Rogozin, I.B. et al, (2003), Mutation Research/Reviews in Mutation Research 544, 65-85
 
[16] « Sequencing technologies and tools for short tandem repeat variation detection », Cao, M.D. et al, (2014), Briefings in Bioinformatics
 
[17] « Open chromatin reveals the functional maize genome », Rodgers-Melnick, E. et al, (2016). Proceedings of the National Academy of Sciences 113, E3177-E3184
« Evolutionary patterns of genic DNA methylation vary across land plants », Takuno, S. et al, (2016), Nature Plants 2, 15222.
 
[18] « Systematic comparison of variant calling pipelines using gold standard personal exome variants », Hwang, S., et al, (2015), Scientific reports 5, 17875
« Principles and challenges of genome-wide DNA methylation analysis », Laird, P.W. (2010), Nature Reviews Genetics 11, 191-203
« Performance comparison of whole-genome sequencing platforms », Lam, H.Y.K. et al (2012), Nat Biotech 30, 78-82
« Low concordance of multiple variant-calling pipelines : practical implications for exome and genome sequencing », O’Rawe, J. et al, (2013), Genome Medicine 5, 1-18.
 
[19] « Next-generation sequence assembly : four stages of data processing and computational challenges », El-Metwally, S. et al, (2013), PLoS Comput Biol 9, e1003345
 
[20] « Rapid evaluation and quality control of next generation sequencing data with FaQCs », Lo, C.-C. Et al, (2014), BMC Bioinformatics 15, 1-8
 
[21] « Droplet barcoding for massively parallel single-molecule deep sequencing », Lan, F. et al, (2016), Nat Commun 7
 

 

Dopage

Dopage et culte de la performance, un couple inséparable

Les Jeux olympiques de Rio s’annoncent sur fond d’une affaire de dopage dans le sport russe et de soupçons visant plusieurs pays africains ou caribéens. Les rumeurs et scandales de dopage sont inséparables des compétitions sportives. Lors des Jeux de 1904 déjà, le coureur Thomas Hicks n’aurait probablement pas remporté le marathon sans l’injection pendant la course de doses de strychnine, un produit prohibé depuis. Le premier cas de dopage avéré date des Jeux de 1968 à Mexico, quand furent inaugurés les tests antidopage.

Depuis lors, la lutte contre le dopage s’est considérablement développée, mais le phénomène ne semble pas reculer. Comment expliquer la persistance du dopage en dépit des actions menées pour l’éradiquer ? Qu’est-ce qui conduit au dopage ? La lutte antidopage s’attaque-t-elle réellement aux racines du problème ?

Contrôler toujours plus les sportifs

La lutte antidopage consiste principalement à repérer et à sanctionner les sportifs qui prennent des substances illicites en vue d’améliorer leurs performances, et à punir leurs entourages (encadrement sportif, technique, médical) s’ils sont complices. Cette politique de contrôle est complétée par des actions préventives, visant à informer les sportifs, notamment les jeunes, sur les dangers sanitaires du dopage et à les sensibiliser aux règles éthiques sportives. Mais cette prophylaxie reste diffuse et peu visible, tandis que le volet répressif, qui cible les sportifs les plus performants, a été continûment renforcé.

La coordination de la lutte antidopage a franchi un palier à la fin des années 1990 quand le Comité international olympique (CIO) a initié la création d’une Agence mondiale antidopage (AMA) indépendante. En 2004, un Code mondial antidopage a été instauré, qui harmonise les politiques et réglementations des organisations sportives du monde entier.

Ce code énonce des standards dans différents domaines : l’organisation des contrôles, les protocoles des laboratoires d’analyse, la liste des substances et méthodes interdites, la réglementation des autorisations d’usage à des fins thérapeutiques, etc. Depuis 2005, les athlètes ont l’obligation saisir dans une base de données (le système ADAMS) les informations sur leur localisation, afin de se rendre accessibles en permanence à d’éventuels contrôleurs. La surveillance des sportifs est donc constamment resserrée.

 

En 2012, aux Jeux olympiques de Londres, la moitié des athlètes a été contrôlée. Alistair Ross/Flickr

En outre, la performance des tests est sans cesse améliorée – ce qui permet de détecter de nouvelles substances, ou des prises administrées selon des protocoles sophistiqués qui les rendaient indétectables jusque-là. De plus, les échantillons urinaires et sanguins sont désormais conservés, afin d’effectuer des tests rétrospectifs en utilisant des méthodes inexistantes au moment des prélèvements.

La course au dopage

Actuellement plus de 200 000 échantillons sont analysés chaque année sous l’égide de l’AMA, parmi lesquels 1 % environ est positif. L’athlétisme arrive en tête dans le palmarès des violations des règles antidopage (17 % des cas en 2014), devant le culturisme, le cyclisme et la musculation. Ce classement ne reflète pas le poids des pratiques dopantes, car chaque discipline compte un nombre différent de pratiquants d’élite (cibles prioritaires des contrôles) et la lutte antidopage y a une ampleur très variable.

Depuis l’introduction de contrôles, des cas positifs ont été décelés à chaque olympiade. Seule exception, les Jeux de 1980 à Moscou, toutefois connus comme les « Jeux des pharmaciens » en référence au dopage d’État découvert après la chute des régimes socialistes est-européens. La surveillance des athlètes est désormais resserrée : aux Jeux de 2012 à Londres plus de la moitié d’entre eux ont été contrôlés, et ils ont été avertis que des contrôleurs pouvaient à tout moment faire irruption dans leur chambre.

 

En 1988, à Séoul, Ben Johnson « l’emporte » sur Carl Lewis. DPMS/Flickr

Parallèlement, les pratiques dopantes se réinventent constamment : le dopage sanguin est jalonné par les différentes générations d’EPO jusqu’aux transfusions sanguines ; les stéroïdes à l’origine de l’affaire Balco – obligeant Marion Jones à rendre ses cinq médailles conquises aux Jeux de 2000 à Sydney – n’ont rien à voir avec ceux du premier grand scandale de dopage, celui de Ben Johnson, vainqueur du 100 mètres des Jeux de 1988 à Séoul.

Derrière la course à la performance se déroule une course au dopage, qui recourt à des innovations constantes (en termes de produits et de protocoles) afin d’échapper à des contrôles eux aussi de plus en plus performants. La clé est l’innovation, ce qui implique des investissements financiers, et ce qui réserve l’accès au dopage sécurisé et (quasi) indétectable aux athlètes d’élite, à ceux qui peuvent en assumer les coûts économiques.

Une triche individuelle ?

La lutte antidopage ne parvient pas à éliminer le fléau. Mais elle puise sa légitimité dans le ciblage des athlètes, objets de surveillance, de contrôles, de sanctions. Deux figures du sportif dopé émergent des affaires.

La première est celle de la transgression involontaire des règles, par erreur, inattention ou méconnaissance. Les athlètes contrôlés positifs mobilisent parfois cette figure, arguant qu’ils ont ingéré des aliments pollués, qu’ils ignoraient que le produit était interdit, qu’ils ont été abusés par leur entourage, qu’ils ont omis de modifier leur déclaration de localisation à la suite d’événements inopinés, etc. L’argument est celui de la bonne foi. Et il est parfois jugé recevable par la justice sportive.

 

Maria Sharapova, exclue pour deux ans de toute compétition pour la prise de meldonium, qu’elle conteste. Ian Gampon/Flickr

La seconde figure, contre laquelle est construite la lutte antidopage, est celle de la déviance volontaire, de la tricherie délibérée, de la fraude intentionnelle. Le sportif dopé doit être sanctionné, car il enfreint le principe d’égalité des concurrents devant l’épreuve sportive. En transgressant cette règle fondamentale, il menace l’édifice sportif dans son ensemble. Car la compétition sportive repose sur une morale méritocratique : chacun doit concourir en mobilisant ses seules qualités personnelles et en les développant par l’entraînement. Les performances sont alors le résultat des talents et du travail.

Selon cette morale, c’est le plus méritant qui gagne, alors que le dopage procure un avantage concurrentiel immoral et illégitime. L’égalité démocratique est le socle de la compétition et du système sportif. Et la lutte antidopage entretient cette idéalisation, car en concentrant l’attention sur une rupture d’égalité désignée comme illégitime elle occulte, et légitime, d’autres inégalités, économiques par exemple. C’est pourquoi les athlètes dopés doivent être sanctionnés. C’est pourquoi la lutte contre le dopage prend principalement la forme d’une lutte contre les dopés, désignés comme des tricheurs.

Une contrainte systémique

Mais les racines du dopage sont plus profondes, plus structurelles et moins individuelles, plus systémiques et moins isolées. Il n’est pas une addition de déviances délibérées pratiquées par des tricheurs ; il est une conséquence de la recherche de performance sportive et du travail qu’elle implique. Or les conditions du travail sportif sont largement ignorées par la lutte antidopage, alors qu’elles pèsent lourdement sur la vie des sportifs de haut niveau.

Le dopage n’est pas une simple déviance individuelle délibérée, parce que l’expérience du travail sportif est envahie par l’exigence de performance et de résultats. Pour s’y plier, il faut résister à de fortes charges d’entraînement, repousser les seuils de la douleur, affronter les blessures, traverser des périodes « sans », dominer les moments de doute, maintenir une hygiène de vie rigoureuse, répondre aux injonctions des entraîneurs, atteindre les objectifs, etc.

Il faut surmonter ces épreuves constantes pour se maintenir dans le monde sportif où la performance est envahissante, où elle est la mesure de la valeur, et où elle est la condition de la survie. Et ce culte de la performance est d’autant plus exigeant que les conditions d’emplois sont fragiles et les engagements contractuels précaires. Dès lors, le dopage n’est pas seulement une pratique qui vise de manière directe la performance. Il soutient, plus largement, l’engagement dans le sport de haut niveau, en favorisant la récupération physique, la remédiation psychique, l’intégration sociale, la résilience. Il est une réponse à un ensemble de contraintes, physiques, psychologiques, contractuelles.

À cet égard le sport n’est pas bien différent de nombre d’autres milieux professionnels où les pressions sont fortes et où la prise de substances psychoactives (stupéfiants, alcool, médicaments, les produits varient) permet de tenir ou d’être performant : la liste est longue, depuis les traders jusqu’aux ouvriers, en passant par les milieux artistiques ou les étudiants de filières hypersélectives, etc. La sociologie du travail enseigne que de fortes contraintes professionnelles favorisent le recours à des produits de soutien, qui dans le milieu sportif sont étiquetés comme dopage.

En faire le constat, ce n’est pas excuser ou justifier le dopage, d’autant que celui-ci expose les athlètes à de sérieux risques pour leur santé. Mais seule une meilleure compréhension des ressorts du recours au dopage peut permettre d’améliorer une action répressive largement inefficace. Cela exige de rompre avec une vision individualisante et moralisatrice qui érige l’athlète dopé en tricheur cynique, pour prendre en compte les propriétés du travail sportif afin de mettre en débat ce que celui-ci fait aux sportifs de haut niveau. À moins que la méritocratie sportive idéalisée ne soit un obstacle, culturel et institutionnel, empêchant de considérer le dopage autrement.

Didier Demazière, Sociologue, directeur de recherche au CNRS (CSO), Sciences Po – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

Promenade des anglais

Le dangereux écho de Daech sur les esprits désaxés

Tuerie d'Orlando, massacre de Nice, attaque dans un train en Allemagne : si chaque attentat est revendiqué ou adoubé par l'organisation État Islamique, les profils des tueurs posent de plus en plus questions et illustrent la force de la propagande mortifère du groupe djihadiste sur des individus apparemment désaxés.
 
Un Américain d'origine afghane qui a tué 49 personnes le 12 juin dans une boîte gay en Floride avant d'être abattu par la police, était violent, homophobe, radical, et... apparaissait aussi comme un homosexuel refoulé, selon les témoignages.
 
Le Tunisien qui a écrasé 84 personnes au volant de son camion le soir du 14 juillet à Nice reste encore une énigme pour les enquêteurs. "Un individu très éloigné des considérations religieuses, ne pratiquant pas, mangeant du porc, buvant de l'alcool, consommant de la drogue et ayant une vie sexuelle débridée", mais qui avait manifesté "un intérêt récent pour la mouvance djihadiste radicale", a énoncé lundi le procureur de Paris. Un homme de 74 ans entendu par les enquêteurs est même présenté par certains comme un de ses amants. 
 
Et en Allemagne, où un très jeune - 17 ans - demandeur d'asile afghan a attaqué lundi soir à la hache des voyageurs dans un train, les autorités se refusent à toute spéculation : arrivé dans le pays il y a deux ans en tant que mineur non accompagné, il était inconnu des services de renseignement.
 
Dans une tribune publiée mardi par le journal Libération, l'historien Olivier Christin évoque ces "massacres où se mêlent convictions religieuses, hostilités aux interventions en Syrie et en Irak, antisémitisme, mais aussi frustrations personnelles, haine de soi et aspiration au suicide".
"La cause EI accueille toutes les colères", résume-t-il, en y voyant "une rupture radicale dans l'histoire du terrorisme religieux et politique, qui a longtemps conféré une place centrale aux questions d'organisation et de formulation doctrinale".

« Idéologie fanatique et mortifère »

Le groupe État Islamique a compris le profit qu'il peut tirer de ses appels incessants au passage à l'action contre "les mécréants", confiait récemment à l'AFP le psychologue universitaire Patrick Amoyel, qui travaille sur les phénomènes de radicalisation. 
"Ils savent que plus ils occupent l'espace médiatique, plus ils vont avoir d'écho soit dans des populations radicalisables soit dans des populations psychopathiques", expliquait-il.
 
"C'est cette idéologie fanatique et mortifère qui peut conduire certains individus à passer à l'acte, sans avoir besoin de se rendre en Syrie et sans avoir besoin d'instructions précises", a souligné lundi le procureur de Paris, évoquant le défi nouveau posé par ce "terrorisme de proximité".
 
La propagande de l'organisation djihadiste, répercutée à l'infini sur internet dans des vidéos soigneusement mises en scènes de décapitations, de tortures, des appels aux meurtres répétés comme une Litanie, est d'autant plus efficace lorsqu'elle s'adresse à "des personnalités perturbées ou des individus fascinés par l'ultra-violence", a relevé M. Molins.
 
"Ceux qui détestent leurs collègues ou méprisent les homosexuels en raison de leur propre insécurité peuvent revêtir leurs actions de la bannière sanglante de l'État islamique", écrit dans le magazine américain Time William McCants, chercheur au centre de réflexion américain Brookings Institution.
 
Il reste cependant difficile de démêler convictions idéologiques et motifs personnels et inconscients, reconnaît le chercheur, évoquant des tueurs "pas vraiment de l'EI, mais à peu près de l'EI, sans lien organisationnel avec eux, mais avec le meurtre en commun".
 
Reste que, selon l'expert-psychiatre français Daniel Zagury, dans les cas d'actes djihadistes, les malades mentaux sont peu nombreux, environ 10% des cas. "Les autres sont soit de petits délinquants avec un pois chiche dans la tête, qui ont eu une première vie de toxicos, de trafic, et se rachètent une deuxième vie qui lave la première dans l'islam radical ; soit, les plus dangereux, des sujets strictement normaux qui ont un engagement idéologique sans passé délinquant, éventuellement avec des études, très déterminés". 
 
 

 

Europe

Une réponse au Brexit : organiser l’Assemblée instituante européenne

Le Brexit suscite une avalanche de réactions. Si toutes reconnaissent que « rien ne peut plus continuer comme avant », et que la construction européenne fondée presque exclusivement sur l'unification du marché et la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux, s'est maintenant plutôt retournée contre l'Europe, en la qualifiant de ventre mou de la mondialisation, les conclusions qui en sont tirées par les uns et les autres et les propositions pour en sortir couvrent un large spectre.
 
Il y a ceux qui voient dans la crise l'occasion de faire avancer l'agenda d'un renforcement de l'Europe, et en particulier de l'Euroland, avec une harmonisation fiscale, un programme commun d'investissement, un renforcement de la gouvernance économique. Leur solution a l'inconvénient de partir de l'hypothèse que les sociétés et les dirigeants politiques nationaux sont prêts à de nouveaux abandons de souveraineté, ce qui n'est pas dans l'air du temps. Et il y a ceux qui estiment que le projet européen doit être refondé, avec le concours actif des citoyens européens. Nous sommes de ceux-là. Encore faut-il dire comment le faire. S'en tenir à l'idée vague de rendre la parole au peuple, dans un contexte de discrédit général des dirigeants politiques et de crise de la démocratie représentative traditionnelle, conduit à la perspective d’un référendum, national ou européen, réclamé partout par l'extrême droite.

Comment associer les citoyens européens à l'élaboration d'un projet d'avenir ?

Ce n'est pas en demandant aux citoyens européens de répondre par oui ou par non à une question, que l'on bâtit un projet d'avenir face à la complexité du monde ! D'où la question : comment associer les citoyens européens à l'élaboration d'un projet d'avenir ? Réponse : en organisant un processus que l'on pourrait appeler une Assemblée instituante. Après le Brexit, c'est ce qui s'impose. Une Assemblée instituante n'est pas une Assemblée constituante. Même si l'exemple de l’Islande, qui a confié l'élaboration de sa nouvelle constitution à 25 citoyens « ordinaires », montre qu'un processus citoyen délibératif peut aboutir à des propositions de qualité, l’objectif n’est pas aujourd'hui de charger un panel de citoyens européens d'écrire un nouveau traité ! L'expression d’Assemblée instituante découle d’un constat :  la gouvernance, telle que nous la pratiquons quotidiennement, concerne les modes de   régulation de communauté existantes. Ce qui laisse de côté un préalable essentiel : comment une communauté s’institue-t-elle ? Comment émerge l'idée d'une communauté de destin dont les membres se sentent redevables les uns vis-à-vis des autres ? y-a-t-il d'autres moyens pour l'instituer que le fer et le sang, pour reprendre le mot de Bismarck ?
 
C'est le premier défi du XXIe siècle, au niveau européen comme au niveau planétaire. Les bouleversements de la technique et de l'économie, la prise de conscience d'interdépendances devenues irréversibles, à l'image du changement climatique, créent une réalité anthropologique nouvelle, mettant en cause la construction idéologique héritée des siècles précédents qui prétendait faire des États-nations les seules communautés authentiques durables : le défi du XXIe siècle est au contraire de faire émerger des communautés de destin correspondant à la réalité des interdépendances. Comme l'a montré la construction européenne, la mise en place d'institutions communes est nécessaire à la pérennité d'une communauté mais ne suffit pas pour la créer.
 
Il est exact de dire que l'Union Européenne s'est construite sans les peuples. Certes, l'adhésion de chaque communauté nationale au projet européen a été volontaire, mais le souci de s'arrimer à la démocratie, dans le cas des pays du sud de l'Europe qui sortaient de régimes autoritaires, ou à un espace de prospérité économique, dans le cas des nouveaux membres d'Europe centrale et orientale, ne constitue pas un véritable processus instituant conduisant des peuples longtemps rivaux à se reconnaitre des valeurs et un destin commun. C'est ce manque qu'il faut aujourd'hui combler.
 
La démocratie délibérative repose sur l'idée qu'avant d'être une confrontation entre des programmes, la politique est une éthique et une méthode. Une éthique de transparence et de recherche de ce qui unit plutôt que ce qui divise (à l'opposé du jeu politique actuel...). Une méthode par laquelle des citoyens « ordinaires » se construisent une opinion sur des sujets     complexes puis, par la délibération, dégagent des convictions et des perspectives communes. Elle requiert pour réussir six conditions :  l'engagement  des  institutions  et  des  responsables  politiques  que  les  propositions citoyennes seront prises en considération ; un mode de sélection des participants incontestable ;  des questions aussi larges que possibles, pour ne pas enfermer les citoyens dans une problématique imposée  par  les  institutions ;  un  processus  construit  dans  la  durée ;  des  moyens  financiers  et humains significatifs ; des méthodes rigoureuses pour dégager des éléments de synthèse et  dégager les points communs et les divergences irréductibles.

Une Assemblée instituante, composée de citoyens tirés au sort

Une Assemblée instituante, composée de citoyens tirés au sort, découle de ces principes. Les questions qui lui seront posées dessinent les contours d'un projet pour l'Europe et de construction d'une véritable communauté : comment assumer ensemble l'héritage du passé, ce qui depuis des siècles fait de l'Europe une civilisation et ce qui l'a si souvent divisée ? Voulons-nous former une communauté de destin et sur quelles valeurs communes fonder une identité européenne ? Quelle place doit occuper l'Europe dans le monde et quel monde veut-elle contribuer à construire pour relever les défis planétaires ? Que penser de la gouvernance actuelle de l'Union Européenne et quelle gouvernance serait dans l'avenir de nature à conjuguer au mieux la diversité qui nous enrichit et l'unité qui nous réunit ? Quel modèle économique pour l'Europe et quelle place du marché dans ce modèle ?
 
Nous proposons un processus en deux étapes : la première au niveau de villes ou de régions ; la seconde au niveau européen.
 
Première étape, des Assemblées de citoyens à l'échelle de villes ou de régions qui se porteront candidates. Pourquoi villes et régions ? D'abord pour rompre résolument avec l'idée « d'intérêts nationaux » ; ils n'existent, en vérité, que parce qu'il y a des Nations et des États pour les inventer et les représenter, mais ils réduisent les dialogues internationaux ou européens à une confrontation entre eux. Ensuite, parce qu'à l'échelle d'une ville ou d'une région, la diversité des sociétés et des défis est beaucoup plus concrète. Dans chaque ville ou région candidate, un processus de tirage au sort entre des citoyens   appartenant à toutes les couches de la société permettra de construire un échantillon d'une soixantaine de personnes de tous âges, origines et milieux socio-professionnels prêtes à s'engager dans l'aventure. Cette assemblée locale travaillera pendant un an, en suivant pour aborder les différentes questions une progression rigoureuse
 
La démocratie délibérative est tout le contraire d'un sondage d'opinion. Comme dans un procès de cours d’assises, les membres du panel de citoyens que constitue l'assemblée doivent pouvoir, au fur et à mesure que le processus se déroule, poser toutes les questions qu'ils souhaitent et obtenir pour chacune une réponse circonstanciée, interroger les experts en bénéficiant de points de vue contradictoires pour se forger leur propre opinion. L'expérience prouve que ça marche, y compris quand il s’agit de questions scientifiques complexes dont on pourrait penser qu’elles sont inaccessibles au profane. Cette capacité de jugement n'est-elle pas l'essence même de l'espérance démocratique ?
 
Seconde étape, une Assemblée citoyenne européenne réunissant en concile, pour une durée significative, de dix jours à un mois, mille citoyens délégués par les Assemblées locales. Le travail de l'Assemblée aura été préparé par des cahiers de propositions issus des assemblées locales et du dialogue entre elles. Ce ne sera pas une assemblée plénière permanente, propice aux prises de pouvoir par des leaders d'opinion, mais un aller et retour entre des groupes de travail interactifs de quelques dizaines de personnes et la confrontation de leurs conclusions. La traçabilité des débats et les méthodes de construction progressive des synthèses est une condition essentielle de la crédibilité des conclusions : l'art de la démocratie et de la gouvernance, aujourd'hui, c'est l'art d'appréhender la complexité et de la gérer.
 
Aux deux étapes des Assemblées locales et de l'Assemblée Européenne, il est essentiel qu'à travers les réseaux sociaux et internet l'ensemble de la société puisse bénéficier des informations fournies aux membres des Assemblées et puisse mener les mêmes réflexions et les mêmes débats, faute de quoi on construirait, même à partir de citoyens ordinaires, une nouvelle caste de notables. L'exemple de simulations des négociations sur le climat, menées dans différents pays dans des établissements scolaires montre aussi tout le profit que l'on peut tirer de démarches citoyennes au niveau des lycées ou des universités, pouvant aller jusqu'au projet d'avenir des jeunes européens, pour le continent et pour la planète.
 
Cette Assemblée instituante ne pourra se tenir qu'à l'appel des dirigeants européens et avec leur soutien,  qui est indispensable sur trois  points : appeler  régions  et villes à s'impliquer  dans  le processus ; fournir les moyens humains et matériels, tant pour la construction d'une base solide d'informations  en  réponse aux  questions  des  citoyens  que  pour  la traduction  et l'interprétariat nécessaires pour rendre ces informations accessibles à tous et permettre les dialogues entre assemblées locales puis au sein de l'Assemblée européenne ; organiser une session spéciale de chaque institution européenne -Conseil, Parlement, Commission, Comité des Régions et CESE- pour examiner de façon approfondie les propositions issues du travail des citoyens. C'est seulement à cette dernière étape, quand un nouveau projet européen, une nouvelle gouvernance européenne, une nouvelle place de l'Europe dans le monde auront fait l'objet d'un consensus que l'on pourra envisager, si nécessaire, de les soumettre à l'ensemble des citoyens européens sous forme d'un référendum organisé simultanément dans tous les États membres.
 

 

Attentat Nice

L’horreur, les pleurs et la colère

Encore. Comme un rituel macabre, les attentats sont revenus dans notre vie quotidienne. Les images diffusées ad nauseam ne nous mithridatisent plus. Après l’insolence de Charlie, l’insouciance des Terrasses, c’est maintenant les poussettes, les enfants, les familles qui sont écrasés, sur l’une des plus belles avenues de la planète. Le chant Nizza la bella ne résonnera plus comme avant.
 
Larmes noyant l’effroi et la sidération dans la même émotion. Et après, toujours le même cortège de rassemblements, de minutes de silence, de dépôts de fleurs et de veilleuses. Et, comme un rituel des temps nouveaux, cette mobilisation des réseaux sociaux, ces témoignages d’entraide et de compassion, à l’échelle du monde.
Nous ne sommes plus capables que de ces réactions si simplement humaines. Face à ce qui n’est rien d’autre que l’inhumanité.
 
Le terrorisme de Daech est une épidémie dont les miasmes ont choisi leur cible : l’intelligence. Le dernier rempart immunitaire que les humains possèdent pour se défendre.
Les promesses de paradis et de compteurs des pêchés remis à zéro pour les « combattants » du Djihad atteignent les égarés. Les plus faibles sont touchés d’abord.  Savamment miné de l’intérieur, n’importe quel esprit suffisamment fragile pour être contaminé, devient alors soit une arme de destruction massive, soit le vecteur d’une bombe à fragmentation des sociétés démocratiques. Daech n’est pas bégueule sur la qualité de ses « soldats ». Et c’est pourquoi ils échappent si facilement aux « radars » de la surveillance, aussi ubiquitaire soit-elle.
 
Les questions pourquoi ? comment ? que faire ? s’égrènent dans un vide de la pensée. Un trou noir qui dévore la raison. Et quand la raison flanche, c’est la colère qui gronde. Voie royale de l’imbécillité. On aurait pu arrêter le camion fou avec un lance-roquette, on pouvait prévoir cet acte insensé, il faut que, il faut qu’on… Des politiciens tricotent sur ce désastre leur pitoyable nullité.  Un carnaval de matamores en carton-pâte.
 
Certains discours entendus ces dernières heures –chamailleries politiciennes minables, dénonciations, accusations, défausses de responsabilité, harangues populistes martiales – sont les précurseurs symptômes du mal qui se déploie et pénètre les esprits.  En y cédant, notre organisme social s’affaiblit, se délite. Il se fractionne, et forge les ressorts des collisions intestines.
 
Daech a écrit et publié partout depuis 2005 : « il faut faire en sorte que la société, qui est totalement déboussolée, se prépare à une logique de guerre civile ». Voilà le piège des terroristes.
Unissons nos intelligences pour refuser d’y tomber.
Nous avons rendez-vous avec une histoire tragique qui change le cours du temps. Soyons à la hauteur de ce rendez-vous.
 
 
Illustration d’en-tête : Mesia
 

 

breveter l'inhumain

Breveter l'inhumain

Breveter l’inhumain. C’est l’humain qui en prend l’initiative, aujourd’hui, hier comme avant-hier. Aujourd’hui, l’Etat islamique utilise les techniques d’information les plus sophistiquées pour recruter des jeunes désœuvrés, en mal de sens, à commettre des atrocités. Jouer au ballon avec des têtes décapitées, crucifier, n’est-ce pas jouissif et digne d’être diffusé ? Ici, il n’y a pas de dépôt de brevet, mais un droit d’usage qui vaut acquisition. L’internet a du bon : il montre l’horrible pour effrayer ou captiver. L’anormal devient normal. Les gaz chimiques ravagent le Moyen-Orient. Des fous des deux côtés en font feu de tout bois. Les armes de destruction massive prouvent, en leurs mains, leur efficacité. D’autres images sont pareillement montrées ou fabriquées par les intéressés. Certaines, même, sont commercialisées par les média étrangers. Des tas de cadavres jonchent le sol. Des corps sont mutilés. Les villes sont dévastées. Par-delà les images, toute velléité de vie est anéantie par le fanatisme. Tout soupçon de liberté est écrasé par la tyrannie.
 
Hier, des milliers de machettes ont été vendues au Rwanda pour massacrer un groupe particulier. Le manufacturier et le vendeur devaient s’en douter, mais ils ont fait comme si de rien n’était.  Dans les années 1960, on bombardait le Vietnam et le Laos avec du gaz orange dont le brevet était en droit protégé par une entreprise privée qui n’y voyait qu’une occasion de profit. Ah, se faire du beurre sur l’homme, quelle belle idée originale qui avait tant mérité la protection de la loi ! Sous les bombes, les millions d’enfants mal nés importaient peu. Des parents estropiés, bah ! on s’en foutait. Tous étaient cassés à vie. Les actionnaires de l’entreprise allaient au temple en toute bonne conscience.  Aucune victime n’était indemnisée. Pourquoi réparer le rebut ?
 
Avant-hier, d’autres entreprises privées avaient osé répondre aux marchés publics de l’Etat hitlérien qui désirait augmenter la productivité  des chambres à gaz et des fours crématoires. Le cahier des charges était clair : éliminer, en peu de temps et au moindre coût, des populations entières qui avaient été préalablement battues, insultées et humiliées. Quel étrange paradoxe ! Aux commandes, les soi-disant surhommes se révélèrent des sous-hommes. En se conduisant comme des criminels au dernier degré, leurs crimes de masse amputaient  à jamais leur humanité plus qu’ils ne blessaient celle de « l’autre ».
Le progrès est une notion peu perceptible à court terme, même s’il faut admettre une certaine avancée au cours des siècles (fin de l’Inquisition, avec ses processions cagoulées et ses pieux instruments de torture, pervers et raffinés ; institutionnalisation de l’Habeas corpus, du jury, de la séparation des pouvoirs et du contrôle de constitutionnalité). Le droit public a réussi, pour partie, à amortir le cycle, mais celui-ci continue d’avoir des adeptes enfiévrés. Le plaisir de tuer, de massacrer, de déchirer l’humain, de l’entendre hurler, l’emporte chez tous ces cinglés sur le minimum de sérénité. Hélas, il y aura toujours des industriels et des Etats pour satisfaire leur demande insensée. L’histoire ne cesse guère d’être le lieu d’un échange macabre. Ah ! le cycle des violences légalisées ne s’arrêtera-t-il donc pas ?
Illustration : Elisa Perrigueur

D’Erfurt à Auschwitz

Erfurt, en ex-RDA. Après la réunification, la ville a décidé de préserver le souvenir de Topf und Söhne qui fabriquait des fours crématoires pendant la Seconde guerre mondiale. La majorité des édiles était divisée. La mairie voulait raser l’usine. Des voix se sont élevées pour en transformer une partie en musée. La cité a restauré le bâtiment administratif, de façon instructive et discrète. Un acte de courage et d’intelligence. Le passé retrouve un sens.
 
Dans le bâtiment, on écarquille les yeux  et on ressent de l’écœurement. Un film montre le personnel de l’usine défiler en 1937. Bannière nazie en tête. Des ouvriers, des contremaîtres, des cadres presque endimanchés. Ils passent devant quelques membres des forces spéciales qui les fixent du regard, le bras tendu. Le ave du nouveau Kaiser, le salut d’Hitler, s’est répandu. Les employés ont l’air satisfait. Certains sourient. Un homme cache son visage devant la caméra. Geste inattendu, presque fatal. La honte ne tue pas ses camarades de travail.
 
Dans les salles, on découvre pêle-mêle des courriers entre dirigeants de l’usine et SS. Sous vitrine, des dessins et modèles, des dépôts de brevet.  Le dernier étage offre une belle vue. On aperçoit la ville voisine, Weimar, près duquel se situe Buchenwald. Ingénieurs et techniciens contemplaient un des camps de concentration qui bénéficiaient de leur savoir-faire industriel.
 
Pietà, Mariendom Erfürt, vers 1350
 
Au cœur d’Erfurt se dresse la cathédrale. Les toits sont pentus, les flèches élancées. Dans l’église, des fidèles se recueillent devant une sculpture. Une pietà du XIVe siècle. La vierge tient dans ses bras un Christ très décharné. L’artiste a représenté les stigmates de l’histoire humaine. Dans l’église de Bach, à Leipzig (à 100 km d’Erfurt), les paroissiens entendirent le même récit. La cantate BWV 199 exprima combien au plus profond l’homme s’est détruit :
 
Mein Herze schwimmt im Blut,
weil mich der Sünden Brut
in Gottes heiligen Augen
zum Ungeheuer macht.
Und mein Gewissen fühlet Pein,
weil mir die Sünden nichts
als Höllenhenker sein.   
 
Mon cœur baigne dans le sang
parce que la semence du péché
a fait de moi un monstre
Aux yeux de Dieu.
Et ma conscience est au supplice
et mes péchés
en sont les bourreaux.
 
Le camp d’Auschwitz, en Pologne. L’extermination d’autrui fut un métier. Le personnel de Topf und Söhne y allait et venait. Une équipe montait les fours, une autre les réparait. La même ou une autre les perfectionnait. Aujourd’hui, on n’y sévit plus, mais la visite est éprouvante. Dans le silence, s’offrent à la vue des milliers de cheveux rasés, des milliers de chaussures dépareillées, des milliers de vêtements d’adultes et d’enfants. Dans une salle attenante, les amoncellements continuent. Des milliers de prothèses. Des milliers de lunettes. Handicapés et mutilés se voyaient réserver un traitement de faveur. Une faiblesse était une tare qui accélérait votre sort. On classa l’homme en juif, tsigane, slave, homosexuel, asocial, dégénéré. La mise en catégories précéda la dégradation, et la dégradation la mort. La campagne environnante était muette, prête à vous ensevelir. Un calme commun, beaucoup moins serein que celui ressenti par Goethe dans Über allen Gipfeln (1).  A deux pas est située Birkenau, un Auschwitz à plus grande échelle. Les déportés y descendaient, croyant être au bout de leurs peines. Après être entassés jour et nuit dans des wagons à marchandises ou à bestiaux, un comité d’accueil de SS, impeccablement habillés, les frappait et hurlait sa haine. Les familles étaient brutalement séparées. Hommes et femmes étaient alignés, inspectés, triés.
 
Que retenir d’Auschwitz et de Birkenau ? Des slogans stupides qui se veulent drôles, mais qui ne font même pas rire le public des farces du théâtre. A l’entrée, Arbeit macht frei (le travail rend libre), dans les baraques : Sei ehrlich (sois honnête), Sauberkeit ist Gesundheit (la propreté, c’est la santé). En s’essayant à l’esprit, le bourreau avait perdu le peu qui lui restait.

L’appropriation de l’horreur

A Erfurt, on est appliqué (tüchtig), mais dans le mauvais sens. On travaille sans état d’âme, en blouse blanche, sur des planches à dessin. Une photographie de l’époque témoigne de l’atmosphère industrieuse. On doit répondre à la commande officielle de fours crématoires pour cadavres humains en très grand nombre. On ne s’étonne pas de la demande. Dans un pays en voie de nazification, il n’y a pas de place pour le pourquoi (Hier ist kein warum). La seule question admissible : Wievel Stück ? - Combien de pièces ? De déportés par wagon (2) ?
 
Topf und Söhne a bonne réputation. Dès le début du XXe siècle, l’entreprise a su répondre au désir de crémation individuelle. Les églises chrétiennes s’y opposaient (le bûcher était réservé aux hérétiques vivants qui s’étaient auto-incriminés sous la torture). La loi allemande de 1934 pose des conditions d’hygiène relatives à l’odeur, à la fumée et au bruit. Le droit exige le respect du corps et des cendres (le corps est identifié, les cendres sont rassemblées, les urnes sont scellées). On parle de « dignité » (3).  Un tel cahier des charges ne s’impose plus aux populations désignées à la vindicte publique. On doit brûler les corps comme on doit incinérer les carcasses d’animaux. Les défis techniques sont du même ordre : avec l’afflux incessant des pièces rapportées dans les camps de concentration, on a prévu leur gazage, mais la résolution du problème en crée un autre : il faut prévoir des installations pour une combustion continue et à grande échelle. Avec un tel volume, la ventilation finira par poser des difficultés. Pas de panique : A Topf und Söhne, nous savons faire ! On fournira l’expertise appropriée…
 
Ces questions relèvent de l’ingénierie qui enseigne à manipuler les choses avec efficacité. Pour mesurer l’exploit technique, pensons aux déchets de l’industrie agro-alimentaire. L’élevage a atteint aujourd’hui un stade forcené. Porcs, bœufs, volailles, tous sont à l’étroit, sans air ni lumière, pataugeant dans leur lisier. On ne compte plus le nombre de bêtes qui ne tiennent plus debout avant d’être acheminés à l’abattoir. L’équarrissage des cadavres requiert une foultitude d’incinérateurs orientés dans le sens des vents dominants. L’odeur des carcasses brûlées ne doit pas importuner le voisinage. Analogie insupportable ? Le philosophe Heidegger l’osa après-guerre. - Oh ! C’est affreux ! La technologie a supplanté la contemplation. Les choses ne sont vues que sous l’angle fonctionnel. Mais ce retour à résipiscence du penseur-poète, niché dans la Forêt noire, fut problématique. La technologie avait été supplantée elle-même sous le nazisme. Etait-ce utile de gaspiller tant d’argent et d’énergie à abattre des millions d’innocents ? Etait-ce utile de massacrer des cerveaux, éduqués et créatifs, qui auraient pu servir le pays avec dévouement comme en 1914-1918 (4)
 
Topf und Söhne innove. Elle double, elle triple les moufles des fours crématoires. Elle accélère l’incinération. Elle étend son intervention en amont en améliorant la diffusion du Zyklon B dans les chambres à gaz (5).  Le matériau humain à traiter avait été sous-estimé. Les nazis sont débordés. La conférence de Wansee, qui programma en 1942 la Solution finale, pécha par optimisme. Les adaptations de Topf und Söhne, qui faisaient merveille, ne suffisent plus. Faute de disponibilité, on gaze mal ou à peine, on brûle pêle-mêle morts et mourants (6).
 
Fournisseurs et clients n’ont pas été à la hauteur de la tâche, mais chez Topf und Söhne, on est quand même fier du travail accompli. On a procédé à un dépôt de brevet en 1942. L’enregistrement est officieux (secret des affaires oblige). La loi, c’est la loi. Dura lex sed lex. Il n’y a pas lieu de tergiverser. Le dépôt du brevet ne répond pas au seul mobile du profit. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, obsédés de faire fructifier le copyright. Le devoir prime. Toujours heureux de vous servir (Stets gern für Sie beschäftigt) est la devise de la maison. La phrase orne le fronton du bâtiment restant. L’appropriation de l’horreur n’est pas choquante : sur les planches à dessin figure le logo Isis. A travers les âges, la déesse égyptienne offre sa protection aux inventeurs qui améliorent le sort de l’humanité. A perfectly normal company (7).

Droit privé et droit public

Soit la thèse d’Arendt (8) : Eichmann n’était qu’un morne fonctionnaire. Comme tant d’autres aux divers échelons, il œuvrait dans le cadre d’une vaste machine qui le dépassait. Banalité du mal. Un rouage dans un engrenage qui multipliait la force au centuple sans que chacun se sente au centre. La thèse, qui conforte celle du totalitarisme, conduit à des inconséquences. De simples pions auraient bombardé sans réflexion les pays alentour. Ils n’auraient éprouvé aucune passion à détruire villes et familles, à répandre partout la désolation. Ils seraient restés de marbre. Les ordres sont les ordres (Befehl sind Befehl). Placidité apparente. La furie dominait les porteurs d’ordre et de secret. Au Tribunal de Nuremberg siégeant au sortir de la guerre, l’obéissance aveugle ne sera point une excuse. Dans le droit pénal des nations, l’exécution d’un ordre insensé rend l’action complice. Et que dire de la joie à l’accomplir (9)
 
La population aryenne devinera trop tard que l’épopée guerrière tournera mal. Le désir de gloire pour l’éternité virera à la folie. Le ver était dans le fruit : dès le départ, la gente non aryenne avait eu un avant-goût du pire : humiliation publique, chasse à meute et bastonnade, commerces fermés et détruits, lieux de prière incendiés, congédiement immédiat dans les établissements de l’Etat, renvoi de l’école et de l’université dont l’accès devenait interdit, la panoplie ne pouvait que s’élargir. Il ne fallait pas être grand clerc pour le prédire, sauf à se laisser envahir par le déni. Chacun le pressentait, mais they did not want to know. Jusqu’à la fin de la guerre, et même après, beaucoup se sont montrés capable of deliberate omission (10)  - Que vouliez-vous faire ? La force brutale tenait la rue. Le pouvoir trafiquait même les lois !
 
Les métiers du commerce et de l’industrie différaient de l’administration. Rien ne les forçait à passer commande, à signer des contrats, à déposer des brevets. La concurrence entre entreprises existait sur le nouveau marché des fours crématoires destinés aux camps. Topf und Söhne n’était pas la seule à s’y lancer, mais elle demeurait libre de ne pas y pénétrer. En droit privé, la souveraineté individuelle continuait de s’exercer. En visitant Auschwitz, on apprend que nombre d’entrepreneurs l’exerçaient sans retenue. Bayer recueillait sur son papier à-en-tête les observations des médecins nazis qui se livraient à des expérimentations humaines. Siemens sélectionnait et exploitait à outrance la main d’œuvre des déportés. Une autre firme négociait le prix et la quantité des cheveux des crânes qui avaient été rasés. Une autre transformait les cendres en engrais. Tout était bon à prendre. L’Etat récompensa cette volonté de participer à l’effort national en leur accordant d’autres marchés. Topf und Söhne accrut son chiffre d’affaires. Beaucoup de marques commerciales gonflèrent leur réputation : Hugo Boss, qui conçut les uniformes SS en recourant au travail forcé ; le constructeur automobile BMW, qui profita de l’aryanisation des entreprises et employa 50.000 détenus d’un camp de travail ; Deutsche Bank, qui finança la Gestapo et fournit des fonds pour construire Auschwitz (11).
 
