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Rien ne va plus chez les Yahoos !

Rien ne va plus chez les Yahoos. Où en est le rapport psychanalyse et société ?

Depuis trente ans, c’est-à-dire depuis qu’on a pu prendre la mesure des effets du premier choc pétrolier et anticiper ceux de la mondialisation, on parle des « nécessités d'adapter les formes d'organisation et les modes de fonctionnement aux modifications du marché et à sa globalisation ». En Europe, le chômage galopant apparu peu après 1973 affecte une « masse critique » de la population. En France, dans les années 90, des jeunes considérés comme des « exclus » n'avaient connu leurs parents que dans une situation de non-travail.
Ce texte est une pérégrination dans le monde contemporain, à partir de mes expériences et de mes observations. Il m’est d’abord venu en tête la nomination des moteurs de recherche comme Yahoo, Google ou celle des serveurs comme Wanadoo, Noos – Internet étant emblématique de la révolution de l’information qui est centrale dans les changements intervenus. Cette mode du son o-o m'a interpellée. J’ai d’abord cru y entendre un cri de ralliement des tribus d'Internautes. Puis l'écriture o-o m'y a fait voir un double zéro, qui m'a conduite sur la piste de la généalogie des nombres, ainsi que sur ces « n », « n+1 » ou « n–1 » qu'on trouve en entreprise pour désigner un salarié dans son échelon hiérarchique, qui fait de lui « le supérieur ou l’inférieur » d’un autre.
A partir de Google et de Yahoo, cet exposé présente « une brève histoire de zéro » ; s’ensuit une réflexion sur « trois aspects du monde économique et de la vie au travail », puis une « focalisation sur deux phénomènes contemporains ». Enfin, en questionnant la place de la psychanalyse, je tenterai une ouverture.

Une brève histoire de zéro

Le mathématicien américain Edward Kasner [1] cherche, en 1935, un nom pour désigner le « grand nombre » qui serait composé du chiffre 1 suivi de 100 zéros. Il demande l'aide de Milton, son neveu de huit ans, le petit garçon lui répond : « it's googol ! » car il trouve débile la question de son oncle. Lorsque les fondateurs de Google ont émis l'intention de prendre ce nom, les héritiers de Kasner les ont assignés en justice ; aussi, à partir de « Googol » ont-ils écrit : « Google ». Accessoirement, j’ai appris que le googol est supérieur au nombre de particules élémentaires de l'univers. Autour de l'idée de « mémoire » à très grande capacité, on parle aujourd'hui du « googolplex » : le googol puissance googol !

Quant aux Yahoos, ce sont des personnages que Gulliver, le héros de Jonathan Swift, rencontre à son quatrième voyage. Fraîchement débarqué sur une île, il aperçoit dans les arbres une curieuse espèce d'habitants qui sautent d'arbre en arbre en poussant des cris hostiles :
« Quelques-uns de ces démons-là grimpèrent dans l'arbre, s'agrippant aux branches qui pendaient de l'autre côté, et se mirent à décharger leurs intestins sur ma tête. Je pus tout juste me mettre à l'abri en m'aplatissant contre le tronc de l'arbre, mais je fus presque asphyxié par l'odeur des excréments qui pleuvaient autour de moi. » [2]

Ce sont les Yahoos, cette horde d’individus « affreux, sales et méchants », qui vivent au milieu d'un peuple beau, rationnel, éduqué, les Houynhnms, qui eux-mêmes sont des chevaux, dont les Yahoos sont les esclaves : leurs maîtres les emploient comme bêtes de trait, en attelages par six. Les Houynhnms procèdent à une comparaison anatomique systématique entre Gulliver et des spécimens Yahoos. Il n’y a « pas-de-différence » entre cet homme les Yahoos [3] !

Les Yahoos, et c’est par là qu’on peut comprendre le choix de nom des fondateurs du moteur de recherche, sautent d'arbre en arbre tout comme les internautes d’aujourd’hui surfent de lien en lien, par associations de mots-clefs… Difficile de ne pas penser aussi à ce que les psychanalystes font à l'écoute des associations libres de leurs analysants, pour qu’ils y trouvent… « rien, peut-être » ou « peut-être rien ». Mais dans ce cas, « rien plus rien plus rien, ça fait trois fois rien, et… trois fois rien, c'est déjà quelque chose », nous assénait poétiquement Raymond Devos ! En effet, comment penser ce zéro, que le dictionnaire définit comme « cardinal de l'ensemble vide, élément neutre pour l'addition des nombres » ? Ce symbole numérique, figuré par un trou, m'a fait m'attarder sur le vide qu'il dessine et, fussent-elles graphiques, anatomiques ou topologiques, sur les limites qui l'entourent…

Limite entre négatif et positif, et comme une traversée. Ligne de partage, qui ferait frontière, le zéro est un opérateur très fécond : outre qu’il permet de poser des nombres « négatifs », qui servent pour les températures (au-dessus, en-dessous de zéro), mais aussi pour la datation (avant ou après Jésus-Christ), il a permis de « traiter l'absence comme une présence dans la mémoire écrite des hommes » – selon la formule de Denis Guedj – et alors, s’agissant de mémoire, la traversée prend la consistance d’une étendue. Le zéro serait dans ce cas comme une « bande passante » dans l'histoire singulière de chacun.

Quant au redoublement du o ou du zéro, énigmatique au premier abord, il pourrait être regardé du côté de la répétition : double présence ou double absence, vide sur vide, empreinte, deuil ?… Enfin, si le zéro « ouvre la voie » aux nombres négatifs, il est aussi ce qui, au moyen de la fonction successeur (N+1), « pose un début au défilement des nombres[4] »… Le zéro, ce pas grand-chose, donc l’opérateur qui ouvre la porte à des mondes dont on ne saurait plus se passer, ni pour compter, ni pour penser, il s’est avéré comme un élément majeur du logos.

Trois aspects du monde économique et de la vie au travail

A propos du « un » et du « deux »

Considérons certains aspects du monde économique et de la vie au travail : novlangue, effets du management participatif et noms propres des sociétés anonymes.

La novlangue

Dans la novlangue, jargon du monde des entreprises, le « pragmatisme » opère comme un mot d'ordre. Il y est question du faire, de l'avoir, mais pas du penser ni de l'être ou de « lettres ».

La novlangue emprunte à divers domaines, d'abord à la technique ou aux sciences physiques, chimiques, mécaniques, hydrauliques, etc. : « fusions, restructurations, performance, fusibles ». Au militaire et politique : « stratégie, cible, états-majors, objectifs, seconds couteaux, chefs charismatiques ». Aux lexiques professionnels : des pressings et de la diététique quand on « dégraisse » les effectifs comme des lipides excédentaires. A celui des tueurs à gages : les « DRH killers » ont un prix, leur salaire est proportionnel au nombre de salariés qu'ils ont « flingués ». Et aux techniques comportementales : « assertiveness », « coping », « stress », « self-esteem »...

L'euphémisme de la diplomatie : un licenciement en nombre devient un « plan social » ou même un « plan de sauvegarde de l’emploi », un manipulateur : « quelqu'un qui sait motiver », un « harceleur » : un spécialiste du « management par le stress ».

Ce qui se passe dans le travail a son envers dans le non-travail : le chômage. Là, c'est le lexique du « marketing » du « savoirsevendre » pour trouver un emploi, chacun étant invité à se considérer comme un « produit » devant trouver son « créneau » ou sa « niche » commerciale ! Dans la « foire aux candidats » qui se pratique dans divers salons et expos, de plus en plus semblables aux campagnes d’adoption pour chiens et chats de la SPA, des postulants à un emploi doivent « se vendre » en cinq minutes. Un cabinet proposait des formations pour chômeurs intitulées « L.O.V.E », acrostiche pour « Lettre pour Obtenir Vite un Entretien ».

Les chômeurs diplômés sont désormais des « intellos précaires ». Etymologiquement, « précaire » signifie « obtenu par la prière », les précaires ayant longtemps été des ouvriers (surtout agricoles) qui se louaient à la journée. De ceux-là, restent ceux qu’on croise le matin du côté de la rue du Caire (le « Pré-Caire ») à Paris, faisant de la « précarité » l'état de celui qui n'a pas de « pré carré ».

Des travailleurs hautement qualifiés sont en effet sans emploi. On préfère les compter sur les statistiques de la formation et ils deviennent des « stagiaires de la formation continue ». A partir de 57 ans et six mois, ils reçoivent notification de l'Assédic qui a « le plaisir de les informer qu'ils sont désormais « dispensés de recherche d'emploi » : ils ne sont plus « calculés » dans les statistiques du chômage – faut-il se plaindre ou se réjouir de leur euthanasie symbolique ?

Euthanasie qui touche aussi les entreprises. Dans les cas de mort programmée, un président est chargé de conduire l'entreprise à sa mise en « liquidation ». Le montant de ses indemnités, qu'on appelle le « parachute doré », est dans ce cas négocié dès l'embauche.

On n'a pas oublié l'affaire du directeur d'une chaîne de magasins qui avait touché une prime pharamineuse pour avoir licencié 700 personnes, la maison-mère des Pays-Bas le remerciait « pour service rendu ». Dans la perspective ultra ou néo-libérale, licencier ainsi est un « savoir-faire ». Il est encore question de « rien ou presque rien », le poids social ou symbolique du salarié de base étant « voisin de zéro ».

Le management participatif

Dans ce mouvement est né le « management » comme une pratique, des techniques, et même une « discipline » universitaire avec ses « écoles ». J'évoque particulièrement le « management participatif », censé inciter à l'initiative personnelle et visant à l'épanouissement de chacun. « Chaque un », d'ailleurs, par le biais de l'évaluation annuelle des salariés, épreuve rituelle, est invité à devenir son propre censeur, au nom des « valeurs » de l'entreprise : il devra au préalable procéder à son « auto-évaluation ». Il aura non pas une « note », considérée comme barbare, mais une « appréciation qualitative » de son travail, à commencer par la sienne propre…

On est tous dans le « même bateau » ou la « même galère ». L'équipe c'est « un pour tous, tous pour un ». L'entreprise affirme son « unité », elle est « une » : à l’autel du profit, en effet, « elle est thune »...

Lacan [5], en 1966, dans son discours de Baltimore, déclare : « l'idée de l'unité unifiante m'a toujours fait l'effet d'un scandaleux mensonge. » Aussi suggère-t-il « de considérer l'unité sous un autre angle, non plus celui de l'unité unifiante, mais celui de l'unité comptable, un, deux, trois. »

La hiérarchie en entreprise est désignée par les formules N+1, N-1. L'individu salarié est comptabilisé « comme un » sur les « effectifs ». Pour totaliser un nombre, pas pour son nom. Exit le sujet[6]. Chacun est donc à la fois un N+n et un N-n. Sauf pour l'employé le plus subalterne, qui est un N-. Ainsi l'interchangeabilité est assurée. Un N+1 = un autre N+1. Certains N+2 ne parlent qu'à leur N-1, pas aux N-2, qu'ils adressent à leur N-1, ils parlent à « un » échelon en moins, pas « deux », ce qui peut alors s’écrire « Haine–2 ». Le patron, qui est le N « supérieur », a un N+ d'un autre ordre : l'actionnaire.

Les « noms propres » des sociétés « anonymes »

Si on associe cette question de la genèse des nombres à l'idée d'une histoire, d'une fondation ou d'une généalogie, on en trouve une aussi dans le monde du travail. A l'occasion de fusions/restructurations, bon nombre d'entreprises ont changé de nom.

Certaines sont allées puiser dans le gisement gréco-romain : Thalès, Novartis, Aventis. Ce faisant, elles ont fait disparaître trace d'une fondation, par l'effacement d'un nom, comme Thomson, ou d'une référence régionale, comme Rhône-Poulenc.

Prendre un nom qui puise dans le berceau de Rome et Athènes, est-ce se doter d'une inscription atemporelle, comme si ces entreprises étaient notre « déjà-là », en niant leur histoire ? Peut-on parler, pour une collectivité, de quelque chose qui serait le nom-du-père, ou le nom-des-pères ?

Effet malencontreux s’il en fut, celui de la multinationale sidérurgique qui prit pour nom Arcelor, dans les années où se promulguait la Loi sur le harcèlement professionnel. Dans ce nouveau nom, on peut y entendre « aciers de Lorraine », mais aussi, dans le même temps où se promulguait la loi sur le harcèlement moral, l’esclavage évoqué par Zola, sur les ouvriers des « forges ».

Une focalisation sur deux phénomènes

Dématérialisation de l'échange et délocalisation du tiers

Sans m'attarder sur ce qui serait la nature des changements (i.e. : se sont-ils produits par accentuation d'une situation ou par rupture, sont-ils en continuité ou en discontinuité ?), je voudrais évoquer le développement de la « dématérialisation » de l'échange et une « délocalisation » du tiers.

Dématérialisation de l'échange

Pierre Legendre [7] montre que l'entreprise est devenue « une autre scène » pour l'agressivité, la haine, la pulsion de mort, le sacrifice. Dans ce théâtre d’un nouveau genre, les bureaux sont paysagés et d'une propreté « clinique », il n'y a ni sang ni cadavres. Mais les péripéties, elles, s'enchaînent comme chez Sophocle. Ca s'est seulement dématérialisé, dématérialisation concomitante d'autres phénomènes qui bousculent nos catégories et certaines de nos représentations.

Les achats de produits financiers sont instantanés, d'un continent à un autre, en « un clic ». L'espace et le temps tels que nous les vivions sont subvertis. Plus besoin de la « signature de la main » des acteurs. Le corps, la matérialité, sont évacués.
Dans les entreprises, si l'investissement sur les places boursières rapporte davantage que l'activité de base industrielle, celle-ci passe au second plan. Après avoir dégagé de la production le cash qui a permis d'investir, on ne se soucie pas des salariés achetés puis revendus avec leurs machines et les murs des usines.

« Sans doute, être négocié n'est pas pour un sujet humain, une situation rare, contrairement au verbiage qui concerne la dignité humaine, voire les Droits de l'Homme. Chacun, à tout instant et tous les niveaux, est négociable, puisque ce que nous livre toute appréciation un peu sérieuse de la structure sociale est l'échange. » [8]

La valeur de l'argent, ou des titres, devient la marchandise ultime, et celle qui rapporte le plus, ce n'est plus seulement ce qui permet les échanges dans une certaine « spécularité », ce n’est que pure « spéculation ».

La dématérialisation est concomitante d'ambiguïtés qui la soutiennent. Ainsi, un salarié actionnaire d'une autre entreprise que celle qui l'emploie peut devenir complice involontaire de licenciements dans l'entreprise dont il est actionnaire. Si le capital de son entreprise est ouvert, il pourra être victime pareillement lui aussi. Mais si son entreprise distribue des actions, il devient associé de ses employeurs. Et en tant qu'actionnaire, il vote à l'assemblée des actionnaires. Dès lors, si les comptes présentent des déficits, comment va-t-il arbitrer intérieurement entre sa position de salarié menacé dans son emploi et celle d'actionnaire menacé dans son patrimoine ? La distinction entre les termes salarié et employeur s'en voit écrasée.

Les produits financiers se nomment : des « actions » et des « obligations ». Difficile de ne pas y lire « éthique » et « surmoi ». La multiplication des holdings financiers qui gèrent bon nombre des « firmes »[9], le font « en écran »[10]. Ecran total même, si l'investisseur a planté son « siège social » sur quelque « paradis fiscal ». L'investisseur capitaliste s'exonèrerait-il justement du souci social, par la seule énonciation de ces signifiants : « action » et « obligation » ? Et ainsi se donnerait-il le droit de… « jouir du corps »… du corps social.

Le tiers se délocalise

Les entreprises rédigent leur « code de bonne conduite », leur « charte sociale », leur « liste des valeurs ». Ces documents, qui ne sont pas proposés au débat avec les partenaires sociaux, font progressivement référence. Au point qu'on demande aux nouveaux embauchés de commencer par les signer, en annexe à leur contrat de travail, plutôt que le « règlement intérieur » qui, lui, a fait obligatoirement l'objet d'un accord officialisé et acté dans les instances représentatives des deux parties. C'est le début d'une substitution qui joue comme une subrogation.

Auparavant, en cas de conflit entre salarié et patron, si le contrat de travail n'était pas explicite, on se référait à la convention collective propre au secteur professionnel concerné. Si cela ne résolvait pas le conflit, on se tournait alors vers le Droit du Travail, écrit, égalitaire et universel, qui primait sur toutes les instances. C'est ce qu'on appelait la « hiérarchie des normes ». Désormais on voudrait que, devant le poids de la convention collective et devant le Droit du Travail, le contrat de travail prime et « dise le vrai » [11]. Ces mesures visent à un renversement de la hiérarchie des normes et à ce que cette inversion devienne légale avec l'appui et l'intervention du politique.

C'est dans ce creuset que s'inscrit la tentative – en partie réussie – d'instaurer de nouveaux contrats de travail, présentés notamment par le patronat [12] comme des outils sociaux mais qui sont des « chevaux de Troie » prêts à donner des coups de boutoir au Droit du Travail. La contractualisation comme « lieu-tenante » de la Loi, et dont il est fait loi, figure la réduction du triangle salarié/employeur/loi, à deux parties de force inégale. Le « trois » qui fait tenir par la « triangulation » est réduit à « deux », à un duel donc entre le salarié et l’employeur, rétablissant l’antique loi du plus fort.

Et le politique chargé du législatif se fait lui-même acolyte d'un dédoublement et d'un déplacement du lieu où s'écrit le Droit.

Elargissement, ouvertures ?

Si les catégories explosent, que devient cette loi ?

Et en effet, elles explosent !

Pour le dire rapidement, la globalisation rend proche le lointain et fait de l'autre un semblable : il y a chez l'autre du même avec les marques uniformisées, Nike, Coca-Cola, etc.. Les frontières ne font plus coupure ou bord, l'ennemi n'est plus hors des frontières mais au-dedans, la distinction dedans et dehors est déstabilisée. Orange ex-France-Telecom crée le concept Unik, le téléphone réversible, fixe et portable, avec pour slogan : « Entrez dehors et sortez dedans ».

Y a de quoi s'embrouiller ! Guy Lérès parle de « möbianisation du discours moderne », Guy le Gaufey évoque que « la Raison se disloque lentement », lequel poursuit :
« Si la science bouge en sa consistance intrinsèque, l'inconscient s'en trouvera déplacé ; si l'Etat cesse d'être ce qu'il était, l'inconscient s'en trouvera déplacé itou. »[13]

La science… Elle a désormais renoncé à son hégémonie sur la « vérité » comme une et une seule. On ne parle plus de « l'unité de la science ». Aujourd'hui, les chercheurs dégagent l'historicité des découvertes, les contextualisent, les relativisent, en multiplient les points de vue, etc. Au passage, deux illustrations : le livre Histoire de l'arc-en-ciel de Bernard Maitte[14], sur les multiples façons d'envisager le phénomène météorologique. Ou Expliquer la vie[15], d'Evelyn Fox Keller, qui explore comment chaque époque a généré ses définitions de la vie. Cette ancienne physicienne américaine, ayant choisi de bifurquer sur la biologie moléculaire, a développé une réflexion épistémologique qui l'a conduite par ailleurs à s'investir dans la problématique du « genre » dans le langage de la science (cf. Temps marranes n°4).

Entre projet d'une construction universelle, dépendance ou inféodation aux modes de financement et aux pouvoirs, abus de ses applications technologiques, la science peut bien être objet de critique. De plus, pour ce qui nous intéresse, les visées de la science ne sont certes pas axées sur le sujet et sa singularité. Mais on a besoin de certaines avancées pour penser. Celles de la physique moderne, de la linguistique, de la logique, de la topologie, ont fourni à la psychanalyse des repères pour penser. Il serait temps peut-être d'ouvrir un chantier afin d'y débattre des distinctions à opérer au sein des concepts, des théories et des pratiques scientifiques, entre recherche et applications, entre découverte heuristique et visée de puissance sans fin, entre le « discours de la science » et les conditions de sa constitution, entre science et technologies invasives.

L'Etat… L'Europe promulgue des lois qui sont des « directives », c'est-à-dire des lois cadres, en déléguant à chaque pays, au nom du « principe de subsidiarité », le soin de formuler ses propres applications. Tous les Etats doivent se mettre, à terme, en conformité avec les directives européennes. De plus l'étendue et la multiplication des échanges amènent des affaires de justice sur un terrain multinational où la compétence des lieux de Justice, qui doivent juger les affaires, est incertaine.
De fait, avec la gouvernance mondiale et des ensembles supra-nationaux, comme l'ONU, l'Europe, la Conférence des Etats africains, etc., on assiste à la fin du monopole des Etats sur le Droit.

Il y a urgence à prendre des risques

Un droit et une jurisprudence sont à élaborer. Des spécialistes s'y emploient, qu'on appelle des experts. L'expertise est mise en cause, souvent à juste titre. Elle l'est, mise en cause, quand, comme dit Guy Lérès[16] : « on voit que l'effet du savoir universitaire sur celui du maître s'interprète dans le "tout-savoir" de la bureaucratie. » Cela se produit, quand l'expert payé pour penser, se loge, s'abrite dans cette bureaucratie, ou pire, lorsque sa « pensée » ne sert qu'à contribuer au renforcement et à la reproduction des verrous institués.

Mais peut-on pour autant envisager la fondation d'un droit sans expert, si celui-ci est sollicité comme faisant un apport d'expérience(s), origine du terme d'expert[17] ? Pour le droit social, les experts européens auraient pu travailler plus mal, puisque, par exemple, lorsqu'une entreprise d'un pays embauche dans une filiale étrangère un salarié, celui-ci doit bénéficier des conditions de travail et de contrat du pays qui présente les clauses les moins désavantageuses pour le salarié, ce qu'on appelle à juste titre le « mieux-disant social ».

J'ai trouvé, sur un tract récent de la CGT, que l'enjeu des années à venir est de faire en sorte que les pratiques sociales se fassent dans le souci des personnes : « Pour la CGT, le salariat, dans sa diversité d'aujourd'hui, a besoin d'un socle commun de garanties permettant de renforcer, de faire respecter les droits individuels des salariés. »
Et, dans un ouvrage d'économiste, que volontairement je ne nommerai pas, on lit que, dans toute la mesure du possible, les décisions prises dans l'intérêt collectif doivent tenir compte aussi des singularités.

Ce qui traduit le mieux ma perplexité à cet égard, ce serait cette phrase de Lacan prononcée dans son discours à Baltimore : « mon expérience m'a montré que la caractéristique principale de la vie humaine va, comme on le dit en français, "à la dérive". La vie descend la rivière, touchant une rive de temps en temps, s'arrêtant un moment ici ou là, sans rien comprendre à rien… »[18]

Pourtant… Il y a à compter sur ces retournements inattendus venant de tout un chacun, loin de la psychanalyse, mais peut-être parfois « tout contre » elle. En effet, il y a une forte probabilité que, parmi les concepteurs, voire les auteurs d'articles de lois, un bon nombre ait fait un séjour sur un divan. J’ai rencontré, lorsque j’ai travaillé dans les ministères, des hauts fonctionnaires qui préparaient la loi sur le bilan de compétences et d’autres mesures sociales. Ce sont ceux que j'appelle les « alliés invisibles » de la psychanalyse, qui par leur expérience en leur place peuvent faire que la psychanalyse infuse comme par « capillarité » le corps social, peut-être le corps législatif et « l'éthique » de leur profession. Dans ce cas, chacun ou chacune d'entre eux est peut-être un tout petit moins « désubjectivé » que celui qui ne serait pas venu en analyse. Sinon, c'est dire que ce que nous faisons, c'est « zéro » ! Or, un seul mot différent sur un texte de loi ou sur un décret d'application – un signifiant apparemment insignifiant – et quelque chose peut être modifié.

Experts, décideurs, syndicalistes, économistes, gestionnaires ou autres, il y en a en analyse. A l'écoute, aussi, des bruissements singuliers qui émergent chez les analysants, pour être en mesure d'élaborer quelque chose avec eux, plus près de là où ça émerge. Il s’agit en quelque sorte, pour l’analyste, que cette möbianisation du discours puisse, selon le vœu de Guy Lérès « au moins individuellement être contrariée ». Aux analystes, donc, de ne pas opposer leur propre « novlangue » à celle dans laquelle ils sont plongés.

« Quoi ! s'exclame le Gaufey, on n'arrivait déjà plus à comprendre ce qui s'enveloppe aujourd'hui du nom de psychanalyse, et en plus il faudrait comprendre comment tout ça se situe sur l’échiquier de la pensée et des pratiques contemporaines! »[19]

Pour moi, il y a urgence pour les psychanalystes à aller jouer sur cet échiquier, justement parce qu'il est devenu un « hologramme » et un « réseau » d'échiquiers. Il reste donc des tas de chantiers à ouvrir pour la psychanalyse. On songe à cette phrase de Lacan lors de son voyage aux Etats-Unis, s’écriant, devant le panorama de Baltimore à sa fenêtre : « l'inconscient, c'est Baltimore » !… Notre actualité, c'est ce Baltimore-là, c'est ça le très grand risque à prendre. C'est le pari que je fais.

Paule Pérez, Philosophe, Psychanalyste
©Temps marranes.info

[1] Auteur de Mathematics and Imagination, publié en français en 1950, Payot, Paris. Epuisé.
[2] Jonathan Swift (1667-1745) écrivain utopiste, ecclésiastique anglican, auteur des Voyages de Gulliver (1726).
[3] C’est là qu’il s’avère que les inventeurs de ces moteurs de recherche ne sont dénués ni de culture ni d’humour.
[4] Zéro (ou les cinq vies d'Aémer", R. Laffont, 2005.
[5] De la structure en tant qu'immixtion d'un Autre préalable à tout sujet possible, 1966, Bulletin association freudienne, N°41 (1991). Titre original : "Of structure as an inmixing of an otherness prerequisite to any subject whatever", in R. Macksey et E. Donato, The Languages of Criticism and the Sciences of Man, The John Hopkins University Press, Baltimore, 1970.
[6] Cela fait penser à l'excommunication à laquelle Lacan fait référence, comparant son exclusion de l'IPA à celle que la synagogue a infligée à Spinoza en 1656, Kherem (excommunication) suivi de chemmata (impossibilité de retour) : radiation du nom. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Points Seuil, Essais, 1973.
[7] Pierre Legendre, La fabrique de l'homme occidental, Mille et une nuits, 1999.
[8] Jacques Lacan, ibidem.
[9] Le terme, paradoxalement, vient du mot « firma », signature.
[10] Cf. le travail présenté par Erik Porge du « souvenir écran », où celui-ci a une fonction double, à la fois voile et surface de projection donc d'apparition.
[11] Extrait de l’intervention du ministre du Travail, F. Fillon, lors du débat parlementaire, le 11 décembre 2003 à l’Assemblée nationale : … Cette loi qui affirmait le principe de la liberté contractuelle reste aujourd’hui la pierre angulaire, la base de notre droit de négociation collective. (…) Cette réforme a d’ailleurs pour objectif de donner toute sa portée … à la loi de 1950 en reconnaissant enfin pleinement la liberté contractuelle. (…) Le principe de l’accord majoritaire, quelle qu’en soit sa forme – majorité d’adhésion ou majorité d’opposition – est posé au niveau de l’entreprise. C’est le point fondamental : les accords d’entreprise seront désormais toujours majoritaires, par adhésion ou par absence d’opposition majoritaire.
[12] Par la voie et la voix du Medef.
[13] « Unebévue » n°20 (automne 2002) : Du sujet coincé entre « homme » et « citoyen ».
[14] Le Seuil, coll. Science ouverte, Paris 2005
[15] Gallimard, Paris, 2004
[16] Toujours dans son article Copulation discursive (…)
[17] cf. Temps marranes n°6 : « L’année 1800, l’invention des experts », du même auteur.
[18] De la structure en tant qu'immixtion… (même référence que la note 6).
[19] Guy le Gaufey, ibidem.

Mais quel progrès voulons-nous donc ?

Le monde industriel est en procès. Ferme des mille vaches, inacceptée par des centaines de militants dont certains comparaissent aujourd’hui pour avoir démonté la salle de traite. Barrage de Sivens dont les opposants sont en deuil après la mort de l’un d’entre eux, Rémi Fraisse, victime d’affrontements avec la police, ce dimanche 26 octobre. Comme les occupants du site de Notre Dame des Landes, ces voix interpellent notre modèle de développement avec une question centrale : le progrès est-il dans le gigantisme et l’automatisation ?

C’est dans le monde agricole, indéfectiblement connecté à la terre, que s’exprime de manière croissante la remise en cause de l’industrialisation. Le principe « hors-sol » du déploiement technique - qui ne dépend ni du territoire, ni des hommes - manifeste ses limites laissant derrière lui, des sols sans vie, des eaux polluées, des horizons désaffectés (sans population). Et l’impératif économique s’y arrime, fermant les alternatives. Ainsi Manuel Valls reconnaît-il que la logique économique de la grande distribution est en train de laminer toute tentative de passer à l’agro-écologie. Lors du Salon international de l’alimentation (SIAL) la semaine dernière, il mettait en garde : « Il y a actuellement un risque de spirale perdant-perdant-perdant. Perdant pour les producteurs agricoles et les industries agroalimentaires ; perdant pour les enseignes de la grande distribution ; et perdant à long terme pour les consommateurs, si le tissu économique se déchire. Ce risque, c’est celui de nourrir le mouvement de déflation qui menace l’activité économique ».

Ces tensions ne sont pas traitées et risquent de miner notre société. Car l’on constate de manière saisissante, l’absence de pilotage des choix techniques, l’incapacité du politique à poser les conditions d’un dialogue durable sur les options (échec des débats sur les nanotechnologies, sur le nucléaire, sur la biologie de synthèse…) et la polarisation aigrie des parties prenantes. Comme le manifeste l’actualité…

L’homme n’est pas parfait, disait Proudhon dans sa Philosophie du progrès, il est perfectible. Devant ce constat, deux options se présentent à nous aujourd’hui : compter sur les technosciences pour améliorer les performances humaines (option transhumaniste) ou bien penser le progrès humain comme travail sur soi (option humaniste ou spirituelle). Le philosophe allemand, Peter Sloterdijk, n’a rien dit de différent dans son livre Règles pour un parc humain paru en 2000. Les 21 et 22 novembre prochains, les premiers se réuniront pour Transvision 2014 à Paris, les seconds seront à Lille pour les Semaines sociales de l’Eglise intitulées cette année L’homme et les technosciences. Illustration ©Enki Bilal/Musée des Arts et Métiers

A la demande des Semaines sociales, du quotidien La Croix et de France Télévisions, le CREDOC (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) a sondé les 2 019 Français sur ce qu’ils attendent des progrès techniques. Les résultats ont été publiés récemment sous le titre Technosciences : amélioration ou perversion de l’humanité ? (Voir résultats ci-contre).

On le constate : le rapport aux technosciences est clivant. Car les conséquences néfastes de l’univers industriel ou automatisé s’amplifient du fait de sa nature systémique. Certains soulignent l’épuisement des ressources et préconisent de passer à la Low tech comme Philippe Bihouix. D’autres pointent les dégâts environnementaux et les risques climatiques comme Jean Baptiste Fressoz (L’apocalypse joyeuse, Seuil 2012). On pense aussi à Stephano Liberti qui dénonce l’accaparement des terres dans un contexte de corruption généralisée (Main Basse sur la terre, Rue de l’échiquier, 2013). Enfin, la technique spéculative basée sur des algorithmes qui court-circuitent tout travail de confiance constitue sans doute l’un des outils les plus désastreux. 

Par ailleurs, les prophètes annonçant des reconfigurations puissantes ont aussi pignon sur rue. On pense à Jeremy Rifkin et sa Troisième révolution industrielle (ou la nouvelle société du coût marginal zéro) ou à Pierre Giorgioni qui pressent une Transition fulgurante (Bayard éditions, 2014), grâce à l’internet et aux réseaux.

Alors que se tenait à Lille le Global Forum, soutenu par Philippe Vasseur et la région Nord-Pas-de-Calais (qui s’est adossée aux conseils de Rifkin pour établir sa feuille de route pour sa transition énergétique), Libération a publié le 21 octobre 2014 une tribune intitulée «La troisième révolution de Rifkin n’aura pas lieu ». Signée par Dominique Bourg, Hervé Kempf et les réseaux de TECHNOlogos et de l’Institut Momentum, le pamphlet révèle un déplacement des débats passés. Ces milieux qui pouvaient s’affronter voici à peine cinq ans sur le thème de la décroissance, s’entendent pour porter haut et fort un questionnement commun : où nous emmènent les technosciences ? Selon les auteurs, l’idée des réseaux aptes à solutionner nos problèmes énergétiques et d’épuisement des ressources est une « nouvelle utopie technicienne » qui prétend « concilier l’inconciliable ». Le rêve technologique de Rifkin fonctionne car grâce à lui, « il n’est plus nécessaire de penser aux impasses de notre trajectoire, à nos vrais besoins, il suffit de s’en remettre aux grandes entreprises, aux experts et aux entrepreneurs high-tech de toutes sortes qui vont nous offrir les solutions techniques pour sortir de l’impasse », estiment les auteurs.

Le lieu du clivage est ainsi désigné : peut-on continuer à miser sur les solutions techniciennes ou faut-il revoir profondément le contrat social noué avec les technosciences ? Le règne de l’expert qui remplace le politique pour décider les orientations ne serait-il pas la traduction flagrante de la maladie de notre monde ?

On le voit, les systèmes les plus fructueux aujourd’hui sont ouverts, pluralistes, vivants… On parle d’ailleurs d’ « écosystèmes », ce qui implique d’intégrer de l’aléatoire, des acteurs émergents, des commensaux… La créativité des Brésiliens, des Indiens (l’innovation frugale de Ravi Radjou), ou la sérendipité (cette posture opportuniste qui soigne les conditions de création mais sans projet) des Californiens en témoigne.

Notre avenir a besoin de postures modestes, et sans dogmatisme. Dès 1991, le philosophe Paul Ricœur a mis en garde : « Nul ne dispose du savoir de surplomb qui permettrait d’unifier le champ des convictions fondamentales. La pluralité est la condition d’exercice de tous les discours sur l’homme, qu’ils soient techniques ou pratiques, scientifiques, esthétiques, moraux, spirituels[1] ». C’est donc bien l’interaction entre les logiques des uns et des autres et même la chance des controverses qui peuvent changer les monde, comme le prône Philippe Durance, président de l’Institut des futurs souhaitables et professeur titulaire de la chaire « Prospective et développement durable » du CNAM « La controverse » qu’il considère comme « art de changer le monde ». 

