UP' Magazine L'innovation pour défi

Gaia

Gaïa met en pièces nos images de la nature

Face à la crise climatique, nous restons passifs, comme indifférents alors que depuis une trentaine d’années, nous sommes avertis d’éventuelles catastrophes que nous prédisent toujours les chercheurs. Ce qui aurait pu n’être que crise passagère se transforme sous nos yeux en une « altération de notre rapport au monde », formule qui est aussi, Bruno Latour le souligne, dans son ouvrage « Face à Gaïa » une définition de la folie. La folie appelle une thérapie en ces domaines où l’espoir serait un aveuglement. Est-ce dans cette perspective de « soin » que, sans l’énoncer précisément, ce philosophe anthropologue nous propose de repenser notre conception de la nature et de lui préférer Gaïa nom de la terre, dans un retour à une figure archétypale ? L’« hypothèse Gaïa », dite aussi «  hypothèse biogéochimique », il l’emprunte à l’écrivain scientifique écologique James Lovelock (né en 1919 et ayant théorisé « Gaïa » en 1970). « Face à Gaïa » : voilà un titre énigmatique voire inquiétant, évoquant au fil de huit conférences un conflit, conflit dans lequel nous sommes désormais pris, selon l’auteur et dans l’élaboration duquel il devient vital de s’engager.

L’anthropocène

Ce terme désigne selon les chercheurs, l’ère nouvelle dans laquelle nous nous trouvons, même si les géologues hésitent à la dater nettement, se contentant de constater que nous sommes sortis de l’holocène.
Cette ère nouvelle prend naissance dès le XVIIIème siècle avec l’essor des sciences et des techniques. Et avec le terme qui l’identifie. Ce mot, désignant une période géologique durant laquelle l’action humaine a des répercussions sur la planète, nous met en face de la responsabilité de l’homme vis-à-vis des autres vivants.  Nous sommes dès lors, face aux « entités non humaines », (forêts, rivières, montagnes, monde animal), tenus de changer d’échelle pour lire l’histoire. Il semble vital de faire l’apprentissage d’une nouvelle temporalité avec de nouvelles exigences pour freiner une civilisation technologique glissant à vive allure vers l’incontrôlé. Cette problématique était déjà présente dans « Malaise dans la culture » où Freud constatait que les hommes sont en mesure de se détruire en exploitant techniquement, par des voies de plus en plus artificielles, les forces naturelles.
Dans le duo/duel homme/nature nous pouvons repérer quelques pièges. Celui qui caractérise l’ère anthropocène est de « techniciser » l’écologie pour la mettre au seul service de l’homme (anthropocentrisme) et non du vivant (biocentrisme) alors que l’humain fait partie des existants. Cela conduit à reproduire un comportement qui a contribué à la destruction de l’environnement. Or, si l’homme a besoin de la vie, la vie a aussi besoin de l’homme.

Erreurs conceptuelles

Pour Bruno Latour, notre habitude d’opposer ou associer culture et nature est responsable de notre inertie devant la crise actuelle et nous pousse à ignorer la réalité de la nature. Ce mauvais pli conceptuel fonde l’ère anthropocène en laquelle la nature est « désanimée », désormais considérée comme une sorte d’ « objet » au seul service de l’homme.
A l’opposé, toujours si l’on s’en tient à cette sorte de couple nature/culture, une autre erreur aboutissant à la crise climatique serait de « suranimer » la nature, c’est-à-dire de déplacer sur elle des conceptions religieuses, ou, comme l’auteur les nomme aussi, « contre-religieuses », c’est-à-dire  prétendument à l’écart de la religion alors qu’elles en restent imprégnées. C’est ce qui se produit lorsque nous considérons la nature comme une unité, une globalité. Elle serait alors « totalisée », considérée comme seul milieu vivable.
On peut penser au film de Sean Pen  « Into the wild » qui  illustre bien l’aspect mortifère d’une telle conception. Il s’agit de l’histoire vraie de ce baroudeur dont l’obsession est de vivre au seul contact de la nature sauvage. Ceux et celles qu’il rencontre sur sa route et avec lesquels il noue des liens forts, tentent de le dissuader. Avide d’une fantasmatique liberté absolue au sein d’une nature matricielle, il ne distingue plus entre l’attitude légitime qui consiste à s’opposer aux aspects aliénants de la civilisation et la nécessité vitale de rester en lien avec les humains. Au moment où il comprend l’importance de ce lien et veut revenir sur ses pas, la rivière en crue lui barre la route, le poussant à réaliser les débordements implacables des catastrophes naturelles et quand, le gibier venant à manquer, il cherche à se nourrir de champignons, il en absorbe un vénéneux. Il est à l’article de la mort. Un grizzli tout à coup, est là qui l’observe et passe son chemin. Scène extraordinaire : sous l’œil indifférent de la bête, le monde sauvage conduit à la mort cet homme piégé dans une idéalisation de la nature.

Sortir du binôme nature/culture

Tant que nous ne parvenons pas à dépasser les théories traditionnelles qui opposent la culture et la nature, nous en remettant essentiellement pour la première à la science et à la technique et, pour la seconde à des conceptions philosophico- religieuses, nous restons enlisés dans une sorte d’hébétude passive ou dans des absurdités telles que le climato-scepticisme, sorte de négationnisme ou encore le clivage paradoxal entre les discours politiques et leur absence d’impact sur la réalité, tant sont fortes les puissances d’argent qui veulent poursuivre l’exploitation et bientôt l’épuisement des ressources de la terre.
L’on peut considérer comme une alerte le franchissement d’un seuil irréversible de production de CO2 dont on sait qu’il ne pourra être infléchi dans les prochaines années. Le signal d’alarme est continûment actionné par les chercheurs : il est urgent d’agir mais en même temps, les politiques ne contribuent que chichement à l’action et à la dépense quand ils n’accélèrent pas, en particulier dans les forages, un processus au terme duquel les rétroactions de la nature ne pourront être endiguées.
Pour mieux sortir de l’ignorance concernant le changement climatique, Bruno Latour propose un remaniement conceptuel dont deux aspects m’ont paru fondamentaux : tout d’abord ne plus penser en termes de nature et culture, ce qui comporte quelques difficultés dans la mesure où l’association des deux termes est au fondement de notre pensée aussi bien en ce qui concerne les sciences que la philosophie. Le sociologue propose de remplacer ce binôme en pensant plutôt en termes de terre ou de monde. Mais attention, deuxième point longuement développé par lui au cours d’une des conférences : il faut quitter l’idée de la sphère. Il emprunte ce point de vue à Sloterdijk qui, théorisant ce que l’on peut entendre par environnement (Umwelt) montre qu’il est impossible de le concevoir comme une sphère, c’est-à-dire un tout unifié. S’appuyant sur des recherches scientifiques, ce philosophe introduit l’idée de multiples environnements caractérisant les divers éléments qui composent la vie.
Il propose donc l’idée d’enveloppes multiples vitales pour ces éléments, chacun défendant la sienne.

Alors Gaïa ?

Les « enveloppes » telles que Sloterdijk les théorise viennent renforcer l’un des concepts fondamentaux de Bruno Latour, celui des puissances d’agir. Même si Spinoza, à ma connaissance, n’est pas nommé sur ce point, on pense inévitablement à l’ « Ethique », Partie III, proposition VI : « Chaque chose autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » ; si on lit cela avec l’idée des « enveloppes » de Sloterdijk, il devient clair que « pour persévérer dans son être », chaque chose, chaque élément du vivant, humains compris, exercera sa puissance d’agir- formulation récurrente dans les conférences de Bruno Latour mais que l’on rencontre aussi dans l’ « Ethique »- pour défendre son « enveloppe » contre ce qui pourrait la mettre en péril.
C’est là qu’intervient Gaïa, (« figure –enfin profane- de la nature » selon Bruno Latour) conçue, à l’inverse d’une globalité, comme une multitude d’éléments disparates, chacun défendant sa « puissance d’agir ». Au bout du compte, Gaïa, si désanimée par l’action des hommes que cela ne peut plus durer, rétroagit à nos actions, à sa manière, qui peut être cruelle comme elle l’était dans le mythe originel, ambivalente, se montrant tour à tour apaisante et mortifère. Ce faisant, elle devient un acteur jusque dans le champ politique.
L’auteur donne des exemples de ce que représente la « puissance d’agir » et l’on voit qu’il ne s’agit pas de volonté mais de pulsion de vie des existants mus par cette puissance. Le premier est emprunté au roman « Guerre et paix » de Tolstoï où les personnages agissent en dehors de toute prévision : ainsi le général Koutouzov gagnera la bataille de Tarutino contre Napoléon en ne l’engageant pas et il l’emportera parce qu’il sera, tout en y répugnant, resté immobile face aux nombreuses manœuvres de l’empereur.  Le général n’agit pas mais se fait agir nous dit Bruno Latour, par des forces qu’il ne peut comprimer : « Il devrait avoir des buts mais il est si impuissant dans sa puissance, qu’il ne parvient même pas à les définir ».
Le second exemple, emprunté à un article journalistique met en scène l’action de  l’équivalent américain des Ponts et Chaussées  pour endiguer le cours du Mississipi dont le bassin méridional a été artificialisé et qui déborde régulièrement.. Deux acteurs, deux « puissances d’agir », sont face à face dans une situation de conflit entre ceux que l’auteur nomme anthropomorphes et ceux qu’il nomme « hydromorphes ».
Le troisième exemple, emprunté à la médecine, met en relief l’action du CRF, (facteur de libération de la corticotropine et de son action de régulation des systèmes endocrinien, cardiovasculaire, reproductif, gastro-intestinal et immunitaire.) Voici donc une nouvelle « puissance d’agir » dont  l’auteur dit qu’elle ne se laisse pas approcher «  avec le même plaisir que « Guerre et Paix ». Mais il n’y a aucun doute qu’en suivant le CRF, on pénètre bien dans les tours et détours de l’action qui se découvrent encore plus complexes que les replis de la décision de Koutouzof ou les méandres du Mississipi. »
Gaïa est donc, non pas un objet exploitable ou une globalité, mais une juxtaposition hétéroclite de « puissances d’agir » dont l’homme n’est que l’un des modes. Est-ce que savoir cela ouvre des issues à l’impasse climatique qui nous concerne actuellement ?

Déchaînement aveugle de forces antagonistes ou efforts de « composition » ?

Laisser faire conduirait à la domination d’un principe de « raison du plus fort » entre la manifestation de toutes les « puissances d’agir » et à un irréversible règne de l’entropie qui m’a rappelé ce que décrit Nietzsche dans « La volonté de puissance » : « Le monde « n’a plus de sens » car  il est mené par « un jeu de forces et d’ondes de force, s’accumulant sur un point si elles diminuent sur un autre une mer de forces en tempête, éternellement  en train de changer, avec de gigantesques années au retour régulier, un flux et un reflux de formes allant des plus simples aux plus complexes, des plus calmes au plus fixes, des plus froides au plus ardentes, aux plus violentes, aux plus contradictoires, pour revenir ensuite de la complexité à la simplicité… ». Ce jeu des forces qui constituent le monde est immanent et Nietzsche l’a nommé « volonté de puissance ». Il s’agit de l’imprévisible quantum d’énergie qui anime aussi bien le monde que chacun d’entre nous, une sorte de poussée vitale : « Voulez-vous un nom pour ce monde ? Une solution pour toutes ses énigmes ? Ce monde est la volonté de puissance et rien en-dehors.  Et vous-même êtes aussi cette volonté de puissance et-rien en-dehors- »
Nous placer « face à Gaïa » semble bien être, pour Bruno Latour, une façon de nous transmettre un savoir de ces interactions se déployant entre la terre et les hommes. Car désormais, Gaïa contre réagit à leurs actions par les multiples « puissances d’agir » qui la constituent. Et cela mène aux catastrophes bien répertoriées : épuisement des sols, déferlements climatiques, destruction des espèces (à quand la nôtre ?) etc.
Pour que ce duel ne soit pas meurtrier, il faudrait élaborer un travail de composition dont l’auteur nous donne des exemples. En particulier, il serait utile de donner une voix aux éléments de la nature, en s’en faisant porte-parole ou avocat dans des instances politiques, c’est-à-dire en l’animant sans la « suranimer ». En admettant que nous ne sommes pas « seuls aux commandes », nous devons partager le pouvoir avec les forêts, l’eau, la terre, les animaux.
C’est ce qui se passe en Hollande où les députés représentent les sujets humains mais où sont aussi élus des délégués appelés à siéger dans le Rijkwaterstaat, Autorité nationale de l’eau.  Donc des autorités superposées s’exercent empiétant l’une sur l’autre et conduites par là même au partage d’un « modus vivendi ». Cet arrangement doit être élaboré et là où il ne l’est pas, en Californie par exemple, où personne ne représente dans la Vallée centrale, l’aquifère dans lequel pompent les arboriculteurs, une situation anarchique s’installe, quand chaque fermier vole l’eau de ses voisins, préludant à une tragédie des communs. Il est donc vital que Gaïa devienne un acteur politique.

Gaïa acteur politique au théâtre des Amandiers

Une simulation théâtrale au théâtre des Amandiers a eu pour objectif, en mai 2015 juste avant la Cop21 de réaliser une vision politique prenant en compte la question des diverses « puissances d’action » animant la terre. Plusieurs délégations (41) furent constituées, conscientes du fait que l’on ne peut plus laisser les Etats occuper seuls la scène dans la mesure où ils prennent principalement  en considération  les enjeux économico- politiques, laissant les forces de la nature à l’extérieur de leurs calculs et négociations, aucune instance ne se faisant porte-parole de ces forces, de sorte que l’on en reste à des actions managériales comme à des promesses vite trahies.
Au théâtre des Amandiers, par contre, il y eut, à côté des délégations « Australie », « Etats Unis » etc., représentant les Etats, des délégations « Sols », « Océans », « Espèces en voie de disparition » etc. Chaque délégation travaillait seule, complètement isolée des autres. Ensuite avaient lieu débats et négociations animés par une présidente. L’entreprise faillit rater à plusieurs reprises et il n’y eut pas de conclusion mais cette fiction peut apparaître comme l’anticipation   d’une politisation nécessaire des rapports de forces constituant la terre si nous ne voulons pas que ses contre- réactions aux actions exercées sur elle, ne génèrent une entropie menant à la destruction des humains. Et cette politisation à venir est, elle aussi, de l’ordre de la fiction, celle qu’il faut pour imaginer un progrès.

Réserves et adhésion

Deux aspects de l’ouvrage m’ont troublée : la référence à Schmitt et une sorte de point aveugle quant au religieux resté prépondérant, me semble-t-il, dans la conceptualisation de Gaïa.
J’ai une aversion profonde pour Carl Schmitt  et sa pensée proche du nazisme. Bruno Latour tout en se démarquant quelque peu de lui, lui emprunte l’idée d’une nécessité d’identifier son ennemi. C’est toute la théorie de l’ennemi chez Schmitt que je récuse. Une nécessaire identification de l’« ennemi » est conceptualisée par lui comme le fondement même du politique, ce qui laisse envisager, selon lui, des guerres absolues, qui, dès lors qu’on les prévoit, ont déjà commencé. Je ne peux m’empêcher de penser à l’idéologie de l’E.I. Carl Schmitt va jusqu’à désigner « le Juif » comme « ennemi absolu » : «L’’ennemi, «l’autre, l’étranger», dont la désignation constitue pour Schmitt l’essence même de la politique, est ici clairement identifié. C’est le juif – un ennemi non pas «conventionnel», mais, selon une distinction que fera ultérieurement Carl Schmitt lui-même, un ennemi «absolu» ( article  de l’Express sur Google : « Schmitt nazi à l’insu de son plein gré ») ; rien qu’à les lire/écrire, ces propos souillent la langue et la pensée ; ils sont juste bons à être vomis et, pour en revenir à la  lutte entre Gaïa et les humains, pourquoi pas, plutôt, puisque  des interrelations conflictuelles se produisent entre tous les éléments qui constituent les « puissances d’agir » de la terre et du monde,  ne pas préférer « adversaire » à «  ennemi », dans une sorte de « partenariat antagoniste » ?
En ce qui concerne le religieux, Bruno Latour le dénonce disant que, sous son influence, nous avons développé, même en toute mécréance, une représentation de la Nature une et globale. Alors je me suis étonnée des accents chrétiens accompagnant dans ses conférences l’idée d’une incarnation des multiples éléments constitutifs de la terre. Pour ma part, si je peux penser qu’en effet, incarnation il y a, je la considère plutôt sous l’angle d’une affinité des particules/ondes constituant les existants influencés par les champs d’énergie qui, s’exerçant sur eux, les informent. Et puis pourquoi recourir pour évoquer la disparate du monde, à une figure originaire de la Terre-Mère n’excluant pas l’élément religieux, fût-il païen ? Le non-lien tel qu’il s’énonce ici, entre Gaïa et religion, reste à mes yeux, ambigu voire paradoxal. Mais peut-être a-t-il en partie échappé à mon entendement.
Quoiqu’il en soit, j’ai le plus souvent parcouru cet ouvrage avec beaucoup d’enthousiasme mais ne parviens à en donner ici une qu’une vision fragmentaire et simplificatrice tant il est foisonnant et étayé. L’inventivité manifeste y invite à la pensée, dénonce la catastrophique inertie des humains face à l’évolution climatique, propose des outils politiques permettant d’envisager une issue possible à l’impasse, faute de quoi la terre se déroberait sous nos pas, d’autant plus inexorablement que ceux des vivants humains qui spéculent dans le domaine du profit, du pouvoir, des idéologies, des algorithmes, tendent à étouffer, pour mieux régner, l’esprit critique de leurs congénères de telle sorte que l’on pourrait bien assister à une destruction de l’espèce humaine par elle-même si aucun sursaut ne se produit. Bruno Latour énonce dans « Face à Gaïa » les conditions d’une possibilité de ce sursaut.
 
Noëlle Combet,  ©Copyright Temps marranes n°28
Avec tous nos remerciements à Claude Corman et Paule Pérez, éditeurs de la Revue Temps marranes 
 
 

 

Futur du travail

Crise, chômage structurel, révolution numérique : et si on voyait le travail autrement ?

Au moment où la France s’inquiète des manifestations sur la Loi Travail, s’interroge sur la fameuse inversion de la courbe du chômage, s’angoisse sur l’automatisation croissante des sociétés, cette analyse du professeur d’économie Yann Moulier-Boutang, est la bienvenue. Car elle propose d’envisager le travail différemment et évalue les pistes d’innovation sociale que nous pourrions emprunter.
Après une première partie consacrée à l’exploration des racines de la crise et des conséquences de la révolution numérique, l’auteur avance, dans une seconde partie, les solutions possibles et notamment les possibilités d’un revenu universel.
 

Les origines d’une crise sans précédent de l’emploi et du salariat

La crise pétrolière de 1974 qui a rebondi en 1978-80 avec la révolution iranienne a clos les Trente glorieuses et leur modèle économique. Ce dernier reposait sur trois piliers : une énergie et des matières premières bon marché, une combinaison de main-d’œuvre banale abondante provenant des migrations rurales urbaines et de main-d’œuvre qualifiée relativement rare et enfin le fordisme c’est-à-dire la production de masse de biens de consommation durables dont l’automobile était le symbole.

Évolution du PIB de la France (en volume). 

Les progrès des rémunérations étaient contenu dans les limites des progrès de productivité (le keynésianisme) et le modèle d’emploi était dominé par une salarisation à plein temps associé à une protection sociale (ce que l’on a appelé l’État Beveridgien), l’équilibre macroéconomique étant assuré par une progression régulière du pouvoir d’achat des classes moyennes.

Cette heureuse combinaison a permis trente ans de plein emploi. Toutefois, avec l’ouverture progressive des économies (ce qui allait devenir la mondialisation), l’arrivée des baby-boomers sur le marché du travail, la hausse brutale des énergies fossiles et des matières premières et des coûts salariaux (inflation à deux chiffres) ce modèle s’est effrité, la productivité a ralenti, un chômage chronique s’est installé.

Cela a correspondu aussi au fameux rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance (1972) qui a introduit une prise de conscience sur les dégâts du progrès industriel pour l’environnement. La crise n’était plus un court passage cyclique. Elle s’est installée.

Les États ont eu de plus en plus de mal à garantir une croissance forte sur la longue période, les systèmes de protection sociale ont été touchés par la baisse de cotisations induite par le chômage. Les investissements se sont tournés vers la périphérie, vite suivis par une délocalisation productive des industries lourdes (sidérurgie, construction navale), des industries légères (textile) à fort contenu en main d’œuvre. Toutefois ce déclin du secteur manufacturier qui a vu la part de l’industrie dans le PIB passer de 30-25 % à 20-15 % a été longtemps compensé par la création d’emploi dans les services particulièrement financiers (banques, assurances).

Une croissance molle malgré l’électronique et la finance

On a longtemps cru que la croissance serait tirée par l’électronique et l’informatique. Mais ces nouvelles industries ont très vite été mondialisées et les progrès de productivité qu’elles étaient censées apporter à l’ensemble de l’économie et donc à l’emploi ne sont pas apparus ; si bien que Robert Solow du MIT (prix Nobel 1987) pouvait se demander où était passé l’effet d’ordinateurs dans l’économie.

Les années 1980-2015 connaissent un transfert très rapide des usines dans les petits dragons (Corée, Taiwan, Malaisie, Singapour) puis dans les pays de l’ancien Tiers Monde à croissance très rapide (les BRICS : Brésil, Russie, Chine, Inde, Afrique du Sud). La financiarisation de la production est accélérée par un régime de change flottant et selon un marché financier qui fixe les taux d’intérêt.

 

La crise de 2008. Insee

Des crises financières récurrentes 1997, 2001, 2008 accroissent l’incertitude et aliment le marché des produits financiers (achat à terme qui forme le marché des produits dérivés, garantie contre le risque de change, titrisation des dettes des ménages et des États).

En 2015 le montant des transactions financières représentait 10 fois celui du PIB (700 000 milliards contre 70 000 milliards de dollars) sans que le plein emploi ait été rétabli dans les pays développés. La performance américaine doit beaucoup à un prix redevenu bas d’une nouvelle forme d’énergie fossile (le gaz de schiste et les pétroles bitumineux) ; en matière d’emploi c’est largement une illusion d’optique. Si l’on tient compte du retrait d’un grand nombre de femmes du marché de l’emploi qui aboutit à un taux global d’activité américain (hommes et femmes) de 60 % contre 88 % en France, le taux de chômage est de plus de 9 %.

 

Situation de l’emploi en France.

Une bipolarisation salariale

La qualité des emplois (faible qualification, précarité des contrats de travail) constitue également un point faible de cette croissance molle et hésitante. On observe également une inégalité croissante entre les hauts salaires bien protégés et les bas salaires. Par exemple en France (qui n’est pas le pays européen le plus « inégal ») un quart désormais des effectifs employés se trouvent au salaire minimum (smic). En 1968, la population employée au salaire minimum (le SMIG) n’était que de 10 à 15 %. Aux États-Unis aujourd’hui 30 % des emplois sont en régime d’indépendants, une économie de coûts salariaux estimés à 30 %.

Cette bipolarisation salariale (un sablier asymétrique dont la partie haute serait très petite) accompagne et renforce des disparités de statut, et lorsqu’on se propose d’unifier les statuts : contrat de travail unique au lieu de la polarité contrat à durée indéterminée/contrat à durée déterminée le modèle vers lequel on tend rejoint la répartition des revenus : avec une explosion des rémunérations des 1 % les plus favorisés, une hétérogénéité croissante dans le premier décile, et une aggravation de la situation des deux voire trois derniers déciles.

La situation atteint une zone de rupture : bientôt l’emploi salarié classique (contrat à durée indéterminée) constituera-t-il un privilège réservé à une minorité de la population ?

Taux de chômage en France

 

Taux de chômage en France. Coe-Rexecode

La première vague du numérique qui a touché la logistique, la réorganisation spatiale de la production a permis la segmentation de la chaîne de la valeur et la délocalisation : l’emploi à col bleu dans le nord a été le principal touché.

Ni au Japon, ni en Europe la croissance n’est parvenue à repartir ; le FMI a souligné le caractère décevant de la reprise mondiale qui partout se débat dans des scénarios déflationnistes (baisse des prix, croissance à l’arrêt, chômage élevé). N’eût été la politique monétaire de surabondantes liquidités menées par les banques centrales des grands pays (quantitative easing), ont peut se demander si nous ne serions pas entrés dans une dépression à la manière des années 1930. Que s’est-il passé ?

La transformation numérique, une nouvelle et 4°révolution industrielle ?

La crise de la croissance et de l’emploi s’étend dorénavant sur plus de 40 ans elle ne paraît pas pouvoir être résorbée à court terme. En ce sens elle ne ressemble ni à la Grande Dépression de 1929 à 1940, ni à la grande stagnation de 1873 à 1893. La seule période de l’histoire du capitalisme qui lui ressemble est celle qui a accompagné la révolution industrielle de 1780 à 1850 qui a vu naître la machine à vapeur, le chemin de fer, la grande fabrique puis l’électricité.

La longue crise de l’emploi qui accoucha au forceps du capitalisme industriel frappa R.T. Malthus, J.B. Say, D. Ricardo et Marx. David Ricardo pencha un moment pour la loi des débouchés de Say qui concluait que les destructions d’emplois générées dans le textile par les machines à tisser automatiques seraient compensées par la grande industrie (mines, sidérurgie, construction de chemins de fer).

Dans la première édition de ses Principes de l’économie et de l’impôt(1817) Ricardo pensa que les ajustements entre les facteurs de production, capital, travail salarié permettraient à l’économie anglaise de surmonter rapidement cette situation. Et c’est au nom de ces principes que Ricardo condamna sévèrement la législation de Speenhamland (1795) qui introduisait la dernière loi sur les pauvres. Plus de 3 % du revenu national anglais fut redistribué. Toutefois il fallut se rendre à l’évidence que la crise anglaise se prolongeait. Ce qui conduisit Ricardo dans la 3° édition des Principes (1821) à faire son autocritique.

Il expliqua que le chômage « technologique » aurait pu être résorbé si et seulement si la répartition des revenus issus de la production avait été flexible de part et d’autre ; du côté des salaires comme des profits. Or les profits refusèrent de s’ajuster à la baisse et l’ajustement se fit uniquement sur le salaire réel et sur le chômage. John Hicks dans son Histoire de la pensée économique remarque que le chômage dura extrêmement longtemps, que le dispositif de Speenhamland ne fut abrogé qu’en 1836, que les salaires et les conditions de vie des ouvriers furent très durs (ce qui nourrit la thèse de Marx et d’Engels de la paupérisation absolue de la classe ouvrière).

Or le caractère interminable de la crise et le très faible contenu en emploi de l’économie nouvelle (numérique, verte, post industrielle, de la société de l’information, du capitalisme cognitif) ne sont pas sans rappeler le cas ricardien. De plus en plus d’économistes (Jeremy Rifkin en particulier) parlent désormais d’une nouvelle révolution industrielle.

Mieux, la correction apportée par David Ricardo à son modèle s’applique bien ici : malgré la puissance de la crise financière de 2008, il n’y pas eu réduction de la part des profits, de ruine massive des riches ; au contraire malgré les déclarations unanimes à droite comme à gauche à réclamer une « moralisation du capitalisme » des profits, la valeur actionnariale guide plus que jamais les stratégies des entreprises et les tentatives de contrôler la finance de marché se heurte au souci de ne rien faire qui puisse compromettre les créations d’emplois.

Le résultat est conforme à ce qu’avait prédit Ricardo : c’est sur le niveau des salaires et sur le volume de l’emploi que se fait l’ajustement à une révolution technologique de très grande ampleur à laquelle nous sommes confrontés.

 

Partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits.

Sept ans après la crise de 2008 les profits financiers ont manifesté une résilience très forte qui nourrit une inégalité croissante dont nous avons vu les différentes manifestations.

Durant les années 1930, le New Deal avait été le signal aux États-Unis d’une politique de redistribution très active et cette dernière s’est prolongée comme l’a montré Thomas Piketty jusqu’aux années Reagan. Pourquoi en quarante ans de crise aucun New Deal ou révolution ne se sont produits jusqu’à maintenant ?

Sans doute pour trois raisons complémentaires :

1) Le système financier privé ne s’est pas effondré, les États puis les banques centrales ont évité une crise de solvabilité générale ;

2) Les ajustements demandés aux salariés ont été moins rudes du fait des « amortisseurs sociaux » constitués par l’État Providence et le chômage a touché des catégories périphériques par rapport au cœur du salariat (les jeunes et les vieux) ;

3) Les années 30 ont été le témoin d’une révolution managériale dans les entreprises et institutionnelle (insertion des syndicats dans les mécanismes de gouvernance) mais elles n’ont pas connu une révolution technologique susceptible de mettre complètement sur la défensive les ouvriers et leurs syndicats et les classes moyennes comme c’est le cas aujourd’hui.

 


Les « solutions » possibles

Face à une situation de chômage technologique structurel très important qui relègue les espoirs de plein emploi au rang de vœux pieux, il existe au fond trois positions qui conduisent à trois solutions différentes.

La première consiste à penser que le capitalisme qui est en train d’émerger n’est pas substantiellement différent du capitalisme industriel et que la transition se fera d’autant mieux qu’on prendra le plus rapidement des mesures d’ajustement de la main d’œuvre aux nouvelles formes de production (lean management, rationalisation de la main d’œuvre, augmentation de productivité), que les entreprises regagneront des marges de profits et donc embaucheront.

La solution passerait par une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, une activation des dépenses de chômage par une formation systématique, une plus grande adaptation des métiers. Les salariés devraient souffrir momentanément de chômage, mais l’emploi devrait redémarrer sur la base d’un contrat de travail unique (moins de sûreté de l’emploi pour les salariés protégés avec par exemple l’adoption d’un contrat de travail unique, mais davantage d’emplois) discours entendu aussi bien en France qu’en Chine récemment. C’est la position néolibérale.

La seconde analyse reconnaît que le capitalisme nouveau est différent du capitalisme industriel, mais que le contrat de travail salarié « protégé » peut être imposé aux entreprises par l’État et rester le socle de la protection sociale. C’est en gros le socle commun à tous les refus de la gauche des aménagements du Code du travail vers plus de flexibilité pour obtenir davantage de création d’emploi.

 

Margaret Thatcher à la télévision. Sarah Joy/Flickr

L’affrontement de ces deux positions a dominé la scène politique depuis 1975 et la discussion en cours en France autour de la loi El Khomri en constitue une illustration parfaite. La première position l’a largement emporté depuis la contre-révolution thatchérienne et reaganienne, réduisant la seconde à une résistance dans un pré carré de plus en plus réduit.

C’est au reste ce constat d’impuissance de la gauche traditionnelle, combinée à l’effondrement en 1989 des régimes socialistes d’obédience soviétique et l’hybridation chinoise très curieuse d’un socialisme autoritaire combiné à un développement d’un capitaliste de marché débridé, qui a conduit Tony Blair et son mentor idéologique Anthony Giddens bientôt suivis dans toute l’Europe, à déserter la social-démocratie au nom d’un réalisme économique.

Avec dix ans de retard, par rapport à l’Allemagne (Lois Hartz), vingt ans par rapport au Royaume-Uni, les débats français sur la réforme du Code du travail retrouvent ces mêmes lignes de fracture.

Ces deux solutions ou une motion chèvre/choux combinant les deux épuisent-elles toutes les possibilités ? Il est permis d’en douter d’autant qu’une troisième solution est en train de s’esquisser sous nos yeux.

Deux pistes qui tournent court

Le problème que rencontrent ces deux « solutions » est simple et tient en un seul mot : l’impossibilité constatée d’un retour à une croissance durable de plein emploi et une crise de l’État Providence. Michel Rocard avait assez lucidement craché le morceau dans les années 1990. Avec Nouvelle Donne et Pierre Larrouturou (La gauche n’a plus droit à l’erreur, Flammarion, 2013) il avait récidivé. Sans beaucoup de succès à gauche. C’est dommage. En apparence, mais en apparence seulement, les recettes néolibérales ont paru l’emporter d’abord sous la forme des purges d’austérité à la Thatcher (réduction des dépenses publiques, de l’endettement de l’État, des privatisations) ensuite par les recettes du nouveau Labour anglais dérégulant le marché du travail.

Mais l’instabilité financière qui s’est traduite par des crises très fortes dont celle de 2008 qui a failli devenir systémique, les médiocres bilans en termes d’emplois, des déficits budgétaires croissants, l’explosion des inégalités, le recours croissant à des retraites par capitalisation et non plus par répartition ont montré que la première solution ne parvenait pas à stabiliser un véritable régime de croissance.

Inverser la courbe du chômage au prix d’une dégradation des emplois offerts surtout dans les services ce qu’on a pu voir aussi bien au Royaume-Uni, en Allemagne et aux États-Unis, tel est le cruel dilemme auquel se heurtent les politiques de lutte contre le chômage.

L’heure de la seconde solution a paru émerger avec la montée en Grèce, en Espagne d’une gauche clairement contestataire remettant en cause les dogmes de l’austérité budgétaire et du désendettement à tout prix. Il est à craindre toutefois que la seconde solution : relancer la croissance par la consommation populaire, taxer les profits des multinationales du numérique (les Gafa) imposer par la loi le respect d’un code du travail axé sur la défense du salariat canonique (contrat de travail à durée indéterminée, limitation des licenciements) ne se heurte aux transformations intenses de l’appareil productif par la deuxième vague de la révolution numérique.

L’impact de la révolution numérique

Au moment où l’économie matérielle paraît toucher enfin les dividendes des progrès de productivité des ordinateurs, un nouvel impact du progrès technique obère le redressement d’une croissance de l’emploi. C’est le drame des stratégies « d’inversion de la courbe du chômage » adoptée par le Rapport Gallois et le « redressement productif » qui voient échouer les politiques de l’offre après avoir vu échouer les politiques keynésiennes de relance de la demande. La deuxième vague d’automation intellectuelle touche les tâches complexes intellectuelles, mais routinières et gouvernables par des algorithmes guidés par les valeurs statistiques

Les progrès rapides dans le remplacement d’activités mobilisant l’intellect, mais codifiés dans des programmes, et dans des données structurées par des tables de calcul, des BIG Data fournis par un nombre croissant d’objets connectés, montre que l’automatisation des immatériels qui peuvent être codifiés est déjà bien avancée. Les robots intellectuels touchent les emplois de banques, de consulting ou de mises à jour des données.

Plusieurs études en France, UK et US montrent de façon très convergente que 45 % à 55 % des emplois actuels sont directement menacés dans les 20 ans qui viennent.

 

Taux de chômage en France. Insee

Avec plus d’un tiers de la population active au chômage indemnisé ou pas, la partition traditionnelle entre le travail salarié, le travail indépendant, les professions libérales (médecins, avocats, juriste, experts) s’estompe de plus en plus. Or la protection des « indépendants » comprenons les non salariés est une lacune profonde des stratégies prônant le développement tous azimuts de la prise de risque par l’entrepreneur. On confond le risque comelrcial du société avec le risque personnel de l’individu.

Les pays émergents à développement rapide (BRICS) et les nouveaux émergents (Nigéria) ne sont pas mieux lotis puisque des études récentes évaluent à plus de 80 % les emplois menacés soit par une robotisation (qui avance à grands pas en Chine) soit par le couplage des machines learning avec le big data issu des dispositifs d’objets interconnectés. Selon le World Economic Forum de Davos (janvier 2016), 5 millions d’emplois risquent de disparaître d’ici 2020 en raison de la robotisation de l’économie.

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Revenu universel, emplois subventionnés et intermittence généralisée

La troisième solution consiste à envisager le couplage d’un revenu d’existence universel, d’une subvention publique des emplois faiblement qualifiés et d’un régime d’intermittence généralisée du travail

En février 2014 Martin Wolf dans le Financial Times tirait les leçons de la transformation considérable de l’emploi dans la seconde vague de la révolution des technologies numériques. Il ne voyait que deux mesures capables de conjurer une crise cette fois-ci politique du capitalisme tout cognitif qu’il soit.

La première serait d’instaurer un revenu de base ou citoyen inconditionnel pour tout membre de la société cumulable avec différentes formes d’activité (ce qui correspond pour moi à la rétribution de la contribution marchande ou non de la pollinisation humaine et de l’apport de chacun, sous différentes formes (y compris l’économie sociale et solidaire) à la productivité globale des facteurs.

La seconde mesure encore plus surprenante de la part de ce réaliste du Financial Times qui n’est pas particulièrement anti-capitaliste ni révolutionnaire était de subventionner toute participation au marché du travail pour les tâches banales requérant du travail manuel et peu qualifié. En effet, la conséquence directe d’un revenu d’existence serait de supprimer l’incitation majeure à remplir ces emplois. La mesure proposée serait de subventionner ce type d’emploi : chaque dollar gagné par l’employé serait abondé un autre dollar destiné à en financer les cotisations sociales de l’employeur (benefits). Les systèmes bismarckiens à l’allemande ou semi-bismarckiens à la française deviendraient totalement beveridgiens.

Remarquons que d’ores et déjà les mesures d’aide à l’emploi ces 25 dernières années ont surtout consisté à exonérer les employeurs de cotisations sociales. Le Président Hollande a au reste annoncé qu’en 2017 la totalité des emplois rémunérés au salaire minimum (le smic) seraient exonérés de la cotisation sociale employeur.

Pourquoi des mesures qui auraient été taxées il y a vingt ans d’aimables utopies révolutionnaires figurent-elles à l’agenda politique ? Ce sont les transformations de l’économie qui l’expliquent.

La mue du salariat en intermittence

Le salariat aménagé par deux siècles de protection sociale passablement érodées depuis trente ans correspond-il encore au mode productif qui se dessine ? La flexibilité réclamée par les entreprises sans protection sociale comme les diverses formes de contestation de l’ubérisation croissante de l’emploi l’ont attesté, n’est pas la solution. L’idée de flexi-sécurité à la scandinave souvent citée, mais peu imitée réellement, dernier espoir de ceux qui voudraient sauver le modèle d’un salariat stable et protégé, suffirait-elle à endiguer le tsunami du chômage technologique ? Là encore on peut en douter.

La troisième solution de plus en plus évoquée par l’aile marchante du capitalisme numérique comme nous l’avons montré consiste à remodeler profondément ce qu’a été le salariat. Son modèle de contrat se met à ressembler à de l’intermittence ou de l’intérim généralisés, à des contrats liés à des projets de quelques années (Rapport Vizille) ou à de l’événementiel ou enfin à des participations à des poly activités (ce qui correspond au monde vécu par les fondateurs de startups, les bénévoles opérant dans les fablabs).

Mais à la différence du modèle de flexibilité néo-libérale, la protection sociale fondamentale est fournie par un revenu d’existence généralisé à tous pour toute la durée de la vie. La solution à la précarisation croissante du marché du travail y compris pour les classes créatives est un revenu minimum d’existence détaché de l’emploi dans le marché. De l’emploi et pas du travail rémunéré ou de l’activité bénévole.

La révolution du revenu universel

C’est une transformation considérable. Quand il s’agissait de financer un RSA amélioré à la marge (de l’ordre de 550 euros par personne) se substituant à l’ensemble des prestations fournies par les assurances maladie, chômage, les retraites, les aides au logement, les besoins de financement pouvait être couverts par le recours au système actuel des impôts.

