UP' Magazine L'innovation pour défi

Emmanuel Macron

Qu'est-ce qu'un président jupitérien ?

Nous avons eu droit à l’hyperprésident, au président normal. Aujourd’hui nous avons un président jupitérien. Emmanuel Macron l’avait annoncé dès le mois d’octobre dernier dans un entretien au journal Challenges. Le choix de Jupiter, qui n’était pas un simple dieu mais le roi des dieux, n’est pas anodin, Une formule des plus emphatique pour une métaphore porteuse de symboles éclairants. Julien Longhui, professeur de linguistique à l’université de Cergy-Pontoise se livre à un décryptage de cette expression dans laquelle il ne voit nulle prétention mais la recherche d’une figure politique riche de sens.
 
Le 16 octobre 2016 déjà, alors qu'il n'était encore que candidat, Emmanuel Macron utilisait l’adjectif jupitérien pour qualifier la manière dont un président devrait exercer le pouvoir :

 

« Je ne crois pas au président normal. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise .»

Et de fustiger « une présidence de l’anecdote, de l’événement et de la réaction [qui] banalise la fonction » – sorte de critique en creux de tout ce qu’a voulu incarner François Hollande depuis son élection le 6 mai 2012. Au contraire, la France a besoin d’un chef de l’État « jupitérien », estime l’ancien ministre. Ses modèles ? Le général de Gaulle et François Mitterrand, qui avaient « une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer, un sens et une direction ancrés dans l’histoire du peuple français. »

Depuis son élection, les médias reprennent très largement cet adjectif, qui semble être devenu un buzz word :

Comme bien souvent dans ces cas de propagation lexicale, le sens des mots peut passer au second plan, au profit de son usage. Certes, le rappel de Jupiter est généralement évoqué dans les commentaires, mais sans s’interroger sur le fonctionnement en discours d’un tel nom propre. Le sujet du nom propre (Np) fait l’objet d’un certain nombre de travaux universitaires en sciences du langage, par exemple dans cet article de Guy Achard-Bayle :

« Le Np est une étiquette qui « colle » diversement à la peau des personnes dont l’identité évolue plus ou moins radicalement ; mais non pas selon que cette identité personnelle évolue plus ou moins radicalement. Il en résulte un comportement du Np particulièrement plastique dans ces cas : d’un côté, il est capable de fonctionner ou de continuer de fonctionner « vide de sens » ou comme un strict « label » référentiel, extensionnel, c’est-à-dire quelles que soient les conditions (contextuelles, pragmatiques, ontologiques, descriptives ou intensionnelles) de son emploi ; de l’autre, il est susceptible de « disparaître », si la personne elle-même perd son identité, comme telle. »

Le discours qui ajuste

Deux choses nous intéressent ici pour analyser la qualification d’Emmanuel Macron par l’adjectif jupitérien :

  • en utilisant la référence à Jupiter, le discours « ajuste » le sens du terme jupitérien pour coller à un réel qui se construit dans les textes. Ce terme devient un « label » pour catégoriser le Président, créer une image, dont le trait peut être forcé également par effet de contraste avec le Président « normal » que cherchait à être François Hollande ;

  • le terme peut se vider de son sens, ou s’incarner car des dimensions qui ne sont pas initialement présentes dans le sens du mot. Les discours font vivre le sens, et c’est davantage une scénarisation du Président qui est à l’œuvre qu’une stricte catégorisation.

Le dictionnaire en ligne CNRTL confirme que cet adjectif « évoque le dieu Jupiter ou ses attributs », et s’incarne dans des exemples tels que la contraction jupitérienne de ses sourcils « qui a un caractère imposant, dominateur » (Balzac, Langeais, p. 255). Dérivé de Jupiter, lat. Jupiter « fils de Saturne, roi des dieux et des hommes », cet adjectif a déjà une charge sémantique plus importante que les simples « verticalité » ou « rapport au pouvoir » évoqués dans la plupart des médias. Dans le recours à cet adjectif par Macron, on a certes en germe l’autorité et le rapport au pouvoir. Mais on a aussi la domination, le pouvoir d’ordre divin, la possession d’attributs du pouvoir. Le Larousse en ligne nous indique d’ailleurs que de nombreuses épithètes peuvent préciser ces pouvoirs :

« Homologue de la divinité étrusque Tinia, il était à la fois dieu père et dieu du Ciel. Devenu le dieu principal et souverain, il fut assimilé au Zeus grec. Ses pouvoirs étaient définis par de nombreuses épithètes : Jupiter Elicius, qui faisait tomber la pluie ; Jupiter Fulgur, dieu du Tonnerre et de la Foudre ; Jupiter Stator, qui arrêtait les ennemis ; Jupiter Feretrius, le dieu des Trophées ; Jupiter Capitolin, auquel était consacré le grand temple du Capitole de Rome et où il était adoré avec Minerve et Junon. »

Le caractère jupitérien recouvre donc un potentiel de sens très large, qui reste éclairant pour la prise en compte de la conception du pouvoir du Président, et de la manière dont il est perçu par les commentateurs.

Du Christ à Dieu

En reprenant au pied de la lettre de côté « divin », je ne peux m’empêcher de trouver un écho à la figure christique, voire biblique, qui apparaissait dans la campagne.

Comme dans cet extrait de Bernard Dugué :

« L’autre interprétation repose sur Macron incarnant un personnage biblique. Lors d’une émission télévisée sur la Trois, l’un des invités évoqua une figure christique pour ensuite se décaler vers une autre figure, celle de Moïse. En ce cas, la marche de Macron symbolise la sortie d’Egypte et pour plus de précision, on lira ce lumineux texte que représente l’Exode et qui s’il est interprété au niveau le plus haut, raconte non pas une sortie depuis un espace mais depuis un temps. »

Ou dans les propos d’Emmanuel Macron : « La dimension christique, je ne la renie pas ; je ne la revendique pas. Je ne cherche pas à être un prédicateur christique ».

Comment ce passage – du Christ à Dieu – peut-il s’incarner concrètement ? La première hypothèse réside dans l’analyse du discours d’investiture, et sa comparaison aux discours de la campagne. En effet, à partir de l’analyse de l’ensemble des tweets du candidat Macron lors de la campagne, on remarque qu’« Europe » est un pivot central de son discours, notamment pour articuler « France » et « français ».

Julien Longhi/DR

Or en faisant une rapide analyse du discours d’investiture, on constate que « monde » a remplacé « Europe ».

Julien Longhi/DR

Le président Macron prend donc effectivement « de la hauteur », en changeant d’échelle.

Du Christ à Dieu, de l’Europe au monde, les commentaires sur Emmanuel Macron, et ses premiers pas discursifs, confirment le « jupitérianisme » de sa présidence. Mais il ne faut pas se focaliser sur le buzz de cette qualification, et voir l’épaisseur sémantique de ce mot : la conception du pouvoir est cohérente avec les projets de réforme rapides (par ordonnance) ; le changement d’échelle (de l’Europe au monde) représente la présidentialisation du candidat et de sa politique ; la prise en compte du pouvoir (dans le discours d’investiture) comme « protection » des Français, et prise en compte de la responsabilité.

Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation
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dialogue politique

Dialogue politique : il faut renouveler les méthodes

Qu'il obtienne ou non une majorité parlementaire, Emmanuel Macron devra montrer qu'on peut faire la politique autrement ; qu'il est possible d'organiser de véritables débats citoyens pour chaque changement qui engage l'avenir. Le temps de la démocratie délibérative est venu.
 
Ne boudons pas notre plaisir. Dans ma précédente lettre j'écrivais à propos des élections présidentielles à venir : « J'aimerais entendre un candidat à la présidence dire : en un mandat, je sais que je n’aurai pas changé la société française, mais si j’ai pu jeter les bases d’une mise en mouvement collectif, recréer au sein de la société française la confiance en soi et dans les autres qui lui fait aujourd'hui défaut, j’aurai le sentiment de ne pas avoir démérité. » C'est le sens du discours d'investiture d'Emmanuel Macron le 14 mai. Un bon début.
 
Son élection reflète la lassitude des Français à l'égard des jeux politiques traditionnels, la défiance croissante à l'égard du personnel politique. Elle doucherait les espoirs si elle ne s'accompagnait d'un profond renouvellement de la manière de faire de la politique.
Le chamboulement auquel on assiste n'est pas le premier. En 1981, l'élection de François Mitterrand a provoqué une vague rose. Un flot de députés néophytes. Des cabinets ministériels peuplés de personnes venant de la « société civile ». Les uns et les autres se sont vite coulé dans le moule.
La pratique politique n'a pas changé. Aujourd'hui la situation est plus grave. Le FN est en embuscade. Il n'attend qu'une nouvelle déception démocratique.
Qu'il obtienne ou non une majorité parlementaire, Emmanuel Macron devra montrer qu'on peut faire la politique autrement ; qu'il est possible d'organiser de véritables débats citoyens pour chaque changement qui engage l'avenir. Le temps de la démocratie délibérative est venu.
 
Parlons méthodes. Il faut généraliser, pour toutes les questions importantes de la société - l'Europe, l'emploi, la protection sociale, le chômage, l'éducation, la santé, la transition vers des sociétés durables, etc.- des panels locaux de citoyens puis confronter entre elles les conclusions et propositions issues de ces panels.
En voici les six principes (détaillés dans l'extrait (lien ci-dessous) de « sauvons la démocratie ! », ECLM, 2012) :
 
Premier principe : une démarche « de bas en haut ». C'est des territoires, des villes, des régions qu'il faut partir. Les différents acteurs y ont un visage. La complexité de nos sociétés s'y incarne.
 
Second principe : les réflexions et débats locaux méritent le meilleur de l'information. La démocratie n'est pas l'addition des opinions. C'est le résultat du dialogue entre citoyens informés, ayant eu le temps et les moyens de comprendre et de se comprendre. A l'appui de chaque débat, il faut créer un site web ressources où l'on puisse trouver tous les éléments d'information nécessaires : les données du problème ; les opinions argumentées des partis, des syndicats, d'experts aux avis divergents, de la société civile organisée.
 
Troisième principe : tirer au sort, dans un échantillon significatif de territoires, un panel d'une trentaine de citoyens pour refléter la diversité de la société. Leur donner les moyens et le temps de l'échange. C'est cela investir dans la démocratie. Mettre à profit internet pour que ces panels échangent entre eux et que chacun puisse poser aux experts, au bénéfice de tous, les questions qu'il souhaite. Développer les méthodes de dialogue permettant aux membres des panels de visualiser les différentes dimensions des problèmes. Toute la société en bénéficiera.
 
Quatrième principe : réunir les expériences les plus significatives. Bien des innovations locales existent. Le monde est vaste. Les autres sociétés sont confrontées aux mêmes problèmes. Elles y apportent leurs propres réponses. Dans les débats politiques, ces réponses sont invoquées à l'appui d'une opinion, sans prendre le temps d'en faire le tour, d'en voir les lumières et les ombres. C'est cette diversité qui doit être rendue accessible. Les sociétés qui avancent sont celles qui n'hésitent pas à s'inspirer des autres. S'inspirer n'est pas copier.
 
Cinquième principe : des cahiers d'espérance. L'expression, inventée pour les Etats généraux de l'économie sociale et solidaire, est belle et juste. Les cahiers de doléances ne suffisent pas. Il faut se projeter dans l'avenir. Oser des propositions. Certaines seront utopiques. Toutes, issues de tels dialogues, seront utiles. Confronter entre eux ces cahiers d'espérance. Alors pourra commencer le débat politique proprement dit, l'expression des forces sociales organisées, des différentes sensibilités politiques.
 
Sixième principe : passer des propositions à des stratégies de changement. Elles impliquent une grande diversité d'acteurs. L'évolution du cadre légal n'en est qu'une petite partie : on ne change pas la société par décrets. Souvent, c'est l'évolution du système de pensée lui-même, la conception des institutions, la pratique quotidienne des acteurs qui doivent changer. Ca ne se fait pas en un jour.
 
Les premières fois, ce sera un peu laborieux. Mais un apprentissage collectif va se créer. Celui du respect mutuel et du dialogue en lieu et place de l'invective. C'est le capital immatériel de la société française qui va grandir.
 
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Macron philosophe

Macron, philosophe du libéralisme égalitaire ?

Loin d’être un amas d’idées de droite et de gauche, le programme de Macron relève d’un courant de pensée cohérent connu sous le nom de « libéralisme égalitaire ».

On oublie souvent qu’Emmanuel Macron a été philosophe avant d’être fonctionnaire d’État, banquier et ministre. Son travail d’édition philosophique lui a valu, il y a 17 ans, les remerciements de Paul Ricœur dans la préface de La mémoire, l’histoire et l’oubli, un livre particulièrement dense.

 

Aujourd’hui, le programme du candidat Macron est inspiré par deux autres philosophes, John Rawls (1921-2002) et Amartya Sen (né en 1933). Le premier est considéré comme le plus important philosophe politique du XXe siècle, le second a reçu le Prix Nobel d’Économie en 1998.

Combattre l’inégalité des chances

Le libéralisme égalitaire est d’abord une philosophie de l’égalité des chances. Son idée principale est que dans une société juste toute personne doit avoir la chance de réaliser ses projets sans que des inégalités héritées de naissance ou issues des accidents l’en empêchent. Cette idée semble inspirer le premier slogan de Macron : « La France doit être une chance pour tous ». Elle est aussi illustrée par l’un des clips de la campagne présentant Charles Rozoy qui, après un accident, est devenu champion paralympique en 2012.

Le libéralisme égalitaire est un courant qui combine la liberté et l’égalité dans une théorie cohérente de la justice sociale. Son représentant le plus connu, John Rawls, considère dans son livre, Théorie de la justice, qu’une société juste doit réaliser les deux principes suivants :

  1. Accroître les libertés de base égales pour tous ;

  2. Limiter les inégalités économiques de façon à améliorer : (a) l’égalité équitable des chances ; (b) la situation des plus désavantagés .

Quiconque a lu Rawls sera étonné de découvrir que l’exposé de ses deux principes a structuré, dans ce même ordre, le discours de Lyon, que Macron a prononcé le 4 février 2017. Il y a défendu (1) « les libertés de base » en considérant la laïcité comme une liberté de conscience compatible avec la liberté des autres ; la liberté de travailler, d’entreprendre et d’innover ; la liberté d’association. Puis, il a insisté sur (2a) l’égalité des chances qu’il veut équitable par un investissement dans l’éducation des enfants en ZEP (en divisant par deux la taille des classes) et des adultes (en développant la formation continue), ainsi que par la parité et des mesures antidiscriminatoires dans les entreprises.

Dans son programme, la priorité accordée (2b) à la situation des plus désavantagés se traduit dans l’augmentation des minima sociaux (l'allocation vieillesse et adulte handicapé) et les mesures pour les sans-abri.

De façon générale, la création d’un système universel des retraites et d’une assurance chômage universelle opère une profonde égalisation des statuts.

Liberté ou égalité ? Capabilités, mon capitaine !

Le libéralisme égalitaire est une théorie féconde, dotée de nombreuses applications. L’un des débats qu’il a suscités concerne le type d’égalité qui devrait nous préoccuper : faut-il chercher à égaliser les ressources, en laissant les gens libres d’en faire l’usage qu’ils souhaitent ? Ou faut-il égaliser le niveau de bien-être ou de satisfaction, même si cela implique une inégalité des ressources ?

C’est en cherchant à répondre à ces questions qu’Amartya Sen a élaboré l’approche dite « des capabilités ». Selon lui, ce qu’il faut égaliser est la « capacité » des gens à choisir et à combiner différentes actions pour réaliser leurs projets. Dans cette perspective, la redistribution des ressources n’est qu’un moyen parmi d’autres. Ce qui compte en matière de justice sociale est de choisir les politiques qui élargissent les possibilités d’action. Autrement dit, la liberté de tout un chacun.

L’idée que la pauvreté est une privation de liberté ne va pas de soi. On peut la comprendre en comparant, comme le fait Amartya Sen, la situation de deux personnes : l’une qui jeûne et l’autre malnutrie. Du point de vue des ressources et du mal-être, les deux se retrouvent dans une situation identique. Mais ce qui fait la différence est que l’une a choisi de ne pas manger et l’autre n’a pas eu le choix. L’idée d'Amartya Sen est que comparer les possibilités d’action dont disposent les individus, leurs « capabilités », constitue une meilleure façon de comprendre les inégalités que comparer leur niveau de ressources ou de satisfaction.

L’approche des capabilités a inspiré l’Indice du développement humain (IDH) mis en place en 1990 par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour mesurer les progrès des pays en matière de lutte contre la pauvreté. Cette institutionnalisation a consacré une philosophie du développement centrée sur la personne humaine et son autonomie, au détriment d’une vision marxiste, centrée sur les structures économiques et la satisfaction des besoins premiers. Le programme de Macron semble s’en inspirer lorsqu’il affirme que la lutte contre la pauvreté ne vise pas seulement à assurer la subsistance, mais à permettre l’autonomie, à augmenter la capacité de « faire ».

L’égalité des capabilités est une constante dans les discours de Macron et cela peut être mesuré grâce à l’outil d’analyse statistique des discours mis au point par les chercheurs de l’Université Côte d’Azur. Cet outil permet non seulement de montrer que parmi les cinq candidats du premier tour, Macron est celui qui utilise le plus le mot « égalité ». Ce classement est confirmé par un autre moteur de recherche.

Cet outil fournit également le diagramme des thèmes associés au mot « égalité ». Le thème des « capacités » y figure au premier plan et l’usage qu’en fait Macron est celui de l’approche des capabilités. Par exemple, dans le discours de Toulon, le 22 février, Macron critique un libéralisme sans égalité des capabilités :

« Défend-on la liberté vraiment lorsque certains n’ont pas droit à la liberté, lorsque certains n’ont pas – alors qu’ils ont envie – des capacités, dans nos quartiers, dans la ruralité, de “faire” ? »

Vers un « consensus par recoupement » ?

Dans son ouvrage sur le Libéralisme politique, Rawls soutenait que son libéralisme égalitaire pouvait faire l’objet d’un « consensus par recoupement ». Sa conviction était que dans une société qui respecte le pluralisme des doctrines opposées peuvent se recouper sur des principes essentiels, tout en gardant leur spécificité.

Difficile de ne pas voir des similitudes avec la conviction de Macron que des gens de gauche, du centre et de droite peuvent adhérer à des principes fondamentaux, sans renoncer à leurs différences. Seulement, Rawls prévenait qu’un tel consensus s’obtient par une délibération sobre, menée dans le cadre de la raison publique.

Speranta Dumitru, Associate Professor of Political Sciences, Université Paris Descartes – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation
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Emmanuel Macron

Le courage de l'audace

Qu’on les appelle crises, révolutions, innovations, progrès ou régressions, les mutations forment convulsivement la réalité de notre monde. Ce qui les rend singulières c’est la vitesse à laquelle elles se propagent. L’élection d’Emmanuel Macron en est une, singulière. Ces « temps qui changent » nous conduisent à reforger en permanence nos schémas intellectuels ; ils nous obligent à réélaborer nos manières de penser. Ils font émerger de nouvelles problématiques, de nouvelles valeurs, de nouveaux objets, de nouveaux enjeux, de nouveaux mots. Politique en est un, plus que tout autre appelé à être transfiguré. Un défi audacieux à relever.
 
Au cours de ces vingt dernières années, un leitmotiv revenait sans cesse : la politique n’en finit pas de finir. Ô certes, la politique n’a jamais cessé d’occuper les esprits, sous des formes de plus en plus variées. Malgré la déception et la défiance, le politique était toujours présent, toujours là, sous forme d’un « immémorial ». Paul Ricœur, le maître en philosophie du nouveau président de la République écrivait que « le politique est à la fois la réalité la plus proche, constitutive à chaque instant du vivre-ensemble actuel, et le plus dissimulé et en ce sens toujours oublié. » Même dans l’absence, même dans l’oubli, le politique est là car il participe d’un savoir primitif des hommes.
 
Avec l’élection chamboule-tout d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, le politique s’est trouvé pris dans un moment crucial de sa métamorphose : la déconstruction. Quant à la politique, celle des mauvais-coucheurs, des grincheux, ou plus simplement des désabusés de la politique, elle donne l’impression d’arriver au bout de sa course. « La politique apparaît à la fois pour nous comme une sorte de résidu gênant, qu’il faudrait idéalement éliminer, et comme une dimension tragiquement manquante, une grandeur qui fait cruellement défaut. » écrivait Pierre Rosanvallon.

L’expulsion du Paradis

Il est vrai que l’inconscience de ses acteurs de la nécessité de se ressaisir, de se recréer, a contribué à favoriser l’émergence de pratiques qui n’étaient rien d’autre que des fuites devant la réalité. La plus courante fut celle de l’enfermement dans une caste : celle de l’élite dirigeante. Cette caste protégeait dans sa forteresse les symboles du pouvoir politique. Elle possédait sa langue – de bois –, ses codes de connivence, ses coutumes de cour et ses grands prêtres économico-médiatiques. Dans l’enfermement de son Versailles, elle s’éloignait progressivement du peuple et de ses représentants, et s’offusquait de n’être point comprise ; d’être alternativement si mal-aimée. 
L’autre fuite fut celle des populismes de toutes natures, dont le jeu pervers était de traduire la réalité complexe en simplifications abusives ; ils jouaient avec le feu des passions, indifférents aux conséquences qui creuseraient, à nouveau le lit des vieilles tentations totalitaires. Malgré cette funeste perspective, les hommes politiques admettaient difficilement que leurs jours étaient comptés. « La politique et ses institutions accueillent tranquillement les mauvais présages au sujet de leur avenir, comme si elles jouissaient d’une immunité théorique et pratique » écrivait Daniel Inerrarity. Mais leur expulsion d’un tel paradis était imminente.
 
Longtemps, les politiques prétendaient, avec arrogance, avoir le contrôle des choses. Ils éprouvaient la nécessité d’arborer le statut prééminent du politique, cette forme ancienne certes symbolique mais héritée en droite ligne du religieux, se plaçant comme opérateur d’une unité surplombante et forcée. Quand bien même voulaient-ils pratiquer une politique « normale », le poids des habitudes revenait, porté, certes, par les quémandeurs insistant d’affirmation d’un sacro-saint statut présidentiel.
Car, dans l’esprit de la plupart de nos contemporains, la politique est définie comme un art : celui qui consiste à gouverner une partie significative de la réalité sociale dans l’océan des relations humaines et des imaginaires. Gouverner est alors volontiers conçu comme l’exercice consistant à piloter habilement un mobile doté d’une mécanique sophistiquée et rassurante. Le pilote est le leader, le chef, le guide ; c’est lui qui sait la route, la carte des vents et des marées, qui connaît les secrets des portulans. C’est sur lui que se focalisèrent d’abord les regards des citoyens puis les myriades d’yeux électroniques des caméras de télévision. Auréolé de lumière et de pouvoir, le politique est un héros qui montre la voie et trace la route. Or rien n’est plus faux que cette métaphore qui n’a produit que confusion et amertume.
 
Happé par la force des regards, égaré dans des espaces complexes, compressé par l’urgence du temps et la perte de la durée, c’est le courage du politique qui s’estompait et disparaissait dans la confusion du monde. Tragique disparition alors que le courage, de Platon à Hannah Arendt est non seulement la vertu politique fondamentale mais aussi la condition immatérielle du gouvernement politique. Seul le courage permet de véritablement commencer une action, de « s’insérer dans le monde et commencer une histoire » . Son défaut laisse la victoire au comportement sur l’action, à l’opinion sur la pensée.

Le courage d’innover

Avoir l’audace de retrouver le courage politique c’est faire œuvre créative ; c’est réinventer le sens du mot gouverner et lui donner une autre valeur que celle dont l’illusion héroïque l’a affublé. Quelle prétention pathétique que celle du politique de vouloir, dans l’océan de la complexité moderne, piloter le navire de la société, de le gouverner vers le bon cap. Dans cette image, la seule vérité qui garde un sens est celle de progression.
L’inventeur du mouvement « En Marche » semble l’avoir bien compris : la société avance, les hommes avancent, le monde aussi. Mais ils n’avancent pas de la servitude vers la liberté ou de la barbarie vers le « Progrès » ; non, ils vont de la complexité vers une complexité plus grande encore. La politique n’est alors plus seulement une question de modernisation, de réforme, voire même de révolution technologique ou sociale ; la question n’est pas de savoir comment se mettre en marche en tête, plus vite. La question se pose plutôt en termes d’actions créatives, capables d’articuler les tensions engendrées par une multitude de mouvements contradictoires.
 
Notre époque n’est décidément plus celle où l’on pouvait simplifier le réel en le forçant dans des concepts d’opposition tels que réformiste/conservateur, ou droite/gauche. Cette belle binarité qui distinguait, pour un temps, le bon cap du mauvais, ne fonctionne plus. Nous sommes embarqués sur une mer grossie de la coexistence de mouvements et de forces, qui ne sont pas réductibles à un courant dominant qui indiquerait le sens. Le politique nouveau doit avoir le courage de descendre des hauteurs de sa vigie, pour sentir mieux la mer, les frémissements des vagues et les sautes des vents. « Dans la mer de la complexité moderne, après le désenchantement du monde qui nous a privés de compas, des instruments, des routes et des valeurs utilisables, depuis qu’il n’y a plus de havre ou de fin à atteindre, il faut naviguer à vue. » écrivait le philosophe italien Franco Volpi.
 
Naviguer à vue ne veut pas dire naviguer au hasard, au gré du caprice des éléments, au jour le jour.  Cela veut dire, au contraire, gouverner courageusement face au monde, face au réel, l’esprit lucide et les sens en alerte. Cela veut dire agir et faire agir, ici et maintenant, sur le local et l’humain, pour atteindre un résultat global, valable pour la totalité. Cela veut dire écouter mais aussi entendre. Cela veut dire voir mais aussi faire voir. Cela veut dire sentir et comprendre le sens. Cela veut dire co-créer et insuffler une volonté dans tous les corps de la société. Cela veut dire éduquer à la responsabilité citoyenne de chacun, de l’enfant à la firme mondiale. Cela veut dire avoir le courage de changer de route si la vague est trop haute, pour atteindre mieux le futur commun possible. Cela veut dire être confiant dans l’intelligence des hommes avant de prétendre mériter leur confiance. Ce défi de l’audace, c’est, pour le nouveau président, celui de disposer de l’énergie nécessaire pour réconcilier les français, les rendre optimistes et confiants, en eux-mêmes d’abord.
 
Gérard Ayache, Directeur de la publication
 
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Objectifs de développement durable

Le paradoxe des ODD (Objectifs de Développement Durable) de l’ONU

Voilà plus d’un an et demi que les ODD (Objectifs de Développement Durable) de l’ONU ont été adoptés pour répondre aux enjeux environnementaux, sociaux et économiques dans le monde entier. Une initiative ambitieuse qui nécessite la mobilisation de tous les acteurs pour sa mise œuvre et qui ouvre des perspectives pour sortir d’un monde en crise. Et pourtant en France, le sujet ne semble pas être une priorité nationale pour le gouvernement… Heureusement, certains acteurs ont commencé à se mobiliser !
 
Les Objectifs de développement durables ont un cadre international unique d’action pour construire un monde en paix et soutenable. Adoptés en septembre 2015 par l’Assemblée des Nations Unies, ces 17 objectifs mondiaux constituent un langage universel et une véritable feuille de route pour tous les Etats et les acteurs qui les composent. Déclinés en 169 cibles pour la période 2016-2030, leur suivi à l’échelle mondiale s’appuie sur une liste de 244 indicateurs, dans le but d’agir pour le bien commun. Ils couvrent l’ensemble des enjeux sociaux, environnementaux et économiques, à la fois dans les pays développés et en voie de développement.
Eliminer l’extrême pauvreté et la faim, assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, parvenir à l’égalité des sexes, promouvoir le plein emploi productif et un travail décent pour tous… font partie des priorités sociales. Cet Agenda 2030 est ambitieux et nécessite de mobiliser toutes les parties prenantes, aussi bien les Etats, que les collectivités, les entreprises ou les associations. En ce début de XXIème siècle, les inégalités n’ont jamais été aussi importantes dans le monde, entre les différentes zones géographiques, les catégories sociales, les genres, l’âge, dans le monde professionnel ou éducatif, etc. Issues de traitements inéquitables ou disproportionnés, elles cachent de multiples causes qu’il faut identifier et combattre. L’Agenda 2030 appelle également à développer la recherche, à soutenir le développement économique via les TPE/PME, à repenser les villes ou encore à transformer les modèles économiques et industriels.
 
Les enjeux humains, sociaux et économiques ne sont pas les seules priorités adoptées. Les ODD visent également à la préservation de l’environnement, avec la lutte contre le changement climatique et contre l’érosion de la biodiversité, notion encore souvent mal comprise, qui intègre l’ensemble des organismes vivants (animaux, végétaux, champignons, bactéries, etc.) et leurs interactions.
Rappelons que l’on ne peut vivre sans la biodiversité : l’ensemble de ce que nous mangeons provient de la biodiversité ; les écosystèmes nous fournissent en eau et air, en matières premières, régulent les maladies ou sont même sources d’inspiration et de loisirs ! Cependant, on observe un rapide appauvrissement et des extinctions d’espèces en masse depuis plusieurs décennies. Ainsi, des objectifs et cibles adoptées visent à diminuer les émissions de gaz à effet de serre, à développer les énergies renouvelables, à préserver et restaurer les écosystèmes terrestres, de conserver et exploiter de manière durable les océans, à stopper les pollutions et réduire fortement la production de déchets.

Mobilisation nécessaire de tous les acteurs

L’action sur ces enjeux ne sera efficace que si chaque pays s’investit, à son niveau. Et la mobilisation des acteurs locaux, économique et de la société civile sera également gage de réussite. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les enjeux et priorités d’un siècle ont été définis et même partagés mondialement. Le chemin vers le développement durable est balisé et les ODD ont réussi le difficile exercice de la transversalité, donnant un cap clair pour l’ensemble des nations. Ils ont même le bon goût de ne pas être « une couche supplémentaire » mais au contraire de reprendre les cadre existants (convention biodiversité et climat, convention de l’OIT etc.) et de les mettre en cohérence !
 
Et pourtant… Les ODD n’ont suscité que peu d’enthousiasme au sein du gouvernement français. Plus d’un an et demi après leur adoption, la déclinaison française des priorités, la stratégie d’action et de moyens manquent toujours pour embarquer la société vers un avenir désirable et soutenable.
On ne peut pas non plus dire que les ODD aient été au cœur de la – très particulière – campagne présidentielle que nous venons de vivre. Le portage politique avait été questionné par un avis du CESE en 2016 et proposait que les ODD soient portés par le Premier Ministre plutôt que par la Ministre de l’Environnement, pour davantage de transversalité.
Cela étant, le Ministère de l’Environnement a mené des premières actions de mobilisation et a publié mi-2016 un premier document synthétique identifiant quelques politiques publiques contribuant aux ODD. De son côté, l’Insee (l’Institut national de la statistique et des études économiques) a publié le 24 mars 2017, 110 indicateurs pour le suivi des ODD au niveau national.
La Plateforme Nationale RSE, instance multi-acteur de dialogue et de proposition hébergée à France Stratégie, a également engagé des réflexions sur les ODD.
De leur côté, certaines entreprises, conscientes de l’importance de cet agenda, ont commencé à se mobiliser. En 2016, l’étude publiée par B&L évolution, société de conseil spécialisée en développement durable, montre que déjà 11 entreprises du CAC40 ont pris des engagements ou réalisé des projets pour la mise en œuvre des ODD.
Les TPE/PME ne sont pas en reste : une dizaine d’entreprises du Pays Voironnais (proche de Grenoble), de 5 à 500 employés ont mis en avant leurs actions concrètes pour l’Agenda 2030 au travers de leur stratégie RSE.
 
En effet, les ODD donnent la direction à suivre pour contribuer concrètement aux priorités du développement durable. La démarche RSE d’une entreprise peut donc être amenée à être mise à jour, pour intégrer – ou mieux intégrer –  dans les processus de management ces nouvelles dimensions. Les ODD sont également source d’innovation responsable car une entreprise peut développer – ou faire évoluer – des produits et services qui répondent directement ou indirectement aux Objectifs. Enfin, une entreprise peut contribuer au travers d’une politique de mécénat et la création de partenariat. C’est un beau sujet pour renouveler son dialogue avec ses parties prenantes et son analyse de matérialité, c’est-à-dire l’analyse des enjeux de développement durable majeurs pour l’entreprise.
Un nouveau président vient d’être élu, nous verrons si l’Agenda 2030 fait partie des priorités du prochain gouvernement !
 
Sylvain Boucherand, PDG de B&L évolution
 
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Débat du 3 mai

Une agressivité débridée dégrade l’ultime débat présidentiel

Jacques Gerstlé, professeur de Sciences politiques à Paris I, est un spécialiste éminent des débats télévisés. Il les a tous décortiqués et analysés, depuis le premier où s'affrontaient Giscard d'Estaing et Mitterrand. Pour lui, débattre c’est se battre avec des mots, des arguments, du discours. Le débat se présente comme la forme la plus agonistique de la communication politique. Dans le débat télévisé, chaque candidat a une opportunité exceptionnelle de présenter à des millions de téléspectateurs et d’électeurs potentiels son offre électorale particulière. 
 
Le débat du 3 mai qui a vu s'affronter Marine Le Pen et Emmanuel Macron restera dans les annales comme celui d'un affrontement d'une violence hors norme entre deux candidats. Déçu comme des millions de français par le spectacle dégradant offert par la candidate du Font national, Jacques Gerstlé nous livre son analyse. 
 
Ce 3 mai 2017 nous avons pu assister au débat télévisé d’entre-deux-tours qui a opposé Marine Le Pen et Emmanuel Macron devant 15,1 millions de téléspectateurs sur TF1 et France 2. Point d’orgue d’une campagne totalement inédite de bout en bout, ce débat est l’ultime version d’une séquence de communication électorale institutionnalisée.

 

Depuis la première édition de 1974 (Valéry Giscard d’Estaing–François Mitterrand), il s’agissait du septième débat d’entre-deux-tours qui était organisé. Chaque élection présidentielle, hormis celle de 2002 marquée par le refus de Jacques Chirac d’affronter Jean‑Marie Le Pen, a donc connu ce type d’émission.

Profusion de débats liée aux primaires

Si on élargit à tous les débats télévisés électoraux le nombre augmente considérablement puisqu’il faut y ajouter trois débats en 2007 (Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius) à l’occasion de la primaire semi-ouverte des socialistes, plus un débat singulier entre Ségolène Royal et François Bayrou sur BFMTV, trois débats en 2012 (François Hollande, Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Manuel Valls, Jean‑Michel Baylet) et un débat d’entre-deux-tours (Hollande-Aubry). Fin 2016, trois débats sont diffusés lors des primaires de la droite et du centre (François Fillon, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Bruno Lemaire, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean‑François Copé, Frédéric Poisson), avant un Fillon/Juppé dans l’entre-deux-tours.

Trois débats de la Belle Alliance Populaire se sont également tenus en 2017 (Benoît Hamon, Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, François de Rugy Jean‑Luc Benhamias, Sylvie Pinel), avant un Hamon-Valls dans l’entre-deux-tours.

La campagne de 2017 s’est donc traduite par une augmentation importante du recours aux débats causée par la mise en œuvre de la procédure des primaires à droite et au Parti socialiste, auxquels il faudrait ajouter les débats organisés par les écologistes pour être complet. Il y a là un indicateur de l’impact des primaires sur la médiatisation croissante et mobilisatrice de la vie politique. Il faut aussi rappeler que 2017 a connu, pour la première fois, des débats avant le premier tour réunissant les cinq candidats majeurs sur TF1 puis l’ensemble des onze candidats dans une émission exceptionnelle par le nombre de ses participants.

Plusieurs cibles en même temps

Quelles sont les principales caractéristiques de ce genre d’émission politique télévisée ? Tout d’abord, il repose sur une communication face à face entre deux candidats (au moins), c’est-à-dire co-présents, qui échangent des discours sous la conduite de journalistes-modérateurs. Cette communication interactive est emboîtée dans une communication unidirectionnelle médiatisée par la télévision qui diffuse en direction d’une audience massive et indéterminée.

Les échanges discursifs sont destinés à ce public massif ou, pour être plus précis, à des segments particuliers de ce public compte tenu des cibles électorales privilégiées par les candidats qui peuvent se recouper ou pas. La difficulté pour les candidats réside dans l’impératif de satisfaire différentes exigences propres aux participants du système de communication : répondre aux questions des journalistes, tout en dialoguant (plus ou moins) avec l’interlocuteur et en adressant des messages aux électeurs dont ils recherchent le vote ou le soutien électoral, le tout en s’efforçant de rassembler.

Comment s’est présenté le débat du 3 mai à ces trois niveaux ? Globalement ce fut un débat violent et brutal entre concurrents qui s’affrontent de façon aveugle sur un agenda incomplet, dans une interaction belliqueuse et avec des attaques frontales.

Un agenda incomplet

On sait toute l’importance des questions thématisées posées par les journalistes qui orientent le débat vers des sujets particuliers et forment l’agenda du débat (cf. J. Gerstlé, C. Piar, La communication politique, Colin, 2016). Première source d’insatisfaction, l’agenda du débat fut très incomplet, même si on comprend qu’il est très difficile d’être exhaustif et contradictoire en deux heures de temps seulement.

Il faudra donc se satisfaire du traitement souvent superficiel du chômage, des retraites, des 35 heures, de la fiscalité et du pouvoir d’achat, de la protection sociale, de la sécurité et du terrorisme, de la famille, de l’école, de l’Europe, de la politique étrangère résumée aux relations avec Trump et Poutine et des institutions (nombre de parlementaires et cumul des mandats).

Mais on ne peut que regretter le silence sur l’écologie, la santé, l’aide au développement, la crise des migrants, la défense, l’aménagement du territoire, le logement, les transports, la culture, les autres institutions entre autres. Le déficit « sectoriel » affaiblit considérablement la portée pédagogique du débat et sa capacité à informer les citoyens. La responsabilité est ici partagée entre journalistes et candidats.

Une interaction belliqueuse

Une interaction belliqueuse a, d’emblée, été installée par Marine Le Pen qui s’est lancée dans une violente diatribe où elle s’en est pris d’abord au programme de son adversaire :

« M. Macron est le choix de la mondialisation sauvage, de l’ubérisation, de la précarité, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique, notamment de nos grands groupes, du dépeçage de la France, du communautarisme. »

Elle s’est appuyée sur la manipulation des normes conversationnelles, notamment la norme de la bienséance qui impose le respect de la parole de l’interlocuteur, qu’on doit laisser terminer son propos sans le couper, dont on doit respecter le temps de parole égal au sien, etc. En mettant en cause le comportement de communication de l’adversaire, on met en évidence qu’il ne respecte pas les normes de la communication ordinaire (« Vous m’empêchez de parler depuis 10 minutes » s’exclame ainsi Marine Le Pen).

S’il est incapable de respecter des normes aussi simples, comment pourra-t-il s’accommoder de pratiques de gouvernement beaucoup plus compliquées ? En d’autres termes, il faut montrer qu’on est le patron de l’interaction dans le respect des règles sous peine d’être disqualifié par l’adversaire. La candidate du FN a ainsi contraint Emmanuel Macron a invoqué la « courtoisie » pour avoir la possibilité de continuer à exposer son propos.

Des attaques frontales

Au lieu d’envoyer des messages ciblés à travers la présentation des propositions programmatiques ou dans la réfutation des propositions adverses, Marine Le Pen a multiplié les attaques frontales et les intox (19 ont été dénombrées par « Les décodeurs » du journal Le Monde) tout au long du débat, quel que soit le sujet considéré.

Elle induit des réponses cinglantes de Macron, du type :

« Une grande entreprise ne pourra pas payer en euros d’un côté et payer ses salariés de l’autre en francs. Ça n’a jamais existé, Mme Le Pen. C’est du grand n’importe quoi. »

Par ses invectives elle a contraint Macron a dénoncé « les bêtises » et les « mensonges » continuels de son adversaire, par exemple sur le niveau du chômage en 1990 ou sur la sortie de l’euro :

« Vous dites beaucoup de bêtises. »
« Ne mentez pas encore une fois. »
« Vous menez une campagne de mensonges et de falsifications. »

Elle a cogné de façon aveugle en mettant dans le même sac la critique du programme et la personnalité de l’adversaire pour le réduire à un héritier de François Hollande, par ailleurs « soumis » aux intérêts privés, à Angela Merkel et à l’UOIF. Loin de représenter une « France apaisée », qu’elle a voulu un moment incarnée dans la campagne, Marine Le Pen a retrouvé les accents les plus virulents de son père et a peut-être ruiné en deux heures six années de travail consacré à dédiaboliser le Front national.

Ce débat dans ces conditions a-t-il eu une utilité ? Sur le fond les questions traitées sont toutes légitimes mais restent incomplètes pour évaluer comparativement deux offres électorales. La transmission d’information y a été très limitée s’agissant des programmes. En revanche s’agissant des personnalités, on a pu voir s’exhiber le caractère brutal de la candidate – ce qui n’a probablement pas renforcé sa crédibilité sectorielle (notamment économique et sur l’Europe) et sa présidentialité dans la mesure où la fonction présidentielle n’est traditionnellement pas associée à la violence mais plutôt à la capacité de rassembler et de garantir le fonctionnement des institutions.

Emmanuel Macron l’a bien vu, qui conclut :

« Vous vivez de la division. Le Front national s’en nourrit. Je refuse l’esprit de haine ».

Jacques Gerstlé, Professeur de sciences politiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Jacques GERSTLE est Professeur Emérite au Département de Science Politique de l’Université Paris I Panthéon Sorbonne où il a dirigé pendant plus de dix ans le Master de communication politique et sociale. Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreuses publications relatives à la communication politique telles que « 2012, La campagne présidentielle », « La communication politique », « Les effets d’information en politique », « Mediated Politics in Two Cultures », « Le langage des socialistes », « Giscard d’Estaing/Mitterrand : 54774 mots pour convaincre ». Il a rendu compte des campagnes électorales françaises de 1972 à 2007 dans ses contributions aux « Chroniques Electorales » des Presses de Sciences Po. Il a publié de nombreux articles dans la Revue Française de Science Politique, Politix, la Revue Française de Sociologie, Pouvoirs. Son dernier ouvrage est écrit en collaboration :il s’agit de la 3ème édition de « La communication politique » publié en 2016 chez Armand Colin. 
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation
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Le Pen - Macron

Abstention différentielle, faits alternatifs, trumpisme : la campagne n’est pas un long fleuve tranquille

A quelques jours du scrutin décisif, les événements semblent s’emballer et l’incertitude gagner. Arrivé en tête au deuxième tour, Emmanuel Macron peut prétendre l’emporter sur Marine Le Pen. Mais cette hypothèse rationnelle au vu des chiffres et des vagues de ralliement pourrait être contrariée par des phénomènes d’une ampleur inédite dans une campagne électorale française. Rien n’est joué et des surprises bonnes ou mauvaises selon le camp duquel on les observe peuvent avoir lieu. L’abstention dite « différentielle » pourrait chambouler les pronostics, l’émergence d’une rhétorique, d’une manipulation des faits et de post-vérité que l’on croyait réservées au farwest américain s’introduit en France. Décidément, cette campagne électorale 2017 n’est pas un long fleuve tranquille.
 