Hannah Arendt établissait une distinction au sein de la technique entre les outils « serviteurs de la main » et les machines qui « exigent que le travailleur les servent ».

Peut-être est-ce cette intuition qui guida Sebastiao Salgado dans son œuvre sur La main de l’homme que le documentaire de Wim Wenders nous invite à redécouvrir…. Peut-être faut-il réfléchir ensemble pour trouver les moyens de « garder la main ».

Dans cet esprit, la mairie du 2e arrondissement à Paris propose un itinéraire intitulé Tu peux changer ta vie, avec son Université populaire dont Up' Magazine est partenaire.

"Les dirigeants continuent de penser que la légalité suffit. Or la légitimité qui consiste à constuire démocratiquement un projet est essentiel" soulignait Dominique Bourg sur France Cuture ce mercredi 29 octobre.

Sondage : Les Français veulent des solutions techniques surtout pour leur santé

Le rapport témoigne plutôt d’un engouement des Français pour les nouvelles possibilités techniques. 62% se disent particulièrement intéressés par les développements en sciences et technologies (versus 53% en Europe). La distance au religieux observée en France et le culte du corps présent dans de nombreux pays occidentaux sous-tendent également probablement l’idée que le corps peut être sans cesse amélioré et les limites biologiques continuellement dépassées. De fait les jeunes générations sont plus enclines à appréhender le corps comme un outils perfectible (72%) que les séniors (50%). Des lors, les français attendent beaucoup de la médecine dont les progrès doivent selon eux améliorer les capacités physiques et mentales des personnes en bonne santé (58%) et ne pas se limiter à soigner (58%). Quasiment une personne sur deux pense même que la médecine doit aider à « repousser les limites de la mort » et 38% que ces progrès doivent lutter contre les marques du vieillissement.

91% des Français voient aussi des avantages à la géolocalisation pour des personnes âgées désorientées ou atteintes de la maldie d’Alzheimer. Mais l’opinion est moins réceptive quant il s’agit des jeunes : 63% des gens sont opposés au suivi des adolescents par une puce qui serait fixée dans un vêtement ou les chaussures. D’ailleurs 76 % des Français refuseraient l’installation d’un capteur microscopique sous leur peau, même si ce système permet de surveiller leur état de santé et de communiquer en temps réel les informations à un centre médical capable d’alerter en cas d’anomalie.

Si les applications médicales sont plébiscitées, on trouve plus de réticences à propos des autres applications sondées (stockage de données, vie privée, nanotechnologies…). 79% des Français estiment que les entreprises hébergeant les serveurs ne garantissent pas une protection infaillible de la vie privée des utilisateurs. 65% trouvent gênant que ces données puissent être consultées par les services de renseignement de police, et 90% qu’elles puissent être utilisées à des fins commerciales. La méfiance vis à vis des acteurs d’internet est grande : Il n’y a que 16% des Français qui font confiance aux compagnies Internet pour protéger leurs données alors qu’ils sont rassurés quand ils ont affaire aux institutions sanitaires (86%).

Les sondeurs ont aussi demandé aux personnes interrogées ce qu’elles pensaient des nanotechnologies. Seules 40% d’entre elles ont déjà entendu parler de ces techniques. Cette méconnaissance implique que la population se montre relativement partagée : 48% se dit inquiète des applications dans le secteur du médicament, quand la proportion atteint 68% quand il s’agit d’alimentation.

 

Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP' Magazine   

[1] P. Ricœur, Postface au Temps de la responsabilité, Lectures 1. Autour du politique. Seuil, 1991. 

 

 

 

Nous sommes tous des Marranes !

A l'occasion de la sortie de son dernier livre (1), Edwy Plenel dénonçait : "On accepte l'autre à condition qu'il ne soit plus lui-même". Notre époque vit un étonnant paradoxe : elle veut tout à la fois effacer les signes distinctifs des peuples en les assujettissant aux contraintes d'une civilisation techno-marchande globale, et multiplier des loges de reconnaissance aux myriades de cultures qui ont façonné le visage de l'humanité pré-moderne. Dans cet esprit, la culture européenne, peut-être plus que tout autre, souhaite réconcilier sa matrice hégémonique, héritière du christianisme et des Lumières, et l'imaginaire propre et éclaté des minorités enracinées de longue date sur ses terres, ou issues plus récemment de la décolonisation.

Dans leur essai paru en 2010, Paule Pérez et Claude Corman ouvrent à des éclairages radicalement nouveaux, en développant dans la suite du drame du marranisme, leur concept de marranité.     

Autrefois doublure clandestine et infirme du judaïsme séfarade, le marranisme (2) nous a paru éclairer d'une façon tout à fait originale et créatrice cette épineuse confrontation qui tourne le plus souvent à la discorde. En ne cherchant aucune voie facile de résolution ou de dépassement, mais en s'installant au cœur même de la contrariété, la contre-culture marrane peut sans doute rénover et étendre le principe de laïcité qui régit le projet européen moderne.

La civilisation chrétienne européenne qui a dominé le monde par son commerce, son industrie et sa religion a engendré et façonné une identité culturelle et européenne.

Joseph Roth, journaliste et écrivain juif autrichien de l'entre-deux guerres, ne manquait pas de rappeler aux littérateurs nazis prompts à chercher dans les mythes germanique et les sagas nordiques un contrepoint romantique ou populiste à cette identité, sa confiance en cette dernière.

Pour la génération de Joseph Roth, Stefan Zweig, Hermann Cohen ou Sigmund Freud, il faisait peu de doute que la culture chrétienne européenne, en dépit de son vieil anti-judaïsme théorique, eût ouvert le chemin à l'humanisme rationnel et éducatif des Lumières. Imprégnés du paradigme historique de la téléologie européenne et mettant toute leur foi dans l'éducation des peuples par la connaissance et la Raison, ces hommes avaient la conviction que le génie européen, si fécond, pouvait garrotter le mal et l'obscurantisme exaltés par les dogmes et mythologies du sang et du sol (...)

Mais l'Histoire a pris un autre cours, dévastateur, qui allait, en dépit de la défaite des nazis, briser les unes après les autres les certitudes du modèle civilisateur européen. Une autre époque a surgi, faisant place aux revendications identitaires et culturelles de peuples jusque-là considérés comme mineurs ou secondaires dans la marche en avant de la connaissance humaine et du progrès techno-économique. (...) D'autre part, l'intense processus de décolonisation en Afrique et en Orient qui suivit la seconde guerre mondiale stimula la renaissance de cultures indépendantes du modèle démocratique et technique occidental que l'Amérique du Nord, après en avoir hérité, prétendait incarner désormais pour le meilleur et pour le pire. (...)

Depuis lors, nous vivons dans une configuration radicalement opposée à celle décrite par Joseph Roth dans son article "Ondes courtes nationales" de 1933 : ce sont bien les cultures locales, les cultures populaires, liées à un coin de terre ayant façonné les hommes et les paysages ensemble, qui prévalent d'une réelle authenticité, d'une légitimité naturelle, alors que la seule forme universelle et visible d'humanité globale, la mondialisation économique, apparaît forcée et artificielle. De sorte que lorsque le libéralisme économique, décomplexé voire monomaniaque, avide de s'affranchir de tous les obstacles étatistes et de la rigidité des frontières accéléra les mouvements de populations anciennement colonisées vers les métropoles de l'Occident, il ne fit pas que favoriser l'importation d'une main-d'oeuvre bon marché. Il favorisa aussi, à parts initialement égales, un métissage sympathique des goûts, des sonorité musicales, des langues, "la world culture", et un ancrage communautaire autour de croyances, de rites et de symboles.

Le paysage européen est devenu plus cosmopolite, dans un sens plus visible et démographique, plus religieux sans doute aussi. L'émigration contemporaine est aujourd'hui associée à la croissance des "minorités visibles". (...)

La perspective d'une configuration excentrique de singularités solidaires bat en brèche le paradigme occidental d'une grande culture missionnaire et hégémonique.

La langue médiatique a parlé de choc des cultures, comme d'une rencontre sportive ou d'une empoignade d'armées ennemies, sans peser réellement la confrontation inédite qui se faisait jour entre des singularités fragiles cherchant leur autonomie et une humanité-monde dont les principes moteurs ont perdu assurance et netteté. (...)

Maintenant, de nombreux phénomènes historiques, politiques spirituels, éthiques, culturels, identitaires se mêlent et s'interpénètrent de telle manière qu'une question aussi délibérément stupide et inactuelle que celle de l'identité nationale a fait retour sur les scènes politiques européennes.

Nous vivons en temps marranes

Mais ce qui nous préoccupe n'est pas seulement cet usage si maladroit et parfois si vil de la Nation par d'indignes héritiers de la République (3), ce qui nous préoccupe tient tout d'abord à la vision univoque de l'altérité, de l'étrangeté, de l'extériorité. Car cette altérité subie et nécessairement préoccupante, inhérente à la destinée et à la complexion de tout étranger, de tout migrant, comment éviter de la confiner, de la refermer sur des communautés soi-disant bienveillantes et facilement alliées, comment la laisser ouverte et créatrice, alors qu'au-dehors, la compétition économique, énergétique, religieuse, militaire entre les Nations fait rage et aliène en grande partie la liberté de jugement des diasporas ?

A côté des effets de discours de la reconnaissance, qui cherchent à entraîner les sociétés occidentales majoritairement chrétiennes vers l'écoute et le respect de minorités étrangères, privées de leur ancien lien à la terre sinon à la langue, nous proposons avec la marranité un "modèle" polysémique et non exclusif d'altérité ouvrante.
Ayant tout au long d'une histoire mouvementée tenté d'échapper aux suffisances et aux limites de leur propre je suis autant qu'aux persécutions de ces maniaques de l'identité clarifiée que furent les Inquisiteurs, les marranes ont construit ensemble et souvent sans le savoir, une spectralité indéfinie, une sorte de diaspora des diasporas.

Le phénomène diasporique s'est généralisé : on ne compte plus les minorités "nationales" issues des pays du Sud et de l'Orient qui forment aujourd'hui des diasporas en Europe, mais aussi dans tous les pays riches où la main-d'oeuvre étrangère est moins bien payée, moins protégée et souvent victime des manquements tragiques à l'hospitalité des Etats-Marchés.

Nous supposons ici que la Marranité, quoique extérieure à leur généalogie historique (2), est loin d'être indifférente à ce qui les éprouve et à leurs questionnements. Et c'est à ces "étrangers" ballotés, suspectés, divisés et intranquilles que s'adresse cette réflexion d'analogie à la "contre-culture" marrane. 

Nous sommes convaincus qu"on a encore mal mesure la déflagration que fût l'ère inquisitoriale, bien au-delà de la fraction séfarade (4) du peuple juif, du trauma qu'elle a constitué, et de ses conséquences lointaines. Et c'est bien l'un des enjeux de notre recherche : dégager et privilégier les dynamiques humaines qui s'y sont réfléchies et mises à l'épreuve, pour mieux comprendre celles de notre époque actuelle. Car les similitudes sont étonnantes...

La "piste marrane", pour penser notre temps

Le fait "marrane" s'est formé sur quatre éléments constitutifs : la double perte d'identité religieuse, l'expérience du déclassement, la stratégie du secret et la pratique de l'inconnaissabilité, puis de la méconnaissance (5).(...)
C'est une culture de résistance que l'affaire marrane a généré. En ce sens, une contre-culture. De par son assimilation, sa récupération et le quasi-oubli qui s'en est suivi, elle est aussi, nous semble-t-il, à considérer comme un phénomène de culture.

A partir d'une double défaillance, celle qui porta atteinte à leur fondement spirituel, puis celle qui dans leurs migrations invalida leur espoir de citoyenneté, les marranes ont créé un spectre formé de nombreuses réponses, très diverses, aux questions auxquelles les confrontait leur difficile condition. La marranité a figuré à plusieurs titres la marque de ce qu'on qualifie aujourd'hui d'"interculturel" ; au fil des générations elle a été un vecteur de subvertissement des adhésions sans  nuance à toute posture figé, tant les marranes furent malgré eux conduits à une compétence à l'esquive et au brouillage d'identité.  Et c'est cette multiplicité même qui nous paraît fonder, bien que nous hésitions à la qualifier de modèle "anthropologique", l'idée d'une marranité contemporaine, comme un motif fondateur et potentiellement fécond.

Explorer "la piste des marranes", chercher les traces qu'ils auraient laissées derrière eux, nous a conduits notamment à une réflexion sur les identités pré-occupantes, capables d'ouvrir à une transversalité, au lieu de se refermer sur des "assurances communautaires" - ou sur une acceptation illusoire de l'intégration.

L'échappée marrane, contre-culture, culture de résistance e de survie, a permis de constituer de nouveaux objets de pensée à partir du caché, du "méconnaissable", de l'"insu", de ce qui se placerait, pour ainsi dire, juste en contiguïté avec le principe de l'identité : se rappeler l'urgence à toujours interroger de l'intérieur ses propres sources, la part opaque ou refoulée, voire déniée, de sa prédestination, sa généalogie. Ceci, et c'est pour nous le plus important, a généré de nouveaux "modes d'être" qui se sont avérés subtilement transmissibles. Cette culture marrane nous semble d'autant plus pertinente à questionner que nous vivons en des temps marranes, c'est-à-dire des temps troublés, des temps de rupture, de déclassements, d'exils, de déracinement, de confusion des langues, des croyances, des sexes et des genres ; des temps qui, de par leurs trouées, leurs manques, font surgir ce qu'ils ont d'émancipateur, de subversif, de facteurs d'espérance.

Paule Pérez, Philosophe, Psychanalyste, Essayiste, Editrice
Claude Corman, Médecin Cardiologue, Essayiste, Editeur

Extraits de "Contre-culture marrane, ses apports aux questions contemporaines" - 2010 - Numéro hors-série de la revue Temps marranes
www.temps-marranes.info

(1) Livre "Pour les musulmans" - Ed La Découverte - Sept 2014
(2) "Marrano", porc, fourbe, traître,... c'est de ce terme qu'on qualifiait, dans les royaumes espagnols et portugais,au XVe siècle les juifs convertis de force au christianisme, qui étaient suspects de mener une vie spirituelle double, c'est-à-dire de pratiquer la religion catholique à l'extérieur et de "judaïser" en secret à la maison, dans l'univers fanatique de l'Inquisition créé par la papauté dans le projet de faire du catholicisme la religion unique.
(3)... de Renan
(4) Celle issue de la péninsule ibérique (en hébreu, Séfarade signifie Espagne)
(5) Voir l'essai "Sur la piste des marranes", de Claude Corman - Ed. du Passant 2000 (N.D.A.)

 

 

 

Concurrence et Liberté : les secrets d’un possible succès de la France

Le ministre français de l'Économie, Emmanuel Macron, a présenté mercredi 15 octobre en conseil des ministres, son projet de loi pour l'activité et l'égalité des chances économiques. Il s'en prend à la "rigidité du système français" qui, selon lui, empêche de "libérer, d'investir et de travailler". "Le problème ne vient pas des Français, mais des rigidités du système", a-t-il insisté.

Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor, sait que ses idées dérangent et il aime ça. Optimiste, il pense que c’est un moyen de faire bouger les lignes, même si le monde politique, notamment, évolue plus lentement qu’il le souhaite. Son nouveau livre, qui sort à la rentrée 2014, défend donc une idée aussi déroutante que provocatrice qu’il assène sans précaution oratoire : « Il faut racheter la Bretagne ! » Puis, il précise : « Comme les Basques ont fait avec l’Espagne. On peut faire ainsi une économie de 520 milliards d’euros. Or, on a besoin de trouver 250 milliards, donc il suffit de mettre en œuvre la moitié des idées que je préconise. » Retour sur son intervention en juin au Collège des Bernardins et son livre que le ministre de l'économie devrait peut-être lire...

De quoi s’agit-il ?

La Bretagne serait une « région pilote », comme l’observe une personne dans l’auditoire du Collège des Bernardins, qui appliquerait tout ou partie des réformes testées ici ou là. « Les Bretons travailleraient 44 h par semaine, ils seraient à la retraite à 70 ans et la région prendrait à sa charge une partie du social, de la sphère publique et de la dette », explique Fontanet. Bien sûr, « la Bretagne resterait française », il ne s’agit en aucun cas « d’une sécession » comme le reproche lui en est déjà fait, mais plutôt d’un système « cantonisé » à la Suisse. La Confédération helvétique est, selon lui, « un cas extraordinaire de bonne gestion régionale où toutes les fonctions régaliennes sont prises en charge au niveau du canton.»

Mais pourquoi en arriver là ?

Car la situation est grave. Fontanet rappelle des chiffrés clés. La France a « une dette publique cataclysmique de 2000 milliards d’euros », « une sphère publique de 57% du PIB »,
« une sphère privée qui ne cesse de diminuer », « ses milliardaires qui quittent le pays » et conséquence directe de cette fiscalité excessive, « les investissements directs étrangers ont baissé de 77% en 2013 ».
Fontanet enfonce le clou par une image empruntée aux courses de chevaux : « Les jockeys grassouillets ne peuvent pas gagner le prix de l’Arc de Triomphe », autrement dit, l’Etat pléthorique ne permet pas à la France d’être compétitive. Et « quand les plus riches partent, c’est la pire nouvelle pour les pauvres. On est le seul pays dans cette situation. »

La faute à qui ? Là, pas de surprise majeure, son diagnostic est sévère mais plutôt classique. Ainsi, comme beaucoup d’autres, il dénonce les charges sociales trop élevées, le coût exorbitant de l’heure de travail, la retraite à 60 ans, les 35 heures, la fiscalité excessive sur les plus riches « à la limite de la spoliation », et les politiques économiques menées par tous les gouvernements successifs depuis 1980, « de droite comme de gauche ».
Cependant, selon lui, si la dette publique commence à augmenter en 1974 ce n’est pas à cause du choc pétrolier de 1973 comme il est généralement admis. « Cela correspond à l’arrivée au pouvoir des énarques et du keynésianisme », déclare-t-il, en décrochant un de ses petits sourires espiègles. Pour conforter sa position, il mentionne la Suisse, « qui n’a aucune ressource énergétique et dont la dette publique a continué à baisser après 1973. Donc, le choc pétrolier n’est pas la bonne explication. »

Comment s’en sortir ?

Les solutions de Fontanet, elles, sont iconoclastes tout au moins en France car elles ont déjà fait leur preuve à l’étranger. En effet, Fontanet, Français mais aussi citoyen « du 6ème continent,celui des entreprises mondiales qui représentent une autre planète », emprunte ses solutions à trois pays : l’Allemagne, la Nouvelle Zélande et le Canada. Et il rend hommage à trois hommes, trois chefs de gouvernement, dont il salue le courage politique, Gerhard Schröder, Roger Douglas et Jean Chrétien.

L’Allemagne d’abord, à qui la France est souvent comparée, a largement reformé le domaine du travail. L’évolution s’est faite en trois points : la création du CDI variable qui permet à une entreprise de réduire le temps hebdomadaire de travail dans le cadre d’un CDI mais évite des licenciements massifs – « une solution géniale » inventée par Hartz, directeur des ressources humaines de Volkswagen dans les années 90 –, le statut ICH-AG c’est à dire le modèle de l’auto-entrepreneur copié par Hervé Novelli dans le gouvernement Fillon et enfin les mini-jobs.

Autre piste à suivre, celle de la Nouvelle Zélande qui a réformé son système de santé de fond en combles. Le Premier ministre Roger Douglas, « un socialiste devenu réaliste » d’après Fontanet, a distingué trois catégories de dépenses : les petites dépenses inférieures que tous les citoyens, quel que soit leur revenu, doivent payer, les dépenses très importantes prises en charge par l’Etat et les dépenses intermédiaires qui sont couvertes par des assurances privées en partant d’un principe simple, à savoir que les gens qui prennent soin de leur santé payeront moins cher que ceux qui la négligent. Ainsi, un gros fumeur paye son assurance plus chère. A l’inverse, ceux qui passent régulièrement une visite médicale payent moins cher, ce qui a rapidement dopé le nombre de visites médicales.

Enfin, le Canada qui, au milieu des années 80, a tranché dans le vif en faisant 20 % de coupes dans le budget fédéral – il choisit donc d’une part de faire des économies plutôt que d’augmenter les impôts et d’autre part, d’opérer des coupes drastiques et ciblées plutôt que de faire un toilettage minimaliste général.
Résultat : les dépenses publiques qui représentaient 57 % du PIB en 1990 ont baissé à 40 % en 2005 et la dette publique qui avait atteint 50 % est quasi-nulle aujourd’hui. Mais, Fontanet constate aussitôt, avec regret,que « la France de François Hollande vient de faire exactement l’inverse ! »

(Source : ©Pôle de recherche Collège des Bernardins - Observatoire de la modernité -  Intervenant : Xavier Fontanet - Synthèse : Catherine Dupeyron - Juillet 2014)

L’obsolescence ou "Une manifestation de la finalité"

Fruit d'un abécédaire philosophique, pour penser « la crise » par le O et brièvement la faire dialoguer avec les crises socio-économiques du monde capitaliste (cycle, structuration et conjoncture), l'auteur s'aventure sur la piste d'un mot mécanique : obsolescence, celui-ci renvoyant au milieu technique de l'homme et le qualifiant. Après avoir débroussaillé autour de notre crise – elle serait l'épistémè du monde moderne –, il propose une réflexion sur l'obsolescence comme rapport négatif critique à la positivité de la productivité contemporaine et à venir. Dès lors, l'obsolescence pourrait servir pour définir et expliquer une civilisation nécessairement jeune parce qu'incertaine quant à sa pérennisation (civilisation technicienne guerrière).

Photo ©Compagnie Opinion public - Chorégraphie "Obsolescence"

obsolescencehommeD'autres ont déjà parlé d'« obsolescence de l'homme », d'un devenir-monde fantomal, d'accélération et de vitesse ; mais, dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, quoique non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Pour borner à la fois cette agitation bourgeoise et cette nécessité anthropologique, l'auteur discute du « paradigme de l'androïde » ou d'une « éthique de la machine rêvée sans achèvement ». Il se propose enfin de souligner que « l'autre nom du monde est forêt », que l'éreintement guette la totalité des projets et adventurae de la Nature et de la Culture, et que le destin même du travail scientifique de découverte et d'explication – de révélation – est, sans cesse, de devenir obsolète.

J'exposerai mon propos en quatre points asymétriques, incluant une sorte d'introduction et une sorte de conclusion, et je souhaite me placer à la périphérie du mot « obsolescence » plutôt que d'en prétendre découvrir sur-le-champ l'essence. D'un point de vue formel, comme d'habitude, on voudra souffrir une certaine sophistication et certaines ellipses que je ne sais ne réfréner.

1. La crise comme épistémè du monde moderne

Cette discussion avait d'abord pour cadre une réflexion plus générale sur l'idée et la réalité de « la crise » (Penser la crise, abécédaire, 2007) ; je dus préciser alors ce que j'y entendais.

J'avoue que la première chose qui me soit venue à l'esprit est le livre de l'historien Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoirs (1990) et son chapitre premier sur la peste noire « Crise et fausse sortie de crise (1347-1383) » ; j'ai également pensé à l'ouvrage collectif La crise (1985), titre repris en 2012 pour un numéro hors-série de la même revue Alternative Économiques.

Dans ces lignes, toutefois, avec force réduction, j'entendrai seulement trois choses concernant le thème de « la crise ».

krisisQuant à la première, je lui associe évidemment l'acception philosophique de la Krisis d'Edmond Husserl (1954) et ce à quoi elle renvoie : à la description husserlienne de la crise de « l'humanité européenne » et des sciences. Disons à une crise d'estime publique de la science et à cette « sorte de sentiment d'hostilité » des jeunes générations pour la science, selon le mot d'Husserl. (Les 474 pages sur la mentalité autocritique de l'Occident de La crise de la conscience européenne 1680-1715 de Paul Hazard, quoique malheureusement moins connues, date des mêmes années 30.) Hostilité diffuse des jeunes contre la science jusqu'à ce jour : je pense notamment aux mouvements romantiques de toute l'Europe du XIXe ou le triomphe des « valeurs imaginatives et sensibles » (Hazard, 1935), à tout Heidegger, à La science et la technique comme « idéologie » de Jürgen Habermas (1968) et, surtout, aux taux d'entrée de plus en plus faibles des universités scientifiques européennes.

criseannes30Quant à la seconde signification de « la crise », je lui associe sa traditionnelle dimension socio-économique ; lorsqu'on parle de la crise des années 30 et des deux grandes crises pétrolières. Mais l'histoire du capitalisme est un enchaînement de phases de croissance et de crises. (La période qui s'étend de 1952 à 1972 est alors exceptionnelle par la régularité et la vigueur de sa croissance. La « Belle Epoque » du capitalisme n'est donc pas celle de Toulouse-Lautrec, mais de l'automobile et la télé triomphantes, ainsi que de la « culture » produite et consommée de façon massive. Quand on les mesure en volume, c'est-à-dire une fois déduite la hausse des prix, production, productivité et capital investi par tête ont triplé en France au cours de ces vingt années.)

lieuuniqueQuant à la troisième acception du thème, de façon très circonstanciée, c'est-à-dire nantaise, le fait même que deux institutions hétérogènes, l'UFR de Philosophie de Nantes et l'espace culturel Lieu Unique, proposent un débat public pour Penser la crise et demandent à divers gens d'entendement d'en dresser l'inventaire, ce fait même a quelque chose de caractéristique de notre temps – phase haute d'une crise qui n'est concrète que du point de vue limitée de chaque observateur. En effet, « la crise » n'est pas la même selon que l'on se place dans les degrés élevés ou plus bas de l'échelle sociale ; pas la même pour les classes moyennes à la dérive (Chauvel, 2006) et leur déclassement systémique depuis 1955 (Chauvel, 2011), et pas la même pour les 1% d'américains qui détiennent le tiers des entreprises mondiales .

Le thème de « la crise », voire son « mythème » (grosse unité constitutive d'un mythe), est donc une caractéristique de notre temps post plan Marshall, post Trente Glorieuses, post URSS. En conséquence, pour les trentenaires et les plus jeunes de ce temps-ci, la crise de la société moderne est un épistémè , c'est-à-dire à la fois une habitude de langage et de représentation, voire un lieu et lot communs. Mais aussi, et surtout, la crise de la société moderne est la circonstance quotidienne de leur histoire toute personnelle. D'aucuns peuvent énoncer alors que « la crise est l'horizon indépassable de notre temps. ».

Mais, à ce moment très précis de l'histoire, l'horizon n'est plus un horizon, mais une fortification.

crisenerfÀ ce propos, qui, aujourd'hui, dans son quotidien moyen, n'a jamais fréquenté une incarnation-faite-homme de la crise sociale, c'est-à-dire la psychologie fragilisée d'une connaissance, d'un ami, d'un proche même ?

Je ne pouvais passer sous silence ces états de faiblesse qu'on appelle, de doux euphémismes, « crise de nerf », « bouffée délirante » et « psychose cannabique ». Et j'aurais pu décrire un nombre élevé de camarades dont la psychologie déstabilisée a, « sous la pression » – spécificité de la ville moderne, spécificité de la culture générale moderne, angoisse métaphysique et sociale, dangers atomique, toxique, bactériologique –, a basculé dans l'assuétude, les anxiolytiques, la folie plus ou moins passagère, la raideur ou le dogmatisme. Toute forme d'opium et de folklore (religion brisée, « braconnage religieux ») pour fuir, oublier, résister même. Le dernier Durkheim parlait d'« assiette mentale » (1912), Norbert Elias de « psychogenèse » (1975, 2010). Aujourd'hui, je renvoie à l'étude de François Sicot, Maladie mentale et pauvreté .

anomieLa crise est donc le lieu d'où nous parlons désormais. Tous les Christophe Dejours et Louis Chauvel nous l'ont promis. Elle se manifeste, en boucle réversive, aussi bien dans sa dimension matérielle (infrastructure), à la base de nos nourritures collectives et de nos systèmes de dépenses, que dans sa dimension idéelle de la morale et de la politique (superstructure), crise aux conditions d'apparition d'abord structurelles puis conjoncturelles, ce que Durkheim appelait « anomie », pour signifier le désenchantement et la « dissociation d'une totalité ». (Les phases d'anomie sont des phases de « dérèglements » sociaux croissants dans une société qui se transforme. L'anomie est un concept Janus à deux faces : l'une positive, l'autre négative. Elle pose que l'individualisme favorise l'autonomie des personnes, mais les fragilise, puisqu'elles sont moins solidaires, plus détachées les unes des autres, plus indépendantes. Grossièrement, l'anomie croît dans les sociétés à mesure que le fatalisme décroît. L'anomie est donc anxiogène. Et, en général, pour toute société donnée, l'ébranlement des fondements de celle-ci est anxiogène. Plus d'anomie veut donc dire, toujours, plus d'aléatoire social et, donc, plus d'inquiétude psychologique fasse à cette aléatoire. Grossièrement encore, l'anomie c'est le passage lent et historique, involontaire et collectif, d'une société « plus altruiste » à une société « plus égoïste » ; le passage, sourd et total, d'une société solidaire où tous se ressemblent et coopèrent sans mot dire à une autre forme de... « solidarité » où tous sont emportés dans un maelström de compétition et de distinction, où tous se critiquent sans cesse pour parfaire tant cette solidarité nouvelle que cette concurrence distinctive.)

2. L'obsolescence ou la critique de la positivité productive

accumulationDans les limites de ces seules acceptions, parler de l'obsolescence serait donc esquisser un propos sur la... matérialité de la crise de la rationalité européenne. J'ai bien écrit « esquisser », ajoutant un conditionnel. Ici, j'essayerai simplement de glisser quelques mots sur « l'esprit d'accumulation », qui est une culture, et sur « le capitalisme » qu'on ne peut concevoir que pluriel (Weber, Baechler), qui est une psychologie à la fois collective et privée ; et j'essayerai de parler, à demi-mot, du vieillissement et de « la fatigue d'être soi », rapports des choses et des êtres qui nous concernent tous et toutes.

Obsolescence donc – le mot est joli. Il sent l'obsession et l'essence. Avec ses douze lettres, on peut écrire « obscène ». Son synonyme est « désuétude » de la machine. Dans les thesaurus et les dictionnaires, mais peut-être pas dans le rythme journalier des échanges langagiers, le mot a conservé la définition de son usage latin. Cet usage manifestait déjà le fait, pour un objet, d'être « passé de mode, tombé en désuétude » et d'avoir perdu de la valeur. (La valeur que, comme La Rochefoucauld, je comprends comme honneur et mise en péril au combat.) Aujourd'hui, en langage soutenu nous dit-on, c'est, pour un objet, le « fait d'être périmé », et, en un langage spécialisé, d'« être dépassé par le seul fait de l'évolution technique ».

obsolescence1Ce qui revient et fait sens, c'est le fait brut de la mode et de la valeur technologiques, et l'inutilité inéluctable, termes qui ne décrivent pas la même chose, mais qui valent condamnation et renvoient immédiatement à la dépréciation sociale d'une machine ou d'un équipement (Heidegger). Périmé, l'appareil, le moteur ou le dispositif (Agamben, 2007), a été dépossédé de son actualité. En une formule barbare, l'obsolescence est le processus social et matériel qui rend « de plus en plus moins utile ». Dit autrement, l'obsolescence est à la machine moderne ce que la mode est à l'habillement de confection industrielle... L'obsolescence est fondamentalement l'expression renouvelée d'une critique du présent, sinon des traditions, un frottement contre les archaïsmes, une hâte festive d'en finir, de rendre ringard, de déclasser. Que veut dire ce déclassement ? Qu'est-ce donc que ce rapport total aux machines modernes et, peut-être, aux êtres ?

Pour avancer une réponse ramassée, je dirais que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la dynamique de l'accumulation, que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la positivité de la productivité.

obsolescenceprogrammeDans l'obsolescence programmée, comme disent les économistes, du machinal et du technologique, il y a comme le point final déjà conçu de ce qui se donne, non, mieux, se vend comme « nouveauté ». (Je fais intervenir le verbe « vendre » et la nécessité du renouveau incessant pour essayer, par résonance, de définir la modernité.) L'obsolescence est alors la ride profonde de toute nouveauté idéale et manufacturée. (A ce propos, dans notre économie politique, l'obsolescence est le jumeau opposé de l'innovation.) Elle décrit donc un rapport à la fois matériel et magique, comme disent les ethnologues, le rapport occidental à la fois matériel et magique de la productivité du travail face à l'inutilité. (L'obsolescence décrit donc « l'inutilité de tout », c'est-à-dire qu'elle frappe de son caractère évident à la fois la réalité et le fantasme de ce qui est productif et de ce qui ne l'est plus.)

obsolescence4L'obsolescence des machines, leur renouvellement continu et illimité, manifeste donc une caractéristique de notre mode de production ou dynamisme du capitalisme ou « éthique de la puissance » qui veut la puissance, c'est-à-dire la surpuissance (Heidegger) ; éthique qui carillonne, jour après jour, après l'actualité de la nouveauté, l'achèvement des choses et leur « faiblesse », faiblesse le plus souvent subjective-sociale que matérielle-réelle. (D'ailleurs, on le sait, la puissance ne souffre la faiblesse qu'à sa périphérie : dans les abîmes, les dépotoirs et les poubelles, dans les bidons villes et les bordels, les HLM et les banlieues. La puissance ne souffre les avatars de la faiblesse que pour savourer ses propriétés propres, par comparaison, distinction et élévation face à elle.) Lorsque l'objet a reçu le poinçon socialement infamant de l'inutilité, c'est alors qu'il a fait le tour de ses possibilités situées dans son espace-temps ; il peut s'éteindre, fatigué de ne plus être désiré ; nous n'en avons plus besoin, c'est-à-dire que nous ne le désirons plus sous la forme ou l'actualité qu'il possède-là.

Si, donc, du latin à la langue moderne, je m'en tenais à la définition étroite de l'obsolescence, je ne devrais traiter que de l'obsolescence de la machine-outil et de tous ces instruments en concurrence les uns avec les autres pour atteindre une plus grande productivité, un plus grand rapport à la surpuissance, avant de devenir inutile, dépassé.

Toutefois, grâce à un ami parisien, je pris connaissance de l'ouvrage L'obsolescence de l'homme (1956, rééd. 2002) de Günther Anders. En 1956, avant Guy Debord et Jacques Ellul, et en même temps que Martin Heidegger, Hannah Arendt et les derniers grands de l'Ecole de Francfort, Anders parlait de l'état naissant de notre assujettissement à la technologie.

obsolescenceandersQue dit principalement Anders ?