 

Le revenu de base au salon Naturabio (Lille, 2013). Revenu de base/Flickr

Le financement d’un revenu d’existence à un niveau équivalent à celui du smic ne peut pas être assuré par les impôts directs actuels (système Beveridgien) ou par les cotisations sociales (système bismarckien ou mixte à la française) ne constituent pas la solution quand bien même il serait partiellement remplacé par un impôt sur. Un impôt sur le capital ou sur la consommation (via la TVA) ne suffiraient pas non plus.

La récente étude de Thomas Chevandier, Jérôme Héricourt, Groupe de travail Revenu universel de la Fondation Jean-Jaurès https://jean-jaures.org/nos-productions/le-revenu-de-base-de-l-utopie-a-la-realite propose un revenu de base à 750 euros. La totalité des transferts opérés par le système actuel correspond à 800 euros par mois et par Français. La solution proposée par ce Think Tank proche du Parti socialiste y consacrerait les ressources actuelles des assurances maladies, handicap, chômages, retraites. L’allocation couvrirait les plus de 18 ans. Les besoins de financement seraient couverts par les modes de financement de la protection sociale actuelle. Un correctif serait effectué pour les retraités qui toucheraient une fois et demie la somme standard.

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Les principaux défauts de ce plan c’est qu’il décolle trop peu du niveau de pauvreté pour avoir un impact macro-économique de résorption massive des inégalités et de remède à la précarisation de 25 % de la population active. Il présente au reste un très grand risque de livrer la protection sociale au marché financier de la capitalisation.

Le BIEN (Basic Income Earth Networks) en particulier l’économiste Philippe Van Parijs qui en est l’un des fondateurs explique que le revenu de base doit être le plus élevé possible selon les pays. Nous pensons pour notre part qu’en France il devrait remplacer le salaire minimum et atteindre entre 1 100 et 1 200 euros par personne (y compris les enfants) si l’on veut en faire un outil de flexibilisation de la création d’activité protégée quelle que soit sa modalité (emploi salarié classique, intermittent, partiel, occasionnel, bénévole). Voir notre contribution à paraître dans la revue Multitudes 2016/2, juin, n° 63.

Dès que le revenu universel dépasse l’effort actuel de redistribution, il est illusoire de compter le financer à prélèvement constant. Mais nous savons que le système actuel d’impôt direct ou indirect est à la limite de la rupture. Il faut donc changer totalement le système des impôts en le remplaçant par une taxe uniforme sur toutes les transactions monétaires et financières (solution proposée par René Montgranier dans les années 1980).

Il y a actuellement 10 fois plus de transactions financières et monétaires mondiales que de PIB (700 000 milliards contre 70 000). Une taxe de 5 % sur toutes ces transactions perçues directement par les banques représenteraient 35 000 milliards même si le régime de croisière de cet impôt en situation normale pourrait être situé entre 1,5 et 2,5 %. Cette logique de taxation correspond au fait qu’aujourd’hui la richesse se crée dans la circulation et les flux et pas sur des stocks (le capital, le revenu, le profit, le patrimoine).

Pour mémoire en France le PIB en 2013 a été de 2539 milliards d’euros ; sur 25 400 milliards d’euros de flux financiers cette taxe pollen à 5 % représenterait 1270 milliards. En 2013 le budget de la France avait été de 386 milliards d’euros de recettes et de 455 milliards de dépenses ; le budget social de la nation avait été de 469 milliards d’euros de dépenses.

Le remplacement de tout le système actuel fiscal (impôts directs, indirects) par cette taxe uniforme perçue par les banques (qui du même coup deviendraient des annexes de l’appareil fiscal de l’État et permettraient à ce dernier d’avoir ses recettes en temps réel) est doublement redistributif dans les faits. 1°) Compte tenu de l’assiette de la richesse actuelle aussi bien productive que patrimoniale c’est dans les flux financiers et monétaires que l’essentiel de la richesse des plus riches se fabrique ; 2°) en permettant le financement des dépenses de l’État largement, en réduisant le déficit budgétaire, en accélérant le remboursement de la dette publique, il opérerait un puissant effet de redistribution.

Quant à l’effet incitatif à l’innovation il serait boosté d’une part par l’autonomie économique fournie à ceux qui travaillent dans des projets qui n’ont pas encore de rentabilité financière suffisante pour assurer un emploi marchand et d’autre part par un revenu contributif additionnel tel que le propose Ars Industrialis sous l’impulsion de Bernard Stiegler pour ceux qui ont une activité non rémunérée dans des centres d’innovations, des pépinières de start-up, des ateliers de co-working.

Un sondage mené en mars-avril 2016 auprès de 10 000 Européens voyait 64 % d’entre eux se prononcer en faveur d’un revenu de base (unconditional basic income), 58 % étant au courant de ce que cela représentait précisément caractère inconditionnel, individuel, cumulable avec une activité rémunérée.

C’est un signe des temps que la proposition d’un revenu universel ou de base soit sorti des milieux très étroits des spécialistes. Et plusieurs gouvernements commencent à voir dans cette proposition une sortie vers le haut de la crise de l’emploi et du salariat.

 

Yann Moulier-Boutang, Professeur des universités en Sciences Economiques, Université de Technologie de Compiègne (UTC) – Sorbonne Universités

Normalien, philosophe, sociologue puis socio économiste, professeur des universités en sciences économiques, Yann Moulier-Boutang a un profil transdisciplinaire. Professeur invité dans de nombreuses universités aux Etats-Unis (SUNY Binghamton), au Brésil (UFRJ) à l’ENSAPM (Paris), ENSCI (Paris), il enseigne à l’UTC l’économie politique, l’économie numérique, les droits de propriété intellectuelle et l’approche de la complexité. Il intervient activement à l’UTseuS (Shanghai University) et est professeur associé à l’Ecole Supérieure d’Art et Design à Saint-Etienne. Son livre sur le capitalisme cognitif (2007) traduit en anglais en 2012 fait référence. Dans son dernier ouvrage L’abeille et l’économiste (2010) il démontre que les hommes créent tous de la valeur économique dans les nombreuses interactions qu’ils développent notamment dans les réseaux numériques et que les plateformes de captation de l’innovation par en bas constituent un facteur majeur de l’innovation technologique et sociétale.

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Revenu de base

Revenu de base et technologies de la singularité : même combat ?

Qu’ont en commun les esprits progressistes et révolutionnaires débattant place de la République de lendemains qui chantent, et les apôtres de la singularité promoteurs zélés du remplacement des hommes par des robots ? Tous deux défendent le même projet : la mise en œuvre d’un revenu de base universel, d’une rémunération où la contrepartie travail aurait disparu. Une révolution activée par deux pôles diamétralement opposés, une étrange première.
 
Le revenu de base universel (RBU) est un thème qui se débat de plus en plus, dans de nombreux pays du monde. Cette idée ancienne, puisqu’elle remonterait à Thomas More en 1516, a longtemps senti le parfum de l’utopie et des rêves révolutionnaires. Plus proche de nous, c’est l’économiste prix Nobel Milton Friedman qui enfourche ce cheval de bataille, selon lui seul remède contre la pauvreté qu’il prévoit grandissante dès le début des années soixante-dix. Que l’on procure à tous un revenu décent pour qu’il n’y ait plus personne qui meurt de faim. Idée généreuse qui serait restée au rayon des bonnes intentions si d’autres économistes comme le prix Nobel 2013 Paul Krugman, mais aussi des penseurs, des philosophes, quelques hommes politiques, ne se mirent à prendre cet étendard.
 
Le revenu de base universel est devenu le thème symptomatique des temps qui changent dans lesquels nous sommes en train d’évoluer. Certains pays ont tenté de le mettre en œuvre avec plus ou moins de bonheur, mais c’est vers la Suisse que les regards se tournent. Le 5 juin prochain, en effet, la confédération helvétique votera sur ce qui pourrait être la révolution du XXIe siècle. Une nouvelle ère où le revenu serait dissocié du travail, où tout le monde pourrait avoir droit à un minimum de bonheur, où la pauvreté et la misère ne seraient plus que des images jaunies de l’histoire.
 
Certes, face à ce type d’idées humanistes, les financiers de tous poils sortent leur machine à calculer et font leur compte. Est-ce finançable ? D’autres voix chagrines, marquées par des siècles d’injonction « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », agitent l’épouvantail de la société d’assistés et le spectre de ces masses devenues oisives. Comment les occuper ? Les questions ne manquent pas face à ce sujet qui traversent les partis et les opinions politiques traditionnelles. Chacun y va de sa ritournelle, de la gauche à la droite, des écologistes aux libéraux, de peur de passer à côté de l’histoire ou plus prosaïquement, de l’élection.
 
Pourtant, il est un mouvement d’une force incoercible qui pourrait tout bousculer et précipiter l’instauration d’un revenu universel, avec beaucoup plus d’efficacité de ce dont sont capables les plus puissantes organisations citoyennes ou politiques.
Ce mouvement est celui qui transforme, sous nos yeux, dans des proportions jamais vues, le monde. L’automatisation de la société, l’émergence des robots partout, les progrès quotidiens des technosciences pour simplifier notre vie ou la rendre plus longue, ce mouvement qui bouscule toutes nos habitudes est en train, petit à petit, de changer l’activité des hommes.  Nous relations dans ces colonnes comment la Chine lance un plan massif de robotisation de son industrie pour remplacer 100 millions de travailleurs par des robots.

LIRE DANS UP : Chine : 100 millions d’ouvriers seront remplacés par des robots

Cette initiative est spectaculaire mais il y en a d’autres, à moindre échelle ou plus discrètes qui vont dans le même sens : le remplacement de l’homme par des machines. Il suffit d’aller dans un supermarché pour le constater déjà. Une étude de l’Université d’Oxford estime qu’environ 47% des emplois risquent de disparaître ces vingt prochaines années. Le World Economic Forum a fait de ce sujet un thème principal cette année.
 
L’Internet des objets, l’ubérisation, les Big Data, les imprimantes 3D, les drones et les voitures autonomes, les robots de toutes sortes, petits, grands, domestiques, industriels nous envahissent comme les vagues d’une marée démesurée.  Il est de plus en plus difficile d’imaginer quel type de travail ne sera pas radicalement transformé et quelle profession ne deviendra pas obsolète. Les ouvriers ne sont pas seuls visés, les cols blancs aussi, mais aussi les avocats, les médecins, les pédagogues… le mouvement est en marche.
 
Les promoteurs de ces « innovations » sont des gens extraordinairement convaincus de ce qu’ils font. Leur mission a quelque chose de messianique et en ce sens, elle est inéluctable. Ils perçoivent pourtant le risque majeur, car il y en a un, et il est de taille suffisante pour fracasser leur élan. En développant leurs technologies, en améliorant l’intelligence des machines, en s’approchant chaque jour davantage du point de singularité, ils savent qu’ils se heurteront à un risque : celui de l’humain.  Et le risque non maîtrisé n’est jamais très bon pour le business.
 
C’est la raison pour laquelle on voit aujourd’hui les gourous du transhumanisme, les papes des universités californiennes de la singularité, les technologues les plus avancés, se transformer en ardents défenseurs et promoteurs d’un revenu de base pour tous ces humains que leurs technologies auront mis au rencart. En se libérant de ce souci, en payant ceux qu’ils auront remplacés par des machines, ils s’achètent une paix inestimable.

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Ils y voient aussi des perspectives inédites de création de valeur. L’idée d’instaurer un revenu garanti, loin des motivations morales ou sociales que l’on entend de ce côté de l’Atlantique, servirait à favoriser l’implantation durable d’un nouveau capitalisme : le capitalisme cognitif. En accordant un revenu de base, on permet l’accélération de la circulation des idées dans les circuits économiques, d’une part et, d’autre part, on valorise tout ce qui n’est pas considéré actuellement comme du travail mais qui apporte néanmoins de la valeur. C’est en d’autres termes, le digital labor, c'est-à-dire la monétisation de l’implication des citoyens-utilisateurs dans la formation de la valeur d’un service ou d’un produit.
 
L’histoire nous réserve toujours des situations que les esprits les plus cyniques n’auraient jamais osé imaginer. Cette convergence du capitalisme le plus débridé avec les mouvements les plus révolutionnaires du moment n’est-elle pas un fantastique pied de nez de l’histoire en train de se faire ?
 
 

 

Le Fil de la vie

L’information est la force immatérielle du vivant. À propos du livre « Le Fil de la vie »

Il est rare de rencontrer des scientifiques de sciences « dures » parler d’immatériel. Ils s’en étonnent eux-mêmes : ce n’est pas de religion ou d’esprit dont il s’agit, répètent-ils. Ce dont veulent nous parler Pierre-Henri Gouyon, Jean-Louis Dessalles et Cédric Gaucherel, c’est de l’information. Non pas celle des nouvelles des journaux ou des flux de la TV. Non, celle qui est cachée au cœur des organismes vivants et de leurs projections, leurs constructions culturelles. Ces informations forment le Fil de la vie, titre de leur nouveau livre qu’il faut saluer comme une incursion rare et courageuse dans un monde encore mystérieux.
 
Trois scientifiques de talents, venus d’horizons différents se sont rencontrés pour tâcher de démêler l’écheveau complexe du vivant. Ils y ont découvert la force de l’information. Pierre-Henri Gouyon est professeur au Museum d’Histoire naturelle. C’est un biologiste, généticien, spécialiste de l’évolution, reconnu et prolixe. Il est l’auteur d’une quantité impressionnante de livres et d’articles sur le vivant. Il est aussi un combattant qui œuvre pour défendre la biodiversité et nous alerter sur les dangers des manipulations génétiques incontrôlées.  Jean-Louis Dessalles est Maître de conférence à l’université de Paris Saclay. C’est à la fois un spécialiste du langage et de l’intelligence artificielle. Son ouvrage Aux origines du langage fait figure de référence. Cédric Gaucherel est universitaire lui aussi, spécialiste des écosystèmes et de leurs interactions avec la vie animale et humaine. Il est notamment chargé de recherches à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA).
 
Le pitch du livre recueilli lors de la rencontre-débat avec les auteurs, organisée par UP’Magazine le 3 mai 2016,
à L’Hôtel de l’industrie (partenariat UP’ / SEIN) Place Saint Germain des Prés à Paris
 
« Et si certaines entités vivantes n’étaient pas matérielles ? » C’est par ces mots que les auteurs décrivent, dans leur quatrième de couverture, l’intention première de leur livre.  Existerait-il des entités vivantes immatérielles, en lutte pour leur survie, capables d’évoluer ? Pour les auteurs, ces entités immatérielles sont des informations. « Elles existent à travers nous, dans nos gènes, dans notre culture, dans nos écosystèmes ».
 

Des informations d’une autre nature

 
Pour des biologistes, l’information est ce qui se réplique et constitue la trame de tous les organismes vivants. Le gène porte l’information et la transmet d’individu à individu. Sous un certain angle, le gène utilise les organismes vivants comme des véhicules pour se reproduire. Est-ce à dire que tout être est seulement déterminé par ses gènes ? Non répondent les auteurs qui observent que des informations d’une autre nature que biologique forment les organismes et se transmettent non seulement d’individu à individu mais de génération à génération.
Ces informations font le fil de la vie, « qui bien que non matériel, possède sa propre existence, qui dépasse celle des individus ». En s’attachant à décrypter ce fil de la vie, les auteurs savent qu’ils entrent sur un terrain instable, qui pourrait les amener à découvrir une « nouvelle logique de la nature ». Certes la notion d’information est de nature scientifique et leurs argumentations n’ont rien d’irrationnelles. Les auteurs sont des scientifiques qui ont besoin de matérialité. Mais en avançant sur le terrain de l’information, ils ont conscience du risque de quitter le monde du matériel. Ils s’apprêtent à franchir un pas, le même que celui que Newton franchit en parlant des forces gravitationnelles. « Sommes-nous prêts à dire que la vie dépend d’un substrat immatériel, l’information ? » se demandent-ils.
 
Cette hésitation, ce trouble, on le retrouve presque à chaque page. En observant la réinsertion des loups dans le parc de Yellowstone aux États-Unis, ils décrivent comment chaque composante de l’écosystème est affecté. La démonstration est captivante. Tout se tient et est interdépendant, comme si l’écosystème possédait des composantes structurelles, subsistant bien au-delà des unités qui le constituent. Une sorte de mémoire de l’écosystème, tissu d’informations immatérielles.
Pour les auteurs, il apparaît évident que les êtres humains sont bien davantage que ce qui est inscrit dans leur ADN. Certes l’ADN compte pour beaucoup s’empressent-ils de dire, en bons biologistes ; mais il y a autre chose... L’information.
 
Il faudra attendre le troisième chapitre pour définir ce concept apparemment étrange. Les auteurs sont des scientifiques. Ils vont donc reprendre la définition la plus solide pour eux, celle de Shannon. On regrettera cette limite qu’ils se donnent en restreignant l‘information à une donnée (data) qui transite à travers des tuyaux, qui est codée et nécessite un décodeur. Depuis Shannon, d’autres pistes ont été empruntées, notamment par les neuroscientifiques grâce aux progrès faits dans la connaissance du cerveau. Mais ce qui intéresse les auteurs, c’est l’aspect « choquant pour le biologiste ». En effet, l’information possède une apparence, elle possède une réalité. Pourtant, à l’envers de toutes les habitudes, « son apparence est concrète tandis que sa réalité ne l’est pas ».  Ils sont contraints de s’y résoudre : « l’information, malgré son caractère immatériel, « vit » ». S’ils s’étaient détaché de la théorie de Shannon, ils auraient sans doute accepté d’affirmer que l’information n’est pas qu’un signe comme ils le démontrent en détail dans leur livre. L’information fait signe. Elle déclenche un feu d’artifice de connexions neuronales dans les cerveaux ; c’est sans nul doute aussi pourquoi les auteurs affirment qu’ « elle vit ».
 

Homo sapiens est un spécialiste de l’information

 
Elle vit dans les organismes vivants et plus particulièrement chez les humains. « Homo sapiens est un spécialiste de l’information » affirment-ils. La particularité que les hommes possèdent, plus que toute autre espèce, est le langage. Nombreux ont été les scientifiques qui se sont penchés sur cette fonction si élaborée. Certains ont même imaginé que l’apparition du langage avait transformé radicalement la nature de l’homme. Son cerveau a grossi, il a pu transmettre à ses congénères des instructions, inventer le feu et de ce fait, dormir plus profondément, en meilleure sécurité. Il put ainsi rêver, assimiler les connaissances des périodes de veille, augmenter ses capacités et son intelligence. Cette histoire, pour Pierre-Henri Guyon, est certes probable mais, nous n’en avons aucune preuve, aucune trace. C’est vrai. Ce qui apparaît plus évident pour les auteurs et notamment Jean-Louis Dessalles, le spécialiste du langage, c’est que cette fonction est à rapprocher … de l’épouillage chez les singes. Le langage sert à la conversation.  La preuve ? Regardez ce que nos contemporains font sur le web ou Twitter : ils papotent, ils propagent des nouvelles et des rumeurs. Et cela, « ils adorent le faire ». Ce sont certainement les pages les plus discutables du livre. La thèse consistant à dire que le langage sert à démontrer notre capacité à acquérir des informations pour gagner du prestige et conquérir un statut social obtenu ainsi par un autre moyen que la force physique, cette thèse restreint l’importance du langage et laisse de côté son rôle dans la conquête d’un avantage compétitif considérable dans l’évolution de l’espèce. Un avantage permettant justement aux informations non biologiques de se propager pour sculpter l’humain mais aussi toutes ses projections techniques ou civilisationnelles.
 
« L’information constitue le fil d’Ariane de l’évolution ». L’information est ce qui unit les organismes dans le temps. Les auteurs, naturalistes éminents, observent que l’information possède la caractéristique de voyager d’organisme en organisme, d’y être stockée, transmise et ainsi de traverser le temps, au-delà de la limite temporelle des organismes eux-mêmes. « Ce qui se maintient tout au long des lignées phylogénétiques, c’est exclusivement l’information qui les traverse, presque sans les voir » affirment-ils.
L’information codée dans les gènes, qui se réplique de génération en génération est bien connue des biologises. Mais il y a d’autres informations, non biologiques, non génétiques, qui sont capables de se répliquer elles-aussi et de se transmettre d’individu à individu dans toute la lignée des générations et des cultures. Ces informations non biologiques, qu’il faut appeler « culturelles », Gouyon, Dessalles et Gaucherel semblent les aborder avec d’infinies précaution.  Il faudra attendre la page 135 de leur livre pour que la notion de mème, inventée par Richard Dawkins [Le gène égoïste, Odile Jacob, 1976] soit abordée.
 

Le rôle des mèmes

 
Les auteurs reprennent la définition initiale de Dawkins : le mème est une unité d’information culturelle qui se propage de cerveau en cerveau. Le livre ignore les définitions ultérieures apportées au concept de mème, définitions directement induites des travaux des neuroscientifiques. C’est le cas notamment de Robert Aunger [The Electric Meme, The Free Press, 2002] ou de Susan Blackmore [La théorie des mèmes, Max Milo, 2006]. Ils ont observé que le mème n’est pas seulement une unité d’information qui se propage, c’est avant tout un déclencheur de sens, un « instigateur », qui se réplique de cerveau en cerveau et active une organisation complexe de cartes neuronales, dont on sait aujourd’hui qu’elles se situent dans de multiples zones du cerveau.

LIRE DANS UP : Des chercheurs créent une carte 3D du cerveau pour visualiser comment nous comprenons le langage

L’intérêt principal du livre de Gouyon, Dessalles et Gaucherel est de nous montrer, avec de nombreux exemples tirés de l’observation de la nature, que les gènes et les mèmes participent ensemble du fil de l’évolution. Dans certains cas, ce sont les gènes qui prennent le dessus, dans d’autres, ce sont les mèmes, ces unités d’information non-biologiques, qui sculptent le vivant. Les auteurs reprennent l’exemple significatif à cet égard de la tolérance au lactose qui est apparu quand l’homme a appris à se sédentariser et pratiquer l’élevage. Une mutation biologique (l’apparition de la lactase, cette enzyme qui permet la tolérance au lait) aurait ainsi accompagné une innovation culturelle (en l’occurrence l’élevage) pour mieux permettre à cette dernière de se projeter, de se propager.
Cette histoire donne envie de savoir, au-delà de ce que l’on sait sur les gènes, comment fonctionnent ces informations « culturelles » qui sautent de cerveau en cerveau, de génération en génération ; comment s’articulent-elles avec les structures génétiques. Qui du mème ou du gène tient l’autre en laisse ? On reste sur sa faim car la réponse donnée par les auteurs du Fil de la vie n’est pas aboutie.  De la même façon, en admettant que le gène soit « égoïste » et qu’il se réplique en utilisant l’organisme vivant comme d’un « véhicule », peut-on admettre aussi que le mème soit « égoïste » et qu’il se réplique pour former quelque chose de plus grand que l’organisme vivant.  Ici encore on regrettera le silence des auteurs qui n’abordent de surcroît que très rapidement la révolution numérique apparue il y a quelques années, dont nombreux sont ceux qui s’accordent à penser qu’elle est un formidable moteur d’expansion des mèmes.
 
Malgré ces silences ou ces oublis, le livre Le Fil de la vie est d’une grande importance. Il établit de façon indiscutable le rôle des informations biologiques et culturelles dans le vivant. En 1944, l’inventeur de la mécanique quantique, Erwan Schrödinger a écrit un petit livre remarquable : Qu’est-ce que la vie ? Il répondait que les fondements de la chimie et de la physique de la vie s’articulent autour d’une notion capitale, longtemps ignorée : l’information. Or selon lui, c’est l’information qui fait la spécificité de la vie. Pierre-Henri Gouyon, Jean Louis Dessalles et Cédric Gaucherel affirment, à la fin de leur périple à travers les arcanes du vivant, que « l’information est ce qui vit ». Il n’y a qu’un pas, qu’ils hésitent à franchir, mais qui pourrait constituer un pas de géant ; avancer que l’information, c’est la vie.
 
 
 
Pierre-Henri Gouyon, Jean-Louis Dessalles, Cédric Gaucherel, Le Fil de la vie. La face immatérielle du vivant, Odile Jacob, 2016, 240 p. 24.90 €
 
Photo : Le Rêve, huile sur toile d’Henri Rousseau (1910), New-York, Museum of Modern Art, © Akg Images
 

 

débat citoyen pour la planète

L'humain est-il savant ?

Jeudi 28 avril, en présence d’Edgar Morin, sociologue et philosophe, Patrick Viveret, philosophe et économiste et David Wahl, écrivain et dramaturge, a eu lieu le deuxième débat sur le thème : "L’humain est-il savant ?" au Ministère  de l'environnement, dans le cadre des débats citoyens pour la planète (1). A cette occasion, plus de 200 personnes étaient réunies pour échanger avec les invités. En introduction, Gilles Boeuf, Conseiller au cabinet de la Ministre, a rappelé quelques éléments avant de lancer le débat.
 
Dans les années 1750, un naturaliste et botaniste suédois, Carl von Linné invente (Systema naturae) la classification binominale : un nom de genre avec une majuscule accompagné d’un nom d’espèce avec une minuscule pour classifier tous les êtres vivants, des bactéries aux vertébrés. Quelques exemples : Canis canis, le chien, Canis lupus, le loup, Vibrio cholerae, la bactérie du choléra… Toutes les espèces vivantes sont alors décrites et les « types » sont déposés dans des Muséums d’histoire naturelle où ils constituent la référence, dans tous les pays.
 
A sa mort, en 1778, Linné et ses collaborateurs, imités par des naturalistes et scientifiques du monde entier, ont ainsi décrit environ 12 000 espèces de plantes et d’animaux. Nous en sommes à plus de 2 millions aujourd’hui, et continuons à déposer environ 16 à 18 000 nouvelles espèces par an.
 
En 1758, Linné dénomme l’humain Homo sapiens : « l’homme savant ». Des espèces avaient été, et sont toujours, décrites actuellement comme « horribilis », « horridus », « gulo » (le glouton), « atrox », « ferox  » (des crotales)… et nous nous sommes nous-mêmes appelés « sapiens ». Or, lorsque l’on regarde aujourd’hui les relations avec les autres espèces, l’attitude de l’humain vis-à-vis de la nature et de la biodiversité qui nous entoure, on peut se demander si nous méritons bien ce qualificatif.
 
Ces questions ont été l’objet du débat : comment analyser nos relations avec le monde vivant dans lequel nous nous trouvons ? Comment regarder nos responsabilités vis-à-vis de lui ? Nous sommes en effet l’espèce qui, seule, se juge « digne » et qui refuse cette dignité aux autres et nous avons mis en « coupe réglée » cette nature dans laquelle nous sommes immergés et dont nous ne saurions nous passer. Nous ne mangeons et ne coopérons qu’avec du « biologique » et pourtant aujourd’hui, et depuis quelques milliers d’années, nous détruisons, polluons, surexploitons, disséminons tout partout et avons une influence très délétère sur le climat. Alors l’humain, « faber » et pas encore « sapiens » ?
 
 
 
(1) Les débats citoyens pour la planète, c’est un cycle de débats consacrés aux sciences du vivant et à la biodiversité, une fois par mois au ministère.
Pour prolonger les échanges de la COP21 et continuer ainsi le travail de réflexion, de mobilisation jusqu’à la COP22 qui aura lieu à Marrakech, un cycle de débats avec des philosophes, anthropologues, sociologues, scientifiques, économistes, artistes engagés dans le développement durable a été mis en place autour des grands enjeux liés à la science du vivant et à la biodiversité.
Ces débats, animés par Gilles Bœuf, conseiller scientifique de Ségolène Royal, ont lieu une fois par mois à l’hôtel de Roquelaure, le jeudi de 19h à 20h30 autour de 3 à 4 personnalités.
 

VOIR AUSSI DANS UP' L'INTERVIEW D'EDGAR MORIN

VOIR AUSSI DANS UP' L'ENTRETIEN AVEC PATRICK VIVERET

 

 

code travail

Droit du travail et emploi : la difficulté de réformer

La revue Droit social (Edition Dalloz) rend compte, dans son numéro du mois d’avril, du grand débat qu’elle avait organisé début décembre – bien en amont donc de la présentation du projet de la loi Travail. Le dossier confronte les points de vue de juristes et d’économistes afin de signaler et mettre en perspective quelques-uns des principaux enjeux de la réforme.
 
Olivier Favereau, qui signe l’avant-dernière contribution et la plus riche, y expose le point de vue de l’ « économie institutionnaliste ». Plutôt qu’une réponse à Pierre Cahuc – dont on lira un résumé de la contribution ci-dessous –, l’article d’Olivier Favereau pourrait être vu comme une réponse anticipée à la chronique que publiait récemment François Bourguignon dans Le Monde du 24 mars. Celui-ci y expliquait que l’on devait considérer comme établi le lien entre le surcroît de chômage observé en France sur les trente dernières années par rapport aux autres pays européens (hors pays de l’Est et hors Espagne) et la rigidité, plus forte qu’ailleurs, du marché du travail. Il précisait en outre que cette rigidité était incompatible avec les transformations économiques et technologiques à venir, qui nécessiteraient au contraire une plus grande flexibilité du marché de l’emploi (tout en appelant à prendre également des mesures complémentaires visant une meilleure adéquation entre les qualifications demandées et offertes).
Le moins que l’on puisse dire est que les positions des économistes sur le sujet continuent de diverger. Si l’on y ajoute les différences d’appréciation des juristes sur l’opportunité de développer la négociation d’entreprise ou de réduire la protection qu’offre la loi à la partie faible au contrat – pour se limiter à ces deux thèmes –, on peut se demander si un débat où les positions se confronteraient sérieusement est encore possible, ou bien s’il reste juste à tirer le rideau.

Les termes et les enjeux du débat

Les contributions qui se succèdent dans ce dossier apportent plusieurs éclairages intéressants des termes et enjeux d’une réforme du droit du travail.
Le directeur du bureau de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) pour la France, Cyril Cosme, rappelle à quel point la structure et l’organisation du droit du travail – au-delà de la protection de la partie faible au contrat, que l’on retrouve partout – varient d’un pays à l’autre, en fonction de l’histoire, des traditions et cultures juridiques, du degré de coopération entre acteurs économiques et sociaux, mais aussi des préférences collectives et des choix politiques. Ce qui rend délicats les exercices de transposition des lois d’un pays à l’autre, en particulier lorsqu’on en attend des effets sur l’emploi. Indépendamment de la source du droit (le juge et sa jurisprudence, le contrat, l’accord collectif et la loi) sur laquelle le débat a tendance à se focaliser en France, l’élément essentiel pourrait bien être la façon dont les acteurs et partenaires sociaux se saisissent des cadres juridiques, lorsque des changements sont nécessaires – encore faut-il qu’ils y soient disposés et qu’ils aient les capacités de le faire.
 
L’ancien chef d’unité adjoint de la Direction Générale Emploi de la Commission européenne, Fernando Vasquez, questionne quant à lui l’orientation politique dominante en Europe. En effet, depuis maintenant une dizaine d’années, il semble y avoir un consensus autour du fait que la recherche de la compétitivité et l’augmentation du niveau de l’emploi exigent un abaissement des coûts et des standards sociaux, ce que l’auteur remet en question. Il souligne aussi la manière problématique dont est désormais perçue la mobilité intracommunautaire et la divergence croissante des pays de l’UE, qui ont cessé de coopérer pour ne plus établir entre eux que des relations de pure concurrence.
 
Marie-Claire Carrère-Gée, Présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi, présente le rapport récent de celui-ci, qui dresse un panorama détaillé des réformes du marché du travail mises en œuvre en Europe ces dernières années, sur la base des données élaborées par la Commission européenne ou le Bureau international du travail. Les premiers effets de ces réformes y sont analysés à l’aune de trois critères : l’emploi, la compétitivité, ainsi que les inégalités et la pauvreté. Toutefois le rapport ne réussit pas à établir que les évolutions observées sont effectivement la conséquence des réformes mises en œuvre.
 
Les deux contributions suivantes sont signées par des professeurs de droit. Pascal Lokiec plaide pour que l’affirmation d’un lien de causalité entre droit du travail et chômage – sur laquelle aucun consensus n’existe du côté des économistes, rappelle-t-il – ne soit pas prise pour un fait établi par le juriste (c’est-à-dire aussi les membres du Conseil constitutionnel, lorsque cela tombe sous son contrôle). Réciproquement, il met en garde contre une analyse économique qui ne prenne pas en compte la subordination et les droits fondamentaux. Ensuite, il rappelle les principaux outils qui sont déjà à la disposition des employeurs pour permettre la flexibilité du travail. Il évoque aussi les différents modes de régulation juridique existant en droit du travail : la réglementation, l’exigence de justification, la délégation aux acteurs et l’incitation (au sens de règle susceptible d’orienter les comportements). Il explique ainsi que ces modes ont vocation à coexister, chacun d’entre eux répondant à des finalités différentes, et ne sont certainement pas voués à se substituer les uns aux autres. Ce besoin de régulation juridique, explique-t-il, se fait actuellement plus particulièrement ressentir à cause de deux facteurs : d’une part, l’essor du « non salariat » ou, en interne, la remise en cause de la subordination et des protections associées (au motif d’une autonomie croissante des salariés, parfois passablement ambiguë) ; d’autre part, l’adaptation du salarié aux évolutions de l’emploi, à la fois dans et hors de l’entreprise, et la responsabilité de l’Etat en la matière.
 
Arnaud Martinon, également professeur de droit, brosse, quant à lui, un état du droit de licenciement pour motif économique. Il relève ainsi des tensions juridiques sur le contrôle du motif du licenciement (les causes du licenciement, le périmètre d’appréciation, le débiteur des obligations) ou parfois à sa marge (la modification du contrat de travail ni personnelle, ni économique, le champ du reclassement ou la définition du groupe de reclassement ou d’emplois substituables). Il explore ensuite les changements envisageables, des plus radicaux, comme l’autorégulation ou la taxation, aux plus anodins. Il envisage ainsi, par exemple, la possibilité de neutraliser les cas de nullité des licenciements et/ou de réduire le montant des dommages et intérêts, de renforcer et sécuriser des plans de départs volontaires ou d'autoriser les accords de PSE à inclure des propositions de transactions individuelles, voire d’autoriser des accords collectifs de rupture, sur le mode des accords de maintien de l’emploi (si les employeurs trouvent des syndicats pour les signer).
 
Jean-Denis Combrexelle, Président de la section sociale du Conseil d’Etat, plaide, comme dans son rapport remis en septembre, pour la négociation collective, en mettant en avant le succès des accords de PSE, nés de la loi de sécurisation de l’emploi, ainsi que (mais peut-on considérer qu’il s’agisse d’un succès ?) l’obligation de négocier au niveau des branches les contreparties en termes d’emploi au Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) dans le cadre du Pacte de responsabilité. Mais il souligne également, plus généralement, l’augmentation du thème de l’emploi dans les accords collectifs à tous les niveaux. Certes, ni la négociation collective, ni d’ailleurs aucun autre dispositif de droit du travail ne créent directement des emplois, concède-t-il. Mais celle-ci peut être un puissant levier de performances économiques et sociales, elles-mêmes porteuses d’emplois. Cela vaut tout particulièrement pour la négociation d’entreprise, ajoute-t-il, parce qu’elle est à la fois plus proche des choix économiques de l’entreprise et des choix individuels des salariés. À le suivre, la charge de la preuve en incombe toutefois aux acteurs eux-mêmes. Manière de dire que sans engagement réciproque de leur part, rien ne se passera… ou peut-être tout autre chose que ce qui était prévu, si une partie domine l’autre (mais cela Jean-Denis Combrexelle ne le dit pas). 
 
Christophe Radé, également professeur de droit, trace un rapide un bilan de la négociation collective sur l’emploi. Au niveau de l’entreprise, la mise en œuvre des 35 heures a sonné le glas des accords offensifs, explique-t-il, au profit exclusif d’une négociation de sauvegarde de l’emploi, qui présente elle-même un bilan mitigé. Et les syndicats peuvent avoir le sentiment aujourd’hui que leur accord est recherché surtout lorsqu’il s’agit de légitimer des suppressions d’emploi ou d’en régler les conséquences. Dans ce contexte, se demande alors l’auteur, ne vaudrait-il pas mieux, une fois admis le caractère inéluctable des restructurations, basculer plus clairement dans une logique économique en laissant les entreprises déterminer le nombre des emplois supprimés et en leur imposant de financer des dispositifs de reconversion professionnelle. Cela permettrait de supprimer les phases de discussion internes qui conduisent souvent, plutôt qu’à un renforcement des mesures de reclassement, à une surenchère financière autour des indemnités de départ.
 
Les deux contributions suivantes sont signées par des professeurs d’économie. Pierre Cahuc explique comment il est possible, dans certains cas, d’établir une relation de cause à effet entre des règles de droit et l’emploi. Une stratégie consiste – à défaut d’expérimentations, souvent difficiles à mettre en œuvre – à repérer, par exemple, des changements de réglementation qui affectent de façon différenciée des individus ou des entreprises similaires. Ainsi, par exemple, on peut dans le cas d'un dispositif d’allégement des charges qui concerne les entreprises jusqu’à un certain seuil d’effectif, comparer les évolutions de l’emploi de part et d’autre de ce seuil et d’attribuer alors (ou non) à ce dispositif un effet de dynamisation de l’emploi. Au-delà de cet exemple, de très nombreuses études empiriques, mobilisant ces mêmes méthodes, montrent que le coût du travail a un impact négatif sur l’emploi, et qu’il en va de même des règles de droit renchérissant ce coût. Toutefois, une règle qui accroît le coût des licenciements a a priori un effet ambigu sur l’emploi, car si elle renchérit le coût du travail, elle dissuade aussi d’opérer des licenciements. Les mêmes méthodes d’analyse permettent alors de départager ces effets. Elles mettent ainsi en évidence les effets négatifs de la protection de l’emploi sur ce dernier. Elles montrent également que celle-ci contribue à creuser les inégalités en protégeant les salariés ayant accès à des emplois stables au détriment des autres. Deux pistes méritent ainsi d’être envisagées pour sortir de l’impasse, explique l’auteur. Tout d’abord, la possibilité de réduire le salaire minimal et de confier à la fiscalité la tâche de redistribuer le revenu plus efficacement, en ciblant les transferts vers les ménages à plus bas revenu, en fonction de la situation familiale, avec des effets moins dommageables pour l’emploi que des salaires rigides à la baisse. Deuxièmement, celle d’assouplir les licenciements économiques en leur associant une mutualisation des coûts de reclassement des salariés. Celle-ci pourrait être financée par une modulation des cotisations à l’assurance chômage, en fonction de l’historique des ruptures de contrat de travail dans l’entreprise (c’est-à-dire qu'une entreprise avec un taux de licenciement plus élevé paierait plus). Cela suppose toutefois que la redistribution fonctionne bien et ne se heurte pas à d’autres empêchements. 