Le spectre de l’abstention hante le deuxième tour des élections présidentielles. Il inquiète les partisans d’Emmanuel Macron car ils savent qu’une abstention forte favoriserait le Front national. Il les inquiète d’autant plus que le fameux front républicain qui avait été érigé en 2002 semble aujourd’hui bien délité. Il les inquiète aussi car le fameux plafond de verre qui empêcherait Marine Le Pen d’accéder au pouvoir semble de plus en plus ressembler à un plafond de cellophane. Pourtant les différents sondages continuent de donner imperturbablement Macron vainqueur de son duel, avec une avance relativement confortable. Cet optimisme d’affichage est ébranlé depuis qu’un chercheur du CNRS et du CEVIPOF, Serge Galam, a calculé ce qu’il appelle une « abstention différentielle ». L’universitaire qui, grâce à sa méthode, avait prédit dès l’été 2016 la victoire de Donald Trump et anticipé le vote du Brexit, explique dans une chronique publiée par The Conversation les détails de ses calculs.

Abstention différentielle

Le phénomène que décrit Galam ne peut pas vraiment être mesuré à l’avance car il modifiera, seulement au moment du vote, le calibrage des résultats escomptés. Selon le chercheur, il existe une possibilité qu’avec par exemple 41 % des intentions de vote pour Marine Le Pen la veille du scrutin, les résultats affichent pour elle une victoire à 50,3 % des voix exprimées. On criera au scandale des sondages et à leurs erreurs impardonnables. En fait, il ne s’agit pas d’une erreur mais du rôle discriminé que va jouer l’abstention.
Une des caractéristiques certaines du scrutin du deuxième tour est qu’un nombre important d’électeurs qui n’ont aucune prédilection pour Emmanuel Macron voteront contre Marine Le Pen. Un choix à contrecœur dont Serge Galam prédit qu’un grand nombre d’électeurs s’exonèreront en « profitant de la moindre bonne excuse pour, au dernier moment, ne pas y aller ». Il fait beau aujourd’hui, partons profiter du week-end du 8 mai, cette campagne qui dure depuis des mois commence à nous fatiguer, de toute façon Le Pen ne passera pas, etc… Autant de bonnes ou mauvaises raisons pour, finalement, ne pas se déplacer au bureau de vote.  L’hypothèse qu’il y aura plus d’abstentions chez les anti-Le Pen que chez les lepénistes parait crédible. Et c’est là que se joue le différentiel d’abstention. En effet, le taux d’abstention chez les électeurs qui ne votent pas naturellement Le Pen sera plus élevé que chez ceux qui votent Le Pen par conviction. C’est à partir d’un certain seuil critique d’abstentions chez les électeurs de son challenger que se joue l’élection de Marine Le Pen. C’est ainsi que si l’on enregistre une participation inférieure à 65.17 % dans le corps électoral du challenger de Le Pen, cette dernière est finalement élue avec 50.07 % des voix exprimées quand bien même les sondages l’auraient créditée de 40 % des votes. Tout se jouera le dernier jour.

Place aux pulsions

L’autre phénomène qui ajoute à l’incertitude de ces élections du 7 mai prochain se trame dans l’importance des dimensions émotionnelles au détriment des arguments rationnels que l’on observe, plus que jamais, dans cette campagne. Pankaj Mishra, l’un des co-auteurs du livre L’Âge de la régression dont nous avons déjà parlé dans nos colonnes, évoque l’émergence d’ « une énorme énergie refoulée » qui bouscule les barrières éthiques et les catégories habituelles de pensée.  Un « nouvel irrationalisme » politique apparaît avec son cortège de fake news, de faits alternatifs, de rumeurs infondées, d’affirmations mensongères… La rhétorique abuse des images, des « coups », des post-vérités assénées avec brutalité, toute honte bue. Face à ce phénomène, le postulat né du siècle des Lumières qui voudrait que les individus soient des acteurs rationnels est sévèrement battu en brèche. L’heure est au « ressentiment » et aux opinions forgées à la source des émotions. Le raisonnement rationnel ne tient plus ; place aux pulsions.
 
Ce phénomène est amplifié par les personnalités radicalement antagonistes des deux candidats restés en lice. D’un côté, un homme qui croit au raisonnement rationnel pour s’imposer, de l’autre une femme qui ne rechigne pas à emprunter aux nouveaux ressorts de la trumpisation et laisse médusés ses interlocuteurs devant le culot de ses affirmations à l’emporte-pièce. Comment s’étonner alors d’une campagne qui a atteint des points culminants dans la manipulation des faits, dans les rumeurs et la brutalité des faits alternatifs ? « Une campagne à bobards toutes » titrait récemment Libération.
Dans l’ère de la post-vérité, le mensonge, tenu pour une simple et acceptable figure de rhétorique, serait même admis comme une manière habile et efficace de communiquer. Raconter un beau bobard équivaudrait à employer une jolie métaphore, pour bien faire passer son message. Qu’importe la vérité.
 
L’universitaire Charles Hadji souligne que le discours politique qui se complaît dans la post-vérité joue sur les émotions et les passions. Or, dit-il, celles-ci sont bien le premier moteur de la vie politique. « Le discours raisonnable n’a guère de puissance propre pour mobiliser les citoyens. Pour faire vivre la démocratie, il faut mobiliser les passions. Car une part de rêve est nécessaire au « peuple » pour qu’il s’approprie un projet, et le rende vivant. Certes, le rêve nous installe dans la fiction. Mais Raffaele Simone a montré, dans son ouvrage ‘Si la démocratie fait faillite’, que les citoyens vivant en démocratie ont besoin de tenir pour vraies certaines fictions, s’inscrivant dans une mythologie, laquelle constitue l’un des piliers fondamentaux de la démocratie. »
 
Ainsi, les fables seraient plus appréciées que les faits. Le mensonge aurait plus d’efficacité que la dure et austère vérité. Dès lors, pourquoi tenir rigueur aux auteurs de mensonges ou de propos outranciers ? Non seulement on considère leurs excès comme faisant partie du débat politique « normal », mais, en plus, on croit leurs mensonges. Et non seulement on y croit, mais aussi on les propage. Les réseaux sociaux sont devenus une caisse de résonnance de la post-vérité. Ceux qui relaient une fausse information, un mensonge ou une calomnie ne le font pas nécessairement par pure conviction mais pour signaler leur position. La contre-vérité diffusée sur les réseaux sociaux importe peu, ce qui importe c'est le signal social, les opinions sous-entendues qui sont véhiculées. C’est ainsi que se propagent les sombres rumeurs, les théories du complot, les calomnies les plus viles.
 
Ainsi se façonne la politique moderne :  la bataille d’arguments est privilégiée par rapport à l’établissement d’une plus grande vérité sur une question donnée. Rien d’étonnant alors à ce que l’on assiste à des confrontations sans assises factuelles, à l’émission de messages trompeurs, tronqués, faussés. Peu importe. Ce qui compte désormais, puisque la vérité est relative, c’est d’asséner la sienne. Il n’y a aucun mal à cela, aucune infraction à l’« honnêteté » ou la droiture. Toutes les méthodes deviennent acceptables pour gagner un combat et surtout une élection. Mettre en doute la réalité du réchauffement climatique contre l’avis de milliers de scientifiques du monde entier ne pose aucun problème. Cela n’empêche nullement Donald Trump de gagner les élections. Affirmer comme l’a fait Marine Le Pen sur TF1 lundi dernier que les chiffres de l’Insee mentent, égrener des statistiques trompeuses sur l’immigration, prétendre que les attentats terroristes n’auraient pu avoir lieu si elle était au pouvoir, toute une série d’assertions, déroulées comme un rouleau compresseur, sans que la plus simple indignation ne puisse s’y opposer. Une stratégie bien huilée pour qui sait que la vérité est devenue superflue pour battre ses rivaux.
 
Les deux phénomènes conjugués – abstention différentielle et trumpisation du discours politique – font de cette campagne une concentration de forces incontrôlées, incontrôlables, imprévisibles. Des forces qui emboutissent des masses d’opinions malléables avec des effets que l’on ne peut plus anticiper.  
 
 
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Age de la régression

Nous sommes entrés dans l’âge de la régression

Le livre qui sort aujourd’hui est d’abord un phénomène d’édition. Quinze des meilleurs penseurs actuels venus d’Allemagne, des États-Unis, d’Inde, de France, de Slovénie… se penchent sur une question qui taraude le monde : que devenons-nous, où allons-nous ? Comment comprendre les changements du monde qui se dessinent en ce moment même sous nos yeux ? Question implacable auquel le livre ne donne pas toutes les réponses mais établit un diagnostic glaçant de ce qui nous attend. L’âge de la régression sort simultanément dans quatorze pays ce 13 avril. Il faut le lire. Surtout à dix jours d’élections cardinales en France.
 
L’idée éditoriale revient à un jeune éditeur allemand, Heinrich Geiselberger, qui a su mobiliser quinze intellectuels du monde entier et non des moindres : Arjun Appadurai, Zygmunt Bauman, Nancy Fraser, Bruno Latour, Eva Illouz, Ivan Krastev, Paul Mason, Pankaj Mishra, Robert Misik, Oliver Nachtwey, Donatella della Porta, César Rendueles, Wolfgang Streeck, David van Reybrouck, Slavoj Žižek. Leurs contributions, traduites en treize langues (anglais, allemand, espagnol, italien, chinois, bulgare, turc, français …) tentent de répondre à des questions qui nous taraudent : « Comment en sommes-nous arrivés à pareille situation ? Quelle situation sera la nôtre dans cinq, dix ou vingt ans ? Comment mettre un terme à cette régression globale, et comment enclencher un mouvement inverse ? »
 
C’est après les attentats du 13 novembre 2015 que l’idée du livre a germé dans la tête d’Heinrich Geiselberger, éditeur dans la célèbre maison Surkamp à Berlin. Traiter des différents symptômes, désignés sous le terme de « grande régression », tel est l’objectif de ce livre. Et les symptômes sont nombreux : « désir nostalgique d’une dé-globalisation anarchique et unilatérale ; consolidation des mouvements identitaires, par exemple en France, en Italie et en Autriche ; propagation du racisme et de l’islamophobie ; forte augmentation des « crimes de haine » ; et bien évidemment, montée en puissance de démagogues autoritaires ». On pense à Recep Erdogan, Narendra Modi, Donald Trump, et bien d’autres.
 
Ces symptômes produisent un sentiment, celui que des « effets crémaillères » se mettent désormais à l’œuvre dans nos sociétés et qu’un processus de « dé-civilisation » s’est mis en branle sous nos yeux. Ces phénomènes avaient été prédits par plusieurs intellectuels il y a déjà quelques années. Ralf Dahrendorf, disparu en 2009, avait affirmé que « le xxie siècle pourrait bien être le siècle de l'autoritarisme », ou le philosophe américain Richard Rorty qui annonçait dès 2001 la montée en puissance « des démagogues ordinaires », l’émergence d’un monde orwellien, le « retour du sadisme », l’explosion « du ressentiment et des manifestations de dénigrement visant les femmes comme les membres de minorités ». Ou encore Karl Polanyi, qui prophétisait dès 1944 La Grande Transformation
Ironie de l’histoire, ces prophéties ne furent jamais entendues. Les dangers de la globalisation – terrorisme international, changement climatique, crises financières et monétaires, grands mouvement migratoires – avaient été annoncés mais pas entendus. Nos sociétés n’ont été préparées ni sur le plan institutionnel ni sur le plan culturel à ces questions brûlantes.

Fatigue de la démocratie

Dès le premier chapitre du livre, l’indien Arjun Appadurai, qui enseigne à l’Université de New-York, nous met dans le bain de la grande régression et nous intéresse à ce syndrome bizarre mais répandu partout, qu’il appelle « une fatigue de la démocratie ». Elle se traduit par la montée des populismes. Les leaders qui s’imposent dans le cadre de ce mouvement ont pour trait commun d’être xénophobes et autoritaires, et de défendre une vision patriarcale de la famille. « Nombre d’électeurs partagent certes leurs convictions mais se montrent surtout plein de craintes face à l’avenir, animés de colère et de ressentiment envers des sociétés qui, à leurs yeux, les maltraitent ou les négligent ». Devant ce tableau, les dirigeants populistes agitent l’étendard de la souveraineté nationale. Celle-ci voit son fondement historique, la souveraineté économique, être battue en brèche par le mainstream de la globalisation. Les populistes, en entendant alors ressusciter leur souveraineté nationale, se tournent vers leurs cultures majoritaires respectives, vers un ethno-nationalisme, et prennent la posture consistant à brandir l’idée de souveraineté culturelle. On voit le phénomène partout : en Russie, en Turquie, en Inde et depuis le 8 novembre 2016, aux États-Unis. Arjun Appadurai affirme que le message implicite de Donald Trump est raciste et racial. « Il s’adresse à ces Américains blancs qui nourrissent un sentiment de marginalisation, persuadés que la politique et l’économie américaines leur ont échappés au profit des Noirs, des Latinos et des migrants de tous types ». L’auteur poursuit : « Le succès rhétorique le plus important de Trump ? Être parvenu à glisser « la blanchitude » dans le cheval de Troie de « la grandeur américaine » : en effet, prétendre « redonner à l’Amérique sa grandeur » a été sa manière d’assurer aux Blancs qu’ils retrouveraient la leur ». Le message portant sur la sauvegarde de l’économie américaine contiendrait, en fait, un message subliminal consacré à la sauvegarde de la race blanche.
 
Les électeurs qui choisissent Trump, le Brexit ou Erdogan prennent la parole en faisant défection de la démocratie elle-même, plutôt que de rénover la politique et d’en débattre démocratiquement. Appadurai constate ainsi « une fatigue de la démocratie », confirmée par l’américaine Nancy Fraser qui explique que ces électeurs visent à rejeter la globalisation, le néolibéralisme et les élites politiques qui avaient promu cette globalisation et ce néolibéralisme. Elle écrit « Bien décidés à faire un pied de nez à l’establishment politique, ils ont répudié les grandes orientations qui ont à leurs yeux détérioré leurs conditions de vie ». Elle poursuit : « La surprise n’est pas qu’ils aient agi ainsi mais qu’ils aient attendu autant pour le faire ».
 
Pour le politologue bulgare Ivan Krastev, c’est le codage binaire de la politique qui a protégé, longtemps, les démocraties libérales. Il démontre, en effet, que leur attrait principal réside dans le fait que ceux qui perdent les élections n’ont pas à perdre beaucoup : « une défaite électorale implique pour ceux qui l’essuient de resserrer les rangs et d’organiser leur nouvelle activité d’opposition ; ils n’ont pas à partir en exil ou entrer en clandestinité, et n’ont pas plus à craindre d’être dépossédés de leurs biens. » Le revers de tout cela, qui est en général peu souligné, c’est, dit-il « que la démocratie libérale n’accorde jamais à ceux qui remportent les élections une victoire pleine, entière et définitive ». L’attrait exercé par les formations populistes réside dans le fait qu’elles promettent une victoire dénuée de toute ambiguïté. Pour Krastev, « ces formations séduisent tous ceux qui considèrent que la séparation des pouvoirs, à laquelle tiennent tant les libéraux, loin d’être un moyen de rendre les dirigeants comptables de leurs actes et de leurs décisions, est un alibi permettant aux élites d’éluder leurs promesses électorales ». Se reconnaîtra qui voudra dans cette analyse. En revanche, les populistes, quand ils atteignent le pouvoir, n’ont de cesse de démanteler les systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, de placer sous leur contrôle les institutions normalement indépendantes comme la justice, les banques centrales, les médias, le tissu associatif de la société civile.

L’ère du ressentiment

Les intellectuels de L’Age de la régression construisent une grille de lecture et chacun à tour de rôle appelle à comprendre la situation actuelle. Comme le Français Bruno Latour, ils refusent d’accuser le peuple. De lui reprocher « de se complaire dans sa vision étroite, dans ses peurs, dans sa méfiance native pour les élites, dans son mauvais goût en matière de culture, et surtout dans sa passion pour l’identité, le folklore, l’archaïsme, les frontières et l’identité, sans oublier une coupable indifférence aux faits ». Non, pour Latour, le peuple a été trahi par des élites qui savaient que le monde allait à la catastrophe et que leurs rêves de croissance sans limites étaient impossibles, faute notamment de planète suffisante. Pour le philosophe français, en ce sens, Trump est « une innovation en politique comme on n’en voit pas souvent, et qu’il convient de prendre au sérieux ». Cette innovation consiste à conjoindre dans un même mouvement une fuite en avant vers le profit maximal, quitte à abandonner le reste du monde à son sort ; une fuite en arrière par le retour aux catégories nationales et ethniques (« Make America Great Again » derrière un mur !) ; et enfin, troisièmement le déni explicite de la réalité climatique.
 
L’essayiste indien Pankaj Mishra, remarqué aux États-Unis pour son livre Age of Anger (l’ère de la colère), signe un chapitre décapant. Pour lui, l’émergence et l’accession au pouvoir partout dans le monde et de façon quasi simultanée de grands démagogues témoignent d’une situation codéterminante : les barrières éthiques donnent partout des signes de faiblesse. Selon lui, nos catégories de pensée, qui sont les fruits de trente années de libéralisme, semblent incapables d’intégrer et d’assimiler ce qui s’apparente à « des explosions de forces incontrôlées ». Les masses paraissent soudain bien plus malléables et imprévisibles qu’on ne le pensait, laissant dans des abimes de perplexité les élites politiques, économiques et médiatiques. Pour Mishra, « qu’ils soient de gauche, centristes ou de droite, ceux qui s’opposent au nouvel « irrationalisme » politique se montrent encore prisonniers d’un postulat […] selon lequel les individus seraient des acteurs rationnels mus par leur propre intérêt bien compris ». Cette conception remonte à la philosophie des Lumières pour laquelle, l’individu doté d’un libre arbitre, comme l’homo economicus, sont façonnés par un seul objectif : la poursuite du bonheur et l’évitement de la souffrance. Cette vision simpliste a toujours négligé un facteur primordial : la peur. Peur de voir sa dignité, son honneur et son statut bafoués. Or les bouleversements dont nous sommes les témoins et notre perplexité devant eux nous imposent d’ancrer nos réflexions dans la sphère des pulsions et des émotions. « Nous sommes aujourd’hui les témoins d’une frénésie universelle de peur et d’aversion ».
De fait, la modernité est aujourd’hui partout vécue comme une « expérience du chaos ». Ce qui, pour l’auteur, ne peut qu’intensifier cette « passion triste qu’est le ressentiment ». Un ressentiment devant la vie menée par les autres, causé par un fort sentiment d’humiliation et d’impression d’impuissance. Cette maladie incubant d’autant plus vite que les idéaux égalitaires viennent se heurter aux idéaux néolibéraux de création de richesse privée et que des conglomérats entiers d’individus transnationaux tournent le dos à l’État-nation.

Un interrègne

À quoi faut-il donc s’attendre ? À cette question, l’économiste allemand directeur de l’Institut Max Planck, Wolfgang Streeck, répond en convoquant le concept d’interrègne forgé par Gramsci. Cet interrègne est une période où un ordre ancien s’avère déjà détruit et où un nouveau ne peut encore être instauré. L’ordre ancien est bien sûr le monde du capitalisme globalisé, quant à l’ordre nouveau ou plus exactement à venir, « il s’avère parfaitement incertain ». Entretemps, pendant cette période d’interrègne, « peuvent à tout moment se produire des événements inattendus, dangereux, sortant spectaculairement des cadres habituels ». Voilà qui nous promet de beaux jours ... Brossant ce tableau sinistre, l’intellectuel allemand nous invite à nous attendre à des conflits intérieurs partout, et à une révolte des classes moyennes, « une insurrection des gens honnêtes » pour reprendre les mots qu’employait en janvier 2017 le candidat à la présidence de la Commission européenne, Martin Schultz…
 
« Il y a un grand désordre sous le ciel, la situation est donc excellente. » C’est par cette citation de Mao que se termine le dernier chapitre du livre, signé par le philosophe slovène Slavoj Žižek. Un brin d’espoir dans un livre-constat noir, sans réponses réellement convaincantes. Le salut viendrait de la grande régression elle-même ; en survenant, elle appellerait au sursaut démocratique. Comme la crainte de Staline inspira jadis les Occidentaux à l’autocritique et à la création de l’État-providence. Un Donald Trump, un Erdogan, une Le Pen inciteront-ils les libéraux, acculés, à un sursaut semblable ? Alors que Trump promet de biffer d’un trait de plume les grands accords de libre-échange, une autre politique pourrait-elle émerger et produire des accords d’un genre inédit : des accords visant à contrôler les banques, à instaurer des critères écologiques, à protéger les droits sociaux, à garantir la santé ?  Rien n’est moins sûr, mais les situations nouvelles que vit le monde actuel nous ont appris à nous attendre à l’inattendu. Alors tous les espoirs, même les plus simples sont bons à prendre. C’est ce que fait le sociologue espagnol César Rendueles qui ne rêve pas d’autre chose que de « tenter de mener une vie plus ou moins conventionnelle : former une famille, faire des études correspondant à notre vocation… » des choses simples, une vie normale, mais qui pourrait demander un extraordinaire effort de radicalité dans ce monde troublé.
 
 
Arjun Appadurai, Zygmunt Bauman, Nancy Fraser, Bruno Latour, Eva Illouz, Ivan Krastev, Paul Mason, Pankaj Mishra, Robert Misik, Oliver Nachtwey, Donatella della Porta, César Rendueles, Wolfgang Streeck, David van Reybrouck, Slavoj Žižek
Premier Parallèle, 328 pp., 22 €
 
Image d’en-tête : Libération
 
 
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Finance verte

Le capital naturel pourrait-il entrer en comptabilité ?

Comment mesurer le capital naturel, l’intégrer à sa juste valeur dans les comptes de la nation et des entreprises, et traduire, au sein de la réglementation financière, l’impact des risques environnementaux ? L’enjeu de cette interrogation est de taille : favoriser la montée en puissance des investissements dans les actifs naturels. Avec une question en toile de fond : comment inciter les investisseurs responsables à s’engager dans le financement d’actifs alternatifs ?
 
N’en déplaise à M. Trump et ses décrets climatosceptiques et écocides, l’accélération de l’érosion de la biodiversité et les incertitudes sur les impacts du changement climatique menacent la capacité des sociétés humaines à produire de la richesse. L’enjeu des politiques environnementales est tout simplement la pérennité d’une vie humaine décente sur Terre.
Pourtant, la nature demeure insuffisamment prise en considération dans les choix économiques. Des pans entiers de cette richesse ne sont pas comptés et risquent ainsi d’être gaspillés de manière irréversible. C’est le constat que fait le Commissariat général au développement durable dans une publication de la série Thema « Capital naturel, les valeurs manquantes de la prospérité ».
 
Les auteurs affirment que « Croissance et environnement ne sont pas antinomiques. L’idée qu’il faudrait « croître d’abord et nettoyer plus tard » les dégâts environnementaux inévitablement causés par la croissance n’est pas une option viable. La stratégie la moins coûteuse est celle qui place la préservation de la nature au cœur du processus de création de richesse ».

La nature doit résolument entrer dans le moteur de la croissance

C’est là un des enjeux fixés par les objectifs de développement durable des Nations Unies. Respecter cet objectif implique à la fois un changement profond des modes de pensée qui guident les politiques économiques ainsi qu’une refonte du « contrat social » qui doit ancrer le bien-être social sur un principe de justice, et englober la préservation des fondements écologiques de l’activité humaine. Le défi n’est pas mince ; c’est un défi à la fois technologique et de civilisation. Il oblige à inventer de nouvelles façons de se déplacer, de se loger, de se nourrir, de produire de l’énergie, de concevoir l’aménagement des territoires et de redistribuer les richesses. Autant de challenges potentiellement créateurs d’emplois, de richesses et de profits.

De nouvelles conventions de mesure de la richesse

Mais ce modèle nouveau de croissance nécessite de se doter de nouvelles conventions de mesure de la richesse. À l’échelle d’un pays, un canal naturel de mesure est celui de la comptabilité nationale. Aujourd’hui structurée autour du PIB, cette dernière pourrait être remplacée par une comptabilité généralisée du bien-être social. La nature entrerait ainsi dans les comptes de la nation comme une composante de ce bien-être social, via le concept de « coûts écologiques non payés ». Ce sont, par exemple, les coûts liés à la restauration de la qualité de l’air. Ces coûts donnent lieu à des transferts en capital de la Nature à l’Économie, représentant une variation de la dette écologique, qui n’est pas prise en considération dans la comptabilité nationale actuelle.
 
De la même façon, à l’échelle des entreprises, il est également imaginable de faire entrer la nature dans les tableaux de bord qui guident les décisions des conseils d’administration. L’enjeu est d’introduire le capital naturel dans la comptabilité des entreprises. Cela passe par la construction de nouvelles règles comptables, en termes d’amortissement ou d’augmentation du capital qui permettent par exemple, de mieux intégrer les questions de biodiversité dans la stratégie des organisations.
 
À l’échelle régionale et mondiale enfin, une façon innovante pour faire entrer la nature dans les systèmes de valorisation économique consisterait pour les auteurs à élargir les programmes d’achat d’actifs des banques centrales à des actifs environnementaux, notamment des actifs carbone qui refléteraient la valeur de la stabilisation du climat. Le bilan des banques centrales sanctionnant ce qui compte dans la richesse des nations, des actifs naturels pourraient être détenus au même titre que l’or ou les devises étrangères.

Une monétarisation de la nature ?

Face à ces idées, certaines voix soulignent le danger que représenterait une monétarisation de la nature.  Elles pointent les risques de privatisation de la nature et inévitablement de spéculation. Elles sont pourtant d’accord avec l’idée de mettre en œuvre des mesures juridiques et économiques pour contrer les menaces grandissantes qui pèsent sur la nature.
Au cœur de la controverse se trouvent tous les malentendus qui entourent le concept de « capital naturel ». Les auteurs du rapport rappellent qu’il est interprété alternativement comme un nouveau facteur de la fonction de production, un nouvel élément du bien-être social ou encore un nouveau prix via des instruments de valorisation des externalités. Ils soulignent qu’« il ne s’agit pas d’un capital appropriable et échangeable sur un marché ». En aucun cas, la monétarisation ne peut prétendre révéler une valeur intrinsèque de la nature. « C’est un moyen pour redonner à la nature une ‘’dignité’’ » écrivent-ils.
 
Pour progresser, une partie de la solution consiste à dépasser les réticences vis-à-vis des démarches de « monétarisation » de la nature. Nul ne conteste que le PIB soit un indicateur imparfait, et la nature, un ingrédient décisif de la croissance. La nécessité de l’action plaide pour une stabilisation rapide, même imparfaite, de conventions, à la fois comptables et biophysiques, de mesure du capital naturel. Les politiques publiques ont besoin d’intégrer les valeurs manquantes de ce capital. Les acteurs privés doivent pouvoir compter sur des valeurs crédibles du capital naturel pour déclencher les investissements de la transition écologique.
L’enjeu est, en ligne de mire, d’inciter les investisseurs responsables à s’engager dans le financement d’actifs alternatifs et de développer l’économie « verte ».

Stabiliser des conventions de mesure

Le rapport évoque différents instruments publics de valorisation tels que des outils incitatifs de type taxes et marchés de quotas.  Il peut s’agir aussi de mécanismes de prix écologiques spécifiques pour la protection de la nature et de la biodiversité tels que les paiements pour services environnementaux. Des instruments volontaires aussi, qui consistent à donner de l’information aux consommateurs via des labels, l’étiquetage des produits peuvent également être mobilisés.
Mais ces instruments subissent, par nature des réticences qui limitent leur efficacité. Les auteurs du dossier en sont conscients et évoquent d’autres instruments qui restent encore à inventer pour accélérer la redirection des investissements vers la nature.
Ces investissements sont en effet exposés à des risques importants. Il est en outre quasiment impossible de redéployer le capital dans lequel les investissements ont eu lieu. Le principal obstacle à leur financement réside dans le décalage entre leur rendement social et leur rendement privé. Dans la mesure où ces investissements produisent en partie des biens publics non marchands, ils n’apparaissent pas directement profitables pour un investisseur privé, bien qu’ils le soient pour la collectivité.
Pourtant des pistes intéressantes existent au travers par exemple, du verdissement de la réglementation financière.
 
En l’état, en imposant aux investisseurs les mêmes contraintes prudentielles pour un investissement de la transition écologique que pour un investissement conventionnel de long terme comparable, la régulation financière n’intègre pas un facteur de risque pourtant important pour le système financier. Elle tend ainsi à pénaliser l’investissement vert. Or, « investir dans la soutenabilité doit être considéré comme un facteur de résilience et non comme un facteur de risque ».
 
Pour mobiliser l’épargne vers la transition écologique, les pouvoirs publics devraient se donner pour objectif de créer des mécanismes de financement innovants faisant converger les anticipations des investisseurs vers une vision commune de ce qui est désirable et rentable sur le long terme. La créativité financière pourrait être utilement mise à profit, pour donner naissance, notamment, à de nouveaux actifs financiers gagés sur les « valeurs tutélaires » des externalités environnementales.
À ce titre, la décision prise par le gouvernement français d’émettre les premières obligations vertes souveraines envoie un signal fort à la communauté financière et est de nature à enclencher la montée en puissance de la finance verte.
 
 
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Intelligence Artificielle

Intelligence Artificielle : la France est-elle à la hauteur ?

Alors qu’Elon Musk annonce, à grand renfort de buzz médiatique, le lancement de sa société NeuraLink, destinée à développer un implant qui permettrait à notre cerveau de communiquer avec une Intelligence Artificielle, le gouvernement français réfléchit. Il a commandé un rapport à 500 experts, chercheurs et représentants du monde de l’entreprise sur le sujet. « France IA » vient d’être publié et il nous laisse sur notre faim.
 
À la demande de Thierry Mandon, Secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, et de l'ancienne Secrétaire d'État au numérique Axelle Lemaire (remplacée depuis par Christophe Sirugue), plus de 500 experts, chercheurs, chefs d'entreprise, parlementaires, ont travaillé sur les problématiques liées à l’Intelligence Artificielle (IA). Une question était posée : comment développer en France la recherche et l’innovation dans le domaine de l’IA ?
Pour y répondre, le rapport a défini un champ de recherche très ambitieux allant de l’établissement d’une cartographie française de l’IA à l’inventaire des projets de recherche, en passant par les modalités d’applications industrielles ou la mise en œuvre d’un débat public sur le sujet. Autant de questions nécessaires pour dessiner la future stratégie nationale sur l’IA. Une stratégie articulée sur 59 recommandations.
 
C’est peut-être la dernière initiative de l’actuel gouvernement. Ne vient-elle pas un peu tard ? Le président de la République François Hollande fait de l’IA un enjeu national dans lequel notre pays possède de nombreux atouts. Mais il admet que le risque serait de « se contenter du statut de consommateur captif d’innovations conçues et valorisées ailleurs ». Il est juste temps de faire de notre pays ce que le président rêve qu’il soit : « un producteur incontournable qui contribuera à dessiner le futur visage de l’intelligence artificielle, et donc celui du monde qui vient. »
 
Le problème avec l’IA c’est que les progrès techniques s’accompagnent immanquablement d’interrogations éthiques, sociales et sociétales. C’est un bien, mais tous les pays du monde ne sont pas, à cet égard, sur la même longueur d’onde. Les enthousiasmes pour les prouesses technologiques claironnent, mais les doutes et les craintes, quand ce n’est pas les peurs plus ou moins rationnelles, surgissent toujours. Alors, le rapport de France IA cherche à clarifier le débat actuel sur l’intelligence artificielle en mettant en avant les enjeux et le potentiel d’avenir que la maitrise de ces technologies représente. Il veut aussi mobiliser la communauté de l’IA en France et à l’international et définir un plan d’action et de mobilisation des financements, notamment via le Programme d’Investissements d’Avenir. En filigrane, le rapport veut affirmer le leadership de la France en Europe et dans le monde.
 
Ces vœux (pieux ?) se fondent sur un certain nombre de réalités. Oui, la France dispose d’un réseau très dense de plus de 250 équipes de recherche qui s’activent sur l’IA pure, sans compter les milliers de chercheurs en sciences humaines et sociales qui travaillent sur le sujet. C’est aussi une vérité que de dire que la France est présente dans quasiment tous les secteurs impactés par l’IA, que ce soit la robotique, l’interaction homme-machines ou le droit de l’IA. 270 startups françaises s’affairent activement sur ces questions. Mais, s’il est argumenté, documenté et bien charpenté, ce rapport pêche parfois par manque de lucidité.
 
En effet, cette initiative française ne vient-elle pas déjà trop tard ?  En matière d’IA, la part prépondérante de la recherche revient à la sphère privée, dominée aujourd’hui par les américains et certainement demain par les entreprises chinoises. Des groupes comme Facebook, Microsoft, IBM, Google pour ne citer que les plus connus, mais aussi les chinois Baidu ou Xiaomi injectent des milliards de dollars dans les projets d’IA. L’argent n’est pas tout ; ils débauchent les meilleurs chercheurs partout dans le monde. L’année dernière, c’est Facebook qui ouvrait son centre dédié à l’IA à Paris, accueillant plusieurs dizaines des meilleurs spécialistes hexagonaux. A la tête de l’équipe IA de Facebook, un français : Yann LeCun.

LIRE DANS UP' : La guerre des cerveaux

Dans le cadre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologies (OPECST), les sénateurs français ont publié eux-aussi un rapport, le lendemain de la présentation de celui du gouvernement. Dès l’introduction de leur enquête, ils dénoncent : « les laboratoires français sont pillés de leurs chercheurs par les multinationales nord-américaines et chinoises. » Et ces recherches financées à coups de milliards de dollars font des progrès fulgurants. On a beaucoup parlé de cet ordinateur qui a battu platement le champion du monde de Go. Mais chaque jour, de nouvelles avancées sont annoncées dans tous les domaines : en robotique, dans les véhicules, dans le domaine de la santé, etc. Tous les domaines de la société sont impactés par les algorithmes d’IA.

LIRE DANS UP' : Les 10 technologies de rupture pour 2017 selon le MIT

Certes, on peut mettre des bémols à ces annonces tonitruantes. C’est ce que s’attache souvent à faire Jean-Gabriel Ganascia, expert dans ce secteur. Il tente de rassurer en expliquant dans son dernier livre Le mythe de la Singularité, que l’IA n’est pas prête de détrôner l’humain et que le moment de la Singularité, celui où l’intelligence de la machine surpassera celle des humains, n’est pas pour demain matin. Il n’en demeure pas moins que les avancées se font, sans la France.
 
Or le vrai danger — immédiat, celui-ci — de l’IA ne vient pas de ce qu’elle pourrait remplacer les humains, mais de la superpuissance dont se dotent les grandes multinationales du secteur. Ces entreprises ont acquis une taille et un pouvoir qui rivalisent avec ceux des États. De surcroît, leur ambition, est de se substituer aux grands États. Dans un entretien à l’hebdomadaire l’Express, Jean-Gabriel Ganascia explique : « Par exemple en proposant des services (payants) qui touchent aux grandes fonctions régaliennes, comme la sécurité avec la reconnaissance faciale ». Il poursuit : « Les États sont incapables [de produire eux-mêmes ces services], limités par le manque de base de données et les lois qui protègent en principe les citoyens. Eux [Facebook, Google], ils n'ont pas ce problème, puisque les photos, ce sont nous qui les leur donnons ! »
 
Cette question de la souveraineté des États mise à mal par l’IA mérite des réponses à la hauteur. D’autant que les impacts sur la société commencent à se faire sentir partout avec notamment les pertes d’emplois dues à la robotisation.

LIRE DANS UP' : 80 à 90% des emplois vont être éliminés dans les 10 à 15 ans à venir

Les réponses apportées par les pouvoirs publics, si elles sont nécessaires, sont-elles suffisantes ? Pour alimenter le rapport gouvernemental France IA, France Stratégie s’est aussi fendu d’un rapport sur le sujet. Co-signé par le startuper Rand Hindi du Conseil national du numérique (CNUM) et Lionel Janin de France Stratégie, le rapport pointe les mesures à mettre en œuvre pour « anticiper les impacts économiques et sociaux de l’IA ». Un titre qui en dit long sur ce que les auteurs pensent d’un combat perdu d’avance. Certes, le rapport souligne l’importance des données qui forment le nutriment de l’IA. Il propose de veiller à ce que « la machine reste au service de l’humain ». Il prêche enfin pour « une large concertation sur l’intelligence artificielle et sur les transformations de l’emploi qui en découlent ».
En guise de remède, l’accent est mis sur la formation, toujours la formation, encore la formation : « Parce que les tâches vont continuer à se transformer, nous avons plus que jamais besoin d’une formation individuelle tout au long de la vie. Faute d’anticipation, nous pourrions nous trouver confrontés aux suppressions d’emploi ; faute de mobilisation, nous courons le risque d’un décrochage économique et stratégique. »
Un diagnostic et des solutions qui révèlent à quel point l’émergence de l’IA et ses progrès fulgurants laissent nos gouvernants médusés si ce n’est désarmés, ne leur laissant comme issue que d’essayer de contenir tant bien que mal une poussée irrésistible et surtout inéluctable.
 
Que faire face à ce combat qui semble être perdu d’avance ? Elon Musk, le milliardaire aux idées prolifiques, patron de Tesla, de Space X, celui qui veut envoyer des colonies de terriens sur Mars, vient de proposer une idée qui a fait grand bruit : nous équiper d’implants électroniques dans le cerveau pour augmenter notre intelligence.

LIRE DANS UP : Elon Musk : « Vous me prenez pour un dingue ? »

L’annonce du lancement de sa société NeuraLink a rempli de satisfaction tous les tenants du transhumanisme. Elle est étonnante, venue d’un homme qui s’est toujours déclaré méfiant vis-à-vis de l’IA, pressentant même, à l’instar de Stephen Hawkins ou de Bill Gates, qu’elle était le plus grand danger qui menaçait l’humanité. Alors pourquoi cet apparent revirement ? Peut-être parce que Musk sait que le combat pour contenir l’avancée de l’IA est déjà perdu. Et que le seul moyen que nous ayons pour sauver l’humanité du futur péril d’une IA forte, est d’être plus intelligents que les machines. Pourquoi pas à l’aide de puces électroniques et d’algorithmes destinés à booster nos neurones ?
 
 
 
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Bulles technologiques

Pourquoi les innovations font-elles des bulles ?

Les innovations technologiques sont toujours pleines de promesses : elles vont changer le monde, elles sont souvent « disruptives », elles vont vaincre la faim et la pauvreté et nous mener très vieux, en pleine santé, elles vont, grâce à des nanomachines et autres robots, alléger notre peine au travail… Leurs prouesses et les avenirs radieux promis nous émerveillent et parfois nous inquiètent. Mais en réalité, les pouvoirs de la technologie sont bien plus limités que ses promoteurs ne le prétendent, et leurs promesses cherchent surtout à aspirer dans leurs bulles ceux qui y croient.
Telle est la thèse de deux universitaires, Catherine et Raphaël Larrère (1), dans leur livre Bulles technologiques publié aux Éditions Wildproject.
 
L'absence d'évaluation critique de la technique est un présage de dissolution sociale.
ARNE NÆSS
 
Les technologies et plus particulièrement les nouvelles technologies ne sont pas l’apanage exclusif des ingénieurs. Les scientifiques, à travers notamment les technosciences, sont entrés dans le courant hightech. Et ils ont volontiers adopté le langage des ingénieurs. Pour un ingénieur, ce qu’il produit est « sous contrôle ». Peu de place au hasard parce qu’un ingénieur produit des objets dont le comportement est prévisible, en toute circonstance et dans n’importe quel contexte. Les scientifiques, et notamment ceux qui s’intéressent au vivant, sont soumis aux caprices de propriétés émergentes non contrôlables a priori. Et pourtant, si les scientifiques adoptent le langage des ingénieurs, c’est pour faire croire que ce qu’ils font est « sous contrôle ».  Les technologies, celles des ingénieurs comme celles des scientifiques nous promettent chaque matin que nous sommes à l’aube d’une révolution majeure. « De l’informatique aux biotechnologies, des biotechnologies aux nanotechnologies, des trois à leur convergence et de celle-ci à la biologie de synthèse (ainsi qu’aux perspectives CRISPR-Cas9), les aubes se succèdent et tout se passe comme si l’on était entré dans une ère de révolutions technologiques permanentes ».

Faire-croire

Les auteurs rappellent que le propre de la technologie est de trouver son efficacité aussi et surtout dans l’imaginaire. La dimension fictionnelle qui accompagne le discours des technologies stimule l’adhésion et l’inspiration. Le faire s’accompagne du faire-croire. Les ressorts du faire-croire sont toujours les mêmes dans la plupart des domaines de recherche. Or, du cas des OGM à celui de la thérapie génique par exemple, on ne peut manquer d’observer un décalage considérable entre un discours qui promet un avenir radieux et des avancées techniques soit modestes, soit encore à venir. Que ce soit le discours sur les nanotechnologies ou sur la biologie de synthèse et CRISPR, les auteurs relèvent toujours la même emphase pour des résultats qui ne le méritent guère ou pas encore. On nous parle de réalisations qui permettront de lutter contre la faim ou la pauvreté dans le monde, d’assurer une croissance accélérée tout en respectant l’environnement, ou bien l’on promet de soigner des maladies aujourd’hui incurables, ou encore de nous transformer pour aller visiter d’autres planètes. Toutes ces promesses vont dans le même sens : nous empêcher de douter de la puissance des techniques qui seront issues de ces recherches.
Revers de la médaille, cette toute-puissance de la technologie laisse entrevoir des parts d’ombre quand ce n’est pas des scénarios catastrophes. Tout aussi emphatique l’un que l’autre, les deux discours entretiennent la querelle entre technophiles et technophobes et contribuent à faire émerger autant de bulles roses que de bulles noires.
 