« C'est depuis des années un secret de Polichinelle qu'au début de la guerre de Corée, le général McArthur a proposé des mesures dont l'application aurait pu déclencher une troisième guerre mondiale. Tout le monde sait aussi qu'on lui a retiré le pouvoir de décider s'il fallait ou non prendre un tel risque. Ceux qui lui ont retiré cette responsabilité ne l'ont pas fait pour prendre eux-mêmes les décisions à sa place ou pour les confier à d'autres hommes politiquement, économiquement ou moralement qualifiés. Ils l'ont fait pour remettre le pouvoir de décider à un instrument (puisque le « dernier mot » doit être objectif et qu'on ne considère aujourd'hui comme « objectifs » que les jugements prononcés par des objets). Bref, on a confié la responsabilité suprême à un « electric brain », un cerveau électrique. On n'a pas retiré le pouvoir de décision à l'individu MacArthur, mais à MacArthur en tant qu'homme, et si on a préféré le cerveau-instrument au cerveau de MacArthur, ce n'est pas parce qu'on avait des raisons particulières de se méfier de l'intelligence de MacArthur mais parce qu'il n'avait, précisément, qu'un cerveau humain.

Dire qu'on lui a « retiré » sa responsabilité en tant qu'homme, c'est bien sûr employer une expression trompeuse. Car la puissance qui l'a privé de son pouvoir de décision n'était pas une instance surhumaine, ce n'était ni « Moïra » (le Destin), ni « Tyché » (la Fortune), ni « Dieu », ni l'« Histoire », mais c'était l'homme lui-même qui, dépouillant sa main gauche avec sa main droite, déposait son butin – sa conscience morale et sa liberté de décision – sur l'autel de la machine et montrait par cet acte qu'il se soumettait à celle-ci, à ce robot calculateur qu'il avait lui-même fabriqué et qu'il était prêt à considérer comme une conscience morale de substitution et une machine à oracles, bref une machine littéralement providentielle. En subordonnant le général à cet instrument, l'humanité s'est en quelque sorte portée atteinte à elle-même (car) celui qui transfère la responsabilité d'un homme à un instrument lui transfère aussi, par là même, la responsabilité de tous. En cette occasion, l'humanité s'est pour la première fois humiliée elle-même de façon significative et a ouvertement déclaré : « On ne peut pas compter sur nous puisque nous comptons plus mal que nos machines. Qu'on ne tienne donc pas "compte" de nous. » Elle n'a, pour la première fois, ressenti aucune honte d'avoir ouvertement honte. »

obsolescence5Pour ma part, si je crois savoir quoi penser du thème ou mythème « la Science », de cette fiction nécessaire pour penser la totalité des acquis, des propriétés et des dynamismes des connaissances humaines, je ne sais quoi penser de « la technologie » dont la définition anthropologique – « étude des activités entreprises par les hommes pour acquérir et transformer des éléments organiques et inorganiques du monde naturel. » – est si proche de celle de l'« arraisonnement » de Heidegger (« essence de la technique moderne »)... Si, comme l'écrit Jean Grou (2000), je crois savoir que l'économie politique « entretient d'étroites relations avec les sciences dures, parce que celles-ci se situent en amont de la technologie, sa discipline partenaire », je ne sais clairement et distinctement si Anders et tous ceux qui conspuent « la technique » ont raison de tant la maudire. (« Avoir raison » c'est-à-dire que la somme de leurs arguments est supérieur à la somme des faits et des possibilités de la technologie ou de l'arraisonnement.)

Certes, la société bourgeoise technique semble plus encore résider dans un procès de précipitation – mais n'est-ce pas la conséquence de la « conscience historicisée » dont parle Marcel Gauchet (1985) ? – plutôt qu'elle ne réalise une véritable accélération de l'Histoire (au sens de la « fiction hégélo-marxiste »).

marxaccelerationmondeÀ cet égard, je ne renvoie qu'aux seuls Marx et Derrida, critique non-marxiste de la pensée cohérente de Marx à ce sujet : l'accélération du monde, « et (de) tout ce qu'il y a dedans, Chico ! ». Car il y a visiblement, mais ma vue peut être mauvaise, précipitation et non accélération, notamment par la technique, de notre mode de penser et de notre mode de vie. (Autrement dit, plutôt avec Jared Diamond (2006) qu'avec Ulrich Beck (1990) et Hans Jonas (2001), je ne peux établir aucun bilan définitif sur la technique, ni faire aucun jugement, mais seulement « compter les points » et observer les usages sociopolitiques de la technique.)

Lorsque je parle de ce speed, accélération du spleen baudelairien, je ne pense pas qu'aux périodes de fièvre acheteuse des soldes et des files d'attente nocturnes pour acheter le dernier Harry Potter ; je pense à notre standard de vie post plan Marshall et aux modifications de perception de la réalité qu'il entraine, lui et son « technèlogos ». (Certes, il y a 2000 ans, Sénèque parlait déjà des « occupati ». Mais, à notre échelle d'observation et sur un large spectre, nous savons que la totalité des termes utilisés par L'école de Francfort, Heidegger et Anders, au moins, comme « artificialisation accélérée du monde et de ses représentations », « technoscience devenue autonome », « marchandises fantômes », « Spectacle », nous savons que tous ces termes renvoient toujours à la technique et à sa description philosophique, c'est-à-dire, plus ou moins directement, à une critique réglementaire « des propriétaires » de la science. Nous savons que l'artificialisation, le spectacle et la technoscience sont les termes désespérément critiques utilisés par la « contre idéologie » de l'« idéologie de la technicité », voire du Progrès européen. (Je veux rappeler que l'idéologie, selon les mots de Raymond Boudon, est « une doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d'une crédibilité excessive ou non fondée » (1985, p. 52).)

dechetselectroniquesJe pense à notre standard de vie post plan Marshall, disais-je, c'est-à-dire à l'imposition somme toute récente de la mécanique à tous les étages de la Culture et, surtout, au transport réel ou virtuel du monde objectif vers nos subjectivités, ainsi qu'au transport en commun de nos subjectivités vers un monde fantasmé/fantomal ; fantasmé/fantomal aux moyens d'une démographie d'imageries et d'électroniques illustrant, mais ne faisant que cela, la pseudo-proximité du Monde.

3. Le paradigme de l'androïde

ethiquemachineA travers le masque (africain) de l'obsolescence, nous discernons aussi l'aveu occidental d'un besoin de repos, sinon d'une issue reposante. Dans Aurore, Nietzsche parlait déjà de « l'humeur de la fête moderne », lorsque la puissance qui veut, un temps, retomber dans l'impuissance.

Je le répète : dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, mais non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Car nous savons qu'ici-bas il existe comme une « libido de l'emprise », une « pulsion culturelle de domination », pulsion actualisée et réactivée tous les jours par la technique occidentale et « l'esprit du capitalisme » – « esprit » que je ne saurais définir d'une façon anthropologique (Marx, Amin), mais régional (Weber, Baechler, Gauchet).

Par contraste, l'obsolescence renverrait donc à sa source principale : à l'éthique bourgeoise de l'efficacité (maximale), celle-ci demandant toujours plus rationnellement plus d'accumulation, de production, d'investissement productif, de circulation et de consommation. Il y a toutefois une spécificité géographique et historique de cette « éthique de la machine » (Genèse + Descartes + monde des usines + performance = éthique de la machine) : ce que l'éthique de la machine est est son aboutissement.

Finalement, la machine moderne parfaite ce serait l'homme tranquille de l'univers lockéen. metropolisMieux, l'homme parfait, l'homme idéal bourgeois, paradoxalement sans obsolescence ni achèvement, ce serait la machine pensante, le robot ou le paradigme de l'androïde ; ce que la science-fiction discute et critique depuis au moins la pièce R.U.R (Capek, 1921), le film Metropolis (Lang, 1930) et la littérature d'Isaac Asimov (1941). Après celui-ci, avec les mouvements (romantiques) pessimistes de la fin des années 60 et cyberpunk des années 70, voici le temps des descriptions apocalyptiques renvoyant toujours à des représentations et à des manières qu'à la société réelle de se penser (Durkheim, Gurvitch), le temps du Terminator (Cameron, 1984) et de l'enfant bionique d'Intelligence Artificielle (Spielberg, 2002), le temps de la Matrice des frères Wachowski (1999, 2003), et des représentations de l'obsolescence de l'homme, de sa finitude, de sa magnifique inutilité naturelle ; c'est-à-dire, paradoxalement, de son incommensurabilité. (Si, dans l'ordre de la pensée bourgeoise, il semble que le robot soit le nec plus ultra de la faculté de penser, sa vérité tranquille, heureusement, le diable de l'aléatoire est dans l'escalier et, heureusement, le « matérialisme aléatoire » (Althusser, 1982) habite à tous les étages : c'est la catastrophe, la krisis, l'accident... L'idéalisme bourgeois ne peut contenir la matière (la réalité) sur laquelle il vient se fracasser.)

4. Le nom du monde est forêt

foretSi l'Univers renfermait un quelconque « projet » ce serait aussi celui de son « obsolescence ». En effet, qu'on soit scientifique, philosophe, praticien des sciences sociales, dame cultivée ou gentilhomme, déterministe ou indéterministe, continuiste ou discontinuiste, à partir du mouvement de la conscience, qui se découvre elle-même, tous ces « gens d'entendement », comme dit Montaigne, arpentent le même chemin de l'inexorabilité, tous éprouvent les forces de l'inéluctabilité de la transformation des chairs, celle du Monde et la nôtre propre. Êtres sans Dieu, nous comprenons tous que l'éreintement guette la totalité des « projets » et adventurae de la Nature et de la Culture.

ursulaleguinAlors, si, du haut de mon savoir partiel (« s'avoir », « ça voir »...), je me risquais à parler du « point de vue de la Nature », j'avancerais que la Nature est buissonnement incessant qui « sonde » ses limites, que la Nature est recommencement peut être hyperbolique mais non infini, puisque l'infini est une aberration matérielle et logique . (Ursula Le Guin nous explique que Le nom du monde est forêt, 1972.) J'ajouterais que, bien qu'elle ne « veuille » rien, la Nature provoque comme sa propre perte, c'est-à-dire qu'elle produit et consomme des empires et des empires de possibles jusqu'à la disparition des protons ; une disparition qui surviendra des milliards d'années après celle de l'esprit (Islam, 1984).

maxweberMaintenant, si j'osais parler du « point de vue de la Culture », je me ferais aussitôt le rapporteur d'un remarquable passage de Max Weber. En 1917, celui-ci écrit : « la vie de l'individu civilisé, emporté par le « progrès », dans l'infini, ne devrait pas avoir de terme du point de vue de sa signification immanente propre. Car il y a toujours encore un progrès ultérieur à venir pour celui qui participe à ce progrès. Aucune personne, quand elle meurt, n'a atteint le sommet, lequel se trouve à l'infini. »

Quelques pages auparavant, il remarque : « l'individu ne peut s'assurer de réaliser quelque chose de véritablement et pleinement achevé dans le domaine scientifique que dans le cas de la plus rigoureuse spécialisation. (...) notre propre travail doit inévitablement rester inachevé. C'est uniquement grâce à une spécialisation rigoureuse que le travailleur scientifique peut effectivement atteindre la pleine certitude, une fois dans sa vie, et peut-être plus jamais, d'avoir accompli quelque chose qui durera ».

scientifiquehommeLe destin même du travail scientifique est, sans cesse, de devenir caduc. Et l'on sait depuis longtemps que la philosophie se prescrit de devenir scientifique... L'accomplissement scientifique, quels que soient les travaux, demande donc à être dépassé et à vieillir, à devenir obsolète. (Par conséquent, il y a comme la nécessité d'une « biomasse » de travaux moins utiles et moins précieux, plus ordinaires, pour que les conditions de possibilité d'une « grande théorie » voient le jour.) Tel est son fait et telle est sa loi. Il y a dans cette « révélation wébérienne », une humilité qu'on peut avoir du mal à supporter tous les jours. « Le progrès scientifique est un fragment, et le fragment le plus important, (du) procès (historique) d'intellectualisation » écrit encore Weber.

Ce procès d'intellectualisation (rationalisation) manifeste alors, à chacun de ses moments et à chacune de ses phases, l'obsolescence de tous les outillages de la Civilisation, machines-outils, théories-outils et, aussi, hommes fabricants d'outils.

 

Cette obsolescence d'un futur incertain

Dans le cadre de l'examen du projet de loi sur la transition énergétique, l'Assemblée nationale vient de voter ce vendredi 10 octobre au soir pour que "l'obsolescence programmée" soit désormais considérée comme une tromperie "sur la durée de vie du produit intentionnellement raccourcie lors de sa conception". Qui pourrait être sanctionnée par une peine de prison et une lourde amende pour les fabricants.

Il y a quelques mois UP' Magazine avait ouvert ses colonnes à Jocelyn de Noblet, Professeur Chercheur en culture matérielle, Fondateur du Centre de Recherche sur la Culture Technique (CRCT).
Ses propos sur l'obsolescence programmée éclairent l'actualité d'aujourd'hui.

Ce docteur ès lettres est l'un des théoriciens français les plus brillants de sa discipline : prosélyte agité, Jocelyn de Noblet bouscule les idées reçues. Depuis plus de 40 ans, à travers ses livres, des cours à l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs et les publications de son Centre de recherche sur la culture technique (CRCT), il tente de dénouer les querelles sémantiques qui entravent la percée du design en France.

Cette interview est une alerte lancée sur une planète à bout de souffle, et pour laquelle il propose plusieurs solutions, dans des domaines de recherche qui sont prioritaires.

« Le seul phénomène durable c'est le changement »

Jocelyn de Noblet pense que le réchauffement climatique est un phénomène grave et qu'il faut s'en occuper maintenant.

« Il ne suffit pas de dire comme Jacques Chirac à la conférence de Johannesburg en 2002 « La planète est en danger, notre maison brûle,... ». C'est comme si après vous être confessé auprès d'un curé, et être rasséréné, vous recommenciez à zéro... comme avant.
La culture matérielle, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'est pas compatible avec les pollutions, d'une part et l'usage des matières premières qu'elle utilise, d'autre part. Que cela nous plaise ou non, nous sommes obligés de changer de culture matérielle. La culture matérielle étant l'ensemble des objets, depuis la machine-outil jusqu'à la bouteille de Coca Cola, ou de champagne, la vis, l'outil ou la montre ».

- Fabienne Marion:  Il est donc grand temps de revoir la conception de tous ces objets, face à une planète en danger ?

industrialisation1- Jocelyn de Noblet : Oui, mais pas seulement. Le système technique, à partir duquel s'est constituée cette culture matérielle depuis la révolution industrielle, a épuisé son potentiel de développement ; c'est-à-dire quand la révolution industrielle devient efficace, soit à partir du moment où les infrastructures techniques permettent de produire des objets industriellement et non plus artisanalement, soit vers 1828/1830. A partir de ce moment-là, on a les machines-outils, les machines à vapeur, on a de quoi fabriquer autrement. L'artisanat a été un système technique extrêmement pertinent qui a fonctionné depuis la préhistoire jusqu'au début du XVIIIème siècle. Mais à partir du moment où il a fallu une précision horlogère, militaire, etc,.. , l'être humain ne pouvait plus avec ses yeux et ses mains, fabriquer des objets d'une précision de plus du 10ème de millimètre. Il fallait des machines-outils, il fallait autre chose.

L'artisan, c'est l'outil prolongement de la main. La révolution industrielle, c'est passer de la main-outil à la machine-outil. Dans le domaine de l'artisan, il y a deux choses : les matières molles, comme fabriquer une pâte à modeler ou une tarte. Seule la main fonctionne. Puis les matériaux durs où il faut un outil pour prolonger la main, comme une serpe, une scie, un couteau,...

Nous sommes donc rentrés dans la révolution industrielle avec un système technique qui est électromécanique et chimique. Ce système en 1830 avait un fantastique potentiel de développement qui se manifestait par une accélération extraordinaire des moyens.

Prenons l'exemple des transports. Au XVIIIème siècle, il fallait une bonne voiture à cheval avec une route bien taillée pour atteindre les 12 ou 15 km à l'heure. A la fin du XIXème siècle, avec le chemin de fer, on a atteint les 60 à 100 km à l'heure. Puis avec l'invention de l'aviation, on a atteint les 1000 km à l'heure. Il y a eu donc une fantastique accélération. Les Saint-Simoniens, vers 1830, étaient persuadés de l'importance du chemin de fer ; c'était l'invention la plus fantastique de la société. De nombreux textes ont été écrits à ce sujet, montrant comment l'utopie technologique allait transformer le monde : l'accélération, la vitesse, le changement des distances allaient bouleverser le monde. C'est ce que nous avons vécu jusqu'en 1975, 1980.

rocketAujourd'hui, on s'aperçoit que finalement ce système technique a épuisé son potentiel de développement et qu'il n'y a plus d'accélération. Prenons par exemple le TGV : on sait parfaitement qu'il roule à 300/320 km à l'heure et on ne peut pas faire beaucoup mieux. Car si l'on souhaite faire encore mieux, on découvre des problèmes de systèmes d'ondes qui se dérèglent entre le caténaire et le pantographe. Quand la SNCF a fait ses essais à 550 km à l'heure, ils ont dû dépenser des fortunes sur une ligne de 3 kms en construisant des voies bétonnées, avec des fils tendus,... On a donc atteint les limites depuis la petite locomotive «Rocket » de 1830 qui allait à 50 km à l'heure, au TGV qui roule à 350 km à l'heure !

La voiture, depuis 1906 jusqu'en 1970, est dans le même cas. Malgré les gadgets électroniques, les embouteillages en ville et les accidents font que finalement la vitesse est limitée. Dans le domaine de l'aviation, les innovations ont été fulgurantes jusqu'à l'invention des Boeing 747 où on a atteint les 900 km à l'heure. Quant à l'Airbus 380, il a une technologie informatique impressionnante mais il s'agit en fait, d'un Boeing 707 revu et corrigé transportant un peu plus de voyageurs, mais qui ne dépasse pas les 900 km/heure.

Il y a eu bien sûr le Concorde : il est aujourd'hui au musée ! On va donc à la même vitesse en avion qu'il y a 50 ans... Quant aux navettes spatiales, elles sont toutes également au musée. Si l'on prend donc ces trois domaines-là, le potentiel de développement est aujourd'hui épuisé. Et cela a des conséquences sur la société.

- FM :  Votre constat semble objectif : les usages se seraient arrêtés avec la limite de la vitesse ?

- JN : Oui, les technologies dont on dispose ne permettent pas d'aller plus vite.

designitalienPrenons le domaine de l'électrodomestique : on a commencé dès 1900 à avoir des résistances électriques dans les fers à repasser, à avoir des ventilateurs électriques et moteurs miniaturisés, c'est le fameux moteur de Tesla. Vers 1955, les matières plastiques sont apparues et ont été à l'origine du design italien ; elles ont contribué à la création des sèche-cheveux, des grille-pains, etc... Il y a eu un phénomène d'évolution incroyable de la société occidentale. Aujourd'hui, c'est terminé.

- FM : Mais où sont aujourd'hui les innovations ?

- JN : On vit aujourd'hui à l'interface de deux systèmes. On a d'une part, le système électromécanique et chimique (« système technique fort ») sur lequel on vit toujours quand on prend une locomotive, un avion ou une voiture et puis, ce que j'appelle le système « technique faible » qui s'est développé depuis l'invention du transistor et qui est devenu efficace à partir de 1980 avec internet ; ce sont les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), les nanotechnologies, le génie génétique, les biotechnologies, les organismes génétiquement modifiés, etc...

- FM :  Ce sont là d'importantes accélérations ?

gordonmoore- JN : Oui, dans le domaine du virtuel : on communique à la vitesse de la lumière, mais le corps ne bouge pas. Dans le domaine des NTIC, il y a un formidable potentiel de développements. Cela obéit à la loi de Gordon Earle Moore, co-fondateur et vice-président d'Intel, qui disait en 1966 : « la puissance d'un microprocesseur va doubler entre tous les 18 mois et tous les deux ans ». On pense que cette loi sera valable jusqu'en 2020 pour passer ensuite aux ordinateurs quantiques et d'autres évolutions.

Ce système technique faible a d'incroyables possibilités de développements mais il ne peut pas remplacer le système technique fort.

- FM : Mais peut-il l'améliorer ?

- JN : Oui, en effet. Si vous prenez le pont de Normandie, sur les voussoirs il y a des capteurs électroniques qui permettent de ne pas les surdimensionner : au lieu d'avoir un voussoir qui pèse 20 tonnes, il ne pèse plus que 15 tonnes, mais il ne pèsera jamais 3kgs.

Quelques soient les avantages de ce système technique faible électronique, il ne remplace pas un système technique fort.

- FM :  Ou alors, il faut accepter des changements, non ?

ntic- JN : Oui mais des changements qui soient révolutionnaires. On peut changer les choses mais il faut changer brutalement nos connaissances, notre façon de fonctionner. Que cela nous plaise ou non, les NTIC sont suffisamment au point pour permettre de supprimer 95 % des voyages d'affaires en avion et de les remplacer par les TV conférences.

- FM : Ne sommes-nous pas là de nouveau dans une nouvelle forme de vitesse, d'accélération ?

- JN : Gagner du temps, c'est une nouvelle forme de vitesse virtuelle. Ce n'est peut-être pas une forme idéale culturellement parlant d'évolution, mais compte-tenu que nous sommes maintenant 9 milliards d'individus sur Terre, on n'a pas le choix.

Prenons l'exemple du consommateur de petits pois qui veut en consommer tout au long de l'année : il achète des petits pois venant du Kenya et consomme donc quatre kilos de CO² en plus. La position radicale est de lui conseiller d'attendre le mois de juin pour en avoir dans son jardin !

Pour se sortir de la situation dans laquelle nous nous trouvons face au réchauffement climatique, et aux pénuries d'énergie, il va falloir accepter de changer que cela nous plaise ou non.

- FM :  Quels sont les changements que nous pourrions mettre en place ? Quelles nouvelles méthodes de conception ?

- JN : Il y a beaucoup de domaines où il y a des possibilités d'interventions :

1) Concevoir des objets uniquement en vue de leur usage fonctionnel et symbolique par l'acheteur potentiel sans se préoccuper de leur devenir – comme c'est encore le cas aujourd'hui et depuis le début de la révolution industrielle – n'est plus acceptable.

cradleIl y a beaucoup de modifications de toutes sortes à faire, dans le domaine de la culture matérielle des objets, dont la première peut être prise dans le livre américain « Cradle to cradle » («Créer du berceau au berceau ») de William Mc Donough (2002) : des chercheurs américains partent du principe qu'un industriel conçoit un objet aujourd'hui, vous l'achetez par l'intermédiaire d'un revendeur et une fois que vous l'avez, vous le jetez. Il est donc essentiellement conçu pour plaire aux consommateurs et pour gagner de l'argent avec. Autrement dit, l'objet va du berceau au tombeau. L'idée serait de concevoir un objet, non plus en fonction de l'usager qui va l'acheter, mais en fonction de son recyclage et de sa récupération : on n'achèterait plus une machine à laver, mais on vous prêterait une machine pour 10 000 heures de machine à laver et quand elle est épuisée, on vous la rachète. Dans le processus de conception, on la conçoit avec des matériaux qu'il est possible de déconstruire.

Il devient donc obligatoire d'introduire dans le processus de conception la possibilité de déconstruire les objets en fin de vie, sur une chaîne de démontage, en abîmant le moins possible les différents composants afin de pouvoir les réutiliser en produisant le moins possible de nuisances.

Il s'agit en fait, dans un futur à moyen terme, d'avoir pour objectif de ne vendre que les services et de récupérer les objets pour en faire autre chose.

2) Concevoir des objets durables et interdire l'obsolescence programmée.

La société dans laquelle nous sommes, la société d'hyperconsommation, est née vers 1927 aux USA. Quand nous sommes passés du système artisanal au système industriel, les objets produits entre 1830 et 1930 étaient conçus pour durer, dans la philosophie artisanale : la machine à coudre Singer, la Ford T, produite entre 1908 et 1927 à 15 millions d'exemplaires (au prix de 250 dollars) et dont Henri Ford pensait qu'on devait s'en servir toute sa vie, l'appareil photo Kodak également, la machine à écrire Remington,...Tous les objets produits industriellement en grande série (le Colt fût le premier à être produit en 1830).

fordtkodakremington

En 1927, apparaît un personnage étonnant diplômé d'Harvard, Alfred Sloan, PDG de la General Motors, avec le raisonnement suivant : «ces produits ont été conçus dans une grande réussite technologique ; on peut désormais donner la technique gratuitement aux gens. Donc, si on veut faire du commerce et gagner beaucoup d'argent, il faut concevoir une obsolescence des produits ». Née alors l'obsolescence esthétique : il faut dégoûter les gens de leurs propres choix tous les 18 mois ! C'est le début du marketing, forme de totalitarisme déguisé car Alfred Sloan déclare « si on arrive à faire un marketing bien conçu et à concevoir des produits suivant notre méthode, il n'y aura plus d'acheteurs, mais des gens formatés pour acheter ce qui sera le plus rentable pour nous de vendre ».

La quasi-totalité des objets utilitaires doit devenir symbolique. On doit savoir dessiner des formes suffisamment attrayantes pour que les gens aient envie d'acheter.

Par contre, des entreprises comme Philips ou La Général Electric ont introduit l'obsolescence technologique. Aux alentours de 1915 /1920, ils ont mis au point techniquement l'obsolescence programmée d'une ampoule : dans une caserne de pompiers à New-York fonctionnent toujours aujourd'hui des ampoules de 1910 ! Une ampoule électrique aujourd'hui ne doit pas fonctionner au-delà de 5000 heures.

iphone4Cela nous a fait passer d'une société d'usage à une société d'hyperconsommation et nous sommes toujours dans ce schéma-là. Prenons l'exemple d'Apple : l'iPhone et l'iPad ont été conçus d'une façon parfaite il y a quelques années. Mais ces produits « parfaits »n'ont pas été mis sur le marché immédiatement, car un certain nombre d'imperfections ont été introduites et au fur-et-à-mesure des années. On a fait croire à des innovations technologiques graduelles pour vendre plus, alors que le produit fini idéal existait déjà.

Un économiste américain, Alfred London, au sortir de la crise de 1929, voulait même inscrire dans la constitution l'obsolescence programmée des produits !

reacteurnucleaire3) Les énergies du futur. Si nous voulons diminuer nos dépenses énergétiques, parce qu'il y a un épuisement des ressources et si nous ne voulons pas polluer, il faut prendre des solutions radicales. Sur le plan énergétique, le nucléaire est un mal nécessaire, malgré ce qu'en disent les écologistes : il faut favoriser le nucléaire de 4ème génération, favoriser les réacteurs nucléaires au thorium qui permettent une meilleure scission entre le militaire et le civil. C'est un matériel quatre fois plus abondant que l'uranium ; nous pouvons donc l'utiliser en attendant que les énergies renouvelables aient fait leur preuve.

Un des plus grands climatologues du monde, James Hansen, qui a fondé et dirige l'Institut Godard d'études spatiales de la NASA, le plus grand laboratoire d'études climatiques américain, est particulièrement pessimiste en matière d'évolution climatologique sur tous les dégâts causés par l'effet de serre : « On ne peut pas aujourd'hui supprimer la totalité des carburants fossiles et se contenter d'énergies renouvelables. Il faut bien sûr faire des recherches sur ces énergies renouvelables et du nucléaire en attendant mieux ».

bureauvoisinage4) La ville : il est possible de concevoir la ville sans moteur à explosion (Loi de Yacob Zahavi). C'est techniquement possible à condition de développer les phénomènes des « bureaux de voisinage ». C'est à l'origine une idée de Fulgence Bienvenüe, à l'origine du métro en France. Il disait que « dans une ville moderne, on doit avoir une station de métro à moins de 10mn à pied de tout habitant d'une ville ». L'évolution des NTIC doivent permettre de créer des « bureaux de voisinage » à moins de 10 mn à pied de tout individu. En Europe, plus de 100 millions de personnes travaillent dans le secteur tertiaire et ces bureaux de voisinage pourraient être une solution innovante : ce seraient des immeubles composés de 200 bureaux individuels équipés, avec 2 ou 3 salles de TV conférence, 2 ou 3 « gentils organisateurs », assistants informatiques à disposition des employés, une cafétéria,... On supprime ainsi le transport pour aller travailler. Par ailleurs, Il faut rendre les bâtiments auto-suffisants : quand nous sommes absents, que pouvons-nous recevoir chez nous, outre le courrier dans la boîte à lettre, le message sur répondeur téléphonique ou le mail sur l'ordinateur ? Pourquoi ne pas imaginer des containers individuels privés où pourraient être livrés des courses commandées par internet, à toutes heures du jour et de la nuit ?

Il faudrait favoriser les transports publics électrifiés, trains, tramways, bus, escalators, tapis roulants,...Mais cela demande un changement de mentalités, de comportements, d'habitudes,...

5) L'aménagement de foyers domestiques pour le quatrième âge et les personnes dépendantes dans la création de lieux publics pour les accueillir.

foyerseniorY-aura-t-il une place pour des robots domestiques spécialisés ? Il s'agit de prendre en compte les besoins de plus de 70 millions de personnes en Europe qui sont prêtes à accepter des sacrifices, afin de pouvoir finir leur vie chez eux, plutôt que de « crever » à l'hôpital ou dans une maison de retraite. Pour mener à bien ce type de projet, il est nécessaire de consulter un ergothérapeute et un médecin gériatre.

 

D'autres domaines de recherches sont à l'étude, que nous pourrons découvrir prochainement dans le livre de Jocelyn de Noblet, comme le thème de l'éducation des enfants avant la puberté (quelle fonction de l'ordinateur et d'internet dans l'éducation ?), ou le transport des marchandises à travers le monde,...

Il reprendra sa plume pour nous convaincre que des solutions existent. Et quelle plume : un Parker 51, créé en 1939, le même que celui avec lequel Churchill signa la paix !

Pour en savoir plus sur Jocelyn de Noblet :

- http://urbanisme.u-pec.fr/documentation/paroles/jocelyn-de-noblet-64884.kjsp?RH=URBA_1Paroles

- http://www.dicocitations.com/auteur/3256/Jocelyn_de_Noblet.php

Publications :

amazonDesign Miroir du siècle / Editions Flammarion. APCI. 1993.

- Culture technique : http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/28357

amazon- Design : le geste et le compas / Editions France Loisirs 1988

Monétisation des données : jusqu’où valoriser les big data ?

Posséder les données et être en mesure de les monétiser : tel est certainement le facteur clé de réussite des champions de demain, celui qui leur permettra d’innover et de créer de nouveaux business modèles. Quels sont les initiatives et secteurs les plus prometteurs ? Quels sont les enjeux et les freins à leur mise en œuvre ? Retour sur la dernière édition du Club Business Analytics Info du 24 septembre dernier.

Cette table ronde a réuni Ludovic LEVY, vice-président monétisation des données d’Orange ; Matthieu SOULE, Strategic Analyst, L’Atelier BNP Paribas ; Olivier LALLEMENT, Senior Manager, Deloitte et Mouloud DEY, Directeur Solutions et Marchés Émergents de SAS France, et était animée par Thomas Boullonnois de Rumeur Publique.

Compte rendu de la table ronde

D’Amazon à Orange, en passant par la SNCF et une multitude de jeunes pousses, de plus en plus d’entreprises ont compris qu’une meilleure exploitation des données leur ouvrait de nouvelles perspectives : soit par la création de produits ou services, soit par la commercialisation de leurs informations métiers, intégrant ainsi une nouvelle logique économique et industrielle de co-création.

Au-delà de quelques exemples médiatisés (Google, Facebook,…), où en est-on en matière de valorisation des données ?
Quelles sont les initiatives marquantes, les domaines d’applications les plus prometteurs et les entreprises les mieux positionnées pour en tirer profit ?
Jusqu’où peut-on aller dans la monétisation des données ?
Quels sont les risques éthiques et les limites d’acceptabilité pour les clients en matière d’utilisation de leurs données personnelles ?

Après un rapide tour de table de présentation des intervenants, les experts du Club Business Analytics Info se sont prêtés à l’exercice de la définition : qu’entend-on par « monétiser les données » ? De quelles données parle-t-on ? Celles dont on parle le plus : les données personnelles ? ou bien les données d’entreprises, les données publiques,… ?

Ludovic Levy, en charge de la monétisation des données opérateurs d’Orange auprès des collectivités et des entreprises, explique que les données monétisées par l’opérateur historique français relèvent de deux catégories : d’une part, des statistiques anonymes (sans possibilité de réversibilité) consolidées à partir des traces laissées par les clients mobiles, à l’exclusion des données personnelles ; et d’autre part, les données individuelles pseudonymes (c’est à dire anonymisées de manière réversible) issues de services co-créés avec les partenaires d’Orange.

Pour Matthieu Soule de l’Atelier BNP-Paribas, les entreprises traditionnellement se sont attachées à valoriser des données uniquement pour l’interne, généralement dans un objectif d’amélioration des services rendus. L’irruption du web dans tous les aspects de la vie quotidienne et professionnelle a tout changé, les entreprises prenant conscience des bénéfices offerts par le croisement de leurs propres données avec des informations externes. Les questions à se poser sont alors : comment valoriser ces données vers l’extérieur de l’entreprise ? Quelle est la valeur fournie par l’entreprise ? Quels sont les nouveaux types de données que l’on peut capter ?

Olivier Lallement de Deloitte a insisté sur l’évolution des usages et sur l’ensemble des problématiques liées à l’utilisation des données, notamment aux transformations sociétales et aux évolutions qu’elles peuvent susciter dans les entreprises. En ce sens, il préfère parler de valorisation des données, plutôt que de monétisation, puisque c’est la manipulation et le croisement de ces données – c’est-à-dire le sens qu’on leur donne – qui permettent de créer de la valeur. En d’autres mots, la valeur ne se crée pas sur les données en tant que telles, mais sur leur exploitation, leur consolidation, leur croisement et leur analyse. D’autant que ces analyses permettent de créer et de proposer de nouveaux services ou d’améliorer les services existants.