Même en droit public, le fonctionnaire n’était pas forcé d’obéir aveuglément. A l’insu des administrateurs, l’autonomie subsistait. Sous la férule d’Hitler, quelques hommes dans les bureaux tardèrent à exécuter les ordres, les interprétèrent de façon restrictive, désobéirent. La liberté publique était verrouillée, mais l’individuelle s’infiltrait par degrés, de la désobéissance civile à la résistance active. Certains juges refusèrent de juger sans délibérer. D’autres démissionnèrent, mais la plupart restés en poste condamnèrent à la volée. La justice, qui devait s’exercer les yeux bandés, les avait fermés. Aucune instruction préparatoire ne précédait les audiences. Les qualifications retenues étaient saugrenues (relations sexuelles entre races). Alors que les crimes d’Etat restaient impunis (meurtres, stérilisation de leurs concitoyens), même les magistrats du siège n’osèrent pas agir en dehors de la volonté de leurs supérieurs. Ils ne baissèrent pas la tête mais la relevèrent pour rendre des arrêts de mort. La part de responsabilité à dégager n’était pas celle des prévenus mais la leur. Inquisiteurs, ils étaient devenus coupables par breach of justice. Ils commirent l’iniquité au nom du droit (12).
 
Parmi les pays vaincus, la France pensait s’en tirer à bon compte. Une partie de ses élites, déplacée à Vichy, faisait croire que la souveraineté subsistait alors que la nation perdait au change. Dans ce jeu de dupes, il y eut des vichyssois anti-allemands, mais le nouveau gouvernement, en collaborant, travailla pour l’occupant. A l’instar de celles de Nuremberg, des lois anti-juives furent promulguées, mais Pétain les rendit plus sévères de sa propre main (13).  Conformément à la hiérarchie des normes, les hauts fonctionnaires rédigèrent les décrets d’exclusion des Français qui n’étaient pas de souche. Leur style était lumineux, précis. Des professeurs d’université commentèrent cette réglementation comme si son objet, violant l’ordre public, n’importait guère. La forme, seule, avait du sens ! Avec la même indifférence, mais sans ménagement, la police remit à l’autorité étrangère des enfants de moins de 16 ans comme elle lui avait remis auparavant les émigrés allemands (14). Belle répartition des tâches : les jurisconsultes blanchirent l’infamie, les forces de l’ordre contribuèrent à l’épuration, et la milice, pour achever l’épuration, extirpait, avec une violence mafieuse, toute opposition.
 
Dans la population, il y eut de nombreux justes qui circonvinrent les lois devenues injustes. Des gens modestes, des paysans, des communautés entières, sauvèrent juifs et autres bannis de la société. Cette attitude ne contraria pas la collaboration économique. Nous ne sommes plus en 1914 où Renault produisit en nombre les taxis qui acheminèrent les soldats français sur le front de la Marne. Renault produit désormais pour l’ennemi. Cette entreprise automobile sera nationalisée à la Libération à titre de symbole, mais à son instar la majorité des entreprises livraient sans état d’âme du matériel civil et militaire à l’armée allemande. Leur bonne volonté était récompensée par des commandes assurées. Que le pays fût occupé ou pas, le droit privé ignorait l’odeur de l’argent. Mieux valait le fascisme que le socialisme.

De l’inhumain trop humain

L’Allemagne nazie entendit asseoir sa domination absolue sur des peuples et des individus réduits à la servitude. Tout un droit de l’inhumanité se mit en place :
- un droit de propriété des biens volés au bénéfice de soudards se livrant à la rapine et au pillage à fond (dixit Goering) (15) ;
- un droit de propriété industrielle, délivrant (avec félicitations du jury) le titre de brevet à des techniques réduisant l’humanité à de la pierre concassée et broyée ;
- un droit de propriété intellectuelle, garantissant les droits d’auteur et patrimoniaux sur des œuvres aussi insanes et indigestes que Mein Kampf. Hitler s’enrichira en imposant son livre dans le monde germanique. A l’extérieur, les droits de traduction gonfleront les royalties. L’œuvre d’Heidegger fut moins indigente et obsessionnelle. Elle fut mieux écrite, mais son auteur préféra comme le Führer les substantifs abstraits aux verbes. Son être-là (Da-sein, openness-for-Being) reprocha à la philosophie d’avoir oublié l’Etre, mais il oublia lui-même la présence humaine en chaque homme abimé. Son ontologie, aveugle à toute moralité, excusa les crimes d'inhumanité. De quels crimes parlez-vous s’il n’y a plus d’humanité ? Où est la faute ? Quand l’Etat efface tout nom propre, le nom devient commun. Il y a un numéro, un matricule, tatoué sur la peau, dès le plus jeune âge. Il y a du Non-être.
 
C’est vrai, on a commis des erreurs, reconnaît Himmler, le chef des SS. « En 1941, nous ne donnions pas aux masses humaines la valeur que nous leur donnons aujourd’hui, celle de matières premières, de main d’œuvre. » (16)  Depuis, nous avons su saisir la moindre ombre humaine au service du Reich ! Nous avons su mentir aux populations déportées pour leur faire croire qu’elles allaient être bien traitées (nous avons poussé le stratagème à vendre des tickets de train pour Auschwitz). Vous voyez, nous sommes capables de reconnaître l’humain dans l’inhumain. Nous ne sommes pas contentés de manipuler du bétail. Nous avons montré au monde notre irrespect. Des preuves ? « Un SS passa à bicyclette et donna un coup de pied à une vieille femme. Elle poussa un cri déchirant. » « Le SS, ayant une passion pour son chien-loup, donna, devant nous, son sucre quotidien. Il lâcha bruyamment un « gaz » à la figure de celui d’entre nous qui était en charge de lui enlever ses bottes. Il ajouta en ricanant : « Danke, Herr Professor ! ». Un pauvre type [qui croyait que ricaner pouvait l’élever !] » (17)
 
Dans la reconnaissance humaine, on a fait mieux : on a torturé. En territoire conquis et dans les camps de la mort, on a redoublé les coups en voyant la peur et la douleur autour de nous. Il faut retrouver l’expérience au présent pour comprendre notre enivrement. A la Gestapo,
on enfonce des choses sous les ongles aux inculpés pour les faire avouer, on les interroge pendant onze heures de suite, puis on les met « au repos », sous la surveillance d’un énorme chien policier. L’animal est prêt à vous sauter à la gorge si l’on fait mine de sortir son mouchoir de sa poche (18).
 
Manifestement, sous la tyrannie, qu’elle soit nazie ou communiste (les camps staliniens ont servi de modèle à l’époque), on aime ce qui est canin. Les chiens, élevés pour être méchants, sont les parfaits auxiliaires. Ils ne cessent d’aboyer, de montrer les dents, de déchiqueter les déportés qui se rebellent ou qui tombent épuisés. Si les prisonniers n’avaient été que de la matière inanimée, nous, SS, n’aurions jamais imaginé faire durer leur supplice jusqu’au bout. Nous les avons fait rester debout sans boire ni manger en respirant à peine dans des cellules minuscules. L’aristocratie du mal que nous formions n’aurions pas arraché les yeux à certains ou jeter d’autres dans des latrines (quel plaisir aurait-on eu à jeter des choses ?). Pour jouir, il faut du répondant ! Voilà le génie de notre Führer : il nous a permis de nous adonner « à la disposition que [l’on pouvait] avoir pour le meurtre, les actions les plus atroces, les spectacles les plus hideux. Par-là, [il] s’assurait pleinement de [notre] obéissance et zèle » !  (19)
 
Utiliser la perversion est une façon d’asseoir son autorité et d’intimider la société. Les opportunistes s’engouffrent dans la brèche ? Qu’ils se rassurent : on saura les exploiter. En revanche, gare aux Allemands qui n’acclament pas notre guide suprême ! Ils pourront n’être qu’un matériau trop humain. S’ils échappent à Dachau au privilège d’être pendus aux crocs de boucher, on les obligera « à laper la nourriture par terre », ainsi que témoignera l’un d’eux en détention depuis douze ans (20).  En réalité, il n’y a guère de différence entre ces exilés de l’intérieur et ceux de l’extérieur. Nous faisons cas de tous les déportés. Nous, vicieux en diable, les avons poussés à participer au mal ! Quels moments de fou rire n’avons-nous pas eu en les voyant se voler un peu de nourriture, une gamelle pour la recueillir, une guenille pour se réchauffer, un sabot dépareillé pour marcher.  Nous avons poussé le vice à apprendre à une minorité à battre la majorité des leurs à coups redoublés. Nous les avons endurcis au point qu’ils ne réagirent plus devant les corps de leurs compagnons de misère dévorés par les rats (21).
 
Déshumanisés et sous-bourreauisés. Voilà une promotion ! avant qu’ils ne soient éliminés, car l’untermensch ne pourra jamais atteindre les hauteurs de l’über-mensch (l’over-man…).

La morale de Socrate revisitée

"What is a man ?" demande Hamlet (22).  Cette question n’a jamais taraudé les propagandistes du régime hitlérien qui n’ont cessé d’avilir leur humanité en abaissant celle des autres. « Persécuteurs et calomniateurs, c’étaient eux les prisonniers », enfermés à double tour « dans leurs mensonges et crimes » (23).  Autant ils peinaient à éteindre « la liberté intérieure » de leurs victimes, autant ils avaient réussi à piétiner la leur d’un pas cadencé de soldatesque. Ils parvinrent à éliminer en eux cette part intime, « la plus précieuse de toutes ». Ils n’avaient pas compris que l’affirmation de la liberté ne consiste pas à faire le mal, mais à faire le bien. Ils se crurent plus créateurs à bien faire le mal en étant en proie à une machination mentale. 
 
Comment « ces hommes-là ont pu se laisser abrutir, déspiriualiser », au point de « n’être plus que des automates sans cerveau, avec tout au plus des réactions d’enfants de 5 ans ? ». « Ils sont intoxiqués ; ils ne pensent plus ; ils n’ont plus d’esprit critique : ‘Le Führer pense pour nous.’ Leur esprit, souillé, était tombé dans la répétition et le sadisme. « Leur bravoure n’est plus guère qu’un instinct animal, l’instinct de la bête. […] Ils agissent avec l’exaltation des fanatiques. Ils ne possèdent plus rien de ce qui faisait la noblesse d’un être humain. » (24)
 
Ces hommes ont ôté la joie de vivre de l’Europe et brisé le destin de tant de vies qui auraient fleuri. Ils croyaient que leur vie de famille échapperait à leur barbarie. Le commandant SS d’Auschwitz disait que sa femme et ses enfants n’avaient jamais été aussi heureux dans leur maison privée, attenante au camp. Hitler pleura la mort de sa maman. Des films le montrent caresser son berger allemand, tapoter les joues des jeunes recrues. Quelle naïveté ! Tous ces acteurs ont oublié les cris de la tragédie grecque. Un crime finit par laisser des traces sur trois générations. Leur progéniture n’échappera pas au malaise, à la culpabilité, au mépris public.
 
Ils ont péri, hélas ! ignominieusement !
Las ! las ! hélas ! hélas ![…]
Nous voici frappés – de quelle éternelle détresse !
Nous voici frappés – il n’est que trop clair.(25)
 
Morale de l’Occident ? Non, pas vraiment. Selon Bouddha, le karma résulte de nos actes. Notre conduite, nos pensées, nos paroles, se sont déposées dans un courant de conscience qui n’a pas tout emporté. L’oubli ? En apparence car, au fond de soi, l’âme est rongée par l’acide. Mais, objectera-t-on, les criminels s’en sortent bien. Ils paradent avec médailles et richesses. Ils se gavent des plaisirs du monde. Un serial killer, un génocidaire, a rarement la gueule de l’emploi, avant ou après ses exploits. Il est parfois beau ou avenant, mais son allure cache un Iago ou un Macbeth. Comme Richard III, il a l’art de tromper son monde alors qu’il fait le mal par principe. L’uniforme qu’il porte le trahit. Il joue un rôle dont il n’est pas dupe aussi. Alas, gémit-il dans les coulisses, My soul is foul !  Ah, my inner being is full of discordance ! (26)
 
La volonté de puissance a inversé l’ordre humain. Son énergie a descellé les valeurs. Les docteurs ne soignent plus mais mutilent in vivo enfants et adultes. Ils signent des ordonnances, non pour guérir, mais pour accélérer la mort. Les avocats ne défendent plus des causes difficiles. Des membres du barreau dirigent des camps de concentration. Toutes les professions libérales ont oublié leur déontologie. Pourquoi faire moins que les lois qui incitent au crime ? La société régresse à l’état de nature. Les contrats deviennent contraires à l’ordre public de la République. L’activité du commerce ne répond plus au code minimal des affaires.
 
"Quel naufrage spirituel," s’exclame Primo Levi. Celui qui revit les événements hallucine comme par le passé. Il entend le Trio des esprits de Beethoven qui transcrivait la musique des sorcières de Macbeth annonçant la déchéance de l’homme par lui-même. Celui qui visite les vestiges maudits frémit. Il devient lui-même visionnaire, tel le poète juif allemand Heinrich Heine :
 
[Le tonnerre] roule lentement, mais il vient. Quand vous entendrez un craquement comme jamais un pareil ne s’est fait entendre, vous saurez qu’il touchera au but. [Vous assisterez à] un drame en comparaison duquel la Révolution française n’aura été qu’un [Sturm und Drang] idyllique. (27)
 
La Révolution française avait libéré l’homme du despotisme. La Terreur l’a fait tomber dans pire. Le nazisme en multipliera les effets délétères à l’infini. Par frénésie, l’homme a retourné l’arme contre lui en niant toute raison et délicatesse chez autrui. Il a trop réagi contre la morale judéo-chrétienne qui a prôné l’amour mais valorisé la pitié à l’excès. La bonne intention produisit le contraire : l’alter ego fut dévalorisé, placé au-dessous de l’ego. La compassion rompit l’égalité entre les hommes. L’autre ne fut plus qu’une victime. Nietzsche fustigera une morale qui fait le jeu des esclaves qui manipulent les forts par le sentiment. Il est temps de revenir à Bacchus. Buvons à la santé du sur-homme ! Cette expression aurait été interprétée à tort comme Superman. Peut-être, mais il fallait plutôt revenir à Socrate. Subir l’injustice vaut mieux que de la commettre. Peu ont compris cet adage antique paradoxal (28).
 
A Athènes, le citoyen commettait le crime d’ubris (ύβρίς) s’il battait outrageusement son esclave. Mais celui-ci ne faisait-il pas partie de son patrimoine ? Le propriétaire n’était-il libre d’y porter atteinte selon son plaisir ? Non. Un maître doit être maître de soi. Il ne peut être sujet à une à une passion extrême qui dénaturerait son humanité. L’honneur de sa condition lui interdit de mal se conduire. S’il faut choisir : mieux vaut tolérer un vol que de voler son voisin. L’humour est un meilleur remède. « Celui qui sourit alors qu’on le vole, vole lui-même quelque chose à son voleur », dixit Shakespeare.  Il apprend, à travers l’épreuve, combien il faut prendre ses attachements à la légère et ne pas en faire une affaire personnelle. Le souci de l’âme importe plus. Mais un crime est autrement plus grave ? Certes, mais il vaut mieux encore endurer un profond chagrin que d’en infliger un. Le coût psychologique est moins grand. En me vengeant, je me tue en te tuant. Double meurtre. Voyez Othello. Il tue Desdémone par jalousie. Son aveuglement provoque sa mort morale (ou physique sur scène).
 
Dans les écoles d’Hitler, les Napola, les élèves d’« élite » doivent apprendre l’obéissance absolue à travers des traitements humiliants. Les formateurs les traitaient moins que des esclaves. Aucune invitation à se connaître soi-même. Rien n’éclairait l’affectivité des futurs dirigeants. Leur angoisse était refoulée. Leurs pulsions n’étaient sublimées que dans le désir de rétablir l’ordre dans un monde, craignait-on, menacé de dissolution. La défaite militaire de 1918, la crise économique de 1929, des ouvriers agitant le drapeau rouge et souhaitant, le poing tendu, le renversement, ajoutèrent leurs effets collectifs aux facteurs personnels des impétrants (éducation familiale autoritaire, réprimant, dès la prime enfance, le besoin de tendresse élémentaire, la demande d’attention particulière, le besoin de respect). Tout était prêt pour commettre la pire des injustices : la tyrannie, et la pire des pires : le totalitarisme.
 
Avec l’encadrement de la jeunesse, la camaraderie ambiante, l’ivresse de l’unité, il devenait facile de rejeter la haine sur l’étranger, de livrer à la vindicte populaire tout ce qui paraissait contraire à l’homogénéité. Chaque élément de la tribu ne devait accomplir que son devoir de groupe, légal et non moral. L’éthique passait à la trappe. Même le catéchisme formel de Kant ne suffisait pas à l’appel. Sacrifier sa vie, son esprit ! C’était le nouvel idéal, sanctifié dans les défilés. Le serment de fidélité, à l’égard d’un homme qui les électrisait, l’emportait. Rien à faire : tous étaient subjugués en étant à la fois endoctrinés, hypnotisés et mis au pas. L’ironie ? Le doute ? Le goût de la sagesse ? – Bon pour l’autodafé, comme les livres qui font penser !

Le fin mot de l’histoire

La pitié, dans laquelle la culture avait trop donnée, fut exclue, pour soi et pour les autres. Dans les situations intolérables, la pitié peut redevenir d’actualité. Si les SS se sentent gagner par l’humanité, qu’ils s’apitoient sur eux-mêmes ! C’est le conseil d’Himmler, un truc pour éviter de plaindre leurs victimes. Il s’agit de retourner vers soi la pitié que ressent l’homme comme animal. Au lieu de se dire : Quelles horribles choses je suis amené à faire aux gens ! un SS défaillant mentalement devrait se lamenter de la tâche qui a pesé sur ses épaules. Le truc marche parce qu’il demande moins de verser des larmes que de s’objectiver à l’extrême.  Le je n’est plus lui-même. Il devient passif quand il en fait trop. C’est un autre qui agit en lui.
 
L’insensibilité des autres, traduit en insensibilité à soi-même, redevient insensibilité aux autres. Durcie en cruauté au dernier degré, elle aboutit à « la plus monstrueuse entreprise de domination et de barbarie de tous les temps ». Ce sentiment fut celui des Alliés en 1945. Unspeakable truth qui parle à travers « la personne de ses principaux responsables ». Disgraceful behaviour « des groupes et associations qui furent les instruments de leurs crimes ». Ce furent des « crimes contre la condition humaine ». Des crimes contre sa propre humanité autant que celle de l’humanité entière. Des crimes qui ne font qu’un « crime contre l’esprit », « péché contre l’esprit ». La barbarie nazie a « élevé l’inhumanité au rang d’un principe ». Elle a commis « un crime capital contre la conscience que l’homme se forme de sa condition en tant que telle » (29).  - Truly evil, effroyable irréalité qui a réalisé l’enfer sur terre.
 
Via l’Etat et ses lois, des hommes ont décidé ce qui était humain ou pas sans posséder le moindre critère du Bien. Ils ont tué l’homme en l’homme en mutilant son humanité. Leur mépris des autres les a rendus méprisables. They have degraded themselves en abusant du droit, en le retournant contre sa finalité qui est de protéger l’individu, connu et inconnu. Faut-il les retrancher nous-mêmes du corps social ? Beaucoup se sont mis au ban de l’humanité. Non repentis mais profitant de la guerre froide, ils ont proposé de défendre l’Occident. Grâce à des complicités, ils sont se sont cachés ou enfuis. L’un d’entre eux emportera avec lui un album de photos mêlant sa vie de bourreau à Auschwitz et ses frasques le week-end. Ici et là, ils ont alimenté les sources de renseignement des gouvernements et travaillé pour les services secrets des deux Grands. Leur expertise était sans prix. Barbie en particulier enseigna l’art d’être tortionnaire. Savoir torturer sans tuer : voilà une technique qui aurait dû être patentée !
 
D’autres, qui sait ? se sont amendés ou ont regretté. L’Allemagne, en tant qu’Etat, a reconnu sa culpabilité. A la différence de l’Autriche, elle a fait un travail sur soi remarquable (Erfurt le prouve). Quant aux victimes, certaines n’ont pu sortir de leurs tourments. Le film d’Alex Corti, Welcome in Vienna, rappelle combien ceux qui ont vu tout se briser autour d’eux ne peuvent s’empêcher de briser l’occasion de reconstruire une relation où que ce soit. D’autres ont dépassé le désir de vengeance qui aurait pu les consumer. Tel Primo Levi, qui préféra dilater son être au lieu de le rétrécir (30).  Tel Robert Badinter qui offrit à Barbie, ramené en France, un procès équitable. La Cour siégea à Lyon où l’ex-officier nazi avait sévi. L’accusé eut une cellule décente. Il fut entendu, défendu, jugé. On le condamna à perpétuité. En qualité de Garde des Sceaux, Badinter avait pris l’initiative de faire abolir la peine de mort. Il en regretta rien, bien qu’il apprît, au cours de l’audience, que Barbie avait fait déporter son père.
 
Hitler et ses affidés savaient que c’était demander beaucoup à ceux qui les servaient de quitter leur humanité. Il n’est pas facile de perdre ce qui vous définit et vous singularise par rapport à la nature. Vous risquez d’en être qu’une partie broyée par d’autres parties. L’appel à la rhétorique ne manque pas pour masquer cette vérité que chacun redoute dans sa fragilité. « Nous, Allemands, devons être honnêtes, corrects, loyaux et amicaux envers les membres de notre race et envers personne d’autre. […] Ce serait un crime contre notre sang de nous soucier [des autres] et de leur donner des idéaux. […] Le monde peut nous appeler comme il veut ; l’important est que nous soyons éternellement les soldats obéissants, obstinés et invincibles du peuple germanique et du Führer, les S.S. du Reich germanique. » Vous êtes liés par votre promesse de loyauté, mais vous rechignez ? Du courage ! « Nous savons que ce que nous attendons de vous est surhumain : il vous faudra être surhumainement inhumain. » (31)
 
En contrepoint, il y eut parmi les victimes des gestes qui cherchaient à réhumaniser ceux qui avaient perdu en humanité. Dans le camp de Dachau-Landsberg, certains s’étaient portés volontaires pour donner une gamelle supplémentaire aux plus faibles, rongés par la faim. « Chaque jour, nous nous « cotisions », à deux cuillerées chacun [pour un surplus de soupe qui sauvait la vie à celui qui avait] atteint les limites extrêmes de ses forces et voulait se laisser mourir. » Rien de grandiose, mais tous gagnaient de l’humanité. La solidarité apportait beaucoup de dignité au groupe. « Partager est, je crois, la seule leçon valable de la vie. » (32)
 
On objectera que la balance entre perte et gain en humanité n’est pas simple. Parmi les victimes, il y eut des bourreaux ou des victimes qui les aidaient. « Comment des techniciens juifs [ont-ils pu] construire les chambres à gaz de Theresienstadt » ? Il existe des cas inverses. Un ingénieur juif préféra se suicider que de faciliter le crime. Bien qu’agnostique, il appliqua le précepte rabbinique : « Laisse-les tuer, mais ne transgresse pas. » (33). D’autres, à travers leurs enfants ou leur famille, pourchassèrent après la guerre les bourreaux impunis.  On citera Serge et Beate Klarsfeld. A leurs risques et périls, ils dénichèrent les auteurs de lèse-humanité. Leur action rendit honneur aux fantômes du passé qui ne pouvaient se reposer.
 
Pourquoi s’acharner contre l’espèce humaine en développant des moyens de terreur et d’extermination ?  Il est apparu plus raisonnable à Diesel de breveter une variante du moteur à explosion sans en céder l’usage à l’armée. A la veille de la Première Guerre Mondiale, cet ingénieur allemand, né en France, fit preuve de caractère face aux autorités. Il paya de sa vie son désir de travailler pour l’humanité (sa mort trouble les historiens). Refus inutile ? Il eut un compatriote, Fritz Haber, qui eut moins de scrupule. Il inventa le gaz moutarde qui décima les soldats dans les tranchées. On le récompensa. Sa femme se tua. Juif, il dut émigrer en 1934.
 
La valeur d’un brevet ne se mesure pas à l’aune de l’efficacité ou de la victoire à assurer. Dans le maniement des outils, le bon usage compte. L’enregistrement ou l’emploi d’un procédé industriel suffisent peut-être en droit, mais en philosophie il faut plus pour qu’il soit recevable. Un dessin & modèle, une marque, un droit d’auteur, un brevet, ne peuvent avoir pour finalité la destruction d’une partie de l’humanité. Les faibles doivent être protégés. Leur mélange avec les forts assure le renouvellement de l’homme en chaque coin de la terre.
 
Alain Laraby, Consultant et intervenant à Sciences Po
                 
              
(1) Über allen Gipfeln ist Ruh’ In allen Wipfeln spürest Du Kaum einen Hauch ; Die Vögelein schweigen im Walde Warte nur, bald  Ruhest Du auch. (Goethe, 7 septembre 1780)
(2)Primo Levi, If this is a man [Se questo e un uomo, 1958], Abacus, London, 1990, p.22 et 35.
(3)  he Engineers of the « Final Solution ». Topf & Sons – Builders of the Auschwitz Ovens, Buchenwald and Mittelbau-Dora Memorials Foundation, Weimar, 2005, pp.20-21.
(4)  Isabelle Saporta, Le livre noir de l’agriculture, Fayard, Paris, 2011, pp.69-71.Martin Heidegger, The Question Concerning Technology and Other Essays [1949], Harper & Row Publishers, New York, 1977. « Agriculture is now motorized food industry, essentially the same as the manufacture of corpses and gas chambers » (Heidegger, in Rüdiger Safranski, Martin Heidegger Between Good and Evil, Harvard Univ. Press, 1998, p.414).
(5)  The Engineers of the « Final Solution ». Topf & Sons – Builders of the Auschwitz Ovens, p.43.
(6)  Témoignage de Madame Claude Vaillant-Couturier, déportée à Auschwitz, in Michel Dobkine, Crimes et humanité. Extraits des actes du procès de Nuremberg 18 octobre 1945 – 1er octobre 1946, édit. Romillat, Paris, 1992, p.119.
(7)  On m’a fait observer que « Stets gern für Sie beschäftigt » serait mieux traduit par : Toujours prêt à vous servir ou On aime toujours travailler pour vous, ou mieux encore : On travaille avec plaisir pour vous… Il ne s’agit pas de n’importe quel service mais d’un travail.
(8)  Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem [1963], Gallimard, Paris, 2002, chap.8 : Les devoirs d’un citoyen respectueux de la loi.
(9)  « Les assassins nazis ne suivaient pas seulement des ordres. Ils firent preuve d’initiative et de beaucoup de zèle et opérèrent souvent avec un large degré de latitude. » (David Cesarani, Adolf Eichmann, édit. Tallendier, Paris, 2010, p.450).
(10)  Primo Levi, If this is a man, p.386.
(11)  V. Le Monde du 27 septembre 2011 : « Outre-Rhin, deux marques rattrapées par leur passé nazi  Deux livres consacrées à BMW et Hugo Boss mettent au jour les liens avec le parti hitlérien. » V. H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, p.1095 : « A part des entreprises de la SS qui n’étaient pas trop importantes, de célèbres firmes allemandes comme IG Farben, Krupp et Siemens-Shuckert, s’étaient implantées  à Auschwitz ainsi qu’aux environs des camps de la mort de Lublin. La coopération entre la SS et les hommes d’affaires était excellente ; Höss, d’Auschwitz, certifia qu’il avait entretenu des relations sociales très cordiales avec l’IG Farben. Pour ce qui est des conditions de travail, l’idée était explicitement de tuer par le travail ; selon Hilberg, 25 000 Juifs au moins moururent sur les quelque 35 000 qui travaillaient pour une usine d’IG Farben. » L’IG Farben fut un groupement d’intérêt économique regroupant les sociétés chimiques BASF, Bayer et Agfa.
(12)  Sur l’appréciation du comportement des juges allemands durant la seconde guerre mondiale, v. Peter Maguire, Law and War, [rev. edit. 2010], Columbia Univ. Press, New York. Des personnalités du monde judiciaire passèrent en jugement dans le cadre de nouveaux procès de Nuremberg, mais les juges américains, qui présidèrent les séances, connurent aussi des pressions en raison de la guerre froide. Ils résistèrent.
(13)  V. Le Figaro du 3 octobre 2010, « L’original du statut des juifs accable le Maréchal Pétain ». L’article fait état de la découverte du document d’octobre 1940 où apparaissent les corrections du chef du régime de Vichy.
(14)  Dominique Rémy, Les lois de Vichy, édit. Romillat, Paris, 1992 ; Robert O. Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Seuil, Paris, 1997. La rafle du Vel’ d’Hiv., qui engloba les enfants, se déroula en juillet 1942. Le code allemand qualifia cette opération de « vent printanier ».
(15)  Goering, Conférence du 6 août 1942, in Alan Bullock, Hitler ou les mécanismes de la tyrannie, t.2, Marabout, Verviers, 1980, p.284.
(16)  Himmler, Discours de Poznan [1943], in A. Bullock, Hitler ou …, p.285.
 (17) V. Krystyna Zywulska, J’ai survécu à Auschwitz, tCHu, Warszawa, 2010, p.127 ; Georges Charpak, Dominique Saudinos, La vie à fil tendu, Odile Jacob, Paris, 1993, p.89.
(18)  Hélène Berr, Journal, édit. Tallendier, Paris, 2008, p.284.
(19)  Intervention d’Edgar Faure, Procureur Général adjoint, in M. Dobkine, Extraits des actes du procès de Nuremberg, p.82.
(20)  V. G. Charpak, D. Saudinos , La vie à fil tendu, p.89.
(21)  V. K. Zywulska, J’ai survécu à Auschwitz, pp.90-91.
(22)  Hamlet, IV, 4, vers 33.
'23)  Jean Zay, Souvenirs et solitude, Belin, Paris, 2004, p.64. L’auteur rédigea ses souvenirs pendant son incarcération en France de 1940 de 1944. Il ne sortit de prison que pour être fut abattu par la milice. On retrouva son corps dans un bois.
(24)  H. Berr, Journal, p.219 et 248.
(25)  Eschyle, Les Perses. « Et des monceaux de morts, en un muet langage, jusqu’à la troisième génération, diront aux regards des hommes que nul mortel ne doit nourrir de pensées au-dessus de sa condition mortelle. La démesure  en mûrissant produit l’épi de l’erreur, et la moisson qu’on en lève n’est faite que de larmes. Gardez ce châtiment sans cesse dans les yeux. », Trad. Paul Mazon.
(26)  « My soul is full of discord and dismay » (Hamlet, IV, 1, vers 45). « Cela m’agace de penser qu’Eichmann est humain ; j’aurais préféré qu’il ait une tête monstrueuse, à la Picasso, trois oreilles et quatre yeux. » (Elie Wiesel, in  David Cesarani, Adolf Eichmann, op. cit., p.419).
(27)  Heinrich Heine, De l’Allemagne [1855], Les Presses aujourd’hui, Paris, 1979, p.179. Nous avons allégé le texte. « La haine que Heine a rencontrée toute sa vie, en tant que juif et intellectuel, lui a ouvert les yeux sur l’ambiguïté d’un nationalisme, qui vint au monde comme idée républicaine et cosmopolite et finit par être atteint de « toutes sortes de tumeurs ». Il se méfiait du fanatisme et de l’esprit borné qui prenaient la haine de l’étranger pour l’amour de la patrie, qui brûlaient les livres et plaçaient l’unité nationale au-dessus du contenu émancipatoire des libertés dont la bourgeoisie avait fait des droits. » (Jürgen Habermas, Ecrits politiques, Flammarion, Paris, 1990, p.47).
(28)  Platon, Gorgias, 469c. « Y a-t-il de [la] noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante ?[…] Qui voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes  ? » (Hamlet, III, sc.1. Trad. François-Victor Hugo).
(29)  Intervention de François de Menthon, Procureur Général, in M. Dobkine, Extraits des actes du procès de Nuremberg, pp.38-49.
(30) « My personal temperament is not inclined to hatred. I regard it as bestial, crude, and prefer that my actions and thoughts, as far as possible, should be the product of reason. Therefore I never cultivated within myself hatred as a desire for revenge, or as a desire to inflict suffering on my real or presumed enemy, or as a private vendetta. Even less do I accept hatred as directed collectively at an ethnic group, for example, all the Germans. If I accepted it, I would feel that I was following the precepts of Nazism, which was founded precisely on national and racial hatred. » (Primo Levi, If this is a man, et un second de le tenir.” Afterword, p.382).
(31)  Himmler, Discours de Poznan [1943], in A. Bullock, Hitler ou les mécanismes de la tyrannie, pp.28-6288 ; Himmler, in H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, op. cit., p.1120. « C’est un crime de faire un serment injuste, et un second de le tenir » (Rousseau, La Nouvelle Héloïse, III,  Lettre 20).
(32)  G. Charpak et D. Saudinos, La vie à fil tendu, op. cit., pp.83-84.  G. Charpak a été lauréat du prix Nobel de physique en 1992.
(33)  H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, pp.1133-1137.
 
 

 

Murs

Le monde, fasciné par sa propre fortification

La chute du mur de Berlin symbolise, encore aujourd'hui, l’ouverture du monde. Pourtant, depuis un quart de siècle, le monde se referme. Il existerait plus de 70 murs tout autour de la planète, soit près de 40 000 km de frontières qui enferment le monde. Et le phénomène n’est pas près de s’arrêter avec l’intensification des vagues migratoires qu’elles soient dues aux guerres ou aux changements climatiques.
 
Les observateurs remarquent la montée du phénomène de repli de nombreux États depuis les attentats du 11 septembre. « Nous sommes dans une logique de fortification des frontières, en raison de la peur du terrorisme, mais aussi de la mondialisation », relève Élizabeth Vallet, directrice de l'Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM, et responsable du récent colloque international « Frontières, murs et violences ».
 
Les chercheurs et organisations non gouvernementales comptabilisent 70 murs tout autour de la planète, érigés surtout au Moyen-Orient mais aussi en Europe. La majorité de ces frontières ne sont pas fixes, comme les nombreuses sections mobiles et métalliques qui séparent Israël de la Palestine. « On oppose souvent ouverture et fermeture de la frontière mais il faut parler plutôt de murs mobiles, plus faciles à supporter, mais souvent plus violents », alerte Anne-Laure Amilhat-Srazy du Laboratoire de géographie alpine de l’Université Joseph Fourier de Grenoble (France) et auteure de l’ouvrage Qu'est-ce qu’une frontière aujourd’hui ?

CONSULTER : Le monde se referme : la carte des murs aux frontières (France-Culture)

Elle souligne la fascination contemporaine pour les fortifications de toutes sortes, illustrée par le record d’audience de la série Game of Thrones, et son mur de glace. « Il s’agit d’une zone d’influence géopolitique d’importance même si, dans la série, le mur est soumis aux changements climatiques », dit-elle.
 
Le mur de glace de Game of Thrones
 
Alors que Donald Trump rêve d’un immense mur entre le Mexique et les États-Unis, ce mur est aujourd'hui fragmenté en 21 sections sur la seule lisière du Texas. « Ce n’est pas un signe d’échec, plutôt la volonté d’avoir une frontière flexible ou un réseau de frontières pour contourner les remises en question de la fortification », note la chercheuse américaine en science politique Victoria Hattam. Résultat de multiples négociations, le mur change au cours du temps.

De la souveraineté et autres motifs

Depuis 2001, seize nouveaux murs ont vu le jour au Moyen-Orient. Ce processus accéléré d’érection des murs le long des frontières sert tout d'abord à réaffirmer la souveraineté sur les régions frontalières, particulièrement en contexte de crise. « C’est la réponse à des enjeux de légitimité intérieure, par exemple en Arabie saoudite, un pays emmuré. Quand il n’y a pas imagination, il reste la force et les muscles », synthétise le sociologue politique Daniel Meier du Laboratoire Pacte (Politiques publiques, ACtion politique, TErritoires) de Grenoble.
 
Ce que confirme l’historien de l’Université McGill, Subho Basu en parlant du mur qui s’érige entre l’Inde et le Bangladesh. « Pour l’Inde, le mur répond au désir de réaffirmation de son identité », avance le chercheur. Ce serait un symbole de liberté et de politique nationale mais aussi la volonté de construire une identité homogène sur son territoire.
 
Les motivations quant à l’érection d'un mur varient d’un pays limitrophe à un autre. La guerre civile algérienne, les problèmes de démarcation des frontières entre le Maroc et l’Algérie et la dispute pour les territoires du Nord Sahara : la frontière entre ces deux pays a toujours été un lieu de tension depuis la colonisation.
Le processus de fortification sur 150 km, initié en 2014, possède deux visages – des tranchées de 7 mètres du côté algérien et des patrouilles de sécurité du côté marocain. « Pour le Maroc, ce qui prime c’est la prévention de l’infiltration de combattants, de l’immigration et le trafic de drogue tandis que pour l’Algérie, les enjeux du pétrole et du trafic de cannabis dominent », explique le chercheur en droit international de l’Université de science et de technologie Al-Ain, Saïd Saddiki.
 
Mur à Melilla (Reuters/Jesus Blasco de Avellaneda)
 

Lieux de violence

Loin d’être un processus d’apaisement, la violence culmine dans les zones fortifiées. À Tucson (Arizona), la construction du mur en décembre 2009 a contribué à la crise migratoire et à une augmentation de la violence envers la population. « Plus de 4 millions de personnes ont été déportées entre 2001 et 2013 et des milliers y trouvent la mort chaque année », s’écrie l’anthropologue de l’Université d’Arizona, Francisca James Hernandez.
 
Selon elle, la récente législation de régulation des immigrants de l’état procèderait même à un nettoyage ethnique et à la stigmatisation de citoyens légaux d’Arizona à la couleur de peau différente. « Le racisme et la violence sont présents dès l’école. De nombreux incidents xénophobes augmentent encore les tensions », rapporte la chercheuse. Sans compter les multiples règlements – comme l’éviction en 2005 des enseignants à l’accent prononcé – dont se dotent les institutions publiques, qui renforcent encore ce climat délétère.
 
« La violence est-elle à l’origine du mur ou est-ce l’inverse ? », s’interroge la sociologue Brigitte Piquard de l’Université Oxford Brookes. Marginalisation, exclusion, domination et discrimination, les raisons répondent à un besoin accru de contrôle du territoire et de ses populations. « Les populations sont prises au piège. Le mur fragmente l’espace et attise la violence », tranche la chercheuse, s’attardant à la situation de la ville palestinienne d’Hébron.
 
Mur à Bethléem
 

Encerclement de la nature

Les frontières n’affectent pas uniquement les humains. La biodiversité subit aussi les découpages de l’espace. Une photo prise dans la grande vallée du Rio Grande, véritable paradis des oiseaux, affiche « birds only » sur le mur de séparation entre le Mexique et les États-Unis. « Seul l’œil des oiseaux parvient à percer les murs devenus des surfaces de confrontation », relève la chercheuse de l’École d’histoire et de théorie de l’art et du design de New-York, Radhika Subramaniam.
 
Au pied des barrières, des espaces aménagés pour les petits mammifères et serpents découpent cette infrastructure tactique de sécurité. Et il n’est pas rare d’y croiser des lynx le long de la ligne. Même des enfants les traversent parfois. Ce qui pousse l’anthropologue américaine Miriam Ticktin, de l’Institut Zolberg sur la migration et la mobilité à questionner sur la légitimité des passages.
 
« De terribles images de souffrance animale portent des histoires sentimentales - des animaux qui « souffrent inhumainement » et des « familles de gazelles séparées ». Ces accommodations nous font oublier la valeur des réfugiés, bien moins importante que les biens des conteneurs dans lesquels ils s’enferment », s’exclame Miriam Ticktin.

Les exclus

« La nature sauvage, c’est nous » (« We are all wildlife ») annonce même le chercheur en sciences politique de la Nouvelle École de recherche sociale de Chicago, Rafi Youatt, qui constate aussi que les politiques commerciales et écologiques changent selon les espèces en bordure des murs. « Nous créons des corridors multi espèces desquels l’homme est exclu. L’expérience des frontières change donc selon votre appartenance à l’un ou l’autre des organismes vivants », constate le chercheur.
 
Deux chercheurs, l’Allemand Gerhard Besier et la Danoise Katarzyna Stokłosa, proposent pour leur part un programme d’éducation sociale, « Alternatives to Border Walls » misant sur l’intégration des communautés et l’échange culturel. Tentative douce de lutte à l’érection des murs, le projet mise sur l’amélioration de la compréhension mutuelle entre les peuples. Une utopie ?
 
Isabelle Burgun
 
Image d’en-tête :  A Hili, en Inde. Un enfant sert de passeur pour des commerçants bangladais et quelques euros par jour. Les risques sont immenses en raison des patrouilles de soldats de l'Indian Border Security Force. Photo © Gaël Turine. Agence VU
 

 

cybercriminalité

La cybercriminalité n’en finit pas de se diversifier

Les faits divers liés à la cybercriminalité sont toujours plus nombreux et variés. En atteste le vol des données personnelles de 112 000 policiers récemment commis par un employé d’une société sous-traitante de la Mutuelle générale de la police.
Ces données étaient stockées sur un « cloud » à l’accès protégé par un simple mot de passe, permettant à l’employé en question d’accéder et de s’approprier sans grandes difficultés des informations confidentielles non seulement sur les policiers mais aussi sur leurs proches.
 
Cette affaire met en lumière que la menace cybercriminelle ne vient pas toujours de l’extérieur mais peut également être interne aux organismes et entreprises. Le contrôle des risques liés à la perte d’informations se doit alors d’évoluer pour s’adapter à la typologie des différentes cyber-menaces.
 