Le point de vue de l’économie institutionnaliste, en guise de réponse

Olivier Favereau fait l’effort, dans sa contribution, de répondre à une bonne partie des communications précédentes, en explicitant le point de vue de l’économie institutionnaliste, pour laquelle, explique-t-il, l’économie ne précède pas les institutions. Le droit en particulier a ainsi sa légitimité propre, qui ne se résume pas à l’efficacité économique, à supposer même que celle-ci puisse être définie de façon unique. Le droit est ainsi envisagé comme une « ressource » avant d’être une contrainte et/ou une modification des incitations.
De plus, une règle ne peut être considérée de manière isolée, en faisant abstraction d’un ensemble plus vaste avec lequel elle fait système. Les grandes tendances que l’on peut malgré tout identifier par zones ou ensembles de pays ne montrent aucune « solution miracle » pour l’emploi. Pour autant, le type de « monde commun » qu’instaurera le droit déterminera la forme des relations qu’entretiendront entre eux les acteurs collectifs et individuels.
Sur la question de la compétitivité, l’auteur souligne que le coût du travail ne détermine pas à lui seul la compétitivité d’un produit. Une entreprise qui ne serait capable de soutenir la concurrence qu’en payant des salaires faibles ne serait tout simplement pas compétitive. Enfin, au niveau d’une nation, la compétitivité résulte d’un mélange de positions d’entreprises compétitives et non compétitives et, en définitive, renvoie à l’ensemble des institutions qui assurent une performance collective, c'est-à-dire une productivité du travail suffisante pour assurer la viabilité du modèle social national. La mobilité du travail dans l’Union européenne est faible, problématique et source d’effets pervers – lorsqu’elle est un prétexte à la mise en concurrence des modèles nationaux. Ce qui suggère alors l’hypothèse, explique-t-il, que celle-ci n’est alors justement pas suffisamment « équipée » sur le plan institutionnel pour produire tous ses effets positifs. Mais cela vaut également, plus généralement, pour le projet d’Union centré sur une économie entièrement vouée à la libre concurrence.
Pour les mêmes raisons, l’économiste devrait s’astreindre, explique l’auteur, avant de parler du type de contrat de travail souhaité, à préciser au préalable le type de prestation attendu du salarié. En effet, une contribution personnelle à un processus d’apprentissage collectif ne se commande évidemment pas de la même façon que la participation à une chaîne de production. Pour illustrer les précautions à prendre lorsqu’on prétend tirer des conclusions de telle ou telle mesure de flexibilisation des relations de travail, l’auteur évoque le cas allemand. La création d’emplois supplémentaires dont on crédite généralement les réformes Hartz pose toutefois d'autres questions lorsque l’on observe que, si les emplois ont bel et bien augmenté, le nombre d’heures de travail en revanche est resté étonnant stable.
Partant de la théorie des organisations, l’économie institutionnaliste, poursuit l’auteur, voit dans l'entreprise un dispositif d’apprentissage organisationnel, inscrit dans une relation de pouvoir « privé » – entre l’employeur et le salarié –, dont l’efficacité économique dépend de sa capacité à susciter la confiance de la partie faible. L’obligation de motiver le licenciement et la possibilité d’un contrôle par le juge, pour répondre à Arnaud Martinon, contribuent alors toutes les deux à asseoir cette confiance. Par ailleurs, parce qu’elle fait la distinction entre le statut de société et l’entreprise, l’économie institutionnaliste suggérerait volontiers, explique-t-il, de mettre l’obligation de reclassement à la charge du groupe (lorsqu’il existe), plutôt qu’à celle de la société juridique.
Les relations sociales sont caractérisées, dans notre pays, par une méfiance instinctive à l’égard des entreprises. Or, la mauvaise qualité des relations de travail pèse négativement sur le taux d’emploi, comme cela a été démontré par T. Philippon. Si la méfiance se nourrit de l’asymétrie de pouvoir, comme on peut le penser, il est logique de chercher à reconquérir la confiance par un véritable rééquilibrage des pouvoirs, et donc notamment l’élargissement des dispositifs instituant des administrateurs salariés. Cela permettrait d'aller vers une codétermination à l’allemande ou à la suédoise, dont il faudrait également trouver les moyens, sans doute constitutionnels, de les étendre aux PME et TPE.
 
Pour finir, Nicole Belloudet, professeur de droit, membre du Conseil constitutionnel, analyse le contrôle exercé par ce dernier sur la législation du travail, notamment à destination des législateurs. Le contrôle du Conseil constitutionnel n’est pas extrêmement intrusif. C’est un contrôle balancé qui dans la situation actuelle porte attention au plein emploi mais assure des garanties de protection pour les salariés, écrit-elle. Aussi est-il peu probable que des avancées ou simplement de véritables éléments de réponse sur le sujet puissent venir du Conseil constitutionnel.
 
La question de l’emploi et la course à la compétitivité à laquelle la majorité des économistes se sont rangés pose aujourd’hui un redoutable défi au droit du travail, dont les fondements et la légitimité sont mis à mal. Cela demanderait une clarification et réaffirmation autrement plus forte que celle proposée par ce dossier, même si ce dernier permet un début de prise de conscience.
 
Jean BASTIEN, consultant auprès des comités d'entreprise.
Ses pôles d'intérêt englobent notamment l'économie, l'organisation des entreprises et les questions du travail.

Livre "Entreprises : la grande déformation" d'Olivier Favereau - Edition Parole et silence, 2015

Dossier : le travail en débat

 
Cet article est précédemment paru dans nonfiction.fr
 
 

 

L'Arc de Triomphe de palyre

Comment reconstruire Palmyre ?

L’armée de Bashar al-Assad, largement soutenue par l’aviation russe et les forces du Hezbollah libanais a repris le contrôle de Palmyre. La (re)prise de la ville, inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco, est ici un enjeu symbolique tout autant que stratégique. Libérée, il faudra maintenant reconstruire Palmyre.

La reprise de la cité antique a été saluée par la communauté du patrimoine culturel. Tout d’abord par la directrice générale de l’Unesco Irina Bokova, mais également par Maamoun Abdulkarim, directeur de la DGAM (Direction Générale des Antiquités Syriennes) qui décrit ainsi une victoire pour le monde entier. La présence de figures du monde culturelle célébrant une victoire militaire confirme bien le statut que Palmyre a acquis au cours des dernières années. La ville est devenue martyre culturel, symbolisant un patrimoine syrien à l’agonie tout en exemplifiant les exactions iconoclastes de Daech.

Le patrimoine culturel à Palmyre

Si l’accent a été mis sur les destructions idéologiquement motivées de Daech, l’état du patrimoine culturel de Palmyre ne peut s’expliquer sans l’implication de tous les acteurs du conflit. En effet, bien avant la prise de la ville par l’État islamique, la transformation de la cité antique en champ de bataille avait déjà mené à la destruction de colonnes, l’endommagement de temples et de couches archéologiques, ainsi qu’à la disparition de certains éléments architecturaux.

Cette destruction s’est amplifiée lors de la prise de la ville par Daech en mai 2015. Un rapport de septembre 2015 met en valeur le pillage d’éléments architecturaux et de sculptures funéraires, la destruction de tombes, d’autels sufis, et la très médiatisée démolition du temple de Baalshamin.

Au cours des derniers mois, l’intensification des combats et les bombardements syriens et russes semble avoir largement participé à la destruction d’une partie de ce patrimoine. Certaines colonnes ont été détruites au cours du mois de novembre par un bombardement russe. Plus récemment encore, mi-mars, certains groupes locaux ont tenté d’attirer l’attention sur le coût de la stratégie russe pour la ville de Palmyre.

LIRE DANS UP' : La mémoire condamnée, ou le patrimoine mondial entre négligences et destructions 

Premier état des lieux

Les photos de la ville antique nous sont parvenues dès vendredi. C’est tout d’abord les chaînes Mayadeen et Al-Manar qui nous montrent les colonnades, mais ne permettent pas d’évaluation plus poussée. Au courant de l’après-midi, Rossia 24 met en ligne un montage de vidéo plus précis d’Alexander Pushin et Yevgeny Poddubny.

Ces images nous permettent un premier survol de la situation du site archéologique depuis que les troupes Daech ont pénétré la ville. Elles montrent la destruction quasi-totale, bien connue, du temple de Beelshamin, à l’exception de l’enceinte et d’une partie de la porte d’entrée. La vidéo montre plusieurs impacts d’obus et certaines portions de murs écroulés dans la zone de l’agora et du « Tariff Court ». Le tétrapyle voisin semble intact, mais plusieurs colonnes de la grande colonnade sont à terre, corroborant les rapports. Le théâtre quant à lui reste relativement épargné. Lieu de réunion de Daech et scène d’exécutions de masse, ce dernier ne montre que quelques rares éclats d’obus ou de balles et un lieu généralement laissé à l’abandon.

Dimanche, quelques vidéos permettent enfin de pénétrer le musée. On y voit alors statues romaines défigurées, murs montrant plusieurs impacts d’obus et de balles, et quelques autres éléments architecturaux jonchant le sol sous un toit branlant. Si les quelques destructions de statues peuvent être probablement attribuées à Daech, il semble probable qu’une partie des dommages soient imputables à la bataille en cours.

Si la définition des vidéos ne permet pas d’étude approfondie, elle confirme cependant les informations récoltées sur le terrain et à l’aide d’images satellites par les différents groupes et institutions surveillant la destruction du patrimoine syrien. La collecte de différents types de données reliées à la destruction du patrimoine syrien au cours des dernières années a en effet pour but de préparer la phase de reconstruction qui prendra lieu dès la fin du conflit.

Quels chantiers maintenant ?

À cet égard, Palmyre pourra jouer le rôle d’expérience à petite échelle. Palmyre a été présentée comme martyre culturelle de la guerre civile et des exactions d’EI, c’est donc par elle que doit commencer la reconstruction.

Déjà, Irina Bokova précise le rôle que l’Unesco doit jouer, dès que la situation est stabilisée, et suggère le début du processus de reconstruction aussi tôt que possible. C’est cette même idée qui est défendue par Maamoun Abdelkarim. Dario Franchescini, le Ministre italien de la Culture quant à lui suggère l’emploi de ces casques bleus culturels, une force nouvellement crée composée de carabinieri et de professionnels du patrimoine culturel.

Tout au court du conflit déjà, différentes organisations (Unesco, ICOMOS, ICOM, ASOR, Syrian Heritage Initiative, Heritage for Peace, SHIRIN Project, et bien d’autres) se sont mobilisées pour participer à la protection du patrimoine syrien. Cette mission était limitée par l’incapacité des acteurs à agir à l’intérieur même du pays et s’est principalement concentrée autour de trois aspects : collecte de données sur le terrain, sensibilisation, et formation de professionnels syriens à la gestion du patrimoine en période de conflit.

Ces formations ont eu lieu sur Internet, à Beyrouth ou Gaziantep, et ont mis l’accent sur des aspects aussi variés que catalogage et transport des collections, techniques de conservation d’artefacts ad hoc, techniques de renfort architectural, protocole de collecte et d’organisation de données, sensibilisation aux cadres législatifs existants, préparation aux risques.

Le premier travail de ces organisations sera, dès la sécurisation de la ville, de travailler de concert avec les experts locaux pour organiser une évaluation des dommages et l’établissement d’une liste de priorité de conservation. Ces équipes devront décider de la nécessité et de la pertinence de reconstruire ce qui a été détruit au cours des dernières années de guerre.

Il est probable que les collections archéologiques resteront en sécurité dans les coffres loin de Palmyre. Les équipes en charge de la restauration du patrimoine devront également remettre sur pied le système de gestion culturelle de Palmyre, tout en intégrant les impératifs militaires des forces locales, car la guerre syrienne n’est pas finie. Les risques de pillages sont toujours présents, tant il a été démontré que cette activité était entreprise par tous les partis du conflit, incluant l’armée syrienne officielle.

Si libérée et sécurisée, Palmyre jouera le rôle de Stunde Null à petite échelle. Elle sera l’opportunité de mettre en action les différentes stratégies élaborées par ONG et institutions internationales durant le conflit. Cependant, l’héroïsation des libérateurs et la hâte des institutions culturelles ne doivent pas minimiser les origines des dommages infligées à la ville. Une reconstruction des vestiges et de l’administration culturelle de Palmyre ne peut passer que par la prise en compte de tous les acteurs et moyens de la destruction du site.

Cet article a été mis à jour le 29 mars 2016.

Bastien Varoutsikos, archélogue, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Photo : L'Arc de Triomphe de PalyreThe Conversation détruit par Daech en octobre 2015 (photo prise le 27 mars 2016). Maher Al Mounes/AFP

 

 

Apple FBI

Apple vs FBI : suite et fin ?

Encore un rebondissement - peut-être le dernier – dans le bras de fer qui oppose Apple au FBI. Après plusieurs semaines de conflit opposant le géant à la pomme au gouvernement américain il semblerait que le FBI ait trouvé une solution pour se débrouiller tout seul et ouvrir les codes secrets de l’iPhone dans l’affaire criminelle de San Bernardino.
Le dernier jugement rendu mardi 16 février par la Cour fédérale du Riverside en Californie exigeait que la multinationale fournisse « une assistance technique raisonnable » au FBI afin de lui permettre d’accéder au contenu crypté de l’iPhone d’un des auteurs présumés de la fusillade de San Bernardino. Les enquêteurs, soutenus par des familles de victimes de cet attentat qui a fait 14 morts, estiment que le contenu du téléphone portable pourrait les aider à déterminer comment a été organisé l’attentat du 2 décembre, mené par Syed Farook et sa femme Tashfeen Malik. Les enquêteurs cherchent notamment à établir s’ils ont bénéficié d’une aide extérieure.
 
Il semblerait que le gouvernement qui, parallèlement à ce jugement, poursuivait ses efforts pour accéder au contenu de l’iPhone, soit arrivé à ses fins. Le FBI contacté par « un tiers » serait sur le point de parvenir à accéder (si ce n’est déjà le cas) aux données de l’iPhone. S’en est suivie la levée d’une audience qui devait se tenir ce mardi. Le test de la viabilité de méthode fera l’objet d’un rapport d’évaluation et sera prochainement communiqué au juge en charge de l’affaire, Sheri Pym.
 
Il y serait parvenu sans l’aide d’Apple. Dans une telle hypothèse, la personne à l’origine de cette méthode pourrait néanmoins s’exposer à des poursuites judiciaires. Selon Robert Enderle, expert en technologies, il pourrait s’agir de John McAfee (créateur de l’anti-virus éponyme), ou d’un ancien employé d’Apple. En France, cette personne aurait pu être poursuivie sur le fondement des articles L 323-1 et suivants du Code pénal qui incriminent l’accès ou le maintien frauduleux dans un système automatisé de traitement des données. S’il s’agit d’un ancien employé d’Apple, il pourrait se voir opposer la clause de confidentialité présente dans son ancien contrat de travail.
 
En réalité, il serait surprenant qu’Apple ne soit pas intervenu. La version des faits telle qu’avancée par le gouvernement américain constituerait un juste milieu et permettrait à Apple de collaborer avec le FBI tout en maintenant son image de garant des libertés fondamentales auprès des consommateurs. En effet, depuis le jugement du 16 février dernier, la multinationale était dans une position ambigüe puisque si fournir au FBI un moyen pour accéder au contenu de l’iPhone permet de démontrer qu’Apple participe à lutter contre le terrorisme, a contrario cela engendrerait une menace de sécurité pour ses clients.
 
Depuis l’affaire Snowden qui avait révélé une collecte massive des données par la NSA dépassant le cadre sécuritaire, les sociétés américaines surfant sur cette vague d’indignation ont fait de la sécurité des données un véritable argument marketing. Si l’inviolabilité des téléphones rassure les consommateurs, les autorités regrettent qu’elle puisse aider la criminalité. Cette affaire ravive ainsi le débat sur la nécessité d’accéder aux contenus en vue de lutter contre le terrorisme d’une part et de renforcer la sécurité des données, d’autre part. D’un point de vue informatique, le premier suppose l’introduction d’une faille de sécurité dans le programme au moyen notamment des backdoors (ou « portes dérobées »), tandis que le second vise à rendre le logiciel infaillible à toute intrusion tierce.
 
Dans l’un comme dans l’autre cas, l’impact en termes d’image est négatif pour Apple. Il semble qu’elle s’en soit néanmoins sortis. Ainsi, lundi dernier alors que le FBI affirmait détenir une méthode viable pour accéder aux données de l’iPhone, Tim Cook déclarait que « nous devons décider en tant que nation quel pouvoir devrait avoir le gouvernement sur nos données et notre vie privée ».
 
En France, le projet renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement qui sera prochainement en discussion devant le Sénat, complète l’article L 230-1 du Code pénal qui permet aux autorités judiciaires de désigner toute personne morale ou physique en vue d’accéder à des données chiffrées. Ce faisant, il disposera désormais en son dernier alinéa que « le fait, pour un organisme privé, de refuser de communiquer à l’autorité judiciaire requérante enquêtant sur des crimes ou délits terroristes (…) des données protégées par un moyen de cryptologie dont il est le constructeur, est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 350 000 euros d’amende », l’amende étant portée au quintuple concernant les personnes morales.
 
 

LIRE AUSSI DANS UP' : Un terroriste est-il un client Apple comme les autres ? 

 
 

 

Europe, valeurs et sécurité

la défense de nos valeurs doit devenir la base de notre stratégie de sécurité

Parler de droits de l’homme dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité paraît naïf : comment évoquer des valeurs dans un domaine qui est celui de la seule ambition de puissance ? Une telle approche est à l’avance condamnée pour son manque supposé de réalisme. Les démocraties admettent que les droits de l’Homme sont souhaitables, mais dans la stratégie internationale, ils y voient au mieux un supplément d’âme. Or c’est au nom du réalisme et du pragmatisme, et en écartant par méthode toute référence aux valeurs que nous démontrerons que la défense des valeurs associées aux droits de l’homme – libertés, démocratie, respect du droit international – doit au contraire devenir la base de notre stratégie de sécurité. Nous partirons des faits.

Révolution de l’universalisme

Une révolution intellectuelle s’est produite au cours des trente dernières années, avec des conséquences pratiques immenses. Aucun pays et aucune société ne peuvent plus être considérés comme souffrant, par nature, d’une incapacité à concevoir la liberté et les droits humains. L’argument contraire des prétendus réalistes comme des relativistes est démenti par les faits.

Les premiers affirment que certains pays resteront à jamais étrangers à « nos » valeurs (celles que l’Occident a choisies de faire siennes) : dans notre diplomatie, il serait vain d’y insister. Ils considèrent ainsi que les peuples russe, chinois ou arabe par exemple – avec des arguments historiques et culturalistes fallacieux – sont voués à jamais à la soumission et à la dictature. Se fondant sur une prétendue « âme » des peuples, ils considèrent que les dirigeants n’ont aucune importance et que nulle société finalement n’évolue. Et de balayer d’un revers de la main les dissidents russes et chinois, les insurgés du Printemps arabe, les femmes africaines musulmanes qui se battent contre l’excision, les homosexuels africains ou arabes et les protestataires de Hong Kong…

Les seconds, dans la ligne de Mahathir, estiment que l’Ouest n’a pas à imposer ses valeurs à l’Est – les sociétés confucéennes et islamiques que Samuel Huntington englobait trop rapidement – et que la liberté, les droits de l’homme et la démocratie sont des valeurs occidentales. Si l’Occident fut certes la terre où ces valeurs se développèrent et s’il y eut bien une influence de celui-ci sur le reste du monde, des gens éloignés de cette tradition ont pu concevoir et exiger pour eux ces principes indépendamment de tout héritage : ce fut le cas des soulèvements du Printemps arabe – au-delà des possibles récupérations par ailleurs –, mais aussi en Ouzbékistan, Birmanie, Indonésie et dans plusieurs pays africains.

Les peuples n’ont nul besoin de se réclamer de l’Occident pour lutter contre l’oppression et d’avoir lu Spinoza, Locke et Tocqueville pour aimer la liberté. Cette quête de liberté n’est pas réservée aux élites intellectuelles. L’universalité n’est pas celle de la philosophie occidentale et du devoir moral, mais celle, concrète, de la réalité vécue et perçue. L’aspiration aux droits ne connaît aucune frontière culturelle, sociale ou religieuse. C’est un universalisme des faits, non un universalisme théorique.

Droit commun ou choc des souverainetés ?

Le deuxième fait nouveau résulte du conflit récent ouvert par la mondialisation. Celle-ci exerce une pression dans deux directions contraires : d’un côté, une normativité accrue par le biais des élites formées dans des écoles internationales qui véhiculent les mêmes concepts, de l’autre, une affirmation subséquente des États, dans leur particularité, qui va de pair avec une certaine désinstitutionnalisation des organisations internationales à vocation politique.

Le premier mouvement conduit à une standardisation des références – malgré des traditions culturelles et sociales qui demeurent –, à une mise en conformité d’un nombre accru de pays avec des principes juridiques communs et à un ajustement progressif des élites à des standards qui se diffusent universellement.

Le second amène chaque élite nationale à chercher la meilleure stratégie dans le cadre de ce qu’elle définit, souvent abusivement, comme l’intérêt propre de son pays – lire, de la captation de la rente à son profit – et à s’affranchir des règles posées par les institutions multilatérales précisément parce qu’elles sont censées empêcher les stratégies contraires à la norme commune en termes de droit comme de « gouvernance ». Dans ce combat contre la règle de portée universelle, ces pays qui en refusent l’idée cherchent à instrumentaliser États et zones restées en dehors de cette diffusion des principes libéraux et à déstabiliser ceux qui y souscrivent.

Le premier mouvement ouvre l’espérance d’un ordre plus stable et pacifié, le second la referme. Ce contexte nouveau, marqué donc à la fois par un combat qui s’amplifie pour la liberté et un conflit concret et visible entre deux philosophies, représente un risque majeur pour la sécurité du monde dans les prochaines décennies.

Les droits de l’homme : un élément clé pour l’analyse de risque politique

Remonter à l’origine de ce risque oblige le réaliste à articuler politique intérieure et politique étrangère. Dans un État qui dispose de forces armées potentiellement menaçantes, l’atteinte aux droits de l’homme, aux médias libres et à la société civile offre une bonne prédiction quant à une politique extérieure peu respectueuse de la loi internationale. Ces régimes, à l’intérieur comme à l’extérieur, pratiquent le mensonge et la désinformation.

Dans une perspective strictement réaliste, aider les mouvements libres dans ces pays et réagir à chaque atteinte contre les droits est une politique nécessaire pour notre sécurité. L’analyste de politique internationale devrait regarder ce qui se passe à l’intérieur de ces pays – Russie, Chine, Iran, Arabie Saoudite, Égypte – pour bâtir les scénarios du futur. Le contrôle de l’économie par un groupe lié au pouvoir en place, le sacrifice de l’économie productive au profit des matières premières – qui signifie le refus de voir se développer une classe moyenne risquant d’aspirer à la liberté – et le faible développement d’un appareil de recherche et d’enseignement supérieur sont aussi des indications sur la stratégie future de pays dangereux.

 

Après douze années de tractations épineuses, un accord a été signé à Vienne, le 14 juillet 2015, avec Téhéran sur le nucléaire. Gugganij/Wikimedias, CC BY

Allons plus loin : la destruction de tout droit et de toute dignité a un effet logique de contagion belliqueuse sur toute une zone. Nous avons été ainsi doublement criminels de ne pas mettre un terme immédiatement aux menées génocidaires d’Assad : pour son peuple et pour la sécurité régionale. De surcroît, dans le contexte nouveau d’aspiration à la liberté, le mépris des droits fondamentaux accentue l’instabilité de pays qui peuvent devenir dès lors le terreau de révolutions violentes qui sont autant de menaces pour la sécurité régionale.

De nouvelles responsabilités pour les puissances libres : le nouveau dilemme de l’Europe

On a beaucoup glosé sur la manière de définir le nouveau monde : il n’est plus ni bipolaire, ni unipolaire, ni multipolaire. Provisoirement ou définitivement apolaire, il a été qualifié de G-zéro ou d’anarchie. Cette situation est en même temps préoccupante pour la progression du droit et par la multiplication des conflits de forte intensité. Sauf à voir s’étendre la menace d’instabilité, il ne peut rester non gouverné, tant sur le plan doctrinal que sécuritaire, en raison des deux réalités qui le façonnent.

La première est celle du conflit entre les pays qui souhaitent converger vers une règle de droit universelle et les autres – conflit qui a remplacé le conflit Est-Ouest et n’a rien à voir avec un clash des civilisations. La seconde est qu’il n’est plus possible de pratiquer, comme au temps de la Guerre froide, une politique de containment. Bien des réalistes qui prônent l’apaisement avec les États importants enfreignant les droits de l’homme restent imprégnés par un tel schéma et l’idée illusoire d’une maîtrise du monde et d’un cantonnement. La globalisation du monde ne le permet pas – on sait que les menaces terroristes et criminelles ne connaissent pas les frontières – et les États en rupture avec l’universalisme ne restent pas confinés à leur zone : on le voit avec la Russie.

Cela confère une responsabilité particulière aux États qui se considèrent comme responsables de l’ordre mondial : États-Unis et Europe en premier lieu qui sont d’abord là pour contenir et limiter la première menace mondiale : les zones de non-droit. Ils doivent pouvoir rappeler, de manière crédible, que la préservation de la sécurité ne tolère pas de faiblesse envers les droits.

Cette question ressurgit au cœur de l’Europe. Réussite économique et institutionnelle exceptionnelle, elle n’a plus été pensée depuis longtemps comme entité géostratégique à construire faute d’avoir conjugué la mise en exergue des droits, qui est à son fondement, et sa sécurité. Cette première conception faite de l’Europe d’abord la terre du droit. Son idéal de liberté et de promotion de la loi internationale avait vocation à se répandre, d’abord par l’intégration des pays voisins dont l’évolution politique témoignait de l’adhésion à ces principes, ensuite par sa propagation, par la coopération en matière d’institutions et de justice, au-delà du continent européen.

 

La crise des migrants, un test pour la sécurité et les valeurs de l’Europe. Robert Atanasovski/AFP

Beaucoup ont considéré que cette Europe ne pouvait exprimer aucun objectif propre de puissance. Inversement, les tenants de l’Europe-puissance, acteur économique mais aussi géopolitique majeur, exprimant son existence mondiale contre des concurrents, mais surtout contre des régimes menaçants, ont insuffisamment noué cette ambition aux valeurs de liberté. En réaffirmant la primauté des droits et en les nouant à la puissance, nous réconcilierons ces deux conceptions en dotant l’Europe d’ambitions géostratégiques et des moyens de celles-ci. L’universalisme des droits oblige l’Europe au réalisme géopolitique, notamment à l’endroit de la Russie dont le régime menace les droits et l’ordre mondial, mais vise aussi à corrompre ses valeurs.

Un agenda pratique

Le combat pour les droits de l’homme et celui pour la sécurité sont doublement liés. D’abord, les puissances qui entendent s’affranchir de l’ordre mondial commettent aussi des atteintes aux droits de base. Ensuite, la négation, par une idéologie relayée par tous les instruments de la propagande, de la pertinence de toute idée universelle est aussi un moyen de légitimer leur combat contre les règles du droit international et toutes les institutions qui sont censées le protéger et l’appliquer.

Cette lutte des puissances libres passe certes par la panoplie classique qui doit encore être renforcée : assistance à la démocratie et aux dissidents sur le terrain et aide aux médias libres, invocation insistante du sujet des droits de l’homme dans notre dialogue avec les États non démocratiques, refus du relativisme de la norme en matière de droit et pression permanente sur toutes les démocraties pour qu’elles n’aient aucune complaisance avec les pays qui ne le sont pas, car cela minerait leur combat par ailleurs, intensification de la lutte contre la désinformation.

Elle suppose ensuite un engagement plus ferme dans la responsabilité de protéger, si scandaleusement – mais aussi de manière stratégiquement absurde – bafouée en Syrie. Ce qui suppose une gestion intelligente de l’après. La question du changement de régime n’a pas à rester une question taboue.

Enfin, il faut éviter les doubles discours : une politique stratégiquement conséquente en matière de droits de l’homme ne saurait conduire à ménager ses alliés. Non seulement elle saperait la légitimité de celui qui ne ciblerait que ses adversaires (et le discréditerait en cas de changement de régime dans le pays protégé), mais elle serait aussi irresponsable vis-à-vis de cet allié. Nous devons dire leur fait non seulement à la Russie, à la Chine et l’Iran, et leur opposer une politique de fermeté, mais aussi à la Turquie, membre de l’OTAN, à l’Égypte et à l’Arabie Saoudite. L’expérience montre aussi que les régimes qui n’ont pas de principes sont également les plus versatiles dans leurs alliances.

Dans cette politique nouant droits et sécurité, les grands États doivent être la cible première de notre action, même si tout parallèle entre la Chine et la Russie serait abusif. Moscou, aujourd’hui, par son action militaire directe en Europe et en Syrie et la propagande qu’elle déploie, est une menace immédiate et sans commune mesure avec Pékin. Avec les grandes puissances régionales, ces pays constituent le risque principal en eux-mêmes et parce que leur pouvoir de dissémination du risque est plus étendu. Si l’Europe laisse une Amérique – de plus en plus en retrait et hésitante – mener seule ce combat, elle risquerait fort de devenir une puissance inutile et, parce qu’en première ligne, la plus immédiatement menacée.

Nicolas Tenzer, professeur associé International Public Affairs, Sciences Po – USPC

Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure (Ulm), Diplômé de Sciences Po Paris, Maîtrise d'histoire (Paris X), Ancien élève de l'ENA 
A enseigné la philosophie politique à Sciences Po de 1986 à 2001, puis à Paris School of International Affairs (Sciences Po) dans le Master International Public Affairs. Enseigne également à l'ENA et est professeur invité dans de nombreuses universités étrangères (Etats-Unis, Canada, Corée du Sud, Maroc, Serbie, etc.) tant sur les sujets de géopolitique et les questions internationales que sur les processus de décision (policy-making process et la stratégie publique (Public Strategy). 
A été aussi rapporteur à la Cour des comptes, chef de service au Commissariat général du Plan et chargé de plusieurs missions internationales pour le gouvernement français et l'Union européenne. 
Auteur de 21 ouvrages, dont Philosophie politique (PUF, 1994), Les Valeurs des Modernes (Flammarion, 2003), France : la Réforme impossible ? (Flammarion, 2004), Quand la France disparaît du monde (Grasset, 2008), Le monde à l'horizon 2030. La règle et le désordre (Perrin, 2011), La France a besoin des autres (France, 2012). 
Préside le Centre d'étude et de réflexion pour l'Action politique (CERAP), un think tank indépendant de tout parti et groupe d'intérêt et dirige la revue Le Banquet.
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Mark Hunyadi

Mark Hunyadi : Comprendre le monde, c’est déjà le transformer

Le monde qui vient sera peuplé de robots, nous interviendrons sur nos gènes, nous fabriquerons artificiellement le vivant, nous vivrons dans des sociétés qui nous demanderons d’obéir à des décisions formulées par des algorithmes que nous ne comprendrons pas.  Chaque jour, de nouvelles techniques, des avancées scientifiques, des faits de société, des modes de vivre, de travailler, de jouer, sont imaginés. Un monde allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous lient, justement, à ce monde, nous est promis. Tout cela, dans le respect éthique de nos droits et libertés, nous dit-on. Pourtant, ce monde qui vient peut être éthiquement détestable et socialement pathologique.  Nous ne le percevons pas car nous sommes aveuglés par une sorte de schizophrénie démocratique : la société promeut nos libertés individuelles mais nous enserre dans les carcans de modes de vie que nous n’avons pas voulus. Se libérer de ce paradoxe est un défi politique. C’est ce que nous dit le philosophe Mark Hunyadi que nous avons rencontré à l’occasion d’une session de Questions de vie du Festival Vivant dont UP’ Magazine est partenaire.
 
Mark Hunyadi fait partie de cette nouvelle génération de penseurs qui, armés d’un solide bagage théorique, décryptent nos sociétés dans ce qu’elles ont de plus actuel. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Mak Hunyadi est né en 1960 en Suisse, de parents émigrés hongrois. Disciple du grand philosophe allemand Jürgen Habermas dont il a traduit certaines œuvres, il enseigne la philosophie d’abord à l’Université de Laval au Québec puis revient en Europe, à l’université de Louvain en Belgique. Ses recherches s’orientent toujours dans la double direction de la philosophie morale et de la philosophie appliquée. Dans ce domaine, ses premiers travaux ont été consacrés à des sujets comme la toxicomanie ou la violence ; dans les années 2000, ses contributions les plus importantes ont porté sur les biotechnologies (notamment le clonage), mais aussi sur le principe de précaution ; dès 2006, il a été très actif dans le domaine de l’éthique des nanotechnologies, et travaille depuis 2008 sur le posthumanisme. Son dernier livre La tyrannie des modes de vie dénonce un paradoxe :   notre société valorise par-dessus tout la liberté individuelle et l'autonomie, mais ce qui nous affecte le plus dans notre vie quotidienne - les modes de vie - échappe à toute délibération éthique et démocratique…
 
Peut-on aujourd’hui exercer une critique sur le monde, sur le monde conçu comme un tout englobant, une critique, au sens large de la philosophie ? À cette question pourtant simple, il est impossible de répondre par l’affirmative.  Mark Hunyadi est catégorique, l’activité critique du monde entendu au sens large est abandonnée par la philosophie. Il va même plus loin : « La philosophie, en particulier la philosophie morale et politique, a déserté le monde ». 
 

La démission de l’éthique

 
Comment en est-on arrivé à cette situation ? Parce que, plutôt que d’envisager le monde dans son ensemble, on en est arrivé à le fragmenter, le parcelliser. L’éthique a fragmenté ses domaines d’objets :  bioéthique, éthique médicale, éthique du handicap, éthique de la fin de vie, éthique de l’environnement, éthique animale, éthique de la recherche, … « Telle est la voie que l’éthique de notre temps a choisie pour se retirer du monde : le parcelliser, le fragmenter, l’atomiser, le pulvériser – littéralement : l’analyser ». Notre éthique est devenue analytique et c’est là, selon Hunyadi, le moyen le plus sûr pour soustraire à tout questionnement de fond le monde lui-même, et de « permettre aux forces systémiques qui le gouvernent de se développer sans entraves ».
L’éthique est ainsi devenue la complice du système. Car, aujourd’hui, critiquer veut dire en vérité tout mesurer à l’aune des Droits de l’homme, vérifier que l’éthique libérale des droits individuels soit respectée, donc que d’une manière générale des torts ne soient pas infligés, que des discriminations soient évitées et la vie privée préservée. Une « petite éthique » servie par la multitude de comités, chartes, règlements, institutions éthiques de toute espèce qui pullulent dans nos sociétés avancées, mais qui en réalité servent à valider ce qu’elles sont désormais impuissantes à critiquer. Mark Hunyadi prend pour exemple le principe de précaution qu’il a longuement étudié : « Dans la gestion du risque, on brandit le principe de précaution, pour éviter les dégâts trop importants ou déraisonnables, mais c’est pour mieux faire passer le dispositif technoscientifique dans son ensemble. Le principe de précaution ne sert pas à critiquer l’emprise technologique sur le monde, mais à rendre cette emprise plus fluide. » 
 

Nous obéissons à des décisions que nous ne comprenons pas

 
Pour notre interlocuteur, le domaine de la robotisation est celui qui donne l’image la plus saisissante de cette démission générale de l’éthique : « Depuis que nous conversons avec des voix préenregistrées au téléphone, que nous obéissons au bip de notre ceinture de sécurité nous ordonnant de la boucler, nous nous sommes accoutumés à un environnement peuplé de machines; depuis que nous gérons notre vie relationnelle, professionnelle, intellectuelle mais aussi quotidienne et administrative par ordinateur, cet environnement logarithmé nous est devenu naturel. » Et ceci n’est rien, ajoute-t-il, à côté du monde peuplé d’androïdes qui  seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique. Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire... En tout cas, les recherches de pointe au Japon portent sur les robots empathiques, capables de décrypter les sentiments suffisamment pour pouvoir jouer le rôle de substitut humain dans une relation sociale. Mark Hunyadi nous met en garde contre ce règne des algorithmes qui nous conduisent à obéir à des décisions que nous ne comprenons pas. Il insiste pour nous faire prendre conscience que « L’imagination des chercheurs couplée au capitalisme intelligent n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit d’imaginer un monde technologiquement allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde ».
 

Dans le respect éthique des droits individuels, on nous prépare un monde qui peut être éthiquement détestable et socialement pathologique

 
Certes, on objectera qu’à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Le philosophe y voit la cause du problème : « Alors même que les règlements éthiques se multiplient, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons ». C’est vrai, cette question n’est jamais posée :  nous a-t-on un jour demandé si nous souhaitons un monde peuplé de robots, si nous désirons vraiment un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés, si nous envisageons sérieusement une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. La question préalable n’est jamais posée parce qu’on nous garantit que tout cela respecte parfaitement l’éthique des droits individuels. Nous participons ainsi « à la construction d’un monde qui pourrait être parfaitement indésirable du point de vue de notre vie sociale ; un monde éthique juste, mais socialement pathologique ». Pour le philosophe, c’est là un des plus puissants paradoxes de notre temps, et ce paradoxe a quelque chose de tragique dès lors qu’on nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.
 
L’éthique libérale fait plus que de simplement permettre le déploiement mécanique du système : elle y a une part active, en permettant de blanchir éthiquement un monde dont on se garde bien d’interroger la qualité éthique en général »
 
Ainsi, ne nous leurrons pas. Quand Google se dote d’un comité d’éthique mais investit des milliards de dollars dans ses algorithmes toujours plus puissants pour rivaliser avec l’homme, que les grandes firmes de la Silicon Valley et d’ailleurs s’associent pour créer une université de la singularité chargée entre autres de réfléchir sur le transhumanisme, quand les comités éthiques publics ou privés pullulent, comment penser que ces instances puissent réellement émettre la moindre critique du système qui les a installés ? Mark Hunyadi précise : « Il s’agit de blanchir éthiquement un projet qui est en lui-même soustrait à toute critique possible ». Il insiste sur ce qu’il considère comme le point essentiel mais négligé dans la théorie sociale : « l’éthique individualiste libérale et toutes les institutions qui l’incarnent et la soutiennent (chartes, comités, commissions, normes, règlements, déclarations) – cette éthique donc, centrée sur l’évitement des torts, constitue le facteur immatériel le plus important de la reproduction matérielle de nos sociétés. Loin d’être un outil de critique ou de questionnement du système, l’éthique libérale favorise, fluidifie et garantit sa reproduction. »
 
Ainsi, en nous focalisant exclusivement sur l’éthique des droits individuels, nous laissons s’imposer à nous des modes de vie que nous adoptons aveuglément.  C’est en ce sens que Hunyadi parle de « Tyrannie des modes de vie ». Pour le philosophe, le « mode de vie » est ce qui s’impose à nous, et qui nous affecte si fortement, tout en étant hors de notre portée.

 

Nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique

 
Le mode de vie pour Hunyadi recouvre des attentes de comportement durablement imposées aux acteurs par le système. Ainsi, explique-t-il, on attend par exemple de nous que nous gagnions notre vie en travaillant, que nous soyons efficaces, qu’on sache s’orienter dans notre environnement technologique, qu’on ait d’une manière générale un comportement rationnel en fonction d’une fin, et qu’on se conforme aux rôles qui nous sont imposés, aux modes de consommation, à la manière d’être soigné, d’être aimé ou d’être éduqué… Ce sont là des attentes qui s’imposent objectivement, c'est-à-dire indépendamment des préférences des acteurs.
Le philosophe insiste pour distinguer le mode de vie comme attente du système, des simples pratiques que l’on est amené à faire. Ainsi par exemple, faire ses achats sur internet, utiliser la télévision comme baby-sitter, ou aller en vacances à Ibiza n’est pas un mode de vie, pour la raison simple que ce ne sont pas des attentes de comportement exigibles par le système. Ce sont des pratiques rendues possibles par un certain état du développement technique et culturel du système, pratiques que beaucoup adoptent par confort, par conformisme, par manque d’imagination ou par paresse, sans doute aussi par plaisir ; et ces pratiques sont assurément, à bien des égards, caractéristiques d’une époque. Mais ce ne sont pas des attentes de comportement. Encore une fois, les modes de vie ne disent pas ce que les acteurs font, mais ce qu’on attend d’eux qu’ils fassent. 
 