C’est donc l’ensemble des informations relatives à l’usage de l’utilisateur qui va intéresser l’entreprise : son écosystème, son environnement, la façon dont il interagit avec les services proposés, sa position géographique, etc., en résumé tous les éléments qui vont qualifier son comportement. La consolidation de millions d’informations sur le comportement des utilisateurs va aider à définir un ensemble de profils permettant d’améliorer le ciblage des offres de l’entreprise. La valeur ajoutée se situe donc dans la capacité à agréger ces informations qui qualifient des comportements, des besoins, des peurs… et à les croiser avec des données externes, afin de proposer de nouveaux services ou optimiser des services existants. C’est donc bien la notion de service qui apporte la valeur et qui amène à la transformation des business models.

Mouloud Dey explique comment SAS accompagne ses clients dans la création de valeur à l’aide de ses solutions logicielles, principalement dans l’objectif d’optimiser des processus métiers – fraude, réduction de coûts, etc. La valorisation des données collectées a pour objectif de créer des modèles économiques différents ou de nouvelles lignes métiers, tout en valorisant les énormes investissements réalisés pour collecter les données. Les entreprises se demandent comment, au-delà de la problématique du coût, créer de la valeur et justifier de nouveaux modèles économiques ? La donnée en tant que telle n’est jamais comptabilisée. Donc dès lors qu’on parle de valeur, la valorisation des investissements, considérés par de nombreuses entreprises comme un coût, est un élément essentiel.

Pour aborder concrètement les enjeux et perspectives liés à la valorisation des données, quels sont les exemples et les secteurs les plus prometteurs ?

Ludovic Levy présente Flux Vision lancé par Orange il y a lancé depuis un an, permettant de mesurer et de qualifier tout ce qui se passe dans une zone de chalandise (données de présence ou de mobilité) : combien de personnes passent dans cette zone à un moment donné, la durée de présence, la fréquence des passages, le tout segmenté par type de profils (âge, sexe, CSP, voire plus tard, comportements d’achat, via des croisements et des enrichissements). Le secteur du Retail est naturellement ciblé par ce type d’offres, tout comme la fabrication de produits et services, la banque, les collectivités (tourisme et transport).

Matthieu Soule considère que tous les secteurs seront impactés par les big data à plus ou moins long terme. L’Atelier BNP Paribas a réalisé l’année dernière une étude pour le Forum d’Avignon, Think Tank français dédié à la culture, sur la prescription de produits culturels et notamment la vente de livres sur Amazon, et cite de nombreux exemples : Netflix, spécialiste des vidéos à la demande (50 millions d’utilisateurs dans le monde), tire parti d’un moteur de recommandation qui génère 75% du trafic sur le site. TripAdvisor (300 millions de visiteurs du site), dans le secteur du tourisme, va même plus loin : on peut choisir son hôtel directement en fonction des recommandations, ce qui contribue à la création d’une nouvelle chaîne de valeur. Les parcs d’attraction Disney offrent de nouveaux services tirant parti de données collectées via des bornes wifi et des capteurs. Par exemple, Disney propose dans son parc de Floride (120 millions de visiteurs par an) MyMagic+, un bracelet connecté qui remplace la clé de la chambre d’hôtel, remplace le ticket d’entrée, permet de payer boissons et nourriture, donne accès aux attractions, etc. Ceci permet d’une part aux visiteurs de gagner en confort (plus besoin de se promener avec la clé de la chambre et son portefeuille), tout en collectant énormément de données afin d’optimiser les flux de visite et mieux connaître le comportement de chacun des visiteurs, en temps réel.

Olivier Lallement participe au programme Tech Trends de Deloitte qui scrute les nouvelles tendances IT qui transforment les entreprises. La dernière édition a mis en relief trois tendances intéressantes : l’analyse cognitive et les machines apprenantes (anticiper, prévoir et améliorer la prise de décision) ; le « wearable » et l’Internet des objets (éléments qui captent ou transmettent de l’information à l’utilisateur) et le Digital permettant de personnaliser l’expérience client et d’apporter plus de confort d’utilisation. Ces trois tendances s’inscrivent pleinement dans le modèle des big data et de la valorisation des données. On passe du « big data » aux « smart data » en étant capable de collecter de l’information, par exemple à travers des objets connectés, et d’agréger et de consolider des données dans une sorte de hub numérique, pour capter l’ensemble des informations des utilisateurs et les analyser via des fonctions d’analyse prédictive et des modèles statistiques. En bout de chaîne, l’entreprise doit restituer les connaissances obtenues à l’utilisateur, pour lui apporter un certain confort, voire même à travers de nouveaux services pour l’inciter à interagir de nouveau avec l’entreprise afin de recréer de nouvelles informations qui vont nourrir l’ensemble du processus.
De nouveaux acteurs ou des acteurs traditionnels sont ainsi capables d’inventer de nouveaux services ou business models, et participer à cette chaîne de valorisation de l’information. Par exemple, les fabricants de smartphone ont fait évoluer leur modèle économique pour devenir à la fois des agrégateurs de données (santé, domotique) et proposer à l’utilisateur l’interface digitale qui servira à la fois à restituer et à saisir des informations.

Parmi les secteurs les plus concernés aujourd’hui figurent la santé (avec des connexions avec l’univers de l’assurance), le transport, l’énergie, la domotique, qui tirent notamment parti des réseaux intelligents (smart grids).

Ludovic Levy rebondit sur le thème de l’Internet des objets, en expliquant qu’Orange, dans le cadre du programme La nouvelle France industrielle mené par Anne Lauvergeon, pilote un projet visant à la création d’une plate-forme technologique et d’un écosystème d’objets connectés. Le but est de collecter, puis d’agréger des données issues d’une part d’objets connectés et d’autre part de différentes sources de données d’entreprises. Le programme vise à mieux appréhender les parcours clients, à optimiser des processus et à créer de nouveaux services.

La tendance aujourd’hui est de connecter tous les objets du quotidien, cafetière, station météo, réfrigérateur, etc. Progressivement, les industriels intègrent par défaut des capteurs dans tous ces objets, afin de mieux connaître les usages des utilisateurs et les parcours clients. Dans ce projet, les particuliers bénéficient également du système, en disposant des moyens pour gérer eux-mêmes leurs données personnelles : les sécuriser et les contrôler (qui peut les utiliser ? et droit à l’oubli).

Mouloud Dey poursuit en expliquant que Gartner estime qu’à l’horizon 2016, 30% des entreprises mondiales seront amenées à commercialiser leurs données. En pratique, on constate surtout aujourd’hui que certains secteurs sont en pointe, là où le consommateur est concerné : grande distribution, télécom, finances. Les industriels sont également à l’avant-poste, comme par exemple Airbus qui mène une expérimentation pour équiper ses avions de milliers de capteurs afin de collecter des données pendant chaque vol et proposer des services innovants aux compagnies aériennes reposant sur ces données.

Les principales réalisations concernent la grande distribution : Catalina consolide les tickets de caisse d’un grand nombre de distributeurs pour revendre des informations à valeur ajoutée desquelles ils tirent d’importants enseignements ; les télécommunications : en Angleterre, les trois opérateurs majeurs se sont associés dans la création de Weve, une joint-venture de m-commerce (m pour mobile) qui valorise leurs données afin de créer de nouveaux services à destination notamment de la banque et de la grande distribution, dans une logique d’opt-in. En Belgique, sur la base du modèle freemium et de bornes wifi gratuites, la société Zapfi étudie et caractérise les comportements des acheteurs pour aider les marques à développer des offres personnalisées.

Matthieu Soule complète en parlant de l’effet volume. On parle souvent des GAFA américaines (Google, Apple, Facebook et Amazon), mais moins des acteurs chinois, comme Alibaba ou Tencent, qui ont pourtant atteint la taille critique pour conquérir de nouveaux secteurs (des centaines de millions d’utilisateurs actifs) sur la base de l’analyse de données. C’est ce que l’on appelle la théorie des marchés contestables. Ces acteurs sortent de leur métier d’origine pour offrir une nouvelle valeur à leur base utilisateurs dans une sorte de cercle vertueux : plus ils collectent de données, plus ils sont en mesure de créer de nouveaux services qui séduiront plus de clients et plus ils seront capables de cibler de nouveaux marchés. Par exemple, General Electric, dont le métier d’origine était la fabrication de moteurs d’avion, s’est allié avec Amazon Web Services et Accenture, pour proposer un système de financement de la fabrication de moteurs, reposant sur l’analyse de données.
Au-delà du buzz autour des montres connectées, on voit bien qu’il existe des enjeux industriels énormes autour de l’Internet des Objets qui nécessitent une taille critique pour les exploiter.

En France et en Europe, les entreprises sont-elles prêtes à affronter ces enjeux ?

Ludovic Levy considère qu’Orange, qui a initié des programmes de transformation en interne autour de la donnée il y a un an et demi, est en ordre de marche. Le premier enjeu relève de l’informatique : il convient de casser les silos de données pour faciliter les croisements et les analyses, et obtenir des connaissances utiles au développement de l’entreprise. Le second relève du domaine organisationnel : la création de la fonction de Chief Data & Customer Strategy Officer traduit bien le fait que la donnée est au cœur de la stratégie client d’Orange. Son rôle est de faire le lien entre l’informatique et les métiers, en s’appuyant sur une équipe composée d’informaticiens, de spécialistes métiers et marketing, et de statisticiens. Par ailleurs, Orange a mis en place une gouvernance de données, c’est-à-dire des « règles d’or » encadrant à la fois l’accès et le traitement des données, qui donnent de l’autonomie et de la confiance aux collaborateurs.

Concernant la culture de la donnée et de l’analytique dans les entreprises, Mouloud Dey a expliqué que si l’un des points importants est effectivement de casser les silos dans l’entreprise et de partager les données avec des partenaires, voire avec des concurrents (exemple de Weve) pour valoriser ces données, il est également essentiel de connaître les trois types de données potentiellement exploitables : les données « observées », c’est-à-dire stockées dans le système d’information, les données contributives (fournies par les utilisateurs) et les données « déduites » de l’ensemble des informations, via l’exploitation d’algorithmes sophistiqués. Leur exploitation implique l’utilisation de solutions logicielles mettant en œuvre des algorithmes analytiques permettant de donner du sens à des ensembles de données, difficilement appréhendables en un coup d’œil. Ceci implique également le développement d’une culture analytique dans l’entreprise, ce qui passe par des efforts organisationnels touchant l’ensemble des départements de l’entreprise, par le recrutement de compétences spécialisées, ainsi que par une organisation spécifique, pilotée par un Chief Data Officer. Tout ceci constitue un modèle d’entreprise que l’on voit émerger, centré sur la donnée et sur l’utilisation de solutions analytiques.

Olivier Lallement confirme qu’un nouveau type d’entreprise centré sur la donnée est en train d’apparaître, fruit des réflexions de fond menées sur la manière de s’organiser ou de se réorganiser pour pouvoir appréhender ces problématiques. Ces réflexions ne portent jamais sur des aspects informatiques ou technologiques : les solutions existent et sont éprouvées, et les DSI savent non seulement les intégrer au SI mais également les mettre à disposition des salariés. La problématique principale se situe dans la disponibilité de compétences spécialisées dans l’analytique, le fameux Data Scientist qui doit être capable de faire le lien entre les besoins des métiers et les données disponibles, et d’imaginer les algorithmes et les modèles prédictifs permettant de transformer les big data en smart data. En termes d’organisation, l’entreprise doit être capable de penser de façon transverse, de définir des règles d’échange et d’exploitation des données (la fameuse gouvernance ou « les Do et les Don’t ») et de mettre la donnée au centre de l’organisation. Enfin, elle doit apporter un soin particulier à la qualité des données qu’elle exploite, en lien avec les utilisateurs métiers qui présentent chacun des besoins et des usages différents.

Matthieu Soule a souligné qu’il existe également une problématique d’ambition et de stratégie business. Les big data ont été utilisées au départ pour améliorer la qualité des services de grands opérateurs comme Google et Yahoo! Si Yahoo! a été créé pour référencer les meilleurs sites sur la base de recherches réalisées manuellement, Google a changé le paradigme en automatisant les recherches au moyen d’ordinateurs et d’algorithmes. Les recherches ciblent dans un premier temps les sites, puis s’attachent ensuite aux pages, et enfin aux mots de chaque page.

Pour traiter ce changement d’échelle, l’informatique a eu un rôle décisif, mais l’objectif était avant tout d’améliorer la satisfaction des utilisateurs. De la même manière, Amazon a initialement créé des protocoles formels d’échange d’information entre ses propres services, sous la forme d’API, qu’il a étendu à l’échange de données avec ses partenaires externes. Ceci a abouti à la création de la marketplace que nous connaissons aujourd’hui. En résumé, l’informatique est au service de la stratégie et des ambitions de l’entreprise, mais avant tout pour résoudre des problématiques métiers liés à la fourniture de services. La nomination d’Henri Verdier au poste de Chief Data Officer de l’Etat Français traduit bien cette transformation qui touche même les gouvernements (e-administration), ceux-ci devant se réinventer en tant que fournisseur de services aux citoyens et aux entreprises, et donc repenser leur organisation autour de ces nouvelles ambitions.

L’acceptabilité sociale, les données personnelles, les contraintes réglementaires…

Matthieu Soule a participé aux travaux de la Fondation Télécom sur le futur de la vie privée. Les problématiques de protection de l’intimité relèvent en réalité selon lui de questions culturelles et politiques. Si en France nous ne sommes pas très enclins à recevoir des SMS promotionnels lorsque nous passons à proximité d’un magasin, en Turquie les consommateurs sont au contraire très demandeurs. L’acceptabilité diffère selon les pays et les cultures. En France, avec la forte présence de la CNIL, le respect de la vie privée relève pratiquement des droits de l’homme, alors qu’il relève plutôt du droit du consommateur aux Etats-Unis.
En corollaire, il existe de gros enjeux en matière de pédagogie et de sensibilisation des utilisateurs. Il est important de leur faire comprendre qu’il s’agit d’un contrat de confiance conclu avec les acteurs du digital : un service rendu en échange de données personnelles permettant d’améliorer encore ce service. Toute rupture de cette confiance serait rédhibitoire, les consommateurs ayant le pouvoir de cesser de confier leurs données, ce qui aurait pour effet d’assécher les sources de données si précieuses pour améliorer ou créer de nouveaux services.

Pour Ludovic Levy, il est essentiel de ne pas confondre sécurité et vie privée. La sécurité est une condition nécessaire mais pas suffisante pour créer la confiance. Le « zéro faille » n’existe pas et n’existera jamais, on l’a encore vu dernièrement malheureusement. La confiance se construit également sur la valeur du service rendu. Malgré toutes les attaques dont elles ont été l’objet sur ces problématiques de protection de la vie privée, Google ou Facebook voient encore le nombre de leurs utilisateurs croître dans le temps, c’est donc bien que les services sont à la hauteur des attentes. D’autre part, la confiance dépend également de l’image de marque de l’entreprise. Enfin, la sensibilité des consommateurs vis à vis du thème du respect de la vie privée augmentant, on peut en conclure qu’ils agissent en connaissance de cause et sont conscients de la valeur de leurs données personnelles.

Olivier Lallement considère que différents sujets posent problème, comme la diversité des normes et des législations dans le monde. Les acteurs n’évoluent donc pas avec les mêmes contraintes. En France, beaucoup de blocages subsistent sur le croisement des fichiers du fait de règles très strictes. Selon lui, la dynamique de confiance à instaurer entre le consommateur et l’entreprise est liée à une bonne information et une transparence sur l’exploitation des données : comment les données sont-elles collectées et pour quoi faire ? Beaucoup de flou subsiste encore, ce qui freine le développement des usages. Le modèle Freemium pourrait en conséquence se voir remis en cause. Il convient donc de trouver un équilibre entre le gratuit et le payant et d’imaginer d’autres logiques.

Mouloud Dey pense que la confiance est aussi liée à la valeur de l’information. Les premières interrogations des clients de SAS concernent le retour sur investissement, ce qui est légitime. Pourtant, la notion de ROD – retour sur les données – peut se révéler plus pertinente : la donnée étant un vecteur de croissance et de profit. On peut l’évaluer par un ratio nombre d’utilisateurs/capitalisation, par les revenus engendrés ou par les coûts (comme par exemple le coût d’une perte de donnée). On peut également évaluer cette valeur par le prix que l’on est prêt à payer pour protéger nos propres données. La mesure du ROI, a fortiori dans une logique d’expérimentation ou de partenariat, est en pratique trop limitée.

En conclusion…

Plutôt que de considérer les problématiques de respect de la vie privée comme un frein, Ludovic Levy y voit une opportunité pour les entreprises européennes – à condition bien sûr que les autorités européennes actualisent rapidement les législations. Depuis quelques années, ces problématiques sont abordées par les entreprises européennes dès les phases de conception d’un produit ou d’un service, avec une culture plus forte que celle des entreprises américaines, plutôt laxistes en matière de « privacy ». On constate dernièrement une prise de conscience forte des Etats-Unis et l’Europe a déjà une expérience dans ce domaine qu’elle doit valoriser. Ludovic Levy pense que les Etats-Unis vont pour une fois se rapprocher de la position européenne, et non le contraire !

Matthieu Soule pense au contraire que l’Europe risque de perdre la compétition industrielle du fait d’une réglementation trop lourde. Historiquement, en Europe on regarde avant de légiférer, mais à l’ère du numérique cette démarche n’est plus possible. De plus, la bataille se situe au niveau mondial, avec des acteurs non seulement américains, mais également asiatiques. De nouveau, se pose la question de la taille critique et pour l’heure, tous les efforts européens pour constituer des acteurs de poids se sont soldés par un échec, notamment du fait des réglementations anti-concentration et concurrentielles. Si effectivement, l’Europe impose son point de vue en matière de législation, ces lois ne concerneront au final que des entreprises étrangères et notre industrie n’en profitera pas.

Olivier Lallement ajoute qu’en termes d’opportunité, il existe un enjeu majeur : le contrôle de tout un écosystème. En matière de valorisation de données, les acteurs traditionnels risquent d’être dépassés par des pure players qui lancent de nouveaux usages via l’innovation, comme on l’a vu dernièrement dans la lutte Taxis/VTC et comme on va le voir dans l’automobile avec la Google Car, ou dans le domaine bancaire avec Apple Pay. C’est la capacité du nouvel entrant de fédérer l’ensemble d’un écosystème qui va faire la différence pour créer un standard de facto.

Mouloud Dey admet que les marchés sont de plus en plus dans des logiques de contestation qui dépassent le cadre habituel de la concurrence traditionnelle : de nouveaux entrants, généralement déjà bien établis sur d’autres marchés, comme Google, contestent la légitimité des acteurs traditionnels. Ces derniers doivent se réinventer pour créer de nouveaux services innovants. Pour y parvenir, conserver leurs parts de marché et créer de nouveaux usages, ils doivent entrer dans de nouvelles logiques de partenariats ou d’innovation disruptive. La donnée est un élément clé pour y parvenir.

(Source : Le Club par Business Analytics info - 2 octobre 2014)

Au coeur du désastre, quelles sorties ?

Ou l’état politique de nos sociétés... Mais qu’en est-il du fond du fond des désastres en court, tant pour le genre humain, que plus large, l’ensemble du vivant, et plus globalement, de toute notre planète ? Quels énergies et processus essentiels, qui(s), quoi, pourquoi et comment ?

La planète et l’humanité ont connu des vagues et des vagues de monstruosités, d’erreurs magistrales catastrophiques. Les avancées continues en sciences qui permettent sans cesse de réécrire l’histoire mettent à jour et témoignent que nous n’avons pas encore identifié de débuts apparents à cette réalité dans les temps des temps. Aujourd’hui, il y a toujours une ou plusieurs guerres quelque part, toujours des génocides (ainsi début 2014 en Birmanie cette fois perpétré par les populations bouddhistes (!) ou encore au Soudan des animistes par des soi- disant intégristes musulmans (qui ont mal lu le Coran), toujours des épidémies sans que l’ONU n’y puisse rien mais fasse suffisamment (pourquoi est une question de fond).
Les dettes et bulles financières sont devenues si importantes qu’elles sont réputées ne plus pouvoir éclater, sauf effondrement mondial général.

Les sécurités sur le nucléaire continuent de se révéler relatives ; ces derniers jours des réserves entières de virus mortels disparaissent ! Pire, nous venons de mettre en évidence que la population mondiale, par ses consommations, en est arrivée en 2013 à ponctionner dés mi-avril sur l’ensemble des ressources la totalité de ce que la planète est capable de reproduire, ce qui veut dire que le reste de la consommation est pris sans renouvellement suffisant de ressources, et que la nature en est détériorée de façon inéluctable, donc que nous nous rapprochons toujours plus de nos limites de ressources collectives.

Les plus récents rapports mondiaux sur l’environnement sont « sans appel », à l’évidence systématiquement instruits selon tous les paramètres à considérer, irréfutables.
Quoiqu’il en soi des facteurs naturels autres que humains, la responsabilité écrasante du facteur humain est enfin reconnue incontournable, … même par une partie des instituts
« bidons et marrons » investis pour le déni et l’aveuglement.
Jamais dans notre histoire collective nous en avons été à ce point de dangerosité, même lors des grandes pestes d’antan, des crises des années 20, ni au pire de la seconde guerre mondiale du XXème siècle !

La communauté scientifique internationale le sait, et une partie de plus en plus importante, pluridisciplinaire, s’évertue à exprimer l’alerte depuis des années. Des lanceurs d’alerte se multiplient pour informer les opinions publiques, au risque de leur vie. Tous les gouvernements et leurs appareils ne peuvent que le savoir, dont les principales centrales de renseignement (qui ne font pas que dans le militaire). Les autorités religieuses de même, bien entendu.

Et rien ne bouge : les gouvernements des principales nations (US, Chine, Russie) continuent pratiquement de refuser de s’engager sur les questions de l’environnement (au-delà de n’avoir signé aucun traité international), pourtant nettement identifiées et médiatisées. Les grandes nations émergentes (Indes, Brésil, Nigéria, Afrique du Sud …) continuent à marche forcée selon leurs logiques de croissance qui visent d’abord le niveau de développement des déjà-ex « grandes puissances ».

Quels que soient les États, le néolibéralisme dominant (bien plus proche de la réalité d’aujourd’hui que le concept devenu flou de capitalisme) génère un fossé croissant comme jamais entre très riches et tous les autres (largement à l’aise, moyens, pauvres et misérables). Les entrelacements entre politique et économie de la mondialisation sont tels qu’aucun État n’a plus les capacités de rester maître de son économie réelle et de son système de société. La seule et unique valeur reste l’argent, selon les canons de la rentabilité financière à court terme.

Les multiples initiatives et investissements d’autres formes de vie en société, qui existent assez pour témoigner de leur maturité, ne sont pas assez connectées entre eux, pas assez pour être valorisées par les « grands » médias, et ne font pas globalement le poids face aux puissances des grandes sociétés multinationales, privées. Tout juste sont-elles tolérées car pas encore assez dangereuses pour le néolibéral dominant, et font pendant encore un temps office de faire valoir ; mais le grignotage engagé dés la fin de la seconde guerre mondiale, et accéléré dés la chute du camp soviétique, éradique petit à petit sans pitié, sans faire de bruit.

Les instances de gouvernance publiques internationales montrent explicitement leurs impuissances aux populations bernées par des médias majoritairement contrôlés par les puissances financières.

En Occident, les structures qui font et défont les personnes aux pouvoirs publics et privés, les organisations telles Bilderberg et ses dérivées Trilatérales ou Davos et autres …, sont imprégnées d’un paradigme néolibéral considéré comme vérité pensée unique, laquelle actuellement génère les restrictions des populations au profit de l’exploitation-spoliation de toutes les richesse par une infime minorité. Toutes les « élites de haut niveau » publiques comme privées ont été formées, en fait, formatées, au seul même modèle, progressivement mais systématiquement, les autres systèmes de référentiels ayant été progressivement étouffés pour ne rester connus et reconnus que par une minorité d’intellectuels, souvent qualifiés
« d’archaïques et de politiquement immatures ». On imagine mal qu’il n’existe pas des structures comparables ou à finalité proches au niveau du bloc chinois ainsi qu’autour du bloc reconstitué autour de Moscou.

Le seul frein tout relatif, exprimé dans le discours d’introduction du dernier forum de Davos, tient dans l’appréhension de révoltes sociales nombreuses et dures, « suffisamment » pour être susceptibles de mettre en danger la continuité du pillage actuel.

Derrière ces structures formelles se tiennent, masqués et cachés, voire occultes, les véritables maîtres de nos civilisations, lesquels ne s’embarrassent même plus d’aucune « argumentation explicative bien pensante », si tant est qu’ils s’en soient jamais embarrassés.
Face à eux, il n’existe plus de démocratie réelle dans les décisions et les actes, mais uniquement d’apparence. Les derniers bastions nordiques ou austraux viennent de basculer.
L’emprise, côté occidental, est en train de refermer ses tenailles avec les projets en cours de « négociations » intenses de traités de libre-échange portant sur l’intégralité des conditions de
vie publiques et privées, tant côté atlantique que côté pacifique.
Toutes ces stratégies dans le déni et le dédain total de l’état de la planète et des populations.

Qu’y a-t-il au cœur de cette réalité, pourquoi et comment ?

L’avidité des détenteurs de capitaux, qui en sont arrivés à l’image de l’oncle Picsou nageant sur ses monceaux d’or, puisque la « guerre solidaire » entre eux en est à rechercher où placer ces fortunes incommensurables dont les peuples sont spoliés, acheter toutes les terres achetables, prêter avec intérêts négatifs à certains États dont on sait que les citoyens seront ponctionnés un jour ou l’autre, … cette avidité insatiable n’explique pas tout.

Le manque de conscience apparent de ces grands détenteurs est celui d’une caste regroupant bien moins que 1 % de la population mondiale. Une « caste », ce concept traduisant mieux la réalité d’aujourd’hui que celui de « classe » des XIXème et première moitié du XXème siècle.
Cette caste est internationale, et ses capitalisations cumulées donnent à la plupart de ses membres le contrôle de suffisamment d’instituts pour valider les principes qui les soutiennent, de suffisamment de moyens de transports privés et de services de sécurité privés pour les isoler du reste du monde, de toujours plus de moyens financiers pour « jouer ». Jouer avec les monnaies des États, les ressources utiles au plus grand nombre ou rares, tous les « marchés », en vivant dans un luxe difficilement imaginable avec une seule petite partie des intérêts de leurs capitaux, quand ce n’est pas l’argent des rançons de systèmes mafieux.

Cette caste, de part ses moyens financiers, des images de pouvoirs fictifs qu’elle entretient soigneusement, de la veulerie d’une partie des « masses » par conformismes et peurs, de l’impuissance perçue de l’autre partie aussi faute d’éducation et d’un minimum de marge de manœuvre, … cette caste est entourée d’un nombre « suffisant » de serviteurs pluridisciplinaires, très bien payés et qui se croient privilégiés.
Si une étude UE-US toute récente met en évidence que 60 à 70 personnes détiennent autant de « richesses » que 50 % de la population (3,5 milliards), posons l’hypothèse que le total de
cette caste et des différentes catégories de « serviteurs » atteint peut-être 5 % de la population ? Ce qui représenterait alors quand même 350 millions de personnes, disséminées et liées en réseaux complexes, la plupart n’étant même pas conscients du tissu dont ils participent. Plus tous les petits propriétaires tyranniques qui achèvent le « job ».

Que cette caste fonctionne selon un système mafieux du genre italo-américain, ou russe, ou asiatique, ou japonais, ou selon un système socio-économique « ordinaire », de toute façon le reste de l’humanité a à faire là à une « mafia plurielle ». En effet d’une part toutes les valeurs humanistes, avec ou sans spiritualité liée, y ont disparu de fait, … malgré les discours tenus. D’autre part, une fois coopté et inséré dans ces filets, il est très dangereux d’en sortir, car alors le principe de l’individu isolé règne et il ne faut compter sur aucune coopération pour survivre.

L’habitude du luxe et d’une vie apparente de privilèges est renforcée par le sentiment de supériorité partagé au sein de cette caste. « Entre nous » on en est ou on n’est pas de l’élite, les seuls qui puissent tirer les ficelles de ceux qui sont « aux affaires ». Mais que l’on ne s’y trompe pas, l’individualisation y est absolue pour tout ce qui compte ; l’individualisation systématique est un des piliers du système de référence du néolibéralisme dominant, et celui qui veut jouer coopération voire collectif et humanités sort du clan. Des signes apparents, hors de prix pour le vulgus pecus, signent l’appartenance ; un degré élevé d’éducation et de culture ne suffit plus, la « fortune » est seule devenue incontournable.
La rupture avec le reste du monde est alors devenue totale, au sein d’un monde à la fois virtuel et bien concrètement réel. Il est donc devenu impossible aux membres de cette caste de « voir » le désastre dans lequel la planète est entrée, et dont les membres de cette même caste vont aussi pâtir, … un peu plus tard que les autres (pas toujours).

Tous les visionnaires prédisent que cette situation ne va pas durer en l’état, après avoir constaté que nous sommes déjà « dans le mur ». Aussi quelles, non pas solution car il ne peut plus y avoir de solution de demi-mesure vu l’état de la planète et de nos sociétés, mais sorties sont-elles possibles ?

Sorties envisageables

J’en imagine trois, évoquées de la plus belle à la plus dure, car nous avons trop attendu, malgré les signaux désespérés de quelques - un(e)s, et leur probabilité d’occurrence sera croissante de la première à la dernière citée. Face à une telle agression, il n’est plus temps de tenter de jouer les « gentils bisounours », les demi-mesures, ni même les médiateurs.

La plus harmonieuse sortie : les initiatives éclairées se relient assez pour savoir dépasser leurs différences et mettre en lumière LE ou UN nouveau paradigme de civilisation, basé sur un changement radical de palier de conscience d’un grand nombre ; grand nombre car si les initiatives éclairées (elles sont déjà des millions sur les divers continents) concernent aussi, comme évoqué plus haut, 5 % de la population, il s’agit alors aussi de 350 millions de personnes, avec l’avantage d’êtres au milieu des populations, « comme un poisson dans l’eau ». Alors la « société du spectacle » est séduite, car la mariée est subitement aveuglement assez belle pour « y aller », développe massivement (et aux bonnes heures) les grands traits et exemples choisis de civilisation de l’aube d’une nouvelle Ère, et prends de vitesse les capacités de puissances dominantes à réagir. Il y a bien quelques centaines de maladies subites, accidents d’avion ou de voiture bizarres, attentats violents, mais alors un raz de marée gonfle où mouvement du bas et mouvement du haut se déchainent ensemble et balaient les gouvernances en place. Au mouvement du bas les initiatives quadrillent le terrain car liées dans le « dépassement », une partie des armées retournent leurs crosses, de nouveaux grands chefs émergent de la « masse », etc …Il n’y a même plus à discuter les nouvelles valeurs et pratiques, les anciennes sont tout simplement caduques à l’évidence. Il n’y a rien à négocier. Tout le monde, tous, se met au travail avec ardeur. Cela aura été une rupture douce.

Un nouveau mouvement « non aligné » : la montée en puissance de la mise en évidence des enjeux planétaires amène plusieurs gouvernements émergents à constituer une nouvelle troisième voix, qui décide collectivement de sortir des logiques de spéculation, donc dénoncent le dollar tout autant que le yuan. Du coup, plusieurs pays stoppent net les projets de libre-échange atlantiques et pacifiques, partant ces projets et les autres accords bilatéraux s’effondrent, ainsi que ceux du type ALENA. Les US et la Chine engagent alors des manœuvres militaires ciblées de grande ampleur, puisque leurs monnaies ne permettent plus la couverture de contrôle (les russes ne font pas le poids d’abord au plan démographique). Mais leur dépendance économique à tous les autres pays, fruit de la mondialisation qui se retourne contre eux, les freine considérablement ; et surtout la mise en évidence de leurs responsabilités est telle que dans une majorité de pays les populations se soulèvent, … et leurs armées ne sont pas assez puissantes pour s’imposer partout simultanément.

Le club des pays non alignés prend la main, appuyé par un engagement massif des experts et acteurs expérimentés des mouvements altermondialistes, mais aussi de millions d’acteurs compétents jusque là brimés et humiliés par ceux aux commandes, et qui « en ont marre ». L’Europe seulement alors se libérera de l’emprise US, suivra, et pour le coup se fédéralisera enfin. Les gouvernants des pays non alignés ont compris qu’ils ne peuvent réussir qu’avec l’engagement fondé de leurs populations et de l’opposition interne des « déjà – ex » grandes puissances, d’où une diffusion massive d’information des enjeux planétaires et des responsabilités sur tous les supports médiatiques, appuyé par le lancement d’une campagne massive d’éducation populaire, dans tous les milieux. Les populations jeunes s’investissent naturellement avec enthousiasme, à l’exception d’une minorité de « filles et fils à papa tristes figures ».
L’ONU est dissoute et remplacée par un gouvernement mondial fondé sur la régénération de l’écosystème et des droits universels (déjà écrits depuis 1948 et 2009 améliorés et actualisés).

Il y a largement de quoi donner du travail à tous, … y compris à tous les membres survivants de l’ancienne caste et de leurs serviteurs, tous astreints à vingt-cinq ans (un quart de siècle) de tâches de récupération des désordres générés (sans limitation de peine possible car il importe d’être durablement crédible aux yeux de tous les autres).

Le chaos : il se trouve que plusieurs explosions sociales se répandent dans plusieurs pays, qu’un nouvel accident nucléaire majeur, une épidémie sévère, un événement climatique d’impact planétaire (par exemple un ou deux super-volcans) occurrent quasi simultanément. N’oublions pas que d’une part plusieurs volcans géants attendent pour s’exprimer « d’un moment à l’autre », que d’autre part à bien plus petite échelle en France en 1789 si les révoltés demandaient « du pain » cela résultait en bonne part de la disette provoquée par une éruption en Islande.
Plusieurs pays en profitent pour engager une guerre d’occupation, … car n’oublions pas que les humiliations encaissées depuis deux siècles ne sont toujours pas résorbées malgré les générations. Dans la confusion générale, un ou plusieurs des pays qui détiennent effectivement l’arme nucléaire (au moins huit connus à ce jour) l’utilisent, et alors une guerre internationale plus puissante que les deux précédentes se répands. Des zones entières sont détruites et rendues désertiques. Une fois les cataclysmes passés, la population résiduelle se restructure sur les zones encore habitables, parfois sous terre. Ces nouveaux clans sont contraints de tout réinventer. Des scénarios du type Mad Max ou Postman ne manqueront pas de s’installer. Ne subsisteront parmi les survivants que celles et ceux capables de produire eux-mêmes et de troquer quelque chose d’utile aux autres, redécouvrant les métiers et la coopération. Plusieurs générations seront nécessaires pour retrouver des conditions de vie agréables dans une nouvelle forme de civilisation, si notre planète le permet encore. Car il est encore trop tôt pour même rêver partir ailleurs.