Les bulles de promesses n’ont qu’un objectif : attirer investissements et ressources. La bulle technologique se transforme alors en bulle financière, enflée par les effets d’annonce de certaines innovations ou quelques résultats qui viennent conforter les espoirs. Certes, le propre d’une bulle spéculative est d’éclater quand les investisseurs commencent à douter et que les résultats se font attendre. Mais cela importe peu car de nouvelles bulles apparaissent sans fin.

Naturalisation

L’autre ressort du faire-croire qui actionne les bulles technologiques est constitué par ce que Catherine et Raphaël Larrère appellent « la naturalisation du développement technique ».
Un des discours de justification que tiennent les promoteurs des nanotechnologies, des biotechnologies et de leur convergence tend à présenter le développement de ces technologies comme un processus quasiment naturel. Ainsi, « Quoi qu’il en soit des promesses du programme de recherches destiné à développer de nouvelles technologies et des cauchemars qu’il inspire, celui-ci se réalisera de toute façon… »
Les technologies seraient ainsi soumises à une forme de loi de l’évolution darwinienne naïve, pour laquelle tout ce qui est techniquement possible se réalisera. Comme les espèces, les objets techniques se transforment en s’adaptant à leur environnement et se sont les mieux adaptés qui s’imposent. Comme dans la nature, cette évolution s’accompagne d’une co-évolution avec l’environnement, en l’occurrence la société. Des technologies, comme l’informatique par exemple, deviennent ainsi structurantes. C’est l’ambition affichée des nanotechnologies et des biotechnologies. Se forme alors une « dépendance sociétale » qui conduit à ce que l’abandon de ces technologies soit impossible ou tellement coûteux que la décision d’abandon ne peut avoir que des conséquences très lourdes pour la société.
Avec cette naturalisation de la dynamique des sciences et des techniques, on adopte ainsi une conception du développement en termes de processus sans sujet, sans maîtrise possible. « Repris à leur compte par bien des scientifiques, ce discours, dont l’objectif est de déclarer toute contestation aussi passéiste qu’inutile, a pour conséquence de libérer de toute responsabilité les réseaux technoscientifiques impliqués dans la conception et la diffusion de telles innovations. »
Il n’y aurait ainsi aucune alternative : nous ne pouvons que nous adapter à un processus naturel.

Ethique

Cette conception pose un problème d’éthique aux scientifiques : pour continuer à fonctionner (et avoir des crédits, des postes, des financements, etc.) et faire avancer les connaissances, ils sont enclins à faire des promesses qu’ils seront certainement incapables de tenir et qui ne correspondent pas à leur pratique scientifique réelle.  Pour les auteurs, la pratique du double langage se fait de plus fréquente. À l’usage des décideurs comme les pouvoirs publics, les entreprises ou les financeurs, certains scientifiques n’hésitent pas à employer un discours prométhéen, faisant miroiter des perspectives grandioses sur les innovations qui se trament dans leurs labos. En se tournant vers le public, ils se font plus modestes et répondent aux inquiétudes en arborant le progrès inéluctable de la science qui ne peut qu’avancer son bonhomme de chemin. Certes, tous les scientifiques ne sont pas du même acabit, même s’ils sont obligés, tous, de mener un parcours du combattant sans fin pour rechercher des financements et faire survivre leurs recherches. Mais certains s’élèvent contre l’inflation de promesses hyperboliques énoncées par les programmes scientifiques. Ce fut le cas à l’INRA à propos des OGM ou lors du lancement du projet Humain Brain par la Commission européenne à propos duquel de nombreux neuroscientifiques dénoncèrent la surenchère médiatique.

Circulez, il n’y a rien à voir

Catherine et Raphaël Larrère affirment dans leur livre que considérer la construction de bulles technologiques comme un mouvement quasi-naturel équivaut à suggérer aux citoyens de ne pas se poser de question. Aucune question sur la finalité des innovations (à quoi vont-elles servir ?) et rien à évaluer selon d’autres critères que technologiques ou surtout économiques. Certains scientifiques répugnent ainsi au débat public, poussés par ce que les auteurs décrivent comme un « autoritarisme du vrai ». Il n’est donc guère étonnant que dans l’opinion publique une forme de soupçon tende à se généraliser. En évitant les critiques du corps social, les technoscientifiques sont soupçonnés de ne pas parler au nom du savoir mais au nom des intérêts de ceux qui les financent comme les entreprises qui apportent leur manne financière ou les startups dans lesquels ils ont souvent des accointances plus ou moins formelles. De plus, pour nombre de scientifiques, la course aux brevets, gage de performances économiques assurées, tout comme la bataille de la brevetabilité de leurs découvertes —notamment en matière de recherches sur le vivant—, sont devenues aussi importantes que celle de la publication dans les revues académiques de prestige. Un tel soupçon est nouveau et correspond aux transformations contemporaines de la recherche scientifique.  

Evaluation

Dans ce contexte de formation de bulles technoscientifiques, la question de l’évaluation des innovations devient un sombre marécage. Face aux nécessaires mesures d’évaluation des risques et de mise en œuvre de principes de prévention ou de précaution, les artisans des bulles technologiques, et plus particulièrement les industriels liés à la recherche scientifique s’emploient à développer une stratégie du doute.
Les lobbies injectent ainsi des incertitudes et construisent des controverses entre chercheurs pour fournir des arguments aux pouvoirs publics ou règlementaires pour ne pas agir ou repousser leur décision. Chacun a encore en tête l’exemple récent de la bataille du glyphosate dans l’Union européenne, ou celle des néonicotinoïdes, ou encore, de façon plus large, la remise en cause du changement climatique par certains groupes industriels et maintenant, depuis l’avènement de Trump, par des États eux-mêmes.

C’est là le cours du monde

Les promesses technologiques cherchent à aspirer, dans la bulle qu’elles créent, ceux qui y croient. Cela permet certes d’attirer les crédits mais cela permet aussi d’associer le public aux programmes technologiques. « Il ne s’agit pas seulement de rassurer ou d’endormir un public méfiant, il s’agit surtout de l’associer à l’entreprise en cours. Et de le persuader que c’est là le cours du monde et qu’il est inéluctable. » Bien loin d’ouvrir à tous les possibles, les promoteurs des technologies s’appliquent souvent à masquer les autres options et tenter de créer l’irréversibilité. En développant le discours de la naturalisation du progrès, ils dessinent un chemin dans lequel il est trop tard pour revenir en arrière.
Les auteurs appellent ainsi le public à s’emparer du sujet, à faire éclater les bulles technologiques imaginaires et mener débat. La question qui se pose alors n’est pas seulement de savoir si nous consentons ou non aux innovations technologiques mais comment nous pouvons les orienter et les faire nôtres.
 
 
(1) Catherine Larrère, professeure émérite à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de philosophie morale et politique, est l’une des pionnières en France de la philosophie de l’écologie.
Raphaël Larrère, ingénieur agronome et sociologue, a été directeur de recherche à l’Inra et dirige la collection “Sciences en questions” aux éditions Quæ.
 
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Mark Hunyadi

Comprendre le monde, c’est déjà le transformer

Le monde qui vient sera peuplé de robots, nous interviendrons sur nos gènes, nous fabriquerons artificiellement le vivant, nous vivrons dans des sociétés qui nous demanderont d’obéir à des décisions formulées par des algorithmes que nous ne comprendrons pas.  Chaque jour, de nouvelles techniques, des avancées scientifiques, des faits de société, des modes de vivre, de travailler, de jouer, sont imaginés. Un monde allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous lient, justement, à ce monde, nous est promis. Tout cela, dans le respect éthique de nos droits et libertés, nous dit-on. Pourtant, ce monde qui vient peut être éthiquement détestable et socialement pathologique. Nous ne le percevons pas car nous sommes aveuglés par une sorte de schizophrénie démocratique : la société promeut nos libertés individuelles mais nous enserre dans les carcans de modes de vie que nous n’avons pas voulus. Se libérer de ce paradoxe est un défi politique. C’est ce que nous dit le philosophe Mark Hunyadi que nous avons rencontré pour UP’ Magazine.
 
Mark Hunyadi fait partie de cette nouvelle génération de penseurs qui, armés d’un solide bagage théorique, décryptent nos sociétés dans ce qu’elles ont de plus actuel. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Mak Hunyadi est né en 1960 en Suisse, de parents émigrés hongrois. Disciple du grand philosophe allemand Jürgen Habermas dont il a traduit certaines œuvres, il enseigne la philosophie d’abord à l’Université de Laval au Québec puis revient en Europe, à l’université de Louvain en Belgique. Ses recherches s’orientent toujours dans la double direction de la philosophie morale et de la philosophie appliquée. Dans ce domaine, ses premiers travaux ont été consacrés à des sujets comme la toxicomanie ou la violence ; dans les années 2000, ses contributions les plus importantes ont porté sur les biotechnologies (notamment le clonage), mais aussi sur le principe de précaution ; dès 2006, il a été très actif dans le domaine de l’éthique des nanotechnologies, et travaille depuis 2008 sur le posthumanisme. Son dernier livre La tyrannie des modes de vie dénonce un paradoxe : notre société valorise par-dessus tout la liberté individuelle et l'autonomie, mais ce qui nous affecte le plus dans notre vie quotidienne - les modes de vie - échappe à toute délibération éthique et démocratique…
 
 
Peut-on aujourd’hui exercer une critique sur le monde, sur le monde conçu comme un tout englobant, une critique, au sens large de la philosophie ? À cette question pourtant simple, il est impossible de répondre par l’affirmative. Mark Hunyadi est catégorique, l’activité critique du monde entendu au sens large est abandonnée par la philosophie. Il va même plus loin : « La philosophie, en particulier la philosophie morale et politique, a déserté le monde ». 

La démission de l’éthique

Comment en est-on arrivé à cette situation ? Parce que, plutôt que d’envisager le monde dans son ensemble, on en est arrivé à le fragmenter, le parcelliser. L’éthique a fragmenté ses domaines d’objets :  bioéthique, éthique médicale, éthique du handicap, éthique de la fin de vie, éthique de l’environnement, éthique animale, éthique de la recherche, … « Telle est la voie que l’éthique de notre temps a choisie pour se retirer du monde : le parcelliser, le fragmenter, l’atomiser, le pulvériser – littéralement : l’analyser ». Notre éthique est devenue analytique et c’est là, selon Hunyadi, le moyen le plus sûr pour soustraire à tout questionnement de fond le monde lui-même, et de « permettre aux forces systémiques qui le gouvernent de se développer sans entraves ».
L’éthique est ainsi devenue la complice du système. Car, aujourd’hui, critiquer veut dire en vérité tout mesurer à l’aune des Droits de l’homme, vérifier que l’éthique libérale des droits individuels soit respectée, donc que d’une manière générale des torts ne soient pas infligés, que des discriminations soient évitées et la vie privée préservée. Une « petite éthique » servie par la multitude de comités, chartes, règlements, institutions éthiques de toute espèce qui pullulent dans nos sociétés avancées, mais qui en réalité servent à valider ce qu’elles sont désormais impuissantes à critiquer. Mark Hunyadi prend pour exemple le principe de précaution qu’il a longuement étudié : « Dans la gestion du risque, on brandit le principe de précaution, pour éviter les dégâts trop importants ou déraisonnables, mais c’est pour mieux faire passer le dispositif technoscientifique dans son ensemble. Le principe de précaution ne sert pas à critiquer l’emprise technologique sur le monde, mais à rendre cette emprise plus fluide. » 

Nous obéissons à des décisions que nous ne comprenons pas

Pour notre interlocuteur, le domaine de la robotisation est celui qui donne l’image la plus saisissante de cette démission générale de l’éthique : « Depuis que nous conversons avec des voix préenregistrées au téléphone, que nous obéissons au bip de notre ceinture de sécurité nous ordonnant de la boucler, nous nous sommes accoutumés à un environnement peuplé de machines ; depuis que nous gérons notre vie relationnelle, professionnelle, intellectuelle mais aussi quotidienne et administrative par ordinateur, cet environnement logarithmé nous est devenu naturel. » Et ceci n’est rien, ajoute-t-il, à côté du monde peuplé d’androïdes qui  seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique.
Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire... En tout cas, les recherches de pointe au Japon portent sur les robots empathiques, capables de décrypter les sentiments suffisamment pour pouvoir jouer le rôle de substitut humain dans une relation sociale.
 
Mark Hunyadi nous met en garde contre ce règne des algorithmes qui nous conduisent à obéir à des décisions que nous ne comprenons pas. Il insiste pour nous faire prendre conscience que « L’imagination des chercheurs, couplée au capitalisme intelligent, n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit d’imaginer un monde technologiquement allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde ».

Dans le respect éthique des droits individuels, on nous prépare un monde qui peut être éthiquement détestable et socialement pathologique

Certes, on objectera qu’à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Le philosophe y voit la cause du problème : « Alors même que les règlements éthiques se multiplient, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons ».
C’est vrai, cette question n’est jamais posée :  nous a-t-on un jour demandé si nous souhaitons un monde peuplé de robots, si nous désirons vraiment un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés, si nous envisageons sérieusement une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. La question préalable n’est jamais posée parce qu’on nous garantit que tout cela respecte parfaitement l’éthique des droits individuels. Nous participons ainsi « à la construction d’un monde qui pourrait être parfaitement indésirable du point de vue de notre vie sociale ; un monde éthique juste, mais socialement pathologique ». Pour le philosophe, c’est là un des plus puissants paradoxes de notre temps, et ce paradoxe a quelque chose de tragique dès lors qu’on nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.
L’éthique libérale fait plus que de simplement permettre le déploiement mécanique du système : elle y a une part active, en permettant de blanchir éthiquement un monde dont on se garde bien d’interroger la qualité éthique en général »
Ainsi, ne nous leurrons pas. Quand Google se dote d’un comité d’éthique mais investit des milliards de dollars dans ses algorithmes toujours plus puissants pour rivaliser avec l’homme, que les grandes firmes de la Silicon Valley et d’ailleurs s’associent pour créer une université de la singularité chargée entre autres de réfléchir sur le transhumanisme, quand les comités éthiques publics ou privés pullulent, comment penser que ces instances puissent réellement émettre la moindre critique du système qui les a installés ? Mark Hunyadi précise : « Il s’agit de blanchir éthiquement un projet qui est en lui-même soustrait à toute critique possible ». Il insiste sur ce qu’il considère comme le point essentiel mais négligé dans la théorie sociale : « l’éthique individualiste libérale et toutes les institutions qui l’incarnent et la soutiennent (chartes, comités, commissions, normes, règlements, déclarations) – cette éthique donc, centrée sur l’évitement des torts, constitue le facteur immatériel le plus important de la reproduction matérielle de nos sociétés. Loin d’être un outil de critique ou de questionnement du système, l’éthique libérale favorise, fluidifie et garantit sa reproduction. »
 
Ainsi, en nous focalisant exclusivement sur l’éthique des droits individuels, nous laissons s’imposer à nous des modes de vie que nous adoptons aveuglément.  C’est en ce sens que Hunyadi parle de « Tyrannie des modes de vie ». Pour le philosophe, le « mode de vie » est ce qui s’impose à nous, et qui nous affecte si fortement, tout en étant hors de notre portée.

Nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique

Le mode de vie pour Hunyadi recouvre des attentes de comportement durablement imposées aux acteurs par le système. Ainsi, explique-t-il, on attend par exemple de nous que nous gagnions notre vie en travaillant, que nous soyons efficaces, qu’on sache s’orienter dans notre environnement technologique, qu’on ait d’une manière générale un comportement rationnel en fonction d’une fin, et qu’on se conforme aux rôles qui nous sont imposés, aux modes de consommation, à la manière d’être soigné, d’être aimé ou d’être éduqué… Ce sont là des attentes qui s’imposent objectivement, c'est-à-dire indépendamment des préférences des acteurs.
 
Le philosophe insiste pour distinguer le mode de vie comme attente du système, des simples pratiques que l’on est amené à faire. Ainsi par exemple, faire ses achats sur internet, utiliser la télévision comme baby-sitter, ou aller en vacances à Ibiza n’est pas un mode de vie, pour la raison simple que ce ne sont pas des attentes de comportement exigibles par le système. Ce sont des pratiques rendues possibles par un certain état du développement technique et culturel du système, pratiques que beaucoup adoptent par confort, par conformisme, par manque d’imagination ou par paresse, sans doute aussi par plaisir ; et ces pratiques sont assurément, à bien des égards, caractéristiques d’une époque. Mais ce ne sont pas des attentes de comportement. Encore une fois, les modes de vie ne disent pas ce que les acteurs font, mais ce qu’on attend d’eux qu’ils fassent. 
 
Le mode de vie est la face vécue du système par les acteurs, la zone de contact par laquelle ils assurent leur intégration sociale, puisque s’intégrer à la société, c’est adopter ses modes de vie. Ce qui est déterminé, ce ne sont toutefois pas les acteurs, mais les modes de vie eux-mêmes, qui, eux, dépendent mécaniquement du système – c’est pourquoi ils échappent aux acteurs, quand bien même ceux-ci sont proclamés démocratiques.
 
Pour Mark Hunyadi, « les modes de vie ne forment pas une couche superficielle qu’on pourrait modifier à notre gré, comme on change de vêtement : en constituant notre zone de contact avec la vie sociale, ils donnent forme à notre existence même, dans des processus de subjectivation où les attentes de comportement jouent un rôle essentiel. » Le paradoxe que souligne le philosophe c’est que «la manière dont se reproduisent et s’imposent à nous ces attentes de comportement dément les valeurs cardinales de liberté et d’autonomie sur lesquelles repose notre société. Nos droits démocratiques se retournent, comme un ruban de Moebius, en tyrannie des modes de vie. » Cela signifie que nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique, qui n’est autre qu’une aliénation par les modes de vie : « tandis que la société promeut les libertés individuelles de manière à ce que chacun puisse satisfaire ses préférences, les individus qui en sont porteurs sont sommés de se plier comme à un destin aux modes de vie non voulus qui en résultent ».

Un défi politique : produire du commun

Le grand défi d’aujourd'hui consiste donc à surmonter ce paradoxe et la schizophrénie démocratique qui en résulte. Il s’agit en d’autres termes de se réapproprier les modes de vie. Comment y parvenir ? Mark Hunyadi nous donne quelques clés. Mais avant cela, il nous faut comprendre que le système se reproduit par fragmentation : fragmentation de la société en individus, multiplication des éthiques particulières, partage du public et du privé qui fragmente en les privatisant les conceptions du bien. Le système lui-même se reproduit par fragmentation : des savoirs, des objets de recherche, des compétences, des disciplines etc. Dans ce contexte, une réponse individuelle qui se lèverait contre les modes de vie que le système nous impose est vaine et illusoire, puisqu’elle ne ferait qu’ajouter de la fragmentation à la fragmentation. Il peut y avoir des attitudes de retrait (refus du téléphone portable et de l’hyperconnexion, refus du consumérisme à outrance etc.). Mais ces pratiques relèvent de l’héroïsme moral et sont politiquement insignifiantes. Dès lors, Mark Hunyadi aboutit à l’idée que « puisque le système se reproduit par fragmentation, seule une institution du commun, ou l’instauration d’institutions du commun pourra le défragmenter ». L’outil stratégique qui enrayerait les automatismes d’un système qui se reproduit par fragmentation serait de « produire du commun ». Pour Hunyadi, cela signifie « instiller de la réflexivité, de la pensée, de la critique, enrayer la reproduction automatique du système ».
Alors que tout est fait aujourd’hui pour abolir la réflexion, renoncer à la compréhension, estomper toute critique, alors que la société « automatique » comme le dirait Bernard Stiegler, baigne dans un océan d’irréflexion, « comprendre le monde, c’est déjà le transformer ».
 
Comment ? Quel modus operandi ? Pour le philosophe de l’université de Louvain, les outils numériques et les réseaux sociaux – produits emblématiques de nos modes de vie ! – ont un rôle de premier plan à jouer dans la recomposition politique du commun. Il avait évoqué à cet égard l’idée d’un Parlement virtuel dans son dernier livre.
Il y a dans cette idée quelque chose de « joyeusement ironique » dit-il, puisque cela permettrait de retourner les évolutions actuelles de nos modes de vie contre la manière dont ces modes de vie évoluent. « En l’occurrence, si Internet est l’exemple même d’une évolution qui a transformé nos modes de vie sans que quiconque en particulier ne l’ait voulu, il pourrait devenir l’outil même qui oppose à cette évolution aveugle, une dynamique de réappropriation démocratique ».
Mais Hunyadi est lucide et nous met en garde. Les outils de communication numérique recèlent une difficulté de principe : ce sont assurément des outils d’information, de participation et de mobilisation d’une puissance considérable, mais ce sont beaucoup plus difficilement des outils de délibération. « Cliquer n’est pas délibérer » nous alerte-t-il en pointant le phénomène des pétitions dont une étude récente montrait que son développement était concomitant avec une baisse de la participation physique, hors ligne. En un clic, le signataire d’une pétition « vide son potentiel de mobilisation : ne fait que bouger le petit doigt… »
 
Le défi que nous lance ce philosophe est théorique et pratique à la fois. Il s’agit d’articuler cette politique du commun aux acquis démocratiques fondamentaux auxquels nous tenons avec raison, sans toutefois faire des droits individuels l’horizon indépassable de notre architecture morale. Il s’agit plutôt désormais de faire accéder la démocratie à un palier supérieur de l’âge démocratique, en permettant la réappropriation démocratique et réflexive, à tous les niveaux pertinents, de nos modes de vie. Il conclut : « Je n’ignore pas les difficultés de principe, ni les difficultés pratiques liées à un tel programme, mais songeons qu’en l’absence d’un tel objectif, dans le monde robotisé et automatisé qu’on nous prédit, ce seront de fait les programmeurs informatiques qui auront la main basse sur nos modes de vie ».
 
Cet article a été publié la première fois sur UP' Magazine le 18/03/2016

 
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Tim Berners Lee

L’inventeur du web alerte sur les dangers qui menacent internet

Il y a 28 ans, presque jour pour jour, le 12 mars 1989, Tim Berners Lee remettait au CERN une proposition décrivant ce qui allait devenir le World Wide Web. Aujourd’hui, la perte de contrôle de nos données personnelles, la propagation des fausses nouvelles et l’absence de réglementation autour de la publicité politique sont, selon le père du web, les trois grandes menaces qui pèsent sur Internet.
 
Pour fêter l’anniversaire de sa découverte, Sir Tim Berners Lee a écrit une lettre ouverte afin de partager avec le plus grand nombre ses inquiétudes. Et Lee est « de plus en plus inquiet » car le web est en train de perdre ce pour quoi il a été conçu : être « une plateforme ouverte qui permettrait à tout le monde, partout dans le monde de partager l’information, d’offrir des possibilités d'accès et de collaboration à travers les frontières géographiques et culturelles ». Selon lui, depuis douze mois, trois grandes menaces se sont développées qui risquent de compromettre l’objet initial du web : « être un outil qui sert toute l’humanité ».

« Nous avons perdu le contrôle de nos données personnelles »

Le modèle d’affaire dominant sur le web aujourd’hui est l’échange de contenu (« gratuit ») contre des données personnelles. La plupart d’entre nous acceptons, en signant de longues et fastidieuses « conditions générales d’utilisation », de transférer nos données personnelles à un site. Le problème est que, maintenant, ces données personnelles ne sont plus entre les mains d’un site identifié, mais résident dans ce que Lee appelle « des silos de propriété », hors de notre vue, hors de notre contrôle. Impossible d’échapper à ce mécanisme. Nos données nous échappent et même si voulions ne partager que certaines d’entre elles et conserver les plus personnelles et intimes, nous ne pouvons le faire. La plupart des Conditions générales sont rédigées sur la logique du « tout ou rien ».
 
Pour le père du web, cette collecte généralisée de nos données par de plus en plus d’entreprises, a une conséquence diabolique. En effet, les gouvernements sont particulièrement friands de cette manne d’informations sur leurs citoyens. Alors, en passant des accords ou en usant de la menace à l’encontre d’entreprises du web, certains États scrutent en temps réel notre vie privée et le moindre de nos mouvements en ligne. On voit déjà des régimes répressifs traquer blogueurs et internautes, quand ils ne les suppriment tout simplement.  Tim Berners Lee pense que cette tendance se généralise et touche même les pays démocratiques qui peuvent succomber à la tentation d’épier nos faits et gestes. Dès lors, c’est la confiance dans Internet comme moyen de liberté d’expression qui est atteinte.

Le fléau des fausses nouvelles

Le créateur du web rappelle que le web a favorisé le développement de ce que l’on appelle communément « les autoroutes de l’information ». Mais il craint, aujourd’hui que ces autoroutes deviennent celles de la désinformation. La question des « fake news » a émergé au cours de la campagne présidentielle américaine et s’amplifie avec les élections actuelles en Europe. Pour Lee, le mécanisme pervers de la désinformation vient des principales sources d’information du public : les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Ceux-ci proposent en permanence des contenus soigneusement sélectionnés parce qu’ils sont susceptibles de nous plaire. Pour y parvenir, les algorithmes scrutent nos données personnelles et nos modes de navigation sur internet afin de nous proposer que dont nous sommes censés être friands. Mais la logique du système est vite dévoyée car elle incite à la surenchère. Les fournisseurs d’information privilégiant les nouvelles sensationnelles, choquantes quand ce ne sont pas des fausses nouvelles, des rumeurs infondées. C’est ainsi que la désinformation se propage « trop facilement » pour Lee sur le web et le détourne de sa mission première.
Cette question que soulève Tim Berners Lee est suffisamment grave pour avoir d’ores et déjà mobilisé certaines plateformes d’internet. C’est le cas de Facebook qui multiplie les initiatives envers les médias en proposant un outil de vérification de l’information ou son Journalism Project. Le réseau social participe aussi à CrossCheck lancé en partenariat avec Google et finance le Decodex du journal Le Monde.

La publicité politique met la démocratie en danger

L'auteur de la lettre ouverte observe que la publicité politique en ligne est devenue en quelques années une industrie sophistiquée qui met la démocratie en danger. En mettant en œuvre des algorithmes qui tricotent les données personnelles des électeurs, les messages politiques sont de plus en plus ciblés. Tim Berners Lee note que pendant les élections américaines, jusqu’à 50 000 variantes différentes de publicités politiques étaient servies chaque jour sur Facebook.  Dans le lot, de nombreux messages étaient des fausses nouvelles, des dénonciations infondées et autres rumeurs. Impossible de surveiller une telle masse d’informations. Dès lors, c’est le débat démocratique qui est corrompu car ce mécanisme permet de délivrer des messages différents voire contradictoires selon les groupes auxquels ils sont destinés.
Certains, et la tendance se développe largement aussi en Europe, certains émetteurs d’informations politiques n’hésitent pas à rediriger leurs lecteurs vers de faux sites d’information pour les influencer ou les décourager de voter.  

Stature morale

Tim Berners Lee n’est pas n’importe qui et quand il parle, son discours est écouté. Il bénéficie d’une stature morale incontestable. Aussi, ses alertes doivent être entendues.
Le créateur du web appelle les internautes à se mobiliser pour enrayer les pratiques perverses qui gangrènent le web. Il appelle à plus de transparence sur le fonctionnement des algorithmes et exhorte les milliards d’individus composant la communauté du web à résister contre les pratiques liberticides de certains gouvernements et organisations. Il prône de nouveaux modèles économiques alternatifs à la publicité comme le micropaiement ou l’abonnement.
Il conclut par un appel à la mobilisation des acteurs d’Internet : « Nous avons tous participé à construire le Web que nous avons aujourd’hui. Nous avons le pouvoir de construire maintenant le Web que nous voulons pour tous. » Un appel visant certainement les acteurs du web, grands ou petits, pour qu’ils prennent conscience de la façon dont leurs innovations sont utilisées par les internautes. Une mise en garde contre leurs effets pervers, que l’on ne voit jamais dans le secret feutré des labs au moment où les nouvelles idées naissent.  Cet appel sera-t-il entendu ? Il faut l’espérer.
 
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analyse politique

Un monde s’écroule, le nouveau est prêt

Voilà plusieurs dizaines d’années que différents intellectuels se succèdent pour annoncer la fin d’un paradigme et l’émergence d’un nouveau. Dans tous les domaines les repères du passé se fracassent sur les crises de sens. Individuellement et collectivement, chacun sent que les valeurs et les fondements de l’ancien paradigme s’effritent et qu’autre chose émerge. Cependant depuis plus de 25 ans, cela est apparu davantage comme des concepts, pour certains une utopie inatteignable. Et voici que partout, dans tous les domaines émergent les créations concrètes des Créatifs Culturels, celles et ceux qui portent les valeurs et les actes du paradigme en émergence, la "RenaiSens" [1] est là en ce printemps 2017.

Les germes visibles de la Renaissance

Peu à peu différentes disciplines ont vu se construire leur alternative, l’écologie, portée médiatiquement par Nicolas Hulot et Jean-Marie Pelt notamment, l’agrobiologie démontrée par Pierre Rabhi et désormais soutenue par le large réseau des Colibris, et aussi la prise de conscience de la reliance avec le vivant qui se traduit par le biomimétisme.
La pensée du paradigme à venir, exprimée fortement par Edgar Morin, voit enfin les fruits concrets et les traductions opérationnelles germer dans tous les domaines. Celui qui tardait à se modifier est celui de la politique. En effet, le champ est suffisamment complexe pour avoir fait peur à la majorité des citoyens. Ce à quoi il faut ajouter que le territoire était également jalousement gardé, les prérogatives confisquées et le savoir assez inaccessible. L’oligarchie, pour paraphraser Hervé Kempf, est tellement puissante et autarcique qu’elle a longtemps résisté aux innovations citoyennes.
 
Il a alors fallu la conjonction de plusieurs facteurs celle de l’audace de plusieurs Créatifs Culturels dont ceux issus de la Génération Y et celle de jeunes professionnels de la politique pour qu’adviennent des alternatives réelles, concrètes et suffisamment construites pour démontrer qu’un autre monde est possible. Plusieurs années de tâtonnements ont été nécessaires [2] mais aujourd’hui, en 2017, au moment déterminant des élections à la fois présidentielles et législatives, des propositions concrètes sont prêtes, réelles, viables et ont fait leur preuve.
Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien.
Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion.
Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qui vous plaît.
Hannah Arendt

Pourquoi de telles régressions ?

Avec l’élection de Donald Trump, nous marquons un tournant déterminant dans notre démocratie, une régression sans pareille. Les Etats-Unis avaient élu des acteurs de cinéma, ce qui faisait sourire la classe politique internationale, toutefois, la plupart ont su tenir leur rôle, même si nous devons à Ronald Reagan la grande dérégulation qui a conduit en 2007-2008 à la crise des subprimes.
Mais avec Donald Trump, nous assistons aux dérives de la téléréalité et des réseaux sociaux utilisés sur la scène politique. Et ceci pour représenter la position politique la plus importante et stratégique pour le monde entier. Ce qui hier semblait impossible est aujourd’hui une réalité, connotée de tous les conservatismes et régressions associées dans ses prises de décisions environnementales ou sociétales.
 
En France, nos élections suivent à quelques mois celles des Etats-Unis et nous assistons à quelque chose d’incroyable, chaque candidat aux élections présidentielles fait l’objet de vindicte et de dénigrement. Les affaires douteuses ressortent pour chacun, les discréditant les uns après les autres. Rien de bien nouveau, cela se pratique depuis « toujours », mais c’est la virulence et l’aspect systématique qui conduit à se questionner sur ce qui se passe au-delà des phénomènes visibles.
Que ce soit le fruit de manipulations politiciennes, certes, que les médias s’instrumentalisent eux-mêmes pour noircir le tableau, c’est indiscutable, mais cet effet lame de fond qui semble emporter tous les candidats « classiques » dans son sillage est surtout la manifestation de quelque chose de bien plus conséquent. Nous vivons dans le champ politique le raz-de-marée du changement de paradigme. La RenaiSens est là, mais les positions sont tellement avantageuses que la classe politicienne dans son ensemble résiste à la mutation.

Une posture en déconfiture

Par ailleurs, la posture de gouvernant ne sait plus être tenue. Les Présidents de la République, conseillés par des experts en communication, ont conduit à banaliser la fonction. A vouloir se rendre accessibles, c’est la fonction elle-même qui s’écroule. L’utilisation des réseaux sociaux à outrance a déformé l’accès à cette posture spéciale. La différence d’utilisation des médias par Barack Obama et par Donald Trump démontre bien qu’avec les mêmes moyens de diffusion et de communication le résultat peut être totalement inversé.
Rappelons-nous aussi les poupées vaudou pour les élections 2007 pour Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ou les images parues lors de l’élection de François Hollande sur les réseaux sociaux. Si les citoyens ne savent plus respecter « l’autorité » [3], c’est surtout qu’elle ne donne plus de signes pour qu’elle soit respectable.
 
Avec les réseaux sociaux et à l’ère numérique, tout le monde est accessible et c’est une bonne chose ; l’horizontalisation des échanges plutôt que l’aspect pyramidal est une évolution souhaitable et qui pose les fondations de la coopération et ouvre sur un monde de plus d’équivalence. Pour autant, vivre entre pairs n’exclut pas le respect et la distance pour que chacun exerce correctement son mandat. Ne plus savoir tenir sa posture tient au fait que l’exercice de la politique, c’est-à-dire être au service de la Cité et des citoyens, est devenu aujourd’hui le moyen de faire une belle carrière et de bien gagner sa vie. Ce glissement n’a échappé à personne et avec le temps, la majorité des citoyens en a pris conscience.
 
La première réaction a été l’éloignement des citoyens de la politique, un désamour qui s’est traduit aussi bien par des baisses d’adhésion dans les partis politiques ou dans les syndicats qu’aux désaffections des bureaux de vote. Mais à la suite de 2001 et des élections de 2002 ou Jean-Marie Le Pen a failli être élu Président de la République, ces électrochocs ont réveillé les consciences et commencé à mobiliser quelques citoyens à vouloir construire des alternatives.
C’est la somme de nos consciences individuelles qui fait évoluer notre monde vers le chaos ou l’harmonie.
Sylvain Thillaye du Boullay

La montée progressive du niveau de conscience

Pendant environ quinze ans le chemin fut assez laborieux pour faire évoluer les consciences et sensibiliser chacun à l’importance de se prendre en charge et de redevenir acteur de la sphère politique.
Avec Internet et les réseaux sociaux, dont l’appropriation correspond aussi à ces quinze dernières années, notamment en France - (généralisation des usages, augmentation des débits pour faciliter les informations et développement des technologies pour fabriquer toutes sortes d’applications) - c’est aussi la généralisation immédiate des alternatives et donc l’accélération des transformations.
Aux abords de 2017, un nombre significatif de citoyens se sont mis en chemin, notamment via les civic-tech pour faire évoluer la démocratie. Plusieurs tentatives ont eu lieu dès les élections européennes notamment avec Démocratie Réelle [4] pour que les citoyens prennent directement en main la politique. Avaient émergé le Pacte Civique, le Collectif Roosevelt, Bleu Blanc Zèbre et d’autres mouvements encore, mais qui tombaient tous sous plusieurs travers, la difficulté à « embarquer » les plus jeunes et la tentation de se transformer en parti et donc de retomber dans les travers du système, voter « droite » ou « gauche » au deuxième tour et de ce fait, rendre muette toute expression des alternatives citoyennes.

Le changement de paradigme entre en action

Aujourd’hui en 2017, des initiatives poussent hors système, tout en ayant suffisamment de connaissance de ce dernier pour précisément apporter une réelle alternative viable, concrète et durable. Il y a eu l’élection de Saillans [5] pour les municipales où toute la population a décidé de se porter candidate et de créer alors une rupture dans la vision traditionnelle des élections au collège assez pyramidal. Une nouvelle vision de la démocratique directe s’engageait et avec elle une nouvelle forme de gouvernance, participative et collégiale.
Citons également le mouvement #MaVoix qui a pour particularité plusieurs choses : rester un mouvement indépendant et ne pas être un parti, fonctionner sans leader institutionnel, des impulseurs qui restent discrets, des prises de parole qui se font à plusieurs et sans jamais de chargé de communication attitré, tout repose sur le volontariat, chacun contribue comme une ruche d’abeilles en forme Intelligence collective et sans hiérarchie. Ce mouvement qui vise à hacker l’Assemblée Nationale apporte un nouveau souffle à la démocratie et vise à restituer l’instance où se votent les lois aux citoyens, en privilégiant la démocratie directe.
 
Notons également le remarquable élan de convergence « Stades Citoyens » qui a pour ambition de faire se réunir 80 000 personnes au Stade de France afin de recréer une véritable agora citoyenne nourrie de la diversité de chacun et tentant de repenser ensemble la politique. L’objectif de Stade Citoyens est de : « réunir et relier 80 000 personnes pour expérimenter une agora du 21ème siècle ; Mettre une très grande infrastructure publique au service de l’émergence d’une société du bien vivre ; Expérimenter des outils de l’intelligence collective, des innovations démocratiques, des outils numériques de la Civic-tech [6] ; S’inspirer positivement auprès d’artistes et d’acteurs du changement issus de réseaux de la société civile ; Rendre visibles des solutions citoyennes facilement appropriables. »[7]
 
La sphère politique est donc bien occupée désormais par les plus jeunes et une majorité croissante de citoyens qui trouvent dans ces espaces la possibilité d’explorer les possibles, d’exprimer leurs idées, de co-créer et d’apporter un renouveau réel à un système qui s’écroule.

Erosion du système : l’éclosion de la révolution douce et puissante

En effet, nous sommes prêts pour l’effondrement de la 5eme République et l’émergence de la 6eme.
Tout comme d’autres domaines, la politique est devenue hors-sol pour reprendre l’expression chère à Pierre Rabhi. Il devient plus que nécessaire de repenser une nouvelle constituante [8] afin de faire émerger une formule démocratique évitant les collusions de pouvoirs.
 
Après avoir été hors-sol au sens littéral dans nos villes coupées du vivant et la conscience des rythmes biologiques, puis, hors-sol économiquement, la finance décorrélant le dollar de l’or, et aussi hors-sol symboliquement, nous privant des rituels qui contribuaient à maintenir la société ensemble et permettaient à chacun de cheminer dans sa vie en acceptant ses étapes et ses seuils, ou encore hors-sol spirituellement, coupés des accès à la transcendance, notamment à la suite de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et enfin hors-sol politiquement avec des hommes et des femmes politiques qui ne nourrissent plus la Cité mais leur seule carrière et ambition.
 
Alors tout comme un sol auquel on enlève la forêt, le système s’érode et aujourd’hui il se délite complètement et rappelle la fin de Rome.
C’est l’aspect labile des changements de candidature, les nouveaux partis qui émergent à chaque nouvelle crise d’égos qui nous conduisent aujourd’hui, à quelques semaines des élections présidentielles, à ne plus savoir pour qui voter. Chaque candidat devenant la proie des médias et des pires réactions archaïques à avoir besoin de dénigrer, voire de « tuer » un candidat après l’autre.
Cette attitude mortifère systématique est bien le reflet d’un élan, plus large que la dérive de comportements de certains journalistes justifiant davantage de leur surnom de charognards qu’honorant leur profession, comme le font encore quelques-uns, respectant leur devoir de réserve et l’éthique de l’investigation.
Ces assassinats politiques rappellent les sacrifices sur l’autel d’un Dieu des anciennes mythologies, pour faire advenir le temps à venir.
Il est question des signes visibles de l’érosion d’un système qui désormais s’écroule et qui va bientôt disparaître tant il aura usé toutes les ressources de sa déviance.

Du printemps arabe au renouveau politique à la Française : une révolution douce, non-violente et puissante

Aujourd’hui avec le printemps 2017 nous assistons au renouveau réel de la politique en France et il est temps que les médias donnent de l’espace et de la visibilité à ce qui émerge et qui n’est pas une fantaisie de circonstance mais bien l’expression d’un tsunami sociétal.
En effet, ce que chacun attendait depuis plusieurs années ou décennies selon l’implication dans le changement de paradigme,c’était que l’alternative soit prête pour apporter une réponse concrète à un système qui s’écroule. C’est ce qui a largement manqué au Printemps Arabe où les peuples ont manifesté leur ras-le-bol et face à la vacance d’une réponse construite, solide et réelle, les pires régressions se sont infiltrées dans les failles grand’ouvertes. Les islamismes les plus radicaux ont alors saisi l’opportunité de faire reculer les démocraties et les avancées sociales.

En conclusion

Avec l’élection américaine, nous voyons que face à la complexité du monde, identité spécifique de ce paradigme en émergence, ce sont les pires radicalismes et conservatismes qui reviennent en force apporter des réponses binaires à la réalité plurielle du monde.
Ainsi, la nouveauté de 2017 ne reside-t-elle pas tant dans les idées, quoi que certaines sont particulièrement innovantes, de par la créativité citoyenne libérée, mais plutôt le fait que les idées deviennent de réelles actions co-élaborées en réelle Intelligence collective. Et ces acteurs sont portés par le sloggan « nous sommes celles et ceux que nous attendions ». Et nous voyons là, la reprise en main de la Cité par les citoyens eux-mêmes.
 
La preuve est démontrée qu’une gouvernance basée sur la confiance et la gouvernance partagée conduit à des résultats concrets qui peuvent changer la face du monde. En effet, les civic tech [9] sont le fruit de coopérations internationales, souvent anonymes, utilisant les technologies numériques au service d’une politique redevenant l’expression des citoyens pour les citoyens.
Et le plus remarquable c’est que dans notre pays épris de Révolution, nous avons su passer de la Révolution sanglante de 1789 à celle non-violente, coopérative qui entraîne des milliers de personnes en quelques mois, au service de tous et sans couper aucune tête. 
 
 
[1] Entrer dans un monde de coopération. Pour une néo-RenaiSens, Chronique Sociale, 2013.
[2] L’imaginaire du 11 septembre. Des cendres émerge un nouveau monde, Camion Blanc, 2013.
[3] Rappelons que contrairement à la mauvaise interprétation des comportements de la Génération Y, ses membres ne sont pas « contre » l’autorité systématiquement, mais contre celle qui est « injuste ». Et aujourd’hui la manifestation de celle de l’Etat et des élus n’est plus crédible car elle ne repose plus sur des prédicats éthiques et au service de la Cité. Alors face à cette dérive certains s’opposent et agissent en miroir en discréditant ceux qui ne le représentent plus.
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San Francisco

San Francisco et les géants de la Tech entrent en sécession contre Trump

Depuis que Trump a été investi Président des États-Unis il ne se passe pas un jour sans que ses décisions ne provoquent manifestations et mouvements hostiles. Il faut dire que Trump n’y va pas de main morte et enfile ses perles réactionnaires comme s’il y prenait un plaisir malin. La résistance s’organise dans tout le pays et pas seulement dans les manifestations de rues. Plus de 200 villes ont décidé de s’auto-déclarer « villes sanctuaires » face à Trump. Parmi elles, San Francisco fait figure de porte-drapeau dans cette nouvelle guerre de sécession. Dans son sillage, les grands noms de la tech et singulièrement de la Silicon Valley s’affichent ouvertement contre les décrets de Trump, et notamment celui visant l’immigration.   En ordre de bataille, la Tech californienne fait feu de tout bois pour contrecarrer le nouveau Président.
 