Le mode de vie est la face vécue du système par les acteurs, la zone de contact par laquelle ils assurent leur intégration sociale, puisque s’intégrer à la société, c’est adopter ses modes de vie. Ce qui est déterminé, ce ne sont toutefois pas les acteurs, mais les modes de vie eux-mêmes, qui, eux, dépendent mécaniquement du système – c’est pourquoi ils échappent aux acteurs, quand bien même ceux-ci sont proclamés démocratiques.
 
Pour Mark Hunyadi, « les modes de vie ne forment pas une couche superficielle qu’on pourrait modifier à notre gré, comme on change de vêtement : en constituant notre zone de contact avec la vie sociale, ils donnent forme à notre existence même, dans des processus de subjectivation où les attentes de comportement jouent un rôle essentiel. » Le paradoxe que souligne le philosophe c’est que «la manière dont se reproduisent et s’imposent à nous ces attentes de comportement dément les valeurs cardinales de liberté et d’autonomie sur lesquelles repose notre société. Nos droits démocratiques se retournent, comme un ruban de Moebius, en tyrannie des modes de vie. » Cela signifie que nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique, qui n’est autre qu’une aliénation par les modes de vie : « tandis que la société promeut les libertés individuelles de manière à ce que chacun puisse satisfaire ses préférences, les individus qui en sont porteurs sont sommés de se plier comme à un destin aux modes de vie non voulus qui en résultent ».
 

Un défi politique : produire du commun

 
Le grand défi d’aujourd'hui consiste donc à surmonter ce paradoxe et la schizophrénie démocratique qui en résulte. Il s’agit en d’autres termes de se réapproprier les modes de vie. Comment y parvenir ? Mark Hunyadi nous donne quelques clés. Mais avant cela, il nous faut comprendre que le système se reproduit par fragmentation : fragmentation de la société en individus, multiplication des éthiques particulières, partage du public et du privé qui fragmente en les privatisant les conceptions du bien. Le système lui-même se reproduit par fragmentation : des savoirs, des objets de recherche, des compétences, des disciplines etc. Dans ce contexte, une réponse individuelle qui se lèverait contre les modes de vie que le système nous impose est vaine et illusoire, puisqu’elle ne ferait qu’ajouter de la fragmentation à la fragmentation. Il peut y avoir des attitudes de retrait (refus du téléphone portable et de l’hyperconnexion, refus du consumérisme à outrance etc.). Mais ces pratiques relèvent de l’héroïsme moral et sont politiquement insignifiantes. Dès lors, Mark Hunyadi aboutit à l’idée que « puisque le système se reproduit par fragmentation, seule une institution du commun, ou l’instauration d’institutions du commun pourra le défragmenter ». L’outil stratégique qui enrayerait les automatismes d’un système qui se reproduit par fragmentation serait de « produire du commun ». Pour Hunyadi, cela signifie « instiller de la réflexivité, de la pensée, de la critique, enrayer la reproduction automatique du système ».
Alors que tout est fait aujourd’hui pour abolir la réflexion, renoncer à la compréhension, estomper toute critique, alors que la société « automatique » comme le dirait Bernard Stiegler, baigne dans un océan d’irréflexion, « comprendre le monde, c’est déjà le transformer ».
 
Comment ? Quel modus operandi ? Pour le philosophe de l’université de Louvain, les outils numériques et les réseaux sociaux – produits emblématiques de nos modes de vie ! – ont un rôle de premier plan à jouer dans la recomposition politique du commun. Il avait évoqué à cet égard l’idée d’un Parlement virtuel dans son dernier livre.
Il y a dans cette idée quelque chose de « joyeusement ironique » dit-il, puisque cela permettrait de retourner les évolutions actuelles de nos modes de vie contre la manière dont ces modes de vie évoluent. « En l’occurrence, si Internet est l’exemple même d’une évolution qui a transformé nos modes de vie sans que quiconque en particulier ne l’ait voulu, il pourrait devenir l’outil même qui oppose à cette évolution aveugle, une dynamique de réappropriation démocratique ».
Mais Hunyadi est lucide et nous met en garde. Les outils de communication numérique recèlent une difficulté de principe : ce sont assurément des outils d’information, de participation et de mobilisation d’une puissance considérable, mais ce sont beaucoup plus difficilement des outils de délibération. « Cliquer n’est pas délibérer » nous alerte-t-il en pointant le phénomène des pétitions dont une étude récente montrait que son développement était concomitant avec une baisse de la participation physique, hors ligne. En un clic, le signataire d’une pétition « vide son potentiel de mobilisation : ne fait que bouger le petit doigt… »
 
Le défi que nous lance ce philosophe est théorique et pratique à la fois. Il s’agit d’articuler cette politique du commun aux acquis démocratiques fondamentaux auxquels nous tenons avec raison, sans toutefois faire des droits individuels l’horizon indépassable de notre architecture morale. Il s’agit plutôt désormais de faire accéder la démocratie à un palier supérieur de l’âge démocratique, en permettant la réappropriation démocratique et réflexive, à tous les niveaux pertinents, de nos modes de vie. Il conclut : « Je n’ignore pas les difficultés de principe, ni les difficultés pratiques liées à un tel programme, mais songeons qu’en l’absence d’un tel objectif, dans le monde robotisé et automatisé qu’on nous prédit, ce seront de fait les programmeurs informatiques qui auront la main basse sur nos modes de vie ».
 
 

 

Europe

Sauver l'Europe en en faisant l'âme de la transition vers des sociétés durables

Stop ! Le risque d'effondrement de l'Europe n'est pas un problème pour l'Europe, c'est un problème pour le monde entier. Il signifierait que la seule tentative historique pour passer pacifiquement de souverainetés solitaires à des souverainetés solidaires, pour reprendre la formule de la juriste Mireille Delmas Marty, s'est soldée par un échec.
 
Dans les dessins animés de Tex Avery, un petit bonhomme court comme un dératé, arrive à une falaise à pic, continue à courir dans le vide, s'aperçoit qu'il n'y a plus rien sous ses pieds et s'effondre subitement. C'est l'image que me donne l'Union Européenne actuellement. Les institutions européennes continuent à s'agiter, les chefs d'Etat multiplient les sommets de la dernière chance, Mario Draghi cherche une politique monétaire capable de sortir l'Europe de la récession, les mouvements et think tank pro-européens continuent à mouliner leurs groupes de travail, mais tout semble tourner dans le vide et les opinions publiques se détournent chaque jour un peu plus de la désunion européenne.
 
Prenez le Parlement européen. On entend dire qu'il tourne au ralenti, faute de grain à moudre, Jean Claude Juncker ayant mis un terme à la frénésie réglementaire de ses troupes. N'est-ce pas le moment pour le Parlement de s'auto-saisir de l'avenir du projet européen ? Et tant pis s'il tord pour cela les traités : « nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n'en sortirons... » on connait la suite.
Le Comité des régions, le Comité économique et social européen pourraient de leur côté sortir de leur rôle de donneurs d'avis, traverser la rue pour rejoindre les députés et se constituer ainsi en force de proposition : une Assemblée européenne de ses corps représentatifs réunis qui décide que trop c'est trop et qu'il est temps que les Européens prennent leurs affaires en mains. Pas idiot, non ?!
 
 
L'Union européenne paie aujourd'hui avec usure son enfermement dans ses propres procédures, et les chefs d'Etat européens leur égoïsme à courte vue et leur peur de perdre ce qu'il leur reste de pouvoir apparent, qui les a conduit à renoncer à la méthode communautaire chère à Jean Monnet pour y substituer les marchandages inter-gouvernementaux.
Sur la scène du changement climatique, question transnationale par excellence, on a vu Fabius dans toutes les gazettes mais qui connait même le nom de la négociatrice pour l'Union ? Personne. Quand, dans un enthousiasme un tantinet forcé, on a célébré, à l'issue de la COP21, l'accord de Paris, on ne voit à la tribune que l'ONU et le gouvernement français. Pourtant, seules des propositions européennes audacieuses auraient pu sortir la négociation climatique de l'impasse.
Pour négocier le dossier des migrants et réfugiés, Merkel est omni-présente et il faut qu'elle vienne claquer une bise de commande à Hollande pour qu'on voie bien que l'Union a un couple parental. Pour dialoguer avec Cameron, c'est le président du Conseil européen, émanation des chefs d'Etat, qui, sans capacité juridique à le faire, va défendre les exemptions susceptibles de convaincre les Britanniques de l'intérêt de rester dans l'Union. Jean Monnet doit se retourner dans sa tombe.
 
Les médias se repaissent des fractures, bientôt aussi nombreuses que les Etats membres, entre le Nord et le Sud de l'Europe, l'Ouest et l'Est, les voyageurs clandestins du moins disant et de la fraude fiscale et ceux qui voient leurs recettes fiscales pâtir de l'action des premiers, ceux qui veulent accueillir des migrants et ceux que la montée de l'Islam effraie, les fédéralistes et les souverainistes, les partisans d'une intégration politique et économique plus poussée et ceux qui ne veulent voir en l'Europe qu'un vaste marché unifié, l'Euroland et les autres...
Toutes ces fractures font oublier l'ambition de ceux qui ont voulu faire de l'Europe un dépassement laborieux, tâtonnant mais fécond des clivages et ressentiments nés de l'histoire longue, des souverainetés solitaires et ombrageuses qui nous ont valu deux guerres mondiales. Ce n'est plus cette histoire longue qu'on nous raconte, c'est une série américaine qu'on nous sert chaque soir. Et regardez, même, l'histoire des velléités d'indépendance de l'Ecosse ou de Catalogne. Là c'est la levée de boucliers des chefs d'Etat : si vous quittez le giron de la mère patrie, pas sûr qu'on vous admette au sein de la famille européenne ! La bonne blague pour un ensemble européen qui a toujours voulu affirmer la double richesse de son unité et de sa diversité. A-t-on fait la fine bouche pour encourager l'éclatement de la Yougoslavie et pour s'empresser d'admettre la Slovénie ? Et l'éclatement de la Tchécoslovaquie ne s'est-il pas, grâce à l'intégration dans l'Union, fait de façon pacifique ? Mais soudain chaque chef d'Etat pense aux velléités séparatistes de telle ou telle de ses régions et ressert la vieille rengaine de la nation une et indivisible, de façon d'autant plus solennelle que cette nation est diverse et récente ou que sa construction est artificielle.
 
Stop ! Le risque d'effondrement de l'Europe n'est pas un problème pour l'Europe, c'est un problème pour le monde entier. Il signifierait que la seule tentative historique pour passer pacifiquement de souverainetés solitaires à des souverainetés solidaires, pour reprendre la formule de la juriste Mireille Delmas Marty, s'est soldée par un échec.
 
Alors que faire ? Dans le silence assourdissant de nos gouvernants et devant l'inertie des dirigeants français, dont c'est pourtant la responsabilité historique première de remettre l'Europe sur les rails - car c'est bien grâce aux dirigeants français de l'après guerre, tendant la main à l'Allemagne vaincue, que l'Europe a commencé à passer du rêve à la réalité-, j'ose avancer un certain nombre de propositions concrètes (réf. Europe épopée).
Elles sont décalées par rapport aux questions brûlantes de l'année, les migrants, le referendum anglais, le terrorisme, la situation économique, la crise de la dette... Et pour cause : aucune de ces questions ne trouvera de réponse dans le cadre du fonctionnement actuel de l'Europe.
 
Tout d'abord, acceptons une Europe à deux cercles : les pays qui veulent aller de l'avant et devenir une communauté de destin et les autres, qui n'aspirent qu'à un espace de co-prospérité matérielle. Et admettons, sans faux semblants, qu'aucun pays n'est entré dans l'Union sous la contrainte et qu'aucun ne doit être retenu de force ou au prix de concessions déraisonnables.
On ne peut pas constater à la fois que l'Union a grandi trop vite, que ses institutions ne se sont pas adaptées à un nombre aussi grand de membres et dire que c'est un drame qu'un pays, aussi important soit-il, la quitte, même si son départ risquait d'en entrainer quelques autres ; la règle « un Etat membre un poste de Commissaire » n'en serait qu'un peu moins absurde...
 
Et si le premier cercle se réduisait aux six pays fondateurs, l'Europe perdrait-elle sa raison d'être ? Bien sûr que non ! Le drame de l'Europe, à la mesure de son attraction sur ses voisins, comme on le voit encore actuellement avec les réfugiés, n'est pas de cesser de croitre, c'est au contraire d'avoir crû trop vite.
Ensuite, constatons que la construction européenne par la création d'un marché unique n'a jamais été un but en soi. Le seul but de la construction européenne, c'était d'instaurer une paix durable au sein d'un continent qui a failli se suicider avec deux guerres mondiales. La construction par l'économie n'a jamais été que le « plan B », adopté après l'échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954. Mais ce « plan B », s'il a servi pendant de longues années à construire une Europe de plus en plus intégrée, s'est maintenant retourné contre l'Europe, en en faisant le simple marchepied de la mondialisation libérale régulée.
 
Paradoxe renforcé par la création de l'Euro, l'Europe, sans direction politique commune, a un marché bien plus unifié que le marché américain. On ressert aux opinions européennes, à toute occasion, que cette unification est une des clés de la croissance européenne. Ce genre d'argument a perdu toute crédibilité depuis la crise financière. Résultat, Bruxelles est devenu le champ clos des lobbies économiques et financiers et, ce qui est plus grave, la construction européenne s'est trouvée génétiquement marquée par des directives tatillonnes qui ont fait perdre toute légitimité à la gouvernance européenne, gaspillant les formidables acquis dans d'autres domaines.
 
Comment s'étonner dans ces conditions que les nouveaux venus dans l'Union n'y aient vu qu'un espace économique ? Mais il y a plus grave : cette construction s'est faite par les Etats plutôt que par les peuples. On a oublié que l'essentiel de la gouvernance n'était pas de gérer une communauté instituée mais... d'aider une communauté à s'instituer.
Ce n'est pas du jour au lendemain, et par la seule vertu de l'intégration économique, que des peuples, que l'histoire a souvent opposé les uns aux autres, vont se découvrir un destin commun, partager des valeurs communes et une vision commune de l'avenir et de leur place dans le monde, se sentir responsables et solidaires les uns vis à vis des autres, ce qui est la caractéristique même de toute communauté.
La construction européenne a raté une marche, mais une marche essentielle, celle d'une Assemblée instituante, permettant de s'expliquer sur la manière dont on veut, ensemble, être au monde. La Convention européenne qui a débouché sur le traité de Lisbonne aurait pu en offrir l'occasion. Occasion perdue.
A l'âge d'internet, une telle Assemblée instituante devrait passer par un vaste processus citoyen, des Etats généraux de l'Europe, se concluant par une véritable Assemblée européenne de citoyens. C'est ce processus qu'il faut lancer d'urgence aujourd'hui.
 
Comment ? Une initiative franco-allemande au plus haut niveau donnerait le souffle politique sans doute nécessaire. Et un appel dans ce sens du Parlement européen ne pourrait pas nuire. Mais, si on veut rompre le cercle vicieux -typique des élections européennes, où l'on parle Europe mais on pense reclassement des politiciens qui ont été évincés de la scène politique nationale, il faut sauter le niveau national et susciter un débat à deux niveaux : le niveau régional et le niveau européen. J'ai expérimenté à échelle réduite cette méthode à deux niveaux avec le panel européen sur l'avenir de l'espace rural. Le Comité des régions européennes pourrait lancer le processus demain s'il le décidait. Chiche ?
 
Et il faut aussi bouger sur un autre plan, celui de la gouvernance. L'Union, tout le monde en convient, a souffert de demi mesures : on fait Schengen mais sans gérer ensemble les frontières de l'Union et sans construire une Europe du renseignement, on fait l'Euro mais sans politique fiscale et économique commune, etc...Il faut donc consentir à de nouvelles mutualisations de souveraineté - je préfère cette idée à celle de « transfert », trop mécaniste. Or le vent souffle plutôt en sens inverse, vers des renationalisations.
On ne parviendra à ces nouvelles mutualisations que si, en même temps, certaines compétences économiques sont rapatriées au niveau national ou infra-national. Ca tombe bien, c'est exactement ce qu'il faut faire !
 
Je prends l'exemple du développement des monnaies régionales. Dans un contexte économique et social où coexistent bras ballants et besoins non satisfaits, nous avons besoin de revitaliser les échanges locaux. Pas seulement en créant des circuits courts pour les produits agricoles, aussi pour de très nombreux biens et services, pour donner toute sa vigueur à l'idée « d'économie circulaire » que la Commission prêche dans le vide puisque son obsession de la libre concurrence va dans le sens inverse.
Bien sûr qu'il faut garder l'Euro, mais l'erreur de raisonnement est d'en faire la seule monnaie, ce qui crée un voile monétaire rendant opaques les différents niveaux d'échange.
En reconnaissant l'organisation à multi-niveaux des échanges, on ferait beaucoup plus que cela. On commencerait à unifier l'Europe autour du principe de gouvernance à multi-niveaux. On prendrait enfin au sérieux l'idée que toute la richesse humaine de l'Europe résulte de l'enrichissement mutuel de l'unité et de la diversité. Or ni la pensée souverainiste, pour laquelle ce qui compte c'est la pseudo « unité nationale », ni la pensée fédéraliste, qui au nom d'une nécessité supérieure transfère « vers le haut » les compétences à exercer en commun, ne répond à l'exigence première de la gouvernance : à la fois plus de diversité et plus d'unité.
 
Le « principe actif » de la gouvernance à multi-niveaux, comme on dirait pour un médicament, c'est la subsidiarité active. L'unité est assurée par le respect de principes directeurs communs et non par le recours à des recettes uniformes. Et ces principes communs sont mis en évidence par l'échange d'expériences entre les parties prenantes : c'est la découverte, ensemble, des conditions pour que ça marche. Et c'est ce travail ensemble qui en même temps soude le groupe en une communauté apprenante et fait de ces principes directeurs non une « directive » tombée du ciel bruxellois mais le fruit d'une expérience humaine partagée.
 
Ce que je trouve étonnant, en fréquentant Bruxelles, c'est que les intuitions sont là avec la Méthode ouverte de coordination (MOC). Elle donne des habitudes de travail en commun, de confrontation des expériences. Elle a été, c'est vrai, pervertie par des dérives technocratiques et managériales, et les bureaux de la Commission y voient parfois une dégradation de leur pouvoir, du droit dur au droit mou, de la directive à la recommandation. Mais retournée à son essence même, appropriée par toutes les forces sociales, dépolluée de la dérive des objectifs chiffrés, quel formidable espace de construction d'une communauté humaine cela pourrait devenir !
 
Et puis, troisième perspective qui me tient à cœur, redonner un sens commun à l'Europe en en faisant l'âme de la transition vers des sociétés durables (réf. lettre à Juncker). Elle a inventé la modernité et la révolution industrielle. Elle a projeté l'humanité dans l'ère anthropocène. Elle a les ressources spirituelles et intellectuelles pour répondre aux défis inouïs qu'elle a elle-même suscités, ce que Philippe de Woote appelait « Prométhée déchainé ».
C'est là qu'interviennent les propositions faites à propos du changement climatique : l'adoption d'une Charte européenne des responsabilités humaines -terme que je préfère à Charte des droits et devoirs de l'humanité- ; l'établissement de quotas territoriaux négociables et la création, qui en découle, d'une monnaie énergie ; un impôt à la source sur l'énergie fossile ; une réorientation des traités internationaux de commerce au service du développement de filières durables de production et de consommation.
 
 
 

Refaire de la construction européenne une épopée

L'Union européenne peut et doit assumer un leadership mondial dans la négociation sur le climat

 
 
 

 

Bobo parisien

Agroécologie, vigilance aux gaz de schiste, aux OGM, aux biotechs… des bizarreries pour bobos ?

Pierre Rabhi ne décolère pas. L’auteur de l’Agroécologie, une éthique de vie qui se présente volontiers comme écrivain et paysan, n’a pas digéré la sortie de Nicolas Sarkozy sur l’agriculture biologique. Ce dernier a en effet déclaré devant un parterre de partisans hilares : « [l’agroécologie], une expression bizarre, (…) une obsession pour la destruction de notre puissance agricole qui serait remplacée par la possibilité donnée aux bobos d’aller faire leurs courses à la ferme dans le cadre des circuits courts ». Quelques temps auparavant, Luc Chatel, fraîchement élu président du Conseil national du parti Les Républicains, affirmait sans ciller que son mouvement serait un ardent défenseur des gaz de schiste, des OGM et des biotechs. Que se passe-t-il donc ? Le syndrome Trump aurait-il contaminé une part de la politique française ?
 
Face à des simplifications abusives, il est toujours difficile de répondre de manière rationnelle et argumentée. C’est pourtant ce qu’a tenté de faire Pierre Rabhi dans une chronique publiée aujourd’hui par le journal Le Monde. Il écrit « Non, l’agroécologie n’a rien de bizarre. Elle ne prône pas la destruction du monde paysan, elle est exactement l’inverse ». Il rappelle que « L’agroécologie considère que la pratique agricole ne doit pas se cantonner à une technique, mais envisager l’ensemble du milieu dans lequel elle s’inscrit avec une véritable écologie. La pratique agroécologique a le pouvoir de refertiliser les sols, de lutter contre la désertification, de préserver la biodiversité (dont les semences), d’optimiser l’usage de l’eau. Elle est une alternative peu coûteuse et adaptée aux populations les plus démunies en France comme ailleurs. »
 
L’intervention de Nicolas Sarkozy sur l’agroécologie, le 3 février 2016 :
 
 
Soupçonnant in peto que les propos du dirigeant du parti Les Républicains sont peut-être influencés par la pression des grands industriels de l’agrochimie et du pétrole, Pierre Rabhi poursuit : « Par la revalorisation des ressources naturelles et locales, elle libère le paysan de la dépendance des intrants chimiques et des transports générateurs de tant de pollutions et responsables d’une véritable chorégraphie de l’absurde, où des denrées anonymes parcourent chaque jour des milliers de kilomètres ! Enfin, elle permet de produire une alimentation de qualité, garante de bonne santé pour la terre, pour ses habitants et pour ceux à venir ».
 
Adopter de nouvelles pratiques aussi bien dans le domaine de l’agriculture que de celui de l’énergie par exemple, n’est pas forcément synonyme de retour en arrière, de « décroissance » ou de repli sur le progrès. Ce n’est pas opposer technophobes et technophiles. C’est simplement faire preuve de lucidité, de bon sens et de clairvoyance. Toutes les innovations ne sont pas bonnes, il ne faut pas pour autant les rejeter, il faut simplement les analyser avec la plus grande indépendance d’esprit et mesurer avec le plus d’objectivité leurs avantages et inconvénients. La fuite en avant aveugle et la toute confiance dans la science et la technologie ne mènent en général qu’au pire. L’entrave du progrès par des précautions inutiles et tatillonnes aussi. Aussi, quand des voix (dites autorisées) prônent des solutions contestables ou soumises à investigation, on ne peut manquer de s’inquiéter. C’est le cas des propos de Luc Chatel, appelant son parti à « être le parti du principe d’innovation plus que du principe de précaution, le parti du gaz de schiste, le parti des OGM, le parti des biotechs ». Le tollé fut immédiat face à ce que d’aucuns qualifièrent de « régression environnementale ».
 
Dans la même veine, un autre hiérarque du Parti Les Républicains, Laurent Wauquiez qui, aussitôt élu président du conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes, dit « non à l’agriculture bio » et « non » aux transports collectifs. Mais « oui » aux OGM, « oui » aux nanotechnologies, « oui » à l’exploitation des gaz de schiste, « oui » à la mise sous perfusion des centrales nucléaires, y compris des plus vieilles et des plus dangereuses, comme celle du Bugey dont la Suisse réclame la fermeture. Selon le philosophe écologiste Yves Paccalet, à peine en place, Wauquiez lance une offensive sabre au clair contre les parcs naturels. « Il caresse dans le sens du poil sa clientèle électorale, à savoir les gros céréaliers, les bétonneurs, les bâtisseurs obsessionnels qui ne cessent d’invoquer l’efficacité économique, l’intérêt général et l’emploi pour mieux se remplir les poches… »
 
Il y a quelques années, en 2011, quand Nicolas Sarkozy avait lâché « l'environnement, ça commence à bien faire » la classe politique avait réagi et les médias s’étaient empressés de relayer ce qui avait été présenté alors comme un « dérapage ».  Aujourd’hui, le discours de certains politiques n’hésite plus à exprimer des positions fermes, simples et catégoriques. Le must de la communication politique semble être non pas le parler-vrai, mais le parler-cru. Un discours dur, fort, pour qu’il soit entendu le plus loin possible. Pas de fioritures, des affirmations qui entreront dans l’oreille d’abord des partisans puis plus, si affinités.
 
Cela ne vous rappelle rien ? C’est exactement la stratégie adoptée par Donald Trump. Il ne s’encombre pas de complexe et sa langue est verte, brutale, n’hésitant jamais à forcer le trait voire l’injure.  De ce côté de l’Atlantique, les médias présentent souvent Trump comme un clown, une sorte d’agité inconsistant. Mais au fur et à mesure de ses succès électoraux, on commence à s’interroger. Certains de nos politiciens disent même vouloir s’en inspirer. Nicolas Sarkozy est clair : il lui faut s'inspirer de Donald Trump pour remporter la primaire de la droite et du centre. Le Monde rapporte le parallèle utilisé par l'ancien Président, lors de la commission exécutive de son parti. « Regardez ce que donnent aux États-Unis les candidats soutenus par l’establishment et les médias, ils sont balayés par les candidats du peuple », a ainsi déclaré Nicolas Sarkozy. Il cite également Donald Trump pour appuyer l'idée qu'une victoire se ferait sur une ligne dure, à droite. Pour le fidèle sarkozyste Brice Hortefeux, le succès du milliardaire républicain « montre qu’on ne gagne pas au centre, avec une campagne aseptisée, mais en clivant ». Quant à Laurent Wauquiez, il jugeait début mars, sur France 2, que « Trump a une parole très directe et aborde des thèmes qui étaient jusque-là tabouisés ». La « ligne dure » dont parlent les stratèges politiques ressemble étrangement à celle de l’ « autoritarisme » porté par Donald Trump. 

 LIRE DANS UP’ : Les autoritaristes montent en puissance. Trump en est un symptôme   

Pour le candidat américain, les tabous ont sauté depuis longtemps et les simplifications outrancières pleuvent à chaque meeting. A propos de pluie d’ailleurs, Trump affirme que le changement climatique n’existe pas et que le consensus scientifique à ce sujet n’est qu’un vaste canular… Une autre bizarrerie pour bobos ?   
 
 

 

compétitivité économique

Le mythe de la compétitivité par la flexi-sécurité peut-il résister au pillage du monde ?

Selon le discours dominant, la productivité, la compétitivité, la valeur ajoutée, etc. sont devenues d’une importance vitale dans notre « nouvelle économie ». Est-ce le nouveau Graal ?!  Pour sortir d’une crise déclenchée par la finance, les pistes étaient multiples : brider la spéculation, réglementer les marchés, sanctionner les banquiers... Avec le soutien d’un nombre croissant d’industriels, l’Union européenne a formulé une autre priorité, qu’elle impose déjà aux pays en difficulté : accroître la « compétitivité » du marché du travail. Voici un éclairage à la compréhension des mécanismes du commerce, dans un domaine où le simple bon sens est généralement aveugle.
 
Dans les années 1970, j’étais cadre, responsable d'un service de production dans la société Saint Gobain à la fin des trente glorieuses. J’ai vu, à partir de 1973, l’industrie française réduire ses frais de personnel. Progressivement, on a d’abord recherché des gains de productivité, puis tout s'est accéléré… ; à partir du traité de Maastricht on a commencé à fermer des usines en France pour produire ailleurs. En 1995, l’OMC et l'Europe ont adhéré à la mondialisation. 
Le traité de Lisbonne qui a complété cette libéralisation a été entériné en 2009. On a libéralisé les transferts de capitaux, de produits et aussi de machines de production… Lorsqu'on dit libéralisé ça veut dire qu'on a retiré à l'Etat les moyens qu'il avait pour intervenir. Alors les multinationales ont délocalisé ce qui polluait, le reste aussi d’ailleurs. En fait tout ce qui coûtait cher !
 
Les gains financiers immédiats sont toujours la raison principale des délocalisations vers les pays les moins contraignants, sans syndicats, sans ONG  pour surveiller la pollution. Les multinationales choisissent des pays où les coûts de main-d’œuvre sont très faibles et où, même les enfants travaillent… 
L'OMC a permis ce que les colonies permettaient au 19ème siècle aux capitalistes de l'Europe : exploiter les richesses des pays colonisés à leur profit. Actuellement ce sont les multinationales qui  les exploitent ! D'ailleurs les multinationales voient le cours de leurs actions s'envoler lorsqu'elles annoncent des licenciements car la bourse sait que c'est une délocalisation qui s'amorce.
 
Je suis allé au Cambodge l’année dernière. Il y avait des ateliers de confection à Siem Rep (à côté des temples d’Angkor) où les ouvriers gagnaient environ 50 euros par mois… Depuis les trente glorieuses, la France a bien changé. On ne fabrique plus grand-chose, mais on importe. Et on s'appauvrit ; notre balance commerciale est déséquilibrée !
Dans les années 1980, nos industriels fabriquaient en France des machines outils, de l’électroménager, des outillages, des téléviseurs…la main d’œuvre en France, était pourtant chère et ils étaient soumis à des normes souvent contraignantes mais il y avait des droits de douanes pour empêcher l'importation des produits indésirables. 
 
Le laboratoire national d’essais (LNE) avait été créé pour contrôler l’application des normes sur tous les produits vendus. Notre marché intérieur et les consommateurs étaient protégés. Les normes et les frontières ne nous protègent plus. En Europe on ne vérifie plus la durabilité, la sécurité des produits et on n’empêche plus, par des droits de douane, les importations de produits fabriqués et importés qui sont dangereux pour notre santé et ne respectent pas nos normes sociales, notamment  en faisant travailler des "enfants esclaves".  Les rares industries qui fabriquent encore en France, avec des adultes au SMIC, sont, de ce fait, dans une sorte de concurrence faussée.

Pourquoi l’Etat ou l’Europe ne réagissent-ils pas ? 

Pourquoi l’Europe laisse-t-elle ces produits voyager librement ? Souvent ils sont dangereux, parfois ils cassent tout de suite. Je suis scandalisé de voir que mon grille-pain (sans doute fabriqué en Chine) vient de casser, et que la durée de vie du système aimanté qui le bloque en position chauffe, est courte.  Je dois le remplacer en totalité en jetant l’ensemble en inox qui est pourtant en très bon état et qui va polluer la planète.  Il a plus d'un an et il n’est plus sous garantie : on appelle ça l’obsolescence programmée. 
 
 
Les hommes ne sont pas libres de voyager dans le monde sans passeport…mais les produits et l’argent le peuvent. Comment avons-nous construit un monde aussi aberrant ? Comment a-t-on atteint en France un nombre aussi important de chômeurs ? Quels sont les dysfonctionnements français et mondiaux qui ont amené à cette désindustrialisation et à cette pollution grandissante ? 
Edgar Morin nous incite à penser global (1), complexe, et à relier les choses. Nous sommes des hommes dans la société française, qui est en Europe, dans le monde et dans l’univers. Des éléments qui, pris séparément, n’auraient pas de sens mais qui, reliés, montrent l’absurdité de notre course à la consommation et à la mondialisation et le rôle des multinationales de l'oligarchie et du politique.
Depuis que Maastricht, le traité de Lisbonne et l’adhésion à l’OMC ont été adoptés en Europe sans demander l’accord des peuples européens (2) , nos gouvernements n’ont plus beaucoup de moyens d’actions sur l’économie et ils semblent compter sur leur bonne étoile pour résoudre le problème du chômage. Nos gouvernants se heurtent à l’Europe qui interdit beaucoup d’initiatives gouvernementales qui pourraient être favorables. 
 
Je suis et je reste un Européen convaincu car depuis l'Europe du général de Gaulle, les discours politiques ne reflètent plus comme avant 1914 la volonté d’en découdre, mais il faut réformer l’Europe de toute urgence car elle va bientôt regrouper un ensemble de pays nationalistes et d’extrême droite  qui peuvent exploser. Le gouvernement Français est le seul avec l’Allemagne a pouvoir amorcer une modification des traités Européens : il suffirait qu'elle menace d'en sortir, mais se hâte à la vitesse d'un glacier vers la sortie. Car l'union européenne est tellement paralysée dans ses décisions qu'il lui faudra bien un an en cas de crise pour se réformer.
Nous pourrions alors nous attaquer à la régulation de la finance, aux transferts de fonds à hautes fréquences qui ne sont pas taxés et aux multinationales qui en profitent pour ne pas payer leurs impôts en France. 
 
 
Lutter contre la mondialisation à outrance et les multinationales est une proposition pour le gouvernement que nous élirons en 2017, mais notre gouvernement qui a renié ses grandes ambitions sociales, pourrait déjà adapter tout ce qui est dans son pouvoir. C’est-à-dire ce qui marche encore plus mal en France que dans les autres pays européens… les administrations tatillonnes, les impôts élevés, les contrôles fiscaux approfondis qui gaspillent le temps précieux des dirigeants de PME, les charges élevées sur les salaires, trop élevés pour les PME, l’état et les grandes entreprises, très mauvais payeurs qui payent avec des délais inadmissibles pour des PME et des startups.
Faciliter les tâches administratives : simplifier les démarches administratives, simplifier la vie des PME (qui payent leurs impôts en France contrairement aux multinationales). Inciter les administrations à plus de compréhension et à moins de suspicion, moins de contrôles vis à vis des PME et faire payer aux grands groupes un impôt en fonction de ce qui est distribué aux actionnaires et surtout aux PDG.
 
Il faut ne pas traiter de la même façon les PME et les multinationales…
Les PME doivent être favorisées car elles n'ont pas de moyen d'échapper aux impôts et aux tracasseries administratives. Elles n'ont même pas à leur disposition le chantage de l'emploi.
On parle en France de compétitivité, mais les syndicats veulent conserver en France ce qui a été acquis de haute lutte, ne veulent pas que le smic soit plus bas car de toute manière on ne sera jamais compétitif fasse au Bengladesh et au Cambodge qui ont des salaires à 50 euros par mois. Qui pourrait vivre en France avec ce salaire-là !
Mais si l'Etat dispense de charges toutes les nouvelles embauches de PME, tout va changer car ces chômeurs ne coûteront plus rien à la Nation.
Le gouvernement pourrait chercher à modifier les traités européens, comme veut le faire le Royaume uni. Il pourrait chercher à s’attaquer à la finance, aux transferts de fond à haute fréquence qui ne sont pas taxés, à l'harmonisation fiscale, car a quoi bon afficher des taux d'impositions élevés que nous ne sommes pas capables de percevoir. C’est ce que François Hollande n’a pas osé faire au début de son mandat et qu’il ne fera pas.
 
Dans certains domaines et notamment la politique industrielle, la France n’a tout simplement plus les manettes.
L'Europe est perçue par les peuples européens comme un "machin" qui prive les Etats (anciennes nations) d’une partie des décisions qui font leur souveraineté. Le référendum de 2005 refusant la constitution a laissé des traces ! Quel que soit notre volonté actuelle de construire l'Europe, les français ont majoritairement voté contre. Or, en 2007, le gouvernement français a ratifié le traité de Lisbonne, qui reprend le texte rejeté. Dès lors, il devient difficile pour la Commission européenne de démontrer ses valeurs démocratiques et humanistes, valeurs qui sont pourtant à la base du projet européen. 
Le viol initial du principe démocratique européen est le péché originel de l'Europe vis-à-vis des peuples.
 
Lorsqu'on comprend que la flexibilité est une idée européenne le peuple est réticent. Nos gouvernants ne font plus grand-chose en matière économique alors pour faire comme s’ils travaillaient, ils agitent des chiffons rouges devant les médias qui mordent ces chiffons pendant des mois pour se partager les morceaux. Le mariage gay, la fin de vie, la lutte contre le terrorisme… la flexibilité !
 

La France peut-elle redevenir compétitive ?

De toutes manières, ce que le MEDEF appelle la compétitivité des entreprises, qui permet de comparer le prix de revient des produits fabriqués en France par rapport au prix de revient des mêmes produits de l’entreprise délocalisée, est un combat perdu d’avance par les multinationales si la France n'innove pas.
Un ouvrier français gagne, au smic, 30 fois plus qu’un ouvrier cambodgien. Comment pourrait-on lutter, dans le cas d’une industrie manufacturière ? La confection de vêtements par exemple, dans laquelle la main-d’œuvre rentre pour 60% dans le prix du produit, ne reviendra pas en Europe. Sur ces produits complètement banalisés, espérer reprendre pied sur ces marchés déjà délocalisés est à mon avis complètement utopique. On a déjà perdu ce que le MEDEF appelle "la bataille de la compétitivité". Il s’accroche encore avec le gouvernement de manière un peu dérisoire car pour produire les mêmes produits aux mêmes prix, lorsque la main-d’œuvre représente une part importante du prix de revient, il faudrait payer nos ouvriers 50 euros par mois comme en Asie (3) , et donc on ne pourra jamais lutter a armes égales. 
Lorsque les entreprises françaises ont commencé à délocaliser les fabrications de produits, c’était une décision quasi irréversible car les ouvriers qui les fabriquaient n’ont pas pu transmettre leurs tours de main et un ouvrier nouveau n’aurait pas la productivité qu’on ne peut acquérir après quelques mois ou quelques années d’expérience.  Abandonner un marché augmente la difficulté de le reconquérir un jour, même si on en a la volonté. La connaissance des clients prend des années et retrouver les tours de main pour fabriquer est aussi très long. Dans les deux cas, les entreprises doivent repayer ce qu’on appelle un "ticket d’entrée" si elle tentent de reconquérir le marché de ces produits qui ont été abandonnés.

Exemple d’innovation réussie et rentable : le scooter "Piaggo mp3"

Nous sommes donc condamnés à innover pour reprendre l’initiative, pour rechercher la qualité perçue par les clients, la durabilité par l'eco-conception. Il n’y a que ces qualités qui donneront à nos futurs produits et procédés une plus-value d’usage et d’image pour différencier tout ce qu’on créera.  
Sur le marché des scooters, la sécurité, les risques de chutes et d’accidents graves ont toujours été des freins à la vente. L’exemple du Piaggo MP3, un scooter à 3 roues qui bénéficie d’une stabilité très améliorée est intéressant… Ce scooter comporte deux roues à l’avant, articulées par un système innovant à parallélogramme. Il peut s’incliner dans les virages comme n’importe quel deux-roues. Un système dénommé Roll-Lock permet de bloquer le parallélogramme à l’arrêt ou au ralenti. Le conducteur peut ainsi ne pas mettre le pied au sol à l’arrêt au feu rouge.
 
Le modèle haut de gamme de Piaggo vaut tout de même environ 9 500 Euros alors qu’un scooter plus classique, par exemple le Peugeot 250 vaut environ 1 400 Euros. On voit que des ouvriers européens peuvent être bien payés pour fabriquer ce scooter, et que cette innovation mise en valeur par un bon design constitue un grand avantage compétitif (qui permet de multiplier le prix de vente par 7 pour la même fonction : transporter de A à B une personne dans des conditions de confort et de sécurité suffisantes).
Nos entreprises doivent utiliser ce levier de l’innovation pour que l’emploi qualifié reparte en France. 
 