Ces trois scénarios sont radicaux, il ne peut plus en être autrement.

Le premier est évidemment le plus souhaitable mais malheureusement le moins vraisemblable en l’état des systèmes de référence dominants. Le second a ses chances, … et pourrait à terme ouvrir au premier. Si le troisième est le plus vraisemblable, cela tient tout simplement, d’une part à ce que les puissances financières dominantes sont coupées du reste du monde et s’illusionnent dans leur pensée unique sur leur supériorité et leur sécurité, d’autre part à ce que la grande masse de ceux qui croient posséder un petit quelque chose et se distinguer des voisins ne sont pas prêts à y renoncer ou le troquer avec simplicité et jouent aux trois singes (ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire).

En réalité ce qui va très probablement se passer, ce sont plusieurs scénarios en parallèle partiellement entremêlés. Ce qui deviendra alors le plus souhaitable sera d’ouvrir les conditions de la réduction des états de chaos au profit des états « non alignés », puis de ces derniers aux profits des états du futur paradigme le plus heureux de civilisation. Ce « travail » nécessitera la construction, à partir du réel, des rapports de force de dépassement et/ou de contrainte pertinents.

Michel Vallée, Sociologue - 2014

Photo : Illustration du livre de Jamie McGuire "Désastre" - Edition Suma

Non, l’innovation n’est pas que technologique !

L’innovation est un thème à la mode. Alors que la France s’envisage comme une « Start-up nation », ce thème n’est malheureusement pas toujours employé à bon escient.

Les origines de l’amalgame

Trop souvent, l’innovation est cantonnée à sa dimension technologique. Celle-ci a en effet longtemps été associée aux résultats de la recherche industrielle (qu’elle soit fondamentale ou appliquée). Cette vision partielle est notamment due à l’efficacité de la recherche française et à la croyance que tout résultat de la recherche correspond à un besoin et donc à un marché. Cette incompréhension des problématiques d’innovation est aussi due à la coupure qui a longtemps existée entre les ingénieurs et les commerciaux.

Il est important de rappeler qu’une innovation est la rencontre entre une invention et un marché. À cet égard, on peut noter qu’avant le premier euro de chiffre d’affaires, de nombreuses start-ups ne sont en fait que des regroupements de personnes autour d’un projet porté par un ou plusieurs inventeurs.

La variété d’innovations

L’innovation non technologique est caractérisée par de multiples dimensions. L’innovation de procédé implique une nouvelle méthode de production ou de distribution. L’innovation de commercialisation s’attache par exemple à la conception ou au conditionnement. L’innovation par les usages peut être définie comme l’observation de l’utilisation d’un produit ou d’un service afin de proposer de nouvelles manières d’utiliser ceux-ci. Mais l’innovation peut aussi être managériale quand il s’agit d’adopter de nouvelles pratiques de gestion des ressources humaines. Le regain d’intérêt pour les problématiques liées au design, surfant notamment sur les succès d’Apple et de Dyson, est un exemple typique de la diversité des innovations possibles.

La révolution du quaternaire

En ne considérant l’innovation que de son point de vue technologique, la France risque de manquer un virage important : celui de l’individualisation du service. Dans son livre L’espoir économique : la révolution du quaternaire, Michèle Debonneuil, qui a mis en en place le Plan de développement des services à la personne en 2005, détaille sa vision de l’avenir. Le fil directeur de son livre est l’émergence d’un nouveau modèle dans lequel les consommateurs se détourneront des biens et services traditionnels au profit de services incorporants des biens. L’exemple le plus typique est sûrement les services de type Autolib’, mais les objets connectés sont aussi pleinement partie intégrante de cette dynamique.

L’avantage de ces services réside dans leur caractère non délocalisable. Il est inévitable que la production de biens manufacturés à faible valeur ajoutée se fasse dans les pays où la main d’œuvre non qualifiée est la moins coûtante. L’idée sous-jacente de ce concept consiste en la prise de conscience des personnes que la qualité des prestations est préférable à la quantité.

Une prise de conscience amorcée

Fin janvier, la Banque Publique d’Investissement a lancé pour la première fois des mesures en faveur de l’innovation non technologique pour rattraper, comme elle le dit, son retard. Ainsi dès cette année, une « Bourse des nouveaux entrepreneurs » (subvention de 30k€) va être créée et visera à favoriser le développement de ce type de projets.

Ailleurs, il existe tout de même quelques initiatives allant dans ce sens. Par exemple, Sparknews permet de faire connaitre des solutions ingénieuses à des problèmes récurrents dans les pays en voie de développement, ou encore le Prix de l’Innovation Territoriale de l’Université d’été « emploi, compétences et territoires » ayant pour objectif de valoriser les actions innovantes menées par les collectivités territoriales.

Cette prise de conscience de la valeur de l’innovation non technologique apparaît comme porteuse d’emplois et de bien-être pour les citoyens. En envisageant l’innovation sous un autre prisme, les entrepreneurs peuvent à la fois s’ouvrir de nouveaux marchés et combler un besoin latent dans la population.

Thibaut Lottier - MTI Master Review

Le numérique peut-il sauver la France ?

L’annonce au moment de la rentrée des classes d’un nouveau plan numérique pour l’école par le Président de la République rappelle indiciblement le rôle du numérique dans l’imaginaire collectif : c’est un symbole de modernité et de transformation. C’en est presque devenu une bouée de sauvetage, au moins pour le gouvernement actuel qui est bien mal au point dans l’opinion et la situation économique qui ne s’améliore pas. L’école va mal, allez, hop, on y met du numérique et du très haut débit et tout va s’arranger.

Dans les entreprises, c’est un peu la même chose. Les gourous de la communication et du marketing ont lancé la grande mode de la transformation numérique. Un terme valise qui veut dire tout et n’importe quoi, de l’intégration du web social au marketing en passant par les modifications managériales et organisationnelles induites par les usages numériques. Presque toute l’industrie du numérique, surtout des services, s’est emparée de ce sujet.

Liée assez intimement au numérique, l’open innovation est aussi à la mode dans les grandes entreprises, avec pour objectif de les sauver de la léthargie et de leur permettre d’innover pour se démarquer de la concurrence et de conquérir de nouveaux marchés. Rapidement.

Le train de Schumpeter est en retard

Comme je l’avais évoqué il y a un an au sujet de l’emploi, le numérique est une révolution schumpétérienne qui détruit beaucoup d’emplois traditionnels, notamment dans les classes moyennes, mais en créé insuffisamment dans des métiers bien rémunérés. Il a entrainé une automatisation qui n’a pas été compensée par la création d’activités dans d’autres domaines même si l’on entrevoit quelques perspectives dans le domaine de la santé ou de l’environnement et de l’énergie.

Même aux USA qui sont l’un des champions technologiques du numérique, l’équilibre est très défavorable. Les emplois dans les classes moyennes ont fondu comme neige au soleil, sous les coups de boutoir des délocalisations, de l’automatisation de nombreux métiers permise par le numérique et des soubresauts liés aux différentes bulles et crises financières. Les emplois à pourvoir sont soit faiblement rémunérés, en particulier dans les services, soit très bien rémunérés, dans la finance ou les technologies.

Le Japon est logé à la même enseigne que les USA même s’il a réussi à réduire le processus des délocalisations de ses usines et de sa R&D. Il n’y a qu’en Chine, en Corée et à Taïwan où le numérique est un réel outil de croissance. Les technologies numériques pourraient contribuer sérieusement à diminuer la quantité de travail nécessaire pour l’ensemble de la population humaine. Au point même que les fondateurs de Google en sont à faire du Martine Aubry et à anticiper des semaines avec moins de 35 heures de travail ! Comme si le gouvernement Jospin avait été en fait ultra-visionnaire en anticipant cette transformation profonde de la société ! Visionnaire, peut-être, mais bien trop tôt. Un peu comme ces startups mal financées qui sortent des innovations bien trop tôt par rapport à la capacité d’absorption du marché ou plus simplement, l’état des infrastructures numérique comme la bande passante des télécoms.

En France, les politiques de sauvegarde de l’emploi ont encouragé ce phénomène de déclassement des emplois. Les emplois aidés d’une manière ou d’une autre sont pour l’essentiel ceux qui sont au niveau du SMIC ! Or ces emplois ont la particularité d’être liés aux services et pas aux industries qui font la compétitivité du pays. A l’autre extrémité du spectre, on aide un peu les emplois plus qualifiés, notamment avec la niche fiscale du Crédit Impôt Recherche. Mais elle ne couvre qu’une petite partie de ces emplois. Tout ceci est très bien expliqué dans “La France sans ses usines” de Patrick Artus et Marie-Paul Virard.

L’obligation de l’export

Pourtant, la poursuite de la numérisation du pays et de l’industrie sont des passages obligés. Il faut cependant faire la part des choses entre ce qui peut relever du rattrapage et ce qui peut développer de manière différentier la compétitivité économique du pays. Parfois, on a un peu tendance à confondre les deux.

Les récents débats générés par les socialistes “frondeurs” et autres Montebourg sur une relance de la consommation à l’ancienne en “redistribuant du pouvoir d’achat” démontre l’incompréhension des enjeux économiques du pays. Ce genre de relance par la demande est bien vaine car ce pouvoir d’achat que l’on veut distribuer, on ne l’a pas puisque le pays vit collectivement déjà au-dessus de ses moyens. Avec ou sans relance du pouvoir d’achat, la compétitivité économique ne change pas d’un iota. Celle-ci ne dépend pas de la demande intérieure.

Réduire la dette et le déficit passe soit par la vente de nos actifs soit par l’amélioration de notre balance commerciale. Ce dernier moyen est le seul, à terme, de rembourser une dette qui est détenue à majorité par l’étranger.

La raison pour laquelle le niveau d’endettement actuel est dangereux est simple : avant, le déficit public pouvait peu ou prou être absorbé par l’inflation, la planche à billets et la croissance. La dévaluation du franc permettait d’améliorer notre compétitivité à l’export tout en renchérissant le cout de nos exportations.

Aujourd’hui, les politiques publiques ne permettent plus de contrôler deux de ces trois leviers : l’inflation est très faible voire négative et les dévaluations compétitives ne sont plus permises du fait de l’Euro. Reste la croissance, mais pas n’importe quelle croissance. Il ne suffit pas d’augmenter le PIB. Il faut impérativement améliorer notre balance commerciale.

Sortir de l’Euro n’arrangerait rien si, dans le même temps, la compétitivité intrinsèque du pays ne s’améliorait pas. Il n’y a donc pas beaucoup d’autres choix économiques aujourd’hui que l’amélioration de la compétitivité et de notre balance commerciale. Les économistes s’accordent pour dire qu’il faut un juste équilibre entre une compétitivité coût et compétitivité hors-cout, celle qui passe par l’innovation et un ciblage plus haut de gamme de nos offres. Le numérique peut aider à améliorer ces deux pans de la compétitivité du pays.

La question numéro un du numérique pour “sauver la France” d’un point de vue économique est donc directement liée à l’amélioration de notre balance commerciale. Cela devrait en être une obsession, notamment au niveau des politiques publiques. Il y a eu de bons changements d’attitude comme par exemple au Quai d’Orsay, plus tourné vers la vente de “l’entreprise France” qu’avant. Modulo le passage éclair de Fleur Pellerin sur ce thème et la grosse bourde de la démission de Thomas Thévenoud, éphémère secrétaire d’Etat au commerce extérieur !

Dans le numérique comme ailleurs, les stratégies industrielles de nature protectionnistes ne fonctionnent pas. L’erreur numéro un, c’est de se tourner en priorité sur notre marché intérieur, qui pèse moins de 3% du marché mondial dans le numérique. C’est le cas du fameux “cloud souverain” qui a mené à la création de Cloudwatt et Numergy. Ces deux sociétés accumulent les travers de l’innovation à la française pilotée par les grandes entreprises et l’Etat et en particulier un actionnariat et une gouvernance incompatibles avec l’esprit de conquête de marché qu’elles devraient avoir. Et conquête hors de France, pas juste pour rassurer celles des entreprises françaises qui ont peur, pour des raisons certes justifiées, de placer leurs données dans les data centers de sociétés américaines du cloud. Ce cloud souverain a presque autant de chances de succès que l’idée de créer un moteur de recherche à la française, lancée en 2005 avec l’initiative Quaero.

Le numérique doit contribuer à modifier l’équilibre actuel entre services et industrie, dans l’ensemble des secteurs d’activité. Les services développent bien l’économie intérieur mais en général, pas assez les exportations. Il vaut ainsi mieux avoir des entreprises françaises – même avec des usines distribuées dans le monde – qui exportent que des grands de la distribution ou du service implantés à l’étranger. La raison est simple : ils rapatrient beaucoup moins de devises en proportion de leur chiffre d’affaires. Le poids de l’innovation dans leur activité est aussi moindre.

Nos industries numériques à l’export

Dans les industries numériques, la balance commerciale est nettement déficitaire. Presque tout le matériel informatique et numérique utilisé dans le grand public et les entreprises est importé, essentiellement d’Asie et des USA. Cet équilibre s’améliore doucement grâce aux éditeurs de logiciels qui arrivent à générer de la croissance : 11% de croissance en 2012 sur un CA total de 8 Md€ dont un quart à l’export d’après le dernier baromètre Syntec Numérique, ce qui donne environ 800m€ de CA incrémental. Celle-ci compense les baisses de chiffre d’affaire de grands industriels franco-étrangers qui battent parfois de l’aile (CA de Alcatel-Lucent = environ 14 Md€, ST Microlectronics = environ 5 Md€, Technicolor = environ 3 Md€). Ces dernières sociétés restent stratégiques pour notre industrie. Ainsi, ST Microelectronics, s’il est mal en point dans certains domaines, reste le leader mondial des MEMS, ces nano-composants et capteurs que l’on retrouve dans presque tous les objets connectés. Les CA cumulés de ces trois acteurs et des éditeurs de logiciels est à mettre en regard du marché des loisirs numérique en France, qui était de 15 Md€ en 2013 selon GFK.

Le marché des télécoms représente un poids encore plus important : 38 Md€ de CA en France. L’impact sur la compétitivité française de ce secteur peut se mesurer de trois manières : par la qualité des infrastructures haut débit fixes et mobiles, par leur rapport qualité prix et par l’activité internationale des opérateurs. Autant la France avait pris un peu d’avance avec le déploiement de l’ADSL et du triple-play, autant maintenant on est plutôt à la traine dans le très haut débit. L’objectif est de rattraper ce retard d’ici 2020. Pour le dernier point, jusqu’à présent, chez les opérateurs français, seul Orange avait une activité internationale significative. Elle représente un peu moins de la moitié de son CA d’environ 45 Md€. Donc, en théorie, Orange ramène des devises en France. Iliad pouvait devenir un acteur international si son acquisition de T-Mobile allait jusqu’au bout.

Nous devons avoir la même lecture pour le marché de la santé ou celui des séniors. L’or gris ! Certains vont le voir sous l’angle des services “locaux”, notamment les services à la personne et leur intermédiation. D’autres devront compenser cela par une approche plus industrielle, tournée vers l’export : dans les biotech, les medtechs et la e-santé !

Quid des startups qui deviennent internationales ? A ce jour, il y en a assez peu qui franchissent la barre des 50 m€ de CA. On peut surtout citer le cas exemplaire de Criteo. Certaines sont prometteuses comme dans le secteur des objets connectés (Withings, Parrot, Netatmo, Sigfox). L’enjeu pour nos startups est de créer des entreprises rapidement mondiales bien solidement implantées en France, notamment côté R&D. Le financement y joue un grand rôle évidement. On peut noter que, pour une fois, la puissance publique a amélioré la donne. Ainsi, Bpifrance a pu investir des tickets significatifs dans Withings, Sigfox ou Voluntis (dans la santé) dans le cadre de levées de fonds de plusieurs dizaines de millions d’Euros, du presque jamais vu chez nous ! Sans compter la belle levée de fonds de 73 md€ de Blablacar, cette fois-ci avec uniquement des investisseurs privés dont le prestigieux Index Venture.

Dans les aides à l’export, les entreprises peuvent s’appuyer sur les réseaux de français à l’étranger ainsi que sur Ubifrance. Cette structure est souvent décriée par les entrepreneurs et pourtant, ses services peuvent mettre le pied à l’étrier à bon nombre d’entrepreneurs, souvent de TPE et PME. Qui plus est, elle peut rendre service dans tous les pays et notamment en Asie, pas seulement aux USA ou en Europe.

Au risque de me répéter, les analyses économiques sur le positionnement trop “milieu de gamme” de l’industrie française négligent souvent une lacune française : la dimension vente, marketing et communication dans la vente des technologies. Elle est liée à une culture d’ingénieurs et de chercheurs pas assez en osmose avec la culture des business schools. Heureusement, la situation s’est bien améliorée ces dernières années avec les rapprochements entre les filières, avec le développement des filières entrepreneuriales dans nombre de cursus, puis celui des incubateurs et autres accélérateurs.

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La prise de pouvoir des données et la mort de la politique

Les pionniers de la technologie aux États-Unis préconisent une nouvelle approche de la gouvernance basée sur les données – « La réglementation algorithmique ». Mais si la technologie apporte des réponses aux problèmes de société, quel impact pour les gouvernements ?

Le 24 août 1965 Gloria Placente, une résidente de 34 ans du Queens, New York, roulait vers Orchard Beach dans le Bronx. Vêtue d’un short et de lunettes de soleil, cette maîtresse de maison était impatiente de passer quelques heures tranquilles à la plage. Mais au moment où elle a traversé le pont Willis Avenue dans sa Chevrolet Corvair, Placente a été entourée par une douzaine de patrouilleurs. Il y avait aussi 125 journalistes, avides d’assister au lancement de l’opération CORRAL de la police de New York – un acronyme signifiant Computer Oriented Retrieval of Auto Larcenists, soit recherche assistée par ordinateurs de voleurs de voitures.

Quinze mois plus tôt, Placente avait brûlé un feu rouge et négligé de répondre à la citation à comparaître, une infraction que CORRAL allait punir avec une forte dose techno-kafkaïenne.
CORRAL travaille comme suit : une voiture de police stationnée à une extrémité du pont communique par radio les plaques des voitures venant en sens inverse à un opérateur à distance, qui les introduit dans un ordinateur Univac 490, un jouet cher - $ 500,000 (3,5 millions $ en dollars d’aujourd’hui) prêté par la Sperry Rand Corporation. L’ordinateur compare les numéros avec ceux d’une base de données de 110 000 voitures qui ont été soit volées soit ayant appartenu à des délinquants connus. Dans le cas d’identification, l’opérateur alerte une seconde voiture de patrouille à l’autre sortie du pont. L’opération prend, en moyenne, seulement sept secondes.

Par rapport à la vitesse impressionnante des outils de la police d’aujourd’hui – la reconnaissance automatique de plaques d’immatriculation, les caméras de vidéosurveillance, les pisteurs GPS, l’opération CORRAL semble un rien démodée vu les possibilités de contrôle en développement. Les responsables européens ont même envisagé d’exiger que tous les véhicules entrant sur le marché européen disposent d’un mécanisme intégré qui permette à la police d’arrêter les véhicules à distance.
S’exprimant sur ce sujet, Jim Farley, un haut dirigeant de Ford, a reconnu que « Nous savons tous qui enfreint la loi, nous savons quand vous le faites. Nous avons un GPS dans votre voiture, nous savons donc ce que vous faites. Au fait, nous ne fournissons pas les données à n’importe qui. ». Ces affirmations ne sonnant pas très rassurantes, Farley est revenu sur ses propos.

Comme les voitures et les routes deviennent « intelligentes », elles comportent la promesse d’une application presque parfaite de la loi en temps réel. Au lieu d’attendre que les conducteurs enfreignent la loi, les autorités peuvent tout simplement empêcher le crime. Ainsi, un tronçon de 50 miles de l’A14 entre Felixstowe et Rugby (Royaume-Uni) doit être équipé de nombreux capteurs qui surveillent la circulation en envoyant des signaux vers et à partir des téléphones mobiles dans les véhicules en mouvement. Le régulateur des télécommunications Ofcom prévoit que les routes intelligentes connectées à un système de circulation centralisé pourraient imposer automatiquement des limites de vitesse variables pour lisser le flux du trafic, mais aussi pour diriger les voitures « le long des itinéraires déviés pour éviter les bouchons et même [gérer] leur vitesse ».

Autres gadgets – des smartphones à lunettes intelligentes – promettent encore plus de sûreté et de sécurité. En Avril, Apple a breveté une technologie qui active des capteurs à l’intérieur du smartphone pour analyser si la voiture est en mouvement et si la personne qui utilise le téléphone est au volant ; si les deux conditions sont remplies, il bloque tout simplement les fonctionnalités de SMS du téléphone.
Intel et Ford travaillent sur le projet Mobil – un système de reconnaissance facial qui, s’il ne reconnaît pas le visage du conducteur, non seulement empêche la voiture de démarrer, mais aussi envoie la photo au propriétaire de la voiture (une mauvaise nouvelle pour les adolescents).

La voiture est emblématique des transformations dans de nombreux autres domaines. Des environnements intelligents appelés « Ambient Assisted Living » où les tapis et murs sont capables de détecter que quelqu’un est tombé, à différents schémas directeurs de « ville intelligente », où les services municipaux envoient des ressources uniquement aux zones qui en ont besoin.

Grâce aux capteurs et à Internet, les objets du quotidien les plus banals ont acquis un pouvoir énorme de réglementation de notre comportement. Même les toilettes publiques sont mûres pour l’optimisation à base de capteurs : « Safeguard Germ Alarm » est un distributeur de savon intelligent développé par Procter & Gamble et utilisé dans certaines toilettes publiques aux Philippines : il possède des capteurs de surveillance des portes de chaque toilette. Une fois que vous quittez la toilette, l’alarme se met à sonner – et ne peut être arrêtée que par une simple pression sur le bouton distributeur de savon.

Dans ce contexte, le dernier plan de Google pour pousser son système d’exploitation Android sur les montres intelligentes, les voitures intelligentes, et les thermostats intelligents, on l’aura compris tout ce qui peut recevoir le qualificatif « intelligent », semble plutôt inquiétant. Ainsi dans un avenir proche, Google sera l’intermédiaire entre vous et votre réfrigérateur, vous et votre voiture, vous et votre poubelle, permettra aux Agences nationales de sécurité de s’acquitter de leur addiction aux données en vrac et via un point d’accès unique.

Cette « smartification » de la vie quotidienne suit un schéma familier : on y trouvera des données primaires – une liste de ce qui est dans votre réfrigérateur intelligent et votre poubelle – et leurs métadonnées (données sur les données) – un journal vous dira combien de fois vous avez ouvert l’un ou l’autre de ces objets – quand ils communiquent entre eux. Cela peut parfois produire des idées intéressantes : comme par exemple les matelas intelligents – un modèle récent permet de suivre la respiration et le rythme cardiaque et enregistrer tous vous mouvements pendant la nuit – les ustensiles intelligents qui fournissent des conseils nutritionnels.

En plus de rendre nos vies plus efficaces, ce monde intelligent nous met devant un choix politique intéressant. Si tant d’éléments de notre comportement quotidien sont déjà capturés, analysés, pourquoi s’en tenir à des approches non-empiriques de la réglementation ? Pourquoi s’appuyer sur les lois quand on a des capteurs et des mécanismes de rétroaction ? Si les interventions politiques doivent être – pour utiliser les mots à la mode du jour – « factuelles » et « axées sur les résultats », la technologie n’est-elle pas là pour nous aider?

Ce nouveau type de gouvernance a un nom : la réglementation algorithmique. Dans la mesure où la Silicon Valley a un programme politique, c’est bien celui-ci. Tim O’Reilly, un éditeur influent, un capital-risqueur et un homme d’idées (c’est lui qui a popularisé le terme « web 2.0 ») en est le promoteur le plus enthousiaste. Dans un essai récent ou il explique son raisonnement, O’Reilly analyse les vertus supposées de la « réglementation algorithmique » – il fait un examen approfondi à la fois de ce qu’elle peut offrir aux décideurs et présente ses hypothèses simplistes de la politique, de la démocratie et de l’autorité.

Pour imaginer comment la réglementation algorithmique pourrait fonctionner, ne cherchez pas plus loin que le filtre anti-spam de votre boîte email. Au lieu de se limiter à une définition étroite du spam, le filtre de messagerie apprend de ses utilisateurs. Même Google est incapable d’écrire des règles pour couvrir toutes les innovations ingénieuses de spammeurs. Ce qu’il peut faire, cependant, c’est enseigner au système ce qui fait une bonne règle et comment repérer quand il est temps d’en trouver une autre – et ainsi de suite. Un algorithme peut le faire, mais c’est la rétroaction (le retour d’expérience) en temps réel des utilisateurs qui permet au système de contrer des menaces qui n’ont pas été envisagées par les concepteurs. Et il ne s’agit pas que du spam : votre banque utilise des méthodes similaires pour repérer la fraude de carte de crédit.

Dans son essai, O’Reilly tire de larges enseignements philosophiques de ces technologies, en faisant valoir que cela fonctionne parce qu’elles reposent sur « une connaissance approfondie du résultat souhaité » (spam est mauvais !) Et de vérifier périodiquement si les algorithmes travaillent effectivement comme prévu (de trop nombreux courriels légitimes ne se retrouvent-ils pas marqués comme spam ?).

O’Reilly présente ces technologies comme innovantes et uniques – après tout nous vivons une révolution numérique – mais le principe qui sous-tend la « réglementation algorithmique » semblerait familier aux fondateurs de la cybernétique – une discipline dont le nom (qui étymologiquement signifie « la science de la gouvernance ») signale les hautes ambitions réglementaires. Le principe, qui permet au système de maintenir sa stabilité en apprenant constamment et en s’adaptant à l’évolution des situations, c’est ce que le psychiatre britannique Ross Ashby, l’un des pères fondateurs de la cybernétique, appela « ultra-stabilité ».

Pour l’illustrer, Ashby a conçu l’homéostat, un dispositif intelligent composé de quatre unités interconnectées de contrôle de bombes de la RAF – de mystérieuses boîtes noires avec beaucoup de boutons et de commutateurs sensibles aux fluctuations de tension. Si une unité cesse de fonctionner correctement – par exemple, en raison d’une perturbation externe inattendue – les trois autres sauraient se recâbler et se regrouper pour compenser le mauvais fonctionnement de façon à maintenir stable la production globale du système.

L’homéostat d’Ashby atteint « l’ultra-stabilité » en surveillant toujours son état interne et en redéployant intelligemment ses ressources en réserve.
Comme dans le cas du filtre de spam, il n’est pas nécessaire de spécifier toutes les perturbations possibles – pas plus que les conditions de comment et quand il doit être mis à jour et remodelé. Ce n’est pas une simple évolution de la façon dont les systèmes techniques habituels fonctionnent, avec leurs règles rigides, (les règles IF… THEN…).Il n’est soudain plus nécessaire d’élaborer des procédures pour gérer toutes les éventualités. On espère donc que les algorithmes munis d’une rétroaction en temps réel peuvent faire un meilleur travail que des règles inflexibles en inévitable décalage avec la réalité.

La réglementation algorithmique pourrait certainement rendre l’application des lois existantes plus efficaces. Si l’on peut lutter contre la fraude de carte de crédit, pourquoi pas la fraude fiscale ? Les fonctionnaires de l’administration italienne ont expérimenté le Redditometro, ou mesure du revenu, un outil qui permet de comparer les habitudes de dépenses des gens – enregistrées grâce à une vieille loi italienne – avec leurs revenus déclarés, afin que les autorités sachent quand vous dépensez plus que vous ne gagnez. L’Espagne a exprimé son intérêt pour un outil similaire.

Ces systèmes sont cependant impuissants face aux vrais coupables de fraude fiscale – les familles super-riches qui profitent de différents régimes, de la délocalisation ou tout simplement font inscrire des exonérations fiscales scandaleuses dans la loi. La réglementation algorithmique est parfaite pour faire respecter l’austérité à l’ordre du jour tout en laissant les responsables de la crise financière non inquiétés. Pour comprendre si ces systèmes fonctionnent comme prévu, nous devons modifier la question de O’Reilly : pour qui travaillent-ils ? Si c’est juste pour que les ploutocrates puissent éluder l’impôt, pour les institutions financières internationales intéressées dans les budgets nationaux équilibrés et pour les entreprises qui développent des logiciels de suivi de revenu, alors ce ne sera pas vraiment un succès démocratique.

Porté par sa conviction que la réglementation algorithmique est basée sur « une connaissance approfondie des résultats escomptés », O’Reilly déconnecte habilement les moyens de faire de la politique des objectifs politiques. Mais la mise en œuvre d’une politique est aussi importante que la politique elle-même – en fait, l’une façonne souvent l’autre. Tout le monde est d’accord que l’éducation, la santé et la sécurité sont tous des « résultats souhaités », mais comment les atteindre ?
Dans le passé, lorsque nous avons été confronté au choix politique difficile de les délivrer soit par le marché soit par l’État, les lignes du débat idéologique étaient claires. Aujourd’hui, lorsque le choix qui se pose est entre le numérique et l’analogique ou entre une approche dynamique (avec prise en compte régulière des retours d’information) ou statique de la loi, la clarté idéologique a disparu. Comme si le choix même de la façon de réaliser ces « résultats souhaités » était apolitique et qu’on n’était pas forcé de choisir entre des visions différentes et souvent incompatibles de la vie en commun.

En supposant que le monde utopique des boucles de rétroaction infinies devienne si efficace qu’il transcende la politique, les partisans de la réglementation algorithmique tombent dans le même piège que les technocrates du passé. Oui, ces systèmes sont terriblement efficaces – de la même manière que Singapour est terriblement efficace (O’Reilly, sans surprise, fait l’éloge de Singapour pour son adoption de la réglementation algorithmique). Et tandis que les dirigeants de Singapour pourraient croire que, eux aussi, ils ont transcendé la politique, cela ne signifie pas que leur régime ne peut pas être évalué à l’extérieur du discours de l’efficacité et de l’innovation en utilisant des critères politiques plutôt qu’économiques.

Comme la Silicon Valley ne cesse de corrompre notre langue avec sa glorification sans fin de percées technologiques et d’efficacité – concepts en contradiction avec le vocabulaire de la démocratie – notre capacité à remettre en question le « comment » de la politique se retrouve affaiblie. La réponse par défaut de la Silicon Valley à ce qu’est la politique est ce que j’appelle le « solutionnisme »: les problèmes doivent être traités via des applications, des capteurs, et des boucles de rétroaction – tous fournis par les startups. Plus tôt cette année, Eric Schmidt de Google a même promis que les startups seraient la solution au problème de l’inégalité économique : celle-ci, semble-t-il, peut également être « perturbée » donc susceptible d’innovation. Les innovateurs montrent le chemin, les fonctionnaires suivent.

Les services de renseignement ont adopté le « solutionnisme » avant d’autres organismes gouvernementaux. Ainsi, ils ont réduit le thème du terrorisme d’un sujet qui a un lien avec l’histoire et la politique étrangère à un problème d’information de l’identification des menaces terroristes émergentes via une surveillance constante. Ils ont exhorté les citoyens à accepter que l’instabilité soit la règle du jeu, que ses causes profondes ne sont ni traçables ni réparables, que la menace ne peut être prévenue que par une sur-innovation et une hyper-surveillance des ennemis en améliorant la communication.

S’exprimant à Athènes en novembre dernier, le philosophe italien Giorgio Agamben a évoqué le changement de paradigme dans la notion de gouvernement « qui veut que la relation hiérarchique traditionnelle entre causes et effets soit inversée, de sorte que, au lieu de gouverner les causes – une entreprise difficile et coûteuse – les gouvernements tentent simplement de contrôler les effets ».

Pour Agamben, ce changement est emblématique de la modernité. Cela explique aussi pourquoi la libéralisation de l’économie peut coexister avec la prolifération croissante du contrôle dans la vie quotidienne – par le biais de distributeurs de savon et de voitures gérées à distance. « Si le gouvernement vise les effets et non les causes, il sera tenu d’étendre et multiplier les contrôles. Identifier les causes demande de l’analyse de la connaissance, tandis que les effets peuvent être vérifiés et contrôlés. » La réglementation algorithmique est la mise un œuvre d’un programme politique par le biais technologique.

Les vraies politiques de régulation algorithmique deviennent visibles une fois que sa logique est appliquée aux protections sociales de l’État-providence. Ce n’est pas un appel pour les démanteler, mais les citoyens sont néanmoins encouragés à prendre en charge leur propre santé. Voyez comment Fred Wilson, un influent capital-risqueur américain, encadre le sujet. « La santé est … l’opposé des soins de santé, » a-t-il dit lors d’une conférence à Paris en décembre dernier. « C’est ce qui vous garde du système de soins de santé en premier lieu. » Ainsi, nous sommes invités à commencer à utiliser les applications d’auto-suivi et de partage des données, de surveiller nos indicateurs vitaux, nos symptômes et les lacunes de notre propre santé.

Cela est bien en accord avec les propositions récentes pour sauver les services publics en difficulté en favorisant des modes de vie plus sains. Ainsi le rapport 2013 de l’Unité d’information du gouvernement local du Conseil de Westminster et, un groupe de réflexion appellent à la subordination des prestations de logement et autres prestations sociales à des visites des demandeurs à la salle de gym – avec l’aide de cartes à puce. Ces cartes à puce pourraient ne pas être nécessaires : de nombreux smartphones peuvent déjà compter les pas que nous faisons chaque jour (Google Now, assistant virtuel de l’entreprise, fait le relevé de ces données automatiquement et il présente périodiquement les résultats aux utilisateurs, les poussant à marcher plus).

Les nombreuses possibilités que les dispositifs de suivi offrent aux industries de la santé et d’assurance ne sont pas perdues pour O’Reilly. « Vous saviez que la publicité s’est avérée être le modèle d’affaires de base pour l’Internet ? » Lors d’une conférence récente, il se demandait : « Je pense que l’assurance va être le modèle d’affaires d’origine pour l’Internet des choses ».
Les choses semblent se diriger dans cette voie : en juin, Microsoft a conclu un accord avec American Family Insurance, le huitième plus grand assureur du logement aux États-Unis, dans lequel les deux sociétés vont financer les startups qui veulent mettre des capteurs dans les maisons intelligentes et les voitures intelligentes aux fins de « protection proactive ».