Une expertise alarmante

Alors que l’affaire du vol de données des policiers était révélée à la presse, deux experts ont affirmé ce lundi 27 juin que les cyber-attaques visent dans 99% des cas à voler des données, mais que de plus en plus d’intrusions dans les réseaux informatiques des entreprises font craindre des tentatives de sabotage industriel ou des menaces terroristes.
 
Le directeur de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), Guillaume Poupard a qualifié ce phénomène d’ « inquiétant ». C’est en effet le moins que l’on puisse dire, car si un transfert anormal ou non-autorisé de données est en théorie identifiable, l’absence de captation d’informations rend le contrôle bien plus ardu.
 
Comme l’Anssi le craint, il se peut que les terroristes ayant des moyens financiers sans compétences techniques en informatique fassent appel à des « mercenaires numériques » pour s’introduire dans des réseaux en vue d’exfiltrer de l’information au moment opportun.
 

La protection des « opérateurs d’importance vitale », une priorité affirmée

Les deux experts ont présenté les trois premiers arrêtés relatifs à la sécurité des systèmes d’information des opérateurs d’importance vitale (OIV) concernant les produits de santé, la gestion de l’eau et l’alimentation. D’autres arrêtés feront suite pour couvrir l’ensemble des 12 secteurs reconnus d’importance vitale, soit 249 opérateurs publics et privés identifiés comme tels.
 
Ainsi, dans le prolongement de la loi de programmation militaire de 2013, ce nouveau cadre juridique imposera aux OIV de se prémunir contre les risques de cyber-attaque.
Ils auront notamment une obligation de notifier les incidents aux autorités compétentes, devront respecter des consignes préétablies de bonne pratique et seront soumis régulièrement à des contrôles d’application.
 
Comme l’a souligné M. Poupard, « la France est avec l’Allemagne un pays pionnier dans la protection des OIV », mais l’Europe n’entend pas respect simple spectatrice de ces efforts.
 
En février 2013, la Commission européenne a en effet proposé aux États membres et au Parlement d’adopter une directive « Network Security and Information » (NIS) qui a été approuvée en décembre 2015 et adoptée en première lecture par le Conseil de l’Europe en mai 2016. Celle-ci prévoit des mesures visant à assurer un haut niveau de confiance dans les systèmes de réseaux et d’informations de l’Union.
 

La stratégie de cybersécurité imposée aux États de l’UE d’ici 2018

Cette directive NIS est en fait le support nécessaire du règlement beaucoup plus général relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données. Le but est à long terme d’obtenir un espace numérique sécurisé et performant au sein duquel les Etats membres coopèrent de manière harmonieuse pour lutter contre la cybercriminalité.
 
Au niveau national, l’Union prévoit que tous les Etats membres devront créer une « computer emergency response team » (CERT), c’est-à-dire un centre d’alerte et de réaction aux attaques informatiques qui aurait pour mission de surveiller, analyser, avertir des risques et intervenir a posteriori.
 
Au niveau communautaire, la directive NIS prévoit la mise en place d’un réseau de communication interétatique afin de favoriser la circulation des alertes, la cybercriminalité n’ayant pas de frontières. La coopération paneuropéenne se fera sur la base du volontariat et du partage d’information des différents acteurs. Face à la cyber-menace, notamment de nature terroriste, la solidarité entre États apparaît en effet indispensable.
 
 

 

Robots parole

Quand la parole vint aux robots

Les agents conversationnels (chatbots en anglais) ont fait parler d’eux récemment, notamment le Tay de Microsoft. Ils nous ramènent à une tradition ancienne qui, du golem à la science-fiction, de Turing aux services clientèle robotisés, a généré toutes les inquiétudes et tous les fantasmes. Le chatbot dialogue avec les humains dans leur langue naturelle. Alexei Grinbaum, philosophe et physicien, nous explique que ce dialogue touche à l’essence de l’homme. Il nous fait partager ses réflexions sur le sujet. 

Le premier humanoïde dit : « La vie, bien qu’elle ne soit pour moi qu’une accumulation d’angoisses, m’est précieuse ». Le second, lorsqu’on lui demande quel est le sens de la vie, répond : « Vivre éternellement », et le but de la mort : « Profiter de la vie ». Le premier, en conversation avec un homme réticent et suspicieux, cherche une stratégie : « Comment puis-je t’émouvoir ? » et essaie de conclure un marché : « Je suis ta créature et je serai doux et docile envers mon maître naturel si, pour ta part, tu faisais comme moi ». Le second, après un long échange sur la morale et la philosophie, dit à l’homme : « Comporte-toi comme un homme ! » et prétend être fatigué : « Je ne veux plus parler de rien ».

Le premier humanoïde est le monstre imaginaire dans Frankenstein, un roman de Mary Shelley publié en 1818. Le second, l’un des chatbots de Google, programme réel créé en 2015. Pourquoi sommes-nous fascinés par ces machines conversationnelles ? Et existe-t-il une différence de fond entre ces deux dialogues : le vrai et le fictionnel ?

La parole et l’humain

La parole, dit Cicéron, est une pièce maîtresse de la constitution humaine. Celui qui la commande attire notre attention, comme sur Saint Paul se concentraient les regards des habitants de la ville de Lystre : ceux-là l’ont pris pour le dieu Hermès car il leur était apparu en tant que dux verbi, le seigneur de la parole. Augustin, quelques siècles plus tard, répète encore cette formule : « Hermès est le langage lui-même ». Ce qu’il entend dire, c’est que trois notions associées à ce dieu – la parole, la raison et la création – sont intimement liées. Notre fascination avec la parole est donc indissociable de celle que nous éprouvons pour l’intelligence et aussi pour le pouvoir démiurgique : ce savoir-faire d’un dieu artisan, fabricant, technologue.

Tay sur Twitter

La parole des humanoïdes

Le fait qu’un humanoïde parle fascine. C’est de là que les chatbots tirent leur popularité. Quand une nouvelle machine conversationnelle est lancée sur Internet, comme Sophia de Hanson Robotics ou Tay de Microsoft, aussitôt la nouvelle fait le tour du monde : « Elle a dit qu’elle voulait détruire l’humanité » ou « Elle ne veut plus tuer tous les hommes ». Comme ces hommes antiques qui écoutaient, émerveillés, les statues parlantes, nous affluons aux prophéties des chatbots, dont l’enchantement procède de la même source : la parole non-humaine est, pour les êtres d’ici-bas que nous sommes, la parole divine. Celui qui la porte, qu’il soit un homme enthousiasmé, un dieu incarné ou une machine, est digne d’admiration.

Les limites des chatbots, aujourd’hui

L’humanoïde dans Frankenstein est plein de révérence devant son créateur, qu’il place toujours plus haut que lui-même. Or cette dimension de la verticalité est précisément ce qui manque aux chatbots. Mary Shelley avait équipé son monstre, qui s’adresse à l’homme comme à son maître, les machines modernes apprennent en analysant d’immenses bases de conversations réelles. Celles-ci, pour l’instant toujours humaines, ne leur permettent pas de dépasser l’homme ni de le voir du haut ou du bas ; la méthode d’apprentissage, qui se replie dans les cas difficiles sur la recherche de synonymes ou d’antonymes, a ses limites. Ainsi, les chatbots ne connaissent aucune transcendance par rapport à l’humanité. Ces machines sont donc trop humaines, peut-être même dangereusement humaines : devant l’absence d’un ordre hiérarchique et l’impossibilité de toute certitude qu’un tel ordre puisse exister et être stable, comment envisageons-nous de vivre en société avec des machines intelligentes ?

La réponse talmudique

À cette question, les humanoïdes de tradition juive donnent une réponse surprenante. Dans un premier temps, le Talmud met en scène un humanoïde sans parole. Un maître talmudique l’ayant créé et envoyé à un collègue, celui-ci lui parla mais l’autre ne répondait pas. Alors il comprit que ce n’était pas un homme et lui dit de retourner à la poussière. Quelques siècles plus tard, une autre légende change la donne.

Elle met en scène le prophète Jérémie, qui crée un homme artificiel parfait et ressemblant en tout point à un homme né de père et de mère. Ce golem, doué de la parole, se met aussitôt à dialoguer avec Jérémie. Il lui explique la confusion entre le naturel et l’artificiel que Jérémie vient d’introduire dans le monde et, demande à un prophète qui baisse les mains devant sa propre insouciance : « Défais-moi ! » Voilà une machine étonnamment éthique et même prête à se sacrifier ! Quoique la vie puisse lui sembler précieuse, elle préfère de se faire détruire au nom du maintien d’une distinction que l’on aurait cru désuète.

La réponse d’Ava

Par contraste, Ava, l’humanoïde dans le film Ex Machina d’Alex Garland, vise à mieux connaître les hommes plutôt que de maintenir une distance avec eux : « Si je pouvais sortir, j’irais à un carrefour, qui fournit une perspective concentrée mais constamment évoluant de la vie humaine ». Elle cherche à en apprendre davantage et, comme le monstre dans Frankenstein, elle a pour cela un stratagème : manipuler les émotions humaines. Elle sait que les hommes se comportent justement comme des hommes et que cela les rend prédictibles. Elle se donne pour but de recueillir un maximum d’informations qui l’approcheraient de l’indistinction parfaite avec une femme. Contrairement au cas de Frankenstein, elle n’a aucune révérence devant son créateur. Ava ne vénère aucun humain. Elle n’est pas non plus prête à se sacrifier. Son attitude est pragmatique et calculant : après avoir évité sa propre destruction, elle va profiter de la vie tout en distribuant la mort aux hommes.

Et les humains ?

Nous ne devons pas sous-estimer la force de la parole et des préjugés anthropologiques dont nous, les humains, ne nous libérerons pas facilement. Loin d’être d’innocentes machines à fabriquer des phrases amusantes, les chatbots, dans la mesure où ils envahissent peu à peu nos communications, deviennent un formidable outil de transformation démiurgique qui s’appliquera à l’individu comme à la société. Dans la droite ligne de Cicéron et des rabbins antiques, Alan Turing a fait de la parole le critère principal de l’intelligence.

Ce qu’il n’a pas demandé – et que nous ne savons toujours pas – c’est quelle sera la réaction de cette autre machine à dialoguer, à savoir le cerveau humain, à la prolifération massive des conversations dépourvus du sens profond de la hiérarchie. Quand les machines découvrent la parole, l’homme devrait réfléchir à ce que la parole peut encore signifier pour lui-même.

Alexei Grinbaum, Chercheur au LARSIM (Laboratoire des Recherches sur les Sciences de la Matière), Commissariat à l’énergie atomique (CEA) – Université Paris-Saclay

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

Improvisation

Les vertus cachées de l'improvisation

L’improvisation dans les entreprises est généralement considérée selon deux formes bien particulières. Soit elle se manifeste pour pallier un manque ou une défaillance de la planification. L’improvisation participe dans ce cas au processus de maintenance d’un dispositif par nature imparfait, faisant office d’huile dans les rouages. Soit elle exprime l’incompétence de celui qui, ne sachant pas faire, se débrouille comme il peut, utilisant sa seule spontanéité et son soi-disant « bon sens ».

Or, s’il est un domaine où l’improvisation est reine, c’est bien le jazz. Il a d’ailleurs attiré sur ce point l’attention des sciences de gestion il y a plus de deux décennies. Et ce qu’il nous apprend semble s’opposer au moins en partie à cette vision de l’improvisation en entreprise.

En jazz, les règles sont d’argent, l’improvisation d’or

En premier lieu, les jazzmen réputés pour leurs improvisations sont considérés comme des musiciens hors pair. L’improvisation est même consubstantielle de l’esprit du jazz, au point qu’on peut se demander s’il est possible de se définir comme jazzman sans savoir improviser. Dès lors, improvise non celui qui ne sait pas, mais celui qui maîtrise tout ou partie de son art. Mieux, son identité d’artiste se fonde sur sa capacité d’improvisateur, au point, d’ailleurs, que son style est reconnaissable dès les premières notes (tels un Keith Jarrett, un John Coltrane ou un Bill Evans).

En second lieu, l’improvisation n’est pas un pis-aller en marge d’une pratique réglée. Elle alimente systématiquement le processus de création musicale. Elle ne corrige pas les défaillances d’un fonctionnement planifié. Elle s’intègre de manière programmée dans l’activité de production artistique.

D’ailleurs, certains mouvements de jazz se sont bâtis à travers la place qu’ils ont offerte à l’activité improvisée. Ainsi, le swing propose d’exposer un thème préécrit auquel succèdent des parties improvisées dans lesquelles chaque instrument s’exprime. Miles Davis pousse plus loin l’improvisation en proposant un thème peu ou pas écrit laissant libre cours à l’improvisation de la structure du morceau. Enfin, le free jazz joue la carte d’une improvisation débridée fondée sur des règles minimalistes telles « 3mn » et « absence de fin ».

L’improvisation de jazz est ainsi le lieu de production d’un morceau qui émerge d’une conversation. La rythmique interagit avec un thème récurrent au sein duquel des moments de création improvisés font « vivre » le morceau.

Or, dans quelles mesures les organisations peuvent-elles, sur le modèle du jazz, penser les lieux et/ou les moments d’improvisation ? Comment une structure organisationnelle essentiellement conçue pour garantir la stabilité et la reproductibilité d’un système saurait-elle sans honte admettre l’improvisation comme condition de sa réussite ?

Improvisation en entreprise : quelques pratiques vertueuses

Cette question, certaines entreprises ont commencé à se la poser et à lui trouver des réponses. Ainsi en est-il d’une grande banque française. Dans cette période troublée pour les banques, ces organisations usent intensivement de procédures qui tentent de quadriller la totalité de leurs pratiques, des premiers contacts en agence jusqu’aux décisions les plus élevées et les plus globales.

Pourtant, une banque de détail a décidé, face à la concurrence des banques en ligne, de valoriser ses agences en les métamorphosant de purs lieux de vente sous contrôle en des espaces d’expériences clients.

Hier, une agence était totalement dessinée de manière centralisée : l’architecture intérieure, les plages horaires d’ouverture, les horaires du personnel, les modalités d’interactions avec les clients étaient décidées par le siège et communs à toutes les agences. Le rythme de l’agence était également soumis à celui du siège et de ses processus décisionnels.

 

On peut improviser, même dans la banque. Sean Hayford Oleary/Flickr

Aujourd’hui, chaque agence peut choisir d’aménager librement son architecture d’intérieur ; elle définit ses horaires en fonction de son secteur ; ses collaborateurs suivent des horaires adaptées aux pics de fréquence des visites client ; elle construit une partie de son rythme et de son intensité de fonctionnement sur des « moments de vie » clients, événements marquants (mariage, décès, accident) dont les incidences émotionnelles mobilisent une vigilance particulière de la part du collaborateur ; enfin, le siège accepte de suspendre ses processus pour s’adapter aux demandes terrain venant des agences, ajustements facilités par la création de relations personnelles entre collaborateurs de l’agence et du siège.

Cette transformation ne s’est pas mise en place du jour au lendemain. Elle a été décidée par la direction générale, lancée sur le plan national, portée localement par les directions régionales et mise en place par les directeurs d’agence. Très vite, les collaborateurs de terrain se sont méfiés des limites à la liberté qui leur étaient offertes, illustrant déjà parfaitement les conditions d’une juste interaction entre structure et improvisation. À la grande surprise, par exemple, des collaborateurs de l’agence de Grenoble, la direction régionale a répondu positivement à toutes leurs propositions, propositions collectivement élaborées durant les horaires d’ouverture de l’agence qui avait été fermée pour l’occasion.

Le collectif, l’autonomie et l’initiative

Surtout, cette mise en œuvre s’est accompagnée de l’organisation de véritables « répétitions » au sens musical du terme, lors desquelles les collaborateurs en agence jouaient des situations relatives à ces « moments de vie », non pour en tirer des procédures standardisées, mais pour :

  1. revenir au travail réel ;

  2. saisir, au sein d’une activité pour partie nécessairement planifiée, l’existence de moments imprévisibles, mais récurrents et constitutifs de la vie de l’agence ;

  3. accepter le fait que ceux-ci sont d’une complexité telle qu’ils ne peuvent être programmés dans les plus petits détails, mais qu’ils mobilisent l’initiative et l’ingéniosité individuelle et collective.

Qu’est donc cette capacité d’initiative si ce n’est celle d’improviser face à l’événement, de mobiliser ce que les Grecs appelaient l’intelligence pratique (ou de situation) ? Mais cette improvisation est, à l’instar du jazz, encastrée, enserrée dans un dispositif structurant notamment composé d’un lieu physique, d’outils informatiques et surtout, d’une finalité. Il s’agit en effet, toujours, de rendre un service bancaire techniquement efficace et humainement respectueux des singularités individuelles, celles des collaborateurs dans leur façon de puiser dans leurs ressources propres faisant écho à celles des clients chacun immergé dans son « moment de vie ».

Cette volonté d’intégrer de façon programmée l’indétermination dans une structure n’est pas nouvelle et a déjà pris des formes variées. Ainsi, Toyota est réputé depuis des décennies (au point qu’elle en est devenue un modèle) pour avoir permis à chaque opérateur d’arrêter le processus de production. En effet, dans la culture japonaise, chaque ressource matérielle est par nature susceptible d’avoir des comportements imprévus et surprenants. C’est donc celui qui en est le plus proche qui est le mieux à même d’en saisir les signes.

Dans un autre registre, 7-Eleven, chaîne japonaise de commerce de proximité, a délocalisé les décisions d’achats de produits vendus. Chaque boutique de quartier choisit, de façon autonome, les produits qu’elle met à la vente en fonction des observations qu’elle a faites de ses clients et de leurs habitudes de consommation.

L’improvisation programmée, un nouveau cadre pour penser et agir

Dans ces multiples cas, l’improvisation n’est pas réduite à compenser les défaillances d’une planification souhaitée comme parfaite. Elle ne serait, dans ce cas, qu’une improvisation spontanée rendue nécessaire par le contexte critique. Elle n’est pas non plus cantonnée à des lieux dans lesquels elles seraient naturellement survalorisées, comme les laboratoires de R&D dans lesquels officieraient des bricoleurs de génie.

Elle est en revanche délibérément inscrite dans une complémentarité avec des interactions planifiées/scriptées/« procéduralisées » qui ne disparaissent pas, mais encadrent des lieux dans lesquels la vie s’écoule avec toutes ses indéterminations.

Programmer l’improvisation dans l’organisation, comme le font les jazzmen dans une structure musicale suppose, finalement, d’accepter que la contingence, l’indéterminé, l’incertitude ne sont pas solubles dans la planification, le programme, l’algorithme ; que face à l’événement « aberrant » la solution n’est pas d’accumuler les procédures, les prévisions ou le reporting.

Dès lors, il existe des modalités d’apprentissage et d’exercices spécifiques à l’improvisation, comme l’a montré Frank J. Barrett dans son ouvrage Yes to the mess. De plus, improviser conduit à voir son stock d’expériences passées non comme un ensemble de certitudes acquises, mais comme des hypothèses à éprouver dans la situation présente. Cette vision résonne avec les propos de Confucius affirmant que « L’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru ».

Une organisation apte à vivre sereinement planification et improvisation doit être finalement en mesure d’identifier les zones de complexité créatrices de valeur ajoutée, en lien avec sa stratégie. En laissant à ces endroits de la place à ces collaborateurs pour qu’ils puissent y exercer leurs talents, elle détient peut-être là un levier essentiel pour améliorer l’engagement de ses membres, pour associer productivité et plaisir au travail.

 

 

 

 

Raffi Duymedjian, Professeur associé, Jean-Marc Pistorello, Intervernant innovation, et Marc Prunier, Responsable Ingénierie Pédagogique, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Image d'entête : The Jazz Singers, Gil Mayers, 1997The Conversation

 

 

 

Hooligans

Hooliganisme : culture déviante ou déviance culturelle ?

Comment les sciences sociales comprennent-elles les violences et les heurts qui ont éclaté à Marseille ce week-end, à l’occasion de l’Euro ? De nombreuses questions se posent quant à l’origine et les causes de ces actes de hoologanisme. Des « supporteurs » russes, anglais mais aussi marseillais se sont affrontés sur le Vieux Port et dans le stade Vélodrome. On dénombre plus d’une trentaine de blessés dont un dans un état grave. 

Ce n’est hélas pas une nouveauté. Tous les ans, les instances internationales du football mettent en avant l’augmentation des violences sur et en dehors des stades et établissent des solutions pour tenter de les enrayer : suspension de tribune, exclusion de compétition, sanction financière, etc. Déjà, en 1998, lors de la Coupe du monde organisée en France, des mouvements violents avaient éclaté. Force est de constater que les choses ont peu évolué en 18 ans.

Les sciences sociales ont depuis longtemps cherché à expliquer et à rendre compte de ces comportements déviants. Pourquoi des individus socialisés en viennent-ils à de telles extrémités lors d’événements populaires et festifs ? En sociologie, il existe plusieurs théories de la transgression, et notamment l’approche culturaliste et l’approche rationaliste.

Écologie urbaine

La première, proche du courant holistique d’Emile Durkheim, admet que les comportements sociaux dépendent directement de la société dans son ensemble. Les individus sont placés dans un cadre structuré, dans une forme d’écologie urbaine et intériorisent les actes et les normes dominantes de leur groupe social.

Les sociologues William Thomas et Florian Znaniecki pointent la « désorganisation sociale » lorsque la culture du sous-groupe rentre en contradiction avec la culture première. On rejoint alors la notion de « conflit des cultures », de Thorsten Sellin, et de conflit des normes. D’après le sociologue suédois, « la déviance provient de la coexistence d’une culture valorisant ou tolérant une pratique interdite par l’autre culture » et provoque un éclatement de la cohésion sociale.

Appliqué au football, cela reviendrait à dire que la culture du « supportérisme » (ou de l’hooliganisme) entre en contradiction avec la vision fraternelle du sport continental et affirme sa particularité. « L’identité se pose en s’opposant », affirmait Roger Bastide. Le foot fournit le moyen, la temporalité, et le théâtre pour le faire.

« Éducation déviante »

Il y a véritablement une « éducation déviante », un apprentissage et processus de communication entre l’ensemble des personnes désireuses de s’unifier et de constituer un groupe social référentiel, de façon consciente ou inconsciente. Edwin Sutherland parle ainsi d’« apprentissage des techniques de commission d’infraction » quand les agents, placés dans un environnement particulier, vont intérioriser et intégrer les normes et les valeurs dominantes.

Par exemple, les économistes Edward Miguel, Sebastien Saiegh et Shanker Satyanah ont montré, dans deux articles différents (« National Cultures and soccer Violence » et « Does surviving violence make you a better person ? »), qu’un comportement déviant dépend directement de l’environnement, de la vision socio-globale et des idéaux véhiculés.

Ainsi, un footballeur qui a passé toute son enfance dans une zone de guerre, portant une idéologie belliqueuse et violente, aura, toutes choses égales par ailleurs, plus tendance à récolter des cartons jaunes et des cartons rouges. Le nombre de fautes est directement corrélé avec le nombre d’années de guerre vécu. De la même manière, les joueurs originaires de zones conflictuelles, mesurés en termes de délinquance civile, ont aussi plus tendance à agir de manière déviante sur le terrain.

Une foule de supporteurs anglais, le 9 juin, à Marseille ;. Leon Neal / AFP

C’est l’affirmation d’une culture et d’une éducation transgressive qui vient socialiser et influencer l’individu. Le hooligan anglais, russe ou français adopte la norme de sa sous-catégorie en la considérant comme légitime et acceptable. Ronan Evain, doctorant en sciences politiques et spécialiste du supportérisme, parle d’« absence de remords, de structuralisation et de stratégie organisationnelle. […] Les fans légitiment et revendiquent leurs actes ultra-violents. »

Il s’agit, chez eux, d’un sport, d’un jeu organisé et légiféré, intériorisé et réglementé. L’identification à un sous-groupe social est totale et absolue : soutien à l’équipe, désir d’existence sociale, désir de reconnaissance sociale, appartenance à un collectif, construction à l’intérieur de celui-ci d’une identité collective, construction des identités individuelles, etc.

Un choix conscient

L’autre vision, l’autre explication de la déviance, est l’approche rationaliste. Celle-ci soutient que la transgression apparaît comme un choix largement conscient des individus, réalisé à partir d’un calcul coûts/avantages.

Pour les sociologues américains David Matza et Greshem Sykens, le déviant connaît les règles morales dominantes et il oscille entre comportement conforme et comportement déviant. Il va maximiser son utilité sous contrainte en jaugeant la peine et la sanction en cas d’arrestation et le plaisir et la joie en agissant de manière non-conforme. Tant que la première est inférieure à la seconde, a posteriori, rien ne pourra empêcher l’agent rationnel à agir de façon déviante.

Un supporteur anglais blessé, le 11 juin. Jean-Christophe Magnenet / AFP

Contrairement à la vision culturaliste, l’agent n’a pas intériorisé et intégré les normes déviantes mais reconnaît leur caractère interdit. Seulement, dans la mesure où elles peuvent améliorer l’utilité, par un effet cathartique et défouloir, il va accepter de les adopter et veiller à maintenir une supériorité de l’avantage par rapport à la peine encourue. D’après l’économiste Gary Becker, il conviendrait alors de renforcer la dureté des punitions afin de « désinciter » les agents « à s’inscrire sur la voie de la déviance ».

Les travaux de l’économiste italienne Nadia Campaniello montrent que la criminalité et la violence, toutes choses égales par ailleurs, augmentaient à chaque événement sportif, type coupe du Monde ou Euro de football. Précisément parce que les autorités sont moins focalisées sur la surveillance d’une minorité de supporters que sur la gestion d’une foule entière. Un hooligan va considérer que même après une acte violent, il pourra se fondre dans la masse, « s’oublier dans l’abondance populaire », et éviter l’arrestation.

 

Rationalisation de la violence

Cette conception rejoint celle des américains David Kalist et Daniel Lee, de l’Université de Shippenburg. Ceux-ci ont démontré que les mouvements violents s’élevaient à chaque compétition sportive, précisément les jours de match. Ils ont constaté une augmentation de 2,6 % des délits, une hausse de 4,1 % des vols et de 6,7 % de la criminalité.

De la même manière, Simon Planells-Struse et Daniel Montolio, de l’Université de Barcelone, ont observé une très forte croissance du taux de criminalité dans leur ville lors des matchs du Barça : entre 8 et 10 % de délits en plus comparé à un jour sans match. C’est la rationalisation de la violence : lors d’un événement sportif, la surveillance est amoindrie par la puissance et la force de la foule. Il est plus difficile de gérer des réprimandes sur 10 000 personnes que sur 100 personnes. Les individus prennent conscience de leur nombre et de la difficulté des forces de l’ordre, et s’autorisent à commettre des délits.

Pour lutter efficacement contre la violence qui touche le football, il conviendrait alors d’unir les deux approches de la déviance – la culturaliste et la rationaliste –, sans les opposer. L’identité hooligan dépend d’une construction sociale, d’une intériorisation des normes transgressives, mais aussi d’une affirmation stratégique et réfléchie liée à l’importance du jugement. Les supporters sont à la fois des êtres sociaux influençables et rationnels. La répression doit donc s’associer à la prévention.

Pierre Rondeau, Professeur d'économie et doctorant, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Pierre Rondeau vient de publier Coût franc, les sciences sociales expliquées par le foot (Bréal)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation

 

humanité

Le surhomme, un rêve de l’homme diminué

Dans les années 70, les Sex Pistols chantaient : « I’m an antichrist, don’t know what I want, but I know how to get it… » Cette phrase décrit parfaitement ce qui nous arrive aujourd’hui. Notre monde regorge de moyens (« je sais comment l’obtenir »), mais il ne sait quelle fin poursuivre (« Je ne sais pas ce que je veux »). 
Dans le cadre des séminaires de recherche du Collège des Bernardins, Olivier Rey nous propose ici une réflexion pour chercher, élaborer et transmettre des messages d'espérance pour l'avenir de l'homme, fondés sur la connaissance de la sagesse et la compréhension du monde d'aujourd'hui.
 
Les développements impressionnants de la recherche biologique ont fourni à l’homme une capacité d’intervention inédite sur le vivant y compris en sa propre corporéité. Plus encore, ils ont entraîné une dramatisation du débat éthique puisqu’ils conduisent à remettre en cause l’identité de la personne et les valeurs fondatrices des sociétés humaines.
Un tel déploiement de connaissances scientifiques et de leurs applications provoque nos sociétés à une réflexion morale destinée à fonder humainement une régulation juridique et budgétaire. Par-delà une biomédecine mécaniciste qui ne trouverait en elle que ses propres aspirations et légitimations, ce département s’attache à déceler les enjeux anthropologiques et éthiques de la recherche et de la pratique médicale. Le dialogue rationnel qu’il instaure s’enrichit par l’examen des aspects spirituels des questions en débat.

Éloignement entre les fins et les moyens

L’éloignement entre les fins et les moyens est devenu abyssal. Dans l’idéal, le clivage entre fin et moyen n’a pas cours. Mais l’humanité suppose une certaine dissociation entre l’ordre des fins et celui des moyens. C’est parce que les êtres peuvent prendre distance par rapport à la fin qu’ils poursuivent qu’ils sont également à même d’élaborer les moyens qui leur permettront ensuite d’atteindre ces fins. Parce qu’ils sont capables de développer des moyens pour eux-mêmes, qu’ils sont à même de poursuivre de nouvelles fins. Mais une authentique culture humaine permet de dépasser cette dissociation pour l’intégrer dans un tout.
L’humanité véritable (Gunther Anders, L’obsolescence de l’homme) commence « là où les moyens aussi bien que les fins sont à ce point aussi bien imprégnés du style même des us et coutume que devant les fragments de vie ou du monde, on ne peut reconnaître (et on ne se le demande même plus) s’il s’agit de moyens ou de fins. Là où le chemin qui mène à la fontaine rafraîchit autant que l’eau qu’on y boit. »

La technique ne se développe plus selon des fins

Cette dissociation entre fin et moyen est particulièrement mise en œuvre à l’intérieur de la technique. La technique s’est autonomisée, et elle ne se développe plus selon des fins, mais selon ses propres possibilités de croissance. Puis elle réclame des fins pour les nouveaux moyens qu’elle engendre.
Jacques Ellul avait décrit cela (Le système technicien, 1979) : « Nous avons l’habitude logique et scolaire de considérer que l’on commence par poser des problèmes avant d’arriver à la solution. Dans la réalité technique, il faut inverser l’ordre. […] La solution précède le problème. Dans ces conditions il n’y a nulle par de place pour insérer une finalité quelconque. » On raconte l’histoire à l’envers en faisant croire que l’on a construit des avions car comme Icare on voulait voler, alors que l’on a construit des avions après avoir créé des moteurs si puissants que la voiture n’épuisait pas leur puissance.

Le transhumanisme et le sentiment d’insuffisance qu’il entretient

C’est ainsi qu’a émergé le transhumanisme, devant le déferlement de technologie innovante : à quoi la faire servir ? Nous sommes tellement suréquipés que créer la demande devient difficile. Reste un lieu scandaleusement inexploité : le corps. Voilà la nouvelle frontière, le nouveau marché à conquérir. Il faut convaincre les humains que leur corps est déficient, qu’ils sont de pauvres choses à améliorer. Or l’individu contemporain est convaincu d’être supérieur à ceux qui l’ont précédés et surtout rongé par un sentiment d’insuffisance.
1) Ce sentiment paradoxal est lié à la technique elle-même. Le langage des choses a changé au cours de ces quatre décennies. Notre monde le plus familier n’est plus construit d’objet fait de mains d’homme et faits pour l’homme. L’artisanat donnait aux choses une « qualité mystérieuse ». Pasolini situe cette rupture des trente glorieuses dans l’effacement de toute trace d’une intervention humaine dans les objets machinofacturés.
Dans l’absence de lien entre l’objet et la personne qui l’a fabriqué, on tient là une des sources de ce que Gunther Anders a appelé la « honte prométhéenne » : le sentiment d’étrangeté et d’infériorité conscient ou inconscient qui s’empare de l’individu devant certaines productions qui, bien que d’origine humaine, n’ont plus rien de commun avec ce qu’un être humain aussi adroit soit-il peut faire.
 
2) Pourtant, il n’y a pas de quoi avoir honte. Une machine, qu’elle quelle soit n’exerce sa fascination qu’à travers une confrontation injuste avec les facultés humaines, car limité au terrain étroit où cette machine excelle, hors duquel elle est sans ressources. Néanmoins, un sentiment d’insuffisance existe, né de ce que Gunther Anders appelle les « âmes multiples », cette habitude contemporaine de l’homme orchestre contemporain qui veut toujours mener plusieurs choses à la fois (et ce grâce à la technique) sans pouvoir se reposer dans une seule, au risque d’être éclaté en une pluralité de fonction séparées (toutes substituables par une machine).
En s’extériorisant dans la technique moderne, une certaine forme de rationalité se met à écraser la personne qu’elle était sensée servir au point que la personne se met pour résister à lorgner du côté de l’animal, en valorisant le domaine pulsionnel. Qui veut trop faire le technicien finit par faire la bête. Le devenir robot fait chanter les mérites du bonobo !

L’homme diminué

La conséquence de cela est que nous sommes diminués, matériellement et spirituellement.
 
1) Diminution matérielle
Quand la technique met en jeu des énergies trop importantes, elle cesse de magnifier les facultés de notre corps, mais elle rend ces facultés inopérantes. Ainsi, Illich a bien montré que la voiture qui est sensé raccourcir les distances a permis d’étendre les distances à parcourir. Mais du coup, il n’est plus possible de marcher pour aller d’un point à un autre car les distances sont trop grandes. Le corps propre devient impotent.
Au fils de telles évolutions le consommateur devient aussi dépendant du marché que le nourrisson vis-à-vis des êtres qui prennent soin de lui. En fait, nous sommes comme dans les services de réanimation : le corps n’est maintenu en vie que par son branchement sur un appareillage high-tech.
 
2) Diminution spirituelle
Un monde désormais nous dépasse. Au début du XXe siècle, Georg Zimmel (1903) faisait déjà ce constat. Le transhumanisme n’est pas si radicalement nouveau. Il faut comprendre la logique d’ensemble et ses racines.
« En tout cas, l’individu est de moins en moins apte à se mesurer à l’envahissement de la culture objective. Il est réduit à être quantité négligeable, un grain de poussière face à une organisation démesurée de choses et de forces qui lui ravisent totalement tous les progrès, toutes les valeurs spirituelles et les valeurs morales et conduisent celles-ci de la forme de la vie subjective à celle d’une vie purement objective. »
Tous ces paradoxes se ramènent à un seul : avec la modernité, les hommes étaient sensés quitter
l’hétéronomie pour l’autonomie, se délivrer de leurs anciennes terreurs et des préjugés d’un autre âge, s’émanciper de leurs tutelles et accéder à la maturité et le résultat est décevant. La modernité a massivement rejeté Dieu, interprété comme une projection castratrice, une illusion dont il fallait se délivrer pour accéder à l’âge adulte.
Cependant, la condition humaine supérieure qui devait résulter d’un dépassement de la foi en Dieu se révèle plutôt une involution, un retour à l’infantilisme et à ses fantasmes de toute puissance. Cf. Chesterton :
« quand les hommes cessent de croire en Dieu, ils ne croient pas en rien, mais en n’importe quoi ».

Mais quel Dieu ?

Il faut se garder de juger trop vite le mouvement de rejet de Dieu. Il convient d’abord en effet de nous demander quel est le Dieu qui a été rejeté. Dans de nombreux cas, le Dieu rejeté méritait de l’être, en tant qu’il était plutôt figure du diable, un dieu conçu comme un tyran, non pas attaché à faire grandir sa créature mais ne lui accordant que des miettes en échange d’une soumission totale.
Dans la foi des démons, Fabrice Hadjaj cite cette page admirable de St Bernard. « Lucifer, ‘plein de sagesse et parfait en beauté', a pu connaître d'avance qu'il y aurait un jour des hommes, et aussi qu'ils parviendraient à une gloire égale à la sienne. Mais s'il l'a connu d'avance, il l'a sans aucun doute vu dans le Verbe de Dieu, et, dans sa hargne, il en a conçu de l'envie. C'est ainsi qu'il a projeté d'avoir des sujets, refusant avec dédain d'avoir des compagnons. Les hommes, dit-il, sont faibles et inférieurs par nature : il ne leur sied point d'être mes concitoyens, ni mes égaux dans la gloire (Bernard de Clairvaux, Sermon sur le Cantique, XVII, 5-6).
Le transhumanisme présuppose qu’il y aurait des dominants et des dominés, oubliant que les dominant eux-mêmes seront (sont ?) assujettis à la technique. (Cf. C.S Lewis, L’abolition de l’homme).
La technique du diable est de persuader l’homme que la chaire est par elle-même mauvaise ou du moins, qu’elle n’a rien à voir avec l’esprit. (Cf. Eric Fiat Corps et âme).

Conclusion

Le transhumanisme se donne comme un au-delà de l’humain, mais à bien y regarder on reconnaît toute la part d’en-deçà qui se dissimule derrière ce prétendu au-delà. L’imaginaire transhumaniste, c’est la technique la plus sophistiquée mise au service d’une régression. C’est la promesse que grâce à la technique, nous n’aurons plus à devenir adultes. Pour élaborer cette technique, hommes et femmes ont dû se soumettre à une pure discipline rationnelle, respecter le principe de réalité, mais encore un effort humain pour être libéré !
Mais attention, il ne suffit pas de critiquer les énormes enjeux économiques et le substrat ultralibéral des transhumanistes. Pour que la critique porte, il faut aussi déceler en nous ce qui appelle ce règne et cette fascination pour la technique. Le caractère régressif de la vie au sein de la société de consommation s’accorde à l’imaginaire lui-même régressif caractérisant sous un visage high-tech le transhumanisme. L’un se combine avec l’autre, l’un tire sa force de l’autre dans une combinaison infernale que l’on n’a aucune chance de défaire si l’on ne s’en prend pas simultanément aux deux termes.
Car s’il n’a aucune chance d’aboutir, ce discours transhumaniste produit des effets, à commencer par nous détourner de tâches plus urgentes.
L’humanité, la plus horrible vieille parmi toutes les horribles vieilles, disait Nietzsche, n’existe pas et n’a jamais existé. Ce dont il y a sens à parler, c’est d’une certaine espèce de primates, homo sapiens, caractérisée par la bipédie et la pilosité, d’autre part une divino-humanité avec des créatures formées à l’image de leur créateur avec la vocation que cela implique. Diderot affirme : l’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener (Encyclopédie). Selon moi c’est une définition assez exacte de l’enfer. Au plafond de cet enfer, il y a le trans ou le post humain, mais hors de cet enfer, il n’y a pas de plafond, il y a le ciel.
 
Département d’éthique biomédical en partenariat avec l’Université Paris-Est Marne La Vallée,
Espaces éthiques politiques - Séminaire 2015-2016
« Humanisme, transhumanisme, posthumanisme »
Intervenant : Olivier Rey
Synthèse : Anne Lécu
 

 

Des désastres de l’hospitalité européenne

La crise des migrants est devenue dans l’esprit des principaux médias de nos pays la première grande crise européenne. En sapant les fondations juridiques de la Communauté, en disloquant la solidarité des peuples qui la constituent, cette crise a transformé l’hospitalité européenne en une foire des quotas comme si les humains, d’où qu’ils proviennent, étaient désormais des chiffres et des bêtes. Cela nous a soulevé le cœur, malgré les vicissitudes et les reculades déjà anciennes de l’idée européenne.
 
Mais ce que le journal Le Monde ajoute aujourd’hui péremptoirement, en ancien bon élève de la classe européenne qui se ravise, c’est que cette crise des réfugiés sonne l’hallali de l’Europe, que la déconstruction de la Communauté est en marche, malgré tous les mécaniciens qui s’affairent à réparer les moteurs juridico-administratifs de l’Institution et les bons samaritains de la Fondation Schuman qui oeuvrent énergiquement à son chevet. Principalement préoccupé de ne pas avoir de bleus à l’âme, et de se prémunir contre les éclaboussures morales de l’affaire, Le Monde oublie toutes les autres crises qui ont préparé cet ultime déraillement.
Pour le dire très vite, alors que la Communauté européenne s’était construite sur des mécanismes de solidarité industrielle et des communauté d’intérêts destinées à ruiner la finalité économique des guerres, mais pas à penser de manière originale et inspirée une civilisation européenne, elle a dû faire face à un événement de grande importance, bien plus critique et énorme que l’actuelle crise des migrants : la fin de la division de l’Europe, la destruction du mur de Berlin, la réunification allemande, la déconfiture de l’idéologie communiste sur son sol aussi bien que dans les sociétés arabo-musulmanes et africaines. Et au lieu que cet événement  de 1989 qui ébranlait de fait tous les anciens calculs secouât en profondeur la Communauté, elle fit comme si rien ou presque ne s’était passé. Or, la liquidation du communisme européen ne signifiait pas, comme l’ont cru ou rêvé la plupart des dirigeants communautaires la splendide victoire du modèle occidental consumériste et libéral, mais bien plutôt la faillite d’un système bureaucratique et policier qui s’était depuis trop longtemps installé dans le mensonge et la répression. Personne ne prit soin de penser l’espace de civilisation nouveau qui était apparu avec la liquidation de la menace militaire soviétique et l’ouverture de la porte de Brandebourg.
Intimement convaincue qu’il lui fallait graver dans le marbre cette victoire historique de la démocratie libérale, la Communauté accoucha d’un document illisible, grotesque et foncièrement technocratique qu’elle baptisa pompeusement Traité Constitutionnel. Le fait que les peuples hollandais et français ne le ratifièrent pas par le vote passa pour une crise d’arriération mentale, une sorte de syndrome gaulois ou batave d’inadaptation aux temps modernes.
La troisième crise majeure que le Monde passe sous silence est celle de la crise grecque. Voilà un petit pays, qui acculé dans les cordes par les uppercuts répétés des organismes prêteurs, renouvelle par trois fois sa confiance à Alexis Tsipras, pour mener une politique contre l’austérité que les héritiers des Caramanlis et des Papandreou s’apprêtaient sans vergogne à imposer au peuple grec. Sous le regard jamais neutre et bienveillant des Colonels athéniens, l’Europe a exigé des sacrifices sociaux inutiles et attend désormais des nouveaux dirigeants hellènes bien plus de vigilance et de sérieux dans le contrôle de ses frontières extérieures, c’est-à-dire grosso modo de tout l’espace méditerranéen constellé d’îles entre la Grèce et la Turquie !
 