On se dit que ce qu’a fait l’Islande au moment de la crise des subprimes de 2009, laisser les banques faire faillite et favoriser l’innovation, la France peut le faire pour reprendre en main son destin. Parler de la Nation, de notre indépendance dans les décisions et même parler tout simplement de ce qui pourrait faire du bien en France, ne classe pas obligatoirement les questionneurs dans l’extrême droite. Pourquoi ce qui a été possible dans un petit pays comme l’Islande ne serait pas possible en France ?  Si ce débat ne peut avoir lieu, alors la France et les pays Européens courent à la catastrophe. 

La compétitivité des multinationales

Actuellement, la compétitivité des multinationales européennes est un mirage inaccessible. Les multinationales n’ont aucun intérêt à rester en Europe. Les banques et les multinationales trouvent des pays comme le Vietnam, le Cambodge, le Bengladesh ou le SMIC mensuel est de 50 à 80 Euros par mois, alors pourquoi se priver !
Les coûts de fabrication des produits baissent et les produits voyagent dans d'immenses porte-containers qui ont fait baisser le prix des transports. Pour que les multinationales contribuent aux charges des nations, il faut leur faire payer des impôts, mais actuellement les contraintes ne sont pas suffisantes elles payent trop peu. Il faut que les Etats réagissent notamment en taxant les transactions financières, en demandant la transparence et le reporting, et en luttant contre les paradis fiscaux. Si on laisse une liberté totale aux multinationales comme l’OMC l'a prévu et organisé, on assistera à des délocalisations massives et à la plus belle optimisation fiscale que les multinationales auraient pu imaginer. 

En conclusions...

Il faut surtout que l’Etat fasse un réel effort pour simplifier la vie des PME qui n'ont pas vraiment besoin de ses aides mais ont besoin de moins de charges. 
Les multinationales doivent retrouver le chemin de l'innovation et du développement durable. 
Les Etats doivent lutter contre cette mondialisation débridée qui accable les peuples et enrichit les multinationales.
Les citoyens français attendent urgemment autre chose de ce gouvernement qu'une réforme du code du travail, même si elle est nécessaire.
Le gouvernement devrait être renversé sur le problème du chômage, mais le temps passe et il ne se passe rien et les SDF sont de plus en plus nombreux. 
Lorsqu’on tire un petit fil dans ce monde complexe où tout est lié, on s’aperçoit que le monde entier est entraîné. Pour changer les choses, pour diminuer la pollution, résorber le chômage. Pour que "la politique" dans toute sa noblesse, reprenne la main, il faut lutter contre la mondialisation débridée et être innovants pour que notre planète puisse continuer sa course en symbiose avec les humains et que nos enfants aient quand même une vie possible et peut-être même, heureuse.
 
(1) "Penser global - L'humain et son univers" de Edgar Morin - Edition Robert Lafont - septembre 2015 
(2) Pour l’adoption de la constitution Européenne (commission Giscard d’Estaing) les référendums qui ont été organisés ont été repoussés en France comme aux Pays Bas et après ce résultat négatif les gouvernements européens se sont bien abstenu de poser d’autres questions aux européens…
(3) 89 Euros est le salaire minimum (SMIC) du Viet Nam, les ouvriers sont payés environ 50 euros au Cambodge
 
 
 

 

Trump autoritarisme

Les autoritaristes montent en puissance. Trump en est un symptôme

Vu de ce côté de l’Atlantique, cela ressemble à un mystère : pourquoi l’électorat américain soutient-il ce qui apparaît comme une extrême droite, populiste, remuante, et sans expérience politique réelle ? Comment expliquer ce courant qui embrasse des vues extrêmes et souvent bizarres, portées par un personnage semblant venu de nulle part et soudain devenu si populaire ? Ces questions on ne se les pose pas seulement aux États-Unis. En Europe aussi, des phénomènes analogues sont en train de se produire et interrogent. Le cas Trump est un signal qu’il faut prendre au sérieux pour comprendre ce qui se passe un peu partout dans le monde et dans notre pays en particulier. Il est le symptôme d’une force latente qui émerge : les autoritaristes.
UP’, le magazine des temps qui changent, ne peut manquer de s’interroger sur ce phénomène.
 
Comment comprendre l’ascension énigmatique de Trump et surtout les soutiens qu’il agrège en bouleversant toutes les lignes démographiques qui délimitent habituellement les candidats : l’éducation, le revenu, l'âge, et même la religion ? Plus étrange encore que la montée de Trump, est la libération de la parole. Comment comprendre ces masses immenses de partisans du milliardaire américain, qui vont au-delà de lui dans l’outrance, et prennent des positions jamais vues de mémoire d’américain. Un sondage récent pour CBS News révélait que 75 % des électeurs républicains soutenaient l’interdiction des musulmans aux États-Unis. Un autre sondage de PPP révélait qu’un tiers des électeurs de Trump voulait interdire les gays et lesbiennes du pays. Ils sont 20 % à regretter que Lincoln ait libéré les esclaves !
 
Si le succès de Trump semble avoir pris tout le monde par surprise, il se trouve tout de même un petit groupe de chercheurs moins surpris que les autres. Un groupe qui, à la frontière des politologues et des psychologues, faisait depuis une quinzaine d’années un parallèle inquiétant entre les facteurs qui ont jadis permis, en Europe, l’émergence rapide de chefs autoritaires aux idées extrêmes —Hitler, Mussolini— et des paramètres similaires aux États-Unis.
 

L’autoritarisme, une force politique latente

 
Parmi ces chercheurs, deux universitaires politologues américains avaient vu venir le phénomène Trump dès 2009. Marc Hetherington et Jonathan Weiler avaient en effet publié en 2009 un livre qui suscite aujourd’hui un grand intérêt, Authoritarianism and Polarization in American Politics. Grâce à une série d’expériences et d’analyses de données électorales, ils sont arrivés à une conclusion surprenante : ce qui structure la polarisation de la vie politique américaine, ce n’est pas les variables traditionnelles souvent citées ou les systèmes de découpage électoral, ou le poids de l’argent des candidats. Non, ce qui structure la politique est une variable passée inaperçue mais qui touche pourtant un immense groupe électoral : l’autoritarisme (authoritarianism en anglais).
 
Les auteurs estiment qu’en se positionnant sur les valeurs traditionnelles de la loi et de l’ordre, le parti Républicain a ouvert une brèche qui a attiré plus ou moins inconsciemment une vaste population d’américains prônant des tendances autoritaires. Cette tendance s’est accélérée ces dernières années du fait des changements économiques et démographiques et notamment l’immigration. Cette tendance de fond a alors été activée brutalement et a fait émerger des groupes de plus en plus nombreux de citoyens recherchant un leader fort, capable de préserver le statu quo et éliminer les menaces qu’ils ressentent. Leur volonté est d’imposer un ordre à un monde qu’ils perçoivent comme étant de plus en plus étranger.
 
C’est sur cette tendance de fond que Trump a bâti sa popularité, en incarnant un leadership autoritaire des plus classiques : une autorité simple, puissante et punitive. Les électeurs voient en Trump celui qui incarne cette tendance, et le portent au pinacle, au point de faire imploser si ce n’est exploser le parti républicain lui-même.
 

Trump est un révélateur

 
Les autoritaristes, qui émergent en masse dans l’électorat américain, ont trouvé dans Trump le leader idéal, suffisamment fort pour défier les menaces avec vigueur, voire brutalité. Un leader aux caractéristiques totalement différentes de celles que l’on connaît dans la politique américaine, capable de bousculer toutes les normes de l’acceptabilité.
Trump n’est donc pas qu’un simple candidat. C’est le révélateur d’un mouvement tectonique extrêmement puissant. Pour les politologues qui ont mené cette étude, Donald Trump pourrait être juste le précurseur de nombreux autres Trump dans la politique américaine.  Et ailleurs.
 
Intrigué par ce phénomène révélé il y a près de sept ans par les deux universitaires, le magazine Vox a voulu approfondir la question en menant, en collaboration avec l’institut de sondage Morning Consult et d’autres médias de Washington, une grande enquête électorale. Les résultats qu’ils ont obtenus sont stupéfiants.
Ce qui apparaît avec une clarté remarquable est que Trump est incontestablement un symptôme : celui de la montée de l’autoritarisme. Ce n’est pas Trump qui est remarquable, mais ce qu’il révèle.
 

Qu’est-ce que l’autoritarisme ?

 
Depuis des années des chercheurs à la croisée des sciences politique et de la psychologie sociale se sont penchés sur le phénomène et notamment celui du nazisme, et ont posé cette question lancinante : comment les gens viennent-ils à adopter, en si grand nombre et si rapidement, les opinions politiques extrêmes qui semblent coïncider avec la peur des minorités et avec le désir d'un leader fort ?
 
Pour répondre à cette question, les théoriciens étudient ce qu'ils appellent l’autoritarisme : non pas les leaders eux-mêmes, mais plutôt le profil psychologique des personnes qui, dans les bonnes conditions, désireront certains types de politiques extrêmes et chercheront des leaders forts pour les mettre en œuvre. Cette recherche a culminé en 2005 avec la publication de l’ouvrage de l’Australienne Karen Stenner, professeur en psychologie politique, The Authoritarian Dynamic.
 
Selon cet auteur, il existe des sous-ensembles d’individus qui développent des tendances autoritaires latentes. Ces tendances sont « activées » ou déclenchées par ce qu’elles considèrent comme des menaces physiques ou des menaces mettant en péril la société. Dans ces circonstances, ces individus, quelle que soit leur appartenance sociale ou politique antérieure, sont conduits à désirer et soutenir des politiques extrêmes et des leaders forts.
Comme le résume Jonathan Haidt, de l’Université de New York :
« Dans le cas d’une menace, ils appellent à fermer les frontières, à jeter dehors ceux qui sont différents et punir ceux qui sont moralement déviants. »
 

Au-delà des clivages habituels

 
Pour les politologues, ce que l’on peut nommer les « autoritaristes » constituent un véritable ensemble qui existe indépendamment de Trump ou d’un leader spécifique, qui se situe à un autre niveau que celui des habituels clivages ou familles politiques mais qui persistent comme une force latente dans la société. Ce qui les caractérise principalement est leur recherche d’un ordre dans le chaos du monde. Toutes les situations qui représentent un danger pour le maintien de cet ordre (diversité, afflux d’étrangers, dégradation perçue de valeurs anciennes, etc…) sont vécues comme autant de menaces qu’ils ressentent personnellement et qui compromettent leur sécurité la plus élémentaire.
Dans ce cas, sans tenir compte de catégories idéologiques ou partisanes traditionnelles, ils affluent vers celui qui saura, par la force de son tempérament et des actions décisives, les protéger de ces menaces. Donald Trump joue ce personnage à tel point qu’il en est devenu l’incarnation archétypale.
 
Pour Karen Stenner, « autoritarisme » ne doit pas être confondu avec « conservatisme ». Cette confusion serait la raison pour laquelle les analyses politiques traditionnelles n’auraient pas vu venir le phénomène Trump. Le conservatisme se définit par une aversion à l’égard du changement ; c’est un mouvement qui peut englober des individus d’ethnies et de religions différentes, pour autant qu’ils entrent dans le cadre des « valeurs traditionnelles ». Alors que l’autoritarisme se définit par une aversion à l’égard de groupes perçus comme responsables de cette menace : il ne s’agit pas, à proprement parler de racisme, mais plutôt du ciblage d’un bouc émissaire du moment —et en ce moment, aux États-Unis, c’est le musulman ou l’Hispanique.
La caractéristique principale de ce groupe des « autoritaristes » est qu’il est transpartisan. Il se situe au-delà du clivage gauche-droite, et recrute ses partisans sur les franges de droite comme de gauche des échiquiers politiques. Aux États-Unis, ce groupe polarise la vie politique au-delà de la distinction entre républicains et démocrates. Certes le parti républicain en génère la plus grosse partie, notamment à cause de son virage à droite avec l’ascension du Tea Party, mais tous les autoritaristes ne se reconnaissent pas dans le Tea Party.
 

Une force considérable mais inaperçue

 
Plusieurs chercheurs ont essayé de comprendre pourquoi ce groupe de citoyens ne s’est pas manifesté plus tôt, pourquoi est-il passé presque inaperçu alors qu’il possède une taille considérable. Comme ils n’émergent pas facilement des sondages par des questions telles que « avez-vous peur des musulmans », des politologues comme Stanley Feldman ont donc commencé dans les années 1990 à poser des questions plus pointues, telle que « qu’est-ce qui est le plus important pour un enfant : être indépendant ou avoir du respect pour les aînés ». Des questions qui, par fragments, tentent de dégager un portrait impressionniste des valeurs par lesquelles une personne se définit. C’est de ces sondages que s'est dégagée l’image d'un courant de fond « autoritariste » passé inaperçu et qui n’aurait attendu que les bonnes circonstances pour être « activé ».
 
Combien sont-ils ? Avec le tiers des votes dans les primaires républicaines, Trump a-t-il fait le plein, ou bien le mouvement peut-il continuer de croître ? Et dans l’hypothèse où Trump perde, que va-t-il se passer après l’élection de 2016 ? Le magazine Vox a tenté de répondre à ces questions dans une enquête exclusive. Il s’en dégage que 44% des Blancs se retrouvent dans les cases « beaucoup » ou « très » autoritaristes, mais qu’ils ne votent pas tous —ou plus précisément, que leur vote sera orienté s’ils perçoivent, ou non, une menace. Or il se dégage justement aujourd'hui qu’ils sont plus nombreux à avoir beaucoup plus peur de l’État islamique, de la Russie ou de l’Iran que d’un accident de voiture, par exemple. Ils sont aussi plus nombreux à avoir peur du changement social : 44% définissent le mariage gai comme « une menace pour le pays ». Ils sont surtout républicains —mais un tiers seraient démocrates. Il s’agit, en bref, d’un mouvement « qui existe indépendamment de Trump », écrit la journaliste Amanda Taub dans Vox : « Si Trump perd l’élection, ça n’éliminera pas les menaces et les changements sociaux qui activent « l’appel à l’action » de l’autoritarisme. Les autoritaristes chercheront des candidats qui leur donneront le leadership fort, punitif, qu’ils désirent. Ce qui veut dire que Donald Trump pourrait être le premier de plusieurs Trump en politique américaine, avec des implications profondes pour le pays ».
 
 
Sans nul doute, cette analyse n’est pas exclusive aux États-Unis. Les mouvements autoritaristes émergent partout en Europe ; en France, le Front national qui cherche à cristalliser ce courant latent, occupe une part importante de l’électorat. Ce que ces études enseignent c’est le caractère latent de ces mouvements. Ils ne sont pas forcément conduits par les personnalités politiques (elles ne sont que des « déclencheurs »), ces forces ne peuvent s’inscrire sur les échiquiers politiques traditionnels (elles sont sous-jacentes), ni dans les catégories dans lesquelles on les place habituellement, par facilité, comme le populisme par exemple (le populisme est la haine des élites ; or le milliardaire Trump en est le parangon), leurs réactions sont imprédictibles car elles participent de la logique du chaos plus que de celle de la raison. Avec les crises qui se télescopent —économiques, des réfugiés, des États-nations, des partis politiques, menaces du terrorisme islamiste—  les conditions chimiques de la précipitation de ce composant latent apparaissent plus que jamais réunies.  
 
Illustration : Gage Skidmore, Javier Zarracina/Vox

 

La Joconde

Les deux cultures, ou la défaite des humanités

Le numérique fournit "une opportunité historique" dont l’Éducation nationale doit s'emparer pour lutter contre la difficulté scolaire en primaire, à condition d'expérimenter, d'équiper les enseignants et de les former, prône un rapport dévoilé lundi 7 mars. "C'est à l’école primaire que les résultats les plus forts peuvent être obtenus", elle "doit être la priorité absolue du numérique éducatif", estime ce rapport, élaboré par le think tank libéral Institut Montaigne, présidé par le patron de l'assureur Axa Henri de Castries, en partenariat avec le Boston Consulting Group.
 
En France, l'école primaire est nettement moins équipée en outils numériques que le secondaire, et le plan numérique annoncé par François Hollande pour la rentrée 2016 cible surtout le collège.
Le rapport distingue deux stades pour l'utilisation du numérique éducatif. D'abord les cycles 1 et 2 (maternelle, puis du CP au CE2), où il peut permettre de dégager du temps pour se concentrer sur l'acquisition des fondamentaux par les écoliers en difficulté, au sein de la classe mais aussi pendant le temps périscolaire, voire les vacances. On pourrait ainsi, avec des vidéos, exercices ou questionnaires, mettre à profit une partie du temps que les enfants passent de toute façon devant les écrans à la maison, supérieur au temps de classe annuel, calcule le rapport.
Ensuite, en CM1 et CM2, "le numérique peut être envisagé comme un nouveau savoir fondamental, au même titre que parler, lire, écrire et compter".
 
C’est dans cette actualité qu’UP' Magazine a choisi de publier, en contrepoint,  des extraits de cette tribune signée par le collectif PMO (Pièces et main d’œuvre)* :
 
 
 
Savez-vous pourquoi la Joconde sourit ? Parce qu’elle est heureuse. Pour être exact, elle ressent de la joie à 83 %, du dégoût à 9 %, plus 6 % de peur et 2 % de colère. Moins d’un pour cent d’elle est neutre, et elle n’exprime aucune surprise. Le logiciel du professeur Harro Stokman, de l’université d’Amsterdam, n’a pas pu confirmer la dimension sexuelle ou la part de mépris détectées dans le regard de Mona Lisa par certains humains.  Mais c’était en 2005 et la machine a dû progresser, puisqu’entre-temps Stokman a monté la startup Euvision pour vendre ses outils de reconnaissance faciale sur smartphone.
 
Bienvenue dans l’ère des humanités numériques.  Celles qui réalisent « l’intégration de la culture numérique dans la définition de la culture générale du XXIe siècle ». Qui verra bientôt la création de « Territoires éducatifs d’innovation numérique », selon le programme du ministère de l’Éducation nationale, car « en ne s’emparant pas du numérique, en ne l’intégrant pas suffisamment, l’École, d’une certaine façon, prive nos élèves de ressources précieuses : celles du savoir. Celles du sens. »
Retenez bien ceci : le numérique est ce qui donnera bientôt aux petits humains accès au sens.
 
Les humanités numériques ? Un mouvement qui a pris son essor durant les années 2000 au sein des sciences humaines et sociales, des arts et des lettres, pour les rendre, eux aussi, connectés, numérisés, big datés. Comme le dit un rapport [Humanités numériques, état des lieux et positionnement de la recherche française dans le contexte international, rapport de l’Institut français, 2014], les sciences humaines et sociales sont fortement influencées par les modèles computationnels (…) Dans toutes les disciplines, que ce soit en biologie ou en littérature, en physique nucléaire ou en anthropologie, l’objet étudié est converti, manipulé, analysé sous une catégorie commune : l’information, objet de calculs. Dans le cadre du paradigme computationnel, des rapprochements inattendus se produisent.
 
Puisque le vivant est désormais computable, pourquoi la culture ne le serait-elle pas ? Il s’agit que les sociologues, linguistes, géographes, bibliothécaires, artistes contemporains, archéologues, passent, comme tout le monde, par la case « codage ». Ils avaient déjà quantifié toute réalité – sociale, humaine, sensible. Pourquoi ne la traduiraient-ils pas en séries de 1 et de 0 ? Reductio ad numero universelle, dont l’effet – sinon l’objectif – est d’annihiler toute appréhension subjective du réel, c’est-à-dire toute humanité dans la compréhension et le récit du monde.  Ici aussi, il s’agit de remplacer l’homme par la machine. Voilà pourquoi le ministère de l’Éducation nationale est si pressé d’enseigner le code informatique à la place du latin et du grec.
 

C.P Snow contre la « culture traditionnelle »

 
Comment en est-on arrivé là ? Si les technosciences ont imposé leur suprématie dans les faits après la seconde guerre mondiale, il fallait aussi acclimater les esprits pour que leur victoire soit totale. La défaite des humanités est le résultat d’une lutte d’idées, d’un long travail de sape auxquels ont collaboré de nombreux scientifiques. Parmi eux, un physicien et « romancier » anglais, Charles Percy Snow, est resté célèbre pour une conférence prononcée à Cambridge le 7 mai 1959, intitulée  Les deux cultures et la révolution scientifique » [C.P Snow, Les deux cultures, (JJ Pauvert, 1968)].
Il y développe les arguments qui justifient le primat de la science et de la technologie sur la vie des sociétés industrielles, arguments dont la pertinence est intacte à l’ère des nanotechnologies et des technologies convergentes.
 
La postérité n’a conservé que la première moitié du titre de la conférence : « Les deux cultures ». Et n’a retenu, à tort, que cette idée : C.P Snow aurait prêché la réconciliation entre deux mondes qui s’ignorent : les sciences et les lettres, séparées par un « abîme d’incompréhension mutuelle ». La preuve, les littéraires ne sont pas fichus de réciter la deuxième loi de la thermodynamique et peu de scientifiques ont lu Dickens.
 
Or, de la rencontre entre les disciplines pourrait « jaillir des chances créatrices » pour le progrès humain. Donc, conclut-on, il faut dispenser un enseignement moins spécialisé et favoriser les croisements entre les deux mondes. Telle serait la leçon, somme toute assez humaniste, du professeur Snow. Dans cet esprit, le prix universitaire « C.P Snow » de l’Ithaca College récompense aujourd’hui des étudiants dont les travaux contribuent à rapprocher les « deux cultures ».
 
Si Snow regrette le fossé entre ce qu’il appelle « la culture traditionnelle » - littéraire – et la culture scientifique, c’est pour évincer les humanités et faire des sciences et technologies le cœur de la « culture » moderne. Suivez la démonstration : la société industrielle est la seule capable d’assurer aux hommes prospérité et bien-être. Ses progrès dépendent de la « révolution scientifique » -  autrement dit de l’innovation, et exigent des ressources humaines dûment formées.  En conséquence, arrêtons de perdre du temps avec les matières inutiles, voire hostiles, à cette stratégie – les humanités – et consacrons les efforts de la Nation aux filières scientifiques.
On voit à quel point sa conférence est fondatrice : ses recommandations ont été suivies, si l’on ose dire, à la lettre, pour permettre la domination des technosciences sur tous les champs de pensée. Si vous ne savez pas quoi lire en 2016, demandez aux algorithmes d’Amazon, devenus premiers prescripteurs de livres. Réponse garantie 100 % conforme à votre profil objectif.
 
En fait de pont entre les « deux cultures », Snow ne cesse de sermonner les littéraires pour leur dédain de la science. Loin de vouloir initier les chimistes à la poésie, le conférencier remâche son aigreur contre les « intellectuels littéraires qui se sont mis un beau jour, en catimini, à se qualifier d’"intellectuels" tout court, comme s’ils étaient les seuls à avoir droit à cette appellation. »
 
Devant les merveilles de la technoscience, enrage Snow, les tenants des humanités « s’obstinent à prétendre que la culture traditionnelle constitue toute la "culture". (…) Comme si l’édifice scientifique du monde physique n’était pas, dans sa profondeur intellectuelle, sa complexité et son articulation, l’œuvre collective la plus belle et la plus étonnante que l’esprit de l’homme ait jamais conçu. »
 
Belle profession de foi scientiste. Chacun peut, après des décennies de progrès de cette « œuvre collective la plus belle et la plus étonnante », voir ses effets sur la richesse des liens sociaux, sur l’émancipation des individus, la qualité des échanges entre les peuples et les cultures, sans parler de l’excellente santé de la planète. Le monde est tellement plus intelligible depuis qu’on le numérise. À l’évidence, nous n’avons pas besoin des humanités et Snow a eu raison d’asséner : « la science doit être assimilée jusqu’à devenir partie intégrante de notre expérience mentale tout entière ».
La victoire de la technoscience a fait de nous des êtres débarrassés de la question « pourquoi ? », pour nous consacrer au « comment ? ». Il n’est que d’écouter les conversations à la cantine sur les moyens d’optimiser son smartphone, de télécharger la bonne appli, de résoudre tel bug. Dans le monde-machine, il devient vital de savoir comment fonctionner - rappelez-vous Najat Vallaud- Belkacem : le numérique va nous donner accès au sens.
 
 

La révolution est scientifique

 
On l’a compris, Snow part de ce postulat : l’industrialisation est un vecteur de progrès universel.
« Santé, nourriture, instruction : seule la révolution industrielle était à même d’en faire profiter jusqu’aux plus déshérités. Voilà ce que nous y avons essentiellement gagné. Le tableau comporte aussi, il est vrai, des aspects négatifs :  l’un de ces aspects étant qu’une société fortement industrialisée est plus facile à organiser qu’une autre en vue de la guerre totale. Mais les conquêtes demeurent. Elles sont la base de notre espoir social. »
Passons sur ce détail qu’est « la guerre totale », cet éclair de lucidité n’empêchant pas le scientiste convaincu de s’aveugler comme le dernier des croyants. « Étendre la révolution scientifique à l’Inde, l’Afrique, l’Asie du sud-est, l’Amérique latine et le Moyen-Orient, assure-t-il, est la seule façon de conjurer les trois dangers   qui   nous menacent, à savoir la guerre nucléaire, la surpopulation, le fossé entre les riches et les pauvres. » Curieusement, il ne vient pas à l’esprit du physicien qu’il puisse exister un lien entre la guerre nucléaire et la « révolution scientifique ». Ni même entre l’accroissement des inégalités entre riches et pauvres et cette même révolution. Au contraire, il affirme qu’en l’an 2000, la division entre riches et pauvres aura disparu grâce à la technologie.
 
Snow a eu tort de mépriser les intellectuels. S’il avait lu le livre de Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, paru en 1954, ou L’Obsolescence de l’homme de Günther Anders, paru en 1956, il aurait peut-être écrit moins d’âneries, pour peu qu’il eût compris la logique de la fuite en avant technicienne, et la rupture anthropologique causée par l’innovation nucléaire.
 
Piètre consolation pour nous, naufragés d’un monde dévasté par les technoscientifiques : les idées d’Ellul, d’Anders, et des penseurs critiques de la technologie, affûtées il y plus de soixante ans, étaient justes. Quant à celles de Snow, aussi erronées furent-elles – on voit ce qu’il en est de l’égalité entre riches et pauvres dans la technosphère -, elles ont gagné. Voilà qui confirme le fait que la science n’a rien avoir avec le sens. En effet, la révolution qui a bouleversé le monde et nos vies fut scientifique. Bravo les labos. On comprend que le texte de Snow ait été publié en France en 1968 par un éditeur jugé subversif, Jean-Jacques Pauvert. Enfin un coup de balai sur les antiquités humanistes pour faire place à l’avenir, à l’innovation, à la révolution !
 
Comme le note Snow : « La société industrielle de l’électronique, de l’énergie nucléaire et de l’automation est, à bien des égards, d’une nature radicalement différente de celles qui l’ont précédée et est appelée à changer bien davantage la face du monde. C’est cette transformation-là qui, à mon avis, constitue la véritable "révolution scientifique" ».
 
Mais pourquoi ?  Pour que votre montre connectée vérifie que vous avez fait vos 10 000 pas quotidiens. Pour que des millions de Chinois, d’Indiens, de Parisiens voire, se déplacent en ville un masque sur le nez. Pour que les ours polaires disparaissent de la surface du globe. Pour que nous puissions nous greffer les implants électroniques qui nous rendront plus performants dans la compétition universelle. Pour que ce monde d’objets intelligents, de dispositifs technologiques et de machines n’ait plus besoin des humains.
 
Pour réussir cette révolution, il a fallu l’accélération du techno-capitalisme. Et Snow de s’emballer dans un chapitre que devraient lire à voix haute tous ceux qui ânonnent encore qu’il faut distinguer
« Science pure » et « appliquée ». « La science pure a été mise au service de l’industrie : plus de tâtonnements ni d’idées lancées par une poignée d’"inventeurs", mais, cette fois, du sérieux, du solide et du vrai. » Certes, des scientifiques « purs » ont un peu renâclé à reconnaître cette évidence. Cependant, « à leur décharge (…) ils prirent assez facilement le tournant » lors de la seconde guerre mondiale qui les poussa à « s’initier aux problèmes de l’industrie. Cela leur ouvrit les yeux ».
 
Heureux avènement de la Big Science. La mobilisation de bataillons d’ingénieurs, de chercheurs, de techniciens des laboratoires publics aux côtés des industriels et des militaires dans la course à la bombe atomique : le projet Manhattan. Ayant prouvé son efficacité, l’alliance recherche-industrie- armée devint le moteur de la recherche & développement en temps de guerre économique – ce que l’on nomme aujourd’hui innovation.
Pas de composants nano-électroniques implantés dans tous les gadgets communicants sans l’alliance entre le Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble et la multinationale STMicroelectronics, sans la participation de l’État, de l’Europe et des collectivités au plan d’investissement public-privé
Nano 2017 d’un montant de 3,5 milliards d’euros. Un programme destiné à aider le fabricant de puces à « franchir le prochain saut technologique nécessaire pour rester compétitifs, au niveau mondial, face aux États-Unis et à l'Asie » [Communiqué de presse Nano 2017, 2013] : voilà de dignes émules de C.P Snow.
 
Découvrant la subvention de l’État à STMicro pour l’année 2014 dans le projet de loi de finances rectificatif, le professeur de droit à la faculté de Montpellier Yann Bisiou s’étrangle :  « 274 millions d'euros, c'est le budget annuel de trois universités LLASHS (NdR : Lettres, langues, arts, sciences humaines et sociales), de deux universités pluridisciplinaires, plus que le budget annuel de l'université de Grenoble 1 ou même de l'université Paris Diderot ! Pourquoi tant de largesses pour un seul projet ? ». Encore un littéraire qui demande « pourquoi ? »
C’est pourtant simple : les universités LLASHS rapportent bien moins que l’usine à puces grenobloise, et nous avons besoin d’une technocratie pour rester dans la course aux innovations technologiques.
 
Snow admet, dans un supplément à sa conférence ajouté quatre ans plus tard, que le monde-machine va avoir besoin des sciences humaines et sociales pour acclimater les humains. Il appelle cela la Troisième   culture : « Certaines   difficultés   de   communication (NdR :   entre   littéraires   et scientifiques) se trouveront, de fait, aplanies : car cette culture devra nécessairement, ne fût-ce que pour remplir son office, entretenir des relations avec la culture scientifique. »
Et voilà pourquoi les humanités numériques existent. Dans l’ensemble, la masse a plié devant le techno-totalitarisme. Quelques réactionnaires pleurent les cours de latin, mais le nombre a renoncé à penser, assailli par tous les « comment ? » que lui pose son existence machinale.
 
Pièces et main d’œuvre
*Pièces et Main d’Œuvre, est un collectif qui se présente comme un « atelier de bricolage pour la construction d’un esprit critique à Grenoble, agit depuis l’automne 2000 de diverses manières : enquêtes, manifestations, réunions, livres, tracts, affiches, brochures, interventions médiatiques et sur Internet, etc. »
Rejetant les ajustements à la marge et les simples mesures d’encadrement, ce groupe n’hésite pas, après enquête rigoureuse, à déclarer son refus radical de tel ou tel champ technologique : Organismes génétiquement modifiés (OGM), téléphonie mobile, et — surtout — nanotechnologies : loin d’être « obscurantiste », PMO fait la lumière sur la façon dont ces projets technoscientifiques se déploient, avec pour moteurs l’émulation et l’appât du gain.
Revendiquant les chahuts qui ont conduit, début 2010, au naufrage du « débat public sur les nanotechnologies », ces insoumis inscrivent leur pensée dans la lignée de Jacques Ellul, et revendiquent l’héritage des ouvriers luddites qui, au XIXe siècle, brisèrent les machines leur imposant un retour au servage.
 
L’intégralité de cet article est disponible sur le site PMO
 

 

Abdennour Bidar

Abdennour Bidour : de quoi la crise écologique est-elle le signe ?

Les crises politiques, écologiques ou économiques ne sont-elles que les manifestations d’une crise plus profonde, celle du lien qui marque des sociétés au tissu social déchiré ? Entretien avec Abdennour Bidar, philosophe, au Collège des Bernardins ce 20 février 2016.
 
Nous sommes dans des crises de société qui sont systémiques. Pour Abdennour Bidour, il  s'agit de savoir déceler, comme fond d'écran, derrière ces crises, ce qu'il appelle les crises spirituelles, les crises du lien, c'est-à-dire que dans ce qui nous sépare aujourd'hui de la Nature, le lien a été brisé. En ne pensant qu'à nous-mêmes, nous avons considéré la Nature comme une chose à exploiter sans vergogne, jusqu'à l'usure, jusqu'à l'empoisonnement et jusqu'à nous mettre en danger.
Quelque chose a été rompue qui était de l'ordre d'un vrai lien, que la biologie appelle un lien symbiotique, c'est-à-dire un lien mutuellement profitable.
Comme par hasard il se passe la même chose sur le plan social. Ecoutons-le.
 
 

 

Umberto Eco

Umberto Eco: « On voit la technologie comme de la magie »

« La disparition d’Umberto Eco fait baisser à elle toute seule la moyenne du QI planétaire ». C’est ce qu’affirme Martin Lessard spécialiste canadien de l’Internet et des réseaux sociaux dans le texte qui suit et qu’il nous a confié.
L’émotion suscitée par la mort de l’auteur d’Au nom de la Rose est considérable. Les réactions rendent hommage d’une façon unanime à son intelligence, son érudition, son talent romanesque et son humour. Umberto Eco était, avant d’être auteur à succès, un sémiologue. Son sens des signes, des médias et de l’information ne l’a jamais quitté. À ce titre, il était un observateur impitoyable de notre ère numérique.

Science, technologie et magie

Dans un discours prononcé à Rome en 2002, que l’on retrouve dans son livre À reculons comme une écrevisse, Umberto Eco développait une critique acerbe des médias dans leurs relations à la science et à la technologie.
 
La technologie est ce qui donne tout, tout de suite, alors que la science procède lentement »
 
Cette différence fondamentale lui fait dire que la technologie, pour le commun des mortels, a à voir avec la magie. Qu’est-ce que la magie ? Il répond : c’est « la présomption de pouvoir passer directement d’une cause à un effet par un court-circuit, sans effectuer les passages intermédiaires ». Il poursuit : « Je pique une aiguille dans une statuette de l’ennemi et celui-ci meurt, je prononce une formule et je transforme le fer en or, j’évoque les anges, et par leur intermédiaire, j’envoie un message. […] La magie ignore la longue chaîne des causes et des effets et, surtout, ne se soucie pas d’établir, par de multiples contrôles, s’il y a un rapport entre cause et effet ».
 
Pour Umberto Eco, « la technologie fait tout pour qu’on perde de vue l’enchaînement des causes et des effets » et ainsi, « l’utilisateur vit la technologie de l’ordinateur comme magie ». La technologie cache à nos yeux ces passages intermédiaires qui relient la cause à l’effet. J’appuie sur ce bouton et je peux broadcaster live sur le web. C’est franchement magique.
 
Il pourrait paraître étrange que cette mentalité magique survive à notre ère, mais si nous regardons autour de nous, on voit que partout elle est triomphante ».
 
Serait-ce un effet secondaire de l’insertion de la technologie dans tous les pans de notre vie ? La technologie nous cache bien les liens entre causes et effets. Pas étonnant qu’on se mette à nier ensuite le réchauffement climatique, à vouloir voter pour ce bouffon nommé Trump comme candidat à la présidence des États-Unis, ou à ne plus voir les conséquences des coupures – au nom de l’austérité – dans l’éducation de la génération de demain.
Et ensuite, on se fait croire que la technologie va nous régler tout ça.

Les médias rendent la science magique

Les médias, coincés entre l’audimat et le besoin de faire vite, participent à la dispersion de cette fausse croyance. Ils ont besoin d’un processus simple à expliquer : « le court-circuit toujours triomphant entre la cause présumée et l’effet espéré » sera toujours plus fort, plus vendeur, plus sexy.
 
En effet, [les médias] tiennent [les scientifiques] pour des magiciens qui, cependant, s’ils ne produisent pas immédiatement des effets vérifiables, seront considérés comme des bons à rien, tandis que les magiciennes, qui produisent des effets non vérifiables, mais qui font de l’effet, seront honorées dans les talk-shows » [À Reculons comme une écrevisse, Grasset, 2006, p.140]
 
Cette tendance est trop forte pour être renversée. Les contenus en ligne, aussi, sont condamnés à dériver dans ce sens. Pour être lus et pour circuler, ces contenus devront comporter des promesses magiques. Internet n’a pas rempli les promesses utopiques de rendre les citoyens plus sages.

Internet est dangereux sans éducation

Umberto Eco n’a jamais caché son inquiétude devant une société qui propose à tous un accès universel à l’information. L’accès à l’information, au sens large — c’est-à-dire la télévision, la presse, la radio, internet — n’apporte pas des bénéfices pour tous, selon qu’on soit culturellement pauvre ou riche.
 
Ainsi « La télévision fait du bien aux pauvres et fait du mal aux riches » dit Umberto Eco. « Aux pauvres, elle a appris à parler italien ; elle fait du bien aux petites vieilles toutes seules à la maison. Mais elle fait du tort aux riches parce qu’elle les empêche de sortir voir d’autres choses plus belles au cinéma ; elle leur restreint les idées. »
 
L’ordinateur en général, et internet en particulier, font du bien aux riches et du tort aux pauvres. « À moi, Wikipédia apporte quelque chose, je trouve les informations dont j’ai besoin. Mais cela est dû au fait que je n’ai pas une confiance aveugle en lui […] » Quand on est cultivé, on est en mesure de croiser et de vérifier les sources. « Le pauvre en revanche gobe la première affirmation qui passe, et point final ».
 
Pour Eco, Internet est dangereux pour ceux qui n’ont pas le code. La télévision en comparaison semble bien meilleure. Mais à voir comment évolue Internet, on se demande si ce n’est pas déjà une énorme place de divertissement.
 
Question du Monde :  Pensez-vous que le savoir et la connaissance seront toujours diffusés par de l’écrit sur lequel on s’appesantit, ou au contraire que la culture de la vitesse, celle d’Internet, va finir par affecter notre capacité de jugement ?
 
Réponse d’Umberto Eco : « Je crois qu’il faut rétablir une culture des monastères, qu’un jour ou l’autre — peut-être serais-je mort avant — il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères, peut-être à la campagne, comme les amish de Pennsylvanie. Là, on garde la culture, et le reste, on le laisse flotter comme il flotte. Avec six milliards d’habitants sur la planète, on ne peut prétendre qu’il y a six milliards d’intellectuels. Il faut être un peu aristocrate de ce point de vue-là. »
 
Pour Umberto Eco, « Internet est le scandale d’une mémoire sans filtrage, où on ne distingue pas l’erreur de la vérité ».  À l’avenir, disait-il, l’éducation aura pour but d’apprendre l’art du filtrage. « Ce n’est plus nécessaire d’enseigner où est Katmandou, ou qui a été le premier roi de France après Charlemagne, parce qu’on le trouve partout. En revanche, on devrait demander aux étudiants d’examiner quinze sites afin qu’ils déterminent lequel, selon eux, est le plus fiable. Il faudrait leur apprendre la technique de la comparaison. »
 
C’est le problème fondamental du Web. « Toute l’histoire de la culture a été celle d’une mise en place de filtres. La culture transmet la mémoire, mais pas toute la mémoire, elle filtre ». Sur le Web, nous sommes dans la situation de devoir filtrer seuls une information « tellement ingérable vu son ampleur que, si elle n’arrive pas filtrée, elle ne peut pas être assimilée. »

Oublier, oublier

Umberto disait, sur un ton blagueur mais avec tout le sérieux du monde, que la fonction de la mémoire n’est pas seulement de conserver, mais aussi d’oublier. Si l’on devait tout se rappeler, on deviendrait fou.
Mais je souhaite qu’on n’oublie pas Umberto Eco.
 