L’indomptable San Francisco a été la première ville à entrer en rébellion. Dès le 23 novembre, soit avant que Trump ne soit investi et que les décrets anti-immigration ou anti-avortement n’aient été signés, la ville a adopté au sein de son conseil une déclaration de résistance contre le Président américain. Voici la traduction intégrale de ce texte qui restera peut-être dans l’Histoire :
 
« ATTENDU QUE, le 8 Novembre 2016 Donald Trump a été élu pour devenir le 45ème président des États-Unis, en conséquence de quoi
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : quelles que soient les menaces proférées par le président élu Trump, San Francisco demeurera une Ville Sanctuaire. Nous ne tournerons pas le dos aux hommes et aux femmes originaires d’autres pays qui participent à la grandeur de la ville et qui représentent plus d’un tiers de la population. Il y a ici le Golden Gate : nous construisons des ponts, pas des murs ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous ne reviendrons jamais sur les droits des femmes, que cela soit dans le domaine de la santé, du travail ou dans n’importe quel domaine menacé par un homme qui traite les femmes comme des obstacles à rabaisser ou des objets à agresser. Et, non moins important, nous nous assurerons que nos jeunes filles grandiront avec des modèles qui leur montrent qu’elles peuvent être et faire ce qu’elles veulent ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : il n’y aura pas de thérapie de conversion, ni de suppression des droits à San Francisco. Nous avons commencé à accueillir les mariages homosexuels depuis 12 ans et nous n’allons pas nous arrêter maintenant. Et pour toutes les personnes LGBT* de tout le pays qui se sentent effrayées, intimidées, ou seules : vous comptez. Vous êtes vus, vous êtes aimés ; et San Francisco n’arrêtera jamais de se battre pour vous ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous croyons encore au principe fondamental de liberté religieuse de cette nation. Nous ne bannissons pas des personnes pour leur foi. Et les seules listes que l’on garde sont des invitations à venir prier ensemble ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la vie des personnes de couleur compte à San Francisco, même si cela pourrait ne pas être le cas à la Maison Blanche. Et, guidés par l’équipe de travail du président Obama sur la police du XXIème siècle, nous continuerons à réformer notre service de police et à reconstruire une relation de confiance entre la police et les communautés de couleur afin que tous les citoyens se sentent en sécurité dans leurs quartiers ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : le changement climatique n’est pas un canular ou un complot des Chinois. Dans cette ville entourée d’eau sur trois côtés, la science est importante. Et nous continuerons notre travail sur l’énergie propre, le Zéro déchet, ainsi que tout ce que nous faisons pour protéger les générations futures ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous avons fourni des soins de santé à tous dans cette ville depuis presque une décennie, et si la nouvelle administration va au bout de sa promesse impitoyable d’annuler l’assurance maladie pour 20 millions de personnes, les habitants de San Francisco seront protégés ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION :  nous sommes le lieu de naissance des Nations Unies, une ville rendue plus forte par les milliers de visiteurs internationaux que nous accueillons chaque jour. Nous resterons engagés pour l’internationalisme ainsi que pour nos amis et alliés du monde entier – que cela soit ou ne soit pas le cas de l’administration à Washington ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : San Francisco restera une des premières villes pour le transport et continuera à construire les systèmes Muni et BART [réseaux de transport de San Francisco, NDT] sur lesquels nous pouvons tous compter, même si l’administration de Washington va au bout de son projet de supprimer le financement fédéral pour le transport en commun ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la Californie est la sixième plus grande économie du monde. La région de la Baie est la capitale de l’innovation du pays. Nous ne serons pas intimidés par les menaces de révoquer notre financement fédéral, et nous ne voulons pas non plus sacrifier nos valeurs ou les membres de notre communauté pour vos dollars ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous condamnons tous les crimes et les discours haineux perpétués en raison de cette élection. Et bien que les États-Unis vont bientôt avoir un président qui a fait preuve d’un manque de respect envers les valeurs que nous tenons en haute estime à San Francisco, il ne peut pas changer qui nous sommes, et il ne changera jamais nos valeurs. Nous argumentons, nous militons, nous débattons vigoureusement au sein de San Francisco, mais sur ces points nous sommes unis à 100 %. Nous combattrons la discrimination et l’irresponsabilité dans toutes ses formes. Nous sommes une Ville. Et nous avancerons ensemble. »
 
Comme San Francisco, New York, Chicago, Boston, Los Angeles ou Oakland se sont déclarées villes sanctuaires. Donald Trump en est ivre de rage et a déclaré vouloir les priver de fonds fédéraux. En clair, leur couper les vivres. Une telle décision pourrait se chiffrer en milliards. New York, par exemple, reçoit près de 10 milliards de dollars de fonds fédéraux en 2017.
« Le président n’a pas l’autorité constitutionnelle pour couper les fonds aux États et aux villes seulement parce qu’elles ont agi légalement pour protéger les familles immigrées. […] J’encourage le président Trump à révoquer son décret immédiatement. S’il ne le fait pas, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le combattre », a assuré Rahm Emanuel, maire de Chicago, lors d’un point presse.
Les maires de San Francisco, Berkeley et Oakland sont du même avis. « La Baie de San Francisco s’unit contre la faillite morale représentée par les politiques de la Maison-Blanche qui divisent des familles, nous fait tourner le dos à des réfugiés dans le besoin, et pourrait faire dérailler les efforts de près d’un million de jeunes productifs qui sont sur la voie d’une régularisation et de la citoyenneté », écrivent-ils dans un communiqué commun.

La Tech en ordre de bataille

Dans la même veine, Les entreprises technologiques se mettent en ordre de bataille face au décret anti-immigration du président américain Donald Trump, inquiètes autant des conséquences immédiates que du précédent qu'il pourrait créer pour un secteur reposant essentiellement sur des talents étrangers.
 
Dans la première initiative d'envergure du monde des affaires contre le nouveau président, près de 130 entreprises, basées en majorité dans la Silicon Valley, ont apporté leur soutien devant une cour fédérale à la procédure visant à contrecarrer l'application du décret.
 
La lettre des entreprises ("amicus brief") dénonce une rupture avec « les principes d'équité et de prédictibilité qui ont régi le système de l'immigration aux États-Unis depuis plus de cinquante ans », et les « dommages importants pour le commerce américain, l'innovation et la croissance » qui en découlent. À part quelques signataires comme les jeans Levi's ou les yaourts Chobani, la liste réunit le gratin de la high-tech.
 
Sa première version dans la nuit de dimanche à lundi dernier rassemblait une centaine de noms et la plupart des poids lourds et startups en vue : Apple, Facebook, Google, Intel, Microsoft, Netflix, Twitter, eBay, PayPal, Uber, Airbnb, Yelp, Pinterest, Snap, Spotify USA, Lyft, Stripe, Dropbox... Une trentaine d'autres les ont rejoints lundi après-midi, dont SpaceX et Tesla, les deux entreprises du milliardaire Elon Musk qui fait partie d'un forum de dirigeants d'entreprises chargé de conseiller Donald Trump. Le patron d'Uber, Travis Kalanick, vient lui d'en démissionner, après une fronde de ses utilisateurs qui y voyaient une marque de soutien à la politique présidentielle. IBM, dont la patronne participe au même forum, n'a en revanche pas signé. D'autres absents notables sont Oracle et Amazon. Ce dernier a toutefois appuyé la plainte initiale de l'État de Washington, où il est basé.
 
Pendant la campagne électorale, le secteur technologique avait plutôt fait campagne contre Donald Trump. Et après des tentatives de dialogue depuis l'élection, ce n'est pas un hasard si c'est le sujet de l'immigration qui fait ressurgir l'opposition au président. « Toutes ces entreprises dépendent lourdement de scientifiques et ingénieurs étrangers « , souligne Darrell West, directeur du Centre pour l'innovation technologique de la Brookings Institution à l’AFP. Il prédit des antagonismes d'autant plus forts que les entreprises du secteur comptent beaucoup de « gens jeunes et progressistes », peu favorables à la politique présidentielle.
Roger Kay, analyste chez Endpoint Technologies, rappelle que les meilleures entreprises du secteur sont allées chercher des ingénieurs ainsi que beaucoup de fondateurs et de patrons en Asie, en Russie... Ce sont ces gens, venus souvent au départ avec des visas, qui ont "alimenté l'essor de la hi-tech".
Vivek Wadhwa, ex-entrepreneur et professeur à la Carnegie Mellon University Engineering dans la Silicon Valley précise : « L'Iran et l'Irak ont fourni beaucoup de "mathématiciens et de scientifiques brillants" à la Silicon Valley ». Mais prévient-il : « Donald Trump a montré qu'il pouvait, selon son bon vouloir, viser n'importe quel groupe en bannissant même provisoirement des résidents légaux détenteurs d'une carte verte."
 
Le conflit entre le secteur technologique et Donald Trump est donc ouvert. Un secteur d’un poids financier considérable, grand créateur d’emplois et d’innovations. Mais fera-t-il le poids face aux entreprises moins progressistes du vieux secteur industriel comme celui de l’industrie fossile par exemple. Pourront-ils peser suffisamment pour faire reculer Trump ? Rien n’est moins sûr.
 
 
Sources : AFP, Positivr 
 
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défiance politique

Les conflits d'intérêts, nouvelle frontière de la démocratie

La défiance populaire à l'égard des élites n'a cessé de croître ces dernières années et l’actualité en fait aujourd’hui encore écho. Elle trouve l'une de ses sources dans le soupçon d'une collusion des élites mélangeant leurs positions institutionnelles, leurs relations personnelles et d'autres intérêts éventuels. Si notre démocratie veut renouer avec la confiance, elle doit impérativement s'imposer de nouvelles exigences et de nouvelles règles. C'est dans cet esprit qu'a été conduit le travail sur les conflits d'intérêts qu’a réalisé Terra Nova dans un nouveau rapport proposant un tour d'horizon complet de ces enjeux dans le monde politique, le secteur bancaire et celui de la santé, avec des propositions de nature à réhausser sensiblement le niveau d'exigence éthique de notre vie collective.
 
Les conflits d'intérêts sont inhérents à la vie en société, dans tous les champs économiques et sociaux et à tous les niveaux hiérarchiques. Les réponses à y apporter doivent être d'autant plus fortes que les individus concernés sont en position de responsabilité à l'égard de la collectivité. Mais comment, sans naïveté et sans cynisme, trouver le bon équilibre entre l'efficacité des institutions et la confiance collective ? En France, on se fie le plus souvent à la bonne foi des acteurs. Or cela ne suffit pas, et c'est précisément l'utilité de la notion de "conflit d'intérêts" de le rappeler.
Le dernier baromètre de la confiance politique Cevipof (Sciences Po - CNRS) (1) est sans appel. Avec 88% de personnes ayant une mauvaise opinion de nos responsables politiques, le désaveu atteint des sommets. 75% d’entre elles considèrent même que nos hommes politiques seraient corrompus.
 
Ce nouveau rapport de la Fondation Terra Nova est issu d’un travail entamé en 2014 et part d’un constat simple. La défiance populaire à l’égard des élites est aujourd’hui très vive et nourrit les discours et les votes populistes. Cette défiance, qui a des effets délétères sur notre démocratie, est alimenté par des dysfonctionnements réels qu’il convient de ne pas nier. Un traitement inadéquat de la question des conflits d’intérêts est l’une des racines profondes de cette défiance – d’où le titre du rapport.
 
Les conflits d'intérêts peuvent être sommairement définis comme des situations dans lesquelles une personne chargée de défendre un intérêt (intérêt particulier ou intérêt général) est en situation, ou peut-être soupçonnée d'être en situation, d'abuser de sa position afin de défendre un autre intérêt.
 
Dans ce rapport, Terra Nova s’est intéressé singulièrement à ceux qui affaiblissent notre démocratie et la confiance dans nos institutions. Leur fil d’Ariane est que les réponses à apporter doivent être d’autant plus exigeantes que les individus sont en position de responsabilité à l’égard de la collectivité et que les « coûts » sociaux des conflits d’intérêts non traités sont lourds, notamment en termes notamment de délégitimation des institutions démocratiques. Leurs propositions visent à apporter une pierre à la refondation de la vie démocratique.
 
 
Leurs analyses sont développées dans trois champs qui ont été choisis du fait de leur importance symbolique, économique et/ou de leur incidence sur la vie des citoyens. Il s’agit de la vie publique au sens large, de la banque et de la santé. Ces secteurs sont structurellement générateurs de conflits d’intérêts, situation renforcée par le fait que les acteurs décisionnaires y ont souvent des trajectoires professionnelles qui s’inscrivent synchroniquement ou diachroniquement à la fois dans les sphères publique et privée. Cette approche structurelle des conflits d’intérêts ne nie pas la complexité des situations, ni l’imbrication nécessaire des champs public et privé, et les solutions préconisées ne sont donc pas duales, ou manichéennes. Au contraire, une gradation est envisagée qui va de l’incompatibilité – ou interdiction pure et simple – d'une double position potentiellement conflictuelle, conduisant alors à l’élimination du conflit d’intérêts, à des dispositifs de régulation beaucoup plus fins. La modulation de ces propositions prend comme critère la gravité du risque à conjurer.
C’est ce qu’illustre la synthèse de 16 propositions innovantes, basées sur trois axes de réflexion :
 
1) L’ELIMINATION A PRIORI : LES INCOMPATIBILITES
 
A. Interdiction du cumul des mandats et de certaines fonctions
 
Proposition 1
Renforcer les incompatibilités entre la fonction de membre du Gouvernement et l’exercice concomitant de fonctions associatives ou partisanes ; des responsabilités au sein d’une assemblée délibérante d’une collectivité territoriale, ou au sein d’un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) ; des fonctions exécutives locales (Conseil régional, conseil départemental, etc.)
 
Proposition 2
2.1. Le mandat parlementaire doit être incompatible avec tout autre mandat électif, voire avec toute autre fonction, y compris privée. Cette interdiction du cumul devrait au surplus être étendue aux fonctions locales, y compris les multiples fonctions inter-collectivités ou de direction de structures diverses (établissements publics d’aménagement ou autre, sociétés d’HLM, etc.), que certains élus empilent.
Simultanément, le nombre de parlementaires pourrait sans inconvénient être réduit significativement, à condition d’augmenter en contrepartie les moyens de travail de chaque élu.
2.2. L’installation dans des mandats répétés ne peut qu’impliquer divers clientélismes, qui sont une des formes les plus pures des conflits d’intérêts. Deux mandats successifs constituent une durée maximale raisonnable pour mener à bien les projets que l’on peut avoir pour la collectivité que l’on représente. Au-delà, un renouvellement est salutaire et devrait être idéalement accompagné de l’aménagement de parcours vers l’élection pour ceux qui n’ont ni fortune ni situation de fonctionnaires. Il faudrait également, en complément, mettre en place des dispositifs assurant ceux qui s’engagent dans un mandat électif qu’ils retrouveront ensuite leur emploi, ou un emploi.
 
Proposition 3
Interdire l'embauche discrétionnaire par un parlementaire d'un parent ou d'un conjoint comme collaborateur ou assistant rémunéré sur les fonds publics alloués à sa mission.
 
B. Séparation bancaire
 
Proposition 4
La séparation des activités de dépôt et de marché dans le secteur bancaire est une réponse pertinente aux conflits d’intérêts qui portent atteinte à la loyauté vis-à-vis de l’intérêt général (prise de risque excessive, fraudes, délinquance en col blanc...).
La stratégie du cloisonnement, préconisée par le rapport Vickers (Independant Commission on Baking) et en octobre 2012 par le rapport dit « Liikanen », commandé par la Commission européenne, est l'option préconisée.
 
2) LA VIGILANCE : LA REGULATION FINE
 
A. L’information sur les liens : la transparence
 
Proposition 5
En ce qui concerne les allers-retours entre les secteurs publics et privés, s'inspirer de l'initiative de la médiatrice européenne qui a récemment recommandé une transparence totale sur les nouvelles activités des anciens commissaires via la publication proactive de ces informations sur un site internet qui serait dédié.
 
B. Le développement d’une culture des conflits d’intérêts
 
Proposition 6
Développer un enseignement relatif aux conflits d’intérêts dans les secteurs qui sont particulièrement exposés à ces derniers. Notamment à la haute fonction publique dans le cadre des écoles qui en forment les futurs membres, les enseignements existants de déontologie ou d’éthique semblant insuffisants.
 
Proposition 7
Instaurer des référents déontologiques de façon plus systématique au sein de toutes les institutions où la question peut se poser, sur le modèle du bâtonnier de l’ordre des avocats qui peut être consulté par les membres du barreau confrontés à une difficulté déontologique.
 
Proposition 8
Contribuer au développement d’une culture des conflits d’intérêts par la promotion d’une identité professionnelle forte, notamment des superviseurs et membres des autorités de régulation.
 
C. L’organisation institutionnelle et les déontologues
 
Proposition 9
Rendre plus transparent et pluraliste le contrôle de certaines nominations, afin d’éviter la réalité ou l’impression d’un certain « entre soi ». Certes, depuis la Loi organique du 23 juillet 2010 et la loi du 23 juillet 2010 relatives à l’application du cinquième alinéa de l’article 13 de la Constitution qui prévoit, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, que le pouvoir de nomination du président de la République sur certains emplois ou fonctions fera préalablement l’objet d’un avis public des commissions compétentes des deux assemblées, les nominations aux fonctions les plus importantes de l'Etat sont davantage transparentes et la situation s’est améliorée. Pour autant, on n’a pas encore l’impression que cela ait produit de sensibles changements de comportement, le fait majoritaire semblant prendre le pas sur le contrôle.
 
D. La limitation des cumuls d’emplois
 
Proposition 10
L’interdiction de principe du cumul de l’emploi de fonctionnaire avec une activité privée lucrative posée par l’article 25 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires est immédiatement mitigée par des exceptions autorisant une activité accessoire, lucrative ou non, à condition qu’elle soit compatible avec les fonctions principales et n’affecte pas leur exercice.
Il est cependant nécessaire de s'assurer :
- que ce qui est censé être "accessoire" le demeure. A cet égard, il serait sans doute souhaitable d’établir des pourcentages de temps d’activité et des plafonds.
- que le principe de compatibilité est bien respecté en en assurant un contrôle effectif.
 
E. Le soutien au contre-lobbying
 
Proposition 11
Le lobbying est souvent dénoncé comme générateur de conflit d’intérêts. Il serait pourtant illusoire de vouloir empêcher le lobbying. En revanche, il serait pertinent d’organiser un contre-lobbying afin que différents points de vue puissent être défendus autour de chaque question, et pas seulement celui de ceux qui disposent des moyens financiers de cette activité. Dans cette perspective, le contre-lobbying qu’il paraît pertinent de financer est un contre-lobbying technique, à même de contrer des arguments du même ordre.
 
F. La « démocratisation » ou l’ouverture des espaces décisionnels
 
Proposition 12
L’un des reproches adressés à nombre d’instances décisionnelles réside dans leur caractère fermé, réservé aux experts, ceux-ci étant soupçonnés de véhiculer une vision du monde univoque comme liée à leurs origines socio-professionnelles. Ainsi, un comité d’experts-médecins relatif à la prise en charge  d’une pathologie portera largement en son sein la vision commune que les médecins peuvent avoir de la relation médicale ; l’intégration dans un tel comité de patients ou de représentants de patients ne peut qu’amener un discours alternatif, plus contradictoire, plus ouvert dans cet espace décisionnel. Il s’agit ici de mieux représenter les intérêts de la société civile dans les comités d’experts, quels que soient les secteurs, comme cela a par exemple été le cas de la Haute autorité de santé fin 2015.
 
G. La limitation des allers-retours (revolving doors) et les délais de viduité
 
Proposition 13
Conformément aux recommandations de la Cour des comptes :
- interdire les indemnités de départ pour les fonctionnaires devenus cadres dirigeants d’entreprises publiques ou privées soutenues par des fonds publics et de remettre en cause la possibilité pour ces fonctionnaires de réintégrer la fonction publique.
- limiter le temps qu’un fonctionnaire peut passer en dehors de la fonction publique. Une durée de cinq ans, au terme de laquelle un choix devrait être opéré entre réintégration et démission, nous semble raisonnable.
- interdire au fonctionnaire de revenir dans son corps d’origine, s’il a un quelconque lien avec le secteur dans lequel il a exercé l’activité pour laquelle il l’avait quitté.
 
Proposition 14
Imposer des délais de viduité suffisamment longs entre les fonctions privées et publiques quand elles s’inscrivent dans le même « secteur » (finance, santé, industrie, etc.) de manière à « désactiver » les carnets d’adresses et d’affaiblir suffisamment les mécanismes bien connus d’identification culturelle et sociale.
A contrario, un banquier ou un industriel pourrait intégrer le secteur public y compris dans des fonctions de régulation sans délai de viduité particulier dès lors que les nouvelles fonctions ne concernent pas le secteur d’où il vient.
 
H. Le contrôle ex post
 
Proposition 15
Une difficulté récurrente de gestion des conflits d’intérêts réside, comme l’a montré l’affaire Barroso (2), dans le contrôle de la situation ex post des personnes, cette dernière pouvant révéler des conflits d’intérêts antérieurs non détectés, notamment de nature à jeter le discrédit sur l’institution concernée. 
Dans ce contexte, il est nécessaire d’instaurer une vigilance relative à la situation de personnes ayant quitté certaines fonctions, après un certain délai, par exemple deux ans. Il s’agirait, en quelque sorte, d’introduire en France une logique de la responsabilité au sens de l’accountability anglo-saxonne, c’est-à-dire le fait d’inscrire dans les devoirs inhérents à une fonction ou à une mission le fait de rendre compte rétrospectivement des actes accomplis dans cette dernière. Du point de vue des intérêts contrôlés, ceux-ci seraient les mêmes que ceux contrôlés lors de la prise de fonction.
 
2) DES MODALITES DE SANCTION RENFORCEES EN CAS DE CONFLITS D’INTERETS INTENTIONNELS : LA PLACE DU DROIT PENAL
 
Proposition 16
Le droit français contient aujourd’hui nombre de dispositions qui permettent de sanctionner pénalement les conflits d’intérêts, dès lors que les comportements en la matière sont intentionnels, c’est-à-dire que la situation est délibérément exploitée (3). Cependant, au-delà des possibilités textuelles, très peu de sanctions sont effectivement prononcées.
Il faut favoriser la sanction pénale effective des comportements intentionnels vis-à-vis des situations de conflits d’intérêts, c’est-à-dire les situations dans lesquelles une personne a clairement choisi de contourner les règles précédentes, règles d’incompatibilité ou de régulation fine.
Pour cela, il peut être utile de donner à certaines structures collectives (associations, syndicats, ordres professionnels), un pouvoir élargi de saisine des juridictions pénales, sur le modèle classique de la saisine par des associations dans les différents domaines concernés. Tel est d’ores et déjà le cas, depuis la loi numéro 2013–1117 du 6 décembre 2013, en ce qui concerne la lutte contre la corruption.
Rappelons que la répression des conflits d’intérêts ne vise que les comportements intentionnels ; il n’est donc pas possible, et nous ne le préconisons pas, de sanctionner une personne du fait de sa situation objective de conflit d’intérêts, la répression étant limitée à la personne qui choisit de participer à un processus décisionnel prohibé en se trouvant en situation de conflit d’intérêts.  
 
(1) Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF est la référence pour mesurer la valeur cardinale de la démocratie : la confiance. Depuis 2009, il dévoile les niveaux de confiance accordée aux acteurs politiques, sociaux et économiques par les Français. Il révèle les degrés de confiance personnelle et interpersonnelle. Il divulgue enfin les perceptions de l'avenir articulées entre optimisme personnel et pessimisme collectif.
 
(2) Un nouveau règlement est entré en vigueur au Parlement de Strasbourg, censé apporter plus de transparence dans les activités des responsables européens. Dans son dernier rapport l'ONG Transparency International estime qu'il reste beaucoup à faire notamment sur les conflits d'intérêts. En toile de fond, le scandale qu'avait provoqué la reconversion de l'ancien président de la Commission, José Manuel Barroso, chez Goldman Sachs.
 
(3) La Cour de cassation interprète même l’infraction de prise illégale d’intérêts, qui permet de sanctionner nombre de conflits d’intérêts dans un cadre public, de manière particulièrement extensive, interprétation contre laquelle le Rapport Sauvé a d’ailleurs pris position, proposant une réduction de celle-ci. Rapport Sauvé, préc, 30-40, et pour une réaction pénaliste, J.-M. Brigant, « Affaires, conflits d’intérêts, probité... Cachez cette prise illégale d’intérêts que je ne saurais voir », préc., n°6 et 13-14
 

 
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management

Du besoin de savoir penser

Dans son dernier ouvrage « La faillite de la pensée managériale » (1), François Dupuy s’attache à démonter le mécanisme par lequel la pensée managériale conduit les dirigeants, par le biais de décisions paresseuses (2), dans des impasses aux conséquences très concrètes. Examinons ensemble ce qui conduit à une pensée ordinaire et explorons les attitudes qui permettraient d’aller vers une connaissance élaborée.
 
François Dupuy fustige en particulier ce qu'il appelle la « pensée ordinaire, qui apparaît au premier abord et rassure en donnant à tout un chacun le sentiment de percevoir quelque chose de tangible, facile à décrire et si nécessaire à mesurer ». Et invite à la « connaissance élaborée, qui n'est pas immédiatement perceptible et dont la mise à jour nécessite l'utilisation d'outils et de raisonnements spécifiques et par là même un réel effort intellectuel. »

La réduction de la complexité

Le Swiss Economic Forum organisait sa conférence 2015 sur le thème « Simplify – maîtriser la complexité ». On y dit : « Quel directeur ou entrepreneur ne souhaite-t-il pas réduire ce degré de complexité ? (...) Pour s'assurer un succès durable, il faut cibler l'essentiel, connaître ses principaux facteurs de réussite et maîtriser la complexité. La sobriété devient le nouvel atout des entreprises. » Le faut-il vraiment ?
 
Il est frappant que la complexité – mot appartenant au verbiage des managers ordinaires que pas grand monde ne prend la peine de réellement comprendre (3) – est a priori considérée comme « mauvaise », qu'il faudrait donc la « maîtriser », la « réduire » et donc « simplifier ». Le raisonnement monocausal, linéaire, continue d'être le modèle de penser dominant. Il est ici à l'œuvre et nourrit ainsi cette pensée ordinaire au point d'oser, en 2015 encore, donner un tel titre dans un événement économique de grande envergure.
 
Il semble donc plus facile de torturer la réalité pour qu'elle corresponde à ce que la pensée ordinaire peut traiter, plutôt que de développer la pensée pour chercher à comprendre cette réalité...
 
Dwight Eisenhower disait : « Lorsque je rencontre un problème insoluble, je l'agrandis. Je n'arrive jamais à le résoudre en le réduisant, mais si je l'agrandis suffisamment, je peux commencer à entrevoir une solution. » (4)
Visiblement, ces principes – systémiques avant l'heure – n'ont pas percolé dans les écoles de management vu que le réductionnisme est toujours considéré comme le nec plus ultra de la pensée managériale.
 
Prenons la position d'EconomieSuisse sur le projet de politique énergétique 2050 du Conseil fédéral. « Par ailleurs, la stratégie énergétique 2050 aussi inquiète l'économie suisse. Le projet actuel est jalonné de réglementations bureaucratiques et de mesures contraignantes, tout le contraire d'une solution acceptable pour l'économie. Après le choc monétaire subi, il est vital pour les entreprises suisses que l'énergie, facteur de production incontournable, ne renchérisse pas davantage. » Toute la question – multidimensionnelle - de la politique énergétique, et le thème – tout autant multidimensionnel – de la survie des entreprises suisses sont ici trivialisés à un seul facteur causal : le prix. Les rudiments d'analyse stratégique semblent manquer : pas d'analyse de contexte, pas d'analyse des tendances et surtout un choix de ne voir dans cette transition énergétique que des risques et aucunement des opportunités, risques qu'il faudra bien sûr « combattre » ou « maîtriser ». Sans parler de l'absence flagrante de réflexion systémique qui inclurait la prise en compte de la dimension temporelle (effets retardés) et des boucles de rétroaction.

L'avidité pour la certitude et le savoir

Toujours lors de la même conférence de presse, Economiesuisse a défini comme champ d'action « l'élimination ciblée des incertitudes en matière de planification ». Décidément, le rêve d'un monde parfait, prévisible et donc rassurant, perdure : on ne veut pas d'incertitude, il faut l'éliminer. Quelle méconnaissance de la réalité des choses...
 
L'incertitude – le Sfumato cher à Leonardo da Vinci – est un état certes cognitivement et émotionnellement inconfortable. La réponse à l'incertitude n'est pas son combat, mais son exploration.
 
Cela nécessite un certain état d'esprit, à savoir la posture de l' « apprenant », par opposition à la posture du « sachant », tel qu'exprimé par Fred Kofman (6) :
« Les « sachants » fondent leur estime de soi sur le fait d'avoir raison – ou tout au moins d'en convaincre les autres. Ils gèrent les situations conflictuelles en imposant leur conception des choses et affirment que leurs opinions sont la seule « vérité ». Ils ne sont satisfaits qu'une fois qu'ils ont éliminé tous leurs contradicteurs ou rallié tout le monde à leur cause. Ils sont persuadés de voir les choses telles qu'elles sont et que tous ceux qui ne partagent pas leur vue sont forcément dans l'erreur.
 
Les « apprenants » fondent leur estime de soi sur l'ouverture et la coopération, invitant les autres à partager leur vision des choses. Ils cherchent à obtenir un consensus en cas de situation conflictuelle. Ils présentent leurs opinions comme des appréciations raisonnables de la situation et invitent les autres à en faire autant dans un esprit d'enrichissement mutuel. Ils savent que leur vision des choses leur appartient en propre et faire partie d'une réalité plus large. »
Garder une âme d'enfant, nourrir un esprit d'ignorance, soigner sa curiosité, est-ce indécent pour tout dirigeant qui se respecte ?

Le jugement moral

François Dupuy est d'avis que « le jugement moral fait bien souvent office de grille d'analyse dans le management quotidien. Il brouille la vue et exempte celui qui l'émet de l'effort nécessaire pour sortir de la connaissance ordinaire. »
 
Ce jugement moral était à l'œuvre lors de l'émission En Ligne Directe de la RTS du 4 février dernier. La directrice romande d'EconomieSuisse argumentait de « c'est vrai » et « ce n'est pas vrai ». Ainsi, l'opinion partisane qu'elle représentait - de manière parfaitement légitime d'ailleurs - était promue au rang de vérité scientifique.
 
La pensée tranchante, jugeante, logique, ne peut guère concevoir que plusieurs vérités, de plus contradictoires, puissent coexister. Les propos de ce général américain illustrent cela : affirmant que « les Russes étaient aux portes de l'OTAN », il était dans l'incapacité d'admettre la position d'un journaliste qui prétendait que la raison en était l'élargissement de l'OTAN vers l'Est, plutôt qu'un déplacement des Russes vers l'Ouest.
 
Ce type de jugement exprime une arrogance que Fred Kofman appelle « arrogance ontologique : croyance que notre vision des choses est la seule valide ». Une telle attitude réduit certes la complexité, elle exclut par là même des possibilités : elle appauvrit cruellement l'espace de réflexion, empêche de sortir du cadre, étouffe toute créativité. Elle a aussi l'effet d'induire en erreur, de propager et cimenter des croyances, bref de créer une représentation désirée d'une situation plutôt qu'exposer la réalité dans toute sa diversité et sa complexité.

Les biais psychologiques

La pensée ordinaire, linéaire peut aussi être expliquée par les travaux de Daniel Kahneman (7). Elle est le fruit du système 1 : automatique, impulsif, rapide et efficient. Idéal pour tout type de situation simple. La pensée élaborée est le fruit du système 2 : celui-ci est laborieux, volontaire, nécessite de la concentration, prend du temps et est énergivore.
 
Notre cerveau est donc a priori programmé pour la paresse de pensée : c'est celle qui nécessite le moins d'effort, le moins d'énergie. De manière inconsciente, il recourt donc le plus souvent au système 1 qui est tant efficace... dans tant de situations ordinaires de la vie. Ce système 1 de grande performance (et duquel nous croyons pouvoir tirer une quelconque fierté personnelle) a un très grand défaut : il est une machine à créer du sens (plutôt que rechercher la vérité) et est très sensible aux biais psychologiques dont voici les principaux rencontrés dans la pensée ordinaire :
 
- Illusion de contrôle : Croyance d'une relation de causalité entre nos actions et les résultats observés.
- Biais de confirmation : Préférence aux informations qui confirment les idées préconçues ou hypothèses; absence de considération de la véracité des informations.
- Backfire effect (effet contre-feu) : Lorsque des personnes sont confrontées à une évidence qui heurte leurs croyances, cela renforce leurs croyances.

Les causalités invisibles qui donnent du sens

Notre système 1 mentionné plus haut cherche du sens, par commodité, par paresse. Cela conduit à des affirmations de causalité plutôt étonnantes :
« Si la gauche gagne, c'est un désastre pour la Suisse » prétend l'UDC. Probablement que beaucoup d'adhérents souscriront à une telle affirmation. Toutefois, plusieurs questions – obligeant de sortir de la paresse – surgissent : comment l'UDC définit-elle concrètement la notion de « désastre » ? Et surtout, quels sont les liens de causalité entre une victoire de la gauche et ce désastre ?
 
« Soulager les familles en exonérant les enfants des primes d'assurance maladie » argue le PDC à la veille des prochaines votations fédérales. Là également, qu'est-il exactement entendu par « soulager » ? Et en quoi cette exonération conduirait-elle à un tel soulagement ? Question qui dérange : quels sont les effets collatéraux, non-désirés, qui seront générés par cette mesure ?
 
Utilisation d'un vocabulaire généralisant, omissions, causalités hypothétiques, déni des effets systémiques engendrés par des mesures uniques, non prise en compte des effets retardés, réduction de la complexité, proclamation de croyances etc. : voici les ingrédients qui caractérisent la pensée ordinaire paresseuse.

Ré-apprendre à penser et développer la conscience

La complexité de notre société va croissant, sur ce point il semble exister un consens : pour y répondre, et c'est la mauvaise nouvelle, c'est dans la qualité de penser qu'il faudra d'abord investir, dans le développement de la culture générale, dans l'éveil de la conscience.
 
Pour conclure, citons comme François Dupuy dans son livre, Schopenhauer qui, parlant de l'opinion commune, disait : « Désormais, le petit nombre de ceux capables de juger est obligé de se taire ; et ceux qui ont le droit de parler sont ceux qui sont absolument incapables de se forger une opinion et un jugement à eux et qui ne sont donc que l'écho de l'opinion d'autrui... Bref, peu de gens savent réfléchir, mais tous veulent avoir des opinions. »
 
 
(2) Voir également une interview de Boris Cyrulnik sur le thème de la « pensée paresseuse » http://www.ressources.be/blog/la_pensee_paresseuse__boris_cyrulnik
(3) Voir : Sommes-nous aptes à gérer un monde volatile, incertain, complexe et ambigu (VICA), Philippe Vallat, Military Power Review 2/2014
(4) "Whenever I run into a problem I can't solve, I always make it bigger. I can never solve it by trying to make it smaller, but if I make it big enough, I can begin to see the outlines of a solution."
(5) http://www.economiesuisse.ch/fr, 2.2.2015, consulté le 6.2.2015
(6) L'entreprise consciente, Comment créer de la valeur sans oublier les valeurs, Fred Kofman, Edition des îlots de résistance, 2009
(7) Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée, Daniel Kahneman Flammarion, 2012
 
 
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conscience et spiritualité

Fracture sociétale : montée d'une nouvelle conscience ?

Un certain nombre d’événements dans la société « civile » concoure à manifester une nouvelle conscience humaine, qui graduellement se spiritualise. Le partage des problèmes que vit l’humanité et la planète conduit à une généralisation de la prise de conscience des difficultés et participe à l’élévation de la conscience humaine qui commence à se soucier des autres règnes du vivant, et de son impact sur la terre.
Evoquer le changement de paradigme de société se traduit ainsi par des mutations dans tous les domaines et notammentla spiritualité qui est également concernée. Nous tenteronsdans cet article de formuler la distinction entre la nouvelle conscience en émergence et la spiritualité au sens traditionnel. Nous mettrons également en lumière les caractéristiques de la nouvelle conscience, face à une humanité en mutation et transition.

Notre conception du cheminement spirituel

Si la spiritualité est ce qui relie à la transcendance et manifeste l’Esprit, quelle qu’en soit sa nature et selon les croyances de chacun, elle conduit au travers de la quête individuelle, à retrouver la connexion avec l’Unité.
Ce cheminement individuel fait sortir progressivement des errances du moi pour révéler le Soi, cette part de divin nichée en nous (révélation du Logos) qui lorsqu’elle s’épanouit nous fait retrouver la voie de l’Unité. Nous ressentons alors la connexion au Tout et nous prenons conscience que tout est lié, que nous sommes une partie de l’Unité et que nous pouvons nous sentir en résonnance avec chaque règne, chaque élément du vivant, visible ou invisible. Nous prenons conscience que nous sommes une goutte d’eau dans l’immensité de l’océan de la vie. Notre besoin égotique d’exister se trouver apaisé par la rencontre avec l’Amour inconditionnel qui nous inonde et nous remplit, apaisant désirs et besoins nous comblant de plénitude et nous permettant de nous désaltérer à la Source inextinguible de la Conscience du Présent.
 
Aux visions prophétiques de Mère et de Sri Aurobindo, pour ne citer qu’eux, ayant consacré leur cheminement intérieur et leurs actions à l’émergence de la nouvelle conscience, un certain nombre d’événements dans la société « civile » concourent à manifester une nouvelle conscience humaine, qui graduellement se spiritualise.

Différents facteurs conduisant au changement de paradigme

Au XXème siècle, une pluralité de facteurs a contribué à faire émerger le changement de paradigme que nous vivons aujourd’hui[1]. Nous en retiendrons seulement quelques-uns en réalisant un rapide panorama pluridisciplinaire pour saisir la fracture sociétale qui fait advenir une nouvelle conscience humaine.
 
Les guerres mondiales ont eu raison du sujet
 
Tout d’abord les guerres mondiales qui ont laminé l’Occident[2] et l’ont fait sortir exsangue économiquement et humainement. Après avoir tué Dieu (« Dieu est mort » de Nietzsche) nous avons tué l’être humain en industrialisant la mort et en éradiquant systématiquement une partie de l’humanité. Celle-ci, devenue objet, a totalement ébranlé la notion de sujet (Jean-Paul Sartre avec l’Etre et le Néant, Lévi-Strauss et le structuralisme ou encore Jacques Lacan et la notion d’Autre). Cette fracture irréversible a mis l’Occident a genoux et questionné ses valeurs fondamentales telles celle du progrès, nouvelle religion qui, avec la science, apportait jusque-là les réponses vers un futur souhaité et optimiste ; le bonheur de l’humanité étant apporté par le progrès, le confort, l’amélioration des conditions de vie. Et tout d’un coup, il est aussi devenu synonyme d’industrialisation de la mort.
Nous avons franchi un cap qui dans l’imaginaire humain conduisit à revisiter les Lumières au regard de cette ombre infinie qu’ont représenté le nazisme et les camps de concentration. Ombre que nous voyons resurgir aujourd’hui sous la forme de Daech, un écho à nos mémoires collectives irrésolues[3].
 
L’économie broie les êtres humains
 
Donc, à cette rupture avec les valeurs du progrès, d’autres facteurs sont venus s’ajouter.
L’évolution économique de la fin du XXème siècle a fait passer du capitalisme au libéralisme dérégulé, notamment dans les années 80 avec les différentes dérégulations (Reagan, Thatcher[4]) décorrélant l’or du dollar notamment, l’économie basant alors sa richesse sur un marché dérégulé, sans plus de garde-fous, le principe de la dette et la fabrication infinie d’argent virtuel[5].
 
 
Cette dérégulation a conduit également à faire évoluer les actionnariats des entreprises qui sont passés d’actionnaires patrimoniaux à financiers. Ceci ayant pour conséquence de privilégier les bénéfices financiers aux provisions nécessaires pour faire vivre l’entreprise et recruter correctement. Ce qui participe à accroître mal-être et burn-out dans les organisations.
Avec 1973 et le premier choc pétrolier marquant la fin des Trente Glorieuses, la fragilité économique s’est invitée dans le paysage idyllique de la croissance infinie.
Facteurs faisant apparaître le chômage rompant le contrat social établi entre les entreprises et les salariés. Insécurité qui n’a fait que croître avec les années.
 
Un autre facteur majeur expliquant le changement de paradigme est la mondialisation marchande faisant du monde un immense marché plaçant de facto, l’économique, ou plutôt la finance, au dessus du politique, les lobbies de toutes les grandes industries et services dictant désormais leurs lois aux gouvernements.
 
Et dans le même temps, avec l’avènement d’Internet, c’est le début de l’interconnexion des milliards d’individus de la Terre, directement ou indirectement, désormais avec les ordinateurs et les téléphones portables. Nous y reviendrons.
 
Quelles sont les conséquences de ces différents éléments sur la conscience humaine ?
 
L’essentiel pourrait être résumé comme une rupture de confiance avec le modèle dominant : la science comme nouvelle religion peut conduire à l’éradication de l’humanité notamment avec le nucléaire, le progrès n’apporte pas comme annoncé le bonheur pour tous, l’exclusion continue d’un nombre croissant d’individus est la traduction d’une rupture du contrat social, éviction délibérée, détérioration des conditions de travail et déshumanisation des rapports professionnels. Alors désabusés et se sentant trahis et/ou exclus, une certaine partie de la population remet en question le système économique basé sur la dette, la consommation et la croissance. De plus en plus nombreux à être privés de l’avoir (consommation), érigé comme ersatz aux quêtes spirituelles et à la transcendance, les questions existentielles se reposent et chacun tente d’y trouver ses modalités de réponses et de retrouver son être perdu dans le labyrinthe des illusions de la consommation.
 