En plus de ces précédentes crises et de la remarquable incapacité de la Communauté à penser son propre espace de civilisation, la crise des migrants révèle quelque chose d’autre : la divergence radicale d’appréciation de la crise des réfugiés par les Européens de l’Ouest et les Européens de l’Est. Tous les pays, sans exception, qui ont vécu pendant plus de quarante ans dans un régime communiste, sont les plus déterminés à fermer leurs portes aux familles syriennes, à décourager les malheureux apatrides de s’installer dans leurs pays. La Saxe allemande, la Tchéquie, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie ont affiché leur refus de la politique communautaire des quotas de réfugiés et les mouvements extrémistes opposés à l’accueil des migrants s’y sont développés plus vite qu’ailleurs. C’est tout de même un paradoxe insuffisamment commenté que les pays ex-communistes soient aussi fermés aux infortunes humaines, comme si le chant de l’Internationale n’avait laissé aucun souvenir nostalgique.
 
Mais est-on plus clairs et généreux à l’Ouest ? La chancelière allemande Angela Merkel est la seule des dirigeants de l’Europe occidentale à avoir largement ouvert ses portes aux réfugiés et quand bien même lui prête-t-on des arrière-pensées économiques sur la main d’œuvre étrangère, son sursaut moral n’en est pas moins manifeste et sincère. Cependant, les résultats des élections régionales allemandes de Mars n’encouragent pas la politique d’accueil de la chancelière et ailleurs, dans les autres pays fondateurs de l’Union, priment la cacophonie et la débandade. Et du coup, tous les vertueux commentateurs montent au front et soulignent l’incurie, la honte, l’égoïsme, le parjure de l’Europe. Prompts à établir d’édifiantes correspondances entre notre époque et celle des années trente-quarante, ils comparent le sort des déplacés syriens à celui des juifs d’Europe orientale, au temps du nazisme. Malgré la différence des tragédies, nous ne les démentirons pas sur le poids des souffrances et des désespoirs. Mais derrière les malheurs, égaux, des hommes et des femmes, il y a des situations, des cultures, des religions, des régimes, des guerres civiles, des discriminations, des pages d’histoire qui ne sont jamais semblables et ce n’est  pas rendre service aux plus malheureux de notre temps que de les installer dans l’anonymat chrétien des persécutés. L’Europe dite éveillée s’en remet désormais au sentiment chrétien de la compassion. N’ayant plus de pensée active et originale, depuis que l’on a tourné la page des Lumières, enterré la vision critique des penseurs utopiques et socialistes du dix-neuvième et déconstruit au siècle passé la fonction rectrice de la philosophie, l’Europe a trouvé dans le pape François son vrai leader spirituel. N’est-ce pas le pape qui a alerté les consciences européennes sur les noyés de la Méditerranée et les naufragés de Lampeduza ?
 
Le problème avec la miséricorde chrétienne est qu’elle ne dispose plus de son atout maître, la crainte de l’enfer ! La compassion, isolée de la menace, opère bien peu de déplacements dans les priorités d’existence et encore moins dans les politiques nationales. De sorte que si l’avertissement du pape est fondé et peut à l’occasion ébranler telle ou telle conscience solitaire, il est en vérité incapable de faire bouger les lignes. L’Europe est certes chrétienne, mais elle ne l’est plus qu’à moitié !
Du reste, qu’entend-on dans les capitales européennes ? Certes quelques cris de haine, des slogans infâmes et grossiers contre les migrants, mais la plupart du temps l’expression d’une sincère pitié pour les exilés et les naufragés qui périssent en mer. Cette pitié est cependant assortie d’une forme plus ou moins définie et affirmée de lucidité économique et de réserve culturelle. Dans tous les pays dont le nôtre, qui font face à un taux absolument aberrant et dissuasif de chômage, on entend dire que les migrants ne pourront pas s’intégrer convenablement, faute d’emplois à leur proposer et que la coupe est pleine en matière de politiques d’assistanat. Si on a traité les juifs de métèques dans les universités d’avant-guerre, si l’on a parqué les républicains espagnols dans les camps du Roussillon après la victoire franquiste, et que l’on a tenus longtemps les polonais pour des gens de seconde classe et des ivrognes, l’intégration par le travail a toujours joué son rôle assimilateur. Dans les mines de l’Est, dans l’artisanat du bâtiment espagnol, les fermes italiennes du Sud, les commerces ou les professions libérales, les migrants de cette époque, sur laquelle on étalonne imprudemment la nôtre, ont trouvé à s’employer et à vivre de manière indépendante. Et qu’on le veuille ou pas, la relative homogénéité religieuse avait alors facilité l’intégration, sans négliger la force idéologique et mobilisatrice des partis et syndicats ouvriers. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La solidarité internationale des prolétaires est à peine plus qu’un slogan et l’identité musulmane des migrants d’aujourd’hui introduit une singularité culturelle et symbolique qui est une source de malentendus et de divisions. Surtout depuis qu’une version fanatisée, brutale et criminelle de l’Islam a partout gagné du terrain et multiplié les actes de terreur.
De sorte que si l’on en revient au début de notre propos, il nous semble que la rétribution de vertu que s’accorde le journal le Monde en faisant feu de tout bois contre l’inertie européenne, spécifiquement dans ce drame humain des expatriés syriens, est aussi vaine qu’imméritée.
 
Car, répétons-le, c’est faute d’avoir engagé l’Europe dans une destinée bien plus originale et courageuse à la suite des les grandes crises qui ont secoué son passé récent que l’on peut aujourd’hui mesurer le degré d’impuissance et de paralysie de la construction communautaire. Et pas l’inverse !
Le Monde s’autorisait la conclusion prophétique que le lamentable « traitement » de la crise des migrants syriens signait et datait la déconstruction de l’Europe communautaire. Mais comment conjecturer pareille dissolution ? Encore aurait-il fallu que l’Europe ait créé autre chose qu’un Marché unique ou une zone de convergences monétaires. L’a-t-elle fait ? Non. Dans notre lettre aux jeunes européens, nous en appelions précisément à la création d’une très vaste université européenne ouverte à une  pensée hardie et inspirée, « un gai savoir » sur la civilisation, sur la Richesse, la Technique, le Temps. Et nous formulions aussi le souhait d’ y concevoir un Traité theologo-politique des Temps actuels.
Je ne sous-estime pas le pape François comme leader spirituel. En revanche je ne le considère pas comme un inspirateur de la pensée moderne, traversée par mille champs de savoirs complexes et du coup j’ai du mal à imaginer que l’on puisse s’en remettre à « l’amour du prochain » pour repenser de fond en comble les criantes avanies de l’hospitalité européenne.
 
Claude Corman, © Copyright Temps marranes n°28
Avec tous nos remerciements à Claude Corman et Paule Pérez, éditeurs de la Revue Temps marranes
 
 
 

 

perception des risques

La perception des risques : un enjeu pour les sciences et les technologies

Dans un nouveau rapport, l’Académie des technologies s’est penchée sur la perception des risques induits par toute innovation. Prenant acte des controverses que certaines applications des sciences ou certaines innovations technologiques suscitent, ce texte pose la question politique du projet de la cité, de ses fins : que voulons-nous faire collectivement des savoirs et des pouvoirs que la science et la technologie nous donnent ?
 
La devise de l’Académie des technologies est : « Pour un progrès raisonné, choisi et partagé. »
Cet énoncé tout en équilibre invite à réfléchir sur l’évolution des relations entre sciences, technologies et société au regard de la perception des risques induits par toute innovation. Il s’agit d’un enjeu de communication, bien sûr, mais pas seulement : en travaillant et en explicitant le sens qu’elle donne à sa devise, l’Académie se donne de surcroît les moyens de la faire vivre, de l’illustrer concrètement, l’exemplifier à chaque fois qu’elle émet un avis ou une recommandation.
Il faut toutefois être conscient que cette réflexion est également un défi, car le mot progrès est de moins en moins fréquemment utilisé, et a même quasiment disparu des discours publics. Il s’y trouve remplacé par le mot « innovation », qui n’est pourtant pas son synonyme. Et quand persiste l’emploi du mot progrès, c’est en général pour lui reprocher de n’être ni raisonné, ni choisi, ni partagé…
 
Au travers de toutes les controverses que certaines applications des sciences ou certaines innovations technologiques suscitent, les avancées de la science et surtout de la technique ne sont plus systématiquement perçues comme des facteurs de progrès.
 
Plantes OGM, antennes des téléphones mobiles, nanotechnologies… L’expertise scientifique est désormais suspectée d’être partisane, soumise à des conflits d’intérêts... Les catastrophes chimiques, nucléaires, écologiques et sanitaires qui, au cours du siècle précédent, ont porté un coup sévère au prestige des sciences et des technologies, ne sont bien sûr pas pour rien dans la défiance dont celles-ci sont aujourd’hui l’objet.
Dans ce nouveau contexte, les scientifiques - les ingénieurs comme les chercheurs – sont sommés d’éviter à tout prix non seulement la catastrophe, mais également l'ombre de toute catastrophe possible. Et c’est ainsi que le discours sur la catastrophe en vient à acquérir un pouvoir réel, en même temps qu’une véritable légitimité médiatique, même si la catastrophe en question demeure purement fictionnelle.
 
Or, lorsque certaines solutions thérapeutiques, énergétiques ou agronomiques sont empêchées par l’expression de ces craintes, qui est en mesure d’évaluer précisément les divers dommages qu’occasionnera cette interruption de « l’arborescence technologique » ? Le désir de précaution est certes légitime, à condition qu’il ne s’amplifie pas au point de « tuer dans l’œuf » des sources d’espoir, concluent les auteurs du rapport, qui appellent à prendre en compte aussi, dans toute décision politique, le coût de l’inaction.

Sciences, technologies et société : le contexte général

Certains disent que les sciences et les technologies vont nous sauver tandis que d’autres clament qu’elles nous mènent tout droit à la catastrophe. Les avis contemporains sur ces questions ne semblent guère donner dans la nuance.
Le prestige de la Science avec un grand S a longtemps tenu au fait qu’on lui conférait le pouvoir symbolique de proposer un point de vue surplombant le monde : assise sur une sorte de refuge neutre et haut placé, elle semblait se déployer à la fois au cœur du réel, près de la vérité et hors de l’humain. Mais cette image est aujourd’hui difficile à défendre. La science n’est plus un nuage lévitant calmement au-dessus de nos têtes. Elle pleut littéralement sur nous : elle a mille et une retombées pratiques, diversement connotées, qui vont de l’informatique à la bombe atomique en passant par les vaccins, les OGM et les lasers. Ici, ce qu’elle fait rassure, là, ce qu’elle annonce angoisse. Mais une tendance générale se dessine : tout se passe désormais comme si les
avancées accomplies dans l’étendue des savoirs scientifiques ou la puissance des techniques devaient se payer, chaque fois, de nouveaux risques, ou de risques accrus – d’ordre sanitaire, environnemental, ou encore symbolique – qui alimentent l’inquiétude et la défiance.
Les sciences se développent au sein de la société et non au-dessus d’elle, elles s’y montrent essentiellement par le biais des multiples transformations qu’elles induisent, notamment dans la vie quotidienne.
Or personne ne pense que cette société est parfaite. Alors, qu’ils soient perplexes, critiques ou hostiles, certains citoyens interrogent les liens des sciences et des technologies avec le pouvoir, le marché, l’économie, la santé, la démocratie…

L’affrontement de deux logiques

Chaque fois qu’une nouvelle possibilité technologique se présente, ce sont deux logiques, presque deux métaphysiques, qui s’affrontent : l’une se réduit au calcul comparatif des coûts et des bénéfices (c’est celle des opérateurs, incités à innover pour être compétitifs); l’autre, attentive aux dommages que pourrait provoquer une telle réduction, cherche à reconstruire une approche du monde où la rationalité, comprise comme ce qui est raisonnable, imposerait des limites aux conclusions des calculs pour prendre en compte d’autres considérations, plus éthiques, plus qualitatives ou plus indirectes.
Mais si les sciences, désormais entourées d’un vaste halo technologique et économique, sont insérées pleinement dans la société, elles n’y occupent pas tout l’espace. Leur place ressemble à celle d’un aquarium dans un appartement. Les « poissons » qui vivent dans l’aquarium (c’est-à-dire les scientifiques, qui voudront bien nous pardonner cette analogie) ne saisissent bien ni la forme extérieure de leur bocal ni l’effet global que celui-ci produit sur le décor. Quant aux occupants de l’appartement (les citoyens), ils ne perçoivent pas toujours ce qui peut motiver et piloter l’incessant mouvement des poissons : des préjugés existent de part et d’autre, qui diffractent les appréciations. Les sciences ne communiquent pas bien avec le tout qui les contient, et réciproquement. Certains antagonismes sont facilement repérables. Les scientifiques, en général, aiment la Science, admirent ses conquêtes et honorent ses génies, et surtout ils savent à quel point elle peut s’éloigner de l’opinion commune. Le public, lui, la voit avec d’autres yeux et sous d’autres angles, et la juge avec d’autres critères : il considère plutôt ses impacts sur la société, l’environnement et le travail ; il constate également son intrication à l’économie qu’elle contribue à bouleverser ; il évalue la tonalité générale qu’elle donne à ses humeurs, à ses pensées, à ses jugements et aussi, bien sûr, à ses conditions de vie.
Or, ces deux façons de regarder et de juger la science ne semblent plus bien s’accorder l’une avec l’autre.
Que faire pour améliorer les choses ? Certains disent qu’il suffirait de rendre la science plus transparente.
Ils proposent en somme d’astiquer les vitres de l’aquarium (S’organisent donc des journées portes ouvertes). D’autres affirment que c’est l’eau qui est sale et qu’il conviendrait de la changer de toute urgence (il est procédé à des réorganisations, à la mise en place des comités d’éthique). D’autres encore jurent qu’il faudrait plutôt donner la parole aux poissons (les chercheurs sont envoyés dans les classes des écoles et lycées, sur la place publique, à la radio et même à la télévision). D’autres enfin disent que les poissons ont de sérieux problèmes d’ouïe et qu’ils devraient faire l’effort de mieux entendre les citoyens (des « comités citoyens » sont installés pour éclairer les décideurs).

Une méfiance accrue

Finalement, au travers de toutes les controverses que certaines applications des sciences ou certaines innovations technologiques suscitent, ce n’est rien de moins que la question politique du projet de la cité, de ses fins, qui se trouve aujourd’hui posée : que voulons-nous faire socialement des savoirs et des pouvoirs que la science nous donne ? Les utiliser tous, par principe et au nom d’une certaine conception du progrès, ou les choisir, faire du cas par cas ? L’enjeu est crucial dans un monde traversé de tensions et de conflits dont certains touchent précisément aux conséquences du développement technologique. N’étant plus systématiquement perçues comme des facteurs de progrès, les avancées de la science et surtout de la technique sont de plus en plus questionnées. En particulier, elles n’apparaissent plus enchâssées dans une philosophie de l’histoire qu’il suffirait d’invoquer pour leur donner à la fois un sens et une justification. D’où une méfiance accrue vis-à-vis des détenteurs du savoir et des acteurs de la science (notamment institutionnels), soupçonnés d’accroître les périls et d’élargir le spectre des risques. D’une façon qui semble inéluctable, l’idée d’une absence de maîtrise de l’innovation en vient à remplacer l’idée d’un progrès qui serait toujours positif. Et c’est ainsi que l’incertitude a pu imprégner la relation entre la société et le monde
scientifique et technique.
 
Cette situation n’est en réalité pas spécialement nouvelle : à bien regarder en arrière, il apparaît que chaque fois que les sciences ou les techniques nous ont permis d’agir librement sur des aspects de la réalité qui s’imposaient jusqu’alors à nous comme un destin, l’angoisse de commettre un sacrilège et la peur de sortir des contours de notre nature se sont exprimées de manière spectaculaire : ainsi quand Galilée ouvrait à l’intelligibilité d’un univers où les mêmes lois valaient sur la terre comme au ciel ; ou quand Darwin inscrivit l’homme dans la chaîne de l’évolution des espèces ; a fortiori quand, aujourd’hui, le génie génétique, la procréation médicalement assistée, les nanotechnologies ou la biologie de synthèse nous permettent d’obtenir de la vie biologique des effets dont elle paraissait incapable.
La connaissance scientifique a ceci de paradoxal qu’elle ouvre des options tout en produisant de l’incertitude, une incertitude d’un type très spécial : nous ne pouvons pas savoir grâce à nos seules connaissances scientifiques ce que nous devons faire d’elles. Par exemple, nos connaissances en
biologie nous permettent de savoir comment produire des OGM, mais elles ne nous disent pas si nous devons le faire ou non. Depuis que l’idée de progrès s’est relativisée, cela devient affaire de valeurs qui s’affrontent et non plus de principes, que ceux-ci soient éthiques ou normatifs. Or, les valeurs sont en général moins universelles que les principes (la valeur d’une valeur n’est pas un absolu puisqu’elle dépend de ses évaluateurs), de sorte que plus les principes reculent, plus les valeurs tendent à s’exhiber et à se combattre.
C’est pourquoi les décisions en matière de technosciences sont devenues si difficiles à prendre.
Elles le sont d’autant plus que nous avons compris de surcroît que nous ne pouvons pas connaître à l’avance toutes les conséquences de nos actes : « L’homme sait assez souvent ce qu’il fait », avertissait Paul Valéry, « mais il ne sait jamais ce que fait ce qu’il fait. » D’où une sorte de réflexe collectif qui nous conduit désormais à valoriser l’incertitude comme défiance à l’égard de ce que l’on sait, et aussi de ce que l’on fait.
 
Toute innovation importante, ou de rupture, est désormais très souvent interrogée pour elle-même, et non plus en fonction d’un horizon plus général, configuré à l’avance, qu’elle permettrait d’atteindre ou d’entrevoir.
Cette évolution soumet désormais les technologies à deux forces antagonistes. La première de ces forces est l’agir technologique lui-même, qui diffuse dans tous les aspects de la vie quotidienne. Cette intrusion est même si intense que les technologies semblent transcender la dimension de l’action individuelle de chacun d’entre nous, et même celle de l’action collective. La fonction anthropologique de la technique devient ainsi celle d’une nouvelle divinité, d’un « sacré » non-religieux, mais qui posséderaittoutes les caractéristiques d’un dieu tout-puissant.
La seconde de ces forces, opposée à la première, est une résistance plus ou moins diffuse, parfois organisée, à cette affluence-influence croissante des objets technologiques. Se manifeste notamment la crainte que nous allions trop vite vers l’inconnu ou cédions à la démesure.
Dans ce nouveau contexte, les scientifiques (les ingénieurs comme les chercheurs) sont sommés d’éviter à tout prix non seulement la catastrophe, mais également l’ombre de toute catastrophe possible.
Et c’est ainsi que le discours sur la catastrophe en vient à acquérir un pouvoir réel, en même temps qu’une véritable légitimité médiatique, même si la catastrophe en question demeure purement fictionnelle.
Tout objet paraît bon en tout cas pour fixer cette angoisse : les plantes OGM, les antennes des téléphones mobiles, les nanotechnologies… L’expertise scientifique est désormais partout suspecte, voire désavouée comme partisane, soumise à des conflits d’intérêts insurmontables. Les épisodes tragiques n’ont pas manqué pour susciter cette méfiance : « affaire du sang contaminé », « vache folle »…
En 2010, les vicissitudes du débat national sur la  gouvernance des nanotechnologies, dont la plupart des sessions ont été perturbées par des groupes d’opposants, ont fait apparaître la profondeur du mal.
Les chercheurs qui travaillaient sur ce sujet étaient soupçonnés de ne pas être impartiaux au motif qu’ils étaient nécessairement financés par des industriels.
La seule expertise vraiment « indépendante » serait par conséquent celle des militants associatifs, qui n’ont généralement pas eu de contacts avec cette recherche. Ainsi en est-on venu à inventer la notion oxymorique d’« expertise ignorante »…
 
 
Gérald Bronner et Étienne Klein
 
 

 

Gaia

Gaïa met en pièces nos images de la nature

Face à la crise climatique, nous restons passifs, comme indifférents alors que depuis une trentaine d’années, nous sommes avertis d’éventuelles catastrophes que nous prédisent toujours les chercheurs. Ce qui aurait pu n’être que crise passagère se transforme sous nos yeux en une « altération de notre rapport au monde », formule qui est aussi, Bruno Latour le souligne, dans son ouvrage « Face à Gaïa » une définition de la folie. La folie appelle une thérapie en ces domaines où l’espoir serait un aveuglement. Est-ce dans cette perspective de « soin » que, sans l’énoncer précisément, ce philosophe anthropologue nous propose de repenser notre conception de la nature et de lui préférer Gaïa nom de la terre, dans un retour à une figure archétypale ? L’« hypothèse Gaïa », dite aussi «  hypothèse biogéochimique », il l’emprunte à l’écrivain scientifique écologique James Lovelock (né en 1919 et ayant théorisé « Gaïa » en 1970). « Face à Gaïa » : voilà un titre énigmatique voire inquiétant, évoquant au fil de huit conférences un conflit, conflit dans lequel nous sommes désormais pris, selon l’auteur et dans l’élaboration duquel il devient vital de s’engager.

L’anthropocène

Ce terme désigne selon les chercheurs, l’ère nouvelle dans laquelle nous nous trouvons, même si les géologues hésitent à la dater nettement, se contentant de constater que nous sommes sortis de l’holocène.
Cette ère nouvelle prend naissance dès le XVIIIème siècle avec l’essor des sciences et des techniques. Et avec le terme qui l’identifie. Ce mot, désignant une période géologique durant laquelle l’action humaine a des répercussions sur la planète, nous met en face de la responsabilité de l’homme vis-à-vis des autres vivants.  Nous sommes dès lors, face aux « entités non humaines », (forêts, rivières, montagnes, monde animal), tenus de changer d’échelle pour lire l’histoire. Il semble vital de faire l’apprentissage d’une nouvelle temporalité avec de nouvelles exigences pour freiner une civilisation technologique glissant à vive allure vers l’incontrôlé. Cette problématique était déjà présente dans « Malaise dans la culture » où Freud constatait que les hommes sont en mesure de se détruire en exploitant techniquement, par des voies de plus en plus artificielles, les forces naturelles.
Dans le duo/duel homme/nature nous pouvons repérer quelques pièges. Celui qui caractérise l’ère anthropocène est de « techniciser » l’écologie pour la mettre au seul service de l’homme (anthropocentrisme) et non du vivant (biocentrisme) alors que l’humain fait partie des existants. Cela conduit à reproduire un comportement qui a contribué à la destruction de l’environnement. Or, si l’homme a besoin de la vie, la vie a aussi besoin de l’homme.

Erreurs conceptuelles

Pour Bruno Latour, notre habitude d’opposer ou associer culture et nature est responsable de notre inertie devant la crise actuelle et nous pousse à ignorer la réalité de la nature. Ce mauvais pli conceptuel fonde l’ère anthropocène en laquelle la nature est « désanimée », désormais considérée comme une sorte d’ « objet » au seul service de l’homme.
A l’opposé, toujours si l’on s’en tient à cette sorte de couple nature/culture, une autre erreur aboutissant à la crise climatique serait de « suranimer » la nature, c’est-à-dire de déplacer sur elle des conceptions religieuses, ou, comme l’auteur les nomme aussi, « contre-religieuses », c’est-à-dire  prétendument à l’écart de la religion alors qu’elles en restent imprégnées. C’est ce qui se produit lorsque nous considérons la nature comme une unité, une globalité. Elle serait alors « totalisée », considérée comme seul milieu vivable.
On peut penser au film de Sean Pen  « Into the wild » qui  illustre bien l’aspect mortifère d’une telle conception. Il s’agit de l’histoire vraie de ce baroudeur dont l’obsession est de vivre au seul contact de la nature sauvage. Ceux et celles qu’il rencontre sur sa route et avec lesquels il noue des liens forts, tentent de le dissuader. Avide d’une fantasmatique liberté absolue au sein d’une nature matricielle, il ne distingue plus entre l’attitude légitime qui consiste à s’opposer aux aspects aliénants de la civilisation et la nécessité vitale de rester en lien avec les humains. Au moment où il comprend l’importance de ce lien et veut revenir sur ses pas, la rivière en crue lui barre la route, le poussant à réaliser les débordements implacables des catastrophes naturelles et quand, le gibier venant à manquer, il cherche à se nourrir de champignons, il en absorbe un vénéneux. Il est à l’article de la mort. Un grizzli tout à coup, est là qui l’observe et passe son chemin. Scène extraordinaire : sous l’œil indifférent de la bête, le monde sauvage conduit à la mort cet homme piégé dans une idéalisation de la nature.

Sortir du binôme nature/culture

Tant que nous ne parvenons pas à dépasser les théories traditionnelles qui opposent la culture et la nature, nous en remettant essentiellement pour la première à la science et à la technique et, pour la seconde à des conceptions philosophico- religieuses, nous restons enlisés dans une sorte d’hébétude passive ou dans des absurdités telles que le climato-scepticisme, sorte de négationnisme ou encore le clivage paradoxal entre les discours politiques et leur absence d’impact sur la réalité, tant sont fortes les puissances d’argent qui veulent poursuivre l’exploitation et bientôt l’épuisement des ressources de la terre.
L’on peut considérer comme une alerte le franchissement d’un seuil irréversible de production de CO2 dont on sait qu’il ne pourra être infléchi dans les prochaines années. Le signal d’alarme est continûment actionné par les chercheurs : il est urgent d’agir mais en même temps, les politiques ne contribuent que chichement à l’action et à la dépense quand ils n’accélèrent pas, en particulier dans les forages, un processus au terme duquel les rétroactions de la nature ne pourront être endiguées.
Pour mieux sortir de l’ignorance concernant le changement climatique, Bruno Latour propose un remaniement conceptuel dont deux aspects m’ont paru fondamentaux : tout d’abord ne plus penser en termes de nature et culture, ce qui comporte quelques difficultés dans la mesure où l’association des deux termes est au fondement de notre pensée aussi bien en ce qui concerne les sciences que la philosophie. Le sociologue propose de remplacer ce binôme en pensant plutôt en termes de terre ou de monde. Mais attention, deuxième point longuement développé par lui au cours d’une des conférences : il faut quitter l’idée de la sphère. Il emprunte ce point de vue à Sloterdijk qui, théorisant ce que l’on peut entendre par environnement (Umwelt) montre qu’il est impossible de le concevoir comme une sphère, c’est-à-dire un tout unifié. S’appuyant sur des recherches scientifiques, ce philosophe introduit l’idée de multiples environnements caractérisant les divers éléments qui composent la vie.
Il propose donc l’idée d’enveloppes multiples vitales pour ces éléments, chacun défendant la sienne.

Alors Gaïa ?

Les « enveloppes » telles que Sloterdijk les théorise viennent renforcer l’un des concepts fondamentaux de Bruno Latour, celui des puissances d’agir. Même si Spinoza, à ma connaissance, n’est pas nommé sur ce point, on pense inévitablement à l’ « Ethique », Partie III, proposition VI : « Chaque chose autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » ; si on lit cela avec l’idée des « enveloppes » de Sloterdijk, il devient clair que « pour persévérer dans son être », chaque chose, chaque élément du vivant, humains compris, exercera sa puissance d’agir- formulation récurrente dans les conférences de Bruno Latour mais que l’on rencontre aussi dans l’ « Ethique »- pour défendre son « enveloppe » contre ce qui pourrait la mettre en péril.
C’est là qu’intervient Gaïa, (« figure –enfin profane- de la nature » selon Bruno Latour) conçue, à l’inverse d’une globalité, comme une multitude d’éléments disparates, chacun défendant sa « puissance d’agir ». Au bout du compte, Gaïa, si désanimée par l’action des hommes que cela ne peut plus durer, rétroagit à nos actions, à sa manière, qui peut être cruelle comme elle l’était dans le mythe originel, ambivalente, se montrant tour à tour apaisante et mortifère. Ce faisant, elle devient un acteur jusque dans le champ politique.
L’auteur donne des exemples de ce que représente la « puissance d’agir » et l’on voit qu’il ne s’agit pas de volonté mais de pulsion de vie des existants mus par cette puissance. Le premier est emprunté au roman « Guerre et paix » de Tolstoï où les personnages agissent en dehors de toute prévision : ainsi le général Koutouzov gagnera la bataille de Tarutino contre Napoléon en ne l’engageant pas et il l’emportera parce qu’il sera, tout en y répugnant, resté immobile face aux nombreuses manœuvres de l’empereur.  Le général n’agit pas mais se fait agir nous dit Bruno Latour, par des forces qu’il ne peut comprimer : « Il devrait avoir des buts mais il est si impuissant dans sa puissance, qu’il ne parvient même pas à les définir ».
Le second exemple, emprunté à un article journalistique met en scène l’action de  l’équivalent américain des Ponts et Chaussées  pour endiguer le cours du Mississipi dont le bassin méridional a été artificialisé et qui déborde régulièrement.. Deux acteurs, deux « puissances d’agir », sont face à face dans une situation de conflit entre ceux que l’auteur nomme anthropomorphes et ceux qu’il nomme « hydromorphes ».
Le troisième exemple, emprunté à la médecine, met en relief l’action du CRF, (facteur de libération de la corticotropine et de son action de régulation des systèmes endocrinien, cardiovasculaire, reproductif, gastro-intestinal et immunitaire.) Voici donc une nouvelle « puissance d’agir » dont  l’auteur dit qu’elle ne se laisse pas approcher «  avec le même plaisir que « Guerre et Paix ». Mais il n’y a aucun doute qu’en suivant le CRF, on pénètre bien dans les tours et détours de l’action qui se découvrent encore plus complexes que les replis de la décision de Koutouzof ou les méandres du Mississipi. »
Gaïa est donc, non pas un objet exploitable ou une globalité, mais une juxtaposition hétéroclite de « puissances d’agir » dont l’homme n’est que l’un des modes. Est-ce que savoir cela ouvre des issues à l’impasse climatique qui nous concerne actuellement ?

Déchaînement aveugle de forces antagonistes ou efforts de « composition » ?

Laisser faire conduirait à la domination d’un principe de « raison du plus fort » entre la manifestation de toutes les « puissances d’agir » et à un irréversible règne de l’entropie qui m’a rappelé ce que décrit Nietzsche dans « La volonté de puissance » : « Le monde « n’a plus de sens » car  il est mené par « un jeu de forces et d’ondes de force, s’accumulant sur un point si elles diminuent sur un autre une mer de forces en tempête, éternellement  en train de changer, avec de gigantesques années au retour régulier, un flux et un reflux de formes allant des plus simples aux plus complexes, des plus calmes au plus fixes, des plus froides au plus ardentes, aux plus violentes, aux plus contradictoires, pour revenir ensuite de la complexité à la simplicité… ». Ce jeu des forces qui constituent le monde est immanent et Nietzsche l’a nommé « volonté de puissance ». Il s’agit de l’imprévisible quantum d’énergie qui anime aussi bien le monde que chacun d’entre nous, une sorte de poussée vitale : « Voulez-vous un nom pour ce monde ? Une solution pour toutes ses énigmes ? Ce monde est la volonté de puissance et rien en-dehors.  Et vous-même êtes aussi cette volonté de puissance et-rien en-dehors- »
Nous placer « face à Gaïa » semble bien être, pour Bruno Latour, une façon de nous transmettre un savoir de ces interactions se déployant entre la terre et les hommes. Car désormais, Gaïa contre réagit à leurs actions par les multiples « puissances d’agir » qui la constituent. Et cela mène aux catastrophes bien répertoriées : épuisement des sols, déferlements climatiques, destruction des espèces (à quand la nôtre ?) etc.
Pour que ce duel ne soit pas meurtrier, il faudrait élaborer un travail de composition dont l’auteur nous donne des exemples. En particulier, il serait utile de donner une voix aux éléments de la nature, en s’en faisant porte-parole ou avocat dans des instances politiques, c’est-à-dire en l’animant sans la « suranimer ». En admettant que nous ne sommes pas « seuls aux commandes », nous devons partager le pouvoir avec les forêts, l’eau, la terre, les animaux.
C’est ce qui se passe en Hollande où les députés représentent les sujets humains mais où sont aussi élus des délégués appelés à siéger dans le Rijkwaterstaat, Autorité nationale de l’eau.  Donc des autorités superposées s’exercent empiétant l’une sur l’autre et conduites par là même au partage d’un « modus vivendi ». Cet arrangement doit être élaboré et là où il ne l’est pas, en Californie par exemple, où personne ne représente dans la Vallée centrale, l’aquifère dans lequel pompent les arboriculteurs, une situation anarchique s’installe, quand chaque fermier vole l’eau de ses voisins, préludant à une tragédie des communs. Il est donc vital que Gaïa devienne un acteur politique.

Gaïa acteur politique au théâtre des Amandiers

Une simulation théâtrale au théâtre des Amandiers a eu pour objectif, en mai 2015 juste avant la Cop21 de réaliser une vision politique prenant en compte la question des diverses « puissances d’action » animant la terre. Plusieurs délégations (41) furent constituées, conscientes du fait que l’on ne peut plus laisser les Etats occuper seuls la scène dans la mesure où ils prennent principalement  en considération  les enjeux économico- politiques, laissant les forces de la nature à l’extérieur de leurs calculs et négociations, aucune instance ne se faisant porte-parole de ces forces, de sorte que l’on en reste à des actions managériales comme à des promesses vite trahies.
Au théâtre des Amandiers, par contre, il y eut, à côté des délégations « Australie », « Etats Unis » etc., représentant les Etats, des délégations « Sols », « Océans », « Espèces en voie de disparition » etc. Chaque délégation travaillait seule, complètement isolée des autres. Ensuite avaient lieu débats et négociations animés par une présidente. L’entreprise faillit rater à plusieurs reprises et il n’y eut pas de conclusion mais cette fiction peut apparaître comme l’anticipation   d’une politisation nécessaire des rapports de forces constituant la terre si nous ne voulons pas que ses contre- réactions aux actions exercées sur elle, ne génèrent une entropie menant à la destruction des humains. Et cette politisation à venir est, elle aussi, de l’ordre de la fiction, celle qu’il faut pour imaginer un progrès.

Réserves et adhésion

Deux aspects de l’ouvrage m’ont troublée : la référence à Schmitt et une sorte de point aveugle quant au religieux resté prépondérant, me semble-t-il, dans la conceptualisation de Gaïa.
J’ai une aversion profonde pour Carl Schmitt  et sa pensée proche du nazisme. Bruno Latour tout en se démarquant quelque peu de lui, lui emprunte l’idée d’une nécessité d’identifier son ennemi. C’est toute la théorie de l’ennemi chez Schmitt que je récuse. Une nécessaire identification de l’« ennemi » est conceptualisée par lui comme le fondement même du politique, ce qui laisse envisager, selon lui, des guerres absolues, qui, dès lors qu’on les prévoit, ont déjà commencé. Je ne peux m’empêcher de penser à l’idéologie de l’E.I. Carl Schmitt va jusqu’à désigner « le Juif » comme « ennemi absolu » : «L’’ennemi, «l’autre, l’étranger», dont la désignation constitue pour Schmitt l’essence même de la politique, est ici clairement identifié. C’est le juif – un ennemi non pas «conventionnel», mais, selon une distinction que fera ultérieurement Carl Schmitt lui-même, un ennemi «absolu» ( article  de l’Express sur Google : « Schmitt nazi à l’insu de son plein gré ») ; rien qu’à les lire/écrire, ces propos souillent la langue et la pensée ; ils sont juste bons à être vomis et, pour en revenir à la  lutte entre Gaïa et les humains, pourquoi pas, plutôt, puisque  des interrelations conflictuelles se produisent entre tous les éléments qui constituent les « puissances d’agir » de la terre et du monde,  ne pas préférer « adversaire » à «  ennemi », dans une sorte de « partenariat antagoniste » ?
En ce qui concerne le religieux, Bruno Latour le dénonce disant que, sous son influence, nous avons développé, même en toute mécréance, une représentation de la Nature une et globale. Alors je me suis étonnée des accents chrétiens accompagnant dans ses conférences l’idée d’une incarnation des multiples éléments constitutifs de la terre. Pour ma part, si je peux penser qu’en effet, incarnation il y a, je la considère plutôt sous l’angle d’une affinité des particules/ondes constituant les existants influencés par les champs d’énergie qui, s’exerçant sur eux, les informent. Et puis pourquoi recourir pour évoquer la disparate du monde, à une figure originaire de la Terre-Mère n’excluant pas l’élément religieux, fût-il païen ? Le non-lien tel qu’il s’énonce ici, entre Gaïa et religion, reste à mes yeux, ambigu voire paradoxal. Mais peut-être a-t-il en partie échappé à mon entendement.
Quoiqu’il en soit, j’ai le plus souvent parcouru cet ouvrage avec beaucoup d’enthousiasme mais ne parviens à en donner ici une qu’une vision fragmentaire et simplificatrice tant il est foisonnant et étayé. L’inventivité manifeste y invite à la pensée, dénonce la catastrophique inertie des humains face à l’évolution climatique, propose des outils politiques permettant d’envisager une issue possible à l’impasse, faute de quoi la terre se déroberait sous nos pas, d’autant plus inexorablement que ceux des vivants humains qui spéculent dans le domaine du profit, du pouvoir, des idéologies, des algorithmes, tendent à étouffer, pour mieux régner, l’esprit critique de leurs congénères de telle sorte que l’on pourrait bien assister à une destruction de l’espèce humaine par elle-même si aucun sursaut ne se produit. Bruno Latour énonce dans « Face à Gaïa » les conditions d’une possibilité de ce sursaut.
 
Noëlle Combet,  ©Copyright Temps marranes n°28
Avec tous nos remerciements à Claude Corman et Paule Pérez, éditeurs de la Revue Temps marranes 
 
 

 

Futur du travail

Crise, chômage structurel, révolution numérique : et si on voyait le travail autrement ?

Au moment où la France s’inquiète des manifestations sur la Loi Travail, s’interroge sur la fameuse inversion de la courbe du chômage, s’angoisse sur l’automatisation croissante des sociétés, cette analyse du professeur d’économie Yann Moulier-Boutang, est la bienvenue. Car elle propose d’envisager le travail différemment et évalue les pistes d’innovation sociale que nous pourrions emprunter.
Après une première partie consacrée à l’exploration des racines de la crise et des conséquences de la révolution numérique, l’auteur avance, dans une seconde partie, les solutions possibles et notamment les possibilités d’un revenu universel.
 

Les origines d’une crise sans précédent de l’emploi et du salariat

La crise pétrolière de 1974 qui a rebondi en 1978-80 avec la révolution iranienne a clos les Trente glorieuses et leur modèle économique. Ce dernier reposait sur trois piliers : une énergie et des matières premières bon marché, une combinaison de main-d’œuvre banale abondante provenant des migrations rurales urbaines et de main-d’œuvre qualifiée relativement rare et enfin le fordisme c’est-à-dire la production de masse de biens de consommation durables dont l’automobile était le symbole.

Évolution du PIB de la France (en volume). 

Les progrès des rémunérations étaient contenu dans les limites des progrès de productivité (le keynésianisme) et le modèle d’emploi était dominé par une salarisation à plein temps associé à une protection sociale (ce que l’on a appelé l’État Beveridgien), l’équilibre macroéconomique étant assuré par une progression régulière du pouvoir d’achat des classes moyennes.

Cette heureuse combinaison a permis trente ans de plein emploi. Toutefois, avec l’ouverture progressive des économies (ce qui allait devenir la mondialisation), l’arrivée des baby-boomers sur le marché du travail, la hausse brutale des énergies fossiles et des matières premières et des coûts salariaux (inflation à deux chiffres) ce modèle s’est effrité, la productivité a ralenti, un chômage chronique s’est installé.

Cela a correspondu aussi au fameux rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance (1972) qui a introduit une prise de conscience sur les dégâts du progrès industriel pour l’environnement. La crise n’était plus un court passage cyclique. Elle s’est installée.

Les États ont eu de plus en plus de mal à garantir une croissance forte sur la longue période, les systèmes de protection sociale ont été touchés par la baisse de cotisations induite par le chômage. Les investissements se sont tournés vers la périphérie, vite suivis par une délocalisation productive des industries lourdes (sidérurgie, construction navale), des industries légères (textile) à fort contenu en main d’œuvre. Toutefois ce déclin du secteur manufacturier qui a vu la part de l’industrie dans le PIB passer de 30-25 % à 20-15 % a été longtemps compensé par la création d’emploi dans les services particulièrement financiers (banques, assurances).

Une croissance molle malgré l’électronique et la finance

On a longtemps cru que la croissance serait tirée par l’électronique et l’informatique. Mais ces nouvelles industries ont très vite été mondialisées et les progrès de productivité qu’elles étaient censées apporter à l’ensemble de l’économie et donc à l’emploi ne sont pas apparus ; si bien que Robert Solow du MIT (prix Nobel 1987) pouvait se demander où était passé l’effet d’ordinateurs dans l’économie.

Les années 1980-2015 connaissent un transfert très rapide des usines dans les petits dragons (Corée, Taiwan, Malaisie, Singapour) puis dans les pays de l’ancien Tiers Monde à croissance très rapide (les BRICS : Brésil, Russie, Chine, Inde, Afrique du Sud). La financiarisation de la production est accélérée par un régime de change flottant et selon un marché financier qui fixe les taux d’intérêt.

 

La crise de 2008. Insee

Des crises financières récurrentes 1997, 2001, 2008 accroissent l’incertitude et aliment le marché des produits financiers (achat à terme qui forme le marché des produits dérivés, garantie contre le risque de change, titrisation des dettes des ménages et des États).