Martin Lessard, chroniqueur invité de UP’ Magazine
 
Cet article a été précédemment publié dans le blog Zéro seconde de Martin Lessard
Photo : © Guido Harari/Contrasto/Redux

 

Elon Musk : « Vous me prenez pour un dingue ? »

C’est par cette question que commence la biographie qu’Ashlee Vance consacre à l’un des hommes les plus puissants de la planète dont la traduction française sort aujourd’hui en librairie. Elon Musk, moins connu que Steve Jobs ou Bill Gates, mais de la même veine, est celui qui affirme vouloir changer le monde et qui en a les moyens. L’inventeur de PayPal, de Tesla, de Space X et de l’Hyperloop. L’homme qui rêve de sauver l’humanité en l’envoyant sur… Mars. Un visionnaire mégalo pour certains, génial pour d’autres, qui révolutionne les industries les plus traditionnelles avec fracas et transforme en or tout ce qu’il touche. Un homme controversé et admiré, qui ne laisse pas indifférent.
 
Transformer les humains en colons de l’espace, tel est explicitement le but de la vie d’Elon Musk. Il aime affirmer : « J’aimerais mourir en me disant que l’humanité a de beaux jours devant elle ». Son goût pour les choses impossibles a fait de Musk une divinité de la Silicon Valley. Il en a conservé en grande partie l’éthique (agir vite, éviter les hiérarchies bureaucratisées, inventer des machines fantastiques qui constituent de véritables avancées). Et une vision qui lui sert de credo et de moteur pour toutes ses entreprises ; un objectif radical qui lui sert de principe unificateur : coloniser Mars, faire de l’humanité une espèce multi planétaire… Pour la sauver d’elle-même.
Vision délirante diront certains. Pour d’autres, Musk a produit ce qui manque à beaucoup de créateurs d’entreprise : une vision du monde qui ait un sens.
 
Elon Musk est une force de la nature. 1m85, une carrure d’athlète, moitié play-boy, moitié cow-boy de l’espace, il se déplace lentement, mais pense vite, très vite. Né en Afrique du Sud il y a quarante-quatre ans, il n’a pas perdu de temps pour démontrer ses qualités de visionnaire. Jeune étudiant il rédige un mémoire remarqué sur l’énergie solaire, parle de voitures électriques et de fusées réutilisables. Du délire disent ses condisciples mais, lui, affirme suivre depuis toujours le même plan directeur.
 

PayPal

Il devient américain en 1994 et crée sa première startup aussitôt en Silicon Valley. Une petite société qui invente ce qui deviendra plus tard Google Map : un système de cartographie permettant d’identifier des lieux et des itinéraires.  Mais la prouesse technologique n’est pas le moteur principal de Mulk. Ce qu’il veut, c’est changer le monde et d’abord changer les industries du monde. Il s’attaque donc à une forteresse apparemment inexpugnable : la banque. Il invente un système de paiement de personne à personne qui permet d’envoyer de l’argent en indiquant simplement l’adresse électronique du destinataire. Son objectif : rompre avec les banques apathiques dont les ordinateurs mettaient des journées entières à traiter des règlements. Il invente un système agile où les transactions se font d’un clic de souris. PayPal était né. Le franc-tireur a visé juste et devient vite multimillionnaire. En 2002, il vend PayPal à eBay pour 1,5 milliard de dollars et empoche, à titre personnel, 250 millions de dollars. Suffisamment pour commencer à réaliser ses rêves les plus fous.
 

Space X

Son rêve de conquête spatiale va pouvoir devenir une réalité. Il crée aussitôt Space X dans la banlieue de Los Angeles. Un immense hangar revêtu de blanc immaculé mélangeant, dans le même lieu, les meilleurs cerveaux des universités américaines avec les soudeurs et mécaniciens qui fabriquaient le matériel. Tous ensemble pour forger le rêve le plus fou : révolutionner l’industrie aérospatiale et construire des fusées low costs, réutilisables.
L’objectif donné par Musk à ses troupes est clair : construire le moteur de fusée le meilleur et le plus économique, en optimisant tous les processus, pour sortir des fusées plus vite et moins cher que n’importe qui d’autre. L’analyse de Musk était simple : l’industrie aérospatiale traditionnelle fabriquait des produits extrêmement coûteux, des Ferrari, alors que des Twingo pouvaient suffire.
Après des séries d’échecs, de remises en question où tout devait être repensé jusqu’au moindre rivet, après des lancements hasardeux successifs, après avoir frôlé la faillite, l’abandon, à force de persévérance et d’innovation, Space X est aujourd’hui une entreprise à succès qui rivalise avec les fusées de la NASA ou d’Ariane Espace. Ses lanceurs sont considérés comme fiables et peuvent revenir à leur point de départ ; ce que personne au monde ne sait encore faire. Dans son rêve de conquête spatiale, Musk a désormais son armée de fusées, prêtes sur leurs pas de tirs.
 
Mais ce qui est plus important encore, c’est que Musk a révolutionné l’image de l’espace. Si quelqu’un sait observer, c’est bien lui. Il constate que l’industrie de l’espace a rendu l’espace ennuyeux. Les russes, qui dominent l’envoi de personnes et d’objets dans l’espace utilisent des équipements vieux de dizaines d’années. Les boutons et les cadrans de l’exigüe capsule Soyouz n’ont apparemment pas changé depuis le vol inaugural en 1966. Il observe que les pays nouveaux venus dans la course à l’espace imitent les équipements russes et américains avec une précision absurde. Elon Musk veut changer aussi cela et apporter de l’air et de l’innovation à une industrie rouillée. En procédant ainsi, il innove sans complexes et attire les meilleurs talents. C’est une des clés de son succès.
 

Tesla

Envoyer des fusées dans l’espace ne comble pas encore cet inventeur toujours sur la brèche. Il veut affronter un autre secteur industriel, un secteur lourd, ancien et de taille : l’automobile. On lui rappelle bien vite que la dernière création d’entreprise réussie dans cette industrie aux États-Unis est celle de Chrysler : elle remonte à 1925. Cette mise en garde ne l’effraie pas un instant. Ici aussi, il observe.
À force de voir à la télévision des publicités pour des automobiles, on ne peut plus y faire attention.  Les annonces serinent les mêmes messages depuis des décennies et vantent les petits détails, le porte-gobelet ou le coffre plus vaste.  Pour cet innovateur insatiable, ce n’est pas suffisant ; l’industrie automobile est tombée bien bas.
 
Sa révolution c’est la voiture électrique. Et pas n’importe quelle voiture électrique. Il sort en 2012 une berline de luxe, tout électrique, capable de parcourir 435 km en pleine autonomie. Une auto qui a du nerf (100 km/h en 4.4 secondes) et de l’allure. La mécanique bruyante du moteur a disparu, elle roule en silence, elle est dotée de fonctions inédites : poignées de porte encastrées qui sortent de la carrosserie quand le conducteur s’approche, commandes réunies au volant sous les doigts, écran tactile, espace dégagé, archi-sécurisée… Bref, une auto de classe. Chère, c’est vrai (100 000 dollars) mais quelle voiture !
 
Pourtant la vraie révolution n’est pas dans la voiture. N’importe quel industriel avisé pourrait construire ce type d’automobile. Elon Muk vise plus loin et veut révolutionner l’écosystème de l’automobile. Il supprime les concessionnaires, les réparateurs, les visites régulières, tout ce que les automobilistes connaissent depuis que la voiture existe. La Tesla est vendue en direct sur le web ou dans des boutiques rappelant les Apple Store. Il n’y a pas de garage. Si vous constatez une anomalie, ou souhaitez obtenir les dernières versions avec de nouvelles fonctions, la voiture est automatiquement upgradée, à distance. Car cette voiture est un ordinateur roulant.
 
Pour en recharger la batterie, Musk imagine d’installer des hyperchargeurs sur toutes les autoroutes d’Amérique puis du monde. Rechargement gratuit.
Pour l’auteur de la biographie, Ashlee Vance, « Musk voulait construire une automobile qui ne souffrirait aucun compromis. Il l’a fait. Puis, dans une sorte de judo entrepreneurial, il a bousculé des décennies de critiques contre les automobiles électriques. [Sa} voiture était la meilleure voiture. Point barre. »
 

Hyperloop

Elon Musk est un innovateur féroce. Après la banque, l’industrie aérospatiale et l’industrie automobile, le voilà vouloir révolutionner l’industrie ferroviaire ! En août 2013, il dévoile l’Hyperloop. Cet engin est un grand tube pneumatique faisant circuler à une vitesse proche de celle du son (1 300 km/h) des capsules en sustentation électromagnétique avec des voyageurs. Son premier projet : relier Los Angeles à San Francisco en moins de trente minutes.

LIRE DANS UP’ : Hyperloop : pour changer le monde du voyage

L’idée lui est venue en observant, encore une fois, le projet de TGV entre les deux grandes villes de Californie. Un projet archaïque à 60 milliards de dollars pour le TGV le plus lent du monde avec le coût au kilomètre le plus élevé. L’Hyperloop coûte entre 6 et 10 milliards de dollars, il va plus vite qu’un avion et permettrait un flux de voyageurs beaucoup plus important pour un prix de billet hyper-compétitif. Il tient tellement à ce projet que, pour le faire avancer plus vite, il l’ouvre en open source à toutes les bonnes volontés.  Les premiers tests grandeur réelle auront lieu courant 2016.
 
 
Elon Musk crée de façon tellement insatiable des automobiles, des panneaux solaires, des fusées, des hyperloops qu’on en oublierait presque que ces projets sont annexes à ses yeux. Pour lui la technologie est la meilleure voie à suivre pour l’amélioration de l’humanité. Ses innovations lui ont apporté gloire et fortune mais son but ultime est de faire des humains une espèce interplanétaire. Son biographe précise « Certains peuvent trouver cela idiot, mais c’est sans nul doute sa raison de vivre. Musk est convaincu que la survie de l’homme dépend de la colonisation d’une autre planète et qu’il doit consacrer sa vie à cet objectif ».  Et cet objectif n’est, pour Musk, pas si lointain que cela. Il prédit : « Je pense que vers 2025 Space X aura développé un propulseur et un vaisseau spatial capables d’emporter vers Mars des gens et des chargements en grande quantité. » Mais il est aussi (relativement) réaliste et connaît les difficultés d’une conquête martienne : « Il faudra un jour chauffer Mars si l’on veut en faire une planète comme la Terre, et je n’ai pas de plan pour cela. Dans le meilleur des cas cela prendra beaucoup de temps. Je ne sais pas combien, entre un siècle et mille ans. Il y a zéro chance pour que Mars devienne une autre Terre au cours de ma vie. Enfin, pas zéro, mais 0.001% de chance, et pour cela, il faudrait prendre des mesures drastiques. »

LIRE DANS UP : Une bombe atomique pour rendre Mars habitable

Dans le secteur des technologies, on compare volontiers la motivation et les ambitions de Musk à celles de Bill Gates et Steve Jobs. Certains osent presque imaginer une manipulation génétique qui aurait permis à Bill et Steve de faire un enfant ensemble et cet enfant serait Elon !  C’est ce que déclare Edward Jung, ingénieur surdoué de la Silicon Valley, actuellement patron des architectures logicielles de Microsoft qui connaît bien les trois génies de la Valley. Un autre observateur éclairé surenchérit : « Il est un mélange amélioré des deux ».
 

LIRE : Ashlee Vance, Elon Musk, Tesla PayPal, Space X : l’entrepreneur qui va changer le monde, Eyrolles, 24,90 euros. 

 

 

révolution numérique

La révolution numérique dans le secteur financier. Mythes, réalités et contradictions

Difficile de trouver une presse professionnelle qui ne soit pas truffée d’attracteurs tels que ‘révolution numérique’ ‘digitalisation’ ‘technologie disruptive’, ‘big data’, ‘bitcoins’, ‘cloud computing’ … annonçant (comme ici) autant d’évolutions ‘majeures’ susceptibles de bouleverser notre quotidien. Qu’est-ce qui a déclenché ce tsunami technologique ? Comment ne pas s’étonner devant ces néologismes qualifiant des mouvements amorcés depuis des décennies ! 
 
Depuis les années 80, bien des activités se sont digitalisées : achats ou locations en ligne, automobile (fabrication et pilotage), domotique, agriculture, relations avec les opérateurs financiers et les administrations publiques... Sectorielle, cette transformation a été accélérée par les vecteurs « I » et autres tablettes ; elle s’accompagne d’une mutation biologique avec l’apparition d’un organe supplémentaire prolongeant le bras ainsi que du retour vers une posture simiesque. WEB 3.0 - IOT: l’internet des objets, autre révolution. Avec IPV6 (finalisée en 1998, en cours de déploiement) il sera possible d’affecter une adresse IP au plus petit objet de vos maisons et vous serez donc averti à temps lorsque vous devrez racheter du dentifrice ou remplir votre cuve à mazout. 
Avec une tablette (et bientôt montre, lunettes…), vous disposez en permanence d’une fenêtre ouverte sur le monde. Les smartphones comme instrument de paiement et sorte de « super télécommande » permettant de piloter GoPros, chauffage, musique, TV, bilan médical, investissements…tout en servant de lampe de poche, GPS, station météo, etc. Les technologies 3D permettront bientôt de construire automatiquement des maisons (sic : on remplace l’encre par du béton.). Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont les nouveaux maîtres du monde et principaux artisans de ce chambardement technique et mental ; peut-être sauveront-ils la planète grâce notamment à une « I-mobile » électrique. 
 
 
Le « Cloud computing » désigne l’externalisation des ressources informatiques, soit la location de capacités de stockage et/ou des services (hébergement, administration réseau, exploitation). Vieille idée. Ce qui a changé : une offre beaucoup plus large et professionnelle, des normes (CMMI, Tier …), un cadre légal. AasS, Iaas, Paas.. et bientôt BaaS (Banking as a Service) ? Avec le WEB 3.0, le volume de  « Big data » va croître de manière exponentielle, facilitant le marketing prospectif, la recherche scientifique et notamment médicale … à condition de ne pas confondre corrélation et causalité : la viande rouge serait cancéro(ri)gène mais sommes-nous sûrs que la cause n’est pas la graisse de cuisson ou le comportement des gros consommateurs ? Voir le cas d'école du "Beta" (biais) entre la vente de couches culottes et de bacs de bières. Toutes ces variations statistiques liées simplement à une meilleure collecte de données : « la quantité ne fait pas nécessairement la vérité ». De plus l’intérêt de ces mega-données  pourrait bien se réduire avec l’émergence de nouvelles technologies permettant de les ‘anonymiser’ , à l’exemple de celles en cours d’élaboration dans les laboratoires du MIT : PDS, Enigma, Clearchain.
 
Dans le secteur financier, le foisonnement et la complexification des processus peuvent demander de nombreuses adaptations de logiciels (sondes à placer) pour générer les bigdata permettant l’analyse comportementale des clients... mais aussi de ces mêmes processus (mesure du lead time, Activity Based Costing). Affronter ce big-bang numérique peut également demander un re-engineering des activités en mode Lean Six Sigma.
 
Comme l'innovation, la digitalisation n'est utile que si elle permet de créer de la valeur et elle ne doit donc pas être un but en soi ! Méfions-nous des gadgets, de toutes ces « Apps »  et objets dont nous savions pas « que nous ne pouvions pas nous en passer ». Il faut, bien évidemment, surfer sur cette ‘quatrième vague’ (allusion au livre d’Alvin Toffler) et saisir ces opportunités de croissance et compétitivité, notamment en facilitant le développement de ces nouveaux services avec tous les leviers possibles (technologiques, légaux, financiers, associatifs, « silicon valley »). Ces révolutions ont au moins ceci de bon, c’est qu’elles bousculent nos habitudes, elles induisent des 'tensions créatives' et sont des vecteurs d’innovations : espérons que ceux-ci seront bénéfiques, pour tous.
 
Il faut s’interroger sur les conséquences de cette révolution que l'on nous annonce destructrice d'emplois, du fait de la robotisation à outrance. Les avis sont pour le moins partagés : 
Selon le WEF (Forum économique mondial), c’est le domaine de la santé qui devrait être le plus touché en termes d’emploi, suivi par les secteurs de l'énergie et des services financiers.
Selon d’autres études, les managers et professions médicales, intellectuelles, scientifiques, artistiques sont moins susceptibles d'être robotisés car elles reposent sur les relations humaines et font appel à la créativité... cela semble évident. 
Bien évidemment ce sont les emplois créant le moins de valeur qui continueront à être les plus menacés, typiquement les fonctions d’encodage (re-saisie d’informations), le ‘retail banking’…. 
 
Le secteur financier est appelé à se redessiner mais pour d'autres raisons que simplement technologiques : 
- Open Banking. Arrivées de Fintech, startups profitant du nouveau cadre légal et capables de proposer rapidement des produits bancaires de crédits, placements et transferts, changes, règlement/livraison... Elles peuvent « ubériser » le secteur financier en opérant à des conditions très compétitives, supportant moins de coûts de structures et court-circuitant les organes de contrôle et les réseaux bancaires traditionnels, grâce notamment aux Bitcoins et Blockchains. Ces nouveaux challengers sont également susceptibles de distribuer des nouveaux services de conseil fondés notamment sur l’exploitation des big data.
- Le manque d’attractivité des placements financiers pour les investisseurs Lambda, causé par l’effet conjugué d’une déflation structurelle, d’une trop forte volatilité et de frais financiers parfois perçus comme excessifs.  
- Les pressions légales vers plus de transparence fiscale mais aussi de protection de la vie privée et de sécurisation des flux financiers (E.g. : PSD2 - Directive on Payment Services). 
- Sans oublier : une conjoncture économique pesant sur la rentabilité, le nouveau choc pétrolier et ses impacts croisés sur nos fournisseurs et clients, la cybercriminalité, les flux migratoires… 
 
Autant de défis : fidélisation des clients, formations et compétences, calendriers, concurrences ; autant d’opportunités.
 
Bernard Timmermans
 
 
 

 

Jean-François Toussaint

L’humanité a atteint ses limites, mais elle ne le sait pas… encore

Alors que le monde bruisse des sirènes du post-humanisme voire du transhumanisme, d’intelligence artificielle et d’homme augmenté, de progrès technologiques nous menant tout droit à l’immortalité, il est une voix qui nous dit tout le contraire. Non, l’homme a atteint ses limites biologiques, physiologiques, environnementales. Il a atteint un plafond dans tous les domaines : l’espérance de vie est au taquet, les records olympiques se font de plus en plus rares et laborieux, la croissance économique des sociétés marque un pas qui semble durable, les innovations technologiques, contrairement aux apparences, aussi. Cette voix est celle du Professeur Jean-François Toussaint ; il faudra retenir son nom car il est de la lignée des Copernic, Darwin ou Freud : il est en train d’infliger sa quatrième blessure narcissique à l’humanité.
 
Jean-François Toussaint nous accueille dans son laboratoire de l’IRMES situé en plein cœur du magnifique campus de l’INSEP, l’Institut national du sport, qui forme plus de la moitié de nos champions olympiques dans ses installations du bois de Vincennes. Chaleureux et souriant, il a la carrure d’un joueur de basket de la NBA ; il fut en fait international de volley et porta les couleurs de l’équipe de France. Ce médecin cardiologue formé à Harvard enseigne la physiologie à l’Université Paris Descartes. Il dirige l’IRMES, l’institut de Recherche bioMédicale et d'Épidémiologie du Sport qu’il a créé en 2006 ; il dirige aussi le Groupe Adaptation et Prospective du Haut Conseil de la santé publique dont il oriente les analyses vers les grands enjeux de santé et la prévention des risques émergents.
 
Il a signé plus d’une centaine d’ouvrages et de publications, et fait partie de cette nouvelle génération de scientifiques qui savent décompartimenter sans complexe les disciplines pour avoir un regard transversal encore plus perspicace.  Bref, c’est quelqu’un qui, quand il parle, semble parfaitement savoir ce qu’il dit. Et ce qu’il nous dit va à l’encontre de toutes les idées reçues. Son discours nous ébranle et nous alerte, provoquant immanquablement le déni, la contestation puis, devant l’accumulation des preuves, très vite, la prise de conscience que nous devons changer. Que l’humanité doit prendre très au sérieux ce que nous dit ce scientifique.
 
Chaque jour, une information nouvelle vient compléter la litanie des contraintes économiques, climatiques ou sanitaires qui assaillent l’humanité. Face à elles, notre premier intérêt est de reconnaître les performances de nos capacités d’adaptation et de résilience, ce mot tellement à la mode qu’il ne veut plus rien dire. Or ce que l’on ne claironne pas, c’est que, simultanément, nous avons atteint nos limites. Pour le Professeur Toussaint, « La recherche constante d’optimisation et l’évolution séculaire de nos capacités d’espèce n’ont fait que nous conduire aujourd’hui, à nos maxima ». Ces limites sont aujourd’hui mesurées de plus en plus précisément sur un très grand nombre d’indicateurs, dans des domaines aussi variés que le sport, l’économie, la démographie ou la santé publique. Ces limites, qu’elles soient biologiques ou sociétales, ont toutes un rapport avec les grandes régulations qui animent le monde.  Avec les grandes lois de la matière, mais aussi celles du vivant.
 
Notre entretien avec Jean-François Toussaint commence par un rappel de ce qu’est le vivant et quelles sont ces lois universelles qui régulent la physique de la matière, le métabolisme cellulaire, la physiologie des individus, les interactions entre espèces et leur évolution dans le temps.  Étapes nécessaires avant d’aller plus loin.
 

Les grandes lois qui cadrent le vivant

 
Premier rappel à bien garder à l’esprit : « Le vivant est extrait des opérations de la matière inerte et subit donc les lois de la physique et de la chimie ». La vie est apparue sur notre planète il y a 3.8 milliards d’années, soit assez rapidement après la formation géologique de la Terre : moins de 700 millions d’années. Avant, ce n’était pas possible, les conditions n’étaient pas encore réunies. Dès cet instant, la course à la complexité va s’accélérer, dans des directions infinies et de plus en plus créatives, voire farfelues. Mais aussi de moins en moins prévisibles. Dans ce jaillissement de complexité, avec des formes et des règles du vivant de plus en plus diversifiées, il est une constante : comme la matière inerte, les règles du vivant doivent respecter des règles physico-chimiques fondamentales. Ce sont des cadres qui définissent des invariants qui vont traverser la totalité de ce qui existe dans notre univers connu.
 
La magie des fractales
 
Parmi ces grands invariants, Le professeur Toussaint aime citer les formes d’organisations fractales, chères à Benoît Mandelbrot. Dans une fractale, chaque élément de la fractale contient la clé de la construction toute entière et ce, à toutes les échelles. Les exemples dans la nature sont connus depuis longtemps : de l’architecture du chou à la forme des branches des arbres, de nos ramifications pulmonaires à la forme des éclairs un soir d’orage. Ces formes sont fractales et organisées de façon à rechercher l’optimisation maximale.
 
 
Ces grandes lois se retrouvent à toutes les échelles, à tous les ordres de grandeurs : du plus petit (10-35m) au plus grand (1030). De l’infime particule élémentaire à l’amas galactique. Et dans toutes ces échelles, il y a toujours deux valeurs associées : l’énergie et l’entropie qui possèdent, quel que soit l’ordre de grandeur, le même type de relation. Le Directeur de l’IRMES nous donne un exemple : « Que l’on parle des enzymes (qui sont des éléments du vivant) et par exemple, de la vitesse à laquelle ils fonctionnent et la façon dont l’énergie circule dans les grands amas galactiques, les lois de distribution sont identiques. Ce sont des lois logarithmiques qui vont, à un moment donné, inscrire des limites ».
 
Nos pulsations cardiaques sont comptées
 
Un autre invariant parlera plus aux esprits réfractaires aux mathématiques. C’est celui de la relation entre le nombre de pulsations cardiaques et la durée de vie. « Dans l’immense classe des mammifères, de la petite souris dont le cœur bat à 600 pulsations par minute, jusqu’à la baleine dont le cœur bat à 10/15 pulsations, mais qui ont deux espérances de vie opposées (2 ans pour la souris et 90 ans pour certaines baleines) les deux animaux vont avoir le même nombre de battements à la fin de leur vie. On a donc pour ce groupe entier, en l’occurrence celui des mammifères, un rapport pulsations cardiaques/durée de vie, qui est une constante. 1.5 milliards de battements dans une vie, 3 milliards pour certaines exceptions, mais pas plus. »
 
 
Peut-on s’écarter de cette loi, de cette constante qui semble absolue ? Jean-François Toussaint est formel : « L’homme s’est très peu écarté de cette loi. Il s’en est écarté un petit peu depuis une dizaine de générations, par le biais de sa technologie et de son développement avec l’augmentation de l’espérance de vie. Mais la question est celle de l’élasticité de cet écart et donc de l’énergie qu’il faut continuer à produire pour se maintenir à distance de cette règle commune qui nous relie à tout le reste du vivant ». Le problème revient ici encore à une question d’énergie : pour s’écarter d’une telle loi, la dépense énergétique doit être si grande qu’elle compromet la viabilité de l’exercice. Et quand on dit « dépense énergétique », on pense bien sûr aussi à « coût » au sens économique du terme.
 
Combien de temps pour recharger les batteries ?
 
Un autre invariant ? En voici un au nom barbare : BMR pour loi scalaire du métabolisme de repos. Cela ne dit rien aux néophytes mais pourtant cette loi est assez simple à comprendre. Elle consiste à mesurer ce qu’un élément peut métaboliser comme énergie au repos. C’est en quelque sorte le temps de recharge de nos batteries. Eh bien cette loi, formulée par une équation mathématique, est constante quelle que soit son échelle : « Cette loi relie le métabolisme de repos de l’animal entier, l’éléphant comme l’homme, jusqu’à ses composantes cellulaires, et même en descendant jusqu’aux éléments subcellulaires comme par exemple, la mitochondrie à l’intérieur d’une cellule, voire même les éléments de la mitochondrie comme par exemple les enzymes respiratoires… et à chaque fois, on se rend compte que le taux métabolique, c’est-à-dire ce que cet élément peut métaboliser comme énergie, est toujours directement relié à sa masse.» Impossible donc d’échapper à cette constante.
 
 
Du vol des étourneaux à la formation de l’embryon
 
Voulez-vous un autre exemple ? Celui-ci commence par une image que nous avons tous au moins une fois dans notre vie admirée : celle des magnifiques nuages d’étourneaux qui animent certains ciels d’été. Leur formation et leur dynamique semble obéir à une loi mystérieuse. Il s’agit en fait d’hydrodynamique. Les travaux de chercheurs français dirigés par Vincent Fleury du CNRS sont en train de révéler ce qui pourrait être une nouvelle loi fondamentale.
 
 
Cette recherche porte sur l’enroulement hydrodynamique, comme celle des étourneaux, mais cette fois-ci, dans le cadre de la formation embryonnaire. À ce stade, le génome va créer très tôt des compartiments qui vont se spécialiser (en placenta, en crête neurale, etc.) formant des pôles ayant des densités différentes. Jean-François Toussaint nous explique le processus en œuvre : « Ces étapes se font comme un origami, en fonction des différences de densité, avec des plans qui respectent parfaitement la différence de poids cellulaire entre ces zones. Il y a donc des repliements, des fonctions qui deviennent mathématiquement très faciles à exprimer et qui vont conditionner l’évolution de toutes ces étapes du vivant ». A la formation de la vie présideraient donc des lois physico-chimiques universelles et pas seulement biologiques.
 
Ces lois du vivant, dont nous venons de citer quelques-unes, conduisent à fixer des limites. Sous certains aspects, nous avons, selon les recherches du professeur Toussaint et de ses équipes, déjà atteint les limites et sommes face à un plafond infranchissable.
 
 

La théorie du plafonnement

 
Cette théorie est née des travaux menés à l’IRMES qui ont consisté à étudier, sur l’ensemble de l’ère olympique, depuis 1896, l’évolution des records du monde. Ceux-ci sont en effet intéressants car ils sont l’expression, à un moment donné, du maximum physiologique, de vitesse, de détente, de puissance etc. que peut déployer un être humain.  Jean-François Toussaint précise : « on a repris toute l’histoire du sport moderne depuis plus de 120 ans et cette étude nous montre que la distribution de ces records suit elle aussi des lois très simples, des lois de croissance. ». Le médecin nous présente quelques courbes parmi les dizaines qu’il a construites avec ses équipes, pour toutes les disciplines sportives. Toutes les courbes, sans aucune exception, présentent la même configuration !
 
Les records olympiques au taquet
 
« Cette distribution, commente Jean-François Toussaint, se déroule progressivement dans le cours du XX° siècle avec une accélération et puis un ralentissement dans les dernières décennies, et pour certaines disciplines, des plafonnements depuis trente ans. »
Ce que l’on observe c’est effectivement une sorte d’arrêt de la croissance de la courbe ces dernières années. Ce n’est toutefois pas l’information la plus importante. En effet, notre interlocuteur tient à préciser : « En dehors de cela, ce que ces courbes montrent c’est que la moyenne générale est celle de l’atteinte de plafonds par rapport à une asymptote théorique. Nous sommes arrivés à 99 % de nos capacités par rapport à ce que nous étions en 1896. À cette époque nous étions à 66 % de nos capacités, ce qui signifie que le gain a été énorme puisqu’on a rajouté le tiers des capacités qui nous manquaient. Le problème c’est que maintenant, nous n’arrivons pas à aller plus loin. » 
 
 
En entendant ces paroles, un coup d’œil à la fenêtre du labo nous fait percevoir un stade, des installations ultramodernes, une piste d’athlétisme. En arrivant dans l’allée, on longe une bordure de plaques de ciment portant l’empreinte du pied ou de la main de nos plus grands champions, de Caron à Lavillenie… Une épopée formidable… Et ce professeur Toussaint, qui nous dit avec son sourire désarmant que les records, c’est fini !  Voyant notre surprise, Jean-François Toussaint poursuit : « Il y a encore des sportifs qui peuvent battre des records, Renaud Lavillenie l’a montré en saut à la perche, mais il faut observer qu’au moment où Lavillenie débloque le compteur, seulement d’un centimètre, vingt ans après Sergueï Bubka, ce qui fait 0.05 mm par an de progression, ce qui n’est plus grand-chose ; au même moment, les neuf autres qui participaient au top ten de cette discipline eux, régressaient de dix centimètres ! Donc si on regarde la discipline elle-même, parmi les meilleurs, on observe qu’elle est en pleine régression. »
 
 
 
L’espérance de vie désespérément plate
 
Et hors du sport, la règle du plafonnement s’applique-t-elle aussi ? peut-on se demander avec un brin d’anxiété. Ici encore, Jean-François Toussaint ne parvient pas à nous rassurer.  « À partir de ces constats et de la réflexion que l’on avait en termes de santé publique, nous nous sommes penchés immédiatement sur d’autres records. Notamment le record de l’espérance de vie, 122 ans et quelques mois, qui est détenu par la française Jeanne Calment, mais qui date de quasiment vingt ans. Lorsque l’on observe attentivement ces données, on voit que l’évolution des « super-centenaires », c’est-à-dire des individus qui atteignent plus de 110 ans, arrive progressivement à des plafonds. Nous sommes en train de connaître un ralentissement de la progression de l’espérance de vie, contrairement à tout ce que l’on pensait. Nous sommes en train d’atteindre nos plafonds d’espérance de vie. »
 
 
Il y a quinze jours l’INSEE publiait les courbes de l’espérance de vie mises à jour avec l’année 2015. Elles manifestaient une régression par rapport aux années précédentes, dues selon les organismes officiels à la chaleur et au froid (sic !) de l’année 2015. Pour le professeur Toussaint, « Le recul de cette espérance de vie de cinq mois, ce qui est statistiquement énorme par rapport à tout ce que l’on a connu, à part la canicule de 2003, montre que cette période est en train de s’installer. Ce qui signifie que nous sommes en train d’atteindre un plafonnement de l’espérance de vie en France. »
Pour le scientifique, nous arriverions à une limite générale dans laquelle les personnes les plus âgées deviennent aussi les plus vulnérables et donc très sensibles aux variations des conditions auxquelles ils sont soumis, comme par exemple la chaleur intense ou le froid, des infections inhabituelles (on parle beaucoup du virus Zika en ce moment, ou de la baisse d’efficacité des antibiotiques). Jean-François Toussaint ajoute : « Ces changements sont importants. Mais sur le plan économique aussi car le recul majeur d’une économie va se traduire immédiatement par une augmentation de la mortalité ».
 
L’économie à bout de souffle
 
L’économie en effet montre des signes de plafonnement. Nous ne pensions pas que ce domaine typiquement sociétal pouvait être affecté de façon aussi massive par des lois naturelles. Pour Jean-François Toussaint, cela ne fait aucun doute et nos courbes de croissance sont similaires à celles de l’espérance de vie ou de l’évolution des records sportifs. Il affirme en effet : « L’économie est un domaine qui va aussi montrer ce plafonnement. L’augmentation progressive de la croissance des économies d’abord européennes (avec la colonisation au XIX° siècle qui a tiré le parti du développement industriel) plafonne. Les pays européens vont être les premiers à atteindre ces plafonds, avant que l’Amérique du nord ne les suive, puis l’Asie et potentiellement l’Afrique. »
 
Ainsi ce que l’on observe dans le domaine physiologique, ces tendances lourdes se retrouvent dans d’autres segments de l’activité humaine. Pour le professeur Toussaint, c’est tout à fait logique. Il tire sa certitude du fait que toutes les courbes, provenant de différents types de mesure, obéissent aux mêmes mécanismes et sont influencées par les mêmes facteurs. Il nous donne un exemple : « On voit un recul sur toutes les courbes dans les périodes de la première et deuxième guerre mondiale. Ça parait évident, mais en même temps, ça nous montre que sur ces phases de développement, il y a bien des éléments communs qui agissent, en positif ou en négatif. » Le scientifique veut nous montrer que l’histoire des sociétés en général et de l’économie en particulier s’inscrivent dans l’histoire humaine. Dans la longue histoire qui va du vivant issu de la matière inerte à l’homme inscrit dans des sociétés humaines. Des sociétés qui elles-mêmes ont évolué de la tribu à la ville puis de la ville à des ensembles plus vastes et aujourd’hui à la mondialisation.
Mais toute cette histoire présente un point commun qui en relie toutes les phases : celui de la maîtrise énergétique. Jean-François Toussaint tient à nous rappeler que « toute cette histoire nous lie à notre capacité à utiliser l’énergie pour développer des capacités qui décuplent nos capacités physiologiques. C’est donc bien dans l’ensemble de cette construction générale que s’inscrit l’histoire humaine, que s’inscrit l’histoire des sociétés ; l’économie et elles n’ont aucune raison de ne pas respecter ces lois, puisqu’elles en sont issues. »
 

La technologie peut-elle nous sauver ?

 
Si ces lois fondamentales nous régissent, l’homme a toujours cherché à s’en affranchir. C’est là le rôle de la technologie. La Technê peut-elle nous sortir de cette voie qui semble inéluctable vers le plafonnement, l’atteinte des limites ?
« Oui répond Jean-François Toussaint, cela a toujours été la capacité d’homo habilis. Transformer son quotidien par le biais de sa capacité à prendre un silex pour en faire un biface ; et cela a été toute l’histoire du développement de la technê, avec ses étapes successives. » Il ajoute : « Que la technologie soit encore une hypothèse, oui. C’est la dernière. Puisque sur le plan physiologie, on démontre que nous sommes au plafond. »
 
Créer du vivant nouveau ?
 
Un peu d’espoir donc de nous affranchir de ces règles. Il est vrai que les biotechnologies font des progrès remarquables, quelques fois tonitruants. On parle volontiers aujourd’hui de biosynthèse, de modification du vivant, de transhumanisme… Pouvons-nous espérer modifier un jour le vivant pour nous affranchir de ces règles ?  Qu’en pense Jean-François Toussaint ?
 
 
Manifestement, il cherche à nous ménager : « Oui, dit-il, mais il ajoute aussitôt, à condition qu’on puisse maîtriser l’ensemble, non pas aller à l’encontre. Plutôt respecter ces règles. En effet, le grand problème de la biologie de synthèse notamment c’est bien celui, à un moment donné, de la validation des hypothèses biosynthétiques qui vont être faites. Cela signifie que si vous dites « je crée de la vie ex nihilo », (ce que l’on ne sait pas faire encore), en admettant que vous puissiez le faire, comment allez-vous dire que c’est pérenne ? » En effet, pour les biologistes, la pérennité est une des caractéristiques fondamentales de la vie.Il poursuit :« Ce n’est qu’en les mettant dans les circonstances du vivant actuel que vous pourrez dire que votre création sait s’adapter et qu’elle est supérieure éventuellement aux autres. Ça veut dire que vous allez être obligés de revenir au vivant pour montrer que vous savez en respecter les règles. » Effectivement, l’argument est imparable.
 

LIRE DANS UP’ : Questions sur le vivant ::: Bio-innovations

 
Les machines à la rescousse
 
Tentons autre chose : pourrait-on confier nos capacités déclinantes à des machines qui leur apporteraient un sang neuf, si l’on ose dire. Ici encore la logique du Professeur Toussaint est difficile à contrarier : « Confier l’humain aux machines ? De quoi a besoin l’ordinateur qui a battu hier ce professionnel de go ? Il a besoin d’énergie. Il va la chercher où ? S’il n’est pas capable de s’adapter au vivant, de se déplacer, de se reproduire, de prendre la lumière solaire, de se débarrasser de toute l’infrastructure qui lui permet de se câbler, … il fait quoi ? Quelle est son autonomie ? La pérennisation c’est de la reproduction ET de l’autonomie. Aucune machine n’est actuellement capable, sur plusieurs générations, de tenir cet objectif-là. »
 
L’innovation plafonnée
 
Décidément, la technologie risque de ne pas nous être d’un grand secours.
D’autant que Jean-François Toussaint enfonce le clou et nous montre de nouvelles courbes. Il explique : « Nos capacités technologiques sont actuellement dépassées par le vivant qui, lui, est en train de s’adapter à nos contraintes, celles que nous avons générées. Pendant les deux derniers siècles de développement technique, nous avons inversé le rapport. Nous avons amélioré la mortalité infantile par l’invention de médicaments capables de lutter contre les maladies infectieuses. C’est là où l’espérance de vie a fait des bonds prodigieux. Il faut savoir qu’on gagne très peu statistiquement en espérance de vie en guérissant les cancers, ou les maladies cardiovasculaires. Par contre, on gagne énormément quand on évite à un enfant de faire une tuberculose.
 