Interconnexion et coopération
 
L’interconnexion via Internet permet aussi bien l’échange d’informations que la diffusion de la connaissance et surtout avec les réseaux sociaux facilite les partages instantanés d’informations notamment sur les évolutions sociétales. Ceci a pour conséquence une évolution radicale des rapports humains.
Tout d’abord pour gérer les problèmes que nous avons co-créés (pollution, dégradation du climat) afin de préserver les biens communs et l’environnement les réponses individuelles sont insuffisantes. Nous avons co-créé un niveau de complexité qui pour être géré nécessite d’être appréhendé de manière transdisciplinaire. Ce qui signifie l’apprentissage[6] de la coopération entre disciplines et compétences et de ce fait délaisser les principes de la compétition pour retrouver les modalités de faire, créer et inventer ensemble. Coopération qui repose alors sur des valeurs telles que la fraternité.
Ensuite, les pratiques de connexion sur Internet et en particulier via les forums et les réseaux sociaux développent une horizontalisation des rapports humains. Les échanges se font désormais de pairs à pairs et non plus de père à fils.
L’accès à la connaissance étant dorénavant offert à tous via Wikipédia ou Google notamment, la position haute de sachant est remise en cause. Par conséquent le statut d’expert que l’on retrouve chez l’enseignant, le manager ou le maître spirituel sont revisités. Chacun pouvant être interpellé via la toile par n’importe qui, les filtres liés aux privilèges du statut s’effacent. Par conséquent les modalités de fonctionnement hiérarchique, patriarcal (top down comme les décrivent les anglo-saxons) sont remis en cause.
 
Horizontalité et modification des rapports humains dans les organisations
 
Les individus souhaitent vivre dans leur quotidien cette horizontalité qu’apporte le numérique (Internet, Smartphones, et tout objet connecté) ; horizontalité qui pose l’équivalence en humanité qui pousse alors les lignes du fonctionnement entre les individus.
On voit ainsi surgir dans les entreprises le besoin qu’elles se libèrent[7] du fardeau de la hiérarchie, les pratiques de communication et de gouvernance évoluent également vers le partage des décisions et des responsabilités. Cette horizontalité cherche à concilier les besoins de singularité de chacun et la conscience collective du « nous »[8].

Le changement de paradigme conduit à l’élévation de conscience

Sur quoi porte ce changement de paradigme ? Il est l’avènement de la société de la connaissance. Internet apporte une révolution dans les représentations et les comportements comme précédemment l’écriture puis l’imprimerie.
Aujourd’hui, la diffusion illimitée de la connaissance, accessible à tous modifie les rapports de pouvoir entre les individus (savoir/pouvoir) et développe les comportements de coopération et d’équivalence.
Le partage des problèmes que vit l’humanité et la planète conduit à une généralisation de la prise de conscience des difficultés et participe à l’élévation de la conscience humaine qui commence à se soucier des autres règnes du vivant, et de son impact sur la terre[9].
 
Prometheus - Film de Rydley Scott, 2012
 
La conscience humaine se spiritualise au sens de comprendre les interactions entre tout ce qui est vivant. Ce qui la conduit à s’intéresser à la spiritualité et à découvrir que dans tous les plans de la physique quantique à l’écologie ou à la quête existentielle, chacun découvre que tout est interelié. Ce qui conduit à modifier les comportements et à décider de prendre soin de soi, de la terre, des autres. C’est la conscience écologique et celle de la compréhension des mécanismes du vivant.
 
La conscience humaine développe alors empathie bienveillance et compassion. Et ce faisant, elle évolue de manière plus consciente vers son éveil.
La démocratisation des connaissances et pratiques des grandes traditions spirituelles (du bouddhisme en passant par la médecine chinoise ou aux savoirs des peuples premiers) encourage la généralisation des pratiques méditatives, qui, devenant laïques, entrent dans tous les environnements et notamment celui des entreprises. Et nous connaissons l’effet vertueux de la méditation qui, grâce aux recherches des neuroscientifiques démontrent que plus on pratique et plus cela modifie notre cerveau, notamment les lobes frontaux développant les comportements d’empathie, de bienveillance et de soin à autrui.
 
Ainsi, les excès de notre société financière dérégulée et de la consommation à outrance, conduit-elle, grâce au numérique, à développer des pratiques spirituelles ancestrales permettant le développement de la conscience humaine et la pratique plus généralisée de l’empathie pour soi, dans les relations et pour l’environnement et la Terre !
Ce qui rejoint les travaux de Clare Graves suivis notamment par Ken Wilber (spirale dynamique) sur l’évolution de la conscience humaine. A chaque étape de complexité produite par l’humanité celle-ci évolue dans ses capacités cognitives et émotionnelles et franchit un seuil pour précisément gérer la complexité qu’elle a crée.
Cela correspond aussi aux recherches de Carl Gustav Jung qui, avec sa notion d’inconscient collectif, donne une explication du fonctionnement psychique individuel et collectif comme soubassement de notre conscience collective.

Et de quoi parle-t-on en évoquant la nouvelle conscience ?

La nouvelle conscience est donc le fruit d’une souffrance individuelle et collective liée aux ruptures avec un modèle promettant le bonheur pour tous (progrès et science) et ayant démontré ses abysses d’ombre conduisant à la rupture de confiance entre le système (longtemps représentée par l’Etat) et les citoyens. Elle est aussi cette formidable manifestation de résilience collective face aux potentialités d’autodestruction de l’humanité.
 
En manque de structures et de repères, ce qui est le propre d’un entre-deux paradigmatique, lâché seul dans cette errance identitaire et existentielle, chacun tâtonne. Les quêtes existentielles foisonnent et les besoins de reliance et d’appartenance réapparaissent. Le religare redevient une priorité qui prendra des formes contemporaines et profanes dans les rassemblements sportifs des stades ou dans les récents collectifs citoyens visant à relancer la démocratie (Occupy Wall Street, Anonymus, Printemps Arabes, Nuitdebout, CivicTech...). A la quête de sens, résonne le besoin de se retrouver ensemble, de recréer du lien et de la relation. Missions traditionnelles des religions qu’aujourd’hui dans notre Occident en vacance spirituelle revisite. Chacun mène son chemin pour apporter des réponses en jonglant entre développement personnel, travail psychologique et pratiques spirituelles.
 
 
La soif de transcendance est intacte et les voies sont aussi nombreuses que les individus en chemin.
Ce qui est remarquable c’est qu’à la suite des élans New Age qui ont suivi les années 70 et leur rejet de l’autorité vécue comme abusive, tâtonnements et balbutiements se sont traduits par des bricolages (au sens de Levi-Strauss) que d’aucuns nommeraient des syncrétismes démontrant le besoin de faire advenir autre chose. L’ère du Verseau marque le début d’une nouvelle forme de spiritualité qui, au bout de 50 ans, commence à prendre une certaine maturité.
Les extravagances de certains pro NewAge sont toujours présentes, toutefois. Une grande majorité de personnes en chemin tisse une nouvelle voie entre les promesses ésotériques et les enseignements des filiations spirituelles classiques.
De la même manière que tout le reste de la société civile bricole, tâtonne, essaie de nouvelles formules dans la gouvernance et la coopération, chacun est amené à opérer un tri sélectif entre les invariants des traditions spirituelles toujours valables dans notre société en mutation et les aspects devenus caducs en regard d’une société dont les individus grandissent en autonomie et en maturité.
 
Ainsi, nombreux sont ceux qui font désormais leur marché aussi bien parmi les pratiques psychologiques et de développement personnel pour construire, consciemment ou non, un cheminement d’évolution intérieur et s’abreuvent aux multiples traditions spirituelles afin de créer un corpus de théories et de pratiques qui leur correspond, les structure et les fait tendre vers la sagesse et l’éveil.
Le rejet de « l’autorité de fait » imposée par la posture de sachant, conduit à recomposer également les postures de « maîtres » spirituels et de disciples. Ceux-là ayant, tout comme dans le domaine de l’entreprise ou dirigeants et managers deviennent des coachs ou des facilitateurs et les enseignants se transforment en maïeuticiens et non plus en sachants. Les guides spirituels sont là pour accompagner sur le chemin les personnes qui les sollicitent, répondant à un besoin ponctuel et ne pouvant plus décider pour eux du moment de leur maturité à devenir leurs propres maîtres.
 
Evidemment, cela n’empêche pas les écueils et les obstacles égotiques de la quête individuelle. Et bien entendu, beaucoup se perdent, se trompent, et précisément c’est ce que revendiquent les plus jeunes qui participent à l’émergence de cette RenaiSens, ils veulent expérimenter, essayer et assument qu’ils vont sans doute se tromper, mais ils veulent se lancer dans l’expérience.
 
Cette nouvelle conscience spirituelle est alors ce besoin de cette humanité en transition et en transformation à prendre le risque de devenir elle-même au prix d’essais et d’erreurs qu’elle préfère à l’ankylose du bon vouloir de l’expert.
Elle exprime la résilience de l’humanité qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour survivre. Elle veut se réinventer. Comprenant avec l’expérience les erreurs de l’errance égotique, elle apprend à évoluer en restant détachée d’un maître unique au pouvoir concentré dans les mains d’un seul pour privilégier le co-grandir. Ainsi se mettent en place des espaces pour co-grandir en spiritualité, de nouvelles formes de fraternités dans lesquelles chacun aide l’autre à faire face à ses zones d’ombre, à ses facettes d’irrésolu, dans la bienveillance et la compassion afin que la croissance se fasse ensemble, en communion, une nouvelle manière de tisser du lien, de créer de la relation, un peu à la manière des peuples premiers dont nous tirons aujourd’hui les enseignements pour nous aider à élaborer une nouvelle humanité.
Chacun apporte son expérience et ses pratiques, les partage, les fait expérimenter et ose exprimer ses fragilités, dépose ses faiblesses auprès de pairs bienveillants, partage ses errances pour parvenir à grandir en tolérance, compassion, sagesse et spiritualité.
 
Chacun s’aide sur le chemin de l’éveil que beaucoup souhaitent désormais être le fait de l’humanité et non plus seulement celui de l’individu.

En conclusion

La nouvelle conscience est alors cette conscience écologique de soi, d’autrui, de la terre et de l’humanité et la prise en considération d’une évolution holistique individuelle et collective afin d’apporter la survie à tous, la préservation de la terre mère. C’est la compréhension que faire partie du Tout est devenu aussi bien une évidence physique, que biologique et sociétale comme un projet individuel et collectif de faire se développer notre spiritualité à tous afin que le chemin d’éveil soit un chemin de respect du vivant et des biens communs.
 
 
Christine Marsan est psycho-sociologue - Veille des tendances
 
[1] Pour plus de détails, voir Marsan, C. Entrer dans un monde de coopération, Chronique Sociale, 2013.
[2]Le Monde/ La Vie, Hors série, L’histoire de l’Occident. Déclin ou métamorphose, Edition 2016.
[3]Ceci n’en est qu’un des facteurs explicatif, pour aller plus loin, voyons Osons la fraternité, collectif, Editions Yves Michel, 2016.
[5]Aujourd’hui 98% des transactions financières sont des flux d’informations qui ne reposent sur aucune réalité économique ou monétaire.
[6]Disons le réapprentissage, la nature (voir les enseignements de la biologie et du biomimétisme) ayant toujours privilégié la coopération à la compétition et la majorité des peuples premiers perpétuent des règles de vie en harmonie avec le vivant privilégiant la paix à la guerre.
[7] L’entreprise libérée est cette aspiration des entreprises à libérer l’organisation des fonctionnements hiérarchiques parfois étouffants en donnant à la base (élan bottom-up des salariés) les possibilités de s’auto-organiser afin de fonctionner avec plus de fluidité et de performance. Ceci apporte davantage d’autonomie aux acteurs économiques et fait évoluer leurs compétences relationnelles (communication bienveillante, nouvelles formes de gouvernance).
[8] Les apprentissages de l’histoire  se font pour éviter de sombrer dans les excès du communisme et du capitalisme. La nouvelle conscience fait émerger une tierce voie qui se traduit dans de nombreux domaines.
[9]Ce qui a conduit Paul Crutzen à décrire notre influence humaine sur la terre d’anthropocène ayant une incidence aussi importante que les autres stades majeurs de l’évolution de la planète. https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropocène
 
 
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Trump Tower

Post-vérité, l'ère de l'indifférence

M’interrogeant sur la « post-vérité », ou ce qu’on appelle ainsi, j’ouvrai la page Wikipédia fort documentée et anormalement longue (détaillée et passionnante) pour une notion aussi récente. Sans doute la longueur des articles du net sur le net est-elle à proportion de la contemporanéité, pour ne pas dire de l’actualité bien que les deux notions aient tendance à fusionner, du concept. Un concept encore assez mal défini, et qui fut forgé en réaction à une série d’événements politiques et géopolitiques dont le mensonge de Bush Junior à propos des armes de destruction massive en Irak est le préalable, mais dont la multiplication, de la propagande du Brexit au grand déballage de « Bullshit » de Trump sont la consécration.

Raison pour laquelle l’expression d’ère « post-vérité » a été élue « mot de l’année 2016 » par le dictionnaire d’Oxford, qui la définit ainsi :

« ce qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

Le mot de l’année 2016

Ère post-vérité, ère de l’indifférence

Et si j’utilise le terme de « bullshit », c’est que Wikipédia me rappelle justement le titre de l’article du philosophe américain Harry Frankfurt, publié en 1986 : « De l’art de dire des conneries », où il distingue le mensonge qui s’appuie sur une reconnaissance de la vérité et la connerie qui se fiche éperdument de la simple distinction entre vérité et mensonge.

{youtube}W1RO93OS0Sk{/youtube}
Entretien avec Harry Frankfurt à Princeton.

Or cette indifférence à la vérité a été très précisément analysée par Hannah Arendt dans « vérité et politique » où elle revient en philosophe sur le monde qu’Orwell avait décrit en romancier. C’est même là son point central, et je ne résiste pas à la tentation de la citer,

« … le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin – se trouve détruit. » (« Vérité et politique », dans La crise de la culture, folio poche p. 327-328).

Autrement dit, le danger de la post-vérité n’est pas le mensonge, qui en soit peut même constituer une forme de liberté par rapport au factuel, mais bien l’indifférence à la distinction entre mensonge et vérité. Nous parlons ici de « vérité de fait », et si la prétention à la vérité peut aussi être un danger pour le politique en ce que le réel est soumis à des interprétations diverses et contradictoires, elle doit demeurer une idée régulatrice à moins de sombrer dans un parfait cynisme.

Hannah Arendt

Les traces du totalitarisme

Si Hannah Arendt me semble être une source stimulante pour comprendre l’ère post-vérité, ce n’est pas seulement parce qu’elle a écrit ce texte en 1964, (et déjà, dans les Origines du totalitarismes publié en 1951 elle en faisait état) et qu’à ce titre, on peut admettre soit qu’elle était visionnaire, soit que le concept de post-vérité remonte malheureusement bien plus loin que les lubies d’un Donald Trump adossées à l’exponentielle prolifération de la rumeur et de l’opinion indépendamment de tout fact checking que représente la Toile ; la post-vérité est la vérité de tout totalitarisme, autrement dit de toute politique où l’idéologie tend à se substituer intégralement au réel.

Totalitarisme dont l’école de Francfort, et Hannah Arendt elle-même montrent que certaines de ses tendances perdurent en démocratie, du fait de la structure de masse : la masse est la condition de possibilité du régime totalitaire, elle l’est aussi du capitalisme libéral – la publicité par exemple substituant là aussi à la valeur réelle d’une chose, une simple image, et peu importe que cette image soit fausse.

Homme privé – homme public

Hannah Arendt (Oct. 14, 1906 – 1975). Ryohei Noda

Revenons alors à la deuxième raison pour laquelle j’en appelle à Hannah Arendt, et à sa conception de la vie privée dans son opposition à la vie publique qu’elle emprunte à la philosophie grecque – ce qu’elle expose dans la Condition de l’homme moderne, paru en 1958 ; opposition qui me semble particulièrement pertinente pour comprendre la victoire de l’ère post-vérité.

Les Grecs distinguaient la vie privée et la vie publique de façon très différente de la nôtre, qui a vu émerger le phénomène du social, dépassant, voire abolissant cette distinction : la vie privée est celle de l’homme économique, indépendamment de son inscription dans le monde humain, c’est-à-dire le monde où l’on produit du sens reconnu et manifeste, des objets, et des œuvres, et tout ce qui, étant public, transcende l’homme privé aliéné à la seule nature.

« Vivre une vie entièrement privée, c’est avant tout être privé de choses essentielles à une vie véritablement humaine : être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui, être privé d’une relation “objective” avec les autres, qui provient de ce que l’on est relié aux objets communs, être privé de la possibilité d’accomplir quelque chose de plus permanent que la vie. La privation tient à l’absence des autres ; en ce qui les concerne l’homme privé n’apparaît point, c’est donc comme s’il n’existait pas. » écrit Hannah Arendt (éd. Pocket, p. 99).

Et voilà que l’homme privé est devenu tout puissant. Tout puissant, mais demeurant privé, privé de cette transcendance qui caractérise le monde humain. L’ascension de l’homme économique est allée de pair avec la destruction du monde commun et du politique tout à la fois. Or « la réalité » est étroitement liée à l’idée de monde commun comme seul lieu d’une véritable existence humaine. C’est dans cet espace-là que peut avoir encore du sens la notion de vérité de fait, dans sa relation à la réalité humaine (et non scientifique) :

« Notre sens du réel dépend entièrement de l’apparence, et donc de l’existence d’un domaine public où les choses peuvent apparaître en échappant aux ténèbres de la vie cachée ».

Et dans « apparence », il ne faut pas entendre l’apparaître dans son opposition à l’être, mais au contraire comme sa révélation.

« Pour nous l’apparence – ce qui est vu et entendu par autrui comme par nous mêmes – constitue la réalité. Comparées à la réalité que confèrent la vue et l’ouïe, les plus grandes forces de la vie intime – les passions, les pensées, les plaisirs des sens – mènent une vague existence d’ombres tant qu’elles ne sont pas transformées (arrachées au privé, désindividualisées pour ainsi dire) en objets dignes de paraître en public. (…). C’est la présence des autres voyant ce que nous voyons, entendant ce que nous entendons, qui nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes (…) ».

« Moi en miroirs » (« me reflected »). Brian Snelson

Mise en scène du « moi privé »

Mais si l’individu privé, non pas dans sa singularité mais dans son conformisme, se substitue, à travers sa duplication, et la guise de relation que constitue le réseau, au monde commun, si la structure de « masse », remplace la notion de « commun » corrélative de pluralité, alors la réalité en effet n’a plus lieu d’être, sinon à s’éparpiller en de multiples points de vue, dont la vue ne porte pas sur une réalité commune, comme le proposerait le modèle monadologique de Leibniz, mais sur le point de vue lui-même, dans un reflet à l’infini de l’œil : le point de vue qui ne reflète plus le monde, mais bien le moi privé.

Et de fait, c’est encore le moi privé que la télévision vient mettre en scène aujourd’hui, non seulement celui d’anonymes qui par ce biais deviennent ce qu’il est convenu d’appeler des « people » ou « demi-people », exposant leur intimité et déplaçant ce qui auparavant n’était pas digne d’appartenir à la sphère publique, vers ce nouvel espace, où les choses apparaissent, mais délestées de toute possibilité de transcendance.

Cet espace d’apparaître est devenu le champ du public, et de ce fait la mort du public. Le privé l’a emporté, cédant la place à l’intimité de l’homme politique au détriment de son discours – aux émotions et à la psychologie au détriment de la pensée.

À ce titre, je citerais volontiers la phrase de Guy Carcassonne, constitutionnaliste, et trouvée sur Wikipédia, tiré du papier d’Éric Aeschimann dans Libération le 14 juillet 2004 :

« À tort ou à raison, les hommes politiques ont l’impression que l’appréciation que les Français vont porter sur eux ne sera pas liée à la qualité de ce qu’ils disent, mais à la rapidité et à l’intensité de leur émotion. »

ou encore Claude Poissenot dans The Conversation du 22 novembre 2016 :

« Les individus sont désormais définis par un « moi émotionnel ». Devenir soi-même est devenu une norme. (…) Le populisme de « l’après-vérité » (est) un effet pervers de la modernité qui invite les individus à se construire eux-mêmes »

Faillite du commun, faillite du langage

L’homme privé était jadis l’esclave. Il l’est encore aujourd’hui. C’est l’esclavage qui est devenu public, et de ce fait vertu. L’aliénation à des « valeurs » qui n’ont rien de partageable en tant que valeurs communes, puisqu’elles consacrent l’individualisme – ce qui est « à moi » et non aux autres, de la richesse à l’enfance, de la femme ou des enfants à la coiffure. Bref, tout ce qui était exclu du champ du politique et du monde humain par les Grecs.

La réalité commune qui définissait le monde humain, champ de l’action et de la parole, a fait faillite : chacun a la sienne, les communautés ont les leurs, les algorithmes s’occupent de ne les faire jamais se rencontrer. Faillite de l’idée même de vrai, et de toute prétention à établir quelque chose de commun à partir du réel.

Car pour établir quelque chose de commun, encore faut-il parler le même langage : faillite donc du langage qui s’est déconnecté de sa vocation à dire, au profit d’un simple accompagnement d’émotions, et qui pourrait en réalité se réduire à des interjections ou des onomatopées, mais auxquelles on a rajouté des story tellings. Le plaisir du récit n’a pas totalement disparu.

Car si l’on est dans une ère post-vérité, c’est donc qu’on est dans une ère post-langage. Certes, déjà les sophistes usaient du langage comme d’un simple outil de pouvoir, au demeurant fort rémunérateur (cf. Les Zemmour qui en font profession et gagnent très bien leur vie, à proportion de leurs outrances – l’outrance est aujourd’hui économiquement rentable) – ce qui tendrait à relativiser le préfixe de « post ».

Il semble pourtant que le phénomène se soit accentué. Et s’il est vrai que la Raison est soumise à un perpétuel mouvement dialectique, disons que nous sommes confrontés à sa figure la plus triste, à sa fixité la plus morbide, avant qu’elle-même ne se réinvente pour se libérer de ce qu’elle est devenue : la technique autonome d’un côté, la crédulité dans la parole humaine et sa valeur de l’autre.

Platon s’était érigé contre les sophistes pour asseoir l’idée du vrai qui sauverait et le logos et la pensée ; Descartes s’était érigé contre les sceptiques pour sauver la philosophie et la science ; c’est lors de crises majeures de la vérité que la philosophie s’est refondée. On peut espérer voir surgir le nouveau héraut du « critère ».

La reconnaissance du vrai contre l’opinion

Petit guide de la « post-vérité ». Phil Venditti

Pourtant, la société de masse semble être un phénomène nouveau au regard des millénaires passés, et rendre le différend d’autant plus irréductible : car lorsque le commun n’est plus, lorsque le moi est érigé en norme et dupliqué à l’envi, lorsque les réseaux et la toile offrent aux pulsions la possibilité d’immédiatement s’exprimer, lorsqu’il n’est plus de sanction face au mensonge puisqu’il se présente comme une opinion et que l’opinion est devenue toute puissante (le moi émotionnel étant son fondement inattaquable), puisque l’émotion elle-même n’entre pas dans le champ de la vérité ni celle du mensonge, et se dégage ainsi de tout débat pour le remplacer, dans ces conditions, qu’importe en effet la vérité ?

Ou la tentative d’ajuster ses propos à une réalité qui serait communément reconnue ? Comment résister à l’autonomie pure du discours qui se détache de ses conditions de validation ou de vérification. L’acte même de vérification est rendu caduc par l’indifférence au vrai.

Cette indifférence n’est pas universellement partagée, bien sûr, et il demeure des soldats de la reconnaissance du Vrai (parfois même fanatiques), qui vérifient incessamment, prennent des risques, recoupent leurs sources, mais la conséquence de leur action n’aura d’intérêt que pour ceux qui tiennent la vérité pour une valeur commune.

Les négationnistes ne font pas autre chose : le principe de contradiction n’a pas de prise sur eux ; la démonstration scientifique, le témoignage humain, rien ne peut les faire changer d’avis puisque leur avis relève d’une croyance, dont la clé d’intelligibilité n’est pas à chercher du côté de la passion scientifique, mais d’une passion d’un autre ordre. Le réel n’a pas de prise sur eux. Comme il n’en a pas sur les électeurs de Trump ou de Marine Le Pen.

La démocratie contre le « mensonge complet »

La vraie question devient alors : qu’est-ce que l’avenir d’une démocratie si ce que Arendt appelle la « vérité de fait » n’a plus lieu d’être ? Car « la possibilité du mensonge complet et définitif, qui était méconnu aux époques antérieures, est le danger qui naît de la manipulation des faits ».

Qu’en sera-t-il en outre pour les historiens, si

« Les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir sont effectivement très minces : elle est toujours en danger d’être mise hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais, virtuellement, pour toujours. » (p. 294) ; et en effet, « qu’est-ce qui empêche ces histoires, images et non-faits nouveaux de devenir un substitut adéquat de la réalité et de la factualité ? »
(Arendt, « Vérité et politique » p. 323)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation
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Facebook

Facebook : Les grandes manœuvres

C’est la numéro 2 de Facebook, Sheryl Sandberg, qui s’est déplacée en personne pour annoncer la bonne nouvelle : le géant des réseaux sociaux va investir dans des startups françaises spécialistes des données individuelles, reconnaissant ainsi le talent de notre pays dans le digital. Cocorico ! Une annonce à quelques millions de dollars investis dans Station F, le projet ambitieux initié par Xavier Niel pour incuber à grande échelle nos meilleures pousses technologiques. En même temps, quelques autres poignées de dollars pour soutenir la création à Science po Paris d’un centre d’innovation des politiques publiques. En arrière-plan, le débauchage par Mark Zuckerberg, le boss de Facebook, des meilleurs talents américains en marketing politique nouvelle génération. Et puis, ces confidences discrètes sur la nouvelle appétence de Zuck pour la grande politique. Alors, au moment où un Donald Trump improbable devient président des États-Unis, Facebook prépare-t-il les grandes manœuvres pour conquérir, au prochain coup, la Maison Blanche ? Mark Zuckerberg, prochain président américain ? Yes he can !
 
Grand tralala et faste municipal pour accueillir Sheryl Sandberg, la COO, n° 2 de Facebook, mardi à la Halle Freycinet à Paris. Sur ce lieu de 34000 m2 imaginé par Xavier Niel pour incuber les meilleures pépites des nouvelles technologies, inauguration de l’espace Station F. Avec un F pour France ou Facebook, peu importe.
 
Facebook n’a pas la réputation d’être particulièrement philanthrope. Si le réseau social mise sur ce creuset des startups parisiennes, c’est pour dénicher « des projets qui valorisent les données pour créer des services utiles à la vie quotidienne, à la santé, aux transports et à l'éducation » indique le communiqué publié à l’occasion de cet événement. Remarquons, au passage, que ces secteurs ne sont pas choisis au hasard : ce sont les piliers de tout bon programme politique. Depuis longtemps déjà, Facebook sait que la maîtrise des données est affaire de pouvoir. Le politique ne peut plus se passer de ceux qui savent utiliser les empreintes numériques des citoyens. Rien n’est donc trop cher pour mieux traiter celles-ci, les décortiquer, les analyser et en tirer la substantifique moelle. Or Facebook est convaincu que la réputation de la France dans la qualité de ses ingénieurs data n’est plus à faire. Déjà, l’année dernière, le réseau avait créé son laboratoire dédié à l’intelligence artificielle à Paris. A cette occasion, il avait recruté quelques-uns de nos meilleurs cerveaux en la matière, au premier rang desquels figure Yann Le Cunn, grand maître du deep learning. Le choix de Paris et de l’incubateur de Xavier Niel n’est donc pas anodin car c’est là que Facebook recrutera, pour ses propres intérêts, la crème de la crème.

LIRE DANS UP : La guerre des cerveaux

Que Facebook investisse dans l’analyse des données et l’intelligence artificielle est finalement tout ce qu’il y a de plus normal. Le géant des données vient chercher du sang neuf là où il se trouve.  Néanmoins, hasard du calendrier ou pas, en même temps, une autre annonce tombe, avec certes moins d’éclat médiatique, mais singulièrement lourde d’intérêt. Facebook a décidé d’investir aussi dans la nouvelle École d’Affaires publiques de Sciences Po Paris. Tout le monde connaît Sciences po mais qu’est donc cette École d’Affaires publiques ? Yann Algan en est le doyen ; il a expliqué le champ de sa mission dans un article publié le 14 janvier dernier par Challenges. Pour lui, il ne s’agit rien de moins, avec cette École, que de faire la révolution ! Une révolution qui fera « évoluer le rôle de l’État vers un État-plateforme, une action publique 3.0 co-construite entre les citoyens et les services publics sur des plateformes. Le levier fondamental de cette transformation repose sur la capacité des plateformes à collecter des données en nombre et à les exploiter pour offrir de nouveaux services aux utilisateurs dans des conditions radicalement différentes, impliquant une co-production avec les usagers et les entreprises, en tirant tout le parti de la créativité de la multitude pour améliorer la vie des citoyens ». On comprend mieux l’intérêt de Facebook pour cette École : les données sont au cœur de sa mission.
 
Pour Yann Algan, l’enjeu est stratégique : « Le moment est venu de dessiner les contours futurs de l’État et de nos institutions en scellant une alliance nouvelle entre tous les savoirs, notamment les sciences humaines et sociales, et les technologies, pour dessiner de nouvelles politiques au service de l’intérêt général. » S’inspirant des méthodes de la Silicon Valley, Sciences Po inaugure aujourd’hui « un incubateur de politiques publiques pour former les responsables de demain à trouver des solutions innovantes et concrètes aux politiques publiques. » Un incubateur financé, entre autres acteurs institutionnels plus classiques, par… Facebook.
 
Révolutionner les politiques publiques est une idée qui trotte dans la tête de Mark Zuckerberg depuis quelques temps. En 2015 déjà, Wikileaks avait révélé les rêves politiques du patron de Facebook. Un email adressé à John Podesta le directeur de campagne d’Hillary Clinton et ancien chef de cabinet de la Maison Blanche sollicitait un entretien. Ce courrier, signé par Sheryl Sandberg, celle-là même qui vient d’annoncer ses investissements parisiens, contenait un passage éloquent : « Il [Marck Zuckerberg] est    particulièrement volontaire pour rencontrer quiconque pourrait l’aider à comprendre comment faire bouger les curseurs sur les questions de politiques publiques dont il se soucie. Il souhaite rencontrer des personnes qui puissent nourrir sa compréhension des opérations politiques pour changer les politiques publiques afin de poursuivre ses objectifs sociaux (comme l’immigration, l’éducation, et la recherche). »
 
Plus récemment, le 10 janvier dernier, Zuckerberg annonce sur son réseau avoir recruté David Plouffe, l’ancien directeur de campagne de Barack Obama. Une semaine auparavant, à l’occasion de ses vœux et de l’exposé de ses « bonnes résolution pour 2017 », le patron de Facebook écrivait que son « challenge » pour 2017 sera « d’aller à la rencontre des gens dans chaque État des États-Unis ». Une résolution qui avait les allures d’une pré-campagne électorale. Il n’en fallait pas plus pour qu’USA Today titre : « Mark Zuckerberg envisage-t-il de se lancer dans la course à la Maison Blanche ? »
 
Cette idée est-elle si fantaisiste que cela ? Mark Zuckerberg, après Trump, pourrait-il être président des États-Unis ? Dans un monde où l’intelligence artificielle se répand partout, où la donnée est le nerf de la guerre, le patron de Facebook n’est pas plus illégitime qu’un "petit" – en comparaison de la fortune de Zuckerberg – milliardaire de l’immobilier. Déjà il gouverne un pays de plus d’un milliard et demi d’âmes : son réseau social. Déjà, il est reçu comme un chef d’État dans tous les coins de la planète. Déjà ses décisions sociétales, économiques ou éditoriales représentent un impact et un poids politique inouï. Alors Zuck Président ? C’est possible. Mais, comme s’en inquiète le magazine Wired « De grands barons des médias ont déjà occupé de hautes fonctions politiques. Mais un baron des médias sociaux s'il était élu président, constituerait une expérience sans aucun précédent en politique et dans la capacité de contrôler nos perceptions. ».
En 2020, année électorale aux États-Unis, Mark Zuckerberg fêtera ses 36 ans ; l’âge légal pour se présenter aux élections présidentielles. Les grandes manœuvres ont commencé.
 
 
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innovation disruptive

Répondre à l'innovation disruptive - Actions critiques

Une vague d’innovations déferle, portée par le numérique et demain par d’autres technologies émergentes (les « NBIC » (1)) , qui crée de nouveaux marchés et bouleverse l’économie de nombreux secteurs. Face à ces innovations disruptives, l’État doit définir sa position : un parti pris attentiste aurait un coût économique et social considérable et pourrait conduire à une perte de souveraineté. S'adapter aux nouvelles technologies ou les subir ?
Dans le cadre de ses missions d’anticipation et de concertation, France Stratégie lance le projet 2017/2027, visant à éclairer les enjeux de la prochaine élection présidentielle et propose donc une note analytique présentant deux options de solutions pour les pouvoirs publics : ouvrir le champ à l’expérimentation, en fixant les bornes à l’intérieur desquelles les innovateurs peuvent tester leurs idées avec l’appui des pouvoirs publics, ou édicter des principes généraux (soft regulation) et laisser les entreprises se lancer. La seconde option permet sans doute plus d’innovation, mais elle comporte également plus de risque et de responsabilité pour les entreprises.
Dans tous les cas, le partage d’informations avec les pouvoirs publics sera nécessaire pour garantir le respect des règles fondamentales (libertés, sécurité, etc.) et, au terme de ce premier déploiement, pour adapter la réglementation. 

Diagnostic

Le début du XXIe siècle est marqué par la transition numérique, une vague d’innovations technologiques puissante, susceptible d’affecter en profondeur et dans un laps de temps très court nos sociétés. Être capable de saisir cette vague comme une opportunité pour se transformer, plutôt que de la subir, dépend de notre attitude devant ce qu’il est convenu d’appeler l’innovation disruptive. Face à des marchés d’innovation radicale, où les premiers arrivés peuvent acquérir des positions dominantes décisives, et faire disparaître au passage d’autres marchés et les acteurs économiques installés, rester en retrait et voir venir peut entraîner des coûts économiques et sociaux considérables. Répondre à l’innovation disruptive suppose de prendre des risques, donc d’accepter d’éventuels échecs, de faire face à leurs possibles conséquences négatives et d’être capable d’en tirer toutes les leçons. Ce positionnement concerne aussi bien les citoyens, les entreprises que la puissance publique. Si nous n’incorporons pas l’innovation de façon proactive, cette dernière finira tout de même par s’imposer, de façon encore plus disruptive.
 
De nombreux exemples, récents ou à venir, illustrent à la fois l’ampleur des enjeux et les difficultés rencontrées par les pouvoirs publics pour fixer une ligne de réponse qui permette à toutes les entreprises, celles qui portent l’innovation comme celles qui la subissent, d’anticiper les évolutions du marché et d’investir dans un cadre suffisamment prévisible. Aujourd’hui, les nouveaux acteurs voient d’une part leur essor freiné par un cadre réglementaire qui peine à intégrer des modèles d’organisation inédits et encore très minoritaires, notamment du fait de la résistance qu’imposent les entreprises en place. Et d’autre part, il est facilité par la présence de zones grises dans la réglementation qui leur donnent un avantage concurrentiel par rapport aux acteurs installés.
 
Dans le secteur des mobilités, les plateformes numériques telles que Uber ou Blablacar ont considérablement augmenté l’offre de service, en élargissant la brèche engagée dans le monopole des taxis par les véhicules de transport avec chauffeur (+ 12 000 VTC en trois ans en Île-de-France) ou en assurant des trajets délaissés par la SNCF. Face à ces transformations, les pouvoirs publics oscillent entre encouragement (ouverture aux VTC) et protection des acteurs existants (rapport Thévenoud) [2]. Au final, les expérimentations se font sous l’impulsion des plateformes, mais de façon chaotique (soubresauts dans le prix des licences de taxi, service UberPop finalement interdit, tensions sur le partage des revenus entre plateforme et chauffeurs) : les pouvoirs publics courent derrière.
 
La voiture sans chauffeur a également bénéficié d’une adaptation réglementaire [3]. Cependant, les vrais défis sont encore à venir et l’évolution réglementaire (responsabilité en cas d’accident, droit du travail, fiscalité…) sera encore fortement sollicitée lorsque les véhicules autonomes viendront bouleverser les secteurs du transport de marchandises ou de la mobilité (transport routier, taxi, bus, etc.). Si nous ne sommes pas capables de répondre suffisamment rapidement à ces besoins d’évolution réglementaire, des véhicules autonomes pourraient arriver plus rapidement à maturité à l’étranger et pénétrer le marché français, en mettant en péril les 200 000 emplois directs de l’industrie automobile.
 
Pour leur part, les drones ont pu commencer à se développer en France du fait que le cadre réglementaire était propice [4] , avant qu’un cadre européen plus restrictif ne soit proposé, tenant compte notamment des risques de collision. Aujourd’hui, des espaces de développement pour les usages professionnels du drone restent cependant largement ouverts.
 
Les secteurs de l’hôtellerie et du tourisme ont eux aussi connu plusieurs bouleversements, le dernier en date étant le développement d’offres concurrentielles émanant des particuliers (ex : Airbnb, Abritel), qui a élargi considérablement l’offre d’hébergement (en 2015, Airbnb offre 176 000 hébergements en France et Abritel en affiche 74 000, quand le nombre d’hôtels est d’environ 17 000, représentant plus de 600 000 chambres). Là encore, la régulation sectorielle s’adapte au coup par coup pour traiter les problématiques que soulèvent ces nouveaux acteurs (ex : collecte de la taxe de séjour, taux de commission, clarification du seuil d’activité professionnelle).
 
Les secteurs de la banque et de l’assurance n’en sont qu’au début de leur transformation : par la multiplication des moyens de paiement dans le secteur bancaire, par l’augmentation des sources d’information sur les assurés via les objets connectés dans le secteur de l’assurance. S’agissant de services susceptibles d’être intégralement fournis en ligne, le risque est grand de voir une part significative de l’activité disparaître du territoire français si des solutions innovantes sont fournies directement depuis l’étranger, notamment au Royaume Uni où le régulateur bancaire a pris certaines dispositions en faveur de l’innovation [5]. La banque représente 2,7 % de la valeur ajoutée et 2,3 % de l’emploi salarié en France.
 
Le secteur de la santé (près de 12 % du PIB) connaîtra lui aussi des transformations profondes, via l’instauration d’un suivi personnalisé et continu des patients. Déjà engagée dans le cas de certaines affections de longue durée, cette transformation va bouleverser le système médical, notamment le métier du médecin traitant, qui intervient principalement aujourd’hui de façon ponctuelle pour un traitement curatif mais qui pourra intervenir demain de façon plus suivie et jouer un rôle préventif plus affirmé.
 
De nombreux secteurs vont par ailleurs être affectés par le déploiement de l’intelligence artificielle qui se fait actuellement sans encadrement juridique particulier, si ce n’est celui de l’exploitation des données personnelles. Cependant, l’utilisation de l’intelligence artificielle n’est pas sans risque. Si les grandes entreprises se sont dotées d’un « comité d’éthique », cette initiative privée ne saurait remplacer à terme un encadrement légal.
 
Au final, les innovations se déploient, les expérimentations ont lieu, parfois même sur le territoire français aux marges de la légalité. Mais nombre des innovations mentionnées sont portées par des plateformes étrangères, qui acquièrent au passage une puissance de marché considérable. Cet état de fait n’est cependant pas figé. Uber pourra se faire ubériser, dès lors que des transactions décentralisées seront possibles de façon sécurisée, notamment grâce à la technologie blockchain. Favoriser l’innovation est aussi un moyen d’assurer le passage à l’innovation suivante.
Pour garantir l’égalité des chances face à la révolution numérique, la solution n’est pas de fermer notre économie et notre société aux innovations mais au contraire de les y confronter, en les dotant d’outils pour que ces innovations puissent se développer, être incorporées et diffusées. Qu’il s’agisse de réglementations sectorielles ou transversales, les pouvoirs publics doivent prendre la mesure des changements à venir et y apporter une réponse constructive fondée sur des principes explicites et un processus clair.
 
Différents modes de régulation sont possibles. En France, au tout début du XIXe siècle, les questions de « risques industriels » – assimilés à des troubles de l’ordre public – étaient du ressort des collectivités locales et de la police. Pour éviter tout problème avec la population, les autorités locales préféraient souvent interdire ces installations nouvelles, ce qui a eu pour effet de bloquer le développement de l’industrie française. En 1810, une loi est adoptée pour mettre en place une normalisation de la réglementation sur tout le territoire – vérifiée par un corps d’inspection –, contribuant à l’essor de l’industrie. Ce régime de contrôle systématique a été assoupli en 1866 avec la création d’un régime de simple déclaration, où la responsabilité était renvoyée sur l’industriel.
 
L’attitude à adopter face à l’innovation disruptive renvoie à la façon d’appliquer le principe de précaution, qui exige une vigilance systématique face aux risques potentiels associés à une décision. Pour ce faire, une procédure d’évaluation des risques doit être mise en place via des programmes de recherche et des expérimentations encadrées, ainsi que des mesures provisoires et proportionnées pour parer à un dommage éventuel.

Les deux options

Pour assurer une capacité d’innovation au niveau national et faciliter l’adoption de nouveaux usages, l’État doit se doter de mécanismes de réponse à la disruption. L’objectif est de donner de la visibilité aux entrepreneurs, aux acteurs en place et aux citoyens, en portant une politique pro-innovation à tous les niveaux de décision de l’action publique. Deux grandes options sont envisageables, et rien n’empêche d’adopter l’une plutôt que l’autre, secteur par secteur, selon que l’on juge que l’émergence de biens et services innovants revêt une plus ou moins grande complexité ou requiert une plus ou moins grande rapidité d’adaptation. Cependant, quelle que soit la solution adoptée lors du premier déploiement d’une innovation, sa diffusion de masse exigera in fine un nouveau cadre réglementaire stabilisé.
 