En 2015 le montant des transactions financières représentait 10 fois celui du PIB (700 000 milliards contre 70 000 milliards de dollars) sans que le plein emploi ait été rétabli dans les pays développés. La performance américaine doit beaucoup à un prix redevenu bas d’une nouvelle forme d’énergie fossile (le gaz de schiste et les pétroles bitumineux) ; en matière d’emploi c’est largement une illusion d’optique. Si l’on tient compte du retrait d’un grand nombre de femmes du marché de l’emploi qui aboutit à un taux global d’activité américain (hommes et femmes) de 60 % contre 88 % en France, le taux de chômage est de plus de 9 %.

 

Situation de l’emploi en France.

Une bipolarisation salariale

La qualité des emplois (faible qualification, précarité des contrats de travail) constitue également un point faible de cette croissance molle et hésitante. On observe également une inégalité croissante entre les hauts salaires bien protégés et les bas salaires. Par exemple en France (qui n’est pas le pays européen le plus « inégal ») un quart désormais des effectifs employés se trouvent au salaire minimum (smic). En 1968, la population employée au salaire minimum (le SMIG) n’était que de 10 à 15 %. Aux États-Unis aujourd’hui 30 % des emplois sont en régime d’indépendants, une économie de coûts salariaux estimés à 30 %.

Cette bipolarisation salariale (un sablier asymétrique dont la partie haute serait très petite) accompagne et renforce des disparités de statut, et lorsqu’on se propose d’unifier les statuts : contrat de travail unique au lieu de la polarité contrat à durée indéterminée/contrat à durée déterminée le modèle vers lequel on tend rejoint la répartition des revenus : avec une explosion des rémunérations des 1 % les plus favorisés, une hétérogénéité croissante dans le premier décile, et une aggravation de la situation des deux voire trois derniers déciles.

La situation atteint une zone de rupture : bientôt l’emploi salarié classique (contrat à durée indéterminée) constituera-t-il un privilège réservé à une minorité de la population ?

Taux de chômage en France

 

Taux de chômage en France. Coe-Rexecode

La première vague du numérique qui a touché la logistique, la réorganisation spatiale de la production a permis la segmentation de la chaîne de la valeur et la délocalisation : l’emploi à col bleu dans le nord a été le principal touché.

Ni au Japon, ni en Europe la croissance n’est parvenue à repartir ; le FMI a souligné le caractère décevant de la reprise mondiale qui partout se débat dans des scénarios déflationnistes (baisse des prix, croissance à l’arrêt, chômage élevé). N’eût été la politique monétaire de surabondantes liquidités menées par les banques centrales des grands pays (quantitative easing), ont peut se demander si nous ne serions pas entrés dans une dépression à la manière des années 1930. Que s’est-il passé ?

La transformation numérique, une nouvelle et 4°révolution industrielle ?

La crise de la croissance et de l’emploi s’étend dorénavant sur plus de 40 ans elle ne paraît pas pouvoir être résorbée à court terme. En ce sens elle ne ressemble ni à la Grande Dépression de 1929 à 1940, ni à la grande stagnation de 1873 à 1893. La seule période de l’histoire du capitalisme qui lui ressemble est celle qui a accompagné la révolution industrielle de 1780 à 1850 qui a vu naître la machine à vapeur, le chemin de fer, la grande fabrique puis l’électricité.

La longue crise de l’emploi qui accoucha au forceps du capitalisme industriel frappa R.T. Malthus, J.B. Say, D. Ricardo et Marx. David Ricardo pencha un moment pour la loi des débouchés de Say qui concluait que les destructions d’emplois générées dans le textile par les machines à tisser automatiques seraient compensées par la grande industrie (mines, sidérurgie, construction de chemins de fer).

Dans la première édition de ses Principes de l’économie et de l’impôt(1817) Ricardo pensa que les ajustements entre les facteurs de production, capital, travail salarié permettraient à l’économie anglaise de surmonter rapidement cette situation. Et c’est au nom de ces principes que Ricardo condamna sévèrement la législation de Speenhamland (1795) qui introduisait la dernière loi sur les pauvres. Plus de 3 % du revenu national anglais fut redistribué. Toutefois il fallut se rendre à l’évidence que la crise anglaise se prolongeait. Ce qui conduisit Ricardo dans la 3° édition des Principes (1821) à faire son autocritique.

Il expliqua que le chômage « technologique » aurait pu être résorbé si et seulement si la répartition des revenus issus de la production avait été flexible de part et d’autre ; du côté des salaires comme des profits. Or les profits refusèrent de s’ajuster à la baisse et l’ajustement se fit uniquement sur le salaire réel et sur le chômage. John Hicks dans son Histoire de la pensée économique remarque que le chômage dura extrêmement longtemps, que le dispositif de Speenhamland ne fut abrogé qu’en 1836, que les salaires et les conditions de vie des ouvriers furent très durs (ce qui nourrit la thèse de Marx et d’Engels de la paupérisation absolue de la classe ouvrière).

Or le caractère interminable de la crise et le très faible contenu en emploi de l’économie nouvelle (numérique, verte, post industrielle, de la société de l’information, du capitalisme cognitif) ne sont pas sans rappeler le cas ricardien. De plus en plus d’économistes (Jeremy Rifkin en particulier) parlent désormais d’une nouvelle révolution industrielle.

Mieux, la correction apportée par David Ricardo à son modèle s’applique bien ici : malgré la puissance de la crise financière de 2008, il n’y pas eu réduction de la part des profits, de ruine massive des riches ; au contraire malgré les déclarations unanimes à droite comme à gauche à réclamer une « moralisation du capitalisme » des profits, la valeur actionnariale guide plus que jamais les stratégies des entreprises et les tentatives de contrôler la finance de marché se heurte au souci de ne rien faire qui puisse compromettre les créations d’emplois.

Le résultat est conforme à ce qu’avait prédit Ricardo : c’est sur le niveau des salaires et sur le volume de l’emploi que se fait l’ajustement à une révolution technologique de très grande ampleur à laquelle nous sommes confrontés.

 

Partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits.

Sept ans après la crise de 2008 les profits financiers ont manifesté une résilience très forte qui nourrit une inégalité croissante dont nous avons vu les différentes manifestations.

Durant les années 1930, le New Deal avait été le signal aux États-Unis d’une politique de redistribution très active et cette dernière s’est prolongée comme l’a montré Thomas Piketty jusqu’aux années Reagan. Pourquoi en quarante ans de crise aucun New Deal ou révolution ne se sont produits jusqu’à maintenant ?

Sans doute pour trois raisons complémentaires :

1) Le système financier privé ne s’est pas effondré, les États puis les banques centrales ont évité une crise de solvabilité générale ;

2) Les ajustements demandés aux salariés ont été moins rudes du fait des « amortisseurs sociaux » constitués par l’État Providence et le chômage a touché des catégories périphériques par rapport au cœur du salariat (les jeunes et les vieux) ;

3) Les années 30 ont été le témoin d’une révolution managériale dans les entreprises et institutionnelle (insertion des syndicats dans les mécanismes de gouvernance) mais elles n’ont pas connu une révolution technologique susceptible de mettre complètement sur la défensive les ouvriers et leurs syndicats et les classes moyennes comme c’est le cas aujourd’hui.

 


Les « solutions » possibles

Face à une situation de chômage technologique structurel très important qui relègue les espoirs de plein emploi au rang de vœux pieux, il existe au fond trois positions qui conduisent à trois solutions différentes.

La première consiste à penser que le capitalisme qui est en train d’émerger n’est pas substantiellement différent du capitalisme industriel et que la transition se fera d’autant mieux qu’on prendra le plus rapidement des mesures d’ajustement de la main d’œuvre aux nouvelles formes de production (lean management, rationalisation de la main d’œuvre, augmentation de productivité), que les entreprises regagneront des marges de profits et donc embaucheront.

La solution passerait par une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, une activation des dépenses de chômage par une formation systématique, une plus grande adaptation des métiers. Les salariés devraient souffrir momentanément de chômage, mais l’emploi devrait redémarrer sur la base d’un contrat de travail unique (moins de sûreté de l’emploi pour les salariés protégés avec par exemple l’adoption d’un contrat de travail unique, mais davantage d’emplois) discours entendu aussi bien en France qu’en Chine récemment. C’est la position néolibérale.

La seconde analyse reconnaît que le capitalisme nouveau est différent du capitalisme industriel, mais que le contrat de travail salarié « protégé » peut être imposé aux entreprises par l’État et rester le socle de la protection sociale. C’est en gros le socle commun à tous les refus de la gauche des aménagements du Code du travail vers plus de flexibilité pour obtenir davantage de création d’emploi.

 

Margaret Thatcher à la télévision. Sarah Joy/Flickr

L’affrontement de ces deux positions a dominé la scène politique depuis 1975 et la discussion en cours en France autour de la loi El Khomri en constitue une illustration parfaite. La première position l’a largement emporté depuis la contre-révolution thatchérienne et reaganienne, réduisant la seconde à une résistance dans un pré carré de plus en plus réduit.

C’est au reste ce constat d’impuissance de la gauche traditionnelle, combinée à l’effondrement en 1989 des régimes socialistes d’obédience soviétique et l’hybridation chinoise très curieuse d’un socialisme autoritaire combiné à un développement d’un capitaliste de marché débridé, qui a conduit Tony Blair et son mentor idéologique Anthony Giddens bientôt suivis dans toute l’Europe, à déserter la social-démocratie au nom d’un réalisme économique.

Avec dix ans de retard, par rapport à l’Allemagne (Lois Hartz), vingt ans par rapport au Royaume-Uni, les débats français sur la réforme du Code du travail retrouvent ces mêmes lignes de fracture.

Ces deux solutions ou une motion chèvre/choux combinant les deux épuisent-elles toutes les possibilités ? Il est permis d’en douter d’autant qu’une troisième solution est en train de s’esquisser sous nos yeux.

Deux pistes qui tournent court

Le problème que rencontrent ces deux « solutions » est simple et tient en un seul mot : l’impossibilité constatée d’un retour à une croissance durable de plein emploi et une crise de l’État Providence. Michel Rocard avait assez lucidement craché le morceau dans les années 1990. Avec Nouvelle Donne et Pierre Larrouturou (La gauche n’a plus droit à l’erreur, Flammarion, 2013) il avait récidivé. Sans beaucoup de succès à gauche. C’est dommage. En apparence, mais en apparence seulement, les recettes néolibérales ont paru l’emporter d’abord sous la forme des purges d’austérité à la Thatcher (réduction des dépenses publiques, de l’endettement de l’État, des privatisations) ensuite par les recettes du nouveau Labour anglais dérégulant le marché du travail.

Mais l’instabilité financière qui s’est traduite par des crises très fortes dont celle de 2008 qui a failli devenir systémique, les médiocres bilans en termes d’emplois, des déficits budgétaires croissants, l’explosion des inégalités, le recours croissant à des retraites par capitalisation et non plus par répartition ont montré que la première solution ne parvenait pas à stabiliser un véritable régime de croissance.

Inverser la courbe du chômage au prix d’une dégradation des emplois offerts surtout dans les services ce qu’on a pu voir aussi bien au Royaume-Uni, en Allemagne et aux États-Unis, tel est le cruel dilemme auquel se heurtent les politiques de lutte contre le chômage.

L’heure de la seconde solution a paru émerger avec la montée en Grèce, en Espagne d’une gauche clairement contestataire remettant en cause les dogmes de l’austérité budgétaire et du désendettement à tout prix. Il est à craindre toutefois que la seconde solution : relancer la croissance par la consommation populaire, taxer les profits des multinationales du numérique (les Gafa) imposer par la loi le respect d’un code du travail axé sur la défense du salariat canonique (contrat de travail à durée indéterminée, limitation des licenciements) ne se heurte aux transformations intenses de l’appareil productif par la deuxième vague de la révolution numérique.

L’impact de la révolution numérique

Au moment où l’économie matérielle paraît toucher enfin les dividendes des progrès de productivité des ordinateurs, un nouvel impact du progrès technique obère le redressement d’une croissance de l’emploi. C’est le drame des stratégies « d’inversion de la courbe du chômage » adoptée par le Rapport Gallois et le « redressement productif » qui voient échouer les politiques de l’offre après avoir vu échouer les politiques keynésiennes de relance de la demande. La deuxième vague d’automation intellectuelle touche les tâches complexes intellectuelles, mais routinières et gouvernables par des algorithmes guidés par les valeurs statistiques

Les progrès rapides dans le remplacement d’activités mobilisant l’intellect, mais codifiés dans des programmes, et dans des données structurées par des tables de calcul, des BIG Data fournis par un nombre croissant d’objets connectés, montre que l’automatisation des immatériels qui peuvent être codifiés est déjà bien avancée. Les robots intellectuels touchent les emplois de banques, de consulting ou de mises à jour des données.

Plusieurs études en France, UK et US montrent de façon très convergente que 45 % à 55 % des emplois actuels sont directement menacés dans les 20 ans qui viennent.

 

Taux de chômage en France. Insee

Avec plus d’un tiers de la population active au chômage indemnisé ou pas, la partition traditionnelle entre le travail salarié, le travail indépendant, les professions libérales (médecins, avocats, juriste, experts) s’estompe de plus en plus. Or la protection des « indépendants » comprenons les non salariés est une lacune profonde des stratégies prônant le développement tous azimuts de la prise de risque par l’entrepreneur. On confond le risque comelrcial du société avec le risque personnel de l’individu.

Les pays émergents à développement rapide (BRICS) et les nouveaux émergents (Nigéria) ne sont pas mieux lotis puisque des études récentes évaluent à plus de 80 % les emplois menacés soit par une robotisation (qui avance à grands pas en Chine) soit par le couplage des machines learning avec le big data issu des dispositifs d’objets interconnectés. Selon le World Economic Forum de Davos (janvier 2016), 5 millions d’emplois risquent de disparaître d’ici 2020 en raison de la robotisation de l’économie.

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Revenu universel, emplois subventionnés et intermittence généralisée

La troisième solution consiste à envisager le couplage d’un revenu d’existence universel, d’une subvention publique des emplois faiblement qualifiés et d’un régime d’intermittence généralisée du travail

En février 2014 Martin Wolf dans le Financial Times tirait les leçons de la transformation considérable de l’emploi dans la seconde vague de la révolution des technologies numériques. Il ne voyait que deux mesures capables de conjurer une crise cette fois-ci politique du capitalisme tout cognitif qu’il soit.

La première serait d’instaurer un revenu de base ou citoyen inconditionnel pour tout membre de la société cumulable avec différentes formes d’activité (ce qui correspond pour moi à la rétribution de la contribution marchande ou non de la pollinisation humaine et de l’apport de chacun, sous différentes formes (y compris l’économie sociale et solidaire) à la productivité globale des facteurs.

La seconde mesure encore plus surprenante de la part de ce réaliste du Financial Times qui n’est pas particulièrement anti-capitaliste ni révolutionnaire était de subventionner toute participation au marché du travail pour les tâches banales requérant du travail manuel et peu qualifié. En effet, la conséquence directe d’un revenu d’existence serait de supprimer l’incitation majeure à remplir ces emplois. La mesure proposée serait de subventionner ce type d’emploi : chaque dollar gagné par l’employé serait abondé un autre dollar destiné à en financer les cotisations sociales de l’employeur (benefits). Les systèmes bismarckiens à l’allemande ou semi-bismarckiens à la française deviendraient totalement beveridgiens.

Remarquons que d’ores et déjà les mesures d’aide à l’emploi ces 25 dernières années ont surtout consisté à exonérer les employeurs de cotisations sociales. Le Président Hollande a au reste annoncé qu’en 2017 la totalité des emplois rémunérés au salaire minimum (le smic) seraient exonérés de la cotisation sociale employeur.

Pourquoi des mesures qui auraient été taxées il y a vingt ans d’aimables utopies révolutionnaires figurent-elles à l’agenda politique ? Ce sont les transformations de l’économie qui l’expliquent.

La mue du salariat en intermittence

Le salariat aménagé par deux siècles de protection sociale passablement érodées depuis trente ans correspond-il encore au mode productif qui se dessine ? La flexibilité réclamée par les entreprises sans protection sociale comme les diverses formes de contestation de l’ubérisation croissante de l’emploi l’ont attesté, n’est pas la solution. L’idée de flexi-sécurité à la scandinave souvent citée, mais peu imitée réellement, dernier espoir de ceux qui voudraient sauver le modèle d’un salariat stable et protégé, suffirait-elle à endiguer le tsunami du chômage technologique ? Là encore on peut en douter.

La troisième solution de plus en plus évoquée par l’aile marchante du capitalisme numérique comme nous l’avons montré consiste à remodeler profondément ce qu’a été le salariat. Son modèle de contrat se met à ressembler à de l’intermittence ou de l’intérim généralisés, à des contrats liés à des projets de quelques années (Rapport Vizille) ou à de l’événementiel ou enfin à des participations à des poly activités (ce qui correspond au monde vécu par les fondateurs de startups, les bénévoles opérant dans les fablabs).

Mais à la différence du modèle de flexibilité néo-libérale, la protection sociale fondamentale est fournie par un revenu d’existence généralisé à tous pour toute la durée de la vie. La solution à la précarisation croissante du marché du travail y compris pour les classes créatives est un revenu minimum d’existence détaché de l’emploi dans le marché. De l’emploi et pas du travail rémunéré ou de l’activité bénévole.

La révolution du revenu universel

C’est une transformation considérable. Quand il s’agissait de financer un RSA amélioré à la marge (de l’ordre de 550 euros par personne) se substituant à l’ensemble des prestations fournies par les assurances maladie, chômage, les retraites, les aides au logement, les besoins de financement pouvait être couverts par le recours au système actuel des impôts.

 

Le revenu de base au salon Naturabio (Lille, 2013). Revenu de base/Flickr

Le financement d’un revenu d’existence à un niveau équivalent à celui du smic ne peut pas être assuré par les impôts directs actuels (système Beveridgien) ou par les cotisations sociales (système bismarckien ou mixte à la française) ne constituent pas la solution quand bien même il serait partiellement remplacé par un impôt sur. Un impôt sur le capital ou sur la consommation (via la TVA) ne suffiraient pas non plus.

La récente étude de Thomas Chevandier, Jérôme Héricourt, Groupe de travail Revenu universel de la Fondation Jean-Jaurès https://jean-jaures.org/nos-productions/le-revenu-de-base-de-l-utopie-a-la-realite propose un revenu de base à 750 euros. La totalité des transferts opérés par le système actuel correspond à 800 euros par mois et par Français. La solution proposée par ce Think Tank proche du Parti socialiste y consacrerait les ressources actuelles des assurances maladies, handicap, chômages, retraites. L’allocation couvrirait les plus de 18 ans. Les besoins de financement seraient couverts par les modes de financement de la protection sociale actuelle. Un correctif serait effectué pour les retraités qui toucheraient une fois et demie la somme standard.

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Les principaux défauts de ce plan c’est qu’il décolle trop peu du niveau de pauvreté pour avoir un impact macro-économique de résorption massive des inégalités et de remède à la précarisation de 25 % de la population active. Il présente au reste un très grand risque de livrer la protection sociale au marché financier de la capitalisation.

Le BIEN (Basic Income Earth Networks) en particulier l’économiste Philippe Van Parijs qui en est l’un des fondateurs explique que le revenu de base doit être le plus élevé possible selon les pays. Nous pensons pour notre part qu’en France il devrait remplacer le salaire minimum et atteindre entre 1 100 et 1 200 euros par personne (y compris les enfants) si l’on veut en faire un outil de flexibilisation de la création d’activité protégée quelle que soit sa modalité (emploi salarié classique, intermittent, partiel, occasionnel, bénévole). Voir notre contribution à paraître dans la revue Multitudes 2016/2, juin, n° 63.

Dès que le revenu universel dépasse l’effort actuel de redistribution, il est illusoire de compter le financer à prélèvement constant. Mais nous savons que le système actuel d’impôt direct ou indirect est à la limite de la rupture. Il faut donc changer totalement le système des impôts en le remplaçant par une taxe uniforme sur toutes les transactions monétaires et financières (solution proposée par René Montgranier dans les années 1980).

Il y a actuellement 10 fois plus de transactions financières et monétaires mondiales que de PIB (700 000 milliards contre 70 000). Une taxe de 5 % sur toutes ces transactions perçues directement par les banques représenteraient 35 000 milliards même si le régime de croisière de cet impôt en situation normale pourrait être situé entre 1,5 et 2,5 %. Cette logique de taxation correspond au fait qu’aujourd’hui la richesse se crée dans la circulation et les flux et pas sur des stocks (le capital, le revenu, le profit, le patrimoine).

Pour mémoire en France le PIB en 2013 a été de 2539 milliards d’euros ; sur 25 400 milliards d’euros de flux financiers cette taxe pollen à 5 % représenterait 1270 milliards. En 2013 le budget de la France avait été de 386 milliards d’euros de recettes et de 455 milliards de dépenses ; le budget social de la nation avait été de 469 milliards d’euros de dépenses.

Le remplacement de tout le système actuel fiscal (impôts directs, indirects) par cette taxe uniforme perçue par les banques (qui du même coup deviendraient des annexes de l’appareil fiscal de l’État et permettraient à ce dernier d’avoir ses recettes en temps réel) est doublement redistributif dans les faits. 1°) Compte tenu de l’assiette de la richesse actuelle aussi bien productive que patrimoniale c’est dans les flux financiers et monétaires que l’essentiel de la richesse des plus riches se fabrique ; 2°) en permettant le financement des dépenses de l’État largement, en réduisant le déficit budgétaire, en accélérant le remboursement de la dette publique, il opérerait un puissant effet de redistribution.

Quant à l’effet incitatif à l’innovation il serait boosté d’une part par l’autonomie économique fournie à ceux qui travaillent dans des projets qui n’ont pas encore de rentabilité financière suffisante pour assurer un emploi marchand et d’autre part par un revenu contributif additionnel tel que le propose Ars Industrialis sous l’impulsion de Bernard Stiegler pour ceux qui ont une activité non rémunérée dans des centres d’innovations, des pépinières de start-up, des ateliers de co-working.

Un sondage mené en mars-avril 2016 auprès de 10 000 Européens voyait 64 % d’entre eux se prononcer en faveur d’un revenu de base (unconditional basic income), 58 % étant au courant de ce que cela représentait précisément caractère inconditionnel, individuel, cumulable avec une activité rémunérée.

C’est un signe des temps que la proposition d’un revenu universel ou de base soit sorti des milieux très étroits des spécialistes. Et plusieurs gouvernements commencent à voir dans cette proposition une sortie vers le haut de la crise de l’emploi et du salariat.

 

Yann Moulier-Boutang, Professeur des universités en Sciences Economiques, Université de Technologie de Compiègne (UTC) – Sorbonne Universités

Normalien, philosophe, sociologue puis socio économiste, professeur des universités en sciences économiques, Yann Moulier-Boutang a un profil transdisciplinaire. Professeur invité dans de nombreuses universités aux Etats-Unis (SUNY Binghamton), au Brésil (UFRJ) à l’ENSAPM (Paris), ENSCI (Paris), il enseigne à l’UTC l’économie politique, l’économie numérique, les droits de propriété intellectuelle et l’approche de la complexité. Il intervient activement à l’UTseuS (Shanghai University) et est professeur associé à l’Ecole Supérieure d’Art et Design à Saint-Etienne. Son livre sur le capitalisme cognitif (2007) traduit en anglais en 2012 fait référence. Dans son dernier ouvrage L’abeille et l’économiste (2010) il démontre que les hommes créent tous de la valeur économique dans les nombreuses interactions qu’ils développent notamment dans les réseaux numériques et que les plateformes de captation de l’innovation par en bas constituent un facteur majeur de l’innovation technologique et sociétale.

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Revenu de base

Revenu de base et technologies de la singularité : même combat ?

Qu’ont en commun les esprits progressistes et révolutionnaires débattant place de la République de lendemains qui chantent, et les apôtres de la singularité promoteurs zélés du remplacement des hommes par des robots ? Tous deux défendent le même projet : la mise en œuvre d’un revenu de base universel, d’une rémunération où la contrepartie travail aurait disparu. Une révolution activée par deux pôles diamétralement opposés, une étrange première.
 
Le revenu de base universel (RBU) est un thème qui se débat de plus en plus, dans de nombreux pays du monde. Cette idée ancienne, puisqu’elle remonterait à Thomas More en 1516, a longtemps senti le parfum de l’utopie et des rêves révolutionnaires. Plus proche de nous, c’est l’économiste prix Nobel Milton Friedman qui enfourche ce cheval de bataille, selon lui seul remède contre la pauvreté qu’il prévoit grandissante dès le début des années soixante-dix. Que l’on procure à tous un revenu décent pour qu’il n’y ait plus personne qui meurt de faim. Idée généreuse qui serait restée au rayon des bonnes intentions si d’autres économistes comme le prix Nobel 2013 Paul Krugman, mais aussi des penseurs, des philosophes, quelques hommes politiques, ne se mirent à prendre cet étendard.
 
Le revenu de base universel est devenu le thème symptomatique des temps qui changent dans lesquels nous sommes en train d’évoluer. Certains pays ont tenté de le mettre en œuvre avec plus ou moins de bonheur, mais c’est vers la Suisse que les regards se tournent. Le 5 juin prochain, en effet, la confédération helvétique votera sur ce qui pourrait être la révolution du XXIe siècle. Une nouvelle ère où le revenu serait dissocié du travail, où tout le monde pourrait avoir droit à un minimum de bonheur, où la pauvreté et la misère ne seraient plus que des images jaunies de l’histoire.
 
Certes, face à ce type d’idées humanistes, les financiers de tous poils sortent leur machine à calculer et font leur compte. Est-ce finançable ? D’autres voix chagrines, marquées par des siècles d’injonction « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », agitent l’épouvantail de la société d’assistés et le spectre de ces masses devenues oisives. Comment les occuper ? Les questions ne manquent pas face à ce sujet qui traversent les partis et les opinions politiques traditionnelles. Chacun y va de sa ritournelle, de la gauche à la droite, des écologistes aux libéraux, de peur de passer à côté de l’histoire ou plus prosaïquement, de l’élection.
 
Pourtant, il est un mouvement d’une force incoercible qui pourrait tout bousculer et précipiter l’instauration d’un revenu universel, avec beaucoup plus d’efficacité de ce dont sont capables les plus puissantes organisations citoyennes ou politiques.
Ce mouvement est celui qui transforme, sous nos yeux, dans des proportions jamais vues, le monde. L’automatisation de la société, l’émergence des robots partout, les progrès quotidiens des technosciences pour simplifier notre vie ou la rendre plus longue, ce mouvement qui bouscule toutes nos habitudes est en train, petit à petit, de changer l’activité des hommes.  Nous relations dans ces colonnes comment la Chine lance un plan massif de robotisation de son industrie pour remplacer 100 millions de travailleurs par des robots.

LIRE DANS UP : Chine : 100 millions d’ouvriers seront remplacés par des robots

Cette initiative est spectaculaire mais il y en a d’autres, à moindre échelle ou plus discrètes qui vont dans le même sens : le remplacement de l’homme par des machines. Il suffit d’aller dans un supermarché pour le constater déjà. Une étude de l’Université d’Oxford estime qu’environ 47% des emplois risquent de disparaître ces vingt prochaines années. Le World Economic Forum a fait de ce sujet un thème principal cette année.
 
L’Internet des objets, l’ubérisation, les Big Data, les imprimantes 3D, les drones et les voitures autonomes, les robots de toutes sortes, petits, grands, domestiques, industriels nous envahissent comme les vagues d’une marée démesurée.  Il est de plus en plus difficile d’imaginer quel type de travail ne sera pas radicalement transformé et quelle profession ne deviendra pas obsolète. Les ouvriers ne sont pas seuls visés, les cols blancs aussi, mais aussi les avocats, les médecins, les pédagogues… le mouvement est en marche.
 
Les promoteurs de ces « innovations » sont des gens extraordinairement convaincus de ce qu’ils font. Leur mission a quelque chose de messianique et en ce sens, elle est inéluctable. Ils perçoivent pourtant le risque majeur, car il y en a un, et il est de taille suffisante pour fracasser leur élan. En développant leurs technologies, en améliorant l’intelligence des machines, en s’approchant chaque jour davantage du point de singularité, ils savent qu’ils se heurteront à un risque : celui de l’humain.  Et le risque non maîtrisé n’est jamais très bon pour le business.
 
C’est la raison pour laquelle on voit aujourd’hui les gourous du transhumanisme, les papes des universités californiennes de la singularité, les technologues les plus avancés, se transformer en ardents défenseurs et promoteurs d’un revenu de base pour tous ces humains que leurs technologies auront mis au rencart. En se libérant de ce souci, en payant ceux qu’ils auront remplacés par des machines, ils s’achètent une paix inestimable.

LIRE DANS UP : Silicon Valley : coup de blues ou signes précurseurs d'une révolution ?

Ils y voient aussi des perspectives inédites de création de valeur. L’idée d’instaurer un revenu garanti, loin des motivations morales ou sociales que l’on entend de ce côté de l’Atlantique, servirait à favoriser l’implantation durable d’un nouveau capitalisme : le capitalisme cognitif. En accordant un revenu de base, on permet l’accélération de la circulation des idées dans les circuits économiques, d’une part et, d’autre part, on valorise tout ce qui n’est pas considéré actuellement comme du travail mais qui apporte néanmoins de la valeur. C’est en d’autres termes, le digital labor, c'est-à-dire la monétisation de l’implication des citoyens-utilisateurs dans la formation de la valeur d’un service ou d’un produit.
 
L’histoire nous réserve toujours des situations que les esprits les plus cyniques n’auraient jamais osé imaginer. Cette convergence du capitalisme le plus débridé avec les mouvements les plus révolutionnaires du moment n’est-elle pas un fantastique pied de nez de l’histoire en train de se faire ?
 
 

 

Le Fil de la vie

L’information est la force immatérielle du vivant. À propos du livre « Le Fil de la vie »

Il est rare de rencontrer des scientifiques de sciences « dures » parler d’immatériel. Ils s’en étonnent eux-mêmes : ce n’est pas de religion ou d’esprit dont il s’agit, répètent-ils. Ce dont veulent nous parler Pierre-Henri Gouyon, Jean-Louis Dessalles et Cédric Gaucherel, c’est de l’information. Non pas celle des nouvelles des journaux ou des flux de la TV. Non, celle qui est cachée au cœur des organismes vivants et de leurs projections, leurs constructions culturelles. Ces informations forment le Fil de la vie, titre de leur nouveau livre qu’il faut saluer comme une incursion rare et courageuse dans un monde encore mystérieux.
 
Trois scientifiques de talents, venus d’horizons différents se sont rencontrés pour tâcher de démêler l’écheveau complexe du vivant. Ils y ont découvert la force de l’information. Pierre-Henri Gouyon est professeur au Museum d’Histoire naturelle. C’est un biologiste, généticien, spécialiste de l’évolution, reconnu et prolixe. Il est l’auteur d’une quantité impressionnante de livres et d’articles sur le vivant. Il est aussi un combattant qui œuvre pour défendre la biodiversité et nous alerter sur les dangers des manipulations génétiques incontrôlées.  Jean-Louis Dessalles est Maître de conférence à l’université de Paris Saclay. C’est à la fois un spécialiste du langage et de l’intelligence artificielle. Son ouvrage Aux origines du langage fait figure de référence. Cédric Gaucherel est universitaire lui aussi, spécialiste des écosystèmes et de leurs interactions avec la vie animale et humaine. Il est notamment chargé de recherches à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA).
 
Le pitch du livre recueilli lors de la rencontre-débat avec les auteurs, organisée par UP’Magazine le 3 mai 2016,
à L’Hôtel de l’industrie (partenariat UP’ / SEIN) Place Saint Germain des Prés à Paris
 
« Et si certaines entités vivantes n’étaient pas matérielles ? » C’est par ces mots que les auteurs décrivent, dans leur quatrième de couverture, l’intention première de leur livre.  Existerait-il des entités vivantes immatérielles, en lutte pour leur survie, capables d’évoluer ? Pour les auteurs, ces entités immatérielles sont des informations. « Elles existent à travers nous, dans nos gènes, dans notre culture, dans nos écosystèmes ».
 

Des informations d’une autre nature

 
Pour des biologistes, l’information est ce qui se réplique et constitue la trame de tous les organismes vivants. Le gène porte l’information et la transmet d’individu à individu. Sous un certain angle, le gène utilise les organismes vivants comme des véhicules pour se reproduire. Est-ce à dire que tout être est seulement déterminé par ses gènes ? Non répondent les auteurs qui observent que des informations d’une autre nature que biologique forment les organismes et se transmettent non seulement d’individu à individu mais de génération à génération.
Ces informations font le fil de la vie, « qui bien que non matériel, possède sa propre existence, qui dépasse celle des individus ». En s’attachant à décrypter ce fil de la vie, les auteurs savent qu’ils entrent sur un terrain instable, qui pourrait les amener à découvrir une « nouvelle logique de la nature ». Certes la notion d’information est de nature scientifique et leurs argumentations n’ont rien d’irrationnelles. Les auteurs sont des scientifiques qui ont besoin de matérialité. Mais en avançant sur le terrain de l’information, ils ont conscience du risque de quitter le monde du matériel. Ils s’apprêtent à franchir un pas, le même que celui que Newton franchit en parlant des forces gravitationnelles. « Sommes-nous prêts à dire que la vie dépend d’un substrat immatériel, l’information ? » se demandent-ils.
 
Cette hésitation, ce trouble, on le retrouve presque à chaque page. En observant la réinsertion des loups dans le parc de Yellowstone aux États-Unis, ils décrivent comment chaque composante de l’écosystème est affecté. La démonstration est captivante. Tout se tient et est interdépendant, comme si l’écosystème possédait des composantes structurelles, subsistant bien au-delà des unités qui le constituent. Une sorte de mémoire de l’écosystème, tissu d’informations immatérielles.
Pour les auteurs, il apparaît évident que les êtres humains sont bien davantage que ce qui est inscrit dans leur ADN. Certes l’ADN compte pour beaucoup s’empressent-ils de dire, en bons biologistes ; mais il y a autre chose... L’information.
 
Il faudra attendre le troisième chapitre pour définir ce concept apparemment étrange. Les auteurs sont des scientifiques. Ils vont donc reprendre la définition la plus solide pour eux, celle de Shannon. On regrettera cette limite qu’ils se donnent en restreignant l‘information à une donnée (data) qui transite à travers des tuyaux, qui est codée et nécessite un décodeur. Depuis Shannon, d’autres pistes ont été empruntées, notamment par les neuroscientifiques grâce aux progrès faits dans la connaissance du cerveau. Mais ce qui intéresse les auteurs, c’est l’aspect « choquant pour le biologiste ». En effet, l’information possède une apparence, elle possède une réalité. Pourtant, à l’envers de toutes les habitudes, « son apparence est concrète tandis que sa réalité ne l’est pas ».  Ils sont contraints de s’y résoudre : « l’information, malgré son caractère immatériel, « vit » ». S’ils s’étaient détaché de la théorie de Shannon, ils auraient sans doute accepté d’affirmer que l’information n’est pas qu’un signe comme ils le démontrent en détail dans leur livre. L’information fait signe. Elle déclenche un feu d’artifice de connexions neuronales dans les cerveaux ; c’est sans nul doute aussi pourquoi les auteurs affirment qu’ « elle vit ».
 

Homo sapiens est un spécialiste de l’information

 
Elle vit dans les organismes vivants et plus particulièrement chez les humains. « Homo sapiens est un spécialiste de l’information » affirment-ils. La particularité que les hommes possèdent, plus que toute autre espèce, est le langage. Nombreux ont été les scientifiques qui se sont penchés sur cette fonction si élaborée. Certains ont même imaginé que l’apparition du langage avait transformé radicalement la nature de l’homme. Son cerveau a grossi, il a pu transmettre à ses congénères des instructions, inventer le feu et de ce fait, dormir plus profondément, en meilleure sécurité. Il put ainsi rêver, assimiler les connaissances des périodes de veille, augmenter ses capacités et son intelligence. Cette histoire, pour Pierre-Henri Guyon, est certes probable mais, nous n’en avons aucune preuve, aucune trace. C’est vrai. Ce qui apparaît plus évident pour les auteurs et notamment Jean-Louis Dessalles, le spécialiste du langage, c’est que cette fonction est à rapprocher … de l’épouillage chez les singes. Le langage sert à la conversation.  La preuve ? Regardez ce que nos contemporains font sur le web ou Twitter : ils papotent, ils propagent des nouvelles et des rumeurs. Et cela, « ils adorent le faire ». Ce sont certainement les pages les plus discutables du livre. La thèse consistant à dire que le langage sert à démontrer notre capacité à acquérir des informations pour gagner du prestige et conquérir un statut social obtenu ainsi par un autre moyen que la force physique, cette thèse restreint l’importance du langage et laisse de côté son rôle dans la conquête d’un avantage compétitif considérable dans l’évolution de l’espèce. Un avantage permettant justement aux informations non biologiques de se propager pour sculpter l’humain mais aussi toutes ses projections techniques ou civilisationnelles.
 
« L’information constitue le fil d’Ariane de l’évolution ». L’information est ce qui unit les organismes dans le temps. Les auteurs, naturalistes éminents, observent que l’information possède la caractéristique de voyager d’organisme en organisme, d’y être stockée, transmise et ainsi de traverser le temps, au-delà de la limite temporelle des organismes eux-mêmes. « Ce qui se maintient tout au long des lignées phylogénétiques, c’est exclusivement l’information qui les traverse, presque sans les voir » affirment-ils.
L’information codée dans les gènes, qui se réplique de génération en génération est bien connue des biologises. Mais il y a d’autres informations, non biologiques, non génétiques, qui sont capables de se répliquer elles-aussi et de se transmettre d’individu à individu dans toute la lignée des générations et des cultures. Ces informations non biologiques, qu’il faut appeler « culturelles », Gouyon, Dessalles et Gaucherel semblent les aborder avec d’infinies précaution.  Il faudra attendre la page 135 de leur livre pour que la notion de mème, inventée par Richard Dawkins [Le gène égoïste, Odile Jacob, 1976] soit abordée.
 

Le rôle des mèmes

 
Les auteurs reprennent la définition initiale de Dawkins : le mème est une unité d’information culturelle qui se propage de cerveau en cerveau. Le livre ignore les définitions ultérieures apportées au concept de mème, définitions directement induites des travaux des neuroscientifiques. C’est le cas notamment de Robert Aunger [The Electric Meme, The Free Press, 2002] ou de Susan Blackmore [La théorie des mèmes, Max Milo, 2006]. Ils ont observé que le mème n’est pas seulement une unité d’information qui se propage, c’est avant tout un déclencheur de sens, un « instigateur », qui se réplique de cerveau en cerveau et active une organisation complexe de cartes neuronales, dont on sait aujourd’hui qu’elles se situent dans de multiples zones du cerveau.

LIRE DANS UP : Des chercheurs créent une carte 3D du cerveau pour visualiser comment nous comprenons le langage

L’intérêt principal du livre de Gouyon, Dessalles et Gaucherel est de nous montrer, avec de nombreux exemples tirés de l’observation de la nature, que les gènes et les mèmes participent ensemble du fil de l’évolution. Dans certains cas, ce sont les gènes qui prennent le dessus, dans d’autres, ce sont les mèmes, ces unités d’information non-biologiques, qui sculptent le vivant. Les auteurs reprennent l’exemple significatif à cet égard de la tolérance au lactose qui est apparu quand l’homme a appris à se sédentariser et pratiquer l’élevage. Une mutation biologique (l’apparition de la lactase, cette enzyme qui permet la tolérance au lait) aurait ainsi accompagné une innovation culturelle (en l’occurrence l’élevage) pour mieux permettre à cette dernière de se projeter, de se propager.
Cette histoire donne envie de savoir, au-delà de ce que l’on sait sur les gènes, comment fonctionnent ces informations « culturelles » qui sautent de cerveau en cerveau, de génération en génération ; comment s’articulent-elles avec les structures génétiques. Qui du mème ou du gène tient l’autre en laisse ? On reste sur sa faim car la réponse donnée par les auteurs du Fil de la vie n’est pas aboutie.  De la même façon, en admettant que le gène soit « égoïste » et qu’il se réplique en utilisant l’organisme vivant comme d’un « véhicule », peut-on admettre aussi que le mème soit « égoïste » et qu’il se réplique pour former quelque chose de plus grand que l’organisme vivant.  Ici encore on regrettera le silence des auteurs qui n’abordent de surcroît que très rapidement la révolution numérique apparue il y a quelques années, dont nombreux sont ceux qui s’accordent à penser qu’elle est un formidable moteur d’expansion des mèmes.
 
Malgré ces silences ou ces oublis, le livre Le Fil de la vie est d’une grande importance. Il établit de façon indiscutable le rôle des informations biologiques et culturelles dans le vivant. En 1944, l’inventeur de la mécanique quantique, Erwan Schrödinger a écrit un petit livre remarquable : Qu’est-ce que la vie ? Il répondait que les fondements de la chimie et de la physique de la vie s’articulent autour d’une notion capitale, longtemps ignorée : l’information. Or selon lui, c’est l’information qui fait la spécificité de la vie. Pierre-Henri Gouyon, Jean Louis Dessalles et Cédric Gaucherel affirment, à la fin de leur périple à travers les arcanes du vivant, que « l’information est ce qui vit ». Il n’y a qu’un pas, qu’ils hésitent à franchir, mais qui pourrait constituer un pas de géant ; avancer que l’information, c’est la vie.
 
 
 
Pierre-Henri Gouyon, Jean-Louis Dessalles, Cédric Gaucherel, Le Fil de la vie. La face immatérielle du vivant, Odile Jacob, 2016, 240 p. 24.90 €
 
Photo : Le Rêve, huile sur toile d’Henri Rousseau (1910), New-York, Museum of Modern Art, © Akg Images
 

 

débat citoyen pour la planète

L'humain est-il savant ?

Jeudi 28 avril, en présence d’Edgar Morin, sociologue et philosophe, Patrick Viveret, philosophe et économiste et David Wahl, écrivain et dramaturge, a eu lieu le deuxième débat sur le thème : "L’humain est-il savant ?" au Ministère  de l'environnement, dans le cadre des débats citoyens pour la planète (1). A cette occasion, plus de 200 personnes étaient réunies pour échanger avec les invités. En introduction, Gilles Boeuf, Conseiller au cabinet de la Ministre, a rappelé quelques éléments avant de lancer le débat.
 