Une compagnie d’assurance serait heureuse de subventionner les coûts d’installation de capteurs dans votre maison – aussi longtemps qu’elle pourra automatiquement alerter les pompiers ou faire que les lumières du porche sur la rue clignotent au cas où votre détecteur de fumée se déclenche. Pour l’instant, accepter de tels systèmes de suivi est présenté comme un avantage supplémentaire qui peut nous épargner de l’argent. Mais quand en arriverons-nous au point où ne pas les utiliser sera considéré comme une négligence – ou, pire, un acte de dissimulation – qui doit être pénalisé par des primes plus élevées ?

Dans son rapport de mai 2014 de 2020Heath, un autre groupe de réflexion propose des allègements fiscaux aux Britanniques qui arrêtent de fumer, restent minces ou boivent moins : « Nous proposons le « paiement par résultats », une récompense financière pour les personnes qui deviennent des partenaires actifs dans la santé, dans lequel si vous promettez, par exemple, de maintenir bas votre taux de sucre dans le sang, arrêtez de fumer, perdez du poids, [ou] prenez davantage soin de vous-même, il y aura réduction d’impôt ou prime de fin d’année ».
Les gadgets intelligents sont les alliés naturels de ces politiques : ils documentent les résultats et peuvent même aider à les atteindre – en ne cessant de nous harceler à faire ce qui est attendu de nous.

L’hypothèse sous-jacente de la plupart de ces rapports est que la mauvaise santé n’est pas seulement un fardeau pour la société mais mérite d’être punie (fiscalement pour l’instant) pour irresponsabilité. Qu’est-ce qui pourrait expliquer leurs problèmes de santé, sinon leurs déficiences personnelles ? Ce n’est en tout cas pas l’emprise des entreprises alimentaires ni les différences fondées sur la classe sociale ou les diverses injustices politiques et économiques. On pourra bien porter une douzaine de capteurs puissants, posséder un matelas intelligent, ce genre d’injustices restera inaperçu, car elles ne sont pas le genre de choses qui peuvent être mesurées par un capteur. Suivre à la trace les injustices sociales est beaucoup plus difficile que la vie quotidienne des personnes dont les vies qui en pâtissent.

En déplaçant l’attention des insuffisances institutionnelles et des malversations économiques pour s’attacher au contrôle des personnes, la réglementation algorithmique nous offre une bonne vieille utopie technocratique de la politique sans politique. Le désaccord et le conflit, selon ce modèle, sont considérés comme des sous-produits malheureux de l’ère analogique – à résoudre par la collecte des données – et non comme les conséquences inévitables de conflits économiques ou idéologiques.

Cependant, une politique sans politique ne signifie pas une politique sans contrôle ni administration. Comme O’Reilly l’écrit dans son essai : « Les nouvelles technologies permettent de réduire le coût de la réglementation tout en augmentant la quantité de surveillance et de production de résultats souhaitables. »
Ainsi, c’est une erreur de penser que la Silicon Valley veut nous débarrasser des institutions gouvernementales. Son rêve n’est pas un petit gouvernement de libertaires – un petit État, après tout, n’a besoin ni de gadgets sophistiqués ni de serveurs massifs pour traiter les données – mais bien les économistes comportementaux obsédés par le besoin de données.

Ceux qui sont amoureux de la technologie , le sont pour son principe fondateur essentiel qui est que, tandis que nous nous comportons de façon irrationnelle, notre irrationalité peut être corrigée – si l’environnement agit sur nous en nous poussant vers la bonne option.
Sans surprise, l’une des trois références à la fin de l’essai de O’Reilly pointe sur un discours prononcé en 2012 « Regulation: Looking Backward, Looking Forward » by Cass Sunstein, un juriste américain de premier plan qui est le principal théoricien de ce type de gouvernance. Et tandis que ses partisans ont déjà séduit l’État en faisant de la psychologie comportementale le discours favori de la bureaucratie gouvernementale – Daniel Kahneman est à la mode, Machiavel est ringard – le lobby de la régulation algorithmique avance de façon plus clandestine.
Ils créent des organisations à but non lucratif inoffensives comme « Code for America » qui a ensuite enrôlé l’État – sous le couvert d’encourager des hackers de talent à résoudre les problèmes civiques.

Ces initiatives visent à reprogrammer l’État, le rendre ouvert au retour d’expérience et éliminer tout autre moyen de faire de la politique. Pour toutes ces apps qui enregistrent notre comportement, ces algorithmes et ces capteurs pour travailler, nécessitent des bases de données interopérables – qui est ce que ces organisations pseudo-humanitaires demandent. Et quand le gouvernement est trop lent pour évoluer à la vitesse de la Silicon Valley, ils vont simplement s’installer à l’intérieur du gouvernement. Ainsi, Jennifer Pahlka, fondatrice du « Code for America » et protégée de O’Reilly, est devenue vice-directrice de la technologie du gouvernement des États-Unis – tout en bénéficiant d’une « bourse de l’innovation » d’un an de la Maison Blanche.

Les gouvernements à court d’argent accueillent favorablement cette colonisation par des technologues – surtout si elle permet d’identifier et nettoyer les ensembles de données qui peuvent être vendus avec profit à des entreprises qui ont besoin de ces données à des fins publicitaires. Les récents affrontements sur la vente de données sur les élèves et de la santé au Royaume-Uni sont juste un précurseur de batailles à venir : après tout les biens de l’État ont été privatisés, les données sont la prochaine cible. Pour O’Reilly, les données ouvertes sont « un élément clé de la révolution de la mesure ».

Cette « révolution de la mesure » vise à quantifier l’efficacité de divers programmes sociaux, comme si la raison d’être des filets de protection sociale que certains États fournissent était d’atteindre la perfection.
La raison réelle, bien sûr, était de permettre une vie épanouie en supprimant certaines angoisses, de sorte que les citoyens puissent poursuivre leur projet de vie relativement tranquillement. Cette vision porte sur un vaste appareil bureaucratique et les critiques de gauche de l’état providence – particulièrement celles de Michel Foucault – avaient raison de contester ses tendances « disciplinaires ». Quoi qu’il en soit, ni la perfection ni l’efficacité n’étaient le « résultat souhaité » de ce système. Ainsi, comparer l’état providence à l’état algorithmique pour de tels motifs est trompeur.

Mais nous pouvons comparer leur vision respective de l’épanouissement humain – et le rôle qu’ils accordent aux marchés et à l’État. L’offre de la Silicon Valley est claire : grâce aux retour d’expérience permanent, nous pouvons tous devenir des entrepreneurs et prendre soin de nos propres affaires ! Comme Brian Chesky, le chef de la direction de Airbnb, a dit au magazine The Atlantic l’an dernier, « Qu’est-ce qui se passe quand tout le monde est une marque ? Quand tout le monde a une réputation ? Chacun peut devenir un entrepreneur. »

En vertu de cette vision, nous allons tous coder (Pour l’Amérique !) le matin, conduire les voitures Uber dans l’après-midi, et louer nos cuisines comme restaurants – avec l’aimable autorisation de Airbnb – dans la soirée. Comme O’Reilly écrit de Uber et d’entreprises similaires, « ces services demandent à chaque passager d’évaluer leur pilote (et les conducteurs d’évaluer leur passager). Les pilotes qui fournissent un service médiocre sont éliminés. La réputation fait un meilleur travail pour offrir une expérience client superbe que tout effort de réglementation gouvernementale ».

L’État en arrière-plan de l’« économie de partage » ne se réduit pas significativement ; il pourrait même être nécessaire pour s’assurer que la réputation accumulée sur Uber, Airbnb et d’autres plates-formes de l’« économie de partage » soit totalement liquide et transférable, créant ainsi un monde où chacune de nos interactions sociales est enregistrée et évaluée, effaçant tout ce qui existe comme différences entre les secteurs de la société. Quelqu’un, quelque part, finira par vous évaluer en tant que passager, hôte de maison d’hôtes, étudiant, patient, client. Si cette infrastructure de classement centralisée ou distribuée, fournie par un géant comme Google ou appartenir à l’État, n’est pas encore claire, l’objectif principal est de faire de la réputation dans un réseau social, un moyen qui pourrait protéger les citoyens vraiment responsables des vicissitudes de la déréglementation.

Admirant les modèles de réputation de Uber et Airbnb, O’Reilly souhaite que les gouvernements « adoptent ceux qui ne montrent pas d’effets indésirables tangibles ». Mais ce qui compte comme « effet pernicieux » et comment le démontrer est une question clé. Il est facile de démontrer les « effets néfastes » si l’objectif de la réglementation est l’efficacité, mais si c’était autre chose ? Certes, il y a certains avantages – moins de visites chez le psychanalyste, peut-être – de ne pas voir toutes vos interactions sociales mesurées ?

L’impératif d’évaluer et de démontrer des « résultats » et des « effets » présuppose déjà que le but de la politique est l’optimisation de l’efficacité. Toutefois, tant que la démocratie est irréductible à une formule, ses valeurs seront toujours perdantes dans cette bataille car elles sont beaucoup plus difficiles à quantifier.

Pour la Silicon Valley, cependant, l’"État algorithmique" obsédé par la réputation de l’économie de partage est le nouvel état providence. Si vous êtes honnête et travailleur, votre réputation en ligne le reflétera, produisant pour vous un filet social très personnalisé et « ultra-stable » au sens de Ashby.
Alors que l’état de bien-être suppose l’existence de maux sociaux spécifiques qu’il tente de combattre, l’état algorithmique ne fait pas de telles hypothèses. Les futures menaces peuvent rester totalement inconnaissables tout en étant entièrement adressables – sur le plan individuel. Silicon Valley, bien sûr, n’est pas le seul à vanter ces solutions individuelles ultra-stables. Nassim Taleb, dans son best-seller en 2012 Antifragile : les bienfaits du désordre, fait un plaidoyer semblable, plus philosophique, un plaidoyer pour maximiser notre ingéniosité individuelle et notre résilience : ne pas obtenir un emploi mais plusieurs, ne pas contracter de dette, compter sur notre propre expertise. Tout est question de prise de risque et de résilience et comme dit Taleb, « être sur la brèche ».

Comme Julian Reid et Brad Evans écrivent dans leur nouveau livre, "Resilient Life: The Art of Living Dangerously," Vie résiliente : L’art de vivre dangereusement. Ce culte croissant de la résilience masque une reconnaissance tacite qu’aucun projet collectif ne pourrait même aspirer à apprivoiser les menaces multiples à l’existence humaine – nous ne pouvons qu’espérer nous armer à les aborder individuellement. « Quand les décideurs s’engagent dans le discours de la résilience », écrivent Reid et Evans, « ils le font en des termes qui visent explicitement à empêcher les humains de concevoir le danger comme un phénomène à partir duquel ils pourraient rechercher une libération et même, au contraire, comme ce à quoi ils doivent maintenant s’exposer. »

Quelle est donc l’alternative progressiste ? « L’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne fonctionne pas ici simplement parce que si Silicon Valley attaque l’État-providence cela ne signifie pas que les progressistes doivent le défendre jusqu’à la dernière balle (ou le dernier tweet). Tout d’abord, même les gouvernements de gauche ont un espace limité pour les manœuvres fiscales, parce que le type de dépenses discrétionnaires nécessaires à la modernisation de l’État-providence ne sera jamais approuvé par les marchés financiers mondiaux. Et ce sont les agences de notation et les marchés obligataires – et non pas les électeurs – qui sont en charge aujourd’hui.

Deuxièmement, la critique de gauche de l’État-providence est devenue d’autant plus pertinente aujourd’hui alors que les frontières exactes entre bien-être et sécurité sont devenues si floues.

Lorsque les Android de Google animeront massivement notre vie quotidienne, la tentation du gouvernement de nous gouverner par voitures télécommandées et distributeurs de savon alarme sera devenue considérable. Cela permettra d’élargir l’emprise des gouvernements sur les domaines de la vie auparavant exempts de réglementation.

Avec autant de données, l’argument favori du gouvernement dans la lutte contre le terrorisme – si seulement les citoyens en savaient autant que nous, eux aussi imposeraient toutes ces entorses à la loi – s’étend facilement à d’autres domaines, allant de la santé au changement climatique. Ainsi une publication académique récente qui a utilisé les données de recherche Google pour étudier des modèles d’obésité aux États-Unis, a trouvé une corrélation significative entre les mots clé de recherche et les niveaux de l’indice de masse corporelle. « Les résultats sont très prometteurs dans le sens d’une surveillance de l’obésité en temps réel par des données fournies par Google Trends », notent les auteurs, qui seraient « particulièrement intéressantes pour les établissements de santé publics et les entreprises privées telles que les compagnies d’assurance. »

Si Google détecte une épidémie de grippe, quelque part, il est difficile de contester son information – nous n’avons tout simplement pas l’infrastructure nécessaire pour traiter autant de données à cette échelle. Mais Google peut se tromper – comme cela a été le cas récemment avec ses données sur les tendances de la grippe, il a en effet surestimé le nombre d’infections, probablement en raison de son incapacité à tenir compte de la forte médiatisation de la grippe – ce qui est aussi le cas avec la plupart des alertes terroristes. C’est l’immédiat, la nature en temps réel des systèmes informatiques qui en fait les parfaits alliés d’un état obsédé par la prévention.

Peut-être, le cas de Gloria Placente et son voyage raté à la plage n’était pas seulement une curiosité historique, mais un présage de la façon dont l’informatique en temps réel, combinée à des technologies de communication omniprésentes, pourrait transformer l’État. Une des rares personnes à avoir pris en compte ce présage était un dirigeant d’agence de publicité américain peu connu appelé Robert MacBride. Celui-ci a poussé la logique derrière l’opération CORRAL à ses conséquences ultimes dans son livre de 1967 injustement négligé, "L’État automatisé ". The Automated State.
À l’époque, l’Amérique était en train de débattre du bien-fondé de la création d’un centre national de données pour agréger différentes statistiques nationales et les rendre disponibles à des organismes gouvernementaux. MacBride a critiqué l’incapacité de ses contemporains à voir comment l’État pourrait exploiter les métadonnées quand tout serait en passe d’être informatisé. Au lieu d’un « Empire austro-hongrois à grande échelle », les systèmes informatiques modernes produiraient « une bureaucratie d’une efficacité pratiquement céleste » qui peut « identifier et définir les relations d’une manière que nulle bureaucratie humaine ne pourrait jamais espérer mettre en place ».

« Que l’on joue au bowling un dimanche ou qu’on visite une bibliothèque est sans conséquence puisque personne ne va le vérifier », écrivait-il. Mais ce n’est pas le cas lorsque les systèmes informatiques peuvent agréger des données provenant de différents domaines et les corréler sur place. « Notre comportement individuel dans l’achat et la vente d’une automobile, une maison, ou d’un titre, à payer nos dettes et en acquérir de nouvelles, et gagner de l’argent et être payé, sera noté méticuleusement étudié de manière exhaustive », a prévenu MacBride.
Ainsi, un citoyen va bientôt découvrir que « le choix de ses abonnements à des magazines … peut être trouvé et indiquer avec précision la probabilité d’entretenir sa propriété ou son intérêt pour l’éducation de ses enfants. » Cela sonne étrangement similaire à la récente affaire d’un père malheureux qui a constaté que sa fille était enceinte par le biais d’un coupon ciblé, qu’un détaillant avait envoyé à leur maison. Le choix de la cible a été basé sur l’analyse des produits – par exemple, "lotion non parfumée – le plus souvent acheté par d’autres femmes enceintes ".

Pour MacBride la conclusion était évidente. « Les droits politiques ne seront pas violés mais ils ressembleront à ceux d’un petit actionnaire dans une entreprise géante », écrit-il. « La marque de sophistication et de savoir-faire dans cet avenir sera la grâce et la souplesse avec laquelle on accepte son rôle et fait le maximum de ce qu’il offre. » En d’autres termes, puisque nous sommes en premier lieu tous des entrepreneurs, et seulement en second lieu des citoyens, autant se faire une raison et en tirer le meilleur.

Alors, que faut-il faire ? La techno-phobie n’est pas la solution. Les progressistes ont besoin de technologies qui collent à l’esprit – si ce n’est pas à la forme institutionnelle – de l’état providence, la préservation de l’engagement à créer des conditions idéales pour l’épanouissement de l’homme. Même une certaine « ultra stabilité » pourrait être la bienvenue. La stabilité était un objectif louable de l’état providence avant d’avoir rencontré un piège : en spécifiant les mesures de protection précises que l’État se devait d’offrir contre les excès du capitalisme, l’empêchait de réagir facilement et rapidement à de nouvelles formes non précisées de l’exploitation.

Comment construire un soutien social qui soit à la fois décentralisée et ultra-stable ? Une forme de revenu de base garanti – où certains services sociaux sont remplacés par des transferts directs en espèces aux citoyens – s’adapte aux deux critères.

Créer les conditions pour l’émergence de communautés politiques autour des enjeux et des questions qu’elles jugent pertinentes serait une autre étape souhaitable. Le plein respect du principe de l’ultra-stabilité dicte que ces questions ne puissent ni être anticipées ni dictées d’en-haut – par les partis politiques ou les syndicats – et doivent être laissées non précisées.

Quel est le type d’infrastructure de communication qu’il faille mettre en œuvre ? Elle devrait être gratuite, difficile à espionner, et ouverte à de nouveaux usages, des usages subversifs. L’infrastructure existante de la Silicon Valley est idéale pour répondre aux besoins de l’État, pas pour ceux des citoyens souhaitant s’auto-organiser. Elle peut, bien sûr, être redéployée pour des causes militantes – et elle l’est souvent – mais il n’y a aucune raison d’accepter le statu quo comme idéal ou inévitable.

Pourquoi, après tout, confisquer ce qui devrait appartenir au peuple de toute manière ? Alors que la plupart des créateurs de l’Internet déplorent la façon dont leur créature est tombée aussi bas, leur colère est mal orientée. La faute n’est pas à cette entité amorphe mais, tout d’abord, à l’absence d’une politique de gauche en matière de technologie – une politique qui puisse contrer l’agenda pro-innovation, pro-privatisation de la Silicon Valley. En son absence, toutes les contre-communautés de gauche sont manchotes. Le prochain « Occupy Wall Street » serait-il en mesure d’occuper une ville vraiment « intelligente » ? Cela reste à voir : ce qui est le plus probable, c’est qu’il serait sur-réprimé et sur-droné.

Il faut dire au crédit de MacBride, qu’il avait tout compris en 1967 : « Compte tenu des ressources technologiques et techniques de planification modernes », a-t-il averti, « ce n’est vraiment pas très compliqué de transformer même un pays comme le nôtre en une entreprise où le bon fonctionnement de tous les détails de la vie est une fonction mécanique prise en charge ».
La crainte de MacBride est devenue le plan directeur de O’Reilly : "le gouvernement, écrit-il, devrait être calqué sur l’approche « lean startup » (startup svelte) de la Silicon Valley, qui « en utilisant les données produites révise constamment et affine son approche du marché ». C’est cette approche que Facebook a récemment déployée afin de maximiser la participation des utilisateurs sur le site : si le truc c’est de montrer aux utilisateurs des histoires qui se terminent mieux, ainsi soit-il.

La réglementation algorithmique, quelles que soient ses avantages immédiats, produira un régime politique où les entreprises de technologie et les bureaucrates du gouvernement décident de tout. L’auteur polonais de science-fiction Stanislaw Lem, dans une critique bien vue de la cybernétique, publiée à peu près au même moment que l’État automatisé, écrivait : « La société ne peut pas se débarrasser du fardeau d’avoir à décider de son propre sort en sacrifiant cette liberté au bénéfice du régulateur cybernétique ».

"La prise de pouvoir des données et la mort de la politique", par Evgeny Morozov, publié dans The Observer, le 20 juillet 2014.

Merci à Paul Jorion pour son autorisation de relai dans UP' Magazine
(Merci à Guy Weets pour la traduction. © The Guardian)

Crise politique française : faut-il innover ?

La réponse est sans équivoque : oui. Oui, selon Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, qui, dans une interview pour Mediapart ce dimanche 7 septembre, fait une démonstration analytique d’une clairvoyance confondante sur une Constitution à bout de souffle qui protège les gouvernants des gouvernés, alors que ce devrait être l’inverse. Sur des institutions en crise qui sont en fait une crise du lien social. Sur un système de « pensée d’Etat » obsolète, formé notamment à l’ENA et ses fameuses promotions qui ne sont pas à la hauteur des expériences vécues par les « gens »…

Voici dans son intégralité cette excellente interview qui réclame l’écriture d’une nouvelle Constitution qui pourrait résoudre les dysfonctionnements de la politique française.

"Dominique Rousseau : « On a inversé la fonction de la Constitution ! »
©Joseph Confavreux - MEDIAPART

La situation politique actuelle est aussi le reflet d'une Constitution à bout de souffle qui protège les gouvernants des gouvernés, alors que ce devrait être l'inverse. Dans une France qui tangue au milieu d'institutions trop rigides, l'écriture d'une nouvelle Constitution pourrait-elle réparer les défauts d'origine de la Ve République et combattre l'impuissance politique ? Oui, répond Dominique Rousseau, à condition de « créer une nouvelle assemblée où s'expriment les expériences de vie concrètes ».
Divorce entre un pouvoir élu et ceux qui ont voté pour lui récemment, contradictions entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, présidentialisme isolé dans des réflexes monarchiques, jeux de rôles ambigus entre le président de la République et le premier ministre : les événements politiques de cette rentrée s'inscrivent dans les blocages institutionnels et les malfaçons constitutionnelles de la Ve République.

Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon- Sorbonne examine pour Mediapart les ressorts profonds d'une débâcle politique qui n'est pas seulement celle du parti socialiste mais aussi celle d'un régime constitutionnel de plus en plus inapte à prendre en compte les évolutions et les exigences des sociétés contemporaines.

Mediapart : Ce à quoi nous avons assisté la semaine dernière s'apparente-t-il à un énième déchirement du PS ou à une crise institutionnelle ?

Dominique Rousseau :  Incontestablement, c'est d’abord une crise institutionnelle. Les institutions, qui sont faites pour permettre un échange fluide et continu entre les gouvernés et les gouvernants, sont aujourd'hui bloquées. Elles n’entendent plus ce qui se dit dans la société et la société ne les écoute plus. Cette situation politique peut être qualifiée d’autisme
institutionnel puisque les canaux institutionnels de communication entre les gouvernés et les gouvernants sont aujourd’hui bouchés.

Mais c’est aussi une crise sociale. On entend souvent dire qu’un conflit entre l’exécutif et le Parlement, ou entre le président de la République et le premier ministre, n’est pas si grave car il s’agirait « seulement » d’une crise institutionnelle. Ce n’est pas ma position. Cette crise institutionnelle est une crise sociale parce que les institutions sont, dans la conjoncture actuelle, ce qui fait tenir debout les sociétés. Sans institutions, les sociétés ressembleraient aux montres molles de Salvador Dali. Si les institutions sont en crise, c'est qu'il y a une crise du lien social. Les institutions ne sont qu’une mise en abyme de l’ordre social.

M : On a aussi beaucoup entendu le vocabulaire de la « crise de régime ». Vous paraît-il pertinent ? 

DR : Oui, il y a une crise de régime, qui se situe elle-même à l’intérieur de la crise socio-institutionnelle dont je viens de parler. La crise de régime renvoie à cette figure constitutionnelle française qui fait coexister deux institutions élues au suffrage universel, le président de la République, et l’Assemblée nationale. Et les circonstances politiques ont conduit à faire du président un capitaine dans une structure qui reste parlementaire. Or il y a une incompatibilité entre président actif et régime parlementaire. Au Portugal, en Autriche, le président est élu mais il n’est pas le capitaine ; le capitaine, c’est le premier ministre.

On ne découvre pas aujourd’hui cette incompatibilité, mais jusqu’à présent, on a mis des rustines sur la Constitution de 1958, comme la réduction du mandat de 7 à 5 ans et des élections législatives calées juste après la présidentielle. Mais, souvent, une rustine n’empêche pas la chambre à air de fuir ailleurs. C’est la situation aujourd’hui. Il faut changer ce régime constitutionnel qui conduit à une impuissance politique, du parlement à qui on demande de se taire, de l’Élysée qui n’a plus la majorité de sa politique.

La Constitution actuelle fonctionne comme un bouclier pour les gouvernants, elle protège le président de la République et le premier ministre des « secousses de l’opinion », comme disent les journalistes. Mais une Constitution doit être d’abord un bouclier qui protège les citoyens contre le risque d'arbitraire des gouvernants ! On a inversé la fonction d'une Constitution qui est de garantir au peuple que ceux qui exercent le pouvoir en son nom respecteront ses volontés.

M : Pourquoi cette crise éclate-t-elle maintenant ?

DR : Parce que les rustines n'ont fait que déplacer le problème et que cela devient impossible de résoudre le blocage qui se crée de manière répétitive entre l’Assemblée nationale et l’exécutif par de simples rafistolages. Depuis la réforme du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, en 2002, tous les quinquennats – ceux de Chirac, Sarkozy ou Hollande – ont connu des difficultés de fonctionnement liées à l’impossibilité de définir le véritable responsable politique.
Chirac s’est heurté à Sarkozy, Sarkozy s’est heurté à Fillon et Copé, Hollande se heurte aux frondeurs. Le problème n’est donc pas politique, c’est un problème structurel, lié à ce que nos institutions ne sont pas solides, mais rigides. Or, entre le chêne et le roseau, on sait celui qui s'en sort en cas de tempête. À l’heure actuelle, nos institutions corsètent la société, qui ne peut s’exprimer au Parlement, et cela déborde.

M : À vous entendre, le problème serait donc moins le présidentialisme, que la dyarchie du pouvoir légitime ?

DR : Absolument. Le problème depuis 1958, malgré ce qu'en disait de Gaulle, est qu'il y a une dyarchie qui finit toujours par entraîner des blocages entre le premier ministre et le président de la République, indépendamment de la volonté des hommes et des couleurs politiques. De Gaulle et Pompidou, Pompidou et Chaban, Giscard et Chirac, Mitterrand et Rocard… Il y a un défaut de fabrication politique qu’on a voulu dissimuler sous le tapis, mais aujourd’hui, la poussière est devenue un tas qui a troué le tapis constitutionnel.

Un autre élément très important de cette crise de régime est que ceux qui nous gouvernent sont enfermés dans ce que j’appelle une « pensée d'État ». Ce sont des énarques très compétents, mais formatés à penser les choses de la société à partir d'un a priori sur ce qu'est l'intérêt général. Ils estiment que les citoyens sont incompétents pour définir ce qu'est l'intérêt général de la société et jugent donc normal de définir eux-mêmes ce qu’il est. C'est une pensée tragique pour la France qui a aujourd’hui besoin d'une « pensée de la société. »

Les « gens » sont capables, si on les laisse s’exprimer et délibérer, de produire des règles, de trouver l’intérêt général. Ce ne sera sans doute pas le même que celui produit par la promotion Voltaire, mais ce sera à hauteur des expériences vécues par les gens. La démocratie n'est pas une question d'arithmétique, mais une question d’expériences de vie. Or notre société raisonne à partir d'une pensée d'État abstraite, au moment où elle a besoin d'une pensée des expériences.
Dans les dernières années, toutes les questions importantes ont été sorties non par des députés, mais par les lanceurs d'alerte. La société est capable de mettre sur la place publique non seulement les questions qui font problème, comme la santé, l’alimentation, le logement, mais elle est aussi capable de produire des réponses, d’imaginer des règles nouvelles pour l’intérêt général.

M : Pensez-vous que l'écriture d'une nouvelle Constitution pourrait résoudre les dysfonctionnements à répétition de la politique française ?

DR :Oui, mais à condition que ce soit une vraie réécriture, et non une écriture qui vise à distribuer autrement le pouvoir entre ceux qui l'ont déjà. Elle devrait faire accéder à l'exercice du pouvoir ceux qui en sont à la marge ou en sont exclus.

Cela veut d’abord dire qu'il faut créer une nouvelle assemblée où s'expriment les expériences de vie concrètes. La question prioritaire ne me semble pas être de donner plus de pouvoir à l’Assemblée nationale, mais de permettre à ce que De Gaulle appelait les « forces vives » de disposer d’une assemblée pour représenter les citoyens concrets, dans leurs activités professionnelles, associatives ou de consommateurs. Ce que n’est absolument pas le Conseil économique, social et environnemental aujourd’hui. Il faudrait donc le remplacer par une vraie Assemblée sociale.
Aujourd’hui, l’Assemblée nationale représente le citoyen abstrait et il faut une autre assemblée pour représenter les citoyens concrets, c’est-à-dire situés dans leurs activités professionnelles et sociales. Et il faut bien sûr reconnaître à cette assemblée un pouvoir délibératif et non seulement consultatif. Dans nos sociétés complexes, la volonté générale doit être connectée avec ce que vivent quotidiennement les gens, dans leurs métiers ou leurs activités sociales de parents d’élèves, de consommateurs… Or notre régime actuel repose sur une conception unidimensionnelle du citoyen, à savoir l’électeur. Le citoyen est pourtant pluriel et les autres figures du citoyen doivent s’exprimer dans une assemblée pour exister.

Souvenez-vous du raisonnement de l’abbé Siéyès « Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il? À être quelque chose.» Il a fallu que le Tiers-État se dote d’une assemblée pour pouvoir participer à la volonté générale. Il faut aujourd'hui un processus similaire pour ce citoyen «social», qui doit disposer d’une nouvelle assemblée, l’assemblée sociale, pour pouvoir exprimer la manière dont il vit, travaille ou consomme.
Cela modifiera les thèmes sur lesquels légiférer et la manière de le faire. Regardez par exemple la question du fait religieux et du voile en entreprise. L’Assemblée nationale juge qu’il faut une loi parce qu’elle est prise dans des préoccupations électoralistes, mais le Conseil économique et social a jugé qu’il fallait laisser les acteurs sociaux régler les problèmes sans en passer par la loi, car ils ont une bien meilleure vision des enjeux, des difficultés et des manières de les résoudre.
Le deuxième élément fondamental, si on rédigeait une Constitution, serait la suppression du Conseil d'État, qui se définit parfois lui-même comme étant l'âme de l'État. Or, aujourd'hui, ce dont notre société a besoin, c'est précisément de rompre avec cette conception bonapartiste et étatique d'un lieu sacré où se fabriquerait l'intérêt général, pour laisser vivre les institutions de la société qui, par la délibération, l'échange d'arguments, la vivacité de l'espace public, peuvent produire cet intérêt général renouvelé.

Supprimer le Conseil d'État signifierait concrètement que le contentieux administratif serait transféré à la cour de cassation, à l'intérieur de laquelle on créerait une chambre administrative. Et la fonction consultative, exercée actuellement par le Conseil d'État, serait transférée au ministère de la Loi, qui devrait remplacer le ministère de la Justice.
En effet, les caractéristiques de la justice ne sont pas compatibles avec sa participation à un gouvernement, car la justice doit être impartiale, objective et neutre, or un gouvernement est partial, et c’est normal. Je propose donc de sortir la justice du gouvernement et de remettre la formation, la nomination et la discipline des magistrats à une autorité constitutionnelle indépendante. Le ministère de la justice pourrait alors devenir un ministère de la Loi, chargé de vérifier que les projets de loi de ses collègues sont écrits dans une rédaction juridique cohérente, notamment avec les textes européens.

Le Conseil d'État est une institution respectable, mais qui exprime un moment situé de l'histoire politique de la France, celui où la France avait besoin de l'État pour se construire. Aujourd'hui, la France a besoin de la société civile pour continuer son histoire. La suppression du Conseil d'État permettrait de débloquer les énergies de la société et de faire émerger une diversité sociale des gouvernants. Le problème n'est pas de critiquer l'élite. Toute société a besoin d'une élite. Le problème de la France est d'avoir une élite mono-formatée. Dans les autres pays, il y a une élite, mais elle est diversifiée dans sa formation et ses origines. Cette élite mono-formatée a servi à faire la France d’hier ; la France du XXIe siècle se fera par une élite pluri-formatée.

M : Vous avez écrit que la Constitution était le « miroir magique » de la société. Mais espérer résoudre une crise sociale en écrivant une meilleure Constitution ne relève-t-il pas aussi d’une forme de « pensée magique », ou du moins d’illusion ?

DR : On peut évidemment dire que c'est parce que je suis juriste que j’ai écrit ça. Mais je suis persuadé que dans nos sociétés post-métaphysiques, où il n'y a pas un lieu extérieur et supérieur à l'Homme pour dire ce qui est bien et ce qui est mal, où il n'y a plus Dieu, plus la Nature, plus la Classe ouvrière, où il n’y a plus un principe transcendantal donnant aux hommes la garantie que c'est comme cela qu'il faut faire, ce qu’il reste à l’Homme pour faire lien, c'est le droit, c'est-à-dire la discussion entre les hommes. Comme le disait Sartre, nous sommes désormais condamnés à être libres, à déterminer nous-mêmes par la discussion les règles de notre vie commune. C’est pour cela que le droit a un rôle déterminant à jouer dans la refondation démocratique, même s’il n’est bien évidemment pas le seul.

En ce sens, le droit possède un aspect magique, car lorsque le droit dit : « les hommes et les femmes sont égaux », cela oblige les hommes et les femmes à se voir comme des êtres égaux. Regardez la lutte qui s’est produite, en Tunisie, pour inscrire cette égalité dans la Constitution et ne pas accepter de parler seulement de « complémentarité » entre les hommes et les femmes. La Constitution possède un aspect performatif qui conduit les hommes et les femmes à se conduire comme la Constitution le dit.

M : Le sentiment actuel de débâcle politique vient aussi de l'écart entre la posture autoritaire, voire autiste, des têtes de l'État et du sentiment de leur impuissance réelle. Cette impuissance, qui est aussi liée à des phénomènes de globalisation, à des grandes évolutions sociales et sociétales ou à des mutations aussi bien économiques qu'anthropologiques pourra-t-elle vraiment être combattue ou compensée par un meilleur fonctionnement institutionnel ?

DR : Je crois justement que ce que je vous dis là implique un profond changement de paradigme. Affirmer le basculement d'une pensée d'État à une pensée de la société ouvre notamment sur la société-monde, l'espace-monde et une Constitution-monde. Si on reste dans le cadre des États, on demeure avec des souverainetés qui s'opposent, alors qu’aujourd'hui, on voit apparaître des intérêts communs mondiaux, autour de l'eau, de la santé, de l’alimentation, du climat, qui ne sont pas des problèmes allemands, français, colombiens ou japonais, mais des questions mondiales. Le fait que les sociétés soient confrontées partout aux mêmes problèmes engendre une société civile mondiale qui trouvera un jour sa Constitution. Les souverainetés étatiques ne peuvent bloquer sur le long terme les connexions des sociétés civiles.