OPTION 1 : RECOURIR À L’EXPÉRIMENTATION : UNE TRANSFORMATION PAR ESSAI ET ERREUR
 
Parce que l’innovation prend des formes variées et dispose de grandes capacités d’ajustement et de personnalisation, l’expérimentation, dans un cadre contrôlé par les pouvoirs publics et limité dans le temps, permettrait de tester différentes solutions, d’identifier leurs effets positifs et négatifs, pour au final favoriser un déploiement à grande échelle dans les meilleures conditions. Ce mécanisme souple conduirait à lancer sur le marché de nouveaux biens et services mais, face aux disruptions qu’ils peuvent entraîner, il donnerait à l’État, grâce aux échanges d’informations, les moyens de réagir afin de prendre les mesures correctives nécessaires.
De tels dispositifs d’expérimentation existent déjà en France : mise en œuvre de politiques publiques locales dérogatoires par des collectivités territoriales [6] ; initiative France Experimentation [7] qui permet de déroger à certaines réglementations contraignantes dans le cadre d’un appel à projet ; acte législatif ad hoc pour un périmètre sectoriel donné (par exemple, les expérimentations de véhicules sans chauffeur sont autorisées par une ordonnance [8] ou celles sur l’utilisation de fréquences, attribuées par l’ARCEP, sont renforcées par la loi pour une République numérique).
L’idée est ici d’assurer une plus grande réactivité des pouvoirs publics et d’ouvrir de façon plus systématique le recours à l’expérimentation, en adoptant une loi, voire en modification la Constitution, pour fixer le cadre de son application. Dans ce schéma, un porteur de projet identifierait les lois, normes et réglementations auxquelles il souhaite pouvoir déroger pour tester son innovation, ainsi que l’extension géographique et la durée envisagée. Le projet présenté comprendrait également les modalités suivant lesquelles seraient transmises les informations nécessaires à l’évaluation technique et socioéconomique de l’expérimentation. La sélection des projets se ferait au fil de l’eau par un comité ad hoc chargé d’informer les organismes de contrôle et d’évaluation concernés.
 
Dans un cadre de ce type, le soutien à l’expérimentation d’innovations serait donc intégré aux missions des administrations [9], ce qui favoriserait leur apparition en France et leur diffusion. Certes, le régime dérogatoire, qui permettrait à certaines entreprises de s’abstraire des réglementations sectorielles et transversales, ferait naître un risque de distorsion de concurrence. Mais ce risque serait circonscrit, car la portée de l’expérimentation resterait limitée dans l’espace et dans le temps.
Par exemple, en ce qui concerne le véhicule autonome, les innovations seraient testées sur certaines routes dûment identifiées, après information des autorités concernées.
 
OPTION 2 : ÉNONCER LES GRANDS PRINCIPES : UNE RÉGULATION SOUPLE (SOFT REGULATION) QUI LAISSE L’INITIATIVE AUX INNOVATEURS
 
Dans cette seconde option, de façon à laisser le champ le plus large aux innovations et à inciter à la prise de risque, l’État n’effectuerait pas de contrôle détaillé a priori mais édicterait des principes inscrits dans un code de l’innovation, qui, dès lors qu’ils seraient respectés, permettraient aux entreprises de mettre en œuvre, sous leur responsabilité, leurs innovations sans limite dans le temps.
 
Les missions des administrations évolueraient, en intégrant la publication d’avis et de lignes directrices sur les secteurs relevant de leurs compétences. Ces avis pourraient être demandés directement par des entreprises, avec un délai de réponse rapide imposé aux administrations, selon un mécanisme s’apparentant au rescrit fiscal ou social[10]. Si une entreprise ne respectait pas ces principes, les mécanismes classiques de contrôle se mettraient en place (contrôle administratif, par le juge…). Si la régulation souple s’avèrait déficiente, le retour à l’arsenal législatif pourrait toujours intervenir.
En contrepartie de cette souplesse, les entreprises seraient soumises à un régime déclaratif, identifiant les champs législatifs ou règlementaires impactés, de manière à partager régulièrement les informations pertinentes avec les administrations concernées, comme dans le cadre de l’expérimentation. Ainsi les administrations seraient en mesure de suivre la mise en œuvre ou la commercialisation de l’innovation, de prendre en considération ses effets, et, le cas échéant, de faire évoluer la réglementation.
 
Cette solution délèguerait une partie de la définition des règles au niveau des entreprises ou du secteur d’activité. Mais elle supposerait que le fonctionnement des administrations évolue – de façon à être en mesure d’apporter de façon rapide leur expertise à des innovateurs –, et elle modifierait également le partage des responsabilités : n’étant plus couvertes par une réglementation détaillée, les entreprises s’exposeraient davantage à des recours en justice et au paiement des dommages correspondants en cas d’incidents liés à la mise en œuvre de leurs innovations.
 
Par exemple, en ce qui concerne le véhicule autonome, dès lors que seraient clarifiées les responsabilités et que seraient établis certains standards techniques permettant de s’assurer que la justice dispose des éléments nécessaires pour trancher en cas de litige (boîte noire), la circulation de véhicules sans chauffeur ne ferait pas l’objet de restrictions particulières et pourrait se déployer au gré des avancées technologiques.
 
ÉTAPE FINALE : L’ADAPTATION DE LA RÉGLEMENTATION
 
Ces options décrivent deux processus distincts pour répondre aux innovations disruptives et les accompagner. Le droit à l’expérimentation offre un cadre qui permet de limiter les risques pour la sociétée et les entreprises, et ce dans un temps limité, avant d’envisager le déploiement des innovations à grande échelle. Cette option paraît plus adaptée à des secteurs mettant en danger la vie humaine ou affectant des droits fondamentaux. La soft regulation permet, elle, de laisser libre cours aux innovateurs, avec pour seul cadre les principes fondamentaux, sans limite temporelle prédéfinie.
 
Les deux options se rejoignent sur le partage de données avec les administrations, indispensable à l’évolution des réglementations, entraînant nécessairement une adaptation du fonctionnement de ces dernières qui seront amenées à échanger et collaborer plus étroitement avec les entreprises.
En effet, quelle que soit l’option choisie afin d’accompagner les innovations disruptives, le processus aboutirait inéluctablement, à l’issue de cette phase de déploiement, à l’adaptation de la réglementation. Selon les cas, et en fonction des informations récoltées, celle-ci se ferait de manière à favoriser la diffusion la plus rapide possible de l’innovation, ou de manière à mieux la contrôler.
Par exemple, en ce qui concerne le véhicule autonome, de nouvelles normes de sécurité finiraient par être établies, qui pourraient avoir un effet décisif sur la diffusion du véhicule non seulement auprès des particuliers, mais aussi dans les secteurs économiques tels que le transport de personnes ou de marchandises.
 
Julia Charrié et Lionel Janin – France Stratégie
 
1. Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives (intelligence artificielle).
2. Thomas Thévenoud a remis au Premier ministre, le 24 avril 2014, le rapport de la mission de concertation taxis-VTC intitulé Un taxi pour l’avenir, des emplois pour la France, qui formule trente propositions relatives à l’encadrement des activités de taxi et de VTC.
3. Ordonnance n° 2016-1057 du 3 août 2016 relative à l'expérimentation de véhicules à délégation de conduite sur les voies publiques https://www.legifrance.- gouv.fr/eli/ordonnance/2016/8/3/DEVR1615137R/jo/texte
4. Classification de ces engins comme relevant du loisir avec peu de restrictions sur les conditions de vol.
5. Le régulateur financier britannique (Financial Conduct Authority) a ouvert un « innovation hub » pour conseiller les start-up de la Fintech.
6. Depuis 2003, les collectivités territoriales disposent d’un droit à l’expérimentation leur permettant d’adapter les lois et règlements nationaux aux situations locales par l’introduction dans la Constitution d’une disposition (article 72 al. 4).
7. Lancée en juin 2016.
8.Ordonnance sur l’« Expérimentation de véhicules à délégation de conduite sur les voies publiques », présentée en Conseil des ministres le 3 août 2016.
9. Comme cela a déjà été fait sur certains sujets, par exemple par l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes via son livre blanc « pour préparer la révolution de l’internet des objets » pour favoriser l’expérimentation.
10. Le rescrit fiscal est une prise de position formelle de l'administration fiscale saisie par un contribuable. En cas d'interrogation sur la fiscalité applicable à une situation précise, la procédure du rescrit permet d'obtenir une réponse précise et définitive opposable à l'administration, y compris si la solution donnée est contraire à la loi. Le rescrit fiscal fait ainsi prévaloir la sécurité juridique du contribuable sur le principe de légalité et de hiérarchie des normes. Le rescrit social permet à un cotisant d’obtenir une décision explicite sur « toute demande posant une question nouvelle et non dépourvue de caractère sérieux ayant pour objet de connaître l’application à une situation précise de la législation relative aux cotisations et contributions de sécurité sociale contrôlées par les Urssaf ».
 
 
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innovation disruptive

Pour en finir avec l'innovation "disruptive"

Pas un jour sans tomber sur un article, un blog, un communiqué de presse qui, d’une manière ou d’une autre, se gargarise de la notion "d’innovation disruptive". Non pas que l’innovation de rupture soit mauvaise en soi, mais plutôt sa quête effrénée, son adulation telle un nouveau Saint-Graal. Et non ! Ma voix ne se joindra pas à ce chœur bêlant. Et voilà pourquoi.

Innovation disruptive Quésaco ?

L’innovation de rupture (ou disruptive) est un terme inventé dans les années 1990 par le professeur de Harvard Clayton Christensen. L’innovation de rupture est un processus au sein duquel une innovation initiale occupe une niche qui paraît inattractive pour ensuite transformer un marché ou un secteur en introduisant de la facilité et accessibilité là où prévalaient les complications et coûts élevés et aboutir à la création d’un nouveau marché, radicalement différent des marchés existants.
Il peut s’agir d’innovation technologique (technologie de rupture), dans le domaine des produits ou des services, ou encore dans le positionnement stratégique d’une entreprise (comme peuvent l’être des stratégies Océan Bleu). Les ordinateurs personnels ou l’Iphone sont traditionnellement considérés comme des innovations de rupture. Toutefois, toute innovation n’est pas forcément disruptive, et Clayton Christensen a réagi en 2015 dans un article détaillé sur l’utilisation inflationniste du terme.

Des présupposés douteux

Beaucoup d’aveuglement, de présupposés et de non-dits autour de la quête effrénée de l’innovation de rupture : globalement, il est sous-entendu qu’elle n’apporterait que des avantages et devrait être activement recherchée, forme de nouvelle injonction envers les entrepreneurs.
Elle serait au service d’une « croissance verte », de la « transition énergétique ».
Or la « croissance verte » est un mythe, comme celui des « énergies 100% renouvelables », nouveaux termes de novlangue. Les démarches de la « star » Elon Musk comme de Bertrand Piccard ressemblent plutôt à du « Greenwashing », ce que le lecteur comprendra plus bas en poursuivant sa lecture.
 
Elle s’appuie massivement sur la digitalisation, l’hyperconnection, l’internet des choses. Or la digitalisation, autre concept novlangue que nous aimerions bien pourfendre à l’occasion, occulte largement - voire complètement - les ressources matérielles et énergétiques nécessaires à sa réalisation et son exploitation, la fragilité générée par les dépendances entre les systèmes, et la possible prochaine baisse de disponibilité et stabilité d’internet (le « capacity crunch »).
 
Elle devrait être un processus voulu, conçu, donc logique, déductif et rationnel (logique du « compliqué » selon le modèle Cynefin), avec un pronostic raisonnable de succès. Or, d’une part, la grande majorité des innovations (voulues) échouent, alors que les succès, y.c. disruptifs, se sont révélés comme tels a posteriori (logique du « complexe » selon le modèle Cynefin), souvent comme des anomalies ou des ratages (pensons à la pénicilline).
 
L’innovation (disruptive) est donc comme un jardin dont on peut prendre soin : si quelque chose de valable émerge, il aura fallu un peu de travail, pas mal de temps et beaucoup, beaucoup de chance, un facteur qu’on peut activement travailler d’ailleurs, selon le professeur Philippe Gabillet. Pousser plus fort la disruption ne la fera pas apparaître par enchantement, pas plus que tirer sur le gazon ne le fait grandir...

Que faire alors ? Décroissance subie ou volontaire ?

 
 
Les choses sont on ne peut plus claires : a) nous vivons dans un monde fini aux ressources, notamment minérales, limitées, dans leur quantité et/ou accessibilité b) l’utilisation des ressources (minérales et énergétiques) croit de manière exponentielle (parallèlement à la pollution et aux perturbations climatiques d’ailleurs...). Alors, comment se terminent les histoires des croissances infinies dans un monde fini ? Les lecteurs curieux – et courageux - s’intéresseront aux travaux de Joseph Tainter...
 
La décroissance arrivera inéluctablement (et probablement plutôt tôt que tard) ; à nous de choisir si nous voulons la subir (en poursuivant le « business as usual ») ou alors l’induire et la conduire volontairement. A ce titre, la véritable innovation de rupture pourrait être dans les basses technologies (« low tech »), des technologies peu gourmandes en matière et énergie, résilientes, durables, réparables, simples, telles que préconisées par l’ingénieur Philippe Bihouix. Ou encore dans ce que le philosophe Bernard Stiegler appelle la « disruption positive ». Mais pour cela, il faudra bien oser remettre en question le libéralisme et le principe d’autorégulation...

Que faire alors ? L'autruche ?

En résumé, «disreuptive innovéscheune», «digitalizéscheune», «globalizéscheune» (c’est mieux quand c’est dit en anglais...) sont des mots-bateaux, des concepts fourre-tout, des nouvelles croyances, des nouvelles idoles du temple de la croissance économique, cette « Déconnomie » comme l’appelle Jacques Généreux, qui restent aveugles au contexte (les stratèges savent-ils encore faire une analyse PESTEL et en tirer les conséquences ?) : les limites physiques, les questions de durabilité et résilience des systèmes, de disponibilité des ressources et énergies, des impacts environnementaux et sociétaux ne sont guère évoquées. On oublie allégrement le Brexit, l’élection de Trump, les records de températures au Pôle Nord et Fukushima (suivez cette excellente curation), rien à voir, circulez.
Photo : Faire l'autruche (Jean-Michel Combe)

Que faire alors ? Nous « déciviliser » ?

Comme préconisé par Edgar Morin, il va falloir changer de mode de penser. Ne serait-il pas temps que les dirigeants, politiques comme économiques, cessent de se voiler la face et osent – et cela nécessite un courage immense – regarder et se confronter à la réalité, les choses telles qu’elles sont ? Et pour cela, le « Dark Mountain Manifesto », lancé en 2009 par deux écrivains et activistes, Paul Kingsnorth et Dougald Hine, est une réelle source d’inspiration. Le principe de base en est que le monde de demain ne sera pas une amélioration du monde d’aujourd’hui.
 
Voici traduits les « huit principes de décivilisation » :
- Nous vivons dans une époque de démontage social, économique et écologique. Les signes autour de nous indiquent que toute notre manière de vivre est en train de devenir histoire. Nous allons faire face à cette réalité avec honnêteté et apprendre à vivre avec elle.
- Nous rejetons la fatalité qui soutient que les crises convergentes actuelles peuvent être réduites à un ensemble de « problèmes » nécessitant des « solutions » technologiques ou politiques.
- Nous croyons que les racines de ces crises se trouvent dans les histoires que nous nous sommes racontées à nous-mêmes. Nous avons l’intention de mettre au défi les histoires qui soutendent notre civilisation : le mythe du progrès, le mythe de l’anthropocentrisme et le mythe de la séparation de la « nature ». Ces mythes sont plus dangereux du fait que nous avons oublié qu’il s’agit de mythes.
- Nous allons réaffirmer le rôle de la narration au-delà d’un simple divertissement. C’est par les histoires que nous tissons la réalité.
- Les humains ne sont pas l’objet ni le but de la planète. Notre art commencera par la tentative de sortir de la bulle humaine. Avec une prudente attention, nous allons nous réengager avec le monde non-humain.
- Nous allons célébrer l’écriture et l’art qui s’inscrivent dans un sentiment de lieu et de temps. Notre littérature a trop longtemps été dominée par les habitants des citadelles cosmopolites.
- Nous ne nous perdrons pas dans l’élaboration de théories et idéologies. Nos mots seront élémentaires. Nous écrivons avec de la terre sous nos ongles.
- La fin du monde tel que nous le connaissons n’est pas la fin du monde tout court. Ensemble, nous trouverons l’espoir au-delà de l’espoir, les chemins qui mènent vers ce monde inconnu devant nous.
 
©Comitans – 04/01/2017
 
Pour en savoir plus :
 
- Clayton M. Christensen, Michael E. Raynor, Rory McDonald, What is Disruptive Innovation?, Harvard Business Review, December 2015
- Thèse de doctorat en Sciences économiques de Florian Fizaine, Analyses de la disponibilité économique des métaux rares dans le cadre de la transition énergétique, Ecole doctorale Langages, Idées, Sociétés, Institutions, Territoires (Dijon), 2014
- Philippe Bihouix, L'Âge des Low Tech, Éditions du Seuil, collection anthropocène, 2014
- http://www.scoop.it/t/black-swan
 
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usine du futur

"L'usine du futur" selon le CIGREF

Le CIGREF a profilé « l’Usine du futur » et les processus d’innovation associés : cette étude du Cercle Innovation du CIGREF se penche sur les bonnes pratiques à mettre en œuvre, les défis technologiques à relever, la valorisation des données, l’évolution de l’organisation et les nouvelles compétences, l’innovation ouverte… Un choix pour approfondir la thématique de l’Usine du futur et les processus d’innovation associés.
 
Dans ce rapport « Innovation, l’Usine du futur », issu des réflexions de son Cercle Innovation, le CIGREF présente les processus d’innovation propres à l’entreprise du futur, pour anticiper sa transformation : « l’entreprise du futur doit adopter de nouvelles méthodes de travail, centrées sur l’innovation et la collaboration : Fab Labs, les Labs Internes, les relations avec des startups, les incubateurs… ».
 
La numérisation à grande échelle du monde qui nous entoure offre des opportunités d’innovation qui sont autant de leviers de croissance et de compétitivité pour les entreprises. Elles doivent apprendre à s’adapter, changer leurs processus métiers, faire évoluer leurs modèles d’affaires, et éviter de se faire désintermédier ou disrupter par de nouveaux entrants.
 
« L’industrie vit sa 4ème révolution, qui se caractérise par la mise en œuvre des technologies numériques et notamment celles mettant en valeur les données dans un monde interconnecté. L’Usine du futur, aussi appelée « Usine 4.0 », agrège tout un ensemble de technologies dont la donnée est la matière première […] L’Usine du futur devient ainsi une usine numérique qui doit évoluer aussi vite que le secteur du numérique l’exige pour rester compétitive […] C’est une usine qui comporte des robots mais aussi de plus en plus des « cobots » ou robots collaboratifs, une multitude d’objets connectés […] Néanmoins, ce n’est pas une usine désincarnée sans présence humaine […] l’Usine du futur se caractérise par l’implication du personnel… ».

Bonnes pratiques pour l'Usine du futur

L’Usine du futur sera intelligente, compétitive, performante, sûre et attractive. Elle sera une usine créatrice de valeur et d’emplois, connectée avec ses collaborateurs, ses machines de production, ses prestataires, son territoire. Conçue pour répondre aux défis économiques, technologiques, organisationnels, environnementaux et sociétaux, elle intègrera de réelles transformations amenant des solutions nouvelles pour les technologies et les modes d’organisation.
L’Usine du futur se fonde sur le concept d’usine intelligente : un centre de production composé d’unités flexibles, automatisées et interconnectées. La production est suivie en temps réel grâce à la mise en place de capteurs et de logiciels au sein de machines complexes.
L’Usine du futur utilise massivement les technologies en lien avec l’IoT1, le Machine Learning, le Big Data et la communication Machine to Machine (M2M). Elle génère des flux de données importants, qu’il faut savoir collecter et valoriser pour améliorer l’efficacité et accélérer la performance.
 
Une nouvelle ère industrielle est en marche. Le monde industriel est en train d’adopter une organisation plus réactive et modulaire en exploitant des systèmes très innovants qui valorisent les modes d’interactions entre les hommes et les machines. L’implication et l’adaptabilité des collaborateurs permettront le succès de cette transformation.
Pour relever les défis de l’Usine du futur, l’entreprise doit adapter son organisation et miser sur la créativité et la réactivité, inventer de nouveaux dispositifs de collaboration et s’appuyer sur la valeur ajoutée des collaborateurs et la fiabilisation des processus.
L’utilisation de technologies modernes au service de la sécurité des hommes et des procédés est une première étape très opérationnelle pour initier cette révolution de l’intelligence apprenante qui permettra par la suite d’envisager d’autres applications plus transformantes des procédés de fabrication. L’usine deviendra « intelligente ».
Grâce aux capacités de calcul (Big Data) et l'essor de l'Internet des objets, les grandes entreprises ont pris conscience des possibilités offertes par le numérique. L’usine peut ainsi connecter, de manière intelligente, l’ensemble des acteurs et des outils industriels.
Les fournisseurs et les utilisateurs commencent à intégrer ces technologies dans leurs produits et solutions afin de rester le plus compétitif et sans remise en cause de l’existant, à des coûts acceptables. Le pilote de l’usine par les données prend ainsi sens.
(Source : CIGREF- Janvier 2017)
 

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armes nucléaires

Attention, les armes nucléaires sont en passe de devenir illégales !

Passée inaperçu, l’ONU a retenu le 23 décembre 2016 la décision d’élaborer en 2017 un Traité International d'interdiction des armes nucléaires. L’enjeu est considérable, surtout à un moment où le TNP (Traité de Non Prolifération) a largement montré ses insuffisances, puisque quatre Etats dotés d'armes nucléaires n’en font pas partie (Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord).
 
L’ONU fait décidemment parler d’elle en cette période mouvementée. On sait qu’un nouveau secrétaire général s’installe, le portugais Antonio Guterrez, et qu’une résolution du Conseil de sécurité a été votée contre les colonies israéliennes. Mais qui s’attarde sur le vote historique du 23 décembre qui ouvre la voie vers la négociation d’un Traité International d’interdiction des armes nucléaires en 2017 ?
Pourtant l’événement est de taille car il relance la perspective du désarmement nucléaire multilatéral, suspendu depuis vingt ans, au moment même où Donald Trump et Vladimir Poutine annoncent leur volonté de relancer la course aux armements nucléaires. Et l’on a entendu Pierre de Villiers, chef d’Etat Major des armées françaises appeler à un renouvellement des « composantes océanique et aérienne de l’arsenal nucléaire » national (voir sa tribune Le prix de la paix c’est l’effort de guerre ).
 
Cette décision obtenue à une majorité de 76% des votants (voir le détail ci-dessous) va se traduire par des réunions dans le cadre de l’ONU, à New York du 27 au 31 mars et du 15 juin au 7 juillet 2017, au cours desquelles doit être "négocié un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires, en vue de leur élimination complète".

D’où vient cette initiative ?

Cette dynamique a démarré au mois de mars 2013 par l’initiative de la Norvège d’organiser une Conférence à Oslo sur le thème des « Conséquences humanitaires d’une guerre nucléaire », qui a réuni 127 États et plusieurs ONG, et qui a été le début d’un processus qui depuis n’a fait que s’amplifier.
Successivement, le Mexique a pris la relève en février 2014 avec la Conférence de Nayarit réunissant 146 États, suivi par l’Autriche en décembre 2014 avec la Conférence de Vienne réunissant 158 États et également 600 militants dans le cadre de la grande Campagne ICAN-International Campaign to Abolish Nuclear Weapons.
 
Ici deux nouveautés essentielles ont émergé : d’une part, l’analyse du risque réel qu’une explosion ou une guerre nucléaire puisse éclater, même par accident ou par erreur (voir Eric Schlosser, Command and Control, Penguin Press, New York (2013) et, d’autre part, l’initiative du gouvernement autrichien de s’engager (« pledge ») en vue de remplir le vide juridique pour l’interdiction et l’élimination des armes nucléaires. Cet engagement a progressivement reçu l’adhésion de 139 États.
 
Dans le sillon de ce mouvement, l’Assemblée générale des Nations unies, le 7 décembre 2015, a voté la mise en place d’un « Open Ended Working Group », c’est à dire un groupe de travail ouvert non seulement aux délégations des 195 États de l’ONU, mais également aux Organisations non gouvernementales (ONG), c’est à dire à la « société civile » (associations militantes et organismes tels que la Croix Rouge Internationale et le Croissant Rouge), avec comme mandat d’élaborer « des mesures légales concrètes et efficaces, des dispositions légales et des normes pour réaliser et maintenir un monde sans armes nucléaires ». Avec une demande importante pour le processus : pas d’obligation d’unanimité (donc pas de possibilité de veto !)
 
Trois sessions de travail en 2016, à Genève, ont abouti à un rapport final approuvé par une majorité de 75% des votes exprimés (68 votes pour et 22 contre). Suite à ce travail, le “First Committee” de l’Assemblée générale de l’ONU à New York a voté, le 27 Octobre 2016, avec une majorité de 76 % (123 votes "pour" et 38 "contre") la Résolution L41qui implique l’ouverture de négociations pour un Traité d’Interdiction des armes nucléaires en 2017. Ce vote du First Committee a ensuite été confirmé par le vote définitif du 23 décembre 2016, avec une même majorité de 76%. Le programme est sur les rails : deux  conférences de négociation se dérouleront du 27 au 31 mars et du 15 juin au 7 juillet 2017 à New York. Elles seront ouvertes à tous les Etats, ainsi qu’à la Société civile et aux Organisations Internationales.
 
 
Le 27 octobre 2016 vers 18 h (heure de New York), au moment du vote « historique », au First Committee de l’Assemblée Générale des Nations Unies, qui a décidé l’ouverture en 2017 de négociations pour un Traité International d’interdiction des armes nucléaires. 
De gauche à droite : Beatrice Fihn, directrice de la Campagne ICAN, Tim Wright directeur de ICAN pour la région Asie-Pacifique, Ray Acheson directrice de la mission « Reaching Critical Will » du mouvement WILPF (Women’s International League for Peace and Freedom).

Les Etats non-dotés se révoltent et des brèches s’ouvrent parmi les Etats dotés et au sein de l’OTAN

Nous assistons en fait à une véritable “révolte” des Etats non dotés d’armes nucléaires - Etats d’Amérique Latine et d’Afrique, mais aussi l’Autriche et l’Irlande - face à l’inertie pluri-décennale dans le processus de désarmement et de la modernisation continue de l’armement des Etats nucléaires !
En effet, lors du vote définitif du 23 décembre 2016 : 
- 113 pays ont voté "pour", dont notammentl'Autriche, la Suède, le Mexique, le Brésil, l'Afrique du Sud, la Nouvelle Zélande, le Sénégal (en dépit des pressions subies de la part de la France) et la Corée du Nord !
- 35 pays ont voté "contre", dont notamment la France, les Etats-Unis, la Russie, la Grande Bretagne, Israël, la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et les membres de l’OTAN, mais avec 4 exceptions notables : les Pays-Bas, qui se sont abstenus, et l’Italie, l’Albanie et l’Estonie qui ont voté « pour » ! (A noter que l’Italie et les Pays-Bas « accueillent » sur leur sol plusieurs dizaines de bombes nucléaires des USA !)
- 13 pays se sont abstenus, dont notamment la Chine, l'Inde,le Pakistan, la Finlande, les Pays-Bas et la Suisse.
(D’autre part, 21 Etats, qui s’étaient exprimés « pour » précédemment, n’étaient pas présents au moment de ce vote, sans doute à cause de sa date tardive !).
Donc les 9 Etas dotés d’armes nucléaires se "fragmentent" puisque : parmi eux, 5 Etats ont voté « contre » (USA, Russie, UK, France et Israël  qui représentent 8% de la population mondiale) ; 3 Etats se sont abstenus (Chine, Inde et Pakistan, qui représentent 36% de la population mondiale) et 1 Etat a voté « pour » : la Corée du Nord !  
En outre, comme on l’a vu, des fissures importantes apparaissent au sein de l’OTAN !
 
Maintenant le programme est bien sur les rails : deux  sessions de négociation se dérouleront du 27 au 31 mars et du 15 juin au 7 juillet 2017 à New York. Elles seront ouvertes à tous les Etats, ainsi qu’à la Société civile et aux Organisations Internationales.

Le Parlement européen sur la même longueur d’onde

De manière concomitante, le Parlement Européen a voté le 27 octobre dernier une résolution en faveur d'une ouverture des négociations en 2017 pour un Traité International d’interdiction des armes nucléaires, et cela à une majorité de 77% (415 votes favorables, 124 contraires et 74 abstentions).
Cela témoigne d’une « fracture » entre le Parlement Européen d’une part et une grande partie des Gouvernements Européen d’autre part. En particulier, l’euro-parlementaire italien du Parti Démocrate, Brando Benifei, à Strasbourg a voté en faveur d’un tel Traité, en demandant à la Haute représentante de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, de “travailler activement à la préparation de la conférence en 2017, convoquée en vue de négocier un instrument légal pour l’abolition des armes nucléaires".

Quelles conséquences d’un tel traité ?

Les Etats hostiles à un Traité international d’interdiction des armes nucléaires, considèrent qu ‘un tel Traité serait « inutile », « prématuré », « fauteur de divisions », « contreproductif », « risqué »… Mais il faut bien comprendre que la finalité du Traité n’est pas, dans un premier temps, celle d’obtenir nécessairement l’adhésion des Etats dotés d’armes nucléaires (ou de leurs alliés), mais celle d’établir un nouveau cadre juridique dans lequel se situera obligatoirement toute négociation ultérieure en vue de l’élimination effective de ces armes. En effet, il ne s’agira plus de négocier sur des armes “simplement” beaucoup plus puissantes que les autres, mais de négocier sur des armes devenues illégales.
 
En outre un tel Traité, qui stigmatise même la seule possession des armes nucléaires, ne manquerait pas de changer, et même radicalement, la façon avec laquelle les armes nucléaires sont encore souvent perçues par l’opinion publique, par des responsables politiques, par des chercheurs, par des opérateurs industriels, économiques et financiers et … par des militaires !
 
Le 23 janvier 2017, Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN) organise à Paris une conférence internationale sur le thème de la course aux armements, en présence de nombreuses personnalités françaises et étrangères. La question du Traité d’interdiction des armes nucléaires sera abordée notamment par Béatrice Fihn, directrice de « la campagne internationale pour abolir les armes nucléaires » (ICAN).
 
 
Y interviendra naturellement Paul Quilès, Président de l'IDN, ancien ministre et polytechnicien spécialiste des questions nucléaires et de défense (auteur de "Nucléaire, un mensonge français : réflexions sur le désarmement nucléaire", Paris, Éditions Charles Léopold Mayer, 2012) qui œuvre pour que la France rejoigne ce mouvement (notamment par la pétition récente adressée à François Hollande : « Monsieur le Président, la France doit voter à l’ONU l’interdiction des armes nucléaires ! », qui a recueilli en un mois plus de 25000 signatures et des nombreux commentaires très pertinents).
Voici son message actuel :« On imagine mal que la France ne participe pas à ces travaux et pratique la politique de la chaise vide, estime Paul Quilès. En participant, la France montrerait sa bonne foi quant à sa volonté de respecter le Traité de Non-Prolifération (TNP) dont elle est signataire et notamment son article VI, qui précise que "chacune des Parties au Traité s'engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace ».
Et les Français semblent tout à fait favorables à cette voie vers un désarmement total comme le montre le sondage d’Opinion Way.
 
En collaboration avec Luigi Mosca, Physicien
 

A lire : "Exigez ! Un désarmement nucléaire total" (Stock, 2012), un appel lancé par Stéphane Hessel et Albert Jacquar

 
A signaler
 
John Mecklin
 
John Mecklin is the editor-in-chief of the Bulletin of the Atomic Scientists. Previously, Mecklin was editor-in-chief of Miller-McCune (since renamed Pacific Standard),...
 
The year now concluding was full of interesting and unpredictable news regarding nuclear weapons and their accoutrements; the year was, therefore, also continuously and enormously threatening to humanity.  Below are 10 of the Bulletin's best articles from a frightening year, during which, in countries around the world—from North Korea to Pakistan to India to Russia and on to the United States—people who ought to know better suggested that more nuclear weapons should be built, and some might be used.
 
On tickling the dragon’s tail by Victor Gilinsky
The moral restraints that prevent Armageddon are flimsier than one might think, because humans have a self-destructive defect. They like to tickle the dragon's tail.
 
The director of the Center for the United States and Europe at The Brookings Institution explains what the world is missing when it deals with the Russian president. [Subscription content.]
 
Closing small and hypothetical gaps in the US nuclear arsenal isn’t worth the expense and won’t eliminate risk. 
 
Top experts on nuclear weapons, climate change, and other existential threats to humanity comment on how they think the expert community can best respond to Donald Trump's election.
 
Donald Trump’s presidential election victory raises many international security questions, including critically the future of a US ballistic missile shield in Europe, an effort long opposed by someone with whom Trump wishes to build a new relationship—Russian President Vladimir Putin.
 
Why have major US media outlets ignored a UN vote to negotiate a treaty that would ban nuclear weapons? The president of the Ploughshares Fund provides some answers.
 
The presidential candidates must do more than accept the possibility of a terrorist attack with an improvised nuclear device. They need to plan an effective response that reduces the mass morbidity and mortality such an attack inevitably will cause.
 
The former ambassador discusses US–Russian relations and how they might be improved, given Russian President Vladimir Putin’s suspicious views of US intentions. [Subscription content.]
 
There are reasonable arguments on both sides of the no-first-use debate. Unfortunately, there may be negative consequences for raising the issue publicly and then rejecting it. 
 
Even in this digital age there are many reasons to be careful about what we wish for when it comes to modernizing the nuclear command and control system. More technological capability will not necessarily create a more secure world.
 
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Post-vérité

Post-vérité : le temps des salades

La vérité n’est plus ce qu’elle était. Une valeur démonétisée, ringarde, une vertu de looser. L’époque est au mensonge. Non pas le petit mensonge que l’on dit en rougissant. Non le gros mensonge, la grosse contre-vérité, l’hénaurme farce. Nous sommes entrés dans l’ère des salades, celles qui font élire les Trump de tous poils, commettre des Brexit ou envisager les pires scénarios électoraux. Le dictionnaire d’Oxford en a fait le mot de l’année : post-vérité.  Un mot en vogue, symptôme d’une tendance sur laquelle surfent des professionnels que l’on croyait à tort démodés. C’est ainsi que va s’implanter en France en vue des prochaines présidentielles, Breitbart News, le média ultra-droite fondé par l’avatar américain de Goebbels, qui a fait élire Trump et poussé le Royaume Uni hors de l’Europe.
 
Plus c’est gros, mieux ça passe. Le mensonge, la contre-vérité, la fausse-nouvelle sont devenus monnaie courante dans le déroulement des affaires publiques. Le mensonge, tenu pour une simple et acceptable figure de rhétorique, serait même admis comme une manière habile et efficace de communiquer. Raconter un beau bobard équivaudrait à employer une jolie métaphore, pour bien faire passer son message. Qu’importe la vérité.
 
Depuis quelques mois, nous assistons à une montée en puissance spectaculaire de ce phénomène, avec des conséquences majeures pour l’équilibre du monde. La campagne de Donald Trump a été constellée de mensonges, d’approximations, de contre-vérités qui affolaient les compteurs des fast-checkers, ces organismes chargés de rétablir la vérité des chiffres et des faits dans les discours politiques. En vain, le poids du bobard semblait plus fort, la pression uniformément intense. Et Trump fut élu.
La campagne du Brexit fut du même ordre avec son lot de « post-vérités » qui firent basculer, contre toute attente des sondages, l’opinion britannique.
 
Ces deux seuls événements incitèrent les auteurs du dictionnaire de l’université d’Oxford à distinguer le mot « post-vérité » comme mot international de l’année. L’un d’entre eux, Casper Grathwohl déclarait « La fréquence d’utilisation du mot a vraiment augmenté en juin 2016 avec le Brexit et puis à nouveau en juillet, quand Donald Trump a obtenu l’investiture présidentielle du Parti républicain. L’utilisation du terme n’ayant montré aucun signe de ralentissement depuis ces événements, je ne serais pas surpris si la post-vérité devenait l’un des mots définissant le mieux notre époque ». Selon la définition du dictionnaire, on parle de « post-vérité » quand « les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles pour modeler l’opinion publique ».
 
Dans un brillant article publié par The Conversation, l’universitaire Charles Hadji souligne que le discours politique qui se complaît dans la post-vérité joue sur les émotions et les passions. Or, dit-il, celles-ci sont bien le premier moteur de la vie politique. « Le discours raisonnable n’a guère de puissance propre pour mobiliser les citoyens. Pour faire vivre la démocratie, il faut mobiliser les passions. Car une part de rêve est nécessaire au « peuple » pour qu’il s’approprie un projet, et le rende vivant. Certes, le rêve nous installe dans la fiction. Mais Raffaele Simone a montré, dans son ouvrage ‘Si la démocratie fait faillite’, que les citoyens vivant en démocratie ont besoin de tenir pour vraies certaines fictions, s’inscrivant dans une mythologie, laquelle constitue l’un des piliers fondamentaux de la démocratie. »
 
Ainsi, les fables seraient plus appréciées que les faits. Le mensonge aurait plus d’efficacité que la dure et austère vérité. Dès lors, pourquoi tenir rigueur aux auteurs de mensonges ou de propos outranciers ? Non seulement on considère leurs excès comme faisant partie du débat politique « normal », mais, en plus, on croit leurs mensonges. Et non seulement on y croit, mais aussi on les propage. Les réseaux sociaux sont devenus une caisse de résonnance de la post-vérité. Ceux qui relaient une fausse information, un mensonge ou une calomnie ne le font pas nécessairement par pure conviction mais pour signaler leur position. La contre-vérité diffusée sur les réseaux sociaux importe peu, ce qui importe c'est le signal social, les opinions sous-entendues qui sont véhiculées. C’est ainsi que se propagent les sombres rumeurs, les théories du complot, les calomnies les plus viles.
 
Le phénomène est-il si nouveau que cela ? N’est-il lié qu’à la montée des populismes un peu partout dans le monde ? Pas vraiment pour l’universitaire britannique Andrew Calcutt qui soutient que c’est la gauche libérale qui a inventé la « post-vérité » : « Le renversement des valeurs qui a abouti à fustiger l’objectivité est le fait des universitaires, aidés par une foule de professionnels des classes moyennes. Libéraux avoués, le cœur à gauche, ils ont cherché à se libérer de la vérité professée par l’État. À la place, ils ont construit une nouvelle forme de fermeture d’esprit – « la post-vérité ».
Selon lui, il y a plus de 30 ans, les universitaires ont entrepris de discréditer la « vérité » comme l’un des « grands récits » que les gens intelligents ne pouvaient plus croire. En lieu et place de « la vérité », qu’il fallait donc considérer comme naïve et/ou répressive, la nouvelle orthodoxie intellectuelle autorisait seulement l’usage des « vérités » – toujours plurielles, souvent personnalisées, inévitablement relativisées. C’est ainsi que dans les années 1990, des cohortes de journalistes se mirent à rejeter le principe d’objectivité considéré comme rien de plus qu’une manie professionnelle. Les vieux briscards du journalisme qui soutenaient becs et ongles la valeur d’objectivité étant alors accusés de tromper leurs lecteurs, et eux-mêmes.
 
Dans le même temps, vers la fin des années 1990, montait en puissance le phénomène des « industries créatives ». La « marque » fut portée au pinacle et tous les moyens pour la construire et la défendre furent jugés valables. Story-telling, branding, communication … devinrent les parangons d’une société où la vérité importait peu face à la construction d’une fiction apte à faire rêver et vendre. Avec le développement des technologies numériques, le phénomène ne fit que s’accentuer et se mit à gagner tous les pans de la « nouvelle économie », y compris ceux, obscurs, de la finance. Peu importait la réalité des faits, ce qui comptait était la « valorisation », le plus souvent établie sur des critères très éloignés de la réalité ; sur des potentiels, c'est-à-dire des rêves.
Le domaine politique ne fut pas en reste. Les spin doctors firent alors leur apparition et déployèrent leur talent à aider les politiques de tous bords à reléguer les faits au second plan pour fabriquer des vérités, générer des images et des émotions. L’épisode de la guerre en Irak est un bon exemple, présent dans toutes les mémoires.
 
C’est ainsi que s’est façonnée la politique moderne :  la bataille d’arguments est privilégiée par rapport à l’établissement d’une plus grande vérité sur une question donnée. Rien d’étonnant alors à ce que l’on assiste à des confrontations sans assises factuelles, à l’émission de messages trompeurs, tronqués, faussés. Peu importe. Ce qui compte désormais, puisque la vérité est relative, c’est d’asséner la sienne. Il n’y a aucun mal à cela, aucune infraction à l’« honnêteté » ou la droiture. Toutes les méthodes deviennent acceptables pour gagner un combat et surtout une élection. Mettre en doute la réalité du réchauffement climatique contre l’avis de milliers de scientifiques du monde entier ne pose aucun problème. Cela n’empêche nullement Donald Trump de gagner les élections. La vérité est superflue pour battre ses rivaux.
 
À ce jeu, des professionnels du mensonge se distinguent singulièrement. Peu connaissent en France Steve Bannon. Celui-ci est le gourou de la post-vérité ; il en a fait une arme de guerre, si ce n’est un art. Ancien banquier chez Goldman Sachs, Bannon prend en 2012 la direction d’un site d’information redoutable : Breitbart News. Ce média s’est fait le chantre du populisme le plus extrême. Une véritable arme de guerre contre l’ « establishement », utilisant toutes les ficelles, mème les plus grosses de la post-vérité. Un site qui de surcroît affiche ostensiblement des positions sexistes, racistes ou homophobes. Le site 20 minutes rapporte quelques perles de ce média qui pèse aujourd’hui 240 millions de pages vues et 37 millions de visiteurs uniques par mois : « Préférez-vous que votre enfant attrape le féminisme ou le cancer ? », « Il n’y pas de discrimination contre les femmes à l’embauche, elles sont juste nulles en entretien », « La contraception rend les femmes moches et folles ».
De curiosité d’extrême droite, le site est devenu une voix tonitruante. À tel point que le magazine Bloomberg qualifie Bannon de « machine la plus dangereuse d’Amérique ». Le journaliste pourtant très conservateur de la chaîne Fox, Glenn Beck, allant jusqu’à le surnommer « Goebbels ».  
 