Dans les années 1750, un naturaliste et botaniste suédois, Carl von Linné invente (Systema naturae) la classification binominale : un nom de genre avec une majuscule accompagné d’un nom d’espèce avec une minuscule pour classifier tous les êtres vivants, des bactéries aux vertébrés. Quelques exemples : Canis canis, le chien, Canis lupus, le loup, Vibrio cholerae, la bactérie du choléra… Toutes les espèces vivantes sont alors décrites et les « types » sont déposés dans des Muséums d’histoire naturelle où ils constituent la référence, dans tous les pays.
 
A sa mort, en 1778, Linné et ses collaborateurs, imités par des naturalistes et scientifiques du monde entier, ont ainsi décrit environ 12 000 espèces de plantes et d’animaux. Nous en sommes à plus de 2 millions aujourd’hui, et continuons à déposer environ 16 à 18 000 nouvelles espèces par an.
 
En 1758, Linné dénomme l’humain Homo sapiens : « l’homme savant ». Des espèces avaient été, et sont toujours, décrites actuellement comme « horribilis », « horridus », « gulo » (le glouton), « atrox », « ferox  » (des crotales)… et nous nous sommes nous-mêmes appelés « sapiens ». Or, lorsque l’on regarde aujourd’hui les relations avec les autres espèces, l’attitude de l’humain vis-à-vis de la nature et de la biodiversité qui nous entoure, on peut se demander si nous méritons bien ce qualificatif.
 
Ces questions ont été l’objet du débat : comment analyser nos relations avec le monde vivant dans lequel nous nous trouvons ? Comment regarder nos responsabilités vis-à-vis de lui ? Nous sommes en effet l’espèce qui, seule, se juge « digne » et qui refuse cette dignité aux autres et nous avons mis en « coupe réglée » cette nature dans laquelle nous sommes immergés et dont nous ne saurions nous passer. Nous ne mangeons et ne coopérons qu’avec du « biologique » et pourtant aujourd’hui, et depuis quelques milliers d’années, nous détruisons, polluons, surexploitons, disséminons tout partout et avons une influence très délétère sur le climat. Alors l’humain, « faber » et pas encore « sapiens » ?
 
 
 
(1) Les débats citoyens pour la planète, c’est un cycle de débats consacrés aux sciences du vivant et à la biodiversité, une fois par mois au ministère.
Pour prolonger les échanges de la COP21 et continuer ainsi le travail de réflexion, de mobilisation jusqu’à la COP22 qui aura lieu à Marrakech, un cycle de débats avec des philosophes, anthropologues, sociologues, scientifiques, économistes, artistes engagés dans le développement durable a été mis en place autour des grands enjeux liés à la science du vivant et à la biodiversité.
Ces débats, animés par Gilles Bœuf, conseiller scientifique de Ségolène Royal, ont lieu une fois par mois à l’hôtel de Roquelaure, le jeudi de 19h à 20h30 autour de 3 à 4 personnalités.
 

VOIR AUSSI DANS UP' L'INTERVIEW D'EDGAR MORIN

VOIR AUSSI DANS UP' L'ENTRETIEN AVEC PATRICK VIVERET

 

 

code travail

Droit du travail et emploi : la difficulté de réformer

La revue Droit social (Edition Dalloz) rend compte, dans son numéro du mois d’avril, du grand débat qu’elle avait organisé début décembre – bien en amont donc de la présentation du projet de la loi Travail. Le dossier confronte les points de vue de juristes et d’économistes afin de signaler et mettre en perspective quelques-uns des principaux enjeux de la réforme.
 
Olivier Favereau, qui signe l’avant-dernière contribution et la plus riche, y expose le point de vue de l’ « économie institutionnaliste ». Plutôt qu’une réponse à Pierre Cahuc – dont on lira un résumé de la contribution ci-dessous –, l’article d’Olivier Favereau pourrait être vu comme une réponse anticipée à la chronique que publiait récemment François Bourguignon dans Le Monde du 24 mars. Celui-ci y expliquait que l’on devait considérer comme établi le lien entre le surcroît de chômage observé en France sur les trente dernières années par rapport aux autres pays européens (hors pays de l’Est et hors Espagne) et la rigidité, plus forte qu’ailleurs, du marché du travail. Il précisait en outre que cette rigidité était incompatible avec les transformations économiques et technologiques à venir, qui nécessiteraient au contraire une plus grande flexibilité du marché de l’emploi (tout en appelant à prendre également des mesures complémentaires visant une meilleure adéquation entre les qualifications demandées et offertes).
Le moins que l’on puisse dire est que les positions des économistes sur le sujet continuent de diverger. Si l’on y ajoute les différences d’appréciation des juristes sur l’opportunité de développer la négociation d’entreprise ou de réduire la protection qu’offre la loi à la partie faible au contrat – pour se limiter à ces deux thèmes –, on peut se demander si un débat où les positions se confronteraient sérieusement est encore possible, ou bien s’il reste juste à tirer le rideau.

Les termes et les enjeux du débat

Les contributions qui se succèdent dans ce dossier apportent plusieurs éclairages intéressants des termes et enjeux d’une réforme du droit du travail.
Le directeur du bureau de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) pour la France, Cyril Cosme, rappelle à quel point la structure et l’organisation du droit du travail – au-delà de la protection de la partie faible au contrat, que l’on retrouve partout – varient d’un pays à l’autre, en fonction de l’histoire, des traditions et cultures juridiques, du degré de coopération entre acteurs économiques et sociaux, mais aussi des préférences collectives et des choix politiques. Ce qui rend délicats les exercices de transposition des lois d’un pays à l’autre, en particulier lorsqu’on en attend des effets sur l’emploi. Indépendamment de la source du droit (le juge et sa jurisprudence, le contrat, l’accord collectif et la loi) sur laquelle le débat a tendance à se focaliser en France, l’élément essentiel pourrait bien être la façon dont les acteurs et partenaires sociaux se saisissent des cadres juridiques, lorsque des changements sont nécessaires – encore faut-il qu’ils y soient disposés et qu’ils aient les capacités de le faire.
 
L’ancien chef d’unité adjoint de la Direction Générale Emploi de la Commission européenne, Fernando Vasquez, questionne quant à lui l’orientation politique dominante en Europe. En effet, depuis maintenant une dizaine d’années, il semble y avoir un consensus autour du fait que la recherche de la compétitivité et l’augmentation du niveau de l’emploi exigent un abaissement des coûts et des standards sociaux, ce que l’auteur remet en question. Il souligne aussi la manière problématique dont est désormais perçue la mobilité intracommunautaire et la divergence croissante des pays de l’UE, qui ont cessé de coopérer pour ne plus établir entre eux que des relations de pure concurrence.
 
Marie-Claire Carrère-Gée, Présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi, présente le rapport récent de celui-ci, qui dresse un panorama détaillé des réformes du marché du travail mises en œuvre en Europe ces dernières années, sur la base des données élaborées par la Commission européenne ou le Bureau international du travail. Les premiers effets de ces réformes y sont analysés à l’aune de trois critères : l’emploi, la compétitivité, ainsi que les inégalités et la pauvreté. Toutefois le rapport ne réussit pas à établir que les évolutions observées sont effectivement la conséquence des réformes mises en œuvre.
 
Les deux contributions suivantes sont signées par des professeurs de droit. Pascal Lokiec plaide pour que l’affirmation d’un lien de causalité entre droit du travail et chômage – sur laquelle aucun consensus n’existe du côté des économistes, rappelle-t-il – ne soit pas prise pour un fait établi par le juriste (c’est-à-dire aussi les membres du Conseil constitutionnel, lorsque cela tombe sous son contrôle). Réciproquement, il met en garde contre une analyse économique qui ne prenne pas en compte la subordination et les droits fondamentaux. Ensuite, il rappelle les principaux outils qui sont déjà à la disposition des employeurs pour permettre la flexibilité du travail. Il évoque aussi les différents modes de régulation juridique existant en droit du travail : la réglementation, l’exigence de justification, la délégation aux acteurs et l’incitation (au sens de règle susceptible d’orienter les comportements). Il explique ainsi que ces modes ont vocation à coexister, chacun d’entre eux répondant à des finalités différentes, et ne sont certainement pas voués à se substituer les uns aux autres. Ce besoin de régulation juridique, explique-t-il, se fait actuellement plus particulièrement ressentir à cause de deux facteurs : d’une part, l’essor du « non salariat » ou, en interne, la remise en cause de la subordination et des protections associées (au motif d’une autonomie croissante des salariés, parfois passablement ambiguë) ; d’autre part, l’adaptation du salarié aux évolutions de l’emploi, à la fois dans et hors de l’entreprise, et la responsabilité de l’Etat en la matière.
 
Arnaud Martinon, également professeur de droit, brosse, quant à lui, un état du droit de licenciement pour motif économique. Il relève ainsi des tensions juridiques sur le contrôle du motif du licenciement (les causes du licenciement, le périmètre d’appréciation, le débiteur des obligations) ou parfois à sa marge (la modification du contrat de travail ni personnelle, ni économique, le champ du reclassement ou la définition du groupe de reclassement ou d’emplois substituables). Il explore ensuite les changements envisageables, des plus radicaux, comme l’autorégulation ou la taxation, aux plus anodins. Il envisage ainsi, par exemple, la possibilité de neutraliser les cas de nullité des licenciements et/ou de réduire le montant des dommages et intérêts, de renforcer et sécuriser des plans de départs volontaires ou d'autoriser les accords de PSE à inclure des propositions de transactions individuelles, voire d’autoriser des accords collectifs de rupture, sur le mode des accords de maintien de l’emploi (si les employeurs trouvent des syndicats pour les signer).
 
Jean-Denis Combrexelle, Président de la section sociale du Conseil d’Etat, plaide, comme dans son rapport remis en septembre, pour la négociation collective, en mettant en avant le succès des accords de PSE, nés de la loi de sécurisation de l’emploi, ainsi que (mais peut-on considérer qu’il s’agisse d’un succès ?) l’obligation de négocier au niveau des branches les contreparties en termes d’emploi au Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) dans le cadre du Pacte de responsabilité. Mais il souligne également, plus généralement, l’augmentation du thème de l’emploi dans les accords collectifs à tous les niveaux. Certes, ni la négociation collective, ni d’ailleurs aucun autre dispositif de droit du travail ne créent directement des emplois, concède-t-il. Mais celle-ci peut être un puissant levier de performances économiques et sociales, elles-mêmes porteuses d’emplois. Cela vaut tout particulièrement pour la négociation d’entreprise, ajoute-t-il, parce qu’elle est à la fois plus proche des choix économiques de l’entreprise et des choix individuels des salariés. À le suivre, la charge de la preuve en incombe toutefois aux acteurs eux-mêmes. Manière de dire que sans engagement réciproque de leur part, rien ne se passera… ou peut-être tout autre chose que ce qui était prévu, si une partie domine l’autre (mais cela Jean-Denis Combrexelle ne le dit pas). 
 
Christophe Radé, également professeur de droit, trace un rapide un bilan de la négociation collective sur l’emploi. Au niveau de l’entreprise, la mise en œuvre des 35 heures a sonné le glas des accords offensifs, explique-t-il, au profit exclusif d’une négociation de sauvegarde de l’emploi, qui présente elle-même un bilan mitigé. Et les syndicats peuvent avoir le sentiment aujourd’hui que leur accord est recherché surtout lorsqu’il s’agit de légitimer des suppressions d’emploi ou d’en régler les conséquences. Dans ce contexte, se demande alors l’auteur, ne vaudrait-il pas mieux, une fois admis le caractère inéluctable des restructurations, basculer plus clairement dans une logique économique en laissant les entreprises déterminer le nombre des emplois supprimés et en leur imposant de financer des dispositifs de reconversion professionnelle. Cela permettrait de supprimer les phases de discussion internes qui conduisent souvent, plutôt qu’à un renforcement des mesures de reclassement, à une surenchère financière autour des indemnités de départ.
 
Les deux contributions suivantes sont signées par des professeurs d’économie. Pierre Cahuc explique comment il est possible, dans certains cas, d’établir une relation de cause à effet entre des règles de droit et l’emploi. Une stratégie consiste – à défaut d’expérimentations, souvent difficiles à mettre en œuvre – à repérer, par exemple, des changements de réglementation qui affectent de façon différenciée des individus ou des entreprises similaires. Ainsi, par exemple, on peut dans le cas d'un dispositif d’allégement des charges qui concerne les entreprises jusqu’à un certain seuil d’effectif, comparer les évolutions de l’emploi de part et d’autre de ce seuil et d’attribuer alors (ou non) à ce dispositif un effet de dynamisation de l’emploi. Au-delà de cet exemple, de très nombreuses études empiriques, mobilisant ces mêmes méthodes, montrent que le coût du travail a un impact négatif sur l’emploi, et qu’il en va de même des règles de droit renchérissant ce coût. Toutefois, une règle qui accroît le coût des licenciements a a priori un effet ambigu sur l’emploi, car si elle renchérit le coût du travail, elle dissuade aussi d’opérer des licenciements. Les mêmes méthodes d’analyse permettent alors de départager ces effets. Elles mettent ainsi en évidence les effets négatifs de la protection de l’emploi sur ce dernier. Elles montrent également que celle-ci contribue à creuser les inégalités en protégeant les salariés ayant accès à des emplois stables au détriment des autres. Deux pistes méritent ainsi d’être envisagées pour sortir de l’impasse, explique l’auteur. Tout d’abord, la possibilité de réduire le salaire minimal et de confier à la fiscalité la tâche de redistribuer le revenu plus efficacement, en ciblant les transferts vers les ménages à plus bas revenu, en fonction de la situation familiale, avec des effets moins dommageables pour l’emploi que des salaires rigides à la baisse. Deuxièmement, celle d’assouplir les licenciements économiques en leur associant une mutualisation des coûts de reclassement des salariés. Celle-ci pourrait être financée par une modulation des cotisations à l’assurance chômage, en fonction de l’historique des ruptures de contrat de travail dans l’entreprise (c’est-à-dire qu'une entreprise avec un taux de licenciement plus élevé paierait plus). Cela suppose toutefois que la redistribution fonctionne bien et ne se heurte pas à d’autres empêchements. 

Le point de vue de l’économie institutionnaliste, en guise de réponse

Olivier Favereau fait l’effort, dans sa contribution, de répondre à une bonne partie des communications précédentes, en explicitant le point de vue de l’économie institutionnaliste, pour laquelle, explique-t-il, l’économie ne précède pas les institutions. Le droit en particulier a ainsi sa légitimité propre, qui ne se résume pas à l’efficacité économique, à supposer même que celle-ci puisse être définie de façon unique. Le droit est ainsi envisagé comme une « ressource » avant d’être une contrainte et/ou une modification des incitations.
De plus, une règle ne peut être considérée de manière isolée, en faisant abstraction d’un ensemble plus vaste avec lequel elle fait système. Les grandes tendances que l’on peut malgré tout identifier par zones ou ensembles de pays ne montrent aucune « solution miracle » pour l’emploi. Pour autant, le type de « monde commun » qu’instaurera le droit déterminera la forme des relations qu’entretiendront entre eux les acteurs collectifs et individuels.
Sur la question de la compétitivité, l’auteur souligne que le coût du travail ne détermine pas à lui seul la compétitivité d’un produit. Une entreprise qui ne serait capable de soutenir la concurrence qu’en payant des salaires faibles ne serait tout simplement pas compétitive. Enfin, au niveau d’une nation, la compétitivité résulte d’un mélange de positions d’entreprises compétitives et non compétitives et, en définitive, renvoie à l’ensemble des institutions qui assurent une performance collective, c'est-à-dire une productivité du travail suffisante pour assurer la viabilité du modèle social national. La mobilité du travail dans l’Union européenne est faible, problématique et source d’effets pervers – lorsqu’elle est un prétexte à la mise en concurrence des modèles nationaux. Ce qui suggère alors l’hypothèse, explique-t-il, que celle-ci n’est alors justement pas suffisamment « équipée » sur le plan institutionnel pour produire tous ses effets positifs. Mais cela vaut également, plus généralement, pour le projet d’Union centré sur une économie entièrement vouée à la libre concurrence.
Pour les mêmes raisons, l’économiste devrait s’astreindre, explique l’auteur, avant de parler du type de contrat de travail souhaité, à préciser au préalable le type de prestation attendu du salarié. En effet, une contribution personnelle à un processus d’apprentissage collectif ne se commande évidemment pas de la même façon que la participation à une chaîne de production. Pour illustrer les précautions à prendre lorsqu’on prétend tirer des conclusions de telle ou telle mesure de flexibilisation des relations de travail, l’auteur évoque le cas allemand. La création d’emplois supplémentaires dont on crédite généralement les réformes Hartz pose toutefois d'autres questions lorsque l’on observe que, si les emplois ont bel et bien augmenté, le nombre d’heures de travail en revanche est resté étonnant stable.
Partant de la théorie des organisations, l’économie institutionnaliste, poursuit l’auteur, voit dans l'entreprise un dispositif d’apprentissage organisationnel, inscrit dans une relation de pouvoir « privé » – entre l’employeur et le salarié –, dont l’efficacité économique dépend de sa capacité à susciter la confiance de la partie faible. L’obligation de motiver le licenciement et la possibilité d’un contrôle par le juge, pour répondre à Arnaud Martinon, contribuent alors toutes les deux à asseoir cette confiance. Par ailleurs, parce qu’elle fait la distinction entre le statut de société et l’entreprise, l’économie institutionnaliste suggérerait volontiers, explique-t-il, de mettre l’obligation de reclassement à la charge du groupe (lorsqu’il existe), plutôt qu’à celle de la société juridique.
Les relations sociales sont caractérisées, dans notre pays, par une méfiance instinctive à l’égard des entreprises. Or, la mauvaise qualité des relations de travail pèse négativement sur le taux d’emploi, comme cela a été démontré par T. Philippon. Si la méfiance se nourrit de l’asymétrie de pouvoir, comme on peut le penser, il est logique de chercher à reconquérir la confiance par un véritable rééquilibrage des pouvoirs, et donc notamment l’élargissement des dispositifs instituant des administrateurs salariés. Cela permettrait d'aller vers une codétermination à l’allemande ou à la suédoise, dont il faudrait également trouver les moyens, sans doute constitutionnels, de les étendre aux PME et TPE.
 
Pour finir, Nicole Belloudet, professeur de droit, membre du Conseil constitutionnel, analyse le contrôle exercé par ce dernier sur la législation du travail, notamment à destination des législateurs. Le contrôle du Conseil constitutionnel n’est pas extrêmement intrusif. C’est un contrôle balancé qui dans la situation actuelle porte attention au plein emploi mais assure des garanties de protection pour les salariés, écrit-elle. Aussi est-il peu probable que des avancées ou simplement de véritables éléments de réponse sur le sujet puissent venir du Conseil constitutionnel.
 
La question de l’emploi et la course à la compétitivité à laquelle la majorité des économistes se sont rangés pose aujourd’hui un redoutable défi au droit du travail, dont les fondements et la légitimité sont mis à mal. Cela demanderait une clarification et réaffirmation autrement plus forte que celle proposée par ce dossier, même si ce dernier permet un début de prise de conscience.
 
Jean BASTIEN, consultant auprès des comités d'entreprise.
Ses pôles d'intérêt englobent notamment l'économie, l'organisation des entreprises et les questions du travail.

Livre "Entreprises : la grande déformation" d'Olivier Favereau - Edition Parole et silence, 2015

Dossier : le travail en débat

 
Cet article est précédemment paru dans nonfiction.fr
 
 

 

L'Arc de Triomphe de palyre

Comment reconstruire Palmyre ?

L’armée de Bashar al-Assad, largement soutenue par l’aviation russe et les forces du Hezbollah libanais a repris le contrôle de Palmyre. La (re)prise de la ville, inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco, est ici un enjeu symbolique tout autant que stratégique. Libérée, il faudra maintenant reconstruire Palmyre.

La reprise de la cité antique a été saluée par la communauté du patrimoine culturel. Tout d’abord par la directrice générale de l’Unesco Irina Bokova, mais également par Maamoun Abdulkarim, directeur de la DGAM (Direction Générale des Antiquités Syriennes) qui décrit ainsi une victoire pour le monde entier. La présence de figures du monde culturelle célébrant une victoire militaire confirme bien le statut que Palmyre a acquis au cours des dernières années. La ville est devenue martyre culturel, symbolisant un patrimoine syrien à l’agonie tout en exemplifiant les exactions iconoclastes de Daech.

Le patrimoine culturel à Palmyre

Si l’accent a été mis sur les destructions idéologiquement motivées de Daech, l’état du patrimoine culturel de Palmyre ne peut s’expliquer sans l’implication de tous les acteurs du conflit. En effet, bien avant la prise de la ville par l’État islamique, la transformation de la cité antique en champ de bataille avait déjà mené à la destruction de colonnes, l’endommagement de temples et de couches archéologiques, ainsi qu’à la disparition de certains éléments architecturaux.

Cette destruction s’est amplifiée lors de la prise de la ville par Daech en mai 2015. Un rapport de septembre 2015 met en valeur le pillage d’éléments architecturaux et de sculptures funéraires, la destruction de tombes, d’autels sufis, et la très médiatisée démolition du temple de Baalshamin.

Au cours des derniers mois, l’intensification des combats et les bombardements syriens et russes semble avoir largement participé à la destruction d’une partie de ce patrimoine. Certaines colonnes ont été détruites au cours du mois de novembre par un bombardement russe. Plus récemment encore, mi-mars, certains groupes locaux ont tenté d’attirer l’attention sur le coût de la stratégie russe pour la ville de Palmyre.

LIRE DANS UP' : La mémoire condamnée, ou le patrimoine mondial entre négligences et destructions 

Premier état des lieux

Les photos de la ville antique nous sont parvenues dès vendredi. C’est tout d’abord les chaînes Mayadeen et Al-Manar qui nous montrent les colonnades, mais ne permettent pas d’évaluation plus poussée. Au courant de l’après-midi, Rossia 24 met en ligne un montage de vidéo plus précis d’Alexander Pushin et Yevgeny Poddubny.

Ces images nous permettent un premier survol de la situation du site archéologique depuis que les troupes Daech ont pénétré la ville. Elles montrent la destruction quasi-totale, bien connue, du temple de Beelshamin, à l’exception de l’enceinte et d’une partie de la porte d’entrée. La vidéo montre plusieurs impacts d’obus et certaines portions de murs écroulés dans la zone de l’agora et du « Tariff Court ». Le tétrapyle voisin semble intact, mais plusieurs colonnes de la grande colonnade sont à terre, corroborant les rapports. Le théâtre quant à lui reste relativement épargné. Lieu de réunion de Daech et scène d’exécutions de masse, ce dernier ne montre que quelques rares éclats d’obus ou de balles et un lieu généralement laissé à l’abandon.

Dimanche, quelques vidéos permettent enfin de pénétrer le musée. On y voit alors statues romaines défigurées, murs montrant plusieurs impacts d’obus et de balles, et quelques autres éléments architecturaux jonchant le sol sous un toit branlant. Si les quelques destructions de statues peuvent être probablement attribuées à Daech, il semble probable qu’une partie des dommages soient imputables à la bataille en cours.

Si la définition des vidéos ne permet pas d’étude approfondie, elle confirme cependant les informations récoltées sur le terrain et à l’aide d’images satellites par les différents groupes et institutions surveillant la destruction du patrimoine syrien. La collecte de différents types de données reliées à la destruction du patrimoine syrien au cours des dernières années a en effet pour but de préparer la phase de reconstruction qui prendra lieu dès la fin du conflit.

Quels chantiers maintenant ?

À cet égard, Palmyre pourra jouer le rôle d’expérience à petite échelle. Palmyre a été présentée comme martyre culturelle de la guerre civile et des exactions d’EI, c’est donc par elle que doit commencer la reconstruction.

Déjà, Irina Bokova précise le rôle que l’Unesco doit jouer, dès que la situation est stabilisée, et suggère le début du processus de reconstruction aussi tôt que possible. C’est cette même idée qui est défendue par Maamoun Abdelkarim. Dario Franchescini, le Ministre italien de la Culture quant à lui suggère l’emploi de ces casques bleus culturels, une force nouvellement crée composée de carabinieri et de professionnels du patrimoine culturel.

Tout au court du conflit déjà, différentes organisations (Unesco, ICOMOS, ICOM, ASOR, Syrian Heritage Initiative, Heritage for Peace, SHIRIN Project, et bien d’autres) se sont mobilisées pour participer à la protection du patrimoine syrien. Cette mission était limitée par l’incapacité des acteurs à agir à l’intérieur même du pays et s’est principalement concentrée autour de trois aspects : collecte de données sur le terrain, sensibilisation, et formation de professionnels syriens à la gestion du patrimoine en période de conflit.

Ces formations ont eu lieu sur Internet, à Beyrouth ou Gaziantep, et ont mis l’accent sur des aspects aussi variés que catalogage et transport des collections, techniques de conservation d’artefacts ad hoc, techniques de renfort architectural, protocole de collecte et d’organisation de données, sensibilisation aux cadres législatifs existants, préparation aux risques.

Le premier travail de ces organisations sera, dès la sécurisation de la ville, de travailler de concert avec les experts locaux pour organiser une évaluation des dommages et l’établissement d’une liste de priorité de conservation. Ces équipes devront décider de la nécessité et de la pertinence de reconstruire ce qui a été détruit au cours des dernières années de guerre.

Il est probable que les collections archéologiques resteront en sécurité dans les coffres loin de Palmyre. Les équipes en charge de la restauration du patrimoine devront également remettre sur pied le système de gestion culturelle de Palmyre, tout en intégrant les impératifs militaires des forces locales, car la guerre syrienne n’est pas finie. Les risques de pillages sont toujours présents, tant il a été démontré que cette activité était entreprise par tous les partis du conflit, incluant l’armée syrienne officielle.

Si libérée et sécurisée, Palmyre jouera le rôle de Stunde Null à petite échelle. Elle sera l’opportunité de mettre en action les différentes stratégies élaborées par ONG et institutions internationales durant le conflit. Cependant, l’héroïsation des libérateurs et la hâte des institutions culturelles ne doivent pas minimiser les origines des dommages infligées à la ville. Une reconstruction des vestiges et de l’administration culturelle de Palmyre ne peut passer que par la prise en compte de tous les acteurs et moyens de la destruction du site.

Cet article a été mis à jour le 29 mars 2016.

Bastien Varoutsikos, archélogue, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Photo : L'Arc de Triomphe de PalyreThe Conversation détruit par Daech en octobre 2015 (photo prise le 27 mars 2016). Maher Al Mounes/AFP

 

 

Apple FBI

Apple vs FBI : suite et fin ?

Encore un rebondissement - peut-être le dernier – dans le bras de fer qui oppose Apple au FBI. Après plusieurs semaines de conflit opposant le géant à la pomme au gouvernement américain il semblerait que le FBI ait trouvé une solution pour se débrouiller tout seul et ouvrir les codes secrets de l’iPhone dans l’affaire criminelle de San Bernardino.
Le dernier jugement rendu mardi 16 février par la Cour fédérale du Riverside en Californie exigeait que la multinationale fournisse « une assistance technique raisonnable » au FBI afin de lui permettre d’accéder au contenu crypté de l’iPhone d’un des auteurs présumés de la fusillade de San Bernardino. Les enquêteurs, soutenus par des familles de victimes de cet attentat qui a fait 14 morts, estiment que le contenu du téléphone portable pourrait les aider à déterminer comment a été organisé l’attentat du 2 décembre, mené par Syed Farook et sa femme Tashfeen Malik. Les enquêteurs cherchent notamment à établir s’ils ont bénéficié d’une aide extérieure.
 
Il semblerait que le gouvernement qui, parallèlement à ce jugement, poursuivait ses efforts pour accéder au contenu de l’iPhone, soit arrivé à ses fins. Le FBI contacté par « un tiers » serait sur le point de parvenir à accéder (si ce n’est déjà le cas) aux données de l’iPhone. S’en est suivie la levée d’une audience qui devait se tenir ce mardi. Le test de la viabilité de méthode fera l’objet d’un rapport d’évaluation et sera prochainement communiqué au juge en charge de l’affaire, Sheri Pym.
 
Il y serait parvenu sans l’aide d’Apple. Dans une telle hypothèse, la personne à l’origine de cette méthode pourrait néanmoins s’exposer à des poursuites judiciaires. Selon Robert Enderle, expert en technologies, il pourrait s’agir de John McAfee (créateur de l’anti-virus éponyme), ou d’un ancien employé d’Apple. En France, cette personne aurait pu être poursuivie sur le fondement des articles L 323-1 et suivants du Code pénal qui incriminent l’accès ou le maintien frauduleux dans un système automatisé de traitement des données. S’il s’agit d’un ancien employé d’Apple, il pourrait se voir opposer la clause de confidentialité présente dans son ancien contrat de travail.
 
En réalité, il serait surprenant qu’Apple ne soit pas intervenu. La version des faits telle qu’avancée par le gouvernement américain constituerait un juste milieu et permettrait à Apple de collaborer avec le FBI tout en maintenant son image de garant des libertés fondamentales auprès des consommateurs. En effet, depuis le jugement du 16 février dernier, la multinationale était dans une position ambigüe puisque si fournir au FBI un moyen pour accéder au contenu de l’iPhone permet de démontrer qu’Apple participe à lutter contre le terrorisme, a contrario cela engendrerait une menace de sécurité pour ses clients.
 
Depuis l’affaire Snowden qui avait révélé une collecte massive des données par la NSA dépassant le cadre sécuritaire, les sociétés américaines surfant sur cette vague d’indignation ont fait de la sécurité des données un véritable argument marketing. Si l’inviolabilité des téléphones rassure les consommateurs, les autorités regrettent qu’elle puisse aider la criminalité. Cette affaire ravive ainsi le débat sur la nécessité d’accéder aux contenus en vue de lutter contre le terrorisme d’une part et de renforcer la sécurité des données, d’autre part. D’un point de vue informatique, le premier suppose l’introduction d’une faille de sécurité dans le programme au moyen notamment des backdoors (ou « portes dérobées »), tandis que le second vise à rendre le logiciel infaillible à toute intrusion tierce.
 
Dans l’un comme dans l’autre cas, l’impact en termes d’image est négatif pour Apple. Il semble qu’elle s’en soit néanmoins sortis. Ainsi, lundi dernier alors que le FBI affirmait détenir une méthode viable pour accéder aux données de l’iPhone, Tim Cook déclarait que « nous devons décider en tant que nation quel pouvoir devrait avoir le gouvernement sur nos données et notre vie privée ».
 
En France, le projet renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement qui sera prochainement en discussion devant le Sénat, complète l’article L 230-1 du Code pénal qui permet aux autorités judiciaires de désigner toute personne morale ou physique en vue d’accéder à des données chiffrées. Ce faisant, il disposera désormais en son dernier alinéa que « le fait, pour un organisme privé, de refuser de communiquer à l’autorité judiciaire requérante enquêtant sur des crimes ou délits terroristes (…) des données protégées par un moyen de cryptologie dont il est le constructeur, est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 350 000 euros d’amende », l’amende étant portée au quintuple concernant les personnes morales.
 
 

LIRE AUSSI DANS UP' : Un terroriste est-il un client Apple comme les autres ? 

 
 

 

Europe, valeurs et sécurité

la défense de nos valeurs doit devenir la base de notre stratégie de sécurité

Parler de droits de l’homme dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité paraît naïf : comment évoquer des valeurs dans un domaine qui est celui de la seule ambition de puissance ? Une telle approche est à l’avance condamnée pour son manque supposé de réalisme. Les démocraties admettent que les droits de l’Homme sont souhaitables, mais dans la stratégie internationale, ils y voient au mieux un supplément d’âme. Or c’est au nom du réalisme et du pragmatisme, et en écartant par méthode toute référence aux valeurs que nous démontrerons que la défense des valeurs associées aux droits de l’homme – libertés, démocratie, respect du droit international – doit au contraire devenir la base de notre stratégie de sécurité. Nous partirons des faits.

Révolution de l’universalisme

Une révolution intellectuelle s’est produite au cours des trente dernières années, avec des conséquences pratiques immenses. Aucun pays et aucune société ne peuvent plus être considérés comme souffrant, par nature, d’une incapacité à concevoir la liberté et les droits humains. L’argument contraire des prétendus réalistes comme des relativistes est démenti par les faits.

Les premiers affirment que certains pays resteront à jamais étrangers à « nos » valeurs (celles que l’Occident a choisies de faire siennes) : dans notre diplomatie, il serait vain d’y insister. Ils considèrent ainsi que les peuples russe, chinois ou arabe par exemple – avec des arguments historiques et culturalistes fallacieux – sont voués à jamais à la soumission et à la dictature. Se fondant sur une prétendue « âme » des peuples, ils considèrent que les dirigeants n’ont aucune importance et que nulle société finalement n’évolue. Et de balayer d’un revers de la main les dissidents russes et chinois, les insurgés du Printemps arabe, les femmes africaines musulmanes qui se battent contre l’excision, les homosexuels africains ou arabes et les protestataires de Hong Kong…

Les seconds, dans la ligne de Mahathir, estiment que l’Ouest n’a pas à imposer ses valeurs à l’Est – les sociétés confucéennes et islamiques que Samuel Huntington englobait trop rapidement – et que la liberté, les droits de l’homme et la démocratie sont des valeurs occidentales. Si l’Occident fut certes la terre où ces valeurs se développèrent et s’il y eut bien une influence de celui-ci sur le reste du monde, des gens éloignés de cette tradition ont pu concevoir et exiger pour eux ces principes indépendamment de tout héritage : ce fut le cas des soulèvements du Printemps arabe – au-delà des possibles récupérations par ailleurs –, mais aussi en Ouzbékistan, Birmanie, Indonésie et dans plusieurs pays africains.

Les peuples n’ont nul besoin de se réclamer de l’Occident pour lutter contre l’oppression et d’avoir lu Spinoza, Locke et Tocqueville pour aimer la liberté. Cette quête de liberté n’est pas réservée aux élites intellectuelles. L’universalité n’est pas celle de la philosophie occidentale et du devoir moral, mais celle, concrète, de la réalité vécue et perçue. L’aspiration aux droits ne connaît aucune frontière culturelle, sociale ou religieuse. C’est un universalisme des faits, non un universalisme théorique.

Droit commun ou choc des souverainetés ?

Le deuxième fait nouveau résulte du conflit récent ouvert par la mondialisation. Celle-ci exerce une pression dans deux directions contraires : d’un côté, une normativité accrue par le biais des élites formées dans des écoles internationales qui véhiculent les mêmes concepts, de l’autre, une affirmation subséquente des États, dans leur particularité, qui va de pair avec une certaine désinstitutionnalisation des organisations internationales à vocation politique.

Le premier mouvement conduit à une standardisation des références – malgré des traditions culturelles et sociales qui demeurent –, à une mise en conformité d’un nombre accru de pays avec des principes juridiques communs et à un ajustement progressif des élites à des standards qui se diffusent universellement.

Le second amène chaque élite nationale à chercher la meilleure stratégie dans le cadre de ce qu’elle définit, souvent abusivement, comme l’intérêt propre de son pays – lire, de la captation de la rente à son profit – et à s’affranchir des règles posées par les institutions multilatérales précisément parce qu’elles sont censées empêcher les stratégies contraires à la norme commune en termes de droit comme de « gouvernance ». Dans ce combat contre la règle de portée universelle, ces pays qui en refusent l’idée cherchent à instrumentaliser États et zones restées en dehors de cette diffusion des principes libéraux et à déstabiliser ceux qui y souscrivent.

Le premier mouvement ouvre l’espérance d’un ordre plus stable et pacifié, le second la referme. Ce contexte nouveau, marqué donc à la fois par un combat qui s’amplifie pour la liberté et un conflit concret et visible entre deux philosophies, représente un risque majeur pour la sécurité du monde dans les prochaines décennies.

Les droits de l’homme : un élément clé pour l’analyse de risque politique

Remonter à l’origine de ce risque oblige le réaliste à articuler politique intérieure et politique étrangère. Dans un État qui dispose de forces armées potentiellement menaçantes, l’atteinte aux droits de l’homme, aux médias libres et à la société civile offre une bonne prédiction quant à une politique extérieure peu respectueuse de la loi internationale. Ces régimes, à l’intérieur comme à l’extérieur, pratiquent le mensonge et la désinformation.

Dans une perspective strictement réaliste, aider les mouvements libres dans ces pays et réagir à chaque atteinte contre les droits est une politique nécessaire pour notre sécurité. L’analyste de politique internationale devrait regarder ce qui se passe à l’intérieur de ces pays – Russie, Chine, Iran, Arabie Saoudite, Égypte – pour bâtir les scénarios du futur. Le contrôle de l’économie par un groupe lié au pouvoir en place, le sacrifice de l’économie productive au profit des matières premières – qui signifie le refus de voir se développer une classe moyenne risquant d’aspirer à la liberté – et le faible développement d’un appareil de recherche et d’enseignement supérieur sont aussi des indications sur la stratégie future de pays dangereux.

 

Après douze années de tractations épineuses, un accord a été signé à Vienne, le 14 juillet 2015, avec Téhéran sur le nucléaire. Gugganij/Wikimedias, CC BY

Allons plus loin : la destruction de tout droit et de toute dignité a un effet logique de contagion belliqueuse sur toute une zone. Nous avons été ainsi doublement criminels de ne pas mettre un terme immédiatement aux menées génocidaires d’Assad : pour son peuple et pour la sécurité régionale. De surcroît, dans le contexte nouveau d’aspiration à la liberté, le mépris des droits fondamentaux accentue l’instabilité de pays qui peuvent devenir dès lors le terreau de révolutions violentes qui sont autant de menaces pour la sécurité régionale.

De nouvelles responsabilités pour les puissances libres : le nouveau dilemme de l’Europe

On a beaucoup glosé sur la manière de définir le nouveau monde : il n’est plus ni bipolaire, ni unipolaire, ni multipolaire. Provisoirement ou définitivement apolaire, il a été qualifié de G-zéro ou d’anarchie. Cette situation est en même temps préoccupante pour la progression du droit et par la multiplication des conflits de forte intensité. Sauf à voir s’étendre la menace d’instabilité, il ne peut rester non gouverné, tant sur le plan doctrinal que sécuritaire, en raison des deux réalités qui le façonnent.

La première est celle du conflit entre les pays qui souhaitent converger vers une règle de droit universelle et les autres – conflit qui a remplacé le conflit Est-Ouest et n’a rien à voir avec un clash des civilisations. La seconde est qu’il n’est plus possible de pratiquer, comme au temps de la Guerre froide, une politique de containment. Bien des réalistes qui prônent l’apaisement avec les États importants enfreignant les droits de l’homme restent imprégnés par un tel schéma et l’idée illusoire d’une maîtrise du monde et d’un cantonnement. La globalisation du monde ne le permet pas – on sait que les menaces terroristes et criminelles ne connaissent pas les frontières – et les États en rupture avec l’universalisme ne restent pas confinés à leur zone : on le voit avec la Russie.

Cela confère une responsabilité particulière aux États qui se considèrent comme responsables de l’ordre mondial : États-Unis et Europe en premier lieu qui sont d’abord là pour contenir et limiter la première menace mondiale : les zones de non-droit. Ils doivent pouvoir rappeler, de manière crédible, que la préservation de la sécurité ne tolère pas de faiblesse envers les droits.

Cette question ressurgit au cœur de l’Europe. Réussite économique et institutionnelle exceptionnelle, elle n’a plus été pensée depuis longtemps comme entité géostratégique à construire faute d’avoir conjugué la mise en exergue des droits, qui est à son fondement, et sa sécurité. Cette première conception faite de l’Europe d’abord la terre du droit. Son idéal de liberté et de promotion de la loi internationale avait vocation à se répandre, d’abord par l’intégration des pays voisins dont l’évolution politique témoignait de l’adhésion à ces principes, ensuite par sa propagation, par la coopération en matière d’institutions et de justice, au-delà du continent européen.

 

La crise des migrants, un test pour la sécurité et les valeurs de l’Europe. Robert Atanasovski/AFP

Beaucoup ont considéré que cette Europe ne pouvait exprimer aucun objectif propre de puissance. Inversement, les tenants de l’Europe-puissance, acteur économique mais aussi géopolitique majeur, exprimant son existence mondiale contre des concurrents, mais surtout contre des régimes menaçants, ont insuffisamment noué cette ambition aux valeurs de liberté. En réaffirmant la primauté des droits et en les nouant à la puissance, nous réconcilierons ces deux conceptions en dotant l’Europe d’ambitions géostratégiques et des moyens de celles-ci. L’universalisme des droits oblige l’Europe au réalisme géopolitique, notamment à l’endroit de la Russie dont le régime menace les droits et l’ordre mondial, mais vise aussi à corrompre ses valeurs.

Un agenda pratique

Le combat pour les droits de l’homme et celui pour la sécurité sont doublement liés. D’abord, les puissances qui entendent s’affranchir de l’ordre mondial commettent aussi des atteintes aux droits de base. Ensuite, la négation, par une idéologie relayée par tous les instruments de la propagande, de la pertinence de toute idée universelle est aussi un moyen de légitimer leur combat contre les règles du droit international et toutes les institutions qui sont censées le protéger et l’appliquer.

Cette lutte des puissances libres passe certes par la panoplie classique qui doit encore être renforcée : assistance à la démocratie et aux dissidents sur le terrain et aide aux médias libres, invocation insistante du sujet des droits de l’homme dans notre dialogue avec les États non démocratiques, refus du relativisme de la norme en matière de droit et pression permanente sur toutes les démocraties pour qu’elles n’aient aucune complaisance avec les pays qui ne le sont pas, car cela minerait leur combat par ailleurs, intensification de la lutte contre la désinformation.

Elle suppose ensuite un engagement plus ferme dans la responsabilité de protéger, si scandaleusement – mais aussi de manière stratégiquement absurde – bafouée en Syrie. Ce qui suppose une gestion intelligente de l’après. La question du changement de régime n’a pas à rester une question taboue.