Il existe déjà des éléments de cette Constitution mondiale avec la Cour pénale internationale ou les revendications pour un tribunal international du commerce, ou une Cour constitutionnelle internationale. On a déjà compris qu’un certain nombre de questions, tels les crimes contre l’humanité, ne pouvaient plus être jugées à l’intérieur d’un État. Ce sera pareil pour les questions écologiques ou économiques. Dans cet embryon de Constitution mondiale et de refondation démocratique dont les sociétés du monde ont besoin, c’est bien le droit qui est en première ligne, même si, bien sûr, la culture, l’art ou l’économie participent aussi de ce mouvement."

©Joseph Confavreux - MEDIAPART

Ecologie et Spiritualité

Muni de la Bible, des Evangiles et du corpus doctrinal de l’Eglise orientale, Michel Maxime Egger propose une plongée dans l’écospiritualité, une approche renouvelée de l’écologie ancrée sur de fortes bases théologiques chrétiennes. Rien à voir donc avec un vernis spirituel new age. Il s’agit d’une véritable philosophie, d’une nouvelle manière d’être de l’Homme face à la Nature, qui se traduit dans l’émergence d’un seul et unique mot, « écospiritualité », car « l’Homme et la Nature sont indissociables ».
Au final, il doit en émerger un « homo alternativus qui sommeille en chacun –antidote à l’homo economicus – pour donner naissance à une nouvelle forme d’engagement : le méditant militant. » Il ne s’agit donc pas seulement de penser mais aussi d’agir. « Il s’agit de mettre en boucles écologies intérieure et extérieure. » 

Le chemin est ardu, il nécessite de recourir à de nombreux outils – spirituels, philosophiques, psychologiques – et donc la démonstration de Egger, passant allégrement de la théologie des logoi de Maxime le Confesseur à celle des énergies divines de Grégoire Palamas en passant par Martin Buber ou l'écopsychologie est parfois ardue.
Mais, finalement « l’écospiritualité se résume à l’Amour » car « on ne peut sauver ce que l’on n’aime pas. » D’où le titre du dernier ouvrage de Egger, La Terre comme soi-même, en référence au second commandement de l’Evangile - « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Cet homo alternativus suppose trois changements majeurs : changer notre regard sur la création, changer notre regard sur l’être humain et procéder à une transformation intérieure autrement dit « travailler sur ses peurs, celle du manque et de la mort », « accepter notre finitude, passer d’une conscience de pénurie à une conscience d’abondance ».

Avant tout, il faut « sortir de la vision réductionniste et utilitaire de la nature pour lui redonner sa dimension sacrée. » Ici, d’un côté, le sociologue se réjouit de ce que le mot « sacré » ait retrouvé une place dans le débat public comme l’illustre un colloque qui s’est déroulé à la Sorbonne en 2012 intitulé « Y a-t-il du sacré dans la nature ? ».
De l’autre, il prend garde à ne pas tomber dans le piège du paganisme, jamais loin lorsqu’il est question de « resacraliser » la nature. « J’essaye d’ouvrir une troisième voie entre une vision matérialiste et une vision panthéiste de la nature, celle que j’appelle le panenthéisme, autrement dit la doctrine du Tout en Dieu. Dieu est dans l’univers et l’univers est en Dieu. »
A la lisière du spirituel et de la psychologie, le philosophe juif, Martin Buber, distinguait deux types de relations : celle du Je-Cela où la relation à l’autre est unilatérale, purement instrumentale et celle du Je-Tu où l’Autre est un sujet impliquant la réciprocité. Or, « Buber considérait qu’il existe des relations Je-Tu entre l’Homme et les autres créatures non-humaines » ; c’est donc cette relation qu’il nous est donnée d’établir ou de rétablir.

Quant au changement de regard sur l’être humain, Egger explore aussi une nouvelle approche. « Il existe deux pôles : un pôle anthropocentriste où l’être humain est au centre de tout, il est gestionnaire de la Nature. Et à l’opposé, il existe un pôle bio ou cosmocentriste où l’être humain n’est qu’une créature parmi d’autres, ni plus ni moins importante qu’un brin d’herbe ou qu’un insecte. Là encore, j’essaye de tracer une troisième voie que j’appelle cosmothéantropique.
L’idée est qu’il existe une unité structurelle entre Dieu, le cosmos et l’être humain. Nous sommes les enfants de la Terre Mère. Nous sommes dans une relation d’interdépendance. Tout ce que nous faisons à la Nature, c’est à nous-mêmes que nous le faisons. » A cet égard, le courant de l’éco-psychologie, peu connu encore en dehors du monde anglo-saxon, montre « l’interrelation entre les maladies de l’Homme et celles de la Terre. On ne peut penser le Moi sans intégrer la Nature. »

Si les sources théologiques faisant l’apologie de la Mère Nature ne manquent pas, le sociologue reconnaît volontiers que la bible n’est pas sans ambiguïté à l’égard de la Création. Ainsi, d’un côté la Genèse appelle à "garder et cultiver le Jardin" (2-15) mais le texte exhorte aussi l’Homme à dominer la nature lorsqu’il mentionne «Remplissez la terre et soumettez-la » (1-28), comme l’a rappelé l’un des auditeurs de cette soirée aux Bernardins.
Egger souligne qu’il existe une conception chrétienne anthropocentriste, dénoncée comme la principale cause de la crise écologique par le célèbre médiéviste américain Lynn White dès 1966. « Les Eglises ont ignoré cette critique mais je pense qu’elle doit être prise au sérieux. Il y a un travail auto-critique à faire.
Cependant, il faut distinguer les textes, leur interprétation et leur utilisation par l’Eglise. Ainsi, ce passage de la Genèse où l’Homme est appelé à dominer la Nature est à resituer dans le contexte où il est écrit. C’est un texte qui date, sans doute, du 6ème siècle avant Jésus-Christ, ce qui correspond à l’exil des juifs à Babylone. La parole divine de ce verset est donc donnée à un peuple désespéré. 

Interpellé sur l’absence de philosophie politique dans son exposé, Egger fait une réserve importante : l’articulation entre le politique et le spirituel peut bien sûr exister – et lui-même la fait tous les jours dans le cadre de son travail de lobbying à Alliance Sud, une ONG suisse -, mais il prend aussitôt soin de préciser que « la spiritualité ne se décrète paspolitiquement, sinon on aboutit à un système totalitaire. On peut faire une loi verte mais on ne peut pas faire une loi sur la métanoia personnelle. Et heureusement. » Autrement dit, chacun doit trouver sa propre voie vers l’écospiritualité à son rythme, avec ses outils propres. Un chemin, long et complexe, à n’en pas douter.

Michel Maxime Egger - Observatoire de la modernité, Collège des Bernardins - Séminaire 2013 - 2014 « Quelles ressources face à la crise ? » - Séance du 14 Mai 2014
Synthèse : Catherine Dupeyron

- Écologie et spiritualité : un entretien avec le philosophe Pierre Rabhi  29 juillet 2013 :

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- Ivan Illich (1) – « Table ronde » avec J-P Dupuy, P. Viveret, Th. Paquot et S. Latouche :

Edgar Morin : « Pour une politique de civilisation » – Conférence à l’Université Intégrale Mars 2014 :

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La fabrique d'une nouvelle vision du monde

...ou l'éloquence des oiseaux.

Transition, changement, complexité... dans cette période troublée que nous traversons, notre soif de sens, de cohérence, de rassurance nous ramène aux fondements du mythe.

Autour de nous, le monde se transforme de plus en plus visible. Face à cette grande Transition et à l'accroissement de la complexité ambiante, nos inerties, nos zones aveugles et notre peur du changement nous handicapent, freinant notre évolution.

Au dernier congrès de la World Future Society américaine - qui regroupe l'essentiel de la communauté anglo-saxonne de la prospective - une session dédiée au storytelling consacrait l'importance de celui-ci. En 1998, à l'autre bout du monde, le prospectiviste indo-pacifique, Sohail Inayatullah, expliquait déjà le rôle essentiel des narratives dans la construction de la pensée du futur (1). Mais de quoi parle-t-on au juste ?

Storyletting et narratives

Considérons tout d'abord le storytelling comme l'art de raconter des histoires. Des histoires cohérentes, construites, vraisemblables. Un art que l'on sait difficile à maîtriser si on a lu un roman à suspense dont l'intrigue est évidente dès les premières pages ! Le storytelling renvoie donc autant à l'imagination créatrice qu'à la compétence technique pour l'exprimer. Or, ces deux qualités semblent commencer à faire défaut dans un monde occidental où l'accélération du temps vécu précipite la perte des savoirs techniques - notamment la maîtrise du langage soutenu - et où le système éducatif valorise la reproduction des savoirs plutôt que leur création.

Le concept de narratives est un peu plus compliqué. Il ne s'agit pas seulement d'histoires construites, mais porteuses de sens. La narration est en effet l'un des quatre modèles réthoriques identifiés par les Grecs antiques : son objectif est de mettre en évidence un ordre logique et des conséquences claires. Mais plus encore : le narrative - oral ou écrit, peint ou mimé, fictionnel ou réaliste - exprime une vision du monde, une worldview. C'est-à-dire la manière dont nous nous représentons, individuellement et collectivement, l'ordonnancement et la logique des choses.

De l'importance des mythes et des oiseaux...

Le narrative est donc le message éducatif ou moral qui sous-tend un récit. Mythes, contes, paraboles, cosmogonies ont en commun d'être d'abord des narratives. Ce n'est pas la vraisemblance qui les caractérise mais leur capacité à dépasser des contradictions apparentes (thèse, antithèse, synthèse) en faisant apparaître un sens, une structure (Claude Levi-Strauss), intemporels.
Ils contribuent ainsi à fonder un paradigme explicatif du monde et des événements qui s'y déroulent.

Lorsqu'un ordre ancien s'effondre, crispé sur sa préservation à tout prix, un double langage émerge alors, porteur des idées nouvelles, proscrites, sous une forme cachée. La "langue des oiseaux" en fait partie (2). Mais la référence renvoie aussi aux récents travaux de ABE & WATANABE (3) : nous avons considéré pendant des siècles les trilles des oiseaux comme la simple expression musicale d'une espèce dépourvue d'intelligence (une "cervelle d'oiseau"). Pourtant nous sommes aujourd'hui capables de renverser notre point de vue pour comprendre qu'elles peuvent correspondre à un langage complexe. Le mythe originel des oiseaux, messagers des dieux et reflets de l'avenir, peut à nouveau surgir : nous sommes prêts à l'entendre, prêts à comprendre que nous pouvons renaître de nos cendres tel le phénix, que nous devons nous forger des ailes mentales pour plus de fluidité et d'adaptation, ou que nous devons maintenant prendre de la hauteur (macroscaling), privilégier la synthèse sur l'analyse, pour voir enfin la "Big Picture" et agir en conséquence.

... pour changer de paradigme

Car les narratives ont aussi pour but de nous préparer au changement. C'est ainsi que nous substituons peu à peu aux certitudes mathématiques des statistiques et de la prévision des récits porteurs de sens (narratives) qu'il nous faut apprendre à fabriquer (storytelling). Les managers en ont besoin pour résoudre les dilemmes qui surgissent lorsqu'ils affrontent la mondialisation et la gestion des différences. Les DRH en ont besoin pour gérer un corps social qui aspire au bonheur, à des valeurs immatérielles, à un renouveau du sens et un réenchantement de l'avenir. Les marketeurs en ont besoin pour valoriser les marques et leur influence grandissante dans l'économie conceptuelle. Les citoyens en ont besoin pour se retrouver ensemble autour d'une culture commune, plus riche que l'individualisme ambiant. Nos enfants en ont besoin pour comprendre ce nouveau monde qu'il leur faut se préparer à habiter et que nous ne savons pas encore leur expliquer.

(1) Inaatullah Sohail, "Causal layered analysis  poststructuralism as method", Futures, vol. 30, n°8, Oct 1998, pp 815-29
(2) Burger Baudouin, La langue des oiseaux, Saint-Zénon (Canada) : Louise Courteau éditrice, 2010
(3) Abe Kentaro, Watanabe Daj, "Songbirds possess the spontaneous ability to discriminate syntactic rules", Nature Neuroscience, 14, 2011, pp 1067-1074.

Fabienne Goux-Baudiment, Directeur de ProGective, Paris ; Professeur associé à l'université d'Angers (ISTIA) ; Présidente de la Société Française de Prospective.

Avec nos vifs remerciements à la revue RH&M n°54, dans laquelle cet article est paru en Juillet 2014

Guerre ou Paix, éternel débat, impossible évolution ?

Recrudescence des violences, des guerres et des conflits, phénomène récurrent ou signe du temps ? Au-delà des batailles de territoires et des enjeux économiques et politiques, les guerres réelles et potentielles viennent-elles raviver notre résilience ?

Le feu aux poudres

La guerre fait à nouveau rage en Israël, un avion de ligne écrasé qui menace la paix et agite les diplomaties du monde entier, et d’autres pays toujours à feu et à sang comme la Syrie, l’Ukraine...[1]
Cette recrudescence de violence et cette crispation des Etats pose question. Pourquoi maintenant ? Pourquoi à nouveau la violence et la guerre ?
On pourrait même se demander si cela n’a jamais vraiment cessé, mais comme lors de la guerre du Kosovo, dès lors que le bruit des canons se rapproche, du moins avec la Russie et l’Ukraine, alors, à nouveau potentiellement menacés, nous réagissons.

Nous ne reviendrons pas sur les intérêts évidents des lobbies des entreprises multinationales qui participent directement aux guerres : armement, BTP, banques… Ils n’envisagent leur survie que sur le modèle de la croissance et le paradigme de la guerre. Il y a des milliards à gagner à faire une guerre et à reconstruire le pays par la suite, les pertes humaines sont alors considérées comme des dommages collatéraux.

 

 

A quoi nous sert la proximité de la guerre ?

Si nous prenions un autre angle d’analyse que pourrions-nous comprendre ?
Avec les Trente Glorieuses [2] l’opulence ayant entrainé l’individualisme et le confort, repu dans des pays en paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous avons fermé les yeux sur nombre de dysfonctionnements, par ignorance ou par paresse (cultures intensives dévastatrices, nous continuons à vendre des armes pour alimenter les conflits armés dans le monde, nous consommons sans nous soucier des conséquences nous avons laissé le marché prendre la main sur la politique, etc., etc.).

Depuis, les Trente piteuses[3], les crises à répétition, la perte progressive de nos acquis et la décroissance de la classe moyenne ont commencé à modifier les comportements. Des évènements comme la chute des tours du World Trade Center ont sonné le glas d’une époque faste, ramené le questionnement et le doute dans les foyers et entraîné toutes sortes de prises de conscience. Celle des enjeux climatiques et de notre modèle économique (notamment à la suite des crises bancaires de 2007-2008), et ont entraîné le regain de la coopération, le respect et la considération de la nature dont les biologistes se mettent à apprendre les secrets de durabilité.
Certes engagements et actions sont notables et de nombreuses initiatives sont relayées par des médias engagés dans les nouvelles positives des acteurs (Positive Press, Sparknews, Reporters d’Espoir, …) qui participent à changer le monde, mais pour la grande majorité l’inertie perdure. Les coupes du monde contribuent, par leur déploiement médiatique, à masquer pendant plusieurs semaines ou mois les craquèlements dangereux de notre société et de notre économie.
La foule divertie évite de défiler dans les rues.

Les implications virtuelles

Une poignée de citoyens un peu plus conscients s’enhardissent à se mobiliser pour de nobles causes, mais pour une grande majorité, derrière leur écran, confortablement installée dans leur salon ou leur bureau. Les réseaux sociaux (FaceBook principalement, ScoopIt et partiellement LinkedIn), s’ils permettent de partager des informations parfois cruciales ou essentielles, ne déclenchent que rarement des actions ou des engagements concrets. La mobilisation des citoyens est alors virtuelle au travers d’Aavaz et autres sites dédiés aux pétitions, mais lorsqu’il est question de s’engager et d’agir, les foules s’étiolent et les « bonnes consciences » déplacent leurs centres d’intérêt.

Nous postulons que face à ces mobilisations virtuelles et ces inerties individualistes, les guerres ou leurs menaces viennent nous saisir aux tripes pour mobiliser à nouveau la résilience nécessaire pour concrétiser ce changement de paradigme que des millions de personnes appellent de leurs vœux. Il semble que l’Histoire oscille ainsi de périodes fastes ou pour le moins à peu près tranquilles, voire les années folles, vers des moments de chaos toujours plus dévastateurs dont nous observons, après coup que cela s’est toujours traduit par une montée du niveau de conscience individuel et collectif.

Aujourd’hui nous glosons sur les changements nécessaires et nous votons, ou laissons voter, Front national aux présidentielles en 2002 et aux européennes en 2014.
Démunis à parvenir à changer le système, par manque de mobilisation concertée et d’engagement concret dans des changements effectifs, nous nous replions vers des conservatismes et fanatismes de tout bord, ou nous les laissons opérer, ce qui est parfois encore plus grave que de s’être fourvoyés. Ces complicités tacites ont donné la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale, les dénonciations et toutes sortes de comportements odieux répondant aux peurs existentielles.

Chaque période de crise voit sa cohorte de replis et conservatismes de toutes sortes. Aux peurs répond la violence tournée à l’extérieur de soi vers les bouc émissaires quel qu’ils soient, historiques comme pour les Juifs, ou vers tout étranger par principe représentant anthropologiquement des menaces archaïques ravivées. Ceux qui sont « différents » catalysent l’opprobre et la virulence des frustrations et des angoisses.

Les superstitions reprennent telles les théories du complot ou les angoisses apocalyptiques comme le buzz de la fin du monde en 2012 et avec elles les fantômes du passé resurgissent avec leur rhétorique « anti ». Les oppositions retrouvent de la vigueur et les camps adverses sont prêts à s’affronter.

Face aux pressions ingérables ... « une bonne guerre »

Les pressions sur notre modèle de croissance sont légion, dérèglement climatique, diminution des ressources, augmentation continue de la démographie, raréfaction de l’eau, augmentation des inégalités avec un accroissement de la pauvreté et des fortunes toujours plus riches, les tensions économiques, climatiques ou sociétales pèsent sur le plus grand nombre. Les Etats ayant abandonné leur pouvoir au marché et aux banques privées, il n’y a plus de vision politique proposant une alternative raisonnée et durable. Alors pour un certain nombre l’adage « une bonne guerre » semble la seule issue pour sortie de la « crise ».

L’alternative de la paix, le choix de la résilience

Face aux menaces croissantes de violence, pourtant le nombre est toujours plus important de citoyens engagés et actifs pour aider à réaliser la mutation en cours.
Ce qui manque cruellement pour parvenir à sauter le pas c’est une vision réellement politique de nos gouvernants qui permettraient de mobiliser les citoyens vers une direction qui fasse sens et réponde à la fois aux enjeux sociétaux et respecte tous les règnes du vivant et les êtres humains.

Ainsi, comment expliquer qu’à l’occasion de la remise du prix Nobel de la Paix discerné à l’Union Européenne pour souligner ses actions pour maintenir la paix depuis plus de 75 ans, rien n’ait été fait pour valoriser ce bien si précieux.

Evoquer la paix semble dépassé, « cela ne se vend pas » car elle est banalisée et méprisée, alors même qu’elle est si essentielle. Quel sens cela a-t-il de signer des pétitions pour la paix en Syrie ou en Israël et ne pas agir concrètement pour développer cette paix dans notre propre pays entre les communautés en conflit et a fortiori pour aider les autres pays ?

A nouveau, le déficit d’exhortation à agir, qui pourrait être l’engagement d’un gouvernement, accroit les passages à l’acte (violences et exactions).
Alors, il est probable que nos aveuglements, égoïsmes et passivités aient des effets systémiques et que des moments plus douloureux encore que ceux récemment vécus viennent réveiller notre résilience.
Car rappelons-nous la résilience n’est pas uniquement se relever d’un traumatisme, elle signifie aussi faire table rase du passé et partir sur de toutes nouvelles bases et souvent, au moins individuellement, c’est l’occasion de réaliser ses rêves. Alors peut-être cela viendra-t-il collectivement nous donner la force de concrétiser ce projet de société auquel nous sommes si nombreux à aspirer sans pour autant nous mobiliser pour agir ?

Poursuivons malgré tout la mobilisation des consciences et l’invitation à l’engagement

Au milieu des bruits assourdissants du chaos un collège restreint de citoyens se met en mouvement pour reprendre les rênes de la démocratie, la faire évoluer afin qu’elle retrouve son rôle de pouvoir politique au service du peuple, mais la grande majorité est encore trop engluée dans la consommation, l’inertie et le confort pour que des changements significatifs aient lieu.

Alors il est à craindre que ces grands désastres mondiaux viennent ébranler violemment notre équilibre fragile pour nous permettre de basculer vers un nouveau paradigme de société respectant les différents règnes du vivant.

Nous sommes une poignée à rendre vigilants et attentifs aux nécessités de changer d’abord de conscience puis de comportements pour nous engager concrètement dans des actions facilitant les évolutions significatives. Toutefois, si cela ne suffit pas, si l’anticipation et l’information des transformations nécessaires ne parvient pas à toucher les cœurs et les âmes de la majorité alors seule la traversée par la violence, l’obscurantisme, la régression pourront nous faire réaliser ce saut quantique pourtant si vital pour la pérennité de notre espèce et de la planète.

Christine Marsan, Psycho-sociologue

[1] http://www.ledauphine.com/france-monde/2014/01/02/une-annee-2014-lourde-de-menaces-dans-le-monde ; http://www.hrw.org/fr/news/2014/01/21/rapport-mondial-2014-la-guerre-affectant-les-civils-syriens-echappe-tout-controle

[2][2] Jean Fourastie, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, 1979, Fayard, 1979.

[3] Nicolas Baverez, Les trente piteuses, Champs, Flammarion, 1999.

Illustration principale : Temple de la Paix - Picasso 1952 (Vallauris)

Une innovation ne se décrète pas, elle se constate

Il y a quelques semaines, Xavier de la Porte, ex-Place de la Toile sur France Culture et maintenant rédacteur en chef de Rue89 publiait un article passionnant sur l'origine politique de l'innovation. Il est toujours intéressant de faire appel à Diderot et d'Alembert pour offrir une autre perspective enrichissante.

De nombreux articles sont publiés régulièrement sur le sujet de l'innovation, source inépuisable pour les journalistes et les politiques de notre rédemption économique. Les publicitaires font régulièrement appel au concept. Tous les business plans à la recherche de financement ne proposent bien entendu que des innovations. Chaque jour, des communiqués de presse annoncent "une nouvelle innovation qui va révolutionner notre vie de tous les jours", dans tous les domaines, y compris dans ceux couverts par ce blog, que ce soient de nouvelles méthodes de paiement ou toute sortes d'objets connectés ou des services dans le Cloud. Sans remonter à Schumpeter (1), rappelons une méthode simple pour savoir si un produit ou un service est une innovation.

Sans usage, pas d'innovation

La notion d'usage, d'adoption, d'acceptation par le grand public ou dans l'industrie, et d'impact sur nos habitudes est le point-clé comme l'explique fort bien et régulièrement Marc Giget, fondateur de l'Institut européen de Stratégies créatives et d’Innovation et animateur infatigable des Mardis de l’Innovation. Voyons quelques exemples divers pour illustrer notre propos.

Charles Cros a inventé le paléophone, l'ancètre du phonographe. En 1877 il en a décrit le principe sans jamais le réaliser. La même année, Edison dépose un brevet pour le phonographe est en fait une innovation en le commercialisant avec succès.
Le standard MP3 a végété une dizaine d'années dans un laboratoire du Fraunhofer Institute en Allemagne avant que Winamp, Napster et tous les MP3 players y compris l'iPod en fassent une innovation qui a changé la manière d'écouter de la musique, en permettant d'emporter avec soi toute sa musique plutôt qu'un album, tout comme l'invention par Sony du Walkman a été une vraie innovation en permettant à chacun d'emporter de la musique avec soi en tout lieu.
Le Segway est un bel exemple d'un produit qui allait "révolutionner le transport urbain". D'après ces créateurs et ses investisseurs (dont Jeff Bezos, Amazon et Steve Jobs - on ne gagne pas à tous les coups), on allait construire des villes conçues autour du Segway. Vingt ans après, on en aperçoit de temps en temps servant à promener quelques touristes dans les grandes villes et à véhiculer des agents de sécurité dans des aéroports. Le Segway est une très belle réalisation technique mais il n'a jamais atteint une masse critique suffisante pour impacter notre quotidien et être considéré comme un innovation malgrè les déclarations fracassantes à son lancement.
• Autre exemple : la visiophonie, l'objet d'un des tous premiers articles de ce blog il y a plus de 4 ans. On allait se regarder tout en se téléphonant en associant téléphone et télévision. Un article de 1948 présentait déjà cette invention - le vidéotéléphone, et signalait même que la première expérience datait de 1937. France Telecom et d'autres opérateurs telecom ont régulièrement relancer le projet sans succès. Skype est ce qu'il y a de plus proche, mais c'est en rendant gratuit des échanges voix à travers les PC et en ajoutant ensuite la vidéo que l'usage s'est créé bien loin du concept d'origine "j'appelle avec un téléphone et je vois mon correspondant". Le visiophonie n'est pas une innovation alors qu'elle a été créée il y a 70 ans et annoncée comme telle. Par contre, la visioconférence sur un principe similaire a trouvé son public et peut-être considéré comme une innovation.
Roland Moreno a inventé la carte à puce en 1974 (2), le coeur du système bancaire et mobile dans le monde - près de 7 mds de carte à puce (sous de nombreux facteurs de forme) sont vendus dans le monde chaque année. A sa création, il pensait qu'elle servirait au dossier médical personnalisé (ce qui n'est toujours pas le cas). Après 10 ans de disette après son invention, les PPT en ont fait le support de la Télécarte en 1983 pour permettre aux étrangers de téléphoner plus facilement à une époque où le mobile n'existait pas. Les français ont adopté ce moyen de communiquer qui ne leur étaient pas destiné et le développement de la carte à puce a explosé. Il a donc fallu 10 ans avant que cette invention trouve son usage et devienne une innovation.
• Dans l'aéronautique, le turboréacteur est une innovation, car il a permis le développement du transport aérien de masse tout en raccourcissant les distances. Et l'avion électrique d'Airbus ou le Solar Impulse avion solaire ? Il est clair qu'il est bien trop tôt pour parler d'innovation puisqu'à ce jour, seuls des prototypes volent réellement et dans des conditions très particulières. Des prouesses technologiques en attendant un usage grand public.
L'approche d'Apple est très claire dans le domaine. La société invente peu, a une R&D limitée si on compare avec Samsung par exemple, mais la société sait aller chercher les meilleurs nouvelles technologies pour les intégrer à ses produits et elles deviennent alors (souvent) des innovations. Apple n'a pas inventé la souris, l'interface graphique, le baladeur musical, le smartphone ou la tablette mais dans tous ces domaines, elle a permis au plus grand nombre de les utiliser. La souris avant Apple n'était qu'une invention de laboratoire. Les utilisateurs de produits Apple en adoptant cette méthode d'interaction proposée par Apple en ont fait une innovation. Et c'est pour cela que Steve Jobs tout comme Thomas Edison sont des innovateurs et que Léonard de Vinci, Denis Papin, Cugnot, Clément Ader sont des inventeurs. Les deux premiers ont été capable de transformer des concepts ou des inventions de laboratoire ou de garage, des technologies potentiellement prometteuses en usages changeant profondément notre manière de vivre.
Tous ces exemples sont plutôt technologiques et industriels mais bien sûr l'innovation se retrouve dans tous les domaines et cette même règle - pas d'innovation sans usage. Sans adoption par le public (ou une large diffusion dans le cadre d'une technologie B2B), une invention reste une invention dans le garage ou dans la tête de son inventeur.

Combien d'innovations constatées ?

La conséquence de ce premier point est donc que l'innovation ne se décrète pas, elle se constate. C'est après que l'usage soit établi que l'on peut affirmer qu'un produit ou un service est une innovation. On peut bien sûr proposer des politiques de l'innovation favorisant l'émergence d'idées et la créativité, mettre en place des stratégies permettant aux inventeurs, aux chercheurs d'avoir plus de possibilités de développer leur idées, de promouvoir leurs inventions et leur recherche, mais seule une utilisation à grande échelle, grand public ou professionnel, avec un impact réel sur les personnes ou notre environnement, une fois passé l'effet de mode ou de buzz, permet l'attribution du titre d'innovation.
Alors demain, lorsque vous lirez un article sur ce nouvel "objet" connecté (ou tout autre nouveau produit ou service), une "innovation qui va changer radicalement votre mode de vie", ajoutez l'adjectif "potentiel" et prenez du recul. Le cimetière des illusions est rempli d'innovations annoncées qui n'en étaient pas. A suivre...

Pierre Métivier - 3 Juillet 2014



• "Il est très aisé d'inventer des choses étonnantes, mais la difficulté consiste à les perfectionner pour leur donner une valeur commerciale. Ce sont celles-là dont je m'occupe. » Edison, 1889
• Segway Inc – Analysis of an innovation that failed to commercialize
L'innovation sur Wikipedia
• Si le sujet vous intéresse, les Mardis de l'innovation vous tendent les bras
• L'article de Wikipedia sur l'innovation, cite "Mars 2006. Lancement par Piaggio d'un nouveau produit innovant, le MP3, le premier scooter à trois roues. Succès : (150000) de vendus en France. Rétrospectivement, une « vraie » innovation." Expression étonnante que "vraie innovation" montrant bien la méconnaissance de la définition du mot. Pas de vraie ou fausse innovation, juste des innovations .. ou pas.
• Aller voir et revoir le Musée des Arts et Métiers, lieu magique de l'invention et aussi de l'innovation.
1. ll est obligatoire d'écrire le nom de Schumpeter dans tout article parlant d'innovation sous peine de passer pour un amateur par les "gardiens du dogme".
2. L'attribution de l'invention de la carte à puce à Roland Moreno est parfois contestée d'où cette note.

Progrès technoscientifique et regrès social et humain

Le Monde et France Culture, deux entreprises de communication au service de l'innovation, organisent à Montpellier, du 14 au 18 juillet 2014, des "rencontres" intitulées : "De beaux lendemains ? Ensemble, repensons le progrès".

Il y a urgence en effet, tant ce terme falsifié et manipulatoire est devenu odieux à une part croissante de la société, à force de signifier et de couvrir depuis deux siècles le contraire de son acception courante - destruction et pillage de la nature, incarcération de l'homme-machine dans un monde-machine en pilotage automatique, dégradation du rapport de force entre la classe de pouvoir et la masse des sans-pouvoirs.

Il suffit de jeter un oeil sur la liste des orateurs invités à pérorer, Thomas Piketty, Cécile Duflot, Etienne Klein, Jean-Michel Besnier, etc., pour saisir que ces "rencontres" sont pour l'essentiel des réunions internes, autour de représentants de "la classe créative" suivant le titre du livre de Richard Florida (“The Rise of the Creative Class, And How It's Transforming Work, Leisure and Everyday Life”, 2002. Basic Books).
Cette technocratie des "métropoles" qui se rengorge de ses "3 T" (Technologie, Talent, Tolérance), tout en accélérant sans fin l'élimination des peuples, des classes et des individus rétifs à son "progrès". Tout l'enjeu de ce colloque, comme de tant d'autres semblables et destinés à se multiplier, est donc de "designer" et de diffuser de nouvelles présentations du "Progrès", de nouvelles stratégies de communication autour du "capitalisme vert", "cognitif", du "Green New Deal". Ce qui est précisément "le job" des politiciens verts et des intellectuels de gauche qui forment la tribune et le public de ce genre d'événements.

Le hasard et l'air du temps font que le site Reporterre nous a récemment demandé un article sur "Progrès technoscientifique et regrès social et humain". Le voici :

"Progrès technoscientifique et regrès social et humain

« Il reste entendu que tout progrès scientifique accompli dans le cadre d’une structure sociale défectueuse ne fait que travailler contre l’homme, que contribuer à aggraver sa condition. » (André Breton. Le Figaro littéraire, 12 octobre 1946)

« En comparant l’état des connaissances humaines avec les états précédents, Fontenelle découvrit non pas précisément l’idée de progrès, qui n’est qu’une illusion, mais l’idée de croissance. Il vit assez bien que l’humanité, à force de vivre prend de l’expérience et aussi de la consistance. (…) Progrès ne voulut pas dire autre chose d’abord qu’avancement, marche dans l’espace et dans le temps, avec ce qu’implique d’heureux un état de constante activité. Plus tard, on donna à ce mot le sens d’amélioration continue (Turgot), indéfinie (Condorcet) et il devint ridicule. » (Remy de Gourmont. Sur Fontenelle. Promenades littéraires. Mercure de France, 1906)

Cela fait des décennies, sinon un siècle ou deux, que des gens cherchent le mot, l’ont « sur le bout de la langue », qu’il leur échappe, leur laissant une vive et chagrine frustration – sans le mot comment dire la chose ? Comment donner et nommer la raison du désarroi, de la révolte, du deuil et pour finir du découragement et d’une indifférence sans fond. Comme si l’on avait été amputé d’une partie du cerveau : amnésie, zone blanche dans la matière grise.
La politique, en tout cas la politique démocratique, commence avec les mots et l’usage des mots ; elle consiste pour une part prépondérante à nommer les choses et donc à les nommer du mot juste, avec une exactitude flaubertienne. Nommer une chose, c’est former une idée. Les idées ont des conséquences qui s’ensuivent inévitablement.

La plus grande part du travail d’élaboration de la novlangue, dans 1984, consiste non pas à créer, mais à supprimer des mots, et donc des idées – de mauvaises idées, des idées nocives du point du vue du Parti -, et donc toute velléité d’action en conséquence de ces mots formulant de mauvaises idées. Ce mot nous l’avons approché quelquefois, nous avons essayé « regret », c’était joli « regret », un à-peu-près qui consonnait, même s’il appartenait à un autre arbre étymologique. Une autre fois, nous avons dit « régrès » en croyant créer un néologisme, une déclinaison de « régression » qui rimerait avec « progrès », terme à terme. Nous y étions presque. Nous sommes tombés sur « regrès », il y a fort peu de temps, un bon et vieux mot de français, « tombé en désuétude » comme on dit, bon pour le dictionnaire des obsolètes qui est le cimetière des mots. Et des idées. Et de leurs conséquences, bonnes ou mauvaises.