 
Cette fonction dépend de la technique d’organisation des systèmes, de développement des vaccins par exemple ou des médicaments. Et ce que l’on voit, c’est que toute cette évolution technologique dépend de l’économie avant tout. Si l’économie plafonne, le développement pharmacologique plafonne. Que fait alors l’industrie pharmaceutique ? Elle investit dans la survie de son groupe, c’est-à-dire la finance. Et donc elle choisit des niches dont elle sait que seul un certain nombre de personnes seront capables de les entretenir ; pas seulement les malades, mais surtout le groupe qui soutient le malade : leur communauté ou la société. C’est ce que l’on a vu dans les années 2000 où après la sortie des grands blockbusters notamment cardiovasculaires, de très grands champions, notamment américains, se sont retirés de la production et du développement des grandes molécules classiques qui avaient basculé dans le domaine public, pour ne plus investir sur des maladies pour lesquelles il n’y avait plus de marché (par ex. l’artériosclérose). »
 
Il est vrai que les laboratoires travaillent plus volontiers aujourd’hui sur de la médecine personnalisée, ou sur des anticancéreux à base immunologique sur lesquels on va avoir des anticorps spécifiques. Mais ces traitements sont excessivement coûteux. On aboutit à des formes de thérapies nécessitant des centaines de milliers d’euros par an et par patient. Et là, on atteint une autre limite, inévitablement : celle de la pérennisation d’un système qui va devoir mettre ses moyens financiers à la disposition de tous.  Est-ce encore possible au sein d’une société qui n’en a plus les ressources ? « C’est impossible » répond Jean-François Toussaint.

 

Où va-t-on ?

 
La théorie du plafonnement est suffisamment inquiétante. Elle appelle toutefois une question immédiatement liée. Après le plafonnement qu’y-a-t-il ? L’effondrement ?
Jean-François Toussaint explique que « Dans l’histoire on a de nombreux exemples de civilisation qui se sont effondrées avec toujours les mêmes raisons :  agriculture, environnement, énergie, climat, eau…
Et finalement, quand on voit actuellement les limites que l’homme a imposé à sa propre planète, c’est toutes celles-là qui posent question. On sait que si on continue à utiliser des énergies fossiles, on basculera dans un système qui thermiquement n’est plus viable. Ce n’est pas seulement un problème de réchauffement, c’est que les équilibres thermiques dont nous dépendons sont stables depuis des millénaires (même s’il y a eu des variations, ces variations ont été lentes) et que, tout d’un coup, nous subissons une augmentation qui est ahurissante et sur laquelle la physiologie de notre propre comportement mais surtout celui de notre environnement risque de ne pas pouvoir s’adapter. Ici, c’est la vitesse du changement qui compte. »
 
 
Cela nous amène à penser que toutes les courbes asymptotiques que le professeur Toussaint nous a montrées, arrivent à saturation, et semblent entrer en collision avec un mur qui est celui de toutes les contraintes dont le réchauffement climatique n’est que l’une d’entre elles. Les autres sont celles de la pollution, de l’exploitation des sols, de l’incapacité probablement à associer l’augmentation démographique et la production alimentaire, de la consommation d’eau, etc.
 
A la question « Où va-t-on ? », Jean-François Toussaint nous fait une réponse de gascon : « On a deux versions possibles dans l’analyse. La première est de dire qu’on est totalement pris dans ces cycles, dans ces règles, dans ces lois et donc se demander ce qui arrive en général après une période de stagnation. Soit on a un ressaut, soit on a un effondrement. Et le seul ressaut auquel on peut s’attendre est le ressaut technologique – dont on voit qu’il est bien peu probable. »
 
Alors tout ce que l’on nous dit sur le transhumanisme, l’homme augmenté et l’immortalité, tout cela ne serait que des fadaises ? Pour Jean-François Toussaint, il n’y a pas de doute : « Certains nous donnent à cet égard non pas des espoirs mais des utopies. Il y a énormément de fausses dimensions dans ce jeu et surtout d’acteurs si peu scrupuleux de la réalité des choses et qui en font une activité économique, je pense notamment au transhumanisme. Il existe quelques fous qui sont simplement décalés ; de gentils fadas ça va, mais des gens qui font leur business sur la crédulité des autres en leur promettant l’éternité ne sont pas différents des charlatans des siècles précédents. Ceux qui vous disent « nous allons tuer la mort » ou « la mort ne fait pas partie de la vie » c’est qu’ils n’ont simplement pas compris la vie. »
 

LIRE DANS UP’ : Serons-nous un jour immortels ?

 
 
Ce que nous dit Jean-François Toussaint est difficile à entendre. Admettre que l’homme, dans sa toute-puissance a atteint ses limites, et qu’il n’ira vraisemblablement pas plus loin est difficile à concevoir. Notre interlocuteur le concède lui-même : « Nous nous trouvons dans la même situation que celle d’un médecin qui vous annonce un mauvais diagnostic. La première réaction c’est le déni. C’est normal. C’est une réaction physiologique ! » Il poursuit, assez lucidement : « Face à ces réalités, il y aura refus, puis contestation, puis tentative pour, peut-être, trouver une porte de sortie. Je pense qu’on a peut-être, comme pour Alice, une petite porte quelque part ; elle n’est pas grande, on n’y passera pas tous. Mais notre rôle, comme Sisyphe sur son rocher est de continuer encore à la chercher. »
 
Cette proposition nous en appelle aussitôt une autre, que Jean-François Toussaint avait placée en exergue de l’une de ses leçons au Collège de France. Elle est du grand anthropologue Claude Lévi-Strauss : « En regard des changements à venir, j’ai peur que nous ne soyons pas équipés ».
 
 
 

VOIR : la vidéo de la leçon de J.F. Toussaint au Collège de France : Expansion phénotypique, optima et limites de développement - 11 février 2014

LIRE : L’homme peut-il s’adapter à lui-même ?- Ed. Quæ 2013

Jean-François Toussaint était l’invité le 20 janvier 2016 de la session Boullimics organisée par le Festival Vivant/UP’ Magazine

 
Photo : Serge Cannasse
 
 

 

COP21

COP21: une conférence internationale bien plus décisive qu'on ne le dit

L'accord de Paris est « le meilleur possible »... dans les formes actuelles des négociations internationales et compte tenu de l'agenda de l'ONU, mais il est pourtant bien faible eu égard aux défis réels à affronter. Ce qui signifie que ce sont ces termes de la négociation internationale et cet agenda de l'ONU qui sont eux mêmes à reconsidérer. La COP22 de Marrakech peut y contribuer. 
 
La fin de la négociation sur le climat, à la COP21, a été en tous points conforme à la dramaturgie que j'avais décrite quelques jours avant dans mon billet blog : personne n'était d'accord sur rien au cours de la dernière nuit de négociation. Le Président de la conférence Laurent Fabius a le lendemain matin sorti de son chapeau un texte d'accord, dont les grandes lignes avaient été certainement négociées avec quelques dirigeants de pays importants, et le texte, faute de toutes façons de temps pour en discuter, a été approuvé par acclamations, le trublion du Nicaragua ayant été privé de parole pour ne pas gâcher la fête. Tout le monde s'est félicité de cet accord historique puis a sauté dans son avion, pressé de passer à autre chose. 
 
 
Selon tous les vieux routiers des COP et autres conférences internationales, l'accord auquel on est parvenu à Paris était « le meilleur possible ». L'équipe française -Laurent Fabius, Laurence Tubiana et même François Hollande- ont fait du mieux qu'ils ont pu. Bien. Est-ce à dire que l'accord contribue à sauver le climat et constitue une avancée historique ? Laurent Fabius le croit ou feint d'y croire. Le 12 janvier il affirme dans un interview au Monde : « le terme d'accord historique est mérité. (…) c'est le premier pacte diplomatique au monde et pour le monde (…) sans vouloir être grandiloquent c'est, par son objet, l'accord le plus important de ce début du 21ème siècle ».
 
Par son objet, mais pas par son contenu ! La nuance est là importante. Car on peut aussi avoir une autre interprétation de cet accord : c'est « le meilleur possible »... dans les formes actuelles des négociations internationales et compte-tenu de l'agenda de l'ONU, mais il est pourtant bien faible eu égard aux défis réels à affronter. Ce qui signifie que ce sont ces termes de la négociation internationale et cet agenda de l'ONU qui sont eux mêmes à reconsidérer.
 
Nicolas Hulot, conseiller spécial du Président français pour le climat et figure médiatique a, dans le journal Le Monde daté du 10 janvier, résumé la situation : « L'avenir dira si cet accord est le début d'une extraordinaire ambition ou la fin d'une ultime mystification ». Dans les deux cas, l'accord de Paris clôt une époque et en ouvre une autre.
 
Quelles en sont les avancées concrètes ? J'en vois trois : le climat est devenu l'affaire de tous ; les engagements volontaires des Etats pourraient éventuellement leur être opposables ; et surtout, la schizophrénie, qui a caractérisé les négociations internationales depuis le Sommet de Rio en 2012, est maintenant clairement affichée, avec l'aveu répété qu'un fossé sépare l'engagement de la « communauté internationale » à maintenir la croissance moyenne des températures bien au-dessous de deux degrés et la réalité des « engagements volontaires des Etats ». Mais cet aveu de schizophrénie vise-t-il réellement à en sortir, et dans ce cas, comment y parvenir, ou est-ce une nouvelle forme de cynisme, la reconnaissance d'une maladie mentale congénitale à l'ONU à laquelle on commence à nous accoutumer ?
 
 
La seconde hypothèse, qu'il s'agisse de cynisme, d'inconscience ou d'un aveu d'impuissance, est malheureusement la plus probable. Car si chaque Etat est invité à réviser le plus tôt possible ses engagements, dans le sens d'une plus grande ambition, le fait de limiter la responsabilité des Etats aux engagements qu'ils auront pris ne les incitera évidemment pas à s'engager trop fortement.
Quant à la promesse des pays développés de mobiliser au moins cent milliards de dollars par an pour aider les pays pauvres, ce n'est pas en faisant de cet engagement un plancher qu'on va par miracle faire naître l'argent nécessaire. Rien n'est dit sur les sources de financement, sur l'origine de ces sommes -publique ? privée ?- ou sur les modalités de distribution du pactole : les progrès accomplis à Paris sont eux aussi purement déclaratifs.
 
On feint de penser que le « name and shame » (nommer et faire honte) suffira à pousser les pays à des engagements plus en rapport avec les objectifs de limitation de la hausse des températures, que le salut viendra des initiatives individuelles ou encore que la volonté des acteurs non étatiques palliera l'absence de celle des Etats. Mais n'est-ce pas de nouvelles chimères ?
 
Si je regarde l' « agenda des solutions », qui présente l'état des engagements des acteurs non étatiques, c'est le sentiment que l'on éprouve dès que l'on quitte les déclarations d'intention pour regarder les engagements réellement pris, d'autant plus que la plupart d'entre eux restent dans un flou artistique. Quelques exemples pris au vol. 
Premier exemple. On parle de mille investisseurs, représentant trente milliards de dollars d'actifs gérés, prêts à divulguer l'empreinte carbone de leur portefeuille. Bravo... mais les actifs gérés mondiaux sont de quatre vingt dix mille milliards, soit trois mille fois plus. Et l'empreinte carbone dont il s'agit est-elle l'empreinte directe des entreprises dont l'investisseur détient des actions ou de l'ensemble de la filière concernée ? mystère, or la distinction est essentielle. 
Deuxième exemple. Le mouvement « divest-invest », de fondations et d'investisseurs décidés à se désengager du secteur des énergies fossiles et à investir (éventuellement) dans les énergies renouvelables est méritoire et a fait rapidement boule de neige. Sauf que qui voudrait investir dans les énergies fossiles avec la baisse des prix du pétrole, qui par ailleurs relance la production automobile (la vente de SUV aux Etats Unis a atteint des sommets en 2015) ?
Troisième exemple. L'initiative Under2 MOU, prise par la Californie et le Bade Wurtemberg, réunit quelques centaines de régions et de grandes villes décidées à parvenir à moins de deux tonnes d'émissions de CO2 d'ici 2050, ce chiffre correspondant à ce qui est, selon ses promoteurs, nécessaire pour garder le cap des deux degrés. Super ! Mais cet engagement inclut-il l'énergie grise incluse dans les biens importés par ces régions ? Je n'ai trouvé la réponse nulle part. Or cette énergie grise représente maintenant en Europe le tiers de la consommation totale d'énergie et ce pourcentage ira mécaniquement en croissant au fur-et-à-mesure que les pays développés externalisent les productions coûteuses en énergie et réduisent les consommations internes d'énergie avec une politique d'efficacité énergétique. 
 
Les grands pays sont-ils prêts à faire évoluer les règles du commerce international pour promouvoir des filières durables de production ? Le sujet est resté tabou. Comme sont restées tabou la reconnaissance du climat comme bien commun mondial ou la souveraineté des pays sur les ressources de leur sous-sol.
 
François Hollande et Le roi Mohammed VI lors de la COP21
 
J'entends dire que la COP22, à Marrakech en 2016, n'aura pas le lustre de celle de Paris, qu'elle sera purement technique, comme si il suffisait maintenant de resserrer quelques boulons pour que l'accord soit pleinement opérationnel. La bonne blague ! Au contraire, il faut d'ici novembre 2016 dire que le roi est nu, que l'accord de Paris est un catalogue de bonnes intentions et qu'il faut maintenant poser les questions sérieuses. 
 
Marrakech est un bon choix. C'est la porte de l'Afrique, un continent peu émetteur de GES et victime directe du changement climatique. Or l'une des avancées de ces dernières années est d'avoir fait éclater le regroupement fictif des « 77+Chine » qui mélangeait des pays dans des situations très différentes l'une de l'autre. La COP22 me paraît de ce fait plus importante encore que la COP21, à deux conditions :
 
1. On y voit émerger une coalition des pays les plus vulnérables, l'Afrique sahélienne, les iles du Pacifique, les Philippines, quelques autres pays de l'ASEAN, le Bangladesh..., une coalition capable de porter des propositions communes, notamment :
a) celle d'un impôt mondial sur l'énergie fossile au bénéfice d'un autre modèle de développement, (voir le document propositions à la Commission européenne) ;
b) celle d'une responsabilité internationale des Etats et des gouvernants vis-à-vis du bien commun du climat, à proportion de leur responsabilité passée et actuelle dans le changement climatique (propositions à François Hollande à l'occasion de la COP21) ;
c) celle -qui découle directement de l'engagement de rester très en dessous des deux degrés- de quotas nationaux pour l'émission de GES ;
 
2. L'Union européenne se réveille, met à profit la présidence néerlandaise de l'Union (au deuxième semestre 2016) et la présidence française de la COP (jusqu'au 30 novembre 2016) pour :
a) porter des propositions novatrices, comme celles que j'ai avancées en 2015 dans la lettre au Président de la Commission européenne ; 
b) venir en soutien à la coalition des pays les plus pauvres pour appuyer leurs revendications ; 
c) retrouver le souffle de l'épopée en assumant un leadership mondial dans la transition vers des sociétés durables ;
d) assumer son pouvoir de marché en mettant les règles du commerce extérieur en cohérence avec l'enjeu climatique.
 
Au moment où les Etats membres de l'Union n'ont plus de perspectives communes, cette perspective peut être fédératrice.
Sont-ce là rêves creux et contes de fée dont on aurait oublié la baguette magique ? Je ne le crois pas. Plus que jamais s'impose la formule de Sénèque : il n'y a pas de bon vent pour le marin qui ne sait où il va.
 
Pierre Calame, Ingénieur en chef des Ponts et chaussées.
Président honoraire de la Fondation Charles Léopold Mayer (fph)
Auteur de : la Démocratie en miettes (2003) ;
Essai sur l’oeconomie (2009) ;
Dix-huit propositions pour l’Europe (2009)
Sauvons la démocratie (2012)
Blog: http://blog.pierre-calame.f
 

 

Robot science fiction

De la science-fiction aux nouvelles technologies, et vice et versa

Ce que nous attendons de la technologie dans le monde réel est souvent nourri par notre perception de la science-fiction et de son contenu. C’est, en particulier, le cas pour les enfants. Récemment, des chercheurs et des designers spécialisés dans les technologies interactives, (domaine de l’interaction entre humains et ordinateurs, HCI en anglais) se sont inspirés de la science-fiction pour créer de nouveaux outils, produits et systèmes destinés à changer nos façons de faire traditionnelles et à se servir autrement de la technologie.

 

On a bien vu les conséquences du succès, qui s’est chiffré en millions de dollars, du film de 2002 Minority Report (inspiré par la nouvelle de Philip K. Dick en 1956) : il a influencé le développement d’interfaces tactiles comme les smartphones, les tablettes interactives et les interfaces holographiques.

 
 

Le petit ordinateur (personal access display devices, PADD) décrit dans la série télévisée Star Trek il y a de nombreuses années, ressemble de très près aux tablettes d’aujourd’hui. Il s’agit là d’une technologie parmi d’autres apparues dans Star Trek qui sont entrées dans le monde réel. Les montres intelligentes et autres dispositifs connectés ont été évoqués dans plusieurs séries télévisées et films, comme Star Trek, Knight Rider et Retour vers le futur II.

 
 

De la fiction à la réalité ?

Alors, avons-nous raison de nous attendre à voir n’importe quelle technologie décrite dans la science-fiction capable de se matérialiser dans le monde réel et devenir un succès ?

Ces planches motorisées qui planent quelques centimètres au-dessus du sol, correspondant aux hoverboards qu’on voit dans Retour dans le futur II et III, existent en tant que technologie extrêmement avancée, mais n’en sont pas encore au stade de la réalisation pratique. Est-ce là un exemple d’échec du mariage entre technologie et fiction ?

Nous pensons qu’une partie de la contradiction entre la technologie réelle et celle de la fiction est due aux limitations de certains matériels et logiciels. Il faut aussi émettre cette hypothèse : puisque tout le contenu de la fiction est populaire et recueille l’appréciation de tous, il devrait se voir incorporé dans nos équipements du monde réel.

Ce n’est pas toujours le cas et cela entraîne une rupture entre ce que souhaite l’utilisateur et ce qu’offre la technologie. Les chercheurs doivent en être un peu plus conscients et mieux savoir comment tirer de la science-fiction des implications dans la conception des produits.

Comment aimons-nous nos robots ?

Petit à petit, les robots s’insèrent dans tous les domaines de notre existence, automatisant diverses tâches et venant en aide aux personnes dans leur vie en société. Les robots d’aujourd’hui sont capables d’accomplir des actions intelligentes et de prendre des décisions rationnelles.

Ces caractéristiques sont largement détaillées chez les robots que nous présente la fiction. Mais la différence avec les robots réels tient au degré de conscience, d’autonomie et d’apparence physique. Beaucoup de robots fictionnels, dans les films Chappie, Transformers et Terminator, se montrent capables d’éprouver des émotions et d’autres facultés humaines.

 

La science-fiction s’est souvent efforcée de créer des personnages hautement anthropomorphiques et difficiles à distinguer des humains comme dans les films Bicentennial Man, Blade Runner et Surrogates.

 

Les réalisateurs de cinéma et de télévision profitent de notre penchant à concevoir, dans la fiction, des relations et d’humaniser les personnages non humains. On connaît aussi ce phénomène sous le nom de « l’équation média ». Clairement, les films présentent des robots anthropomorphiques et ressemblants à des hommes assurent de bonnes recettes et cartonnent au box-office.

La popularité et la prolifération de ces personnages à l’image des humains ne sont pas seulement le fait d’Hollywood. Ils font également recette dans des films de tous pays, y compris Bollywood. Deux méga-succès, Enthiran et plus récemment PK, ont comme personnage principal un être extrêmement anthropomorphique, un androïde.

 

Malheureusement, dans la réalité, les robots sont loin de posséder les qualités démontrées par leurs homologues de fiction. Mais ne serait-ce pas un bienfait déguisé ? Les études poussant plus loin les recherches d’Hiroshi Ishiguro sur les Geminoids ont montré que des robots très semblables aux humains créaient chez nous un sentiment d’aversion.

 

Notre propre recherche portant sur la perception entre robots de fiction et robots réels a également établi que les gens dissocient le contenu d’une fiction et celui du monde réel. Nos résultats montrent que l’humanisation des robots est bien plus appréciée dans la fiction que pour les objets réels.

Des études sur les rapports entre hommes et robots ont prouvé que les humains préfèrent voir ceux réels rester discrets et ne pas envahir leur espace personnel. Certains chercheurs émettent l’hypothèse que le face-à-face avec des robots trop grands serait la cause de ce malaise.

Nous pensons qu’il est profitable pour les concepteurs de robots de séparer la forme de la fonction. Et d’adopter comme objectif la fabrication de robots capables d’accomplir et de mener à bien leur tâche plutôt que d’essayer de leur donner une ressemblance humaine.

C’est le sujet que des chercheurs du domaine des HCI et des auteurs de science-fiction ont exploré davantage lors d’un atelier le 7 décembre dernier à Melbourne, date de la conférence australienne sur les rapports entre l’homme et l’ordinateur.

La science-fiction, on le voit, peut être une source d’inspiration pour de nouvelles technologies. Mais nous devons être attentifs à un point : comment les gens réagissent-ils. Il est nécessaire d’évaluer chaque contenu fictionnel pour déterminer ce que seront, dans le monde réel, les points de vue les plus souhaitables et ceux qui le sont moins.

 

Omar Mubin, Lecturer in human-centred computing & human-computer interaction, Western Sydney University

Eduardo B. Sandoval, PhD Candidate in Human Interface Technology, University of Canterbury

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Académie des technologies

Comment la société s'approprie-t-elle la technologie?

Dans un rapport qui vient de paraître, l’Académie des technologies explore les relations complexes entre l’homme et ses objets techniques. En s’appuyant sur de nombreux exemples faisant partie de notre quotidien (TGV, OGM, vaccination…), elle offre des pistes de réflexion sur la genèse des objets techniques et les conditions de leur appropriation.
 
L’interaction entre l’homme et ses « artefacts » soulève depuis toujours de nombreuses questions : Pourquoi une innovation apparaît-elle à un moment donné, en un lieu donné ? Pourquoi certaines innovations n’émergent-elles pas alors que tout semblait propice à leur épanouissement ? Quel est l’impact des technologies sur l’individu, les sociétés, l’environnement ?
Plus qu’un simple objet fonctionnel, l’objet technique se révèle un objet culturel « bon à penser », adaptable. Les multiples facteurs qui feront qu’une technologie sera adoptée sont ici explorés.
Cette réflexion est aussi l’occasion pour l’Académie des technologies de reconnaitre la capacité des innovations à modifier en profondeur notre environnement, notre relation à nous-même et aux autres. Aussi encourage-t-elle à « mettre en mot » le plus tôt possible les technologies nouvelles et à débattre de la pluralité des visions du progrès à partir desquelles le futur se prépare.

Une réflexion présentée autour de quatre grands chapitres  

Le premier chapitre s’est attaché à comprendre la genèse des innovations et à examiner les deux grandes visions de ce phénomène, celle qui privilégie le rôle de l’offre (la production d’inventions) et celle qui souligne le rôle déterminant des dynamiques sociales. Il nous invite in fine à considérer les innovations non comme les simples productions d’inventeurs « géniaux » mais comme des « points singuliers », peu fréquents, résultant de la rencontre heureuse de dynamiques techniques et sociales, d’une offre émanant des inventeurs et d’attentes de la société. Il conduit à préconiser, pour l'Académie, une attention accrue au suivi et à la compréhension de ces dynamiques sociales, en partant de la conviction que les difficultés que peut rencontrer la diffusion d’une technologie, les débats qu’elle peut susciter, ne relèvent pas de comportements « irrationnels » vis-à-vis d’une invention « à l’évidence » porteuse de progrès mais d’opinions construites, de convictions et de représentations qui peuvent être explicitées et comprises, à défaut d’être partagées.
 
Dans un second temps, la question des déterminants de l’appropriation, c’est-à-dire des facteurs qui favorisent ou freinent cette appropriation, a été examinée. Cet examen  amène à se départir d’une vision selon laquelle les objets techniques doivent, pour être appropriés, être parfaitement « au point » et répondre essentiellement à des préoccupations fonctionnelles. Sans pousser outre mesure le paradoxe, il apparaît que le caractère inachevé, perfectible, ouvert, réorientable de ces objets constitue un facteur favorisant leur appropriation. Il apparaît également que, sans minorer le rôle des facteurs économiques dans la diffusion des objets techniques, de nombreuses autres dimensions, culturelles, esthétiques, symboliques, psychologiques interviennent dans cette appropriation. En outre, ces dimensions peuvent concerner non seulement les objets eux-mêmes, mais aussi l’ensemble du système technique qui les a générés. Il convient donc que l'Académie poursuive cette exploration des multiples facteurs qui feront qu’un objet technique sera « bon à penser », au-delà de sa seule utilité concrète.
 
La troisième partie de cette réflexion a porté sur les questionnements de la société vis-à-vis des changements de toutes natures induits par les technologies. Elle a conduit à ne pas minorer l’importance de ces changements, en particulier en évitant de les présenter comme de simples « perfectionnements » de technologies déjà présentes ou d’avancer que les inquiétudes qui s’expriment résultent d’une perception inexacte des risques. Il convient au contraire d’ad- mettre que les technologies nous changent en profondeur, aussi bien dans notre perception de l’environnement, de nous-même que de nos semblables. En particulier, ce chapitre souligne le rôle des technologies dans la « mise à plat » du monde, c’est-à-dire du passage d’un monde dominé, dans le travail, l’éducation, la politique, par des relations hiérarchiques à un monde où les rapports horizontaux entre « égaux » prennent une importance économique, sociale et politique croissante. En conséquence, l' Académie doit accepter et même ambitionner de documenter, dans la mesure du possible, les divers aspects positifs ou négatifs d’une technologie, mais sans prétendre « tenir la balance » au nom de la société, c’est-à-dire sans prétendre se substituer au citoyen ou au décideur politique pour juger du résultat global de ce bilan.
 
Dans un quatrième temps, sont analysées quelques conditions et contraintes de ce nécessaire dialogue avec la société. Tout d’abord, il convient d’accepter que ces demandes de mise en débats s’expriment « à contre-temps », c’est-à- dire en situation de crise économique et sociale. Ensuite, il faut admettre, et faire admettre, que l’évaluation a priori des technologies nouvelles est, certes, néces- saire, mais ne peut prétendre en identifier toutes les conséquences, positives ou négatives, dans une société. Et surtout, il ne faut pas tirer argument de cette impossibilité pour refuser toute responsabilité «morale » dans ses conséquences. 
Enfin, il convient à cette occasion d’affirmer et d’assumer quelques convictions fortes sur la contribution des technologies au progrès, sur la nécessité d’une « mise en mots » aussi précoce que possible des technologies nouvelles et sur l’intérêt d’un pluralisme d’expression de la communauté des technologues.
Cette réflexion nous amène à préconiser en conclusion, pour attirer les futurs innovateurs, de ne plus présenter cette activité comme étant le fait d’inventeurs « géniaux », capables de concevoir de A à Z une innovation et d’en être le « père » incontesté. Il convient de montrer au contraire que, pour élaborer les innovations de demain, la capacité à repérer dans l’ensemble du monde des innovations potentielles, de les développer, de les combiner et de les insérer dans des stratégies de développement économique est tout aussi importante.
Ceci est particulièrement vrai pour les « grands systèmes techniques », qui jouent un rôle de plus en plus important dans nos sociétés et qui nécessitent pour leur élaboration et leur perfectionnement de mobiliser des équipes importantes, de combiner des innovations de procédés autant que de produits et de mobiliser la créativité de personnalités diverses et complémentaires.
 
 
 
 

 

espérance

Le principe espérance - Slogans meurtriers et formules salutaires

Cela fait maintenant dix ans que la revue  « Temps marranes » existe. Dix ans pendant lesquels les auteurs, Paule Perez et Claude Corman, ont tenté d’éclaircir sous différents angles l’originalité et la valeur d’un concept, la marranité, si profondément instable et modeste qu’il pourrait être nommé un quasi-concept, à l’instar de ces espèces virales en mutation permanente que l’on appelle en biologie les quasi-espèces. Les identités que les auteurs ont diversement appelées hybrides, en archipel, les identités croisées, ou encore les identités diasporiques, tout cela a peuplé en toute laïcité l’imaginaire contemporain de la philosophie politique. 
En hommage à leur travail de réflexion et d'analyse, UP' est heureux de vous proposer l'un des textes de leur dernier opus, le numéro 27.
 

Le principe espérance  - Slogans meurtriers et formules salutaires 

 
On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”. 
 
“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.
En d’autres temps, années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie...
 
Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.
« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A l’utopie, Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur “Le principe espérance”. 
Aucune de nos aspirations qui nous lient à l’instinct de vie ne sauraient se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres...Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.
Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.
Face aux “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch, « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».
 
Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui, après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers, affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.
 
Paule Pérez est Philosophe, Psychanalyste, Editrice Temps Marranes
 
Illustration de Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
 

 

numérique

Comment cultiver le numérique ?

Deux jours d’exposés stimulants et dissidents sur le futur numérique. Tels furent les 9èmes Entretiens du Nouveau Monde industriel consacrés à « La toile que nous voulons » qui préfigurent un web au service de la vitalité sociale. Outil d’éveil, d’ajustement, de confrontations si tant est que le numérique est encore à nous ! La parole est aux jardiniers du Web.
 
Trois milliards d’êtres humains connectés, surveillés, orientés, conseillés… Pour le meilleur ou pour le pire ? L’emprise croissante du numérique sur nos vies est au cœur de la 9ème édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui s’est tenue ces 14-15 décembre 2015 au Centre Georges Pompidou. Organisée comme chaque année par l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), dirigé par le philosophe Bernard Stiegler (avec le soutien de Cap Digital, l’Institut Mines Telecom, France Televisions et Strate Ecole de Design), la rencontre a fait salle comble en abordant un enjeu central : comment reprendre la main pour faire « La toile que nous voulons » ? Comme en écho à l’initiative du printemps 2014 du fondateur du web, Tim Berners Lee « The Web We Want - W3C ». 
 

Pouvoir fascinatoire de la disruption 

 
D’entrée de jeu, dans un trio orchestré entre Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat chargée du numérique, le sociologue Dominique Cardon et le philosophe Bernard Stiegler, il est question de courts-circuits. Ceux qui signent la réussite d’une fuite en avant en rupture avec le déjà vu. C’est la disruption prônée à Harvard dès les années 90 et développée par le publiciste Jean Marc Dru qui a publié en 1993, "Disruption : Briser les conventions et redessiner le marché". Le concept ? Recenser les conventions afin de mieux rompre avec le discours ambiant. Le terme autrefois négatif est rapidement devenu un « attracteur » incarnant des changements radicaux positifs. Il a même été repris par Tom Peters, l’un des gourous du management américain. « Il s’agit de briser les référentiels, les habitudes, les processus organisationnels non plus seulement dans le marketing mais dans l’innovation, souligne Bernard Stiegler. Le web agit comme un formidable accélérateur qui fait que la puissance sociale et politique arrive toujours trop tard ». Pourtant Axelle Lemaire constate que « même si les mises en cause sont saines, vouloir la disruption pour elle-même, c’est dangereux. Cela fait perdre de vue le politique. On arrive à un point critique où tout ce qui est favorable pour les utilisateurs doit être favorisé même si c’est illégal ! » 
 

L’illusion fonctionne

 
Figures emblématiques de cette disruption, les entreprises comme Uber, Airbnb révèlent un véritable processus de captation des énergies individuelles. « Les travailleurs mettent à disposition leur véhicule et leur temps sans aucune protection sociale, pointe Dominique Cardon. Il n’y a plus d’intermédiation mais plutôt une alliance entre l’idéologie libérale de la Silicon Valley et l’individualisme. L’Etat se trouve hors jeu et les garanties de justice qu’il assure habituellement sont caduques ». Le sociologue d’Orange Labs insiste sur un constat : « les algorithmes ne sont pas loyaux : nous leur conférons des propriétés qu’ils n’ont pas ». Le sujet est au cœur du projet de Loi pour la République numérique (qui doit être bouclé en janvier 2016) notamment avec l’exigence de loyauté de son article 13. Axelle Lemaire précise ici que "toute plateforme en ligne est tenue de délivrer une information loyale, claire et transparente aux consommateurs, en particulier sur les modalités de référencement, de classement et de déréférencement des offres proposées ». L’injonction permettra-t-elle de limiter les dérives que chacun observe dans les notations et évaluations en ligne ? Arrivera-t-elle surtout à faire correspondre une promesse et une réalité ? "Nous prêtons aux algorithmes des capacités qui ne sont pas justes, nous ne savons pas leurs limites", insiste Dominique Cardon. 
Le thème de « la vérité du numérique » était justement au cœur des ENMI en 2014, sous l’impulsion notamment d’Antoinette Rouvroy,  juriste à l’Université de Namur, qui alerte depuis quinze ans sur le pouvoir normalisateur des données statistiques, du data mining, et du profilage. La chercheuse belge veille sur l’évacuation latente des forces vitales par les techniques. « Grâce à des algorithmes de corrélation statistique, le savoir prédictif sur lequel il fonctionne fleurit « dans » un réel digitalisé (une « mémoire digitale totale » qui est aussi de la sorte une « mémoire du futur ») que le gouvernement algorithmique semble particulièrement « objectif », enraciné dans le « réel ». 
L’illusion est reine et entretenue par le surf permanent sur les promesses, régime actuel de l’innovation en mal de vision politique (Voir l’ouvrage collectif "Pourquoi tant de promesses ?" sous la direction de Marc Audétat - Edition Hermann - Juillet 2015).
 

D’autres pratiques numériques sont possibles

 
On assiste depuis cinq ans à des alertes qui témoignent d’une déception croissante. L’internet lancé dans un esprit d’émancipation devient une toile qui piège les internautes. Le cybermilitant Julian Assange, fondateur de WikiLeaks et poursuivi depuis 2010 pour la divulgation de dossiers classés secrets, a rappelé (par liaison skype) ses revendications d’accès libre aux informations étatiques. L’écrivain américain d’origine biélorusse Evgeny Morozov (qui vient de publier "Le mirage numérique : Pour une politique des big data", édition Les Prairies Ordinaires - Octobre 2015) a insisté aussi sur la marchandisation de nos existences sous l’apparence de pratiques plus cool, flexibles, partagées ou personnelles : « Cela ressemble à une ponction permanente sans contrainte qui profite aux entrepreneurs de la Silicon Valley qui entretiennent l’ordre économique ». Chelsea Manning et Edward Snowden… dénoncent aussi les dérives de la surveillance généralisée. 
 
Pour Bernard Stiegler, il ne s’agit pas de s’en prendre à l’outil numérique mais bien plutôt de réorienter nos pratiques et les architectures du web pour cultiver de la différenciation, de la relation, de la dés-automatisation. « Google est une économie contributive toxique qui repose sur du travail gratuit et de la disharmonie », a-t-il jugé. L’esprit du web a été partiellement perdu. Nous pouvons travailler à des plateformes qui restaurent de la présence, de la diversité, de la confrontation. L’ambition est de penser un web soutien à la vie sociale. Et d’expérimenter très concrètement au sein de la communauté d’agglomération de Plaine Commune dont le président Patrick Braouezec est venu conclure le colloque. Il s’agit d’articuler les  problématiques de « smart cities », « objets connectés », « usine du futur » avec la production collective de récits, d’écosystèmes vivants.
L’enjeu est de développer des outils pertinents aptes à soutenir une plus grande autonomie des internautes. Les partenaires Dassault Systèmes et les prospectivistes de PSA devraient s’impliquer aux côtés des étudiants de Strate Ecole de design. Des chercheurs comme Harry Halpin apportent leur concours à la fabrique de standards de réseaux sociaux décentralisés. Le projet européen NextLeap que ce dernier coordonne à l’INRIA doit débuter en 2016 pour élaborer de nouveaux droits numériques et des protocoles de préservation de la vie privée. De même, le projet ALGODIV (algorithme et diversité) qui a été retenu par l’Agence nationale de la recherche doit apporter des outils novateurs. Dans cette dynamique, Bernard Stiegler entend entraîner une vague d’étudiants « pour que soient réalisées 500 thèses dans ce champ ».
 

Digitalisation de la vie même

 
A l’instar de l’agroécologie, créer un environnement numérique alternatif passe par l’attention aux substrats (les mots), aux conditions d’interaction (temporalités), aux besoins multiples pour croître. Pour Dominique Cardon, nous devons prendre acte des réalités du web dont la critique ne passe plus par la question du contrôle mais par les notions d’environnement et d’utilité. Le sociologue nous invite à de la lucidité diagnostique sur l’écosystème cybernétique : « plutôt que de nous éprouver libres, cherchons à repérer nos déterminations dont usent les capteurs de traces comportementales". Il souligne aussi l’absence de carte du web où nous circulons sans lisibilité. Un autre phénomène qui s’amplifie concerne l’impression de circuler dans des bulles personnalisées renforcées par les systèmes d’apprentissage. Dominique Cardon invite a « dé-zoomer » c’est-à-dire à mieux saisir les comportements des autres internautes, à analyser comment les comparaisons sont faites, comment elles opèrent. 
Toute cette logique algorithmique doit être prise et comprise pour ce qu’elle est. Antoinette Rouvroy rappelle utilement dans son texte "Le nouveau pouvoir statistique" que « les outils de la rationalité gouvernementale n’ont plus pour but d’inciter directement des individus unifiés et rationnels à obéir à la loi, mais bien plutôt de les affecter, à un stade préconscient si possible en anticipant ce qu’ils pourraient être ou faire en fonction non pas de leur histoire ni de leur volonté, mais de ces miroitements partiels, éclats dividuels et digitalisés qui sont ce dont s’occupe le gouvernement algorithmique ».
 

Le numérique pour sortir de l’« Entropocène » 

 
Chacun semble s’accorder sur la nécessité de ne pas prendre « les vessies du big data » pour des lanternes capables de produire des Lumières. Corrélation de la statistique n’est pas causalité de la raison. Pour l’heure, le web est dans l’accélération et fondé sur l’équivalence informationnelle du monde. Il s’aligne aux processus énergivores de l’Anthropocène, qui augmente massivement le taux d’entropie thermodynamique dans la biosphère, ce qui justifie le nouveau nom que lui donne que Bernard Stiegler à savoir « Entropocène ». Epoque de désordre, toxique pour elle-même. 
Posé en terme énergétique, le devenir du web s’éclaire. Plutôt que d’intensifier la fringale énergivore de données et de calculs tous azimuts, la toile pourrait soutenir la néguentropie, c’est-à-dire la structuration, l’organisation des systèmes humains et sociaux. Mettre les outils numériques au service de la compréhension et de l’interprétation de ce que nous vivons. Faire culture avec un web herméneutique. 
Des pistes sont explorées pour une éditorialisation savante accessible à tous avec l’implication du CNRS, de Paris-Sorbonne, du CEA, de Médiapart et de France-Télévisions.
On peut comparer ce cap avec l’autoorganisation, la mémorisation ou l’immunité dont le vivant nous offre les modèles. Dans leur livre "L’identité, la part de l’autre" (Edition Odile Jacob, 2010), Edgardo Carosella et Thomas Pradeu rendent compte des processus d’inscription de l’expérience dans les organismes vivants tout en maintenant les intégrités. Ces sources procédurales adaptatives garantes de cohérence pourraient inspirer les cyberarchitectes. Loin de la disruption qui n’a pas cours dans le vivant. On sait les dégâts que font sur nos santés les perturbateurs endocriniens (endocrine disruptors) qui désynchronisent les métabolismes…
Rappelons qu’à la fin de sa vie, Alan Turing a cherché un modèle biomathématique de la morphogenèse. Signe que ce détour vers la biologie pourrait ouvrir une voie ? Le web pourrait-il gagner à s’hybrider ? En tout cas, « la toile que nous voulons » se doit d’être humaine et… vivante. 
 