Enfin, il faut éviter les doubles discours : une politique stratégiquement conséquente en matière de droits de l’homme ne saurait conduire à ménager ses alliés. Non seulement elle saperait la légitimité de celui qui ne ciblerait que ses adversaires (et le discréditerait en cas de changement de régime dans le pays protégé), mais elle serait aussi irresponsable vis-à-vis de cet allié. Nous devons dire leur fait non seulement à la Russie, à la Chine et l’Iran, et leur opposer une politique de fermeté, mais aussi à la Turquie, membre de l’OTAN, à l’Égypte et à l’Arabie Saoudite. L’expérience montre aussi que les régimes qui n’ont pas de principes sont également les plus versatiles dans leurs alliances.

Dans cette politique nouant droits et sécurité, les grands États doivent être la cible première de notre action, même si tout parallèle entre la Chine et la Russie serait abusif. Moscou, aujourd’hui, par son action militaire directe en Europe et en Syrie et la propagande qu’elle déploie, est une menace immédiate et sans commune mesure avec Pékin. Avec les grandes puissances régionales, ces pays constituent le risque principal en eux-mêmes et parce que leur pouvoir de dissémination du risque est plus étendu. Si l’Europe laisse une Amérique – de plus en plus en retrait et hésitante – mener seule ce combat, elle risquerait fort de devenir une puissance inutile et, parce qu’en première ligne, la plus immédiatement menacée.

Nicolas Tenzer, professeur associé International Public Affairs, Sciences Po – USPC

Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure (Ulm), Diplômé de Sciences Po Paris, Maîtrise d'histoire (Paris X), Ancien élève de l'ENA 
A enseigné la philosophie politique à Sciences Po de 1986 à 2001, puis à Paris School of International Affairs (Sciences Po) dans le Master International Public Affairs. Enseigne également à l'ENA et est professeur invité dans de nombreuses universités étrangères (Etats-Unis, Canada, Corée du Sud, Maroc, Serbie, etc.) tant sur les sujets de géopolitique et les questions internationales que sur les processus de décision (policy-making process et la stratégie publique (Public Strategy). 
A été aussi rapporteur à la Cour des comptes, chef de service au Commissariat général du Plan et chargé de plusieurs missions internationales pour le gouvernement français et l'Union européenne. 
Auteur de 21 ouvrages, dont Philosophie politique (PUF, 1994), Les Valeurs des Modernes (Flammarion, 2003), France : la Réforme impossible ? (Flammarion, 2004), Quand la France disparaît du monde (Grasset, 2008), Le monde à l'horizon 2030. La règle et le désordre (Perrin, 2011), La France a besoin des autres (France, 2012). 
Préside le Centre d'étude et de réflexion pour l'Action politique (CERAP), un think tank indépendant de tout parti et groupe d'intérêt et dirige la revue Le Banquet.
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Mark Hunyadi

Mark Hunyadi : Comprendre le monde, c’est déjà le transformer

Le monde qui vient sera peuplé de robots, nous interviendrons sur nos gènes, nous fabriquerons artificiellement le vivant, nous vivrons dans des sociétés qui nous demanderons d’obéir à des décisions formulées par des algorithmes que nous ne comprendrons pas.  Chaque jour, de nouvelles techniques, des avancées scientifiques, des faits de société, des modes de vivre, de travailler, de jouer, sont imaginés. Un monde allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous lient, justement, à ce monde, nous est promis. Tout cela, dans le respect éthique de nos droits et libertés, nous dit-on. Pourtant, ce monde qui vient peut être éthiquement détestable et socialement pathologique.  Nous ne le percevons pas car nous sommes aveuglés par une sorte de schizophrénie démocratique : la société promeut nos libertés individuelles mais nous enserre dans les carcans de modes de vie que nous n’avons pas voulus. Se libérer de ce paradoxe est un défi politique. C’est ce que nous dit le philosophe Mark Hunyadi que nous avons rencontré à l’occasion d’une session de Questions de vie du Festival Vivant dont UP’ Magazine est partenaire.
 
Mark Hunyadi fait partie de cette nouvelle génération de penseurs qui, armés d’un solide bagage théorique, décryptent nos sociétés dans ce qu’elles ont de plus actuel. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Mak Hunyadi est né en 1960 en Suisse, de parents émigrés hongrois. Disciple du grand philosophe allemand Jürgen Habermas dont il a traduit certaines œuvres, il enseigne la philosophie d’abord à l’Université de Laval au Québec puis revient en Europe, à l’université de Louvain en Belgique. Ses recherches s’orientent toujours dans la double direction de la philosophie morale et de la philosophie appliquée. Dans ce domaine, ses premiers travaux ont été consacrés à des sujets comme la toxicomanie ou la violence ; dans les années 2000, ses contributions les plus importantes ont porté sur les biotechnologies (notamment le clonage), mais aussi sur le principe de précaution ; dès 2006, il a été très actif dans le domaine de l’éthique des nanotechnologies, et travaille depuis 2008 sur le posthumanisme. Son dernier livre La tyrannie des modes de vie dénonce un paradoxe :   notre société valorise par-dessus tout la liberté individuelle et l'autonomie, mais ce qui nous affecte le plus dans notre vie quotidienne - les modes de vie - échappe à toute délibération éthique et démocratique…
 
Peut-on aujourd’hui exercer une critique sur le monde, sur le monde conçu comme un tout englobant, une critique, au sens large de la philosophie ? À cette question pourtant simple, il est impossible de répondre par l’affirmative.  Mark Hunyadi est catégorique, l’activité critique du monde entendu au sens large est abandonnée par la philosophie. Il va même plus loin : « La philosophie, en particulier la philosophie morale et politique, a déserté le monde ». 
 

La démission de l’éthique

 
Comment en est-on arrivé à cette situation ? Parce que, plutôt que d’envisager le monde dans son ensemble, on en est arrivé à le fragmenter, le parcelliser. L’éthique a fragmenté ses domaines d’objets :  bioéthique, éthique médicale, éthique du handicap, éthique de la fin de vie, éthique de l’environnement, éthique animale, éthique de la recherche, … « Telle est la voie que l’éthique de notre temps a choisie pour se retirer du monde : le parcelliser, le fragmenter, l’atomiser, le pulvériser – littéralement : l’analyser ». Notre éthique est devenue analytique et c’est là, selon Hunyadi, le moyen le plus sûr pour soustraire à tout questionnement de fond le monde lui-même, et de « permettre aux forces systémiques qui le gouvernent de se développer sans entraves ».
L’éthique est ainsi devenue la complice du système. Car, aujourd’hui, critiquer veut dire en vérité tout mesurer à l’aune des Droits de l’homme, vérifier que l’éthique libérale des droits individuels soit respectée, donc que d’une manière générale des torts ne soient pas infligés, que des discriminations soient évitées et la vie privée préservée. Une « petite éthique » servie par la multitude de comités, chartes, règlements, institutions éthiques de toute espèce qui pullulent dans nos sociétés avancées, mais qui en réalité servent à valider ce qu’elles sont désormais impuissantes à critiquer. Mark Hunyadi prend pour exemple le principe de précaution qu’il a longuement étudié : « Dans la gestion du risque, on brandit le principe de précaution, pour éviter les dégâts trop importants ou déraisonnables, mais c’est pour mieux faire passer le dispositif technoscientifique dans son ensemble. Le principe de précaution ne sert pas à critiquer l’emprise technologique sur le monde, mais à rendre cette emprise plus fluide. » 
 

Nous obéissons à des décisions que nous ne comprenons pas

 
Pour notre interlocuteur, le domaine de la robotisation est celui qui donne l’image la plus saisissante de cette démission générale de l’éthique : « Depuis que nous conversons avec des voix préenregistrées au téléphone, que nous obéissons au bip de notre ceinture de sécurité nous ordonnant de la boucler, nous nous sommes accoutumés à un environnement peuplé de machines; depuis que nous gérons notre vie relationnelle, professionnelle, intellectuelle mais aussi quotidienne et administrative par ordinateur, cet environnement logarithmé nous est devenu naturel. » Et ceci n’est rien, ajoute-t-il, à côté du monde peuplé d’androïdes qui  seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique. Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire... En tout cas, les recherches de pointe au Japon portent sur les robots empathiques, capables de décrypter les sentiments suffisamment pour pouvoir jouer le rôle de substitut humain dans une relation sociale. Mark Hunyadi nous met en garde contre ce règne des algorithmes qui nous conduisent à obéir à des décisions que nous ne comprenons pas. Il insiste pour nous faire prendre conscience que « L’imagination des chercheurs couplée au capitalisme intelligent n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit d’imaginer un monde technologiquement allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde ».
 

Dans le respect éthique des droits individuels, on nous prépare un monde qui peut être éthiquement détestable et socialement pathologique

 
Certes, on objectera qu’à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Le philosophe y voit la cause du problème : « Alors même que les règlements éthiques se multiplient, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons ». C’est vrai, cette question n’est jamais posée :  nous a-t-on un jour demandé si nous souhaitons un monde peuplé de robots, si nous désirons vraiment un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés, si nous envisageons sérieusement une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. La question préalable n’est jamais posée parce qu’on nous garantit que tout cela respecte parfaitement l’éthique des droits individuels. Nous participons ainsi « à la construction d’un monde qui pourrait être parfaitement indésirable du point de vue de notre vie sociale ; un monde éthique juste, mais socialement pathologique ». Pour le philosophe, c’est là un des plus puissants paradoxes de notre temps, et ce paradoxe a quelque chose de tragique dès lors qu’on nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.
 
L’éthique libérale fait plus que de simplement permettre le déploiement mécanique du système : elle y a une part active, en permettant de blanchir éthiquement un monde dont on se garde bien d’interroger la qualité éthique en général »
 
Ainsi, ne nous leurrons pas. Quand Google se dote d’un comité d’éthique mais investit des milliards de dollars dans ses algorithmes toujours plus puissants pour rivaliser avec l’homme, que les grandes firmes de la Silicon Valley et d’ailleurs s’associent pour créer une université de la singularité chargée entre autres de réfléchir sur le transhumanisme, quand les comités éthiques publics ou privés pullulent, comment penser que ces instances puissent réellement émettre la moindre critique du système qui les a installés ? Mark Hunyadi précise : « Il s’agit de blanchir éthiquement un projet qui est en lui-même soustrait à toute critique possible ». Il insiste sur ce qu’il considère comme le point essentiel mais négligé dans la théorie sociale : « l’éthique individualiste libérale et toutes les institutions qui l’incarnent et la soutiennent (chartes, comités, commissions, normes, règlements, déclarations) – cette éthique donc, centrée sur l’évitement des torts, constitue le facteur immatériel le plus important de la reproduction matérielle de nos sociétés. Loin d’être un outil de critique ou de questionnement du système, l’éthique libérale favorise, fluidifie et garantit sa reproduction. »
 
Ainsi, en nous focalisant exclusivement sur l’éthique des droits individuels, nous laissons s’imposer à nous des modes de vie que nous adoptons aveuglément.  C’est en ce sens que Hunyadi parle de « Tyrannie des modes de vie ». Pour le philosophe, le « mode de vie » est ce qui s’impose à nous, et qui nous affecte si fortement, tout en étant hors de notre portée.

 

Nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique

 
Le mode de vie pour Hunyadi recouvre des attentes de comportement durablement imposées aux acteurs par le système. Ainsi, explique-t-il, on attend par exemple de nous que nous gagnions notre vie en travaillant, que nous soyons efficaces, qu’on sache s’orienter dans notre environnement technologique, qu’on ait d’une manière générale un comportement rationnel en fonction d’une fin, et qu’on se conforme aux rôles qui nous sont imposés, aux modes de consommation, à la manière d’être soigné, d’être aimé ou d’être éduqué… Ce sont là des attentes qui s’imposent objectivement, c'est-à-dire indépendamment des préférences des acteurs.
Le philosophe insiste pour distinguer le mode de vie comme attente du système, des simples pratiques que l’on est amené à faire. Ainsi par exemple, faire ses achats sur internet, utiliser la télévision comme baby-sitter, ou aller en vacances à Ibiza n’est pas un mode de vie, pour la raison simple que ce ne sont pas des attentes de comportement exigibles par le système. Ce sont des pratiques rendues possibles par un certain état du développement technique et culturel du système, pratiques que beaucoup adoptent par confort, par conformisme, par manque d’imagination ou par paresse, sans doute aussi par plaisir ; et ces pratiques sont assurément, à bien des égards, caractéristiques d’une époque. Mais ce ne sont pas des attentes de comportement. Encore une fois, les modes de vie ne disent pas ce que les acteurs font, mais ce qu’on attend d’eux qu’ils fassent. 
 
Le mode de vie est la face vécue du système par les acteurs, la zone de contact par laquelle ils assurent leur intégration sociale, puisque s’intégrer à la société, c’est adopter ses modes de vie. Ce qui est déterminé, ce ne sont toutefois pas les acteurs, mais les modes de vie eux-mêmes, qui, eux, dépendent mécaniquement du système – c’est pourquoi ils échappent aux acteurs, quand bien même ceux-ci sont proclamés démocratiques.
 
Pour Mark Hunyadi, « les modes de vie ne forment pas une couche superficielle qu’on pourrait modifier à notre gré, comme on change de vêtement : en constituant notre zone de contact avec la vie sociale, ils donnent forme à notre existence même, dans des processus de subjectivation où les attentes de comportement jouent un rôle essentiel. » Le paradoxe que souligne le philosophe c’est que «la manière dont se reproduisent et s’imposent à nous ces attentes de comportement dément les valeurs cardinales de liberté et d’autonomie sur lesquelles repose notre société. Nos droits démocratiques se retournent, comme un ruban de Moebius, en tyrannie des modes de vie. » Cela signifie que nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique, qui n’est autre qu’une aliénation par les modes de vie : « tandis que la société promeut les libertés individuelles de manière à ce que chacun puisse satisfaire ses préférences, les individus qui en sont porteurs sont sommés de se plier comme à un destin aux modes de vie non voulus qui en résultent ».
 

Un défi politique : produire du commun

 
Le grand défi d’aujourd'hui consiste donc à surmonter ce paradoxe et la schizophrénie démocratique qui en résulte. Il s’agit en d’autres termes de se réapproprier les modes de vie. Comment y parvenir ? Mark Hunyadi nous donne quelques clés. Mais avant cela, il nous faut comprendre que le système se reproduit par fragmentation : fragmentation de la société en individus, multiplication des éthiques particulières, partage du public et du privé qui fragmente en les privatisant les conceptions du bien. Le système lui-même se reproduit par fragmentation : des savoirs, des objets de recherche, des compétences, des disciplines etc. Dans ce contexte, une réponse individuelle qui se lèverait contre les modes de vie que le système nous impose est vaine et illusoire, puisqu’elle ne ferait qu’ajouter de la fragmentation à la fragmentation. Il peut y avoir des attitudes de retrait (refus du téléphone portable et de l’hyperconnexion, refus du consumérisme à outrance etc.). Mais ces pratiques relèvent de l’héroïsme moral et sont politiquement insignifiantes. Dès lors, Mark Hunyadi aboutit à l’idée que « puisque le système se reproduit par fragmentation, seule une institution du commun, ou l’instauration d’institutions du commun pourra le défragmenter ». L’outil stratégique qui enrayerait les automatismes d’un système qui se reproduit par fragmentation serait de « produire du commun ». Pour Hunyadi, cela signifie « instiller de la réflexivité, de la pensée, de la critique, enrayer la reproduction automatique du système ».
Alors que tout est fait aujourd’hui pour abolir la réflexion, renoncer à la compréhension, estomper toute critique, alors que la société « automatique » comme le dirait Bernard Stiegler, baigne dans un océan d’irréflexion, « comprendre le monde, c’est déjà le transformer ».
 
Comment ? Quel modus operandi ? Pour le philosophe de l’université de Louvain, les outils numériques et les réseaux sociaux – produits emblématiques de nos modes de vie ! – ont un rôle de premier plan à jouer dans la recomposition politique du commun. Il avait évoqué à cet égard l’idée d’un Parlement virtuel dans son dernier livre.
Il y a dans cette idée quelque chose de « joyeusement ironique » dit-il, puisque cela permettrait de retourner les évolutions actuelles de nos modes de vie contre la manière dont ces modes de vie évoluent. « En l’occurrence, si Internet est l’exemple même d’une évolution qui a transformé nos modes de vie sans que quiconque en particulier ne l’ait voulu, il pourrait devenir l’outil même qui oppose à cette évolution aveugle, une dynamique de réappropriation démocratique ».
Mais Hunyadi est lucide et nous met en garde. Les outils de communication numérique recèlent une difficulté de principe : ce sont assurément des outils d’information, de participation et de mobilisation d’une puissance considérable, mais ce sont beaucoup plus difficilement des outils de délibération. « Cliquer n’est pas délibérer » nous alerte-t-il en pointant le phénomène des pétitions dont une étude récente montrait que son développement était concomitant avec une baisse de la participation physique, hors ligne. En un clic, le signataire d’une pétition « vide son potentiel de mobilisation : ne fait que bouger le petit doigt… »
 
Le défi que nous lance ce philosophe est théorique et pratique à la fois. Il s’agit d’articuler cette politique du commun aux acquis démocratiques fondamentaux auxquels nous tenons avec raison, sans toutefois faire des droits individuels l’horizon indépassable de notre architecture morale. Il s’agit plutôt désormais de faire accéder la démocratie à un palier supérieur de l’âge démocratique, en permettant la réappropriation démocratique et réflexive, à tous les niveaux pertinents, de nos modes de vie. Il conclut : « Je n’ignore pas les difficultés de principe, ni les difficultés pratiques liées à un tel programme, mais songeons qu’en l’absence d’un tel objectif, dans le monde robotisé et automatisé qu’on nous prédit, ce seront de fait les programmeurs informatiques qui auront la main basse sur nos modes de vie ».
 
 

 

Europe

Sauver l'Europe en en faisant l'âme de la transition vers des sociétés durables

Stop ! Le risque d'effondrement de l'Europe n'est pas un problème pour l'Europe, c'est un problème pour le monde entier. Il signifierait que la seule tentative historique pour passer pacifiquement de souverainetés solitaires à des souverainetés solidaires, pour reprendre la formule de la juriste Mireille Delmas Marty, s'est soldée par un échec.
 
Dans les dessins animés de Tex Avery, un petit bonhomme court comme un dératé, arrive à une falaise à pic, continue à courir dans le vide, s'aperçoit qu'il n'y a plus rien sous ses pieds et s'effondre subitement. C'est l'image que me donne l'Union Européenne actuellement. Les institutions européennes continuent à s'agiter, les chefs d'Etat multiplient les sommets de la dernière chance, Mario Draghi cherche une politique monétaire capable de sortir l'Europe de la récession, les mouvements et think tank pro-européens continuent à mouliner leurs groupes de travail, mais tout semble tourner dans le vide et les opinions publiques se détournent chaque jour un peu plus de la désunion européenne.
 
Prenez le Parlement européen. On entend dire qu'il tourne au ralenti, faute de grain à moudre, Jean Claude Juncker ayant mis un terme à la frénésie réglementaire de ses troupes. N'est-ce pas le moment pour le Parlement de s'auto-saisir de l'avenir du projet européen ? Et tant pis s'il tord pour cela les traités : « nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n'en sortirons... » on connait la suite.
Le Comité des régions, le Comité économique et social européen pourraient de leur côté sortir de leur rôle de donneurs d'avis, traverser la rue pour rejoindre les députés et se constituer ainsi en force de proposition : une Assemblée européenne de ses corps représentatifs réunis qui décide que trop c'est trop et qu'il est temps que les Européens prennent leurs affaires en mains. Pas idiot, non ?!
 
 
L'Union européenne paie aujourd'hui avec usure son enfermement dans ses propres procédures, et les chefs d'Etat européens leur égoïsme à courte vue et leur peur de perdre ce qu'il leur reste de pouvoir apparent, qui les a conduit à renoncer à la méthode communautaire chère à Jean Monnet pour y substituer les marchandages inter-gouvernementaux.
Sur la scène du changement climatique, question transnationale par excellence, on a vu Fabius dans toutes les gazettes mais qui connait même le nom de la négociatrice pour l'Union ? Personne. Quand, dans un enthousiasme un tantinet forcé, on a célébré, à l'issue de la COP21, l'accord de Paris, on ne voit à la tribune que l'ONU et le gouvernement français. Pourtant, seules des propositions européennes audacieuses auraient pu sortir la négociation climatique de l'impasse.
Pour négocier le dossier des migrants et réfugiés, Merkel est omni-présente et il faut qu'elle vienne claquer une bise de commande à Hollande pour qu'on voie bien que l'Union a un couple parental. Pour dialoguer avec Cameron, c'est le président du Conseil européen, émanation des chefs d'Etat, qui, sans capacité juridique à le faire, va défendre les exemptions susceptibles de convaincre les Britanniques de l'intérêt de rester dans l'Union. Jean Monnet doit se retourner dans sa tombe.
 
Les médias se repaissent des fractures, bientôt aussi nombreuses que les Etats membres, entre le Nord et le Sud de l'Europe, l'Ouest et l'Est, les voyageurs clandestins du moins disant et de la fraude fiscale et ceux qui voient leurs recettes fiscales pâtir de l'action des premiers, ceux qui veulent accueillir des migrants et ceux que la montée de l'Islam effraie, les fédéralistes et les souverainistes, les partisans d'une intégration politique et économique plus poussée et ceux qui ne veulent voir en l'Europe qu'un vaste marché unifié, l'Euroland et les autres...
Toutes ces fractures font oublier l'ambition de ceux qui ont voulu faire de l'Europe un dépassement laborieux, tâtonnant mais fécond des clivages et ressentiments nés de l'histoire longue, des souverainetés solitaires et ombrageuses qui nous ont valu deux guerres mondiales. Ce n'est plus cette histoire longue qu'on nous raconte, c'est une série américaine qu'on nous sert chaque soir. Et regardez, même, l'histoire des velléités d'indépendance de l'Ecosse ou de Catalogne. Là c'est la levée de boucliers des chefs d'Etat : si vous quittez le giron de la mère patrie, pas sûr qu'on vous admette au sein de la famille européenne ! La bonne blague pour un ensemble européen qui a toujours voulu affirmer la double richesse de son unité et de sa diversité. A-t-on fait la fine bouche pour encourager l'éclatement de la Yougoslavie et pour s'empresser d'admettre la Slovénie ? Et l'éclatement de la Tchécoslovaquie ne s'est-il pas, grâce à l'intégration dans l'Union, fait de façon pacifique ? Mais soudain chaque chef d'Etat pense aux velléités séparatistes de telle ou telle de ses régions et ressert la vieille rengaine de la nation une et indivisible, de façon d'autant plus solennelle que cette nation est diverse et récente ou que sa construction est artificielle.
 
Stop ! Le risque d'effondrement de l'Europe n'est pas un problème pour l'Europe, c'est un problème pour le monde entier. Il signifierait que la seule tentative historique pour passer pacifiquement de souverainetés solitaires à des souverainetés solidaires, pour reprendre la formule de la juriste Mireille Delmas Marty, s'est soldée par un échec.
 
Alors que faire ? Dans le silence assourdissant de nos gouvernants et devant l'inertie des dirigeants français, dont c'est pourtant la responsabilité historique première de remettre l'Europe sur les rails - car c'est bien grâce aux dirigeants français de l'après guerre, tendant la main à l'Allemagne vaincue, que l'Europe a commencé à passer du rêve à la réalité-, j'ose avancer un certain nombre de propositions concrètes (réf. Europe épopée).
Elles sont décalées par rapport aux questions brûlantes de l'année, les migrants, le referendum anglais, le terrorisme, la situation économique, la crise de la dette... Et pour cause : aucune de ces questions ne trouvera de réponse dans le cadre du fonctionnement actuel de l'Europe.
 
Tout d'abord, acceptons une Europe à deux cercles : les pays qui veulent aller de l'avant et devenir une communauté de destin et les autres, qui n'aspirent qu'à un espace de co-prospérité matérielle. Et admettons, sans faux semblants, qu'aucun pays n'est entré dans l'Union sous la contrainte et qu'aucun ne doit être retenu de force ou au prix de concessions déraisonnables.
On ne peut pas constater à la fois que l'Union a grandi trop vite, que ses institutions ne se sont pas adaptées à un nombre aussi grand de membres et dire que c'est un drame qu'un pays, aussi important soit-il, la quitte, même si son départ risquait d'en entrainer quelques autres ; la règle « un Etat membre un poste de Commissaire » n'en serait qu'un peu moins absurde...
 
Et si le premier cercle se réduisait aux six pays fondateurs, l'Europe perdrait-elle sa raison d'être ? Bien sûr que non ! Le drame de l'Europe, à la mesure de son attraction sur ses voisins, comme on le voit encore actuellement avec les réfugiés, n'est pas de cesser de croitre, c'est au contraire d'avoir crû trop vite.
Ensuite, constatons que la construction européenne par la création d'un marché unique n'a jamais été un but en soi. Le seul but de la construction européenne, c'était d'instaurer une paix durable au sein d'un continent qui a failli se suicider avec deux guerres mondiales. La construction par l'économie n'a jamais été que le « plan B », adopté après l'échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954. Mais ce « plan B », s'il a servi pendant de longues années à construire une Europe de plus en plus intégrée, s'est maintenant retourné contre l'Europe, en en faisant le simple marchepied de la mondialisation libérale régulée.
 
Paradoxe renforcé par la création de l'Euro, l'Europe, sans direction politique commune, a un marché bien plus unifié que le marché américain. On ressert aux opinions européennes, à toute occasion, que cette unification est une des clés de la croissance européenne. Ce genre d'argument a perdu toute crédibilité depuis la crise financière. Résultat, Bruxelles est devenu le champ clos des lobbies économiques et financiers et, ce qui est plus grave, la construction européenne s'est trouvée génétiquement marquée par des directives tatillonnes qui ont fait perdre toute légitimité à la gouvernance européenne, gaspillant les formidables acquis dans d'autres domaines.
 
Comment s'étonner dans ces conditions que les nouveaux venus dans l'Union n'y aient vu qu'un espace économique ? Mais il y a plus grave : cette construction s'est faite par les Etats plutôt que par les peuples. On a oublié que l'essentiel de la gouvernance n'était pas de gérer une communauté instituée mais... d'aider une communauté à s'instituer.
Ce n'est pas du jour au lendemain, et par la seule vertu de l'intégration économique, que des peuples, que l'histoire a souvent opposé les uns aux autres, vont se découvrir un destin commun, partager des valeurs communes et une vision commune de l'avenir et de leur place dans le monde, se sentir responsables et solidaires les uns vis à vis des autres, ce qui est la caractéristique même de toute communauté.
La construction européenne a raté une marche, mais une marche essentielle, celle d'une Assemblée instituante, permettant de s'expliquer sur la manière dont on veut, ensemble, être au monde. La Convention européenne qui a débouché sur le traité de Lisbonne aurait pu en offrir l'occasion. Occasion perdue.
A l'âge d'internet, une telle Assemblée instituante devrait passer par un vaste processus citoyen, des Etats généraux de l'Europe, se concluant par une véritable Assemblée européenne de citoyens. C'est ce processus qu'il faut lancer d'urgence aujourd'hui.
 
Comment ? Une initiative franco-allemande au plus haut niveau donnerait le souffle politique sans doute nécessaire. Et un appel dans ce sens du Parlement européen ne pourrait pas nuire. Mais, si on veut rompre le cercle vicieux -typique des élections européennes, où l'on parle Europe mais on pense reclassement des politiciens qui ont été évincés de la scène politique nationale, il faut sauter le niveau national et susciter un débat à deux niveaux : le niveau régional et le niveau européen. J'ai expérimenté à échelle réduite cette méthode à deux niveaux avec le panel européen sur l'avenir de l'espace rural. Le Comité des régions européennes pourrait lancer le processus demain s'il le décidait. Chiche ?
 
Et il faut aussi bouger sur un autre plan, celui de la gouvernance. L'Union, tout le monde en convient, a souffert de demi mesures : on fait Schengen mais sans gérer ensemble les frontières de l'Union et sans construire une Europe du renseignement, on fait l'Euro mais sans politique fiscale et économique commune, etc...Il faut donc consentir à de nouvelles mutualisations de souveraineté - je préfère cette idée à celle de « transfert », trop mécaniste. Or le vent souffle plutôt en sens inverse, vers des renationalisations.
On ne parviendra à ces nouvelles mutualisations que si, en même temps, certaines compétences économiques sont rapatriées au niveau national ou infra-national. Ca tombe bien, c'est exactement ce qu'il faut faire !
 
Je prends l'exemple du développement des monnaies régionales. Dans un contexte économique et social où coexistent bras ballants et besoins non satisfaits, nous avons besoin de revitaliser les échanges locaux. Pas seulement en créant des circuits courts pour les produits agricoles, aussi pour de très nombreux biens et services, pour donner toute sa vigueur à l'idée « d'économie circulaire » que la Commission prêche dans le vide puisque son obsession de la libre concurrence va dans le sens inverse.
Bien sûr qu'il faut garder l'Euro, mais l'erreur de raisonnement est d'en faire la seule monnaie, ce qui crée un voile monétaire rendant opaques les différents niveaux d'échange.
En reconnaissant l'organisation à multi-niveaux des échanges, on ferait beaucoup plus que cela. On commencerait à unifier l'Europe autour du principe de gouvernance à multi-niveaux. On prendrait enfin au sérieux l'idée que toute la richesse humaine de l'Europe résulte de l'enrichissement mutuel de l'unité et de la diversité. Or ni la pensée souverainiste, pour laquelle ce qui compte c'est la pseudo « unité nationale », ni la pensée fédéraliste, qui au nom d'une nécessité supérieure transfère « vers le haut » les compétences à exercer en commun, ne répond à l'exigence première de la gouvernance : à la fois plus de diversité et plus d'unité.
 
Le « principe actif » de la gouvernance à multi-niveaux, comme on dirait pour un médicament, c'est la subsidiarité active. L'unité est assurée par le respect de principes directeurs communs et non par le recours à des recettes uniformes. Et ces principes communs sont mis en évidence par l'échange d'expériences entre les parties prenantes : c'est la découverte, ensemble, des conditions pour que ça marche. Et c'est ce travail ensemble qui en même temps soude le groupe en une communauté apprenante et fait de ces principes directeurs non une « directive » tombée du ciel bruxellois mais le fruit d'une expérience humaine partagée.
 
Ce que je trouve étonnant, en fréquentant Bruxelles, c'est que les intuitions sont là avec la Méthode ouverte de coordination (MOC). Elle donne des habitudes de travail en commun, de confrontation des expériences. Elle a été, c'est vrai, pervertie par des dérives technocratiques et managériales, et les bureaux de la Commission y voient parfois une dégradation de leur pouvoir, du droit dur au droit mou, de la directive à la recommandation. Mais retournée à son essence même, appropriée par toutes les forces sociales, dépolluée de la dérive des objectifs chiffrés, quel formidable espace de construction d'une communauté humaine cela pourrait devenir !
 
Et puis, troisième perspective qui me tient à cœur, redonner un sens commun à l'Europe en en faisant l'âme de la transition vers des sociétés durables (réf. lettre à Juncker). Elle a inventé la modernité et la révolution industrielle. Elle a projeté l'humanité dans l'ère anthropocène. Elle a les ressources spirituelles et intellectuelles pour répondre aux défis inouïs qu'elle a elle-même suscités, ce que Philippe de Woote appelait « Prométhée déchainé ».
C'est là qu'interviennent les propositions faites à propos du changement climatique : l'adoption d'une Charte européenne des responsabilités humaines -terme que je préfère à Charte des droits et devoirs de l'humanité- ; l'établissement de quotas territoriaux négociables et la création, qui en découle, d'une monnaie énergie ; un impôt à la source sur l'énergie fossile ; une réorientation des traités internationaux de commerce au service du développement de filières durables de production et de consommation.
 
 
 

Refaire de la construction européenne une épopée

L'Union européenne peut et doit assumer un leadership mondial dans la négociation sur le climat

 
 
 

 

Bobo parisien

Agroécologie, vigilance aux gaz de schiste, aux OGM, aux biotechs… des bizarreries pour bobos ?

Pierre Rabhi ne décolère pas. L’auteur de l’Agroécologie, une éthique de vie qui se présente volontiers comme écrivain et paysan, n’a pas digéré la sortie de Nicolas Sarkozy sur l’agriculture biologique. Ce dernier a en effet déclaré devant un parterre de partisans hilares : « [l’agroécologie], une expression bizarre, (…) une obsession pour la destruction de notre puissance agricole qui serait remplacée par la possibilité donnée aux bobos d’aller faire leurs courses à la ferme dans le cadre des circuits courts ». Quelques temps auparavant, Luc Chatel, fraîchement élu président du Conseil national du parti Les Républicains, affirmait sans ciller que son mouvement serait un ardent défenseur des gaz de schiste, des OGM et des biotechs. Que se passe-t-il donc ? Le syndrome Trump aurait-il contaminé une part de la politique française ?
 
Face à des simplifications abusives, il est toujours difficile de répondre de manière rationnelle et argumentée. C’est pourtant ce qu’a tenté de faire Pierre Rabhi dans une chronique publiée aujourd’hui par le journal Le Monde. Il écrit « Non, l’agroécologie n’a rien de bizarre. Elle ne prône pas la destruction du monde paysan, elle est exactement l’inverse ». Il rappelle que « L’agroécologie considère que la pratique agricole ne doit pas se cantonner à une technique, mais envisager l’ensemble du milieu dans lequel elle s’inscrit avec une véritable écologie. La pratique agroécologique a le pouvoir de refertiliser les sols, de lutter contre la désertification, de préserver la biodiversité (dont les semences), d’optimiser l’usage de l’eau. Elle est une alternative peu coûteuse et adaptée aux populations les plus démunies en France comme ailleurs. »
 
L’intervention de Nicolas Sarkozy sur l’agroécologie, le 3 février 2016 :
 
 
Soupçonnant in peto que les propos du dirigeant du parti Les Républicains sont peut-être influencés par la pression des grands industriels de l’agrochimie et du pétrole, Pierre Rabhi poursuit : « Par la revalorisation des ressources naturelles et locales, elle libère le paysan de la dépendance des intrants chimiques et des transports générateurs de tant de pollutions et responsables d’une véritable chorégraphie de l’absurde, où des denrées anonymes parcourent chaque jour des milliers de kilomètres ! Enfin, elle permet de produire une alimentation de qualité, garante de bonne santé pour la terre, pour ses habitants et pour ceux à venir ».
 
Adopter de nouvelles pratiques aussi bien dans le domaine de l’agriculture que de celui de l’énergie par exemple, n’est pas forcément synonyme de retour en arrière, de « décroissance » ou de repli sur le progrès. Ce n’est pas opposer technophobes et technophiles. C’est simplement faire preuve de lucidité, de bon sens et de clairvoyance. Toutes les innovations ne sont pas bonnes, il ne faut pas pour autant les rejeter, il faut simplement les analyser avec la plus grande indépendance d’esprit et mesurer avec le plus d’objectivité leurs avantages et inconvénients. La fuite en avant aveugle et la toute confiance dans la science et la technologie ne mènent en général qu’au pire. L’entrave du progrès par des précautions inutiles et tatillonnes aussi. Aussi, quand des voix (dites autorisées) prônent des solutions contestables ou soumises à investigation, on ne peut manquer de s’inquiéter. C’est le cas des propos de Luc Chatel, appelant son parti à « être le parti du principe d’innovation plus que du principe de précaution, le parti du gaz de schiste, le parti des OGM, le parti des biotechs ». Le tollé fut immédiat face à ce que d’aucuns qualifièrent de « régression environnementale ».
 
Dans la même veine, un autre hiérarque du Parti Les Républicains, Laurent Wauquiez qui, aussitôt élu président du conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes, dit « non à l’agriculture bio » et « non » aux transports collectifs. Mais « oui » aux OGM, « oui » aux nanotechnologies, « oui » à l’exploitation des gaz de schiste, « oui » à la mise sous perfusion des centrales nucléaires, y compris des plus vieilles et des plus dangereuses, comme celle du Bugey dont la Suisse réclame la fermeture. Selon le philosophe écologiste Yves Paccalet, à peine en place, Wauquiez lance une offensive sabre au clair contre les parcs naturels. « Il caresse dans le sens du poil sa clientèle électorale, à savoir les gros céréaliers, les bétonneurs, les bâtisseurs obsessionnels qui ne cessent d’invoquer l’efficacité économique, l’intérêt général et l’emploi pour mieux se remplir les poches… »
 
Il y a quelques années, en 2011, quand Nicolas Sarkozy avait lâché « l'environnement, ça commence à bien faire » la classe politique avait réagi et les médias s’étaient empressés de relayer ce qui avait été présenté alors comme un « dérapage ».  Aujourd’hui, le discours de certains politiques n’hésite plus à exprimer des positions fermes, simples et catégoriques. Le must de la communication politique semble être non pas le parler-vrai, mais le parler-cru. Un discours dur, fort, pour qu’il soit entendu le plus loin possible. Pas de fioritures, des affirmations qui entreront dans l’oreille d’abord des partisans puis plus, si affinités.
 
Cela ne vous rappelle rien ? C’est exactement la stratégie adoptée par Donald Trump. Il ne s’encombre pas de complexe et sa langue est verte, brutale, n’hésitant jamais à forcer le trait voire l’injure.  De ce côté de l’Atlantique, les médias présentent souvent Trump comme un clown, une sorte d’agité inconsistant. Mais au fur et à mesure de ses succès électoraux, on commence à s’interroger. Certains de nos politiciens disent même vouloir s’en inspirer. Nicolas Sarkozy est clair : il lui faut s'inspirer de Donald Trump pour remporter la primaire de la droite et du centre. Le Monde rapporte le parallèle utilisé par l'ancien Président, lors de la commission exécutive de son parti. « Regardez ce que donnent aux États-Unis les candidats soutenus par l’establishment et les médias, ils sont balayés par les candidats du peuple », a ainsi déclaré Nicolas Sarkozy. Il cite également Donald Trump pour appuyer l'idée qu'une victoire se ferait sur une ligne dure, à droite. Pour le fidèle sarkozyste Brice Hortefeux, le succès du milliardaire républicain « montre qu’on ne gagne pas au centre, avec une campagne aseptisée, mais en clivant ». Quant à Laurent Wauquiez, il jugeait début mars, sur France 2, que « Trump a une parole très directe et aborde des thèmes qui étaient jusque-là tabouisés ». La « ligne dure » dont parlent les stratèges politiques ressemble étrangement à celle de l’ « autoritarisme » porté par Donald Trump. 

 LIRE DANS UP’ : Les autoritaristes montent en puissance. Trump en est un symptôme   

Pour le candidat américain, les tabous ont sauté depuis longtemps et les simplifications outrancières pleuvent à chaque meeting. A propos de pluie d’ailleurs, Trump affirme que le changement climatique n’existe pas et que le consensus scientifique à ce sujet n’est qu’un vaste canular… Une autre bizarrerie pour bobos ?   
 
 

 

compétitivité économique

Le mythe de la compétitivité par la flexi-sécurité peut-il résister au pillage du monde ?

Selon le discours dominant, la productivité, la compétitivité, la valeur ajoutée, etc. sont devenues d’une importance vitale dans notre « nouvelle économie ». Est-ce le nouveau Graal ?!  Pour sortir d’une crise déclenchée par la finance, les pistes étaient multiples : brider la spéculation, réglementer les marchés, sanctionner les banquiers... Avec le soutien d’un nombre croissant d’industriels, l’Union européenne a formulé une autre priorité, qu’elle impose déjà aux pays en difficulté : accroître la « compétitivité » du marché du travail. Voici un éclairage à la compréhension des mécanismes du commerce, dans un domaine où le simple bon sens est généralement aveugle.
 
Dans les années 1970, j’étais cadre, responsable d'un service de production dans la société Saint Gobain à la fin des trente glorieuses. J’ai vu, à partir de 1973, l’industrie française réduire ses frais de personnel. Progressivement, on a d’abord recherché des gains de productivité, puis tout s'est accéléré… ; à partir du traité de Maastricht on a commencé à fermer des usines en France pour produire ailleurs. En 1995, l’OMC et l'Europe ont adhéré à la mondialisation. 
Le traité de Lisbonne qui a complété cette libéralisation a été entériné en 2009. On a libéralisé les transferts de capitaux, de produits et aussi de machines de production… Lorsqu'on dit libéralisé ça veut dire qu'on a retiré à l'Etat les moyens qu'il avait pour intervenir. Alors les multinationales ont délocalisé ce qui polluait, le reste aussi d’ailleurs. En fait tout ce qui coûtait cher !
 
Les gains financiers immédiats sont toujours la raison principale des délocalisations vers les pays les moins contraignants, sans syndicats, sans ONG  pour surveiller la pollution. Les multinationales choisissent des pays où les coûts de main-d’œuvre sont très faibles et où, même les enfants travaillent… 
L'OMC a permis ce que les colonies permettaient au 19ème siècle aux capitalistes de l'Europe : exploiter les richesses des pays colonisés à leur profit. Actuellement ce sont les multinationales qui  les exploitent ! D'ailleurs les multinationales voient le cours de leurs actions s'envoler lorsqu'elles annoncent des licenciements car la bourse sait que c'est une délocalisation qui s'amorce.
 
Je suis allé au Cambodge l’année dernière. Il y avait des ateliers de confection à Siem Rep (à côté des temples d’Angkor) où les ouvriers gagnaient environ 50 euros par mois… Depuis les trente glorieuses, la France a bien changé. On ne fabrique plus grand-chose, mais on importe. Et on s'appauvrit ; notre balance commerciale est déséquilibrée !
Dans les années 1980, nos industriels fabriquaient en France des machines outils, de l’électroménager, des outillages, des téléviseurs…la main d’œuvre en France, était pourtant chère et ils étaient soumis à des normes souvent contraignantes mais il y avait des droits de douanes pour empêcher l'importation des produits indésirables. 
 
Le laboratoire national d’essais (LNE) avait été créé pour contrôler l’application des normes sur tous les produits vendus. Notre marché intérieur et les consommateurs étaient protégés. Les normes et les frontières ne nous protègent plus. En Europe on ne vérifie plus la durabilité, la sécurité des produits et on n’empêche plus, par des droits de douane, les importations de produits fabriqués et importés qui sont dangereux pour notre santé et ne respectent pas nos normes sociales, notamment  en faisant travailler des "enfants esclaves".  Les rares industries qui fabriquent encore en France, avec des adultes au SMIC, sont, de ce fait, dans une sorte de concurrence faussée.