C’est pourtant cet homme que Donald Trump appela à ses côtés en qualité de directeur de campagne, avec le résultat que l’on sait. Une fois élu, Trump le nomme haut conseiller et chef de la stratégie. Bannon s’apprête à occuper ses bureaux dans l’aile ouest de la Maison blanche dès le 20 janvier prochain.
Mais l’influence de Bannon ne se cantonne pas aux États-Unis. En 2013, Breitbart News s’installe à Londres. Le Point rapporte qu’à sa tête on trouve Raheem Kassam, un activiste britannique de 30 ans qui érige au rang d'idoles Margaret Thatcher et Michael Gove, chef de file avec Boris Johnson des pro-Brexit. Breitbart London fait évidemment campagne en faveur du Brexit. Tout comme Raheem Kassam, qui devient le conseiller principal de Nigel Farage, leader de Ukip, le parti populiste et europhobe britannique. Plus le mouvement pro-Brexit prend de l'ampleur dans le débat, plus les audiences de Breitbart London s'envolent.
 
Avec des méthodes dépourvues de scrupules, un goût sans limite du scandale et de la provocation, Breitbart News sait faire gagner les élections. Son intérêt se porte désormais sur la France en vue de la campagne pour les présidentielles de 2017. Steve Bannon déclarait ainsi au site Radio-Londres : « Nous pensons que la France est l’endroit où il faut être, avec ses jeunes entrepreneurs, les femmes de la famille Le Pen… Marion Maréchal Le Pen est la nouvelle étoile montante. Nous cherchons à ouvrir un Breitbart Paris, voire un Breitbart France ». Alex Marlow, le rédacteur en chef de Breitbart News aux Etats-Unis, a déclaré à Reuters au moment de l’élection de Trump : Breitbart a commencé des entretiens avec des journalistes européens « pour qu’ils rejoignent les sites prévus de Breitbart France et Breitbart Allemagne », rapporte l’agence. L’objectif est d’aider l’élection de politiciens de droite dans ces deux pays européens, où l’opinion anti-immigrants ne cesse d’augmenter. Une aide de poids au regard de l’efficacité des méthodes de post-vérité, néologisme pudique pour ne pas dire manipulation de la vérité et mensonge, dont Breitbart s’est fait, toute honte bue, le maître. Le temps des salades est bien advenu.
 
 
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Europe

Assemblée instituante européenne : cap sur le soixantième anniversaire du Traité de Rome

Annoncer le lancement du processus d'Assemblée instituante au Sommet des chefs d'Etat à Rome, en mars 2017 ; achever les panels régionaux pour mai 2018 ; mettre sur la table du nouveau Parlement et de la nouvelle Commission les propositions issues de ce processus citoyen. Voilà le calendrier idéal pour une initiative innovante de démarche citoyenne.
 
Que de choses se sont passées depuis le mois de juin ! Dans ma dernière lettre périodique, il y a six mois, je vous avais raconté l'écho rencontré par l'idée d'Assemblée instituante européenne, après le Brexit. Et je concluais : « il ne suffit pas aujourd'hui de dire ce qu'il faut faire, il faut aussi dire comment le faire et avec qui. C'était le pragmatisme visionnaire de Jean Monnet. C'est ce dont il faut faire preuve aujourd'hui. »
 
Les événements de ces derniers mois ont confirmé ce diagnostic et cette urgence : Brexit, Trump, montée partout en Europe des partis populistes et du sentiment euro-sceptique, voire carrément anti-européen, les institutions européennes prennent conscience que le logiciel qui les a fait fonctionner les a égarées. Le réveil n'en est que plus douloureux. Mais si les colloques et les analyses savantes se multiplient, on ne peut pas dire que les solutions se bousculent au portillon.
 
En octobre, une grande conférence « Reflecting on Europe » a réuni à Bruxelles le gratin des communicateurs. Ils en sont encore tous à aller expliquer au bon peuple tout ce que l'Europe leur apporte. Ça ne marche plus du tout !
 
En novembre s'est tenue la conférence annuelle de prospective, organisée par ESPAS (European strategy and policy analysis system), qui réunit toutes les institutions européennes. Trois leçons s'en dégagent :
1. il faut frapper un grand coup, la politique des petits pas ne peut plus marcher ;
2. il faut repartir des citoyens
3. il faut repartir du niveau local
J'ai pu y présenter brièvement l'idée de processus instituant européen : c'était la seule proposition concrète mise sur la table, et la seule qui réponde à ces trois leçons.
 
Tout ceci explique que la proposition d'Assemblée instituante, lancée en avril comme une bouteille à la mer, trouve un tel écho. Je vous ai envoyé avec ma lettre de juin le scénario du processus. Vous en trouverez ici le résumé.
 
Notre première idée a été d'en faire une Initiative citoyenne européenne (ICE), telle que prévu par le traité de Lisbonne. Beaucoup d'entre vous aviez accepté de faire partie du groupe initiateur de l'Initiative. Un grand merci. Nos amis experts de l'Europe nous ont dissuadé de la lancer : c'est une procédure lourde et, la proposition d'Assemblée instituante ne relevant pas des compétences de la Commission, c'eût été un coup d'épée dans l'eau.
Nous avons adopté, avec Patrick Lusson et Armel Prieur qui portent l'initiative avec moi, une démarche plus directe : faire connaître la proposition et commencer à réunir les multiples conditions de sa réussite. Qui sont les protagonistes essentiels ? D'un côté les régions, de l'autre les institutions européennes, en particulier le Conseil européen, la Commission, le Parlement et le Comité des régions, qui est à Bruxelles la voix officielle des collectivités territoriales.
 
Quel calendrier ? il est tout trouvé. Le processus doit durer deux ans : la première année pour les panels de citoyens régionaux, la seconde pour leur réunion à Bruxelles. Il doit donc être encadré par trois dates hautement symboliques :
- le 25 mars 2017 : soixantième anniversaire du traité de Rome, date de naissance officielle de l'Union ;
- le 9 mai 2018 : soixante dixième anniversaire du Congrès de la Haye, par où tout a commencé ;
- fin mai 2019 : élections au Parlement européen puis renouvellement de la Commission.
 
Annoncer le lancement du processus au Sommet des chefs d'Etat à Rome, en mars 2017 ; achever les panels régionaux pour mai 2018 ; mettre sur la table du nouveau Parlement et de la nouvelle Commission les propositions issues de ce processus citoyen. Voilà le calendrier idéal.
 
Du côté des régions, la Présidente de la Région Bourgogne Franche Comté, Marie Guite Dufay, a, dès le mois de juillet 2016, décidé de s'engager dans le processus et entraîne maintenant dans son sillage les régions Occitanie, Centre Val de Loire et Bretagne. Elle a eu une magnifique intuition : la construction de l'Europe doit constituer le nouvel horizon des jumelages, si nombreux, entre régions européennes et en particulier entre Régions françaises et Länder allemands. Dès novembre, le land de Rhénanie Palatinat, jumelé de longue date avec la région Bourgogne, s'est engagé dans cette voie.
 
A Bruxelles, tout le monde attend une initiative forte franco-allemande pour relancer l'Europe. Elle ne pourra pas venir à court terme des gouvernements. Tant mieux ! Une initiative conjointe des régions françaises et des länder allemands, quelle meilleure manière d'affirmer le rôle des régions dans la construction du nouveau projet européen ? La proposition est sur la table.
 
J'ai pu présenter le 26 septembre dernier l'idée d'Assemblée instituante aux cadres du Comité des régions européennes. Ci-dessous l'exposé fait à cette occasion. Le Comité est maintenant conscient que la crise européenne le pousse à assumer une responsabilité historique, loin de la fonction purement consultative qui a été la sienne à sa création. Objectif : une interpellation du Conseil européen pour le sommet du 25 mars, appelant à un processus citoyen de refondation de l'Europe.
Le Secrétariat du Conseil européen prête une attention bienveillante à notre initiative. J'y ai exposé la proposition dès le mois de juillet dernier (voir la note lien ci-dessous). L'étape maintenant engagée est de soumettre la proposition à des « sherpas » préparant le Sommet de Rome pour leurs gouvernements respectifs (voir lettre lien ci-dessous). Et, bien sûr, la position du gouvernement français sera déterminante.
 
Le Secrétaire général de l'Elysée, Jean Pierre Jouyet, a déjà manifesté sa sympathie pour notre démarche. Reste à traduire cette sympathie en acte concret, en proposant aux autres Etats membres d'inscrire la démarche citoyenne à l'ordre du jour du Sommet. Nous avons jusqu'à la fin janvier pour y parvenir.
Nous avons aussi multiplié les échanges avec des députés européens. Cette démarche citoyenne intéresse et interpelle.
A vrai dire, ses conclusions nourriront les prochaines élections européennes plutôt que le Parlement actuel. Autrefois, les élus étaient très réservés à l'égard de la démocratie délibérative, y voyant une sorte de concurrence déloyale : n'était-ce pas eux qui représentaient le peuple ? Ces réserves ne sont plus de saison : la crise de la démocratie représentative est telle que toute tentative de vivifier la démocratie est bonne à prendre.
 
Et la Commission direz vous ? Contrairement au Conseil européen, nous n'avons pas besoin d'un engagement de la Commission de prêter attention aux propositions citoyennes : c'est la prochaine Commission qui devra se prononcer et d'ici là il faudra que le processus soit suffisamment fort pour qu'il devienne incontournable d'en prendre les conclusions en considération.
 
La mobilisation des moyens humains et financiers de la Commission est par contre essentielle. La démocratie délibérative, comme on appelle les panels de citoyens, suppose que ces derniers disposent du meilleur de l'information et de l'expertise. Chaque panel devra se tenir dans sa langue maternelle. Le dialogue entre les panels et l'Assemblée européenne nécessiteront des moyens de traduction et d'interprétariat dont seules disposent les institutions européennes. N'est-il pas juste qu'une partie de ces moyens soit mise à la disposition des citoyens, étant financée par leurs impôts ?
La Commission devra aussi prendre en charge une partie du coût des panels régionaux et l'Assemblée européenne. Le Président Jean Claude Juncker, pour sortir l'Europe du marasme, a lancé un grand plan d'investissement. Bravo ! Mais quel est aujourd'hui l'investissement prioritaire, sinon l'investissement humain, le processus citoyen capable d'apporter à l'Europe le souffle et l'enthousiasme dont elle manque totalement aujourd'hui ? Car sans lui, le reste sera à peu près inutile. La proposition est sur la table. Nous saurons dans les prochains mois l'écho qu'elle aura su trouver dans les cœurs des dirigeants européens.
 
Comme vous le voyez, bien du pain sur la planche, bien des incertitudes. Mais si l'on regarde en arrière, quand la bouteille a été jetée à la mer sans grand espoir d'arriver un jour sur une plage, et que l'on constate le chemin parcouru en quelques mois, on ne peut s'empêcher de penser avec Victor Hugo que « rien n'arrête une idée dont l'heure est venue ».
Nous avons besoin de vous tous pour faire avancer la proposition, y compris en Grande Bretagne car bien des amis anglais aimeraient débattre de l'Europe dont ils rêvent.
Joyeux Noël à tous et longue vie à l'Europe !
 
 
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obsolescence

L’obsolescence ou "Une manifestation de la finalité"

Fruit d'un abécédaire philosophique, pour penser « la crise » par le O et brièvement la faire dialoguer avec les crises socio-économiques du monde capitaliste (cycle, structuration et conjoncture), l'auteur s'aventure sur la piste d'un mot mécanique : obsolescence, celui-ci renvoyant au milieu technique de l'homme et le qualifiant. Après avoir débroussaillé autour de notre crise – elle serait l'épistémè du monde moderne –, il propose une réflexion sur l'obsolescence comme rapport négatif critique à la positivité de la productivité contemporaine et à venir. Dès lors, l'obsolescence pourrait servir pour définir et expliquer une civilisation nécessairement jeune parce qu'incertaine quant à sa pérennisation (civilisation technicienne guerrière).

Photo ©Compagnie Opinion public - Chorégraphie "Obsolescence"

obsolescencehommeD'autres ont déjà parlé d'« obsolescence de l'homme », d'un devenir-monde fantomal, d'accélération et de vitesse ; mais, dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, quoique non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Pour borner à la fois cette agitation bourgeoise et cette nécessité anthropologique, l'auteur discute du « paradigme de l'androïde » ou d'une « éthique de la machine rêvée sans achèvement ». Il se propose enfin de souligner que « l'autre nom du monde est forêt », que l'éreintement guette la totalité des projets et adventurae de la Nature et de la Culture, et que le destin même du travail scientifique de découverte et d'explication – de révélation – est, sans cesse, de devenir obsolète.

J'exposerai mon propos en quatre points asymétriques, incluant une sorte d'introduction et une sorte de conclusion, et je souhaite me placer à la périphérie du mot « obsolescence » plutôt que d'en prétendre découvrir sur-le-champ l'essence. D'un point de vue formel, comme d'habitude, on voudra souffrir une certaine sophistication et certaines ellipses que je ne sais ne réfréner.

1. La crise comme épistémè du monde moderne

Cette discussion avait d'abord pour cadre une réflexion plus générale sur l'idée et la réalité de « la crise » (Penser la crise, abécédaire, 2007) ; je dus préciser alors ce que j'y entendais.

J'avoue que la première chose qui me soit venue à l'esprit est le livre de l'historien Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoirs (1990) et son chapitre premier sur la peste noire « Crise et fausse sortie de crise (1347-1383) » ; j'ai également pensé à l'ouvrage collectif La crise (1985), titre repris en 2012 pour un numéro hors-série de la même revue Alternative Économiques.

Dans ces lignes, toutefois, avec force réduction, j'entendrai seulement trois choses concernant le thème de « la crise ».

krisisQuant à la première, je lui associe évidemment l'acception philosophique de la Krisis d'Edmond Husserl (1954) et ce à quoi elle renvoie : à la description husserlienne de la crise de « l'humanité européenne » et des sciences. Disons à une crise d'estime publique de la science et à cette « sorte de sentiment d'hostilité » des jeunes générations pour la science, selon le mot d'Husserl. (Les 474 pages sur la mentalité autocritique de l'Occident de La crise de la conscience européenne 1680-1715 de Paul Hazard, quoique malheureusement moins connues, date des mêmes années 30.) Hostilité diffuse des jeunes contre la science jusqu'à ce jour : je pense notamment aux mouvements romantiques de toute l'Europe du XIXe ou le triomphe des « valeurs imaginatives et sensibles » (Hazard, 1935), à tout Heidegger, à La science et la technique comme « idéologie » de Jürgen Habermas (1968) et, surtout, aux taux d'entrée de plus en plus faibles des universités scientifiques européennes.

criseannes30Quant à la seconde signification de « la crise », je lui associe sa traditionnelle dimension socio-économique ; lorsqu'on parle de la crise des années 30 et des deux grandes crises pétrolières. Mais l'histoire du capitalisme est un enchaînement de phases de croissance et de crises. (La période qui s'étend de 1952 à 1972 est alors exceptionnelle par la régularité et la vigueur de sa croissance. La « Belle Epoque » du capitalisme n'est donc pas celle de Toulouse-Lautrec, mais de l'automobile et la télé triomphantes, ainsi que de la « culture » produite et consommée de façon massive. Quand on les mesure en volume, c'est-à-dire une fois déduite la hausse des prix, production, productivité et capital investi par tête ont triplé en France au cours de ces vingt années.)

lieuuniqueQuant à la troisième acception du thème, de façon très circonstanciée, c'est-à-dire nantaise, le fait même que deux institutions hétérogènes, l'UFR de Philosophie de Nantes et l'espace culturel Lieu Unique, proposent un débat public pour Penser la crise et demandent à divers gens d'entendement d'en dresser l'inventaire, ce fait même a quelque chose de caractéristique de notre temps – phase haute d'une crise qui n'est concrète que du point de vue limitée de chaque observateur. En effet, « la crise » n'est pas la même selon que l'on se place dans les degrés élevés ou plus bas de l'échelle sociale ; pas la même pour les classes moyennes à la dérive (Chauvel, 2006) et leur déclassement systémique depuis 1955 (Chauvel, 2011), et pas la même pour les 1% d'américains qui détiennent le tiers des entreprises mondiales .

Le thème de « la crise », voire son « mythème » (grosse unité constitutive d'un mythe), est donc une caractéristique de notre temps post plan Marshall, post Trente Glorieuses, post URSS. En conséquence, pour les trentenaires et les plus jeunes de ce temps-ci, la crise de la société moderne est un épistémè , c'est-à-dire à la fois une habitude de langage et de représentation, voire un lieu et lot communs. Mais aussi, et surtout, la crise de la société moderne est la circonstance quotidienne de leur histoire toute personnelle. D'aucuns peuvent énoncer alors que « la crise est l'horizon indépassable de notre temps. ».

Mais, à ce moment très précis de l'histoire, l'horizon n'est plus un horizon, mais une fortification.

crisenerfÀ ce propos, qui, aujourd'hui, dans son quotidien moyen, n'a jamais fréquenté une incarnation-faite-homme de la crise sociale, c'est-à-dire la psychologie fragilisée d'une connaissance, d'un ami, d'un proche même ?

Je ne pouvais passer sous silence ces états de faiblesse qu'on appelle, de doux euphémismes, « crise de nerf », « bouffée délirante » et « psychose cannabique ». Et j'aurais pu décrire un nombre élevé de camarades dont la psychologie déstabilisée a, « sous la pression » – spécificité de la ville moderne, spécificité de la culture générale moderne, angoisse métaphysique et sociale, dangers atomique, toxique, bactériologique –, a basculé dans l'assuétude, les anxiolytiques, la folie plus ou moins passagère, la raideur ou le dogmatisme. Toute forme d'opium et de folklore (religion brisée, « braconnage religieux ») pour fuir, oublier, résister même. Le dernier Durkheim parlait d'« assiette mentale » (1912), Norbert Elias de « psychogenèse » (1975, 2010). Aujourd'hui, je renvoie à l'étude de François Sicot, Maladie mentale et pauvreté .

anomieLa crise est donc le lieu d'où nous parlons désormais. Tous les Christophe Dejours et Louis Chauvel nous l'ont promis. Elle se manifeste, en boucle réversive, aussi bien dans sa dimension matérielle (infrastructure), à la base de nos nourritures collectives et de nos systèmes de dépenses, que dans sa dimension idéelle de la morale et de la politique (superstructure), crise aux conditions d'apparition d'abord structurelles puis conjoncturelles, ce que Durkheim appelait « anomie », pour signifier le désenchantement et la « dissociation d'une totalité ». (Les phases d'anomie sont des phases de « dérèglements » sociaux croissants dans une société qui se transforme. L'anomie est un concept Janus à deux faces : l'une positive, l'autre négative. Elle pose que l'individualisme favorise l'autonomie des personnes, mais les fragilise, puisqu'elles sont moins solidaires, plus détachées les unes des autres, plus indépendantes. Grossièrement, l'anomie croît dans les sociétés à mesure que le fatalisme décroît. L'anomie est donc anxiogène. Et, en général, pour toute société donnée, l'ébranlement des fondements de celle-ci est anxiogène. Plus d'anomie veut donc dire, toujours, plus d'aléatoire social et, donc, plus d'inquiétude psychologique fasse à cette aléatoire. Grossièrement encore, l'anomie c'est le passage lent et historique, involontaire et collectif, d'une société « plus altruiste » à une société « plus égoïste » ; le passage, sourd et total, d'une société solidaire où tous se ressemblent et coopèrent sans mot dire à une autre forme de... « solidarité » où tous sont emportés dans un maelström de compétition et de distinction, où tous se critiquent sans cesse pour parfaire tant cette solidarité nouvelle que cette concurrence distinctive.)

2. L'obsolescence ou la critique de la positivité productive

accumulationDans les limites de ces seules acceptions, parler de l'obsolescence serait donc esquisser un propos sur la... matérialité de la crise de la rationalité européenne. J'ai bien écrit « esquisser », ajoutant un conditionnel. Ici, j'essayerai simplement de glisser quelques mots sur « l'esprit d'accumulation », qui est une culture, et sur « le capitalisme » qu'on ne peut concevoir que pluriel (Weber, Baechler), qui est une psychologie à la fois collective et privée ; et j'essayerai de parler, à demi-mot, du vieillissement et de « la fatigue d'être soi », rapports des choses et des êtres qui nous concernent tous et toutes.

Obsolescence donc – le mot est joli. Il sent l'obsession et l'essence. Avec ses douze lettres, on peut écrire « obscène ». Son synonyme est « désuétude » de la machine. Dans les thesaurus et les dictionnaires, mais peut-être pas dans le rythme journalier des échanges langagiers, le mot a conservé la définition de son usage latin. Cet usage manifestait déjà le fait, pour un objet, d'être « passé de mode, tombé en désuétude » et d'avoir perdu de la valeur. (La valeur que, comme La Rochefoucauld, je comprends comme honneur et mise en péril au combat.) Aujourd'hui, en langage soutenu nous dit-on, c'est, pour un objet, le « fait d'être périmé », et, en un langage spécialisé, d'« être dépassé par le seul fait de l'évolution technique ».

obsolescence1Ce qui revient et fait sens, c'est le fait brut de la mode et de la valeur technologiques, et l'inutilité inéluctable, termes qui ne décrivent pas la même chose, mais qui valent condamnation et renvoient immédiatement à la dépréciation sociale d'une machine ou d'un équipement (Heidegger). Périmé, l'appareil, le moteur ou le dispositif (Agamben, 2007), a été dépossédé de son actualité. En une formule barbare, l'obsolescence est le processus social et matériel qui rend « de plus en plus moins utile ». Dit autrement, l'obsolescence est à la machine moderne ce que la mode est à l'habillement de confection industrielle... L'obsolescence est fondamentalement l'expression renouvelée d'une critique du présent, sinon des traditions, un frottement contre les archaïsmes, une hâte festive d'en finir, de rendre ringard, de déclasser. Que veut dire ce déclassement ? Qu'est-ce donc que ce rapport total aux machines modernes et, peut-être, aux êtres ?

Pour avancer une réponse ramassée, je dirais que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la dynamique de l'accumulation, que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la positivité de la productivité.

obsolescenceprogrammeDans l'obsolescence programmée, comme disent les économistes, du machinal et du technologique, il y a comme le point final déjà conçu de ce qui se donne, non, mieux, se vend comme « nouveauté ». (Je fais intervenir le verbe « vendre » et la nécessité du renouveau incessant pour essayer, par résonance, de définir la modernité.) L'obsolescence est alors la ride profonde de toute nouveauté idéale et manufacturée. (A ce propos, dans notre économie politique, l'obsolescence est le jumeau opposé de l'innovation.) Elle décrit donc un rapport à la fois matériel et magique, comme disent les ethnologues, le rapport occidental à la fois matériel et magique de la productivité du travail face à l'inutilité. (L'obsolescence décrit donc « l'inutilité de tout », c'est-à-dire qu'elle frappe de son caractère évident à la fois la réalité et le fantasme de ce qui est productif et de ce qui ne l'est plus.)

obsolescence4L'obsolescence des machines, leur renouvellement continu et illimité, manifeste donc une caractéristique de notre mode de production ou dynamisme du capitalisme ou « éthique de la puissance » qui veut la puissance, c'est-à-dire la surpuissance (Heidegger) ; éthique qui carillonne, jour après jour, après l'actualité de la nouveauté, l'achèvement des choses et leur « faiblesse », faiblesse le plus souvent subjective-sociale que matérielle-réelle. (D'ailleurs, on le sait, la puissance ne souffre la faiblesse qu'à sa périphérie : dans les abîmes, les dépotoirs et les poubelles, dans les bidons villes et les bordels, les HLM et les banlieues. La puissance ne souffre les avatars de la faiblesse que pour savourer ses propriétés propres, par comparaison, distinction et élévation face à elle.) Lorsque l'objet a reçu le poinçon socialement infamant de l'inutilité, c'est alors qu'il a fait le tour de ses possibilités situées dans son espace-temps ; il peut s'éteindre, fatigué de ne plus être désiré ; nous n'en avons plus besoin, c'est-à-dire que nous ne le désirons plus sous la forme ou l'actualité qu'il possède-là.

Si, donc, du latin à la langue moderne, je m'en tenais à la définition étroite de l'obsolescence, je ne devrais traiter que de l'obsolescence de la machine-outil et de tous ces instruments en concurrence les uns avec les autres pour atteindre une plus grande productivité, un plus grand rapport à la surpuissance, avant de devenir inutile, dépassé.

Toutefois, grâce à un ami parisien, je pris connaissance de l'ouvrage L'obsolescence de l'homme (1956, rééd. 2002) de Günther Anders. En 1956, avant Guy Debord et Jacques Ellul, et en même temps que Martin Heidegger, Hannah Arendt et les derniers grands de l'Ecole de Francfort, Anders parlait de l'état naissant de notre assujettissement à la technologie.

obsolescenceandersQue dit principalement Anders ?

« C'est depuis des années un secret de Polichinelle qu'au début de la guerre de Corée, le général McArthur a proposé des mesures dont l'application aurait pu déclencher une troisième guerre mondiale. Tout le monde sait aussi qu'on lui a retiré le pouvoir de décider s'il fallait ou non prendre un tel risque. Ceux qui lui ont retiré cette responsabilité ne l'ont pas fait pour prendre eux-mêmes les décisions à sa place ou pour les confier à d'autres hommes politiquement, économiquement ou moralement qualifiés. Ils l'ont fait pour remettre le pouvoir de décider à un instrument (puisque le « dernier mot » doit être objectif et qu'on ne considère aujourd'hui comme « objectifs » que les jugements prononcés par des objets). Bref, on a confié la responsabilité suprême à un « electric brain », un cerveau électrique. On n'a pas retiré le pouvoir de décision à l'individu MacArthur, mais à MacArthur en tant qu'homme, et si on a préféré le cerveau-instrument au cerveau de MacArthur, ce n'est pas parce qu'on avait des raisons particulières de se méfier de l'intelligence de MacArthur mais parce qu'il n'avait, précisément, qu'un cerveau humain.

Dire qu'on lui a « retiré » sa responsabilité en tant qu'homme, c'est bien sûr employer une expression trompeuse. Car la puissance qui l'a privé de son pouvoir de décision n'était pas une instance surhumaine, ce n'était ni « Moïra » (le Destin), ni « Tyché » (la Fortune), ni « Dieu », ni l'« Histoire », mais c'était l'homme lui-même qui, dépouillant sa main gauche avec sa main droite, déposait son butin – sa conscience morale et sa liberté de décision – sur l'autel de la machine et montrait par cet acte qu'il se soumettait à celle-ci, à ce robot calculateur qu'il avait lui-même fabriqué et qu'il était prêt à considérer comme une conscience morale de substitution et une machine à oracles, bref une machine littéralement providentielle. En subordonnant le général à cet instrument, l'humanité s'est en quelque sorte portée atteinte à elle-même (car) celui qui transfère la responsabilité d'un homme à un instrument lui transfère aussi, par là même, la responsabilité de tous. En cette occasion, l'humanité s'est pour la première fois humiliée elle-même de façon significative et a ouvertement déclaré : « On ne peut pas compter sur nous puisque nous comptons plus mal que nos machines. Qu'on ne tienne donc pas "compte" de nous. » Elle n'a, pour la première fois, ressenti aucune honte d'avoir ouvertement honte. »

obsolescence5Pour ma part, si je crois savoir quoi penser du thème ou mythème « la Science », de cette fiction nécessaire pour penser la totalité des acquis, des propriétés et des dynamismes des connaissances humaines, je ne sais quoi penser de « la technologie » dont la définition anthropologique – « étude des activités entreprises par les hommes pour acquérir et transformer des éléments organiques et inorganiques du monde naturel. » – est si proche de celle de l'« arraisonnement » de Heidegger (« essence de la technique moderne »)... Si, comme l'écrit Jean Grou (2000), je crois savoir que l'économie politique « entretient d'étroites relations avec les sciences dures, parce que celles-ci se situent en amont de la technologie, sa discipline partenaire », je ne sais clairement et distinctement si Anders et tous ceux qui conspuent « la technique » ont raison de tant la maudire. (« Avoir raison » c'est-à-dire que la somme de leurs arguments est supérieur à la somme des faits et des possibilités de la technologie ou de l'arraisonnement.)

Certes, la société bourgeoise technique semble plus encore résider dans un procès de précipitation – mais n'est-ce pas la conséquence de la « conscience historicisée » dont parle Marcel Gauchet (1985) ? – plutôt qu'elle ne réalise une véritable accélération de l'Histoire (au sens de la « fiction hégélo-marxiste »).

marxaccelerationmondeÀ cet égard, je ne renvoie qu'aux seuls Marx et Derrida, critique non-marxiste de la pensée cohérente de Marx à ce sujet : l'accélération du monde, « et (de) tout ce qu'il y a dedans, Chico ! ». Car il y a visiblement, mais ma vue peut être mauvaise, précipitation et non accélération, notamment par la technique, de notre mode de penser et de notre mode de vie. (Autrement dit, plutôt avec Jared Diamond (2006) qu'avec Ulrich Beck (1990) et Hans Jonas (2001), je ne peux établir aucun bilan définitif sur la technique, ni faire aucun jugement, mais seulement « compter les points » et observer les usages sociopolitiques de la technique.)

Lorsque je parle de ce speed, accélération du spleen baudelairien, je ne pense pas qu'aux périodes de fièvre acheteuse des soldes et des files d'attente nocturnes pour acheter le dernier Harry Potter ; je pense à notre standard de vie post plan Marshall et aux modifications de perception de la réalité qu'il entraine, lui et son « technèlogos ». (Certes, il y a 2000 ans, Sénèque parlait déjà des « occupati ». Mais, à notre échelle d'observation et sur un large spectre, nous savons que la totalité des termes utilisés par L'école de Francfort, Heidegger et Anders, au moins, comme « artificialisation accélérée du monde et de ses représentations », « technoscience devenue autonome », « marchandises fantômes », « Spectacle », nous savons que tous ces termes renvoient toujours à la technique et à sa description philosophique, c'est-à-dire, plus ou moins directement, à une critique réglementaire « des propriétaires » de la science. Nous savons que l'artificialisation, le spectacle et la technoscience sont les termes désespérément critiques utilisés par la « contre idéologie » de l'« idéologie de la technicité », voire du Progrès européen. (Je veux rappeler que l'idéologie, selon les mots de Raymond Boudon, est « une doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d'une crédibilité excessive ou non fondée » (1985, p. 52).)

dechetselectroniquesJe pense à notre standard de vie post plan Marshall, disais-je, c'est-à-dire à l'imposition somme toute récente de la mécanique à tous les étages de la Culture et, surtout, au transport réel ou virtuel du monde objectif vers nos subjectivités, ainsi qu'au transport en commun de nos subjectivités vers un monde fantasmé/fantomal ; fantasmé/fantomal aux moyens d'une démographie d'imageries et d'électroniques illustrant, mais ne faisant que cela, la pseudo-proximité du Monde.

3. Le paradigme de l'androïde

ethiquemachineA travers le masque (africain) de l'obsolescence, nous discernons aussi l'aveu occidental d'un besoin de repos, sinon d'une issue reposante. Dans Aurore, Nietzsche parlait déjà de « l'humeur de la fête moderne », lorsque la puissance qui veut, un temps, retomber dans l'impuissance.

Je le répète : dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, mais non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Car nous savons qu'ici-bas il existe comme une « libido de l'emprise », une « pulsion culturelle de domination », pulsion actualisée et réactivée tous les jours par la technique occidentale et « l'esprit du capitalisme » – « esprit » que je ne saurais définir d'une façon anthropologique (Marx, Amin), mais régional (Weber, Baechler, Gauchet).

Par contraste, l'obsolescence renverrait donc à sa source principale : à l'éthique bourgeoise de l'efficacité (maximale), celle-ci demandant toujours plus rationnellement plus d'accumulation, de production, d'investissement productif, de circulation et de consommation. Il y a toutefois une spécificité géographique et historique de cette « éthique de la machine » (Genèse + Descartes + monde des usines + performance = éthique de la machine) : ce que l'éthique de la machine est est son aboutissement.

Finalement, la machine moderne parfaite ce serait l'homme tranquille de l'univers lockéen. metropolisMieux, l'homme parfait, l'homme idéal bourgeois, paradoxalement sans obsolescence ni achèvement, ce serait la machine pensante, le robot ou le paradigme de l'androïde ; ce que la science-fiction discute et critique depuis au moins la pièce R.U.R (Capek, 1921), le film Metropolis (Lang, 1930) et la littérature d'Isaac Asimov (1941). Après celui-ci, avec les mouvements (romantiques) pessimistes de la fin des années 60 et cyberpunk des années 70, voici le temps des descriptions apocalyptiques renvoyant toujours à des représentations et à des manières qu'à la société réelle de se penser (Durkheim, Gurvitch), le temps du Terminator (Cameron, 1984) et de l'enfant bionique d'Intelligence Artificielle (Spielberg, 2002), le temps de la Matrice des frères Wachowski (1999, 2003), et des représentations de l'obsolescence de l'homme, de sa finitude, de sa magnifique inutilité naturelle ; c'est-à-dire, paradoxalement, de son incommensurabilité. (Si, dans l'ordre de la pensée bourgeoise, il semble que le robot soit le nec plus ultra de la faculté de penser, sa vérité tranquille, heureusement, le diable de l'aléatoire est dans l'escalier et, heureusement, le « matérialisme aléatoire » (Althusser, 1982) habite à tous les étages : c'est la catastrophe, la krisis, l'accident... L'idéalisme bourgeois ne peut contenir la matière (la réalité) sur laquelle il vient se fracasser.)

4. Le nom du monde est forêt

foretSi l'Univers renfermait un quelconque « projet » ce serait aussi celui de son « obsolescence ». En effet, qu'on soit scientifique, philosophe, praticien des sciences sociales, dame cultivée ou gentilhomme, déterministe ou indéterministe, continuiste ou discontinuiste, à partir du mouvement de la conscience, qui se découvre elle-même, tous ces « gens d'entendement », comme dit Montaigne, arpentent le même chemin de l'inexorabilité, tous éprouvent les forces de l'inéluctabilité de la transformation des chairs, celle du Monde et la nôtre propre. Êtres sans Dieu, nous comprenons tous que l'éreintement guette la totalité des « projets » et adventurae de la Nature et de la Culture.

ursulaleguinAlors, si, du haut de mon savoir partiel (« s'avoir », « ça voir »...), je me risquais à parler du « point de vue de la Nature », j'avancerais que la Nature est buissonnement incessant qui « sonde » ses limites, que la Nature est recommencement peut être hyperbolique mais non infini, puisque l'infini est une aberration matérielle et logique . (Ursula Le Guin nous explique que Le nom du monde est forêt, 1972.) J'ajouterais que, bien qu'elle ne « veuille » rien, la Nature provoque comme sa propre perte, c'est-à-dire qu'elle produit et consomme des empires et des empires de possibles jusqu'à la disparition des protons ; une disparition qui surviendra des milliards d'années après celle de l'esprit (Islam, 1984).

maxweberMaintenant, si j'osais parler du « point de vue de la Culture », je me ferais aussitôt le rapporteur d'un remarquable passage de Max Weber. En 1917, celui-ci écrit : « la vie de l'individu civilisé, emporté par le « progrès », dans l'infini, ne devrait pas avoir de terme du point de vue de sa signification immanente propre. Car il y a toujours encore un progrès ultérieur à venir pour celui qui participe à ce progrès. Aucune personne, quand elle meurt, n'a atteint le sommet, lequel se trouve à l'infini. »

Quelques pages auparavant, il remarque : « l'individu ne peut s'assurer de réaliser quelque chose de véritablement et pleinement achevé dans le domaine scientifique que dans le cas de la plus rigoureuse spécialisation. (...) notre propre travail doit inévitablement rester inachevé. C'est uniquement grâce à une spécialisation rigoureuse que le travailleur scientifique peut effectivement atteindre la pleine certitude, une fois dans sa vie, et peut-être plus jamais, d'avoir accompli quelque chose qui durera ».

scientifiquehommeLe destin même du travail scientifique est, sans cesse, de devenir caduc. Et l'on sait depuis longtemps que la philosophie se prescrit de devenir scientifique... L'accomplissement scientifique, quels que soient les travaux, demande donc à être dépassé et à vieillir, à devenir obsolète. (Par conséquent, il y a comme la nécessité d'une « biomasse » de travaux moins utiles et moins précieux, plus ordinaires, pour que les conditions de possibilité d'une « grande théorie » voient le jour.) Tel est son fait et telle est sa loi. Il y a dans cette « révélation wébérienne », une humilité qu'on peut avoir du mal à supporter tous les jours. « Le progrès scientifique est un fragment, et le fragment le plus important, (du) procès (historique) d'intellectualisation » écrit encore Weber.

Ce procès d'intellectualisation (rationalisation) manifeste alors, à chacun de ses moments et à chacune de ses phases, l'obsolescence de tous les outillages de la Civilisation, machines-outils, théories-outils et, aussi, hommes fabricants d'outils.

David Morin-Ulmann

 

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mutation technologique

Mutations technologiques et action publique - 2

L’action publique peine à prendre en compte les conséquences potentielles des mutations technologiques en cours sur les libertés individuelles, mais aussi sur l’égalité, la souveraineté et même l’avenir de l’homme, comme l’a illustré l’article précédent dans le domaine de la santé. Quelles solutions sont envisageables ?
Partie II : quelles solutions ?

L’espace politique face à la technique

La puissance publique s’amenuise à mesure que les États perdent le monopole de l’accès aux données et de leur régulation et que leurs capacités financières et techniques sont concurrencées, voire dépassées, par celles d’acteurs privés. La réaction sociale et politique est d’autant plus complexe à définir et plus exigeante que les « promesses » technologiques foisonnent, formulées par des acteurs aux statuts et aux ambitions divers.
 
La technicisation du monde a été décrite par Heidegger dans son discours Sérénité en 1955 : « Dans tous les domaines de l’existence, l’homme va se trouver de plus en plus étroitement cerné par les forces des appareils techniques et des automates. […] Ce qui, toutefois, est ici proprement inquiétant n’est pas que le monde se technicise complètement. Il est beaucoup plus inquiétant que l’homme ne soit pas préparé à cette transformation, que nous n’arrivions pas encore à nous expliquer valablement, par les moyens de la pensée méditante, avec ce qui, proprement, à notre époque, émerge à nos yeux. […] Aucune organisation purement humaine n’est en état de prendre en mains le gouvernement de notre époque »[1].
 
Nous ne suivons pas Heidegger dans cette dernière conclusion, trop radicale, non plus que sur le lien surprenant avec « l’enracinement des œuvres humaines dans une terre natale » qu’il évoque ensuite. Nous pensons en revanche le constat que les objets qui « émergent à nos yeux » méritent que « nous nous expliquions valablement, par les moyens de la pensée méditante » est applicable au contexte présent des technologies « NBIC ». Comme à l’âge de la bombe atomique qui marquait Heidegger, la société est frappée par une forme d’impuissance politique face à l’accélération des évolutions techniques. À l’âge de la bombe, c’était la crainte de l’apocalypse nucléaire qui menaçait le souci du futur, et donc l’espace politique. Aujourd’hui, c’est une idéologie désireuse de « vaincre la mort » et de simplifier la vie. Mais ces deux formes de menace de l’espace politique aux racines diamétralement opposées, crainte de destruction et fantasme d’éternité, sont-elles si différentes ?
 
Dans un monde où des entreprises décident d’évolutions déterminantes pour la société et où les États n’ont plus les moyens, voire le droit, de faire valoir l’intérêt général, l’espace démocratique est tout simplement déserté. Cette question est autrement plus grave et plus complexe que celle de la protection des données personnelles[2]. Et la tâche à accomplir est plus ardue encore que celle de restaurer un intérêt ou une volonté politique : elle est de restaurer la capacité même à agir dans un espace politique.
 
Pour autant, il serait à la fois irréaliste et pire que le mal d’en conclure que les États devraient « reprendre le contrôle » en nationalisant les entreprises à l’origine de ces changements ou en les censurant. Comme on l’a déjà noté en évoquant le récent contentieux entre Apple et le FBI, un contrôle accru par l’administration ne jouirait probablement pas non plus d’une grande légitimité. Quant à la Justice, elle manque de compétences et de moyens, elle est parfois démunie dans un cadre international, et ne peut qu’intervenir a posteriori.
 
Autre écueil, tout aussi terrible : la capture de l’espace public par la contestation militante. En effet, lorsque des questions liées aux mutations technologiques parviennent à être abordées dans l’espace public, c’est trop souvent sous la forme de mises en scène spectaculaires et d’oppositions (ou de défenses) idéologiques qui condamnent toute démarche politique constructive.
 
Citons de nouveau Sérénité de Heidegger : « Il serait insensé de donner l’assaut, tête baissée, au monde technique ; et ce serait faire preuve de vue courte que de vouloir condamner ce monde comme étant l’œuvre du diable. Nous dépendons des objets que la technique nous fournit et qui, pour ainsi dire, nous mettent en demeure de les perfectionner sans cesse. Toutefois, notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves. Mais nous pouvons nous y prendre autrement. Nous pouvons utiliser les choses techniques, nous en servir normalement, mais en même temps nous en libérer, de sorte qu’à tout moment nous conservions nos distances à leur égard. Nous pouvons faire usage des objets techniques comme il faut qu’on en use. Nous pouvons en même temps les laisser à eux-mêmes comme ne nous atteignant pas dans ce que nous avons de plus intime et de plus propre. Nous pouvons dire “oui” à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire “non”, en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de fausser, brouiller et finalement vider notre être ».
 
Pour cela, nos attentes envers le pouvoir politique doivent être refondées. Pour que les innovations structurantes pour la société soient des objets de pensée et de choix collectif plutôt que des objets de consommation multipliés sans raison avant que le marché ne décide, les politiques doivent rendre ce choix collectif possible, et permettre, in fine, aux citoyens de définir des limites et de peser sur leur destin.

Articuler science, philosophie et politique

Il est tout d’abord nécessaire de repenser et de clarifier le rôle des scientifiques, des intellectuels et des politiques.
 
Comme l’écrivait il y a trente ans Ulrich Beck, « si l’on veut obtenir les conditions matérielles et institutionnelles nécessaires pour se payer “le luxe du doute” (baptisé “recherche fondamentale”), il faut être capable d’affirmer ses prétentions à la connaissance sur le marché, contre les groupes professionnels et les groupes profanes »[3]. Les sciences nous aident à définir le champ des possibles, à étudier les nuances du monde tel qu’il nous entoure et tel que nous le façonnons, en établissant et mettant à disposition les connaissances nécessaires. Leur ambition doit cependant rester modeste. « Leur but n’est pas d’ouvrir la porte à une sagesse infinie, mais de fermer la porte à une erreur infinie » rappelait Bertolt Brecht dans La vie de Galilée.
 