Il est évidemment impossible de croire que le mot « regrès », l’antonyme du « progrès » ait disparu par hasard de la langue et des têtes. Le mouvement historique de l’idéologie à un moment quelconque du XIXe siècle a décidé que désormais, il n’y aurait plus que du progrès, et que le mot de regrès n’aurait pas plus d’usage que la plus grande part du vocabulaire du cheval aujourd’hui disparu avec l’animal et ses multiples usages qui entretenaient une telle familiarité entre lui et l’homme d’autrefois. Ainsi les victimes du Progrès, de sa rançon et de ses dégâts, n’auraient plus de mot pour se plaindre. Ils seraient juste des arriérés et des réactionnaires : le camp du mal et des maudits voués aux poubelles de l’histoire. Si vous trouvez que l’on enfonce des portes ouvertes, vous avez raison. L’étonnant est qu’il faille encore les enfoncer.

Place au Tout-Progrès donc. Le mot lui-même n’avait à l’origine nulle connotation positive. Il désignait simplement une avancée, une progression. Même les plus acharnés progressistes concéderont que l’avancée – le progrès - d’un mal, du chaos climatique, d’une épidémie, d’une famine ou de tout autre phénomène négatif n’est ni un petit pas ni un grand bond en avant pour l’humanité. Surtout lorsqu’elle se juge elle-même, par la voix de ses autorités scientifiques, politiques, religieuses et morales, au bord du gouffre.

Ce qui a rendu le progrès si positif et impératif, c’est son alliance avec le pouvoir, énoncée par Bacon, le philosophe anglais, à l’aube de la pensée scientifique et rationaliste moderne : « Savoir c’est pouvoir ». Cette alliance dont la bourgeoisie marchande et industrielle a été l’agente et la bénéficiaire principale a conquis le monde. Le pouvoir va au savoir comme l’argent à l’argent. Le pouvoir va au pouvoir. Alliance du microscope (de l’éprouvette, de l’ordinateur, etc.) et du Capital.

A rebours de ce que prétendent le socialisme scientifique et ses innombrables séquelles (de la gauche du PS à la « gauche de gauche »), les sans pouvoirs ne peuvent pas « se réapproprier » ce pouvoir. Ils ne peuvent pas plus s’emparer de l’appareil scientifico-industriel et le faire marcher à leur profit, que la Commune (1871) pouvait faire marcher à son profit l’appareil d’Etat bourgeois. Elle devait le détruire. Et c’est la leçon qu’en tire Marx dans La Guerre civile en France. Les sans pouvoirs ne peuvent pas se « réapproprier » un mode de production qui exige à la fois des capitaux gigantesques et une hiérarchie implacable.
L’organisation scientifique de la société exige des scientifiques à sa tête : on ne gère pas cette société ni une centrale nucléaire en assemblée générale, avec démocratie directe et rotation des tâches. Ceux qui savent, décident, quel que soit l’habillage de leur pouvoir. Contrairement à ce que s’imaginait Tocqueville dans une page célèbre, sur le caractère « providentiel » du progrès scientifique et démocratique, entrelacés dans son esprit, le progrès scientifique est d’abord celui du pouvoir sur les sans pouvoirs. Certes, une technicienne aux commandes d’un drone, peut exterminer un guerrier viriliste, à distance et sans risque. Mais cela ne signifie aucun progrès de l’égalité des conditions. Simplement un progrès de l’inégalité des armements et des classes sociales.
C’est cette avance scientifique qui a éliminé des peuples multiples là-bas, des classes multiples ici et prolongé l’emprise étatique dans tous les recoins du pays, de la société et des (in)dividus par l’emprise numérique. Chaque progrès de la puissance technologique se paye d’un regrès de la condition humaine et de l’émancipation sociale. C’est désormais un truisme que les machines, les robots et l’automation éliminent l’homme de la production et de la reproduction. Les machines éliminent l’homme des rapports humains (sexuels, sociaux, familiaux) ; elles l’éliminent de lui-même. A quoi bon vivre ? Elles le font tellement mieux que lui.

Non seulement le mot de « Progrès » - connoté à tort positivement - s’est emparé du monopole idéologique de l’ère technologique, mais cette coalition de collabos de la machine, scientifiques transhumanistes, entrepreneurs high tech, penseurs queers et autres avatars de la French theory s’est elle-même emparé du monopole du mot « Progrès » et des idées associées. Double monopole donc, et double escroquerie sémantique.

Ces progressistes au plan technologique sont des régressistes au plan social et humain. Ce qu’en langage commun on nomme des réactionnaires, des partisans de la pire régression sociale et humaine. Cette réaction politique – mais toujours à l’avant-garde technoscientifique- trouve son expression dans le futurisme italien (Marinetti) (1) , dans le communisme russe (Trotsky notamment), dans le fascisme et le nazisme, tous mouvements d’ingénieurs des hommes et des âmes, visant le modelage de l’homme nouveau, de l’Ubermensch « augmenté », du cyborg, de l’homme bionique, à partir de la pâte humaine, « hybridée » d’implants et d’interfaces.
Le fascisme, le nazisme et le communisme n’ont succombé que face au surcroît de puissance technoscientifique des USA (nucléaire, informatique, fusées, etc.). Mais l’essence du mouvement, la volonté de puissance technoscientifique, s’est réincarnée et amplifiée à travers de nouvelles enveloppes politiques.

Dès 1945, Norbert Wiener mettait au point la cybernétique, la « machine à gouverner » et « l’usine automatisée », c’est-à-dire la fourmilière technologique avec ses rouages et ses connexions, ses insectes sociaux-mécaniques, ex-humains. Son disciple, Kevin Warwick, déclare aujourd’hui : « Il y aura des gens implantés, hybridés et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. » (2) Ceux qui ne le croient pas, ne croyaient pas Mein Kampf en 1933. C’est ce techno-totalitarisme, ce « fascisme » de notre temps que nous combattons, nous, luddites et animaux politiques, et nous vous appelons à l’aide.

Brisons la machine."

©Pièces et main d’œuvre - 25 Juin 2014
www.piecesetmaindoeuvre.com

- (1) cf. La lampe hors de l’horloge. Eléments de critique anti-industrielle. Editions de La Roue
- (2) cf. Magazine Au fait. Mai 2014

Réinventer notre civilisation

Le changement de civilisation est en route. Nous avons la possibilité de façonner le monde dont nous rêvons en revisitant 10 000 ans de notre "vivre ensemble" ! Le changement est porté par une génération transnationale mais concerne, localement, toutes les générations. Ne passons pas à côté de notre responsabilité historique.

Geneviève Bouché au TEDx d'Issy les Moulineaux Juin 2014

Petite, elle imaginait comment rendre sa maison plus merveilleuse. Devenue adulte, informaticienne, futurologue et startupeuse, elle s'est employée à rendre notre vie quotidienne plus agréable grâce au numérique. A présent, auteur et contributeur dans différents cercles de réflexion, c'est notre "vivre ensemble" qu'elle contribue à réinventer avec tous ceux qui s'en préoccupent.

Le changement se fabrique tous les jours avec nos échanges d’idées. Voici le message que Geneviève a délivré le 29 juin dernier au TEDx d’Issy les Moulineaux : changer de civilisation en 12 secondes : Transitions énergétique, numérique, industrielle, monétaire, sociale, familiale, démocratique … Hop ! En route.

Ma doublure numérique, le monde et moi

Imaginez une seconde que vous puissiez créer en quelques secondes, un objet étrange et familier, qui vous ressemble comme deux gouttes d’eau, que vous puissiez admirer et déplacer. Un objet qui accepte sans broncher de se plier à toutes vos facéties, vos envies, vos impulsions. Cet objet existe. C’est votre alter-ego, votre double numérique.

En combinant les technologies 3D, les hologrammes, les systèmes de reconnaissance de formes, les manipulations d'objets virtuels via le web, la doublure numérique va au-delà du simple et désormais familier « avatar ». Au sens commun du terme, l'avatar est une transformation, une mutation. Le mot vient d'ailleurs directement de la culture brahmanique hindoue, et désigne les différentes incarnations de Vishnou.
Dans le monde numérique, l'avatar est une représentation graphique. La doublure numérique est quant à elle si proche du réel, que l'on peut désormais parler d'alter-égo numérique. L'arrivée des doublures numériques ouvre de nouvelles perspectives - vie augmentée, hypervie diront certains - et des modes d'interactions entre le réel et le virtuel encore insoupçonnés.

Le modèle idéel du réel

Le grand psychologue Paul Watzlawick, père de l'École de Palo Alto, nous le dit tout net : le réel est un effet de la communication.
Si on le suit, le virtuel possède la particularité d'être une potentialité de réalité, une intentionnalité, qui se réalise par la vertu de son mouvement propre. Virtuel ne vient-il pas du latin virtus qui signifie force, énergie, impulsion initiale ? Le virtuel est donc du réel en actes. Il n'y a pas antagonisme entre les deux notions, ce sont deux états d'une réalité commune, l'une plus palpable et l'autre plus projetée, symbolisée.

Ces objets virtuels que sont les doublures numériques se comportent alors comme le modèle idéel de l'objet réel, c'est-à-dire comme une représentation qui est plus du domaine de la propriété que de l'idéal. Le modèle idéel de mon propre visage, de mon propre corps.
Le virtuel apparaît ici comme une nouvelle dimension du réel, non pas destiné à le remplacer, mais à l'envelopper d'une extension, d'une couche de possibles qui ne sont plus seulement imaginaires. Les travaux de recherche menés dans le cadre de la Chaire Modélisation des imaginaires de l'Institut Telecom ParisTech dirigée par Pierre Musso avec différents partenaires industriels comme Dassault Systèmes vont résolument dans ce sens.

Mobilité et ubiquité

Avec les réalités virtuelles, l'image et le lieu, l'image et la présence, qui étaient opposables terme à terme, se mettent à s'hybrider de façon inédite. Le monde du cinéma l'a bien compris depuis longtemps et va encore plus loin aujourd'hui avec l'Agence de doublures numériques qui s'est donnée pour mission de gérer le double numérique des acteurs.

Mais, plus prosaïquement, avec ma doublure numérique je vais pouvoir faire du shopping de chez moi, confortablement installé devant mon écran ; mais je peux aussi transporter ma doublure numérique chez mon coiffeur pour tester ma prochaine coupe de cheveux. Et la soumettre, si je le veux, à la critique de mes nombreux amis des réseaux sociaux.

La doublure numérique facilite l'expérience de l'achat à distance mais aussi incite au trafic vers le point de vente. En effet, rien ne sera plus aisé que de transporter physiquement son double en magasin, pour lui faire essayer la garde-robe de cet été. Moi, réel, observateur critique des mutations de mon double, représenté en relief ou en hologramme dans le salon d'essayage.

Shopping métamorphosé

Les doublures numériques accessibles au grand public développées actuellement par quelques laboratoires et jeunes sociétés de pointe, pour les technologies 3D ou pour les représentations holographiques, annoncent des perspectives radicalement innovantes dans de nombreux domaines, et en premier lieu ceux concernant les activités commerciales.

Les entreprises de distribution de biens de consommation y verront là un nouveau terrain de jeu et des perspectives révolutionnaires dans leurs modèles de commercialisation. En effet, rien de plus facile et de plus ludique que d'essayer, changer, tester, comparer sur sa propre image toute sorte de produits ; or le vieil adage du commerce est toujours valable : l'essayer c'est l'adopter.

Chacun aura bientôt sa doublure numérique pour se promener, pour échanger, pour découvrir, pour faire du shopping, pour se dispenser des corvées d'essayage, pour mieux choisir sa coiffure, ses lunettes, ses accessoires de beauté, ses vêtements, son maquillage. Un double numérique avec qui il sera possible de tout tenter, tester, expérimenter, en toute tranquillité, en toute intimité, en toute sécurité. De partout, sur écran mobile ou fixe. Avec qui il sera possible de partager, de comparer, de rêver. Une voie nouvelle s'ouvre dans le e-commerce mais aussi dans les stratégies de merchandising.

D'une manière générale, les entreprises ont bien compris que la réalité virtuelle prépare la réalité de demain. En augmentant la réalité humaine, les doublures numériques seront ainsi peut-être aussi, à leur façon, l'avenir de l'homme.

Gérard Ayache

L’homme digital dans le monde globalisé

Le digital n’est ni neutre ni déterminant !

Dans un monde complexe où local et global sont inséparables et se définissent l’un l’autre, où les dimensions matérielle
et digitale de nos existences sont liées, en continuité l’une de l’autre, les médias ne sont plus des « instruments » de
communication, mais font partie intégrante des « environnements » d’expérience, de relation, d’organisation.
Une ère nouvelle a débuté : la société du spectacle à sens unique laisse place à une société immatérielle librement connectée.

De « esse est percipi » (être, c’est être perçu), on passe à « esse est cum-di-videre » (être, c’est partager). Depuis les années 90, le monde contemporain se caractérise, avec la disparition des frontières entre les médias et l'environnement, par la « convergence » et la « post-médialité ». Le digital est un ensemble de pratiques, de moyens, de cultures qui facilitent la ré-médiation des médias : les « nouveaux » médias n'effacent pas les anciens, mais leur sens comme leurs pratiques changent.

Chiara GIACCARDI refuse, comme Evgeny MOROZOV, aussi bien l’internet centrisme, qui verrait dans tout changement politique ou social un effet d'internet, que toute forme de cyber-utopianisme, qui occulterait les aspects négatifs du réseau, ces utopies et dystopies qui dépeindraient le réseau comme étant capable soit, d’annuler les inégalités sociales soit, au contraire, de rendre dépendant, d’affaiblir les liens, ou d’étendre et rendre la surveillance plus efficace. A son avis, respectons plutôt la complexité du digital et brisons les dichotomies en ligne/hors ligne, matériel/digital, réel/virtuel : le digital n'est ni neutre ni déterminant ! 

Le digital est un langage et un territoire

Le digital est un langage (un code à apprendre) et un territoire (un lieu à habiter, à rendre habitable). L'être humain ne se contente pas de s'adapter, de se laisser déterminer par le milieu ; il habite et façonne l'environnement. Habiter ce
monde « mixte » est pour lui l’occasion de plus de liberté, de créativité, d’une réalisation de la plénitude de son
humanité, même s’il ne faut pas nier le risque pour lui de se laisser « conditionner » et modeler par la technologie.

Pour Chiara GIACCARDI, il faut déconstruire ce qu’elle appelle la théorie des « Trois D » : le déterminisme technologique (la technologie est indépendante et capable de nous déterminer en fonction de ses caractéristiques), le dualisme digital (le monde numérique est virtuel, seul le physique est réel) et le décalage générationnel (comprendre, valoriser les logiques de réseau : interactivité, relationnel, horizontalité, partage).

Dans un monde digitalisé et connecté, ce n'est pas le réseau qui « fait », mais l’être humain. Les réalités matérielles et numériques se construisent dialectiquement : la réalité est technologique et organique, physique et numérique, les deux ensemble et dans le même temps. Il n'y a pas d'opposition ontologique entre les deux, leur synergie doit être au contraire renforcée.

Le réseau a accompagné et soutenu le modèle « quantitatif » de l'exploitation intensive des ressources, faisant vaciller
l'illusion néolibérale de la croissance infinie. À un modèle qui, côté production, visait la croissance pour la croissance et une consommation inconsidérée des ressources, correspondait côté consommation, un modèle de consommation
individualisé, basé sur l'endettement et accélérant le processus de prolétarisation des personnes décrit par Bernard
Stiegler.
Photo illustration : Chloé Leys (“L'atelier de CL'artiste”)

 

Dans l’ère digitale, le réseau amplifie le processus de globalisation en soutenant, connectant et alimentant des
flux croissants de personnes, d’informations, d’argents, la mobilisation politique et les initiatives économiques. De
nouveaux entrelacs se forment entre, d’un côté, l’enracinement à un lieu et une histoire, et de l’autre, l’ouverture au
global et aux différences. Les technologies relationnelles et réticulaires constituent un milieu favorable à de nouvelles
formes d’association et de mobilisation citoyennes, dans une logique « ascendante » et un espace décentralisé et
« horizontalement » distribué.

Les technologies du numérique rompent avec le modèle économico-politique dominant, facilitant le passage d’un
modèle productiviste et consumériste, déresponsabilisant les acteurs, à une économie de la contribution selon Bernard
Stiegler, reposant sur des relations de coopération entre acteurs économiques et des nouvelles organisations du travail, fondées sur l’augmentation du savoir des travailleurs, la sociabilité des individus et la responsabilité collective : une
économie des existences, productrice de savoir-vivre, autant qu’une économie des subsistances.

Le modèle dominant de développement fait place à un modèle plus soutenable, respectueux des différentes écologies humaines, sociales, environnementales, qui tient compte de la demande d'un retour de lien social fort. Cette création de « valeur partagée », économique, sociale, humaine et environnementale, contribue au bien commun en valorisant les principes fondamentaux de dignité de l'être humain, de solidarité, d’éco-soutenabilité et d’équité sociale.

Qu’est-ce que l’homme digital ?

Pour Chiara GIACCARDI, ce nouveau contexte économique et technologique global conduit à repenser la dimension
anthropologique du digital. Partant de l’idée que l'homme digital est un homme en relation - un « être-avec » plutôt
qu'un « avoir » - elle propose deux visions de cette relation entre l'homme et la cyber technologie : celle d’un homme
inachevé (l'homme, marqué par une insuffisance, doit être aidé par la technique) qui souligne un manque et un besoin
de compensation et celle, plus symbolique, d’un homme excédent (la technique est le fruit de la créativité, de
l'ingéniosité de l'esprit humain) qui admet un « au-delà » du technique. « La technique est une réalité profondément
humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme. Elle exprime et affirme avec force la maîtrise de l’esprit sur la
matière. [...] C’est pourquoi la technique n’est jamais purement technique. » (cf. Caritas in Veritate n°69).

A ces visions se connectent deux modèles anthropologiques : celui d’un homme auto-suffisant (le self made man qui prétend se faire par lui-même, pour qui les autres sont des obstacles à sa propre réalisation) et celui d’un homme interdépendant (l’homme reçoit la vie des autres et a un besoin constant de reconnaissance).
Si le « Soi contextuel » se réalise à travers les liens, le « Soi relationnel » n’est libre qu’avec les autres, pour les autres et grâce aux autres. Le réseau met bien en évidence la centralité de l'interconnexion, ouvrant ainsi à deux interprétations anthropologiques : celle prenant pour acquis le paradigme individualiste - le réseau est un outil qui construit des ponts entre les individus (cf. « L’individualisme interconnecté » de Manuel CASTELLS et Barry WELLMAN) - et celle centrée sur le « être-avec » présente chez les philosophes Paul RICOEUR, Emmanuel LEVINAS ou Michel de CERTEAU, où le digital ne « produit » pas la relation mais se constitue comme « territoire-soutien » de cette vérité de l’humain.

Quelle vie pour la famille humaine dans l'ère digitale globale ?

Rappelant les paroles du pape François, "aujourd hui, nous vivons dans un monde qui devient de plus en plus petit et
où il semblerait alors facile de se faire proches les uns des autres. Le développement des transports et des technologies
de communication nous rapprochent, nous connectant toujours plus, et la mondialisation nous rend interdépendants..."
(cf. 48èmes Journée Mondiale de la Communication), Chiara GIACCARDI explique que les médias ont réduit le monde à un « village planétaire » (le « village global » de Marshall McLUHAN).

Ce monde plus petit augmente les possibilités de connexion, sans augmenter la capacité de communiquer, de produire de l'empathie et de la fraternité. Le risque réel est celui de la mondialisation de l'indifférence, comme l’a rappelé à Lampedusa, en juillet 2013, le pape François : « Dans ce monde de la mondialisation, nous sommes tombés dans la mondialisation de l’indifférence. Nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire ! ».

Le « village global » montre une télé-réalité où selon Zygmunt BAUMAN « ce qui est mis en scène, c'est la jetabilité,
l'interchangeabilité et l'exclusion et produit comme effet collatéral une « humanité de rebut », face à laquelle la
réponse ne devrait pas être l’émotion, mais la prise de conscience et la liberté de dire, à la suite du pape François, « oui,
je suis le gardien de mon frère ».

De cette inégalité provient de l'exclusion : « La mondialisation a sauvé de nombreuses personnes de la pauvreté, mais elle a condamné beaucoup d'autres à mourir de faim, car avec ce système économique, la mondialisation devient sélective. La mondialisation à laquelle pense l'Église ne ressemble pas à une sphère dans laquelle chaque point est équidistant du centre, où donc on va perdre la particularité des peuples, mais à un polyèdre, avec ses différents visages, pour qui tous les gens conservent leur culture, leur langue, leur religion et leur identité. La mondialisation actuelle, qui est sphérique, économique et surtout financière, produit une seule pensée, une pensée faible. Au centre, il n'y a plus la personne humaine, seulement l'argent » (cf. pape François)

Le réseau peut-il connecter les différents visages de ce polyèdre ? Comment valoriser le visage humain de la globalisation
digitale ? S’appuyant sur la Bible, Chiara GIACCARDI estime qu’une vie digne est une vie qui sait à la fois cultiver et garder
car « cultiver » sans « garder » conduit à une exploitation dévastatrice du monde et des gens et « garder » sans
« cultiver » est mortel. De la prise de conscience de l'interdépendance peut dériver un principe de valorisation des
ressources et à la réalisation de soi dans un circuit égotique peut être opposé le circuit génératif : désirer l’autre, mettre
au monde biologiquement et symboliquement, prendre soin, donner. Le réseau peut être un lieu d'expérience,
d’apprentissage, où donner forme et caractère concret à la valeur, tout en l'affirmant.

Mais faut-il encore aller "regarder", c'est-à-dire être capable d'un regard nouveau qui permette de rejoindre l’autre, d’être touché, d’éveiller notre humanité anesthésiée, de prendre soin du frère, de réparer ce que les autres ont endommagé.

« Dans ce monde, les médias peuvent contribuer à nous faire sentir plus proches les uns des autres, à nous faire percevoir un sens renouvelé de l'unité de la famille humaine, qui pousse à la solidarité et à l'engagement sérieux pour une vie plus digne. Bien communiquer, nous aide à nous rapprocher et à mieux nous connaître les uns les autres, à être plus unis » déclare le pape François (cf. 48èmes Journée Mondiale de la Communication).

Dans le « village digital », on peut donc répondre à la globalisation de l'indifférence par une nouvelle proxémique des relations digitales. A partir de cette anthropologie renouvelée qui alimente, avec la tradition chrétienne, le nouvel environnement digital, une société générative est possible, capable de libérer le désir de la simple jouissance, de mettre au monde quelque chose qui vaille de dépenser sa propre vie, de transmettre un héritage qui sera à son tour régénéré, pour répondre à l'invitation du pape François :  « N'ayez pas peur de devenir les citoyens du territoire numérique ! ».

Denis GANCEL considère le concept de « territoire » central pour réfléchir à l’homme digital dans la globalisation, car c’est à partir du territoire que l’humanité s’est construite et mise en mouvement, pour le défendre ou le conquérir. On assiste à « une migration de masse d’une population vers un nouveau continent » (cf. La condition numérique, Bruno PATINO et Jean-François FOGEL), qui fait l’apprentissage de nouveaux comportements et de nouveaux usages, en de multiples mises à jour successives et accélérées. Ce territoire peut se définir par quatre piliers : des lieux, des emblèmes, des récits et des interactions, tous impactés par la révolution digitale, d’où le choix de Denis GANCEL d’en faire les quatre points de sa réflexion. 

Des lieux sans frontières 

La globalisation n’est pas celle annoncée. Elle est complexe et non « standardisatrice » comme l’a dit Théodore LEVITT. Elle est identitaire (il faut désormais habiter un lieu pour être partout chez soi, selon Andrea RICCARDI), apolaire (il n’y a plus de pôles) et concerne les secteurs privés comme publics. Si elle était autrefois une affaire d’États, aujourd’hui les entreprises et les marques en sont des acteurs essentiels. Alors, où placer la révolution digitale dans ce monde-là ?

Pour Denis GANCEL, la révolution digitale est la force motrice de la globalisation, qu’elle met en mouvement et accélère, avec pour effet induit de dynamiter les frontières : le digital est une technologie dont les maîtres mots sont « ouverture » et « réseau ». Mettre une frontière dans ce monde-là apparaît une protection, une frilosité. Restent deux choix possibles : « la résistance » ou « l’hybridation ». La question est de savoir quel est l’impact de cette déterritorialisation sur l’homme digital. 

Des emblèmes sur-diffusés 

La science de l’héraldique est née du besoin, sur les champs de bataille, de savoir pour qui, avec qui, au nom de quoi et contre qui on se bat. Tout se passe comme si l’homme digital était, dans un monde ouvert, à la recherche de repères. C’est vrai pour les entreprises, qui développent des stratégies de marques mondiales avec des « internet brand policies » visant à converser avec leurs clients qui ne sont plus des cibles depuis que le digital leur a donné, à l’échelle mondiale, le pouvoir de partager leurs centres d’intérêts, de prescrire ou de nuire, en un seul clic !

C’est vrai aussi pour les pays, habités d’« e-citoyens » du monde, qui voient dans le digital l’opportunité de disposer
d’une audience mondiale à moindre coût et développant des stratégies de marques « pays ». C’est vrai enfin pour les
individus, l’employabilité de chacun reposant sur sa capacité à être connecté et actif sur le réseau. Les emblèmes
procurent un nouveau rapport à l’image qui n’est plus seulement illustration mais message. La « data visualisation » se
développe, mais ce « tout image » présente aussi des risques : le digital est chronophage, la dépendance aux
technologies devient une maladie avérée dans le monde entier, notamment chez les jeunes. Conséquences directes :
baisse d'attention, perte de mémoire et troubles du sommeil. D'où la question : comment mesurer l’impact du digital
sur nos identités, nos personnalités, notre « vivre ensemble » ?

Des récits mémorisés et commercialisés

C’est là que la révolution digitale questionne le plus. Les récits de ces nouveaux territoires relèvent plus de l’expérience que de la connaissance. L’expérience, qui était un apprentissage lent et personnel, devient numérique et se transforme en flux express (2013 a vu la production d’autant de données que sur toute l’histoire de l’humanité). Il y a là, pour Denis GANCEL, une bonne et une mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est l’économie de l’expérience qui permet à l’homme digital d’accéder à tout, la révolution des récits et des contenus donnant lieu à une créativité extraordinaire. Le digital est un territoire créatif, foisonnant, auquel tout le monde accèdera à très court terme. La mauvaise nouvelle, c’est que toutes ces data laissent une trace, une empreinte. Ce nouveau territoire possède une mémoire à l’infini qui « retient tout ». L’internaute est dépassé par son ombre numérique puisqu’il n’est pas le producteur volontaire des données stockées le concernant.

Le nouveau Big Brother s’appelle « Big Data ». Le digital devient un « business model » où consommateurs et citoyens deviennent les modèles vivants, volontaires, de machines plus ou moins bien intentionnées qui tracent et mémorisent, via Google et autre Facebook, leur portrait pour les exploiter. Cette culture digitale n’a pas de prix : le produit, c’est chacun de nous qui payons l’interface et le fournisseur d’accès mais cédons gratuitement les data. Les coûts du numérique sont pourtant bien réels, notamment sur le plan énergétique (consommation des Smartphones, des ordinateurs, coûts des serveurs de stockage, coût des téléchargements). D'où la question de savoir comment protéger nos récits et qui arrêtera Google.

Des interactions sans engagement 

Internet n’est plus un média dès lors que tout récepteur est un diffuseur potentiel.
Le monde n’est pas globalisé, il est connecté ! La question posée à l’homme digital est donc celle du lien, de « l’attention portée ». Dans la vie numérique, on ne se présente plus comme une personne, mais comme une récolte de liens.
L’homme digital a le sentiment d’être à la fois immensément présent et totalement dispersé, sans jamais vraiment
s’engager. D’où , la cohabitation dans ces nouvelles interactions de trois langages : la parole, le texte et le code. Le code est le seul langage commun aux humains et aux machines et crée des effets par lui-même : le réseau « agissant » est une pharmacopée, puisqu’il connecte, soigne, guérit, protège, fait rire, distrait, fait le bien, mais peut aussi bien tuer,
manipuler, violer, tricher, vendre de la drogue, mentir, faire le mal.
Le digital n’est donc plus une frontière opposant le réel au virtuel. Une part importante de la vie « réelle » – activité professionnelle, échanges économiques, éducation, élans affectifs – se passe sur le réseau, la question étant de savoir comment faire des “interactions connectées” une véritable source de sociabilisation et d’attention portée ?

Pour Denis GANCEL, le digital est devenu un véritable enjeu de souveraineté. A force de tout savoir sur nous, le réseau ne développe des interactions qu’avec ceux qui ont été pré-ciblés, prédéfinis comme compatibles ou ressemblants. Les
objets entrent au cœur de notre humanité digitale, devenant les assistants personnels de nos vies.

Il est de plus en plus impossible de rester à l’écart de ce mouvement : en dessinant un nouveau territoire, avec ses lieux, ses emblèmes, ses récits et ses interactions, la connexion permanente appartient désormais au champ social et non plus aux seuls médias.
S’il est important de naviguer dans ce nouveau territoire pour en mesurer toutes les opportunités, en y entrant, on en
mesure les dangers et l’urgence de définir des règles pour mieux garantir les libertés individuelles.

Pour résumer les débats, plusieurs paroles ont conforté l’idée qu’avec le digital, on vit bien quelque chose de nouveau et
que le basculement vers ce nouveau monde est inéluctable ! Il est important de comprendre et donc d’explorer ce
nouveau territoire. Tout en reconnaissant que le réseau peut être un lieu de danger, beaucoup estiment qu’il est aussi
un lieu de grandes opportunités. Le défi qui nous attend est donc d’arriver à conjuguer « communiquer » et « signifier », comme l’a bien rappelé Chiara GIACCAR.

La question importante de la protection des libertés a été pointée et en particulier de ce territoire qui façonne nos
personnalités, unit nos corps et nos âmes, ce territoire que nous connaissons, explorons, qui nous interpelle. Or,
aujourd’hui, on est mis devant la nécessité d’habiter, en même temps, plusieurs corps et plusieurs univers.

Baptiser le digital de « territoire » n’est-ce pas aussi poser la question de l’impact du numérique sur la relation âme/corps ? Est-on toujours « un » d’âme et de corps dans le numérique ? Ou reçoit-on un autre corps avec lequel on va visiter un habitat ou échanger avec des gens ? Reçoit-on aussi une autre âme ? Mais, comme cela a été suggéré, ne peut-on pas dans le numérique avoir un corps avec plusieurs âmes puisque, d’une certaine façon, le numérique crée de nouvelles
communautés faites de plusieurs âmes ? C’est là sans doute une question délicate posée par le digital à la théologie.
Question d’autant plus difficile que peu de penseurs ou philosophes se sont encore penchés sur ce domaine, qui ne peut pas se contenter d’être pensé mais qu’il faut pratiquer.

A ce titre, les 60 % de personnes non encore connectées dans le monde sont une réalité qui renvoie à celle des
aspirations d’un monde « multipolaire » idéal, formulées du temps du monde « bipolaire » et du monde « unipolaire »
qui ont organisé les relations internationales depuis la seconde guerre mondiale, mais non satisfaites puisqu’il a fait
découvrir plutôt la sauvagerie, un darwinisme international renouvelé, un système international qui a modifié les
rapports de force et laissé la place à un monde aujourd’hui en recomposition, un monde en voie de « multipolarisation »
qui voit se multiplier de nouveaux pôles de puissance, de types médiatiques ou constitués par affinités, des polarités
géographiques à l’exemple des Nations Bundle, pactes de nations qui veulent avancer groupées, notamment en matière
de commerce international.

Même si les risques du digital sont énormes, certains voient dans le réseau un lieu de grandes opportunités, notamment
pour les pays émergents qui revendiquent leur identité et pour qui le digital est une chance inouïe puisqu’en quelques
clics, ils peuvent toucher une audience mondiale et valoriser leur imaginaire, leurs ressources naturelles, leur capacité
touristique.

Si on admet que le digital est du virtuel, il pousse aussi au réel : aujourd’hui, on télécharge ce que l’on veut, tout le temps, et paradoxalement ce type de technologie crée et facilite un besoin de contacts réels, d’autant plus forts
que les réseaux sociaux se développent et restent virtuels. Le digital est au cœur même du débat éducatif, puisqu’il y a, à travers le digitalisme, une fabuleuse possibilité d’apprendre, de s’échapper des « chapelles » en pouvant comparer ce
que l’on sait avec d’autres savoirs et éventuellement former son propre savoir.

Le besoin de se réunir, d’aller voir le vivant, le réel, les MOOCs (Massive Open Online Courses ou cours en lignes ouverts et massifs) qui distribuent le savoir de façon très ouverte, sont autant de sources d’espoir qui ont été identifiées. La prise de pouvoir par la jeunesse en est une, parce que ce sont eux auourd’hui qui savent, qui créent, bougent, révolutionnent les modes de travail et de management, pour la bonne raison que ceux qui ont le plus à apprendre sont ceux qui ont le plus d’expérience, renversant ainsi l’intégralité du rapport de force dans les entreprises.

Le réseau se révèle aussi être un bon territoire pour commencer à faire émerger des initiatives positives d’entreprises génératives. Les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et les sciences cognitives (NBIC) interagissent entre elles avec une puissance absolument inégalée mais aussi un pouvoir fantastique de risque manipulation sur le monde. C’est d’ailleurs avec cela que Google et CourtMail veulent faire évoluer extrêmement rapidement des théories anciennes qui s’appellent aujourd’hui le transhumanisme.

Que penser alors de la nouvelle économie de la contribution ? Bien que séduisant sur le plan théorique, ce concept est-il
bien réaliste, en particulier lorsqu’on évoque une économie qui produirait de la valeur non monétaire et que l’on sait que
l’économie est avant tout de la production et de la consommation ? Aujourd’hui, compte-tenu des moyens disponibles,
faut-il toujours penser comme Michel SERRE que « l’homme n’est pas, il peut », ou comme certains qui avancent l’idée
que « l’homme est, mais il ne peut pas tout », question fondamentale aujourd’hui posée à l’humanité mais qui mérite en
soi un débat approfondi.

Chiara GIACCARDI - Synthèse : Maryvonne VALORSO-GRANDIN - Collège des Bernardins - Juillet 2014

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