Pourquoi l’Etat ou l’Europe ne réagissent-ils pas ? 

Pourquoi l’Europe laisse-t-elle ces produits voyager librement ? Souvent ils sont dangereux, parfois ils cassent tout de suite. Je suis scandalisé de voir que mon grille-pain (sans doute fabriqué en Chine) vient de casser, et que la durée de vie du système aimanté qui le bloque en position chauffe, est courte.  Je dois le remplacer en totalité en jetant l’ensemble en inox qui est pourtant en très bon état et qui va polluer la planète.  Il a plus d'un an et il n’est plus sous garantie : on appelle ça l’obsolescence programmée. 
 
 
Les hommes ne sont pas libres de voyager dans le monde sans passeport…mais les produits et l’argent le peuvent. Comment avons-nous construit un monde aussi aberrant ? Comment a-t-on atteint en France un nombre aussi important de chômeurs ? Quels sont les dysfonctionnements français et mondiaux qui ont amené à cette désindustrialisation et à cette pollution grandissante ? 
Edgar Morin nous incite à penser global (1), complexe, et à relier les choses. Nous sommes des hommes dans la société française, qui est en Europe, dans le monde et dans l’univers. Des éléments qui, pris séparément, n’auraient pas de sens mais qui, reliés, montrent l’absurdité de notre course à la consommation et à la mondialisation et le rôle des multinationales de l'oligarchie et du politique.
Depuis que Maastricht, le traité de Lisbonne et l’adhésion à l’OMC ont été adoptés en Europe sans demander l’accord des peuples européens (2) , nos gouvernements n’ont plus beaucoup de moyens d’actions sur l’économie et ils semblent compter sur leur bonne étoile pour résoudre le problème du chômage. Nos gouvernants se heurtent à l’Europe qui interdit beaucoup d’initiatives gouvernementales qui pourraient être favorables. 
 
Je suis et je reste un Européen convaincu car depuis l'Europe du général de Gaulle, les discours politiques ne reflètent plus comme avant 1914 la volonté d’en découdre, mais il faut réformer l’Europe de toute urgence car elle va bientôt regrouper un ensemble de pays nationalistes et d’extrême droite  qui peuvent exploser. Le gouvernement Français est le seul avec l’Allemagne a pouvoir amorcer une modification des traités Européens : il suffirait qu'elle menace d'en sortir, mais se hâte à la vitesse d'un glacier vers la sortie. Car l'union européenne est tellement paralysée dans ses décisions qu'il lui faudra bien un an en cas de crise pour se réformer.
Nous pourrions alors nous attaquer à la régulation de la finance, aux transferts de fonds à hautes fréquences qui ne sont pas taxés et aux multinationales qui en profitent pour ne pas payer leurs impôts en France. 
 
 
Lutter contre la mondialisation à outrance et les multinationales est une proposition pour le gouvernement que nous élirons en 2017, mais notre gouvernement qui a renié ses grandes ambitions sociales, pourrait déjà adapter tout ce qui est dans son pouvoir. C’est-à-dire ce qui marche encore plus mal en France que dans les autres pays européens… les administrations tatillonnes, les impôts élevés, les contrôles fiscaux approfondis qui gaspillent le temps précieux des dirigeants de PME, les charges élevées sur les salaires, trop élevés pour les PME, l’état et les grandes entreprises, très mauvais payeurs qui payent avec des délais inadmissibles pour des PME et des startups.
Faciliter les tâches administratives : simplifier les démarches administratives, simplifier la vie des PME (qui payent leurs impôts en France contrairement aux multinationales). Inciter les administrations à plus de compréhension et à moins de suspicion, moins de contrôles vis à vis des PME et faire payer aux grands groupes un impôt en fonction de ce qui est distribué aux actionnaires et surtout aux PDG.
 
Il faut ne pas traiter de la même façon les PME et les multinationales…
Les PME doivent être favorisées car elles n'ont pas de moyen d'échapper aux impôts et aux tracasseries administratives. Elles n'ont même pas à leur disposition le chantage de l'emploi.
On parle en France de compétitivité, mais les syndicats veulent conserver en France ce qui a été acquis de haute lutte, ne veulent pas que le smic soit plus bas car de toute manière on ne sera jamais compétitif fasse au Bengladesh et au Cambodge qui ont des salaires à 50 euros par mois. Qui pourrait vivre en France avec ce salaire-là !
Mais si l'Etat dispense de charges toutes les nouvelles embauches de PME, tout va changer car ces chômeurs ne coûteront plus rien à la Nation.
Le gouvernement pourrait chercher à modifier les traités européens, comme veut le faire le Royaume uni. Il pourrait chercher à s’attaquer à la finance, aux transferts de fond à haute fréquence qui ne sont pas taxés, à l'harmonisation fiscale, car a quoi bon afficher des taux d'impositions élevés que nous ne sommes pas capables de percevoir. C’est ce que François Hollande n’a pas osé faire au début de son mandat et qu’il ne fera pas.
 
Dans certains domaines et notamment la politique industrielle, la France n’a tout simplement plus les manettes.
L'Europe est perçue par les peuples européens comme un "machin" qui prive les Etats (anciennes nations) d’une partie des décisions qui font leur souveraineté. Le référendum de 2005 refusant la constitution a laissé des traces ! Quel que soit notre volonté actuelle de construire l'Europe, les français ont majoritairement voté contre. Or, en 2007, le gouvernement français a ratifié le traité de Lisbonne, qui reprend le texte rejeté. Dès lors, il devient difficile pour la Commission européenne de démontrer ses valeurs démocratiques et humanistes, valeurs qui sont pourtant à la base du projet européen. 
Le viol initial du principe démocratique européen est le péché originel de l'Europe vis-à-vis des peuples.
 
Lorsqu'on comprend que la flexibilité est une idée européenne le peuple est réticent. Nos gouvernants ne font plus grand-chose en matière économique alors pour faire comme s’ils travaillaient, ils agitent des chiffons rouges devant les médias qui mordent ces chiffons pendant des mois pour se partager les morceaux. Le mariage gay, la fin de vie, la lutte contre le terrorisme… la flexibilité !
 

La France peut-elle redevenir compétitive ?

De toutes manières, ce que le MEDEF appelle la compétitivité des entreprises, qui permet de comparer le prix de revient des produits fabriqués en France par rapport au prix de revient des mêmes produits de l’entreprise délocalisée, est un combat perdu d’avance par les multinationales si la France n'innove pas.
Un ouvrier français gagne, au smic, 30 fois plus qu’un ouvrier cambodgien. Comment pourrait-on lutter, dans le cas d’une industrie manufacturière ? La confection de vêtements par exemple, dans laquelle la main-d’œuvre rentre pour 60% dans le prix du produit, ne reviendra pas en Europe. Sur ces produits complètement banalisés, espérer reprendre pied sur ces marchés déjà délocalisés est à mon avis complètement utopique. On a déjà perdu ce que le MEDEF appelle "la bataille de la compétitivité". Il s’accroche encore avec le gouvernement de manière un peu dérisoire car pour produire les mêmes produits aux mêmes prix, lorsque la main-d’œuvre représente une part importante du prix de revient, il faudrait payer nos ouvriers 50 euros par mois comme en Asie (3) , et donc on ne pourra jamais lutter a armes égales. 
Lorsque les entreprises françaises ont commencé à délocaliser les fabrications de produits, c’était une décision quasi irréversible car les ouvriers qui les fabriquaient n’ont pas pu transmettre leurs tours de main et un ouvrier nouveau n’aurait pas la productivité qu’on ne peut acquérir après quelques mois ou quelques années d’expérience.  Abandonner un marché augmente la difficulté de le reconquérir un jour, même si on en a la volonté. La connaissance des clients prend des années et retrouver les tours de main pour fabriquer est aussi très long. Dans les deux cas, les entreprises doivent repayer ce qu’on appelle un "ticket d’entrée" si elle tentent de reconquérir le marché de ces produits qui ont été abandonnés.

Exemple d’innovation réussie et rentable : le scooter "Piaggo mp3"

Nous sommes donc condamnés à innover pour reprendre l’initiative, pour rechercher la qualité perçue par les clients, la durabilité par l'eco-conception. Il n’y a que ces qualités qui donneront à nos futurs produits et procédés une plus-value d’usage et d’image pour différencier tout ce qu’on créera.  
Sur le marché des scooters, la sécurité, les risques de chutes et d’accidents graves ont toujours été des freins à la vente. L’exemple du Piaggo MP3, un scooter à 3 roues qui bénéficie d’une stabilité très améliorée est intéressant… Ce scooter comporte deux roues à l’avant, articulées par un système innovant à parallélogramme. Il peut s’incliner dans les virages comme n’importe quel deux-roues. Un système dénommé Roll-Lock permet de bloquer le parallélogramme à l’arrêt ou au ralenti. Le conducteur peut ainsi ne pas mettre le pied au sol à l’arrêt au feu rouge.
 
Le modèle haut de gamme de Piaggo vaut tout de même environ 9 500 Euros alors qu’un scooter plus classique, par exemple le Peugeot 250 vaut environ 1 400 Euros. On voit que des ouvriers européens peuvent être bien payés pour fabriquer ce scooter, et que cette innovation mise en valeur par un bon design constitue un grand avantage compétitif (qui permet de multiplier le prix de vente par 7 pour la même fonction : transporter de A à B une personne dans des conditions de confort et de sécurité suffisantes).
Nos entreprises doivent utiliser ce levier de l’innovation pour que l’emploi qualifié reparte en France. 
 
On se dit que ce qu’a fait l’Islande au moment de la crise des subprimes de 2009, laisser les banques faire faillite et favoriser l’innovation, la France peut le faire pour reprendre en main son destin. Parler de la Nation, de notre indépendance dans les décisions et même parler tout simplement de ce qui pourrait faire du bien en France, ne classe pas obligatoirement les questionneurs dans l’extrême droite. Pourquoi ce qui a été possible dans un petit pays comme l’Islande ne serait pas possible en France ?  Si ce débat ne peut avoir lieu, alors la France et les pays Européens courent à la catastrophe. 

La compétitivité des multinationales

Actuellement, la compétitivité des multinationales européennes est un mirage inaccessible. Les multinationales n’ont aucun intérêt à rester en Europe. Les banques et les multinationales trouvent des pays comme le Vietnam, le Cambodge, le Bengladesh ou le SMIC mensuel est de 50 à 80 Euros par mois, alors pourquoi se priver !
Les coûts de fabrication des produits baissent et les produits voyagent dans d'immenses porte-containers qui ont fait baisser le prix des transports. Pour que les multinationales contribuent aux charges des nations, il faut leur faire payer des impôts, mais actuellement les contraintes ne sont pas suffisantes elles payent trop peu. Il faut que les Etats réagissent notamment en taxant les transactions financières, en demandant la transparence et le reporting, et en luttant contre les paradis fiscaux. Si on laisse une liberté totale aux multinationales comme l’OMC l'a prévu et organisé, on assistera à des délocalisations massives et à la plus belle optimisation fiscale que les multinationales auraient pu imaginer. 

En conclusions...

Il faut surtout que l’Etat fasse un réel effort pour simplifier la vie des PME qui n'ont pas vraiment besoin de ses aides mais ont besoin de moins de charges. 
Les multinationales doivent retrouver le chemin de l'innovation et du développement durable. 
Les Etats doivent lutter contre cette mondialisation débridée qui accable les peuples et enrichit les multinationales.
Les citoyens français attendent urgemment autre chose de ce gouvernement qu'une réforme du code du travail, même si elle est nécessaire.
Le gouvernement devrait être renversé sur le problème du chômage, mais le temps passe et il ne se passe rien et les SDF sont de plus en plus nombreux. 
Lorsqu’on tire un petit fil dans ce monde complexe où tout est lié, on s’aperçoit que le monde entier est entraîné. Pour changer les choses, pour diminuer la pollution, résorber le chômage. Pour que "la politique" dans toute sa noblesse, reprenne la main, il faut lutter contre la mondialisation débridée et être innovants pour que notre planète puisse continuer sa course en symbiose avec les humains et que nos enfants aient quand même une vie possible et peut-être même, heureuse.
 
(1) "Penser global - L'humain et son univers" de Edgar Morin - Edition Robert Lafont - septembre 2015 
(2) Pour l’adoption de la constitution Européenne (commission Giscard d’Estaing) les référendums qui ont été organisés ont été repoussés en France comme aux Pays Bas et après ce résultat négatif les gouvernements européens se sont bien abstenu de poser d’autres questions aux européens…
(3) 89 Euros est le salaire minimum (SMIC) du Viet Nam, les ouvriers sont payés environ 50 euros au Cambodge
 
 
 

 

Trump autoritarisme

Les autoritaristes montent en puissance. Trump en est un symptôme

Vu de ce côté de l’Atlantique, cela ressemble à un mystère : pourquoi l’électorat américain soutient-il ce qui apparaît comme une extrême droite, populiste, remuante, et sans expérience politique réelle ? Comment expliquer ce courant qui embrasse des vues extrêmes et souvent bizarres, portées par un personnage semblant venu de nulle part et soudain devenu si populaire ? Ces questions on ne se les pose pas seulement aux États-Unis. En Europe aussi, des phénomènes analogues sont en train de se produire et interrogent. Le cas Trump est un signal qu’il faut prendre au sérieux pour comprendre ce qui se passe un peu partout dans le monde et dans notre pays en particulier. Il est le symptôme d’une force latente qui émerge : les autoritaristes.
UP’, le magazine des temps qui changent, ne peut manquer de s’interroger sur ce phénomène.
 
Comment comprendre l’ascension énigmatique de Trump et surtout les soutiens qu’il agrège en bouleversant toutes les lignes démographiques qui délimitent habituellement les candidats : l’éducation, le revenu, l'âge, et même la religion ? Plus étrange encore que la montée de Trump, est la libération de la parole. Comment comprendre ces masses immenses de partisans du milliardaire américain, qui vont au-delà de lui dans l’outrance, et prennent des positions jamais vues de mémoire d’américain. Un sondage récent pour CBS News révélait que 75 % des électeurs républicains soutenaient l’interdiction des musulmans aux États-Unis. Un autre sondage de PPP révélait qu’un tiers des électeurs de Trump voulait interdire les gays et lesbiennes du pays. Ils sont 20 % à regretter que Lincoln ait libéré les esclaves !
 
Si le succès de Trump semble avoir pris tout le monde par surprise, il se trouve tout de même un petit groupe de chercheurs moins surpris que les autres. Un groupe qui, à la frontière des politologues et des psychologues, faisait depuis une quinzaine d’années un parallèle inquiétant entre les facteurs qui ont jadis permis, en Europe, l’émergence rapide de chefs autoritaires aux idées extrêmes —Hitler, Mussolini— et des paramètres similaires aux États-Unis.
 

L’autoritarisme, une force politique latente

 
Parmi ces chercheurs, deux universitaires politologues américains avaient vu venir le phénomène Trump dès 2009. Marc Hetherington et Jonathan Weiler avaient en effet publié en 2009 un livre qui suscite aujourd’hui un grand intérêt, Authoritarianism and Polarization in American Politics. Grâce à une série d’expériences et d’analyses de données électorales, ils sont arrivés à une conclusion surprenante : ce qui structure la polarisation de la vie politique américaine, ce n’est pas les variables traditionnelles souvent citées ou les systèmes de découpage électoral, ou le poids de l’argent des candidats. Non, ce qui structure la politique est une variable passée inaperçue mais qui touche pourtant un immense groupe électoral : l’autoritarisme (authoritarianism en anglais).
 
Les auteurs estiment qu’en se positionnant sur les valeurs traditionnelles de la loi et de l’ordre, le parti Républicain a ouvert une brèche qui a attiré plus ou moins inconsciemment une vaste population d’américains prônant des tendances autoritaires. Cette tendance s’est accélérée ces dernières années du fait des changements économiques et démographiques et notamment l’immigration. Cette tendance de fond a alors été activée brutalement et a fait émerger des groupes de plus en plus nombreux de citoyens recherchant un leader fort, capable de préserver le statu quo et éliminer les menaces qu’ils ressentent. Leur volonté est d’imposer un ordre à un monde qu’ils perçoivent comme étant de plus en plus étranger.
 
C’est sur cette tendance de fond que Trump a bâti sa popularité, en incarnant un leadership autoritaire des plus classiques : une autorité simple, puissante et punitive. Les électeurs voient en Trump celui qui incarne cette tendance, et le portent au pinacle, au point de faire imploser si ce n’est exploser le parti républicain lui-même.
 

Trump est un révélateur

 
Les autoritaristes, qui émergent en masse dans l’électorat américain, ont trouvé dans Trump le leader idéal, suffisamment fort pour défier les menaces avec vigueur, voire brutalité. Un leader aux caractéristiques totalement différentes de celles que l’on connaît dans la politique américaine, capable de bousculer toutes les normes de l’acceptabilité.
Trump n’est donc pas qu’un simple candidat. C’est le révélateur d’un mouvement tectonique extrêmement puissant. Pour les politologues qui ont mené cette étude, Donald Trump pourrait être juste le précurseur de nombreux autres Trump dans la politique américaine.  Et ailleurs.
 
Intrigué par ce phénomène révélé il y a près de sept ans par les deux universitaires, le magazine Vox a voulu approfondir la question en menant, en collaboration avec l’institut de sondage Morning Consult et d’autres médias de Washington, une grande enquête électorale. Les résultats qu’ils ont obtenus sont stupéfiants.
Ce qui apparaît avec une clarté remarquable est que Trump est incontestablement un symptôme : celui de la montée de l’autoritarisme. Ce n’est pas Trump qui est remarquable, mais ce qu’il révèle.
 

Qu’est-ce que l’autoritarisme ?

 
Depuis des années des chercheurs à la croisée des sciences politique et de la psychologie sociale se sont penchés sur le phénomène et notamment celui du nazisme, et ont posé cette question lancinante : comment les gens viennent-ils à adopter, en si grand nombre et si rapidement, les opinions politiques extrêmes qui semblent coïncider avec la peur des minorités et avec le désir d'un leader fort ?
 
Pour répondre à cette question, les théoriciens étudient ce qu'ils appellent l’autoritarisme : non pas les leaders eux-mêmes, mais plutôt le profil psychologique des personnes qui, dans les bonnes conditions, désireront certains types de politiques extrêmes et chercheront des leaders forts pour les mettre en œuvre. Cette recherche a culminé en 2005 avec la publication de l’ouvrage de l’Australienne Karen Stenner, professeur en psychologie politique, The Authoritarian Dynamic.
 
Selon cet auteur, il existe des sous-ensembles d’individus qui développent des tendances autoritaires latentes. Ces tendances sont « activées » ou déclenchées par ce qu’elles considèrent comme des menaces physiques ou des menaces mettant en péril la société. Dans ces circonstances, ces individus, quelle que soit leur appartenance sociale ou politique antérieure, sont conduits à désirer et soutenir des politiques extrêmes et des leaders forts.
Comme le résume Jonathan Haidt, de l’Université de New York :
« Dans le cas d’une menace, ils appellent à fermer les frontières, à jeter dehors ceux qui sont différents et punir ceux qui sont moralement déviants. »
 

Au-delà des clivages habituels

 
Pour les politologues, ce que l’on peut nommer les « autoritaristes » constituent un véritable ensemble qui existe indépendamment de Trump ou d’un leader spécifique, qui se situe à un autre niveau que celui des habituels clivages ou familles politiques mais qui persistent comme une force latente dans la société. Ce qui les caractérise principalement est leur recherche d’un ordre dans le chaos du monde. Toutes les situations qui représentent un danger pour le maintien de cet ordre (diversité, afflux d’étrangers, dégradation perçue de valeurs anciennes, etc…) sont vécues comme autant de menaces qu’ils ressentent personnellement et qui compromettent leur sécurité la plus élémentaire.
Dans ce cas, sans tenir compte de catégories idéologiques ou partisanes traditionnelles, ils affluent vers celui qui saura, par la force de son tempérament et des actions décisives, les protéger de ces menaces. Donald Trump joue ce personnage à tel point qu’il en est devenu l’incarnation archétypale.
 
Pour Karen Stenner, « autoritarisme » ne doit pas être confondu avec « conservatisme ». Cette confusion serait la raison pour laquelle les analyses politiques traditionnelles n’auraient pas vu venir le phénomène Trump. Le conservatisme se définit par une aversion à l’égard du changement ; c’est un mouvement qui peut englober des individus d’ethnies et de religions différentes, pour autant qu’ils entrent dans le cadre des « valeurs traditionnelles ». Alors que l’autoritarisme se définit par une aversion à l’égard de groupes perçus comme responsables de cette menace : il ne s’agit pas, à proprement parler de racisme, mais plutôt du ciblage d’un bouc émissaire du moment —et en ce moment, aux États-Unis, c’est le musulman ou l’Hispanique.
La caractéristique principale de ce groupe des « autoritaristes » est qu’il est transpartisan. Il se situe au-delà du clivage gauche-droite, et recrute ses partisans sur les franges de droite comme de gauche des échiquiers politiques. Aux États-Unis, ce groupe polarise la vie politique au-delà de la distinction entre républicains et démocrates. Certes le parti républicain en génère la plus grosse partie, notamment à cause de son virage à droite avec l’ascension du Tea Party, mais tous les autoritaristes ne se reconnaissent pas dans le Tea Party.
 

Une force considérable mais inaperçue

 
Plusieurs chercheurs ont essayé de comprendre pourquoi ce groupe de citoyens ne s’est pas manifesté plus tôt, pourquoi est-il passé presque inaperçu alors qu’il possède une taille considérable. Comme ils n’émergent pas facilement des sondages par des questions telles que « avez-vous peur des musulmans », des politologues comme Stanley Feldman ont donc commencé dans les années 1990 à poser des questions plus pointues, telle que « qu’est-ce qui est le plus important pour un enfant : être indépendant ou avoir du respect pour les aînés ». Des questions qui, par fragments, tentent de dégager un portrait impressionniste des valeurs par lesquelles une personne se définit. C’est de ces sondages que s'est dégagée l’image d'un courant de fond « autoritariste » passé inaperçu et qui n’aurait attendu que les bonnes circonstances pour être « activé ».
 
Combien sont-ils ? Avec le tiers des votes dans les primaires républicaines, Trump a-t-il fait le plein, ou bien le mouvement peut-il continuer de croître ? Et dans l’hypothèse où Trump perde, que va-t-il se passer après l’élection de 2016 ? Le magazine Vox a tenté de répondre à ces questions dans une enquête exclusive. Il s’en dégage que 44% des Blancs se retrouvent dans les cases « beaucoup » ou « très » autoritaristes, mais qu’ils ne votent pas tous —ou plus précisément, que leur vote sera orienté s’ils perçoivent, ou non, une menace. Or il se dégage justement aujourd'hui qu’ils sont plus nombreux à avoir beaucoup plus peur de l’État islamique, de la Russie ou de l’Iran que d’un accident de voiture, par exemple. Ils sont aussi plus nombreux à avoir peur du changement social : 44% définissent le mariage gai comme « une menace pour le pays ». Ils sont surtout républicains —mais un tiers seraient démocrates. Il s’agit, en bref, d’un mouvement « qui existe indépendamment de Trump », écrit la journaliste Amanda Taub dans Vox : « Si Trump perd l’élection, ça n’éliminera pas les menaces et les changements sociaux qui activent « l’appel à l’action » de l’autoritarisme. Les autoritaristes chercheront des candidats qui leur donneront le leadership fort, punitif, qu’ils désirent. Ce qui veut dire que Donald Trump pourrait être le premier de plusieurs Trump en politique américaine, avec des implications profondes pour le pays ».
 
 
Sans nul doute, cette analyse n’est pas exclusive aux États-Unis. Les mouvements autoritaristes émergent partout en Europe ; en France, le Front national qui cherche à cristalliser ce courant latent, occupe une part importante de l’électorat. Ce que ces études enseignent c’est le caractère latent de ces mouvements. Ils ne sont pas forcément conduits par les personnalités politiques (elles ne sont que des « déclencheurs »), ces forces ne peuvent s’inscrire sur les échiquiers politiques traditionnels (elles sont sous-jacentes), ni dans les catégories dans lesquelles on les place habituellement, par facilité, comme le populisme par exemple (le populisme est la haine des élites ; or le milliardaire Trump en est le parangon), leurs réactions sont imprédictibles car elles participent de la logique du chaos plus que de celle de la raison. Avec les crises qui se télescopent —économiques, des réfugiés, des États-nations, des partis politiques, menaces du terrorisme islamiste—  les conditions chimiques de la précipitation de ce composant latent apparaissent plus que jamais réunies.  
 
Illustration : Gage Skidmore, Javier Zarracina/Vox

 

La Joconde

Les deux cultures, ou la défaite des humanités

Le numérique fournit "une opportunité historique" dont l’Éducation nationale doit s'emparer pour lutter contre la difficulté scolaire en primaire, à condition d'expérimenter, d'équiper les enseignants et de les former, prône un rapport dévoilé lundi 7 mars. "C'est à l’école primaire que les résultats les plus forts peuvent être obtenus", elle "doit être la priorité absolue du numérique éducatif", estime ce rapport, élaboré par le think tank libéral Institut Montaigne, présidé par le patron de l'assureur Axa Henri de Castries, en partenariat avec le Boston Consulting Group.
 
En France, l'école primaire est nettement moins équipée en outils numériques que le secondaire, et le plan numérique annoncé par François Hollande pour la rentrée 2016 cible surtout le collège.
Le rapport distingue deux stades pour l'utilisation du numérique éducatif. D'abord les cycles 1 et 2 (maternelle, puis du CP au CE2), où il peut permettre de dégager du temps pour se concentrer sur l'acquisition des fondamentaux par les écoliers en difficulté, au sein de la classe mais aussi pendant le temps périscolaire, voire les vacances. On pourrait ainsi, avec des vidéos, exercices ou questionnaires, mettre à profit une partie du temps que les enfants passent de toute façon devant les écrans à la maison, supérieur au temps de classe annuel, calcule le rapport.
Ensuite, en CM1 et CM2, "le numérique peut être envisagé comme un nouveau savoir fondamental, au même titre que parler, lire, écrire et compter".
 
C’est dans cette actualité qu’UP' Magazine a choisi de publier, en contrepoint,  des extraits de cette tribune signée par le collectif PMO (Pièces et main d’œuvre)* :
 
 
 
Savez-vous pourquoi la Joconde sourit ? Parce qu’elle est heureuse. Pour être exact, elle ressent de la joie à 83 %, du dégoût à 9 %, plus 6 % de peur et 2 % de colère. Moins d’un pour cent d’elle est neutre, et elle n’exprime aucune surprise. Le logiciel du professeur Harro Stokman, de l’université d’Amsterdam, n’a pas pu confirmer la dimension sexuelle ou la part de mépris détectées dans le regard de Mona Lisa par certains humains.  Mais c’était en 2005 et la machine a dû progresser, puisqu’entre-temps Stokman a monté la startup Euvision pour vendre ses outils de reconnaissance faciale sur smartphone.
 
Bienvenue dans l’ère des humanités numériques.  Celles qui réalisent « l’intégration de la culture numérique dans la définition de la culture générale du XXIe siècle ». Qui verra bientôt la création de « Territoires éducatifs d’innovation numérique », selon le programme du ministère de l’Éducation nationale, car « en ne s’emparant pas du numérique, en ne l’intégrant pas suffisamment, l’École, d’une certaine façon, prive nos élèves de ressources précieuses : celles du savoir. Celles du sens. »
Retenez bien ceci : le numérique est ce qui donnera bientôt aux petits humains accès au sens.
 
Les humanités numériques ? Un mouvement qui a pris son essor durant les années 2000 au sein des sciences humaines et sociales, des arts et des lettres, pour les rendre, eux aussi, connectés, numérisés, big datés. Comme le dit un rapport [Humanités numériques, état des lieux et positionnement de la recherche française dans le contexte international, rapport de l’Institut français, 2014], les sciences humaines et sociales sont fortement influencées par les modèles computationnels (…) Dans toutes les disciplines, que ce soit en biologie ou en littérature, en physique nucléaire ou en anthropologie, l’objet étudié est converti, manipulé, analysé sous une catégorie commune : l’information, objet de calculs. Dans le cadre du paradigme computationnel, des rapprochements inattendus se produisent.
 
Puisque le vivant est désormais computable, pourquoi la culture ne le serait-elle pas ? Il s’agit que les sociologues, linguistes, géographes, bibliothécaires, artistes contemporains, archéologues, passent, comme tout le monde, par la case « codage ». Ils avaient déjà quantifié toute réalité – sociale, humaine, sensible. Pourquoi ne la traduiraient-ils pas en séries de 1 et de 0 ? Reductio ad numero universelle, dont l’effet – sinon l’objectif – est d’annihiler toute appréhension subjective du réel, c’est-à-dire toute humanité dans la compréhension et le récit du monde.  Ici aussi, il s’agit de remplacer l’homme par la machine. Voilà pourquoi le ministère de l’Éducation nationale est si pressé d’enseigner le code informatique à la place du latin et du grec.
 

C.P Snow contre la « culture traditionnelle »

 
Comment en est-on arrivé là ? Si les technosciences ont imposé leur suprématie dans les faits après la seconde guerre mondiale, il fallait aussi acclimater les esprits pour que leur victoire soit totale. La défaite des humanités est le résultat d’une lutte d’idées, d’un long travail de sape auxquels ont collaboré de nombreux scientifiques. Parmi eux, un physicien et « romancier » anglais, Charles Percy Snow, est resté célèbre pour une conférence prononcée à Cambridge le 7 mai 1959, intitulée  Les deux cultures et la révolution scientifique » [C.P Snow, Les deux cultures, (JJ Pauvert, 1968)].
Il y développe les arguments qui justifient le primat de la science et de la technologie sur la vie des sociétés industrielles, arguments dont la pertinence est intacte à l’ère des nanotechnologies et des technologies convergentes.
 
La postérité n’a conservé que la première moitié du titre de la conférence : « Les deux cultures ». Et n’a retenu, à tort, que cette idée : C.P Snow aurait prêché la réconciliation entre deux mondes qui s’ignorent : les sciences et les lettres, séparées par un « abîme d’incompréhension mutuelle ». La preuve, les littéraires ne sont pas fichus de réciter la deuxième loi de la thermodynamique et peu de scientifiques ont lu Dickens.
 
Or, de la rencontre entre les disciplines pourrait « jaillir des chances créatrices » pour le progrès humain. Donc, conclut-on, il faut dispenser un enseignement moins spécialisé et favoriser les croisements entre les deux mondes. Telle serait la leçon, somme toute assez humaniste, du professeur Snow. Dans cet esprit, le prix universitaire « C.P Snow » de l’Ithaca College récompense aujourd’hui des étudiants dont les travaux contribuent à rapprocher les « deux cultures ».
 
Si Snow regrette le fossé entre ce qu’il appelle « la culture traditionnelle » - littéraire – et la culture scientifique, c’est pour évincer les humanités et faire des sciences et technologies le cœur de la « culture » moderne. Suivez la démonstration : la société industrielle est la seule capable d’assurer aux hommes prospérité et bien-être. Ses progrès dépendent de la « révolution scientifique » -  autrement dit de l’innovation, et exigent des ressources humaines dûment formées.  En conséquence, arrêtons de perdre du temps avec les matières inutiles, voire hostiles, à cette stratégie – les humanités – et consacrons les efforts de la Nation aux filières scientifiques.
On voit à quel point sa conférence est fondatrice : ses recommandations ont été suivies, si l’on ose dire, à la lettre, pour permettre la domination des technosciences sur tous les champs de pensée. Si vous ne savez pas quoi lire en 2016, demandez aux algorithmes d’Amazon, devenus premiers prescripteurs de livres. Réponse garantie 100 % conforme à votre profil objectif.
 
En fait de pont entre les « deux cultures », Snow ne cesse de sermonner les littéraires pour leur dédain de la science. Loin de vouloir initier les chimistes à la poésie, le conférencier remâche son aigreur contre les « intellectuels littéraires qui se sont mis un beau jour, en catimini, à se qualifier d’"intellectuels" tout court, comme s’ils étaient les seuls à avoir droit à cette appellation. »
 
Devant les merveilles de la technoscience, enrage Snow, les tenants des humanités « s’obstinent à prétendre que la culture traditionnelle constitue toute la "culture". (…) Comme si l’édifice scientifique du monde physique n’était pas, dans sa profondeur intellectuelle, sa complexité et son articulation, l’œuvre collective la plus belle et la plus étonnante que l’esprit de l’homme ait jamais conçu. »
 
Belle profession de foi scientiste. Chacun peut, après des décennies de progrès de cette « œuvre collective la plus belle et la plus étonnante », voir ses effets sur la richesse des liens sociaux, sur l’émancipation des individus, la qualité des échanges entre les peuples et les cultures, sans parler de l’excellente santé de la planète. Le monde est tellement plus intelligible depuis qu’on le numérise. À l’évidence, nous n’avons pas besoin des humanités et Snow a eu raison d’asséner : « la science doit être assimilée jusqu’à devenir partie intégrante de notre expérience mentale tout entière ».
La victoire de la technoscience a fait de nous des êtres débarrassés de la question « pourquoi ? », pour nous consacrer au « comment ? ». Il n’est que d’écouter les conversations à la cantine sur les moyens d’optimiser son smartphone, de télécharger la bonne appli, de résoudre tel bug. Dans le monde-machine, il devient vital de savoir comment fonctionner - rappelez-vous Najat Vallaud- Belkacem : le numérique va nous donner accès au sens.
 
 

La révolution est scientifique

 
On l’a compris, Snow part de ce postulat : l’industrialisation est un vecteur de progrès universel.
« Santé, nourriture, instruction : seule la révolution industrielle était à même d’en faire profiter jusqu’aux plus déshérités. Voilà ce que nous y avons essentiellement gagné. Le tableau comporte aussi, il est vrai, des aspects négatifs :  l’un de ces aspects étant qu’une société fortement industrialisée est plus facile à organiser qu’une autre en vue de la guerre totale. Mais les conquêtes demeurent. Elles sont la base de notre espoir social. »
Passons sur ce détail qu’est « la guerre totale », cet éclair de lucidité n’empêchant pas le scientiste convaincu de s’aveugler comme le dernier des croyants. « Étendre la révolution scientifique à l’Inde, l’Afrique, l’Asie du sud-est, l’Amérique latine et le Moyen-Orient, assure-t-il, est la seule façon de conjurer les trois dangers   qui   nous menacent, à savoir la guerre nucléaire, la surpopulation, le fossé entre les riches et les pauvres. » Curieusement, il ne vient pas à l’esprit du physicien qu’il puisse exister un lien entre la guerre nucléaire et la « révolution scientifique ». Ni même entre l’accroissement des inégalités entre riches et pauvres et cette même révolution. Au contraire, il affirme qu’en l’an 2000, la division entre riches et pauvres aura disparu grâce à la technologie.
 
Snow a eu tort de mépriser les intellectuels. S’il avait lu le livre de Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, paru en 1954, ou L’Obsolescence de l’homme de Günther Anders, paru en 1956, il aurait peut-être écrit moins d’âneries, pour peu qu’il eût compris la logique de la fuite en avant technicienne, et la rupture anthropologique causée par l’innovation nucléaire.
 
Piètre consolation pour nous, naufragés d’un monde dévasté par les technoscientifiques : les idées d’Ellul, d’Anders, et des penseurs critiques de la technologie, affûtées il y plus de soixante ans, étaient justes. Quant à celles de Snow, aussi erronées furent-elles – on voit ce qu’il en est de l’égalité entre riches et pauvres dans la technosphère -, elles ont gagné. Voilà qui confirme le fait que la science n’a rien avoir avec le sens. En effet, la révolution qui a bouleversé le monde et nos vies fut scientifique. Bravo les labos. On comprend que le texte de Snow ait été publié en France en 1968 par un éditeur jugé subversif, Jean-Jacques Pauvert. Enfin un coup de balai sur les antiquités humanistes pour faire place à l’avenir, à l’innovation, à la révolution !
 
Comme le note Snow : « La société industrielle de l’électronique, de l’énergie nucléaire et de l’automation est, à bien des égards, d’une nature radicalement différente de celles qui l’ont précédée et est appelée à changer bien davantage la face du monde. C’est cette transformation-là qui, à mon avis, constitue la véritable "révolution scientifique" ».
 
Mais pourquoi ?  Pour que votre montre connectée vérifie que vous avez fait vos 10 000 pas quotidiens. Pour que des millions de Chinois, d’Indiens, de Parisiens voire, se déplacent en ville un masque sur le nez. Pour que les ours polaires disparaissent de la surface du globe. Pour que nous puissions nous greffer les implants électroniques qui nous rendront plus performants dans la compétition universelle. Pour que ce monde d’objets intelligents, de dispositifs technologiques et de machines n’ait plus besoin des humains.
 
Pour réussir cette révolution, il a fallu l’accélération du techno-capitalisme. Et Snow de s’emballer dans un chapitre que devraient lire à voix haute tous ceux qui ânonnent encore qu’il faut distinguer
« Science pure » et « appliquée ». « La science pure a été mise au service de l’industrie : plus de tâtonnements ni d’idées lancées par une poignée d’"inventeurs", mais, cette fois, du sérieux, du solide et du vrai. » Certes, des scientifiques « purs » ont un peu renâclé à reconnaître cette évidence. Cependant, « à leur décharge (…) ils prirent assez facilement le tournant » lors de la seconde guerre mondiale qui les poussa à « s’initier aux problèmes de l’industrie. Cela leur ouvrit les yeux ».
 
Heureux avènement de la Big Science. La mobilisation de bataillons d’ingénieurs, de chercheurs, de techniciens des laboratoires publics aux côtés des industriels et des militaires dans la course à la bombe atomique : le projet Manhattan. Ayant prouvé son efficacité, l’alliance recherche-industrie- armée devint le moteur de la recherche & développement en temps de guerre économique – ce que l’on nomme aujourd’hui innovation.
Pas de composants nano-électroniques implantés dans tous les gadgets communicants sans l’alliance entre le Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble et la multinationale STMicroelectronics, sans la participation de l’État, de l’Europe et des collectivités au plan d’investissement public-privé
Nano 2017 d’un montant de 3,5 milliards d’euros. Un programme destiné à aider le fabricant de puces à « franchir le prochain saut technologique nécessaire pour rester compétitifs, au niveau mondial, face aux États-Unis et à l'Asie » [Communiqué de presse Nano 2017, 2013] : voilà de dignes émules de C.P Snow.
 
Découvrant la subvention de l’État à STMicro pour l’année 2014 dans le projet de loi de finances rectificatif, le professeur de droit à la faculté de Montpellier Yann Bisiou s’étrangle :  « 274 millions d'euros, c'est le budget annuel de trois universités LLASHS (NdR : Lettres, langues, arts, sciences humaines et sociales), de deux universités pluridisciplinaires, plus que le budget annuel de l'université de Grenoble 1 ou même de l'université Paris Diderot ! Pourquoi tant de largesses pour un seul projet ? ». Encore un littéraire qui demande « pourquoi ? »
C’est pourtant simple : les universités LLASHS rapportent bien moins que l’usine à puces grenobloise, et nous avons besoin d’une technocratie pour rester dans la course aux innovations technologiques.
 
Snow admet, dans un supplément à sa conférence ajouté quatre ans plus tard, que le monde-machine va avoir besoin des sciences humaines et sociales pour acclimater les humains. Il appelle cela la Troisième   culture : « Certaines   difficultés   de   communication (NdR :   entre   littéraires   et scientifiques) se trouveront, de fait, aplanies : car cette culture devra nécessairement, ne fût-ce que pour remplir son office, entretenir des relations avec la culture scientifique. »
Et voilà pourquoi les humanités numériques existent. Dans l’ensemble, la masse a plié devant le techno-totalitarisme. Quelques réactionnaires pleurent les cours de latin, mais le nombre a renoncé à penser, assailli par tous les « comment ? » que lui pose son existence machinale.
 
Pièces et main d’œuvre
*Pièces et Main d’Œuvre, est un collectif qui se présente comme un « atelier de bricolage pour la construction d’un esprit critique à Grenoble, agit depuis l’automne 2000 de diverses manières : enquêtes, manifestations, réunions, livres, tracts, affiches, brochures, interventions médiatiques et sur Internet, etc. »
Rejetant les ajustements à la marge et les simples mesures d’encadrement, ce groupe n’hésite pas, après enquête rigoureuse, à déclarer son refus radical de tel ou tel champ technologique : Organismes génétiquement modifiés (OGM), téléphonie mobile, et — surtout — nanotechnologies : loin d’être « obscurantiste », PMO fait la lumière sur la façon dont ces projets technoscientifiques se déploient, avec pour moteurs l’émulation et l’appât du gain.
Revendiquant les chahuts qui ont conduit, début 2010, au naufrage du « débat public sur les nanotechnologies », ces insoumis inscrivent leur pensée dans la lignée de Jacques Ellul, et revendiquent l’héritage des ouvriers luddites qui, au XIXe siècle, brisèrent les machines leur imposant un retour au servage.
 
L’intégralité de cet article est disponible sur le site PMO
 

 

Abdennour Bidar

Abdennour Bidour : de quoi la crise écologique est-elle le signe ?

Les crises politiques, écologiques ou économiques ne sont-elles que les manifestations d’une crise plus profonde, celle du lien qui marque des sociétés au tissu social déchiré ? Entretien avec Abdennour Bidar, philosophe, au Collège des Bernardins ce 20 février 2016.
 
Nous sommes dans des crises de société qui sont systémiques. Pour Abdennour Bidour, il  s'agit de savoir déceler, comme fond d'écran, derrière ces crises, ce qu'il appelle les crises spirituelles, les crises du lien, c'est-à-dire que dans ce qui nous sépare aujourd'hui de la Nature, le lien a été brisé. En ne pensant qu'à nous-mêmes, nous avons considéré la Nature comme une chose à exploiter sans vergogne, jusqu'à l'usure, jusqu'à l'empoisonnement et jusqu'à nous mettre en danger.
Quelque chose a été rompue qui était de l'ordre d'un vrai lien, que la biologie appelle un lien symbiotique, c'est-à-dire un lien mutuellement profitable.
Comme par hasard il se passe la même chose sur le plan social. Ecoutons-le.
 
 

 

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