La connaissance scientifique permet de poser de manière rigoureuse les problèmes, elle est nécessaire à tout choix éclairé, elle peut (ou doit) conduire à lancer des alertes, mais elle ne doit pas prendre la place du discours politique : ainsi, lorsque les académies des sciences des pays du G7 et de pays partenaires proposent aux gouvernants de « promouvoir la modélisation du cerveau et l’intelligence artificielle » et d’« intégrer les acquis des neurosciences à ceux des sciences sociales et comportementales, afin d’améliorer l’éducation et les modes de vie », quand bien même ce serait « tout en engageant le dialogue sur l’éthique »[4], elles font, au service d’un but sans doute légitime (l’amélioration de l’éducation et des modes de vie), une proposition partisane (la promotion d’un type de solution) qui ne relève pas de la science.
Éviter la « confusion des arènes » (politique et scientifique) est une nécessité pour le bon fonctionnement du débat public, comme l’illustrent les dérives des « débats » sur le changement climatique. Pour les scientifiques, prendre un minimum de distance avec l’espace politique est même une condition d’exercice de la liberté académique. Pour autant, tout en se gardant d’intervenir en défense de propositions politiques, les scientifiques ont la responsabilité de fournir au plus grand nombre possible les connaissances disponibles, mais aussi d’apporter des nuances, d’identifier les risques et les effets collatéraux des techniques. « J’espère qu’à l’avenir vous prendrez autant en considération la durée et la substance que la méthode et la technique », écrivait Jonathan Swift[5].
 
On pourrait rétorquer que l’idéal des Lumières d’accomplissement de l’égalité à travers l’accès à la connaissance a peut-être été dépassé par les progrès de la technique : en effet, si les progrès des sciences et techniques étaient alors vus comme des moyens de « libérer » l’humanité de contraintes matérielles pour la rendre plus autonome et lui permettre d’accéder à une humanité plus haute, ils représentent peut-être au contraire aujourd’hui un obstacle à cet accomplissement. Cet idéal se heurte au foisonnement des innovations, à la bienveillance, proclamée ou sincère, de leurs promoteurs, à la croyance en leurs effets bénéfiques pour l’économie, à l’efficacité des services qu’elles permettent, aux attraits de la prolifération des interactions et des échanges, bref, à un « technoprogressisme » aveugle. C’est que pour renouer avec cet idéal, il faut aussi pourfendre l’idée que la culture se dresserait en obstacle à une égalité préexistante, et convoquer la philosophie, la littérature, toutes les sciences morales, qui sont aussi nécessaires pour appréhender les mutations technologiques et comprendre leurs conséquences potentielles, en particulier sur la liberté et l’égalité.

Une écologie politique étendue

Les politiques exercent leur légitimité sur un terrain différent des scientifiques et des intellectuels, non celui des connaissances, mais celui des usages.
 
Devant l’absence de solution offerte dans les structures institutionnelles existantes[6], il semble nécessaire d’inventer de nouvelles modalités de prise en charge sociétale et institutionnelle des usages des technologies, comme ceux que nous avons illustrés précédemment dans le domaine de la santé. Ces modalités devront gérer de nombreuses contradictions : entre principe de précaution et désir des patients, entre prolongement de l’espérance de vie et égalité d’accès aux traitements, entre aspiration à l’efficacité et libertés, etc.
 
 
On peut en appeler pour cela à une écologie politique « étendue » à des domaines autres que la protection de l’environnement, pour accompagner l’évolution des sciences et techniques, et assurer un contrepoids à une dynamique de « progrès » autonome. En effet, l’écologie politique au sens usuel vise à une meilleure intégration de l’homme dans l’environnement pour éviter le dérèglement de ce dernier. Hannah Arendt invitait déjà à penser les dérives du monde technique comme un métabolisme déréglé. Les évolutions décrites ci-dessus peuvent faire craindre un dérèglement non pas de l’environnement mais de certains équilibres de la société (comme celui du système de santé), et de la santé, voire de l’espèce humaine elle-même, sous l’effet de technologies couplées à la massification des données et à des fragilités politiques.
 
En un certain sens, une telle politique s’opposerait à une dynamique dite de progrès, et serait donc qualifiable de « conservatrice ». Les transhumanistes ou technoprogressistes s’opposent d’ailleurs souvent eux-mêmes aux « bioconservateurs ». Mais il s’agit d’une démarche de conservation d’une potentialité de développement et d’une complexité. Il conviendrait plutôt de parler d’une politique de préservation des possibles.
 
Il serait utile de réfléchir aux manières d’adapter le cadre institutionnel pour permettre une priorisation du long terme dans l’action publique et entreprendre une politique de préservation des possibles. Bruno Latour a suggéré une évolution des institutions autour des pouvoirs de « prise en compte », d’« ordonnancement » et de « suivi », ce dernier étant assuré par l’État, et de cycles de « perplexité », de « consultation », de « hiérarchie » et d’« institution »[7]. Bruno Latour nous rappelle que les objets que nous devons prendre en compte sont des objets fondamentalement hybrides, ni naturels ni culturels. Aussi, se fier aux « lois de la nature » n’a pas plus de sens que se fier à celles du marché, et une nouvelle « Constitution » doit être adoptée pour permettre de trier ces « quasi-objets »[8]. Les technologies évoquées plus haut dans le domaine de la santé relèvent pleinement de cette analyse.« La liberté est redéfinie comme une capacité de triage des combinaison d’hybrides […]. La production d’hybrides, en devenant explicite et collective, devient l’objet d’une démocratie élargie qui en règle ou ralentit la cadence »[9].

Et dès maintenant ?

En l’absence de réforme institutionnelle et dans le contexte actuel en France, l’administration doit s’efforcer de coordonner les initiatives visant à une meilleure définition des usages des technologies et favoriser la prise en compte des technologies émergentes dans l’action publique.
 
Le Conseil d’État a proposé dans son rapport annuel 2011 une évolution d’une administration consultative à une « administration délibérative ». Cependant, le recours est trop fréquent à des évolutions réglementaires par petits pas, trop catégorielles, qui peinent à être articulées, sont sans cesse en retard sur les évolutions technologiques et la jurisprudence et présentent un risque fort de dérive formelle ou de capture par les lobbies. L’administration subit une perte de sens de ses missions historiques, et la recherche « de bonne foi » d’amélioration est très difficile. La question peut se poser de savoir qui est le mieux placé entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif pour mener à bien un travail dans ce sens. L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques aurait une légitimité forte pour cela, mais il devrait s’adosser sur une structure d’animation et d’évaluation nourrie par les travaux issus des administrations, du monde académique et de la société civile. Certaines autorités indépendantes disposent aussi d’atouts pour porter des messages affranchis du temps court et des barrières partisanes des politiques : la CNDP pour favoriser le débat public, le CCNE pour nourrir et diffuser les questionnements éthiques[10], la CNIL vu la place centrale des questions liées à l’utilisation de données, l’AFLD dans les domaines du dopage génétique et de la médecine d’amélioration, la HAS pour l’évaluation et la prospective des technologies de santé… Elles font cependant face aux mêmes difficultés que les politiques pour faire entendre ces messages (communication portée par des événements, laissant peu de place à la complexité), et n’ont pas de mandat ni de poids politique.
 
Des collaborations renforcées entre des équipes compétentes en traitement des données, en sécurité informatique, en statistiques, et des domaines comme la santé, les transports ou l’éducation, pourrait aider à construire une vision des big data tournée vers l’intérêt général et une régulation adaptée. Cela implique notamment de développer des filières d’enseignement supérieur adaptées. Dans son essai À quoi rêvent les algorithmes, Dominique Cardon explique et catégorise les risques que présente l’abandon de certaines décisions à des algorithmes, et conclut à la nécessité de rendre ces algorithmes lisibles, critiquables, d’en faire des objets de questionnement, de contestation, de régulation[11]. Cela rejoint certaines propositions formulées dans l’étude annuelle 2014 du Conseil d’État de promouvoir le droit à l’« autodétermination informationnelle », d’obliger les plateformes à informer sur les critères de classement et de référencement et les auteurs de décisions s’appuyant sur des algorithmes à informer sur les données utilisées et le raisonnement suivi ou de mettre en place des contrôles des algorithmes et des différenciations des prix reposant sur l’utilisation de données personnelles[12]. Au-delà des seuls algorithmes, la mise en place de dispositifs d’évaluation des outils et dispositifs et de mise en lumière des conséquences des usages est nécessaire
 
Renforcer la prévention des conflits d’intérêt, le contrôle de concurrence et la régulation fiscale des entreprises collectant, traitant et utilisant des données, interdire certains usages discriminants des données de santé, en particulier par les assureurs, créer des structures à but non lucratif hébergées en Europe, sont d’autres pistes d’actions qui pourraient facilement être mises en œuvre dans le contexte actuel. Dans le domaine du vivant, la non brevetabilité et la réversibilité des transformations du vivant pourraient figurer parmi les critères pratiques de « triage » à retenir.
 
Des garanties simples doivent avant tout être données. Comme le rappelle Jean-Claude Ameisen, « le processus de “choix libre et informé” est au cœur de la démarche éthique biomédicale. Il est aussi essentiel à la vie démocratique »[13]. La garantie d’un choix libre et informé en matière d’usage des technologies, informé tant des conditions techniques que des conséquences sociales ou politiques possibles, libre car nuancé ; le droit à ne pas tout devoir mesurer ou partager de ses comportements ; l’écoute des silencieux et des abstentionnistes du monde numérique, doivent primer sur la recherche à tout prix d’innovation et de simplification.
 
Tout cela gagnerait bien entendu à être pensé et développé à l’échelle européenne. Bâtir une vision alternative du progrès (technique et social), un modèle plus humain et plus juste d’usage des technologies, mettre en place des institutions démocratiques en mesure de gérer des problèmes de long terme et de servir cette vision du progrès, serait peut-être un défi à la hauteur du besoin de recréer une aventure commune en Europe.
 
Ambroise Pascal, Ingénieur des Ponts, des eaux et des forêts - Actuellement en poste à l'Autorité de sûreté nucléaire
Le contenu de cet article n'engage que son auteur
 
 
[1]Discours repris dans Questions III et IV, Collection Tel (n° 172), Gallimard, 1990.
[2]Dans un bref essai en réaction à un épisode de l’actualité américaine, l’écrivain américain Jonathan Franzen a récusé les alertes de ceux qui s’inquiètent de la disparition de la vie privée, qui a au contraire envahi l’espace public, dont la survie est menacée : Imperial Bedroom, 1998 (in How to be Alone, Picador, 2003).
[3]La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Champs essais, 1986 (p. 357).
[4]Les trois défis mondiaux reconnus par les Académies des sciences du G7, Up’ magazine, 25 avril 2017 (lien).
[5]Jonathan Swift, Récit complet et véridique de la bataille qui se fit vendredi dernier entre les livres anciens et modernes en la bibliothèque Saint-James, Les Belles Lettres, 1993.
[6]On peut saluer des démarches comme la réflexion sur le Big Data en Santé lancée par le gouvernement en septembre 2015 et la consultation publique associée sur http://www.faire-simple.gouv.fr/bigdatasante, ou celle sur l’élaboration du projet de loi pour une République numérique (https://www.republique-numerique.fr), mais elles restent insuffisantes à créer une véritable appropriation politique et médiatique.
[7]Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 1999.
[8]Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, 1991.
[9]Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes…, op. cit. (p. 193).
[10]Ainsi que les nombreuses autres instances de réflexion éthique : comité d’éthique de l’INSERM, COERLE (comité opérationnel d’évaluation des risques légaux et éthiques de l’INRIA), CERNA (commission de réflexion sur l’éthique de la recherche en sciences et technologies numériques de l’alliance de recherche Allistene)…
[11]Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data, Seuil, La République des idées, 2015.
[12]Conseil d’État, Le numérique et les droits fondamentaux, étude annuelle, La documentation Française, septembre 2014. Les propositions citées ici portent les numéros 1, 6, 24, 25 et 27.
[13]Éthique : chacun doit avoir les éléments pour un choix libre et informé, La Recherche, n°473, février 2013 (lien).
 
 
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mutation technologique

Mutations technologiques et action publique - 1

Qu’elles soient déjà intégrées à notre quotidien ou qu’elles relèvent encore de la science-fiction, les mutations technologiques façonnent notre rapport au monde. Pourtant, l’action publique peine à prendre en compte leurs conséquences potentielles, sur les libertés individuelles, mais aussi sur l’égalité, la souveraineté et même l’avenir de l’homme. Aux frontières de la santé et du numérique, certains sujets sont particulièrement sensibles.
Partie 1 : mutations technologiques en santé et risques pour la société
 
« Nous prétendons vivre dans une “société de la connaissance”, mais il serait certainement plus juste de dire que nous vivons dans une société de l’usage de la technologie ». Ce constatd’Étienne Klein[1] met en exergue nos usages quotidiens de produits d’une grande complexité technique, tout en ignorant tout de ce qui les rend possibles.
A cette familiarité des usages et à cette « étrangeté » aux fondements scientifiques des technologies, s’ajoutent (à quelques exceptions près, comme sur les OGM), une impuissance politique et un aveuglement moral à leurs conséquences, alors même que les mutations technologiques ont un rôle déterminant dans nos modes de vie et nos relations au monde et à autrui.
 
Les usages des technologies sont guidés par le « jeu » de l’offre et de la demande. Bien qu’il repose sur l’expression de préférences individuelles, l’ordre qui en découle n’est pas démocratique, car il ne passe pas par la définition collective d’objectifs. Il n’est d’ailleurs pas de nature politique, précisément parce qu’il ne fait qu’agréger des préférences individuelles, faisant fi de l’espace commun entre les hommes qui fait le politique. Cet ordre est enfin, sous l’effet de la révolution numérique, de portée internationale, presque hors d’atteinte des règles nationales, et représente pour les États une perte de souveraineté non consentie collectivement.
 
S. Escher, Escalier

Familiarité des usages, étrangeté à la science, impuissance politique et aveuglement moral

On comprend donc que la question de l’usage des technologies ne soit pas une préoccupation centrale du débat politique, si ce n’est comme levier supposé de création d’emploi et de valeur. Cette forme d’impuissance du politique n’est certes pas propre aux questions technologiques, et existe sur bien des sujets de long terme ou touchés par la mondialisation. Il n’en est pas moins nécessaire d’anticiper, orienter, le cas échéant prévenir et dans tous les cas prendre en compte collectivement, de manière réfléchie et délibérée, les nouveaux usages des technologies pouvant transformer la société.
 
Enfin, certains usages des technologies ne posent pas seulement des problèmes politiques, mais aussi des problèmes moraux. Le recul critique nécessaire à la construction de choix de société éclairés est d’autant plus difficile à conquérir que l’innovation est souvent considérée comme une fin en soi. Pourtant, tout en étant de plus en plus complexes, les technologies font disparaître ou rendent invisibles des intermédiaires, servent l’homogénéisation des comportements, l’automatisation des tâches, bref, simplifient la vie, ce qui véhicule implicitement certaines valeurs. Des évolutions de la société semblent advenir d’elles-mêmes, sans attendre les choix démocratiques ni les réflexions éthiques.
 
Nous nous intéresserons ici essentiellement au domaine de la santé. Dans ce secteur comme dans d’autres, des transports aux télécommunications, de la sécurité à l’éducation, les mutations technologiques présentent bien entendu de nombreux aspects bénéfiques. Mais elles ont la particularité de mêler les sciences du vivant aux technologies, notamment numériques, d’où naissent une complexité et des risques particuliers pour le corps humain, l’environnement et la société. Touchant intimement chacun d’entre nous, la santé est sans doute le domaine dans lequel l’aspiration au progrès est la plus évidente, la plus inattaquable, et donc celui dont la prise en charge est la plus exigeante politiquement et les promesses les plus aveuglantes moralement.

Nouveaux fronts des mutations technologiques dans le domaine de la santé

Entrons en matière en donnant quelques exemples de mutations en cours dans le domaine de la santé :
-       tendance à l’enregistrement et au partage généralisés de données (courant du « quantified self », santé mobile ou « m-santé »), grâce à l’« informatique vestimentaire », aux déjà familiers bracelets connectés et applications mesurant l’activité sportive, les cycles du sommeil, le rythme cardiaque, la consommation alimentaire ou le taux d’alcoolémie[2] ;
-       naissance d’une médecine implantée (par exemple, partenariats entre Google et Novartis et Sanofi pour développer des lentilles de contact mesurant la glycémie et lutter contre le diabète[3], puces de l’entreprise Microchips Biotech délivrant des médicaments directement dans l’organisme, tissu cardiaque combinant des éléments organiques et électroniques développé à l’université de Tel-Aviv[4]…) ;
-       accès à peu de frais au séquençage et au décryptage de son ADN (par exemple par l’entreprise 23andMe) puis à son partage (par exemple sur le réseau social « OpenSNP ») ;
-       perspectives d’amélioration des performances physiques par des prothèses technologiques[5] ;
-       tentatives d’amélioration des performances sensorielles ou intellectuelles (lunettes à réalité augmentée, prothèses mnésiques plus ou moins élaborées[6], programmes de stimulation ou interfaçage du cerveau de la « Brain Initiative » de la DARPA, l’agence de recherche de l’armée américaine…) ;
-       thérapie génique (en 2015, des scientifiques chinois ont annoncé avoir réussi à supprimer sur un embryon un gène responsable de la bêta-thalassémie ; le Royaume-Uni a quant à lui autorisé des techniques de fécondation in vitro utilisant l’ADN de trois parents pour le traitement des maladies mitochondriales sévères)[7] et ses possibles dérives, du dopage génétique aux pratiques eugénistes.
 
 
Certes, une partie de ces exemples relève peut-être de la science-fiction : l’amélioration du corps par des prothèses, alors que la réparation n’est elle-même pas à qualités équivalentes (des fonctions restent non couvertes[8]) ; la convergence « NBIC » (technologies nano, bio, informatiques et cognitives) et certaines visées transhumanistes, qui se prêtent aux fantasmes et aux titres à sensation ; les promesses de reconstitution informatique du cerveau ou certaines perspectives d’« édition génétique », régulièrement dénoncés comme des supercheries[9]. Parmi les exemples cités, seuls les objets connectés appartiennent déjà au quotidien. Nul ne sait quelles technologies d’interfaçage cerveau-machines, quels tests de sélection d’embryons, quels projets d’« amélioration » de la « Singularity University », du Google X Lab ou de la DARPA verront le jour et se diffuseront à grande échelle. Des barrières infranchissables par la technique existent sans doute. Les inquiétudes sont alors aussi infondées que les promesses sont exagérées[10].
 
Il n’en demeure pas moins que de nombreux services sont déjà disponibles, en particulier de quantified self ». Dans le domaine de la réalité augmentée, la popularité du jeu « Pokémon Go » ne prépare-t-elle pas la diffusion des lunettes, casques et écrans à réalité augmentée ? De premières jurisprudences donnent également quelques signes tangibles, du jugement du tribunal arbitral du sport permettant à Oscar Pistorius de concourir comme athlète valide aux Jeux olympiques de Pékin en 2008 à la décision des autorités britanniques d’autoriser l’artiste daltonien Neil Harbisson à porter son « eyeborg » sur ses papiers d’identité[11] en passant par celle du Conseil d’État d’interdire le recours à un système de « téléobservance » pour conditionner la prise en charge d’un traitement de l’apnée du sommeil, qu’avait prévu l’Assurance maladie[12].

Pistes d’explication

Au-delà des avancées scientifiques qui permettent ces mutations, ce sont des évolutions des comportements et des rapports à la technologie et à la santé qui fournissent un terrain fertile à leur déploiement :
-       se tourner vers la technique semble offrir une solution de facilité à des problèmes de société (du changement climatique à la sécurité et à l’éducation, l’idée est répandue que des moyens technologiques pourraient apporter des réponses à des questions en réalité politiques[13] ; la santé n’y échappe pas) ;
-       le recours aux technologies dans les domaines de la santé et de l’environnement conduit à une intrication des risques naturels, sanitaires et technologiques, ces derniers atteignant une ampleur inédite, rendant d’autant plus légitime une intervention technologique « curative », et ainsi de suite ;
-       la société s’accoutume au partage de données comme monnaie d’échange de services, sous une forte pression sociale et économique pour mettre en place des outils plus efficaces ;
-       l’aspiration à la santé s’élargit à une aspiration au bien-être[14] (voire se limite à elle, pour les bien-portants, grâce à la réduction de la souffrance permise par les progrès de la médecine), favorisant une conception non uniquement réparatrice mais aussi amélioratrice de la santé, et légitimant la modification de comportements quotidiens sous un contrôle externe pas nécessairement médical (bracelets connectés, mais aussi réseaux sociaux). Pascal Bruckner diagnostique que « “le droit à la santé pour tous” s’est transformé en angoisse collective, la conquête sociale s’est muée en droit à consommer pour éviter de tomber malade »[15] ;
-       l’accoutumance à la mesure des performances, physiques mais aussi psychiques, et à la confrontation entre hommes et machines (des médiatiques parties d’échecs et de go aux caisses automatiques de nos supermarchés en passant par les « bots », ces robots qui occupent déjà une place majoritaire sur Internet[16]…) pourrait conduire, comme le suggère Pierre Cassou-Noguès, à une évolution de notre perception de la pensée, d’une notion analogue à la douleur (intuitive et personnelle) vers une notion analogue à la fièvre (mesurable, détectable par un tiers à l’aide d’outils)[17] ;
-       dans le prolongement de cette aspiration à la performance, l’imaginaire collectif semble marqué par un certain culte de la « forme » et même une certaine idéalisation de l’homme et de la nature « augmentés » (que l’on pense aux publicités pour le parfum « Amen » de Thierry Mugler ou aux affiches d’HSBC faisant apparaître des poissons à code-barres ou des abeilles bioniques sous des slogans enthousiastes).
 

Des conséquences

Affirmons-le sans détour : le fait que des évolutions technologiques puissent modifier la nature de certaines activités ou remettre en cause leur organisation sociale n’est pas un problème en soi. Les mutations technologiques ont toujours rencontré des oppositions pour ces seuls motifs, dont l’histoire a rarement conclu au bien-fondé. Le problème vient de ce que certaines évolutions entraînent un glissement des finalités de ces activités ou des valeurs ayant conduit à leur organisation, et de ce que les acteurs qui mettent en œuvre ces changements disposent aujourd’hui de moyens considérables et agissent en dehors du terrain politique et d’un contrôle démocratique, avec des objectifs mercantiles et parfois idéologiques.
 
Nous distinguons des conséquences sur les libertés individuelles, sur la souveraineté, sur l’égalité et sur l’avenir de l’espèce humaine.
 
Sur les libertés individuelles
 
Un point commun de plusieurs services décrits ci-dessus est le rôle central de la collecte et du traitement massif de données. Les « GAFA » (Google, Amazon, Facebook, Apple) donnent accès à d’autant plus de services qu’on leur cède de données : beaucoup ne sont accessibles qu’aux personnes qui acceptent de s’identifier, de synchroniser ou partager leurs données, d’être géolocalisées, etc. Leur modèle économique, qui se répand, repose sur la gratuité en échange d’un consentement à fournir des données destinées à une exploitation commerciale. Comme le dit le critique Geert Lovink, « L’anonymat n’est plus qu’une notion nostalgique »[18].
 
 
Ce traitement massif des données couplé à l’usage de certaines technologies est porteur de risques pour les libertés individuelles : risques d’exploitation commerciale illégitime, de détournement incontrôlé ou de vol, de récupération à des fins de chantage, de harcèlement ou de discriminations, voire de dérives autoritaires. Cet aspect est régulièrement évoqué[19], aussi ne nous y attardons-nous pas. Aborder ces risques sous le seul angle de la protection des libertés individuelles élude les questions véritablement politiques, c’est-à-dire celles qui se posent non pas aux individus mais au collectif.
 
Sur la souveraineté
 
L’accès à des données innombrables et à de puissants algorithmes ouvre la possibilité que des services soient proposés par des entreprises, voire des particuliers, dans des domaines dont la puissance publique avait jusqu’à présent le monopole. Par certains aspects, on peut s’en réjouir, et on ne peut en tous cas reprocher à personne de proposer des services nouveaux. D’autres aspects sont plus préoccupants.
 
Dans le domaine de la santé, l’émergence de la médecine personnalisée et connectée s’accompagne d’un transfert de pouvoir de l’État, responsable du système de santé et de sécurité sociale, vers les gestionnaires de données, et des médecins vers des opérateurs privés. L’organisme national de santé publique britannique, le NHS, a récemment confié à une filiale de Google spécialisée dans l’intelligence artificielle le traitement de données concernant 1,6 millions de patients[20]. La Cour des comptes a noté dans un récent rapport qu’au Royaume-Uni « la question de [l’]ouverture [des données médicales] au secteur privé est essentiellement abordée sous l’angle de l’innovation, de la compétitivité de pays et de la rentabilité des investissements ». Le même rapport note qu’aux États-Unis, « l’ambition des grandes firmes informatiques est désormais de gérer elles-mêmes les dossiers médicaux personnels de milliards d’usagers à travers le monde, en se finançant par l’exploitation commerciale de leur contenu »[21]. C’est en ceci que l’ordre de l’offre et de la demande dont relèvent ces évolutions technologiques conduit à une perte de souveraineté, y compris pour les États où ces entreprises ont leur siège. On peut d’ailleurs noter qu’il existe des liens étroits, du moins aux États-Unis, entre les mouvements transhumaniste et libertarien[22]. Tous deux sont favorables à la libéralisation des usages des données, car pour eux l’État constitue une entrave à l’épanouissement d’une société libre.
 
 
On assiste par ailleurs à une substitution de la loi par le contrat dans des domaines comme le droit du travail ou le commerce international, ce qui affaiblit le poids des règles définies démocratiquement et le pouvoir judiciaire. Le recours à l’arbitrage privé dans les litiges entre multinationales et États est envisagé dans les négociations sur le traité « TAFTA » et le « Privacy Shield » entre les États-Unis et l’Union européenne. Le fonctionnement de ces instances est opaque et miné par les conflits d’intérêts (comme l’illustre l’annonce, dans le cadre de ces négociations, que la sous-secrétaire d’État américaine Catherine Novelli, ex-directrice des relations publiques d’Apple, assurerait les fonctions de médiatrice en charge d’examiner les plaintes[23]).
 
Le récent contentieux entre Apple et le FBI au sujet de l’accès aux données d’un téléphone portable dans le cadre d’une enquête a enfin révélé que les États n’étaient plus perçus par tous comme jouissant d’une légitimité supérieure aux entreprises pour être garants des libertés individuelles.
 
Sur l’égalité
 
Le plus dangereux pour la société n’est peut-être pas tant l’usage irrégulier de données ou leur accaparement par des régimes autoritaires ou des « pirates » mal intentionnés, que la servitude volontaire de la population à des entreprises mettant des produits sur le marché à grand renfort de marketing. Un certain climat idéologique couplé à des incitations économiques données par des opérateurs privés, voire reprises par des services publics en mal de moyens, peut conduire à des inégalités accrues.
 
Ainsi, des compagnies d’assurance ou des entreprises offrent des avantages aux personnes qui acceptent de porter un bracelet connecté pour contrôler leur activité physique[24]. En Allemagne, les caisses d’assurance maladie collecteront et utiliseront prochainement les données issues des bracelets connectés[25]. On a cité plus haut, le projet de l’Assurance Maladie française de recourir à un système de « téléobservance » pour conditionner la prise en charge d’un traitement. Plusieurs organismes de prêt recourent aux données disponibles sur les réseaux sociaux pour évaluer la solvabilité de leurs clients[26]. La CNIL souligne que « le scénario dans lequel une assurance santé ou une mutuelle conditionnerait l’obtention d'un tarif avantageux à l’accomplissement d’un certain nombre d’activités physiques, chiffres à l’appui, se dessine. Dans les années à venir, les individus pourraient être priés d’apporter les preuves d’un comportement sain, sur le modèle de l’“usage-based insurance” »[27]. Refuser d’entrer dans un tel système ne sera possible qu’à ceux qui auront des moyens suffisants[28], et encore à condition que des alternatives soient toujours offertes, ce qui n’est pas garanti dans un univers concurrentiel.
 
Le fait que de nombreuses personnes adhèrent spontanément à certaines évolutions, pas plus que la mise en place de comités d’éthique ou de réflexion chez les promoteurs d’innovations (par exemple le « Brandeis Program » de la DARPA ou le comité d’éthique de Google[29]), ne dispense d’une prise en charge collective par une représentation politique. La seule protection des données et de la vie privées ne suffirait d’ailleurs pas à endiguer les risques que font courir ces usages sur l’égalité d’accès au système de santé et plus généralement aux services publics.
 
Sur l’avenir de l’espèce humaine
 
Imaginer une société dans laquelle un suivi de l’activité physique deviendrait obligatoire, dans laquelle l’accès à services courants passerait par la pose d’implants, dans laquelle des embryons seraient sélectionnés pour leur résistance à une maladie[30], pose déjà toutes sortes de questions juridiques et politiques. Imaginer une telle société, accoutumée à la mesure de tout, guidée par une idéologie de la performance, peinant ou renonçant à définir des limites à l’hybridation du vivant et de la technique[31] et se soumettant à une forme de servitude volontaire, pose aussi des questions plus fondamentales sur l’avenir de l’espèce humaine[32].
 
Des entreprises affichent sans complexe leur ambition de changer le monde. Google incarne le projet d’amélioration de l’espèce humaine et de la société par la technologie. L’entreprise a lancé sa filiale Calico avec l’objectif de « vaincre la mort »[33]. Avec un sens de l’annonce moins marqué, le leader français de la santé connectée Withings, tout juste racheté par la division technologique de Nokia (basée en Californie)[34], affiche sa volonté de permettre à chacun de changer sa relation à la santé, de vivre plus sainement et plus longtemps.
 
Les progrès du diagnostic prénatal et préimplantatoire (DPI) ont rendu réel le risque d’eugénisme : s’ils ont eu des bénéfices incontestables, ils ont aussi ouvert la possibilité « de la sélection d’embryons et la destruction de ceux qui sont atteints », comme le soulignait le Comité consultatif national d’éthique dans un avis de 2009[35]. Le CCNE notait également que certains« usages du DPI constituent des formes de dévoiement de la médecine, sa réduction à une ingénierie biologique » et que « Si de tels tests [réalisés sur l’ADN embryonnaire à partir du sang de la femme enceinte] étaient disponibles auprès d’officines privées commercialisant leur technologie par voie électronique, il serait possible d’envisager qu’un choix des couples soit élaboré en l’absence d’une information médicalement appropriée et de modérateurs extérieurs. C’est à la mise en place d’un véritable tourisme prédictif que nous assisterions alors, avec une clientèle composée de couples seuls et désemparés face à des tests non validés. » L’emploi du conditionnel, encore de rigueur en 2009, l’est beaucoup moins aujourd’hui avec l’apparition de services privés bon marché de séquençage, de décryptage et de partage de son ADN tels que ceux mentionnés plus haut.
 
En l’absence de réflexion suffisante, de réglementation et de contrôle efficaces, des « améliorations » ou extensions du corps humain donnant la possibilité de limiter le vieillissement de certains organes, de les « améliorer » (par exemple pour voir dans l’infrarouge) ou simplement, de manière plus terre-à-terre, de réduire ses dépenses de santé et celles de la collectivité, finiront par représenter un tel avantage économique ou social qu’elles se répandront.
 
A force de vouloir se simplifier la vie, on pourrait bien finir par se simplifier tout court[36]. Le dépassement de l’homme par la machine est peut-être illusoire, sauf si les hommes font la moitié du chemin. En souscrivant aux promesses de simplification ou de progrès que nous apportent certaines mutations technologiques, l’on souscrit aussi, même tacitement, à un projet de société. Mais Comme le remarque Pierre Manent, « en repoussant sans cesse les limites, on arrive à un point où l’on cesse d’améliorer la vie »[37].
 
Ambroise Pascal, Ingénieur des Ponts, des eaux et des forêts. 
Ambroise Pascal est polytechnicien, ingénieur des ponts, des eaux et des forêts. Après une spécialisation dans la gestion des risques alimentaires, sanitaires et environnementaux et un passage à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) au sein du laboratoire d’analyse économique des risques nucléaires, il a occupé deux postes à l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), d'abord en charge du bureau de la radioprotection, de l'environnement et de l'inspection du travail à la direction des centrales nucléaires, puis en tant que directeur de cabinet du directeur général. 
Le contenu de cet article n'engage que son auteur
 
 
[1]Étienne Klein, Le small bang des nanotechnologies, Odile Jacob, 2011 (p. 107).
[2]L’article suivant donne un exemple hors du champ sanitaire : ce bracelet délivrant des décharges électriques quand votre compte bancaire passe à découvert : Ces bracelets connectés qui veulent nous tenir en laisse, Up’ magazine, 25 mai 2016 (lien).
[3]Lutte contre le diabète : Sanofi et Google s’allient, Les Échos, 31 août 2015 (lien).
[4]Un patch cardiaque cyborg pour réparer les cœurs, Up’ magazine, 21 mars 2016 (lien).
[5]Plus intéressant encore que le cas médiatisé d’Oscar Pistorius, celui de Danielle Bradshaw qui, privée d’une jambe, souhaitait se faire amputer de la seconde afin de bénéficier de prothèses des deux côtés :‘Cut off my foot so I can run faster’: Sporty teenager who had one limb amputated for medical reasons now wants the OTHER one removed, Daily Mail Online, 18 septembre 2014 (lien).
[6]Memory Implants: A maverick neuroscientist believes he has deciphered the code by which the brain forms long-term memories, MIT Technology Review, avril 2013 (lien). Voir aussi la présentation d’Élisabeth Métais, du Conservatoire national des Arts et Métiers (lien) et Sixième sens : percevoir l’infrarouge grâce à une neuroprothèse, Futura-Sciences, 15 février 2013 (lien).
[7]Voir les articles de Laurent Alexandre : Pourquoi l’autorisation de la modification génétique d’un embryon humain par la Grande-Bretagne n’est ni une première, ni le pire de ce qu’on pourrait faire (et qu’on fera très bientôt), Atlantico, 2 février 2016 (lien) et Pourquoi les Chinois n’écouteront pas les Occidentaux sur les modifications génétiques des embryons qu’ils ont décidé d’expérimenter, Atlantico, 3 juillet 2015 (lien).
[8]Regarder l’ouverture de la coupe du monde de football 2014 par un paraplégique équipé d’un exosquelette, aussi remarquable cela soit-il, suffit à se convaincre que des fonctions restent non « réparées ». Cela n’exclut pas la possibilité d’améliorer d’autres fonctions.
[9]God’s Red Pencil? CRISPR and The Three Myths of Precise Genome Editing, Independent Science News, 25 avril 2016 (lien).
[10]Voir Nik Brown : Hope Against Hype – Accountability in Biopasts, Presents and Futures, Science Studies 16(2): 3-21 (lien).
[11]Neil Harbisson, le premier cyborg avec un passeport, Europe1.fr, 17 mars 2014 (lien).
[12]Conseil national de l’Ordre des médecins, Santé connectée. De la e-santéà la santé connectée, livre blanc, janvier 2015 (lien).
[13]Sur le changement climatique, on lira avec profit l’article suivant qui diagnostique un « schisme entre la réalité du monde et l’évolution de la gouvernance » et une triple illusion « de la possibilité d’une gestion apolitique », « de la possibilité d’une gestion isolée du problème » et « de pouvoir mener l’inévitable transformation industrielle et sociale de manière indirecte » : Stefan C. Aykut et Amy Dahan, Les négociations climatiques : vingt ans d’aveuglement ?, CERISCOPE Environnement, 2014 (lien).
[14]L’OMS a dès 1946 défini la santé comme un « état complet de bien-être physique, mental et social ».
[15]Pascal Bruckner, Didier Tabuteau, Jean-Pol Durand, C’est la vie entière qui est devenue comme une maladie..., Les Tribunes de la santé, 1/2003, no 1 (pp. 105-111) (lien).
[16]IA : L’invasion des robots a déjà commencé. Et elle est massive, Up’ magazine, 29 mars 2016 (lien).
[17]Pierre Cassou-Noguès, Lire le cerveau, Seuil, 2012.
[18]L’anonymat n’est plus qu’une notion nostalgique, Libération, 12 janvier 2008 (lien).
[19]Dans la presse mais aussi dans l’espace public où cela semble la seule réserve couramment exprimée (voir par exemple les contributions à la consultation menée sur le site http://www.faire-simple.gouv.fr/bigdatasante).
[20]Un document révèle comment Google a accès à des millions de données de patients, Up’ magazine, 8 mai 2016 (lien).
[21]Les données personnelles de santé gérées par l’Assurance maladie : une utilisation à développer, une sécurité à renforcer, Cour des comptes, mars 2016 (lien).
[22]On peut citer par exemple Peter Thiel, le premier à investir dans Facebook en 2004 et soutien de la Singularity University et du Seasteading Institute, fondé par le petit-fils de Milton Friedman.
[23]Les eurodéputés réclament un vote de principe sur le transfert de données, Euractiv.fr, 29 avril 2016 (lien). La biographie de Catherine Novelli est disponible sur le site du Gouvernement des États-Unis (lien).
[24]Voir Assurances : sommes-nous prêts à être espionnés pour payer moins cher ?, L’Obs avec Rue89, 12 août 2014 (lien) et Le partage de données au service de la prévention médicale, Biotech Finances, no 728, 20 juin 2016.
[25]Die Zeit et Der Spiegel du 9 février 2016 cités par Courrier international no 1327, du 7 au 13 avril 2016.
[26]Pas d’amis, pas de crédit, Courrier international, 7 octobre 2013 (lien).
[27]CNIL, Le corps, nouvel objet connecté. Du Quantified Self à la m-santé : les nouveaux territoires de la mise en données du monde, Cahiers Innovation & Prospective, no 2, mail 2014 (lien).
[28]L’article de Biotech Finances cité à l’instant révèle que si seuls 22% des français accepteraient de transmettre à leur assureur les données issues de bracelets connectés, ce chiffre passe à 43% si une baisse de prime d’assurance-santé est accordée en contrepartie.
[29]Inside Google’s Mysterious Ethics Board, Forbes, 3 février 2014 (lien).
[30]Rappelons comme autre élément de contexte en France la suppression de la condition de « détresse » de la femme enceinte avant un avortement : la loi n° 2014-873 du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes a modifié l’article L. 2212-1 du code de la santé publique en remplaçant le sujet de la phrase « La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse » par « La femme enceinte qui ne veut pas poursuivre une grossesse… ».
[31]On a donné plusieurs exemples d’incorporation d’objets technologiques dans le vivant, mais il existe aussi des pistes d’hybridation « dans l’autre sens », comme l’utilisation d’ADN comme support de stockage de données : voirLe stockage sur ADN, disque dur du futur ?, Les Échos, 13 janvier 2014 (lien).
[32]Un tel monde est dépeint de manière romanesque dans Le Cercle, de Dave Eggers, récemment traduit en français (Gallimard, collection « Du monde entier », 2016).
[33]Google vs. Death? Really?, The Huffington Post Blog, 10 mars 2013 (lien).
[34]Withings se revend à Nokia, Libération, 26 avril 2016 (lien).
[35]Avis sur les problèmes éthiques liés aux diagnostics anténatals, avis no 107 du CCNE, 15 octobre 2009 (lien).
[36]On peut noter ici que dans le domaine de la santé et de la biologie, cette simplification peut aller à l’encontre du maintien d’une diversité importante qui peut constituer, ne serait-ce que pour des raisons purement utilitaristes, un atout (par exemple, pour limiter la transmissibilité d’atteintes extérieures).
[37]Peter Thiel, Pierre Manent. Et si la vérité était scandaleuse ?, paru dans Philosophie magazine, no 83, octobre 2014.
 
 
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innovation

L’innovation sauvera-t-elle le monde ?

« L’innovation sauvera le monde - Philosophie pour une planète pacifique, durable et prospère » est le dernier ouvrage de Nicolas Bouzou (1), essayiste dit "libéral", économiste, directeur du cabinet d’analyses Asteres, directeur d’études au sein du MBA Law & Management de l’université Panthéon-Assas (Paris II), sorti en septembre aux Editions Plon. L'auteur ausculte le «nouvel ordre technico-économique», portant haut et fort des idées, des analyses et des constats aussi novateurs que dérangeants. Certains disent que les nouvelles technologies vont nous sauver tandis que d’autres clament qu’elles nous mènent tout droit à la catastrophe. Face aux mutations de notre monde, Nicolas Bouzou prône un progressisme conservateur : faire de la famille, la culture classique et l'esthétique les pivots autour desquels doit s'organiser notre entrée dans l'avenir.
 
Les avis contemporains sur ces questions ne semblent guère donner dans la nuance. En conséquence, chaque fois qu’une nouvelle possibilité technologique se présente, ce sont deux logiques, presque deux métaphysiques, qui s’affrontent : l’une se réduit au calcul comparatif des coûts et des bénéfices (c’est celle des opérateurs, incités à innover pour être compétitifs) ; l’autre, attentive aux dommages que pourrait provoquer une telle réduction, cherche à reconstruire une approche du monde où la rationalité, comprise comme ce qui est raisonnable, imposerait des limites aux conclusions des calculs pour prendre en compte d’autres considérations, plus éthiques, plus qualitatives ou plus indirectes.
Ne tenez pas ce livre pour un manifeste optimiste. Il n'est pas plus un ouvrage d'humeur, mais le résultat d'une longue réflexion, aux frontières de l'économie, de l'Histoire et de la philosophie, qui m'amène à la conclusion suivante : l'innovation peut sauver le monde de ses problèmes les plus déchirants. Mais la technologie n'y suffira pas, ni une excellente politique économique. Notre salut viendra de l'alliance entre la technologie, l'économie et une spiritualité qui embrasse l'amour et l'art, et les valeurs. Voilà pourquoi Platon, Freud ou Hannah Arendt occupent ici une place aussi importante que Schumpeter...
Notre monde est en pleine mutation. L'économie change : de nombreux emplois sont créés, mais beaucoup disparaissent. Les façons de travailler évoluent : le salariat laisse progressivement la place au travail indépendant. Les concepts philosophiques sont bousculés : comment réguler la sélection des embryons qui est déjà une réalité ? Un nouveau monde naît, en remplacement d'un ancien qui s'effondre, source d'angoisse qui fait le lit des extrémismes politiques de toutes obédiences et plus généralement de ceux qui serinent que « c'était mieux avant ».
L’ampleur et la vitesse des mutations à l’œuvre semblent parfois foudroyer nos sociétés. « Ce n’est pas l’agonie de l’ancienne économie qui laisse grandir la nouvelle : c’est la modernité, un nouvel ordre “technico-économique” qui s’impose à l’ancien, le tue