 
Photo : Oeuvre numérique "Ultra-nature" de Miguel Chevalier - 2005
 

 

Etienne Klein

Etienne Klein : Comment faire progresser l’idée de progrès

L’idée de progrès est une idée doublement consolante. Elle l’est d’abord parce qu’en étayant l’espoir d’une amélioration future de nos conditions de vie, en faisant miroiter loin sur la ligne du temps une utopie désirable, elle rend l’histoire humainement supportable. Elle est également consolante par le fait qu’elle donne un sens aux sacrifices qu’elle impose : au nom d’une certaine idée de l’avenir, le genre humain est sommé de travailler à un progrès dont l’individu ne fera pas lui-même l’expérience puisqu’il n’est qu’un infime maillon de l’interminable lignée des générations, mais dont ses descendants pourront profiter.

En somme, croire au progrès, c’est accepter de sacrifier du présent personnel au nom d’un futur collectif qui est à la fois crédible et désirable. Mais pour qu’un tel sacrifice ait un sens, il faut un rattachement symbolique au monde, à son histoire, à son avenir. Est-ce parce qu’un tel rattachement fait aujourd’hui défaut que le mot progrès est de moins en moins utilisé dans les discours publics ? L’idée qui lui est associée semble s’être comme recroquevillée derrière le seul concept d’innovation, désormais à l’agenda de toutes les politiques de recherche.

La question qui se pose est donc la suivante : notre façon de théoriser l’innovation rend-elle encore justice à l’idée de progrès ? Est-elle dans son prolongement ou bien la contredit-elle ?

En 2010, la Commission européenne s’est fixé l’objectif de développer une « Union de l’innovation » à l’horizon 2020. Cette stratégie « Europe 2020 » prend la suite de la « stratégie de Lisbonne », promue en 2000, qui visait à faire de l’Union européenne la « première économie de la connaissance ». Le document de référence commence par ces lignes : « La compétitivité, l’emploi et le niveau de vie du continent européen dépendent essentiellement de sa capacité à promouvoir l’innovation, qui est également le meilleur moyen dont nous disposions pour résoudre les principaux problèmes auxquels nous sommes confrontés et qui, chaque jour, se posent de manière plus aigüe, qu’il s’agisse du changement climatique, de la pénurie d’énergie et de la raréfaction des ressources, de la santé ou du vieillissement de la population ».

En somme, il faudrait innover non pour inventer un autre monde, mais pour empêcher notre monde de se déliter. Ce credo s’appuie sur l’idée implicite d’un temps corrupteur, d’un temps qui abîmerait les choses et les situations. Or une telle conception n’est-elle pas aux antipodes de l’esprit des Lumières, pour qui le temps est au contraire constructeur à condition qu’on fasse l’effort d’investir dans le futur ?

Qu’est-ce donc qu’une innovation ?

Chargée à la fois de stimuler l’économie et de préserver les conditions de vie, l’innovation, bien qu’invoquée plus de 300 fois dans le document de moins de 50 pages cité plus haut, n’y est nulle part définie. Pourtant, l’importance des enjeux soulevés mérite qu’on s’interroge sur la cohérence de ses diverses orientations. Un passage par l’histoire nous y aidera.

Le verbe « innover », qui remonte au XIVe siècle, dérive d’innovare qui signifie « renouveler » en bas latin. Il est d’abord utilisé par les juristes dans le sens d’ajouter une clause dans un contrat déjà établi, avant de désigner plus généralement le fait d’introduire une nouveauté dans une chose préexistante. C’est à Francis Bacon (1561-1626), l’inventeur de l’idée de progrès, que l’on doit le premier usage du mot en rapport avec les sciences et les techniques. Il consacre un chapitre de ses Essais de Morale et de Politique (1625) à démontrer la nécessité d’innover en dépit des risques que cela implique : « Certainement, chaque médicament est une innovation, et celui qui ne s’applique pas de nouveaux remèdes doit s’attendre à de nouveaux maux ; car le temps est le plus grand innovateur, et si le temps, bien sûr, change les choses pour le pire, et que la sagesse et le conseil ne les modifient pas pour le meilleur, quelle sera la fin ? ».

Transparaissent déjà deux traits distinctifs de la notion d’innovation : le premier est que le progrès de la connaissance doit se traduire par une efficacité accrue des remèdes aux maux de la société ; le second est que, le temps jouant contre nous, la recherche de l’innovation est une nécessité si l’on veut contrecarrer ses effets corrupteurs. Cependant, l’innovation présentant toujours le risque d’aggraver les maux, Bacon recommande d’avancer prudemment, presque insensiblement, à la manière du temps même.

On pourrait commenter chacune des phrases ciselées de Bacon, qui sont curieusement très actuelles. Mais il faut leur ajouter une dimension, celle de l’économie, si l’on veut comprendre le rôle de l’innovation dans le monde contemporain. Dans sa Théorie du développement économique (1911), Joseph Aloïs Schumpeter (1883-1950) explique comment l’innovation permet au capitalisme de se renouveler : elle agit comme une « destruction créatrice » de valeur.

 

Une bonne idée ?
 

En penseur libéral, il attend des innovations qu’elles ruinent les situations de rente afin que d’autres entrepreneurs puissent émerger. Un tel processus nécessite de la modification d’au moins un facteur de production : l’introduction d’un nouveau produit, d’un nouveau procédé, l’ouverture d’un nouveau marché, la mise en place d’une nouvelle organisation ou l’utilisation d’une nouvelle ressource (matière première ou source d’énergie). Souvent l’innovation technologique est réduite aux deux premiers facteurs, alors qu’elle peut aussi consister en l’identification d’un nouveau débouché pour une technologie déjà existante, en l’invention d’une nouvelle organisation au moyen d’une technologie générique, ou encore en un progrès accompli dans le domaine des matériaux ou de l’énergie.

Le chercheur et l’innovateur

Faut-il pour autant confondre la figure du chercheur avec celle de l’innovateur ? Schumpeter prenait soin de préciser, d’une part que toute innovation ne suppose pas forcément une invention, d’autre part que toutes les inventions n’ont pas vocation à devenir des innovations. Toutefois, il insistait sur le fait que ce sont les innovations induites par les progrès scientifiques qui sont les plus susceptibles de produire des ruptures et d’introduire de la métastabilité dans l’économie. On retrouve là l’idée de Bacon qu’innover est une nécessité, mais Schumpeter privilégie, lui, les innovations en grappes qui bouleversent les structures.

C’est dans cette opposition entre innovations graduelle et disruptive que réside tout l’enjeu : l’innovation doit-elle prolonger les cycles en cours, soutenir les structures existantes et rendre notre mode de vie durable ? Ou bien doit-elle ouvrir des voies radicalement neuves, substituer des techniques inédites à celles héritées du passé et révolutionner nos sociétés ? À cause de cette ambivalence, il arrive que la rhétorique de l’innovation technologique prenne la forme d’une injonction paradoxale : « que tout change pour que rien ne change ! ». Reconnaissons que cela n’est guère dynamisant…

Un symbole pour le progrès

En 1987, Georges Canguilhem publiait un article intitulé « La décadence de l’idée de progrès ». Il y présentait la notion de progrès selon deux phases différentes. La première phase, formalisée selon lui par les philosophes français du XVIIIe siècle, s’attache à décrire un principe constant de progression potentiellement infinie. Son modèle est la linéarité et la stabilité, et son symbole est, bien sûr, la lumière. La seconde phase apparaît lors de l’établissement au XIXe siècle d’une nouvelle science, la thermodynamique, associée aux phénomènes irréversibles, faisant apparaître une dégradation de l’énergie. Un principe d’épuisement vient alors remplacer le principe de conservation qui était mis en avant lors de la première phase. Son symbole devient la chaleur, d’où l’idée d’une décadence thermodynamique de la notion de progrès : la lumière se dégrade en agitation thermique.

Or, croire au progrès implique, en toute logique, de l’appliquer aux symboles auxquels on l’associe. Mais alors, grâce à quel nouveau symbole pourrions-nous faire progresser l’idée de progrès ?

Etienne Klein, Directeur de recherches au CEA, Commissariat à l'énergie atomique, CEA

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Manifestation Climat

Comment le politique dépolitise le climat

Dans un livre qui vient de sortir, La question climatique, genèse et dépolitisation d'un problème public, l’universitaire Jean-Baptiste Comby décrit, preuves à l’appui, la dépolitisation des enjeux climatiques. Il dénonce la façon dont cette dépolitisation conforte une organisation sociale hautement inégalitaire et écologiquement dévastatrice. A l’heure de la COP 21, ce livre pose de bonnes questions. Laissons l’auteur les présenter.
 

L’histoire officielle retiendra sans doute que la COP21 marque le passage de l’alerte climatique aux solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le storytelling promu par les autorités scientifiques et politiques de ce « méga-événement » est celui de la transformation des sociétés, du changement des modes de développement, de la transition vers des économies « décarbonées ».

Cette trame prolonge tout en l’élargissant le récit climatique impulsé en France au début des années 2000. Le livre que je publie ces jours-ci, en revenant sur les ressorts sociaux de la valorisation du problème climatique dans le débat public, permet, d’une part, d’apercevoir les continuités et inflexions de ce débat revigoré par la tenue de la COP21, et, d’autre part, de l’interroger avec comme arrière-plan les implications de la transformation sociale et du pluralisme démocratique.

Comment le politique dépolitise le climat

Les enjeux climatiques traversent l’ensemble des domaines d’activité : de l’alimentation au logement, de la mobilité aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), du temps de travail à l’économie familiale, des logiques de production et de consommation aux rapports intergénérationnels.

À défaut de pouvoir proposer un autre modèle de société permettant à ces différents aspects de la vie sociale d’intégrer de concert les exigences écologiques, ceux-ci, pourtant interdépendants, sont pris en charge un par un, de façon sectorielle. Les mesures, définies par des experts de chaque domaine, sont technologiques, techniques (normes de production, labels), fiscales ou pédagogiques et généralement soucieuses de respecter les principes de la « croissance verte ».

Si, dans une perspective inspirée d’Arendt ou de Durkheim, on opte pour une acception large de la politique comme mode d’organisation de la cité, de la vie collective et donc comme gouvernement des structures sociales, alors ces politiques prétendant que le climat est un problème solvable sans avoir à toucher à l’ordre établi, contribuent à dépolitiser les visions et le traitement de ces enjeux. En d’autres termes, tant que le récit climatique met de côté la question de l’organisation sociale, de ses hiérarchies et de son architecture normative désormais gouvernée par des logiques marchandes, il ne pourra proposer qu’une approche mystificatrice de la transformation des sociétés.

Des « sociétés de marché » postcarbones ?

Le chercheur en sciences sociales Karl Polanyi propose de nommer « sociétés de marché », les organisations sociales dont une part toujours croissante des activités collectives se trouve sous l’emprise des logiques concurrentielles, industrielles, financières. La croyance dans l’économie « verte » repose sur le postulat que ces « sociétés de marché » peuvent drastiquement réduire leur dépendance au carbone. Mais la « décarbonisation » ne suppose-t-elle pas la « démarchandisation », c’est-à-dire une remise en cause des rapports sociaux inhérents au capitalisme ? Le débat qui se déroule dans les arènes médiatiques et politiques conventionnelles est étanche à ce type de questions. Les poser, c’est pourtant prendre la pleine mesure des changements climatiques en acceptant de les penser comme un problème social.

Une introduction à la pensée de Polanyi par J. Maucourant (Université Jean-Monnet, Saint-Étienne), novembre 2014

 

 
Ainsi, ce qui se joue avec le cadrage de la COP21 en termes de transformation des sociétés, c’est la définition des modes légitimes du changement collectif exigé par la crise écologique. Considérer avec davantage de crédit les options qui proposent de remodeler l’ordre social – en questionnant l’hégémonie des principes idéologiques du capitalisme (comme la méritocratie, par exemple) – permettrait notamment d’ouvrir le débat sur les différentes manières de vivre ensemble ; ce faisant, il s’agirait également d’œuvrer à un pluralisme démocratique souvent malmené par la disqualification médiatique des postures politisantes qui, à l’instar d’une fraction du mouvement écologiste, associent les dégâts environnementaux au cours marchand des choses.

 

Une méconnaissance sociologique

La recherche empirique qui étaye mon ouvrage m’a conduit à rencontrer des journalistes, des scientifiques, des experts, des fonctionnaires et des militants, pour comprendre comment ils font du climat une question de premier plan. Alors même que ces agents s’accordent sur la nécessité de changer les modes de vie individuels, j’ai été frappé par leur indifférence à l’égard de l’approche sociologique.

Le livre apporte des éléments d’explication à cette indifférence, laquelle tient aussi aux temporalités et finalités de la pratique scientifique de la sociologie. Il est vrai qu’en mettant au jour des réalités oubliées, qu’on n’aperçoit plus tant elles « crèvent les yeux », elle peut déranger des intérêts sociaux aussi confortablement installés qu’écologiquement insoutenables.

La transformation des sociétés dépend pourtant en grande partie de ce qui pourrait pousser les membres des classes sociales supérieures à délaisser une organisation de la société qui perpétue leurs privilèges. L’écologie met à l’épreuve leur réflexivité (cette disposition à revoir ses croyances et ses comportements) quand, au sein des milieux populaires, elle permet d’abord d’exprimer un rapport incertain et distancié à l’ordre social existant.

Jean-Baptiste Comby,  sociologue, chercheur au Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaire sur les Médias (CARISM) ainsi qu’au Centre Nantais de Sociologie (CENS) et maître de conférences à l’Institut Français de Presse de l’Université Paris 2
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
Photo : © Cyril Villemain - SIPA
 
 

 

The Conversation

 

Achuars d’Amazonie

Est-il encore nécessaire de parler de nature ?

Tant que l’on s’en tient aux équilibres de la nature, on perpétue les dualismes de la modernité (qui opposent l’homme et la nature, l’artificiel et le naturel, la culture et la nature) en se contentant d’en inverser les signes : au lieu de louer en l’homme le conquérant de la nature, on le dénonce comme son destructeur. Cela peut conduire à une dénonciation violente des hommes, au risque de susciter des critiques légitimes. Passer d’une vision statique à une vision dynamique, c’est surmonter ces dualismes, et inclure l’homme dans les processus que l’on veut encourager.

Car l’écologie est la « science subversive » qui met en cause les certitudes réductionnistes de certains courants de la biologie (comme la biologie moléculaire), pour nous montrer que nous ne sommes pas des atomes indépendants, que l’homme n’est pas à part de la nature, mais en fait partie, appartient à un monde dont toutes les composantes sont interdépendantes.

Telle est la bonne nouvelle que les éthiques environnementales – ou une « écosophie » comme celle d’Arne Naess – s’emploient à élaborer en termes philosophiques : comment développer une vision relationnelle du monde, comment passer d’une morale de l’arrachement (à la nature) à une éthique de l’attachement (à notre monde commun) ?

Questionner le monopole de la science

Mais est-il encore nécessaire de parler de nature ? Selon Bruno Latour, la nature, telle que l’on s’y réfère dans les questions environnementales, n’est pas un élément nécessaire de la solution (que l’on s’interroge sur la dimension morale de nos rapports à la nature, ou que l’on veuille « faire entrer la nature en politique »), elle fait partie du problème : elle sert à donner le pouvoir aux scientifiques, en les faisant porte-parole d’une unité, la nature, présupposée comme donnée.

Selon Philippe Descola, il faut apprendre à se situer « par-delà nature et culture ». Mais cela implique-t-il que, comme le déclarent Bruno Latour et Philippe Descola, il faille abandonner toute référence à la nature, et se préoccuper de constituer « un monde commun » réunissant « humains et non-humains » ? Ne faudrait-il pas plutôt considérer que l’un des effets de la crise environnementale est de remettre la discussion sur la nature dans le domaine de la philosophie, en enlevant à la science le monopole sur la question de la nature qu’elle avait fait sien dans la modernité ?

Lorsque Philippe Descola a présenté devant l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN, l’une des plus importantes associations de protection de la nature) les idées qu’il développera plus tard dans Par-delà nature et culture, il entendait mettre en garde contre les conséquences d’une exportation des modèles occidentaux de protection de la nature : imposer les normes occidentales – celles de la wilderness – dans d’autres parties du monde, ce n’est pas protéger la nature, c’est vider des espaces de leurs habitants habituels, pour en faire des parcs de loisir pour touristes occidentaux ou des lieux sous contrôle scientifique. C’est donc en défendant la vie des cultures non occidentales et en respectant leur propre ontologie que l’on protégera ce que nous concevons comme leur nature – car ce qui à nos yeux est nature fait partie de leur culture.

Une nécessaire empathie

Mais s’il est ainsi exclu d’imposer à d’autres cultures que la nôtre des schémas de protection qui conduisent à des formes de néo-colonialisme, cela signifie-t-il qu’il faille renoncer à parler de nature ? Nous ne le pensons pas. Ne serait-ce que parce que l’on ne se débarrasse pas si facilement de la nature. Ce n’est peut-être pas un hasard si les titres mêmes de deux des livres qui ont le plus fait pour mettre en cause l’idée reçue de nature, dans les milieux environnementalistes, Politiques de la nature et Par-delà de la nature et culture, mentionnent le terme qu’ils critiquent. Et, dans des cas comme ceux-là, la mention du mot compte plus que ce que l’on en dit.

La notion de nature n’est certes pas universelle, mais c’est bien parce qu’il s’agit d’une catégorie occidentale que cela nous condamne, jusqu’à un certain point, à y rester attachés. On ne change pas d’ontologie, ni de façons de s’exprimer, sur une simple décision, et les catégories par lesquelles on peut tenter de remplacer la nature (le couple des humains et des non humains, ou la biodiversité) sont elles aussi des catégories occidentales. Et, à ne plus parler que d’humains et de non-humains, on risque, assez vite, de ne plus s’intéresser qu’aux humains, tant la catégorie de non-humains est indéfinie et n’a de sens que par rapport à nous.

Il n’est donc pas question de renoncer à toute idée de la nature, mais on peut en éviter les inconvénients en s’appuyant sur la plasticité du naturalisme, au sens, qui est celui de Philippe Descola, de l’ontologie caractéristique de la modernité occidentale, qui pose la continuité physique de tout ce qui est naturel, tout en réservant l’intériorité aux seuls humains. La caractéristique principale du naturalisme est son dualisme : s’il a permis, en objectivant la nature, d’en développer la connaissance scientifique, il est aussi ce qui permet d’opposer l’homme et la nature, alors même que la distinction entre le naturel et l’artificiel, entre histoire humaine et histoire naturelle, est de plus en plus difficile à faire. Mais le naturalisme est aussi caractérisé par sa plasticité. Celle-ci se remarque dans la capacité critique, ou réflexive, de l’ontologie naturaliste.

Le souci de la nature procède de la modernité : c’est au moment où s’affirme la domination de la nature que l’on se met aussi à mettre en question cette domination et à préserver des espaces naturels. Que des éthiques environnementales aient pu, de l’intérieur même de la modernité naturaliste, mettre celle-ci en question, témoigne de l’inventivité qu’autorise l’idée occidentale de nature. La plasticité se trouve aussi dans la capacité de l’ontologie naturaliste à accueillir des segments d’autres ontologies, notamment animistes : l’intérêt que nous portons de plus en plus à la sensibilité animale va de pair avec une empathie à l’égard des animaux. Or, pour modifier notre attitude à l’égard de la nature, et d’une façon qui ne consiste pas seulement à la laisser en dehors de nous, mais à savoir y intervenir, il nous faut cesser de la considérer comme un pur mécanisme, et manifester une certaine empathie avec le vivant, et la nature en général. Nous pourrons ainsi tenter d’accorder notre attitude vis-à-vis de la nature et la conception que nous en avons.

Catherine Larrère, Professeur des universités en philosophie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

Retrouvez ce texte dans son intégralité en consultant l’ouvrage collectif « Guide des humanités environnementales » (édité par Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman, Presses universitaires du Septentrion), à paraître en décembre 2015.

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation
 
 
 
 
 
 
 
Photo : Chez les Achuars d’Amazonie, le rapport à la nature s’inscrit dans une démarche animiste, attribuant à tous les êtres humains et non humains le même genre d’intériorité, de subjectivité, d’intentionnalité.
 
 

 

Sécurité et menace climatique

Sécurité et menace climatique : deux défis liés

Les événements semblent se télescoper. D’un côté la COP 21 longtemps attendue et préparée, grand rendez-vous mondial pour l’avenir de notre survie sur cette planète. De l’autre, un monde en état de guerre, avec des théâtres d’opération partout, jusque dans nos rues. Et si cette collision des deux événements n’était pas liée au hasard mais à une réalité que beaucoup nient encore alors qu’elle nous crève les yeux : le climat est intimement lié à la sécurité du monde.
 
Les prophéties ont commencé il y a une petite poignée d’années. L’année 2004 est une charnière. Elle fut l’année où, pour la première fois, le prix Nobel de la Paix était attribué à la militante écologiste kenyane Wangari Maathai, ajoutant dans ce geste la dimension environnementale au concept de paix. Remettant le prix, le président Ole Danbolt Mjoes prononçait une phrase qui posait les jalons d’une nouvelle conception de la sécurité : « La paix sur la terre dépend de notre capacité à préserver notre environnement. » Ce n’était que le début d’une prise de conscience qui irait en s’amplifiant.
 

Le cauchemar climatique du Pentagone

 
La même année voit  la publication d’un article dans le magazine Fortune du 9 février 2004 intitulé : Le cauchemar climatique du Pentagone. Cet article relatait un rapport commandé par le Département américain de la Défense et rédigé par deux experts, Peter Schwartz et Doug Randall de Global Business Network. Ce rapport décrit dans le détail les modalités et les conséquences d’un changement climatique brutal sur la sécurité mondiale. Ce rapport insiste sur l’urgence de ce qui est ordinairement considéré comme un phénomène à long terme, graduel, qui, même s’il est réel, peut être laissé sans regrets politiques ou économiques aux soins des générations futures. Le document, s’appuyant sur de nombreuses études scientifiques –dont certaines présentent un très haut niveau de crédibilité–, décrit une accélération généralisée des effets catastrophiques communément associés aux changements climatiques habituels comme les inondations, sécheresses, tempêtes, raz-de-marée, incendies, épidémies, disparitions d’espèces, famines, etc.
 
 
 
Le message explicite est que l’enchaînement de tels effets pourrait entraîner des conséquences dramatiques pour la sécurité mondiale. Les auteurs concluent leur rapport sur un « monde d’États en guerre ». Les scénarios, décrits comme plausibles, se fondent sur une échéance dont la plus courte est d’une dizaine d’années. Nous y sommes.
 

Le climat, multiplicateur de menaces

 
D’autres prophéties seront prononcées depuis. Toutes convergent pour assurer que  les problèmes climatiques ont et auront une influence de plus en plus forte et visible sur la sécurité des pays, des individus et du monde. Si les modèles théoriques expliquant la relation entre sécurité et climat ne sont pas encore forgés par les milieux académiques, les militaires sont en revanche les premiers à l’avoir compris et à avoir décrété l’état d’urgence climatique. En mai dernier, devant un parterre d’officiers de l’armée américaine le président Obama affirmait : « A travers le monde, le changement climatique augmente les risques d'instabilité et de conflits et le nombre de réfugiés climatiques. Aucune nation n'est épargnée. Ne vous y trompez pas, il aura un impact sur la façon dont notre armée doit défendre notre pays, doit s'organiser, s'entraîner, et protéger ses infrastructures ».

LIRE DANS UP’ : Changement climatique : menace pour la sécurité ou dispute académique ?

En octobre dernier, l’Assemblée parlementaire de l’Otan rajoutait un cran dans la prophétie  en votant une résolution appelant les pays membres de l’alliance à conclure un accord de Paris ambitieux, mais aussi à reconnaître le changement climatique comme un «multiplicateur de menaces» dans leur politique étrangère et de sécurité. Le rapport de la commission des sciences et des technologies de l’Assemblée parlementaire de l’Otan liste les implications du changement climatique pour la sécurité internationale : «Catastrophes naturelles, concurrence accrue pour les ressources naturelles telles que les denrées alimentaires, et pour l’approvisionnement en eau, pression accrue des migrations et impacts toujours plus lourds sur la santé publique
Ces discours vont dans le même sens que le GIEC qui, dans son cinquième rapport sur les impacts du changement climatique, publié il y a un an, assurait que le phénomène allait «accroître indirectement les risques de conflit violent de type guerre civile, violence interethnique et violentes manifestations en exacerbant les facteurs déjà établis, comme la pauvreté et les crises économiques».
 

Les prophéties se réalisent

 
Les prophéties se réalisent. Dans les détails. Un exemple glaçant est celui du rapport remis en 2008 par  le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. L’auteur estimait que le réchauffement agit comme un « multiplicateur de menaces » dans des zones déjà traversées par des tensions sociales, politiques, religieuses ou ethniques.
« Les changements climatiques risquent d’avoir, à l’avenir, des incidences sur la stabilité sociale et politique au Proche-Orient et en Afrique du Nord », détaillait le rapport, qui pointait « les tensions liées à la gestion des ressources hydriques de la vallée du Jourdain et du bassin du Tigre et de l’Euphrate, qui se raréfient » et l’aggravation de ces tensions par l’augmentation des températures.
Il mettait aussi l’accent sur « une augmentation sensible de la population du Maghreb et du Sahel » au cours des prochaines années qui, combinée au changement climatique et à la diminution des surfaces agricoles, pourrait entraîner une « déstabilisation politique » et « accroître les pressions migratoires ».
Le journaliste Stéphane Foucart  du Monde note que « de manière troublante, presque toutes les zones identifiées en 2008 comme les plus sensibles au réchauffement – de la Mésopotamie au Levant en passant par le Yémen, le Sahel et l’Afrique du Nord –, ont basculé sept ans plus tard dans l’instabilité ou le chaos, chaos dont les attentats du 13 novembre sont le monstrueux rejeton ».
 

Syrie : la sécheresse, terreau de Daech

 
Le Tigre et l’Euphrate traversent la Syrie et l’Irak dans une vallée fertile qui a vu naître les premières grandes civilisations. C’est là que serait née l’agriculture. Or aujourd’hui, le pays est sec. Infertile. Une immense sécheresse s’y est abattue depuis 2011. Les scientifiques comme les observateurs y voient, en partie une des causes de l’émergence de Daech et de ses terribles fléaux.  
Une sécheresse causée en partie par l’asséchement des deux fleuves principaux par des barrages construits en amont, en territoire turc, mais aussi par une pluviométrie quasi nulle due au changement climatique.
 
 
La sécheresse en Syrie a ravagé le croissant fertile du nord-est de la Syrie. 85 % du cheptel a disparu, affectant des millions d’habitants. Quatre millions de syriens ont quitté leurs pays en raison de la guerre mais aussi de la sécheresse pour se réfugier principalement en Turquie, en Jordanie et au Liban. Les champs n’étant plus cultivés, les canaux d'irrigations plus entretenus, c’est sept millions de personnes qui ont été déplacées. Les paysans ont dû quitter les campagnes pour vivre misérablement dans les villes et leurs périphéries, déstabilisant des zones déjà sous tension. Et d’où ont précisément débuté, en mars 2011, les premières manifestations contre le régime de Bachar al-Assad.
Le lien entre la sécheresse et le conflit en cours a été établi dans une publication de la revue Proceedings of the National Academy of Sciences. De plus, ce phénomène climatique catastrophique a été amplifié par une gestion erratique des ressources. Un rapport commandé par le G7 pointait que le régime syrien avait choisi de subventionner fortement les cultures de coton et de blé, très consommatrices en eau, encourageant des techniques d’irrigation inefficaces. Le mécontentement de la population étant à son comble, c’est là, dans la faim et l’exaspération que les extrémistes ont puisé leur force. Avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui : fanatisme,  violences terroristes et migrations massives.
 

Sahel, la guerre de l’eau

 
Huit personnes sur dix vivant au Sahel, dépendent des ressources naturelles ; elles sont donc directement vulnérables au changement climatique. La moindre modification du régime pluviométrique crée un moteur diabolique qui s’emballe avec les tensions politiques, ethniques ou sociales.
Les peuples pastoraux sont alors contraints de changer de mode de vie, de se mettre à l’agriculture et à se retrouver en concurrence pour l’eau et la terre avec les fermiers et les pêcheurs déjà établis.
 
 
La région du lac Tchad, qui a perdu 90 % de sa superficie en moins de cinquante ans est la plus touchée. Le rapport intitulé «Sécurité des moyens d’existence : changements climatiques, migrations et conflits au Sahel» commandé par le Programme des Nations unies pour l’environnement indiquait : «les données montrent que les régions affectées par des conflits à large échelle, particulièrement le Tchad et le nord du Niger, ont également été affectées par des changements du climat». Nul doute que la guerre civile au Darfour dans l’ouest du Soudan, ou la prolifération du mouvement terroriste Boko Haram au Nigeria n’aient été exacerbées par les conséquences du changement climatique sur l’accès aux ressources. Le Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, cité par  Libération note ainsi : « Un cercle vicieux. Les marécages du lac Tchad ont été transformés en «zone de guerre» par Boko Haram »
 

Bangladesh, un peuple inondé

 
Le Bangladesh possède 60 % de son territoire à seulement cinq mètres au-dessus du niveau de la mer.
Si le niveau de la mer augmentait d’un mètre, ce qui est prévu avant 2050, le Bangladesh perdrait alors le tiers de son territoire. Un scénario catastrophe pour les 156 millions de Bangladais qui, déjà, se serrent sur une étendue équivalente à un quart de la France...
Le pays est donc fortement sensible aux effets du changement climatique comme les inondations, les tempêtes, l’érosion et la salinisation des sols. Ici aussi, les peuples migrent pour fuir le danger côtier et se réfugient à l’intérieur des terres, vers les centres urbains. Résultats ? Environ 100 000 bangladais viennent, chaque année, grossir les multitudes de sans abri. Les bidonvilles gonflent et les poussées migratoires sont permanentes.
Or le pays est géographiquement une enclave dans l’Inde. La source de conflit est brûlante. Les bangladais reprochent aux indiens les barrages qu’ils ont installés sur la plupart des grands fleuves d’Asie, qui traversent le Bangladesh avant de se jeter dans la mer. Le grand voisin indien voit lui d’un très mauvais œil ces afflux de réfugiés.
 

Le mur entre l’Inde et le Bangladesh. photo : Gaël Turine. Agence VU
 
L’Inde a donc fait construire le plus long mur du monde. Fait de briques ou d'une double clôture de barbelés, il court sur 3200 km à la frontière entre l'Inde et le Bangladesh, coupant des villages en deux. New Delhi a justifié sa construction, légale au regard du droit international, par la lutte contre l'infiltration terroriste, l'immigration clandestine et la contrebande. Chaque jour, des milliers de Bangladais tentent de le passer, et des dizaines d'entre eux périssent chaque année sous les balles des troupes de l'India's Border Security Forces (BSF).
 
 

Arctique, la glace est rompue

 
La fonte des glaces en Arctique ouvre les convoitises et les risques de conflit. Le changement climatique est le facteur principal de fonte accélérée de la banquise. Cette catastrophe n’est pas vue d’un mauvais œil pour ceux qui ont le court terme pour horizon. En effet, la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes, et donc l’accès à de nouvelles richesses (pêche ou hydrocarbures) jusque-là bien conservées et inaccessibles sous la glace. Les enjeux sont colossaux. Déjà les revendications se font entendre des cinq pays riverains : le Canada, la Russie, les Etats-Unis, le Danemark et la Norvège.  Ces Etats souhaitent tirer profit des nouvelles routes, hyperstratégiques pour le commerce mais aussi des droits économiques exclusifs sur les ressources sous-marines et notamment les gisements pétroliers offshore.
 
 
Un rapport de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) pointait en juin 2014 que l’Arctique est le «théâtre idéal d’une compétition pour l’acquisition des richesses minérales du sous-sol, alors qu’aucune convention internationale n’en fixe le cadre juridique».
 

Et aussi …

 
Le Viet Nam devrait perdre 10% de son territoire à cause du changement climatique. Il faudra déplacer des populations.
 
L’archipel du Tuvalu est menacé de disparition pure et simple.
 
Les actes de piraterie maritime augmentent quand le plancton diminue. C’est ce que dévoile une étude publiée dans le Journal of Development Economics et citée par Le Monde. Le plancton – affecté par le réchauffement – forme le socle de la chaîne alimentaire marine : lorsqu’il vient à manquer, ce sont les pêcheries qui ferment. Les pêcheurs se retrouvent alors avec des bateaux qui ne peuvent plus servir à pêcher. Ils s’adonnent donc à une autre activité : la piraterie…
 
 
En frappant Paris le 13 novembre, Daech a, un temps, remis la conférence sur le climat au second plan. Pour tous ceux, comme ces groupes terroristes, qui prospèrent sur le désespoir des peuples meurtris par les guerres, c’est une victoire.
François Hollande ne s’y est pas trompé en associant dans le même terme « coalition pour la vie »  la coalition contre Daech et celle pour la COP21. Pour le président de la République, la lutte contre le dérèglement climatique et celle contre le terrorisme sont liées : « Mais c’est le même combat ». Pour François Hollande, ce combat est « celui qui consiste d'une part à protéger l'humanité des actions de mort que porte l'"Etat islamique" (Daech), qui frappent, bien plus que la France, l'ensemble du monde. Et d'autre part, à préserver la planète de nos propres inconséquences, qui peuvent être, demain, des sources de conflit et de guerre. Avec la même urgence. » Il résume cette idée d’une formule : «  Le fanatisme qui tue aujourd'hui. Et l'indifférence qui consume notre planète. »

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Métro Paris

Dire « Ça pourrait être n’importe qui » est une première victoire des terroristes.

Par Mazarine Pingeot
Le terrorisme consiste à semer la terreur : la terreur, c’est l’impossibilité d’identifier l’ennemi et l’apparence arbitraire et contingente de ses frappes. Certes, à bien y regarder, on peut trouver des raisons aux choix du Bataclan, du Petit Cambodge, de la Belle Équipe, etc., mais ce sont des raisons qui n’ont aucune importance. Ces attaques relèvent d’une logique absurde dont on ne peut rendre compte, et qui de ce fait s’annule en tant que logique.

Qui fut touché ? Tout le monde. Sans distinction d’appartenance religieuse, sexuelle, politique, générationnelle. Il suffisait d’être là. Chacun d’entre nous demeure sidéré d’avoir échappé au massacre, pour les mêmes raisons que d’autres en furent les victimes : le hasard.

Alors certes, on peut remonter à l’origine de Daech, à l’immigration et à la ghettoïsation qui auraient produit des terroristes de façon quasi aussi déterminante qu’une chaîne des usines Renault délocalisées au Maroc produit des Logan en série. On pourrait remonter à l’enfance malheureuse, à la dérive sectaire, à l’échec scolaire. Certes on peut fournir autant d’éléments d’explication qu’on voudra, juste pour mettre du sens, juste pour se donner l’illusion du sens, mais c’est peine perdue.

La violence qui se nourrit d’elle-même et qui est à elle-même sa propre finalité n’a pas de sens. Le mot d’ordre de Daech n’a pas de sens (sinon justement la destruction du sens). Les petits imbéciles qui chez eux s’arment et revêtent leurs gilets explosifs, demeurent de petits imbéciles et non des victimes du système. Sinon quoi penser de tous leurs voisins qui eux ne sont pas devenus des bombes humaines, à moins de considérer ceux-ci comme génétiquement déterminés pour le Bien à l’inverse des premiers, à moins de renoncer au champ éthique à l’intérieur duquel on peut considérer qu’un acte est associé à une responsabilité, à moins de renoncer… au sens justement, et à l’idée du choix.

Le doute, leur première victoire

« Ça pourrait être n’importe qui » est l’annonce d’une première victoire au compte des terroristes. Car cette phrase ne s’adresse pas seulement aux victimes potentielles, mais aussi aux bourreaux. Qui, dans le métro, voyant entrer un musulman visiblement religieux muni d’un gros sac ne s’est pas posé la question : terroriste ? Pas terroriste ? Je change de rame ? Je reste ? Qui n’a pas fait de délit de faciès à usage personnel, avant de s’en vouloir – moi ? Un délit de faciès ? Impossible ! Et pourtant j’ai peur, parce qu’il a vraiment une sale tronche. – Car n’importe qui, dans cette foule, pourrait être terroriste, et plus précisément, les hommes d’origine arabe. C’est alors qu’est exhumé le racisme ordinaire, celui qui s’indexe sur la peur. Une peur partagée par les Français d’origine arabe, par les musulmans, par tous les usagers du métro, par moi, par les zélateurs des droits de l’homme, par les militants d’extrême gauche, par les policiers en civil, par les institutrices, par les femmes voilées, par les agents de la RATP. Et nous voilà nous observant avec dans le regard, cette étrange couleur du doute.

Le voilà le terrorisme : celui qui détruit le lien social et le rapport à l’autre, celui qui atomise la société. Le terrorisme dont chacun est la victime potentielle, symbolique ou réelle, parce que le soupçon porte sur « n’importe qui ».

Que peut devenir une société du soupçon ?

Supplique aux musulmans

Musulmans religieux, hommes et femmes de culture musulmane, soulevez-vous, portez une parole forte, c’est vous en premier lieu que les terroristes ont attaqués.

Oui, certes, mais à qui cette supplique peut-elle être adressée ?

Aux républicains laïques d’origine arabe, ou de vague culture musulmane ? Ils refuseront de prendre la parole, sinon en tant que citoyens attaqués au coeur de leur pays, la France.

Aux musulmans religieux ? Ces savants coraniques ou autres exégètes, ne représentent pas pour autant les citoyens de culture musulmane qui ont tourné le dos à la religion, et ne se sentent musulmans que lorsqu’ils sont stigmatisés comme tels.

Manque une catégorie entre les deux. A défaut, c’est le communautarisme qui risque de prendre la place. Entérinant l’amalgame – non pas entre les musulmans et les intégristes – mais en premier lieu entre les arabes et les musulmans. Erreur d’origine historique et sociologique sans doute, puisque la majorité des musulmans en France viennent du Maghreb. Ainsi se sont rapidement confondus islamophobie et racisme. Et l’on a pris une religion pour une origine ethnique.

N’est-il pas là le vrai problème de la « communauté musulmane », et l’on voit poindre à chaque instant la difficulté sémantique, puisque de communauté, il n’y a pas à proprement parler, sinon dans le repli face à la stigmatisation. Nulle représentativité possible, sinon dans l’acceptation totale de la laïcité. Cette dichotomie est le plus sûr rempart contre le totalitarisme islamiste, totalitarisme dans la mesure où cet Islam extrémiste s’appuie sur une vision de l’homme total, un homme totalement islamisé, un homme que la césure entre le publique et le privé ne traverse pas, un homme sans écart, sans disruption, sans inadéquation, un homme sans doute et sans questionnement, un homme sans devenir. Un homme mort, même vivant.

Qu’une parole émerge…

Et pourtant, malgré cette absence de champ pour que s’élève une voix, qui ne soit ni religieuse, ni seulement politique, ni communautaire, mais une voix citoyenne qui porte en elle des valeurs musulmanes sans qu’elles empiètent sur des valeurs républicaines, malgré ce vide politique, médiatique et sémantique, dans lequel vient s’abîmer le discours des extrêmes, malgré cela, il faut qu’une parole émerge. L’impossibilité théorique doit laisser place à une pratique créatrice.

Mazarine Pingeot, Professeur agrégée de philosophie, Université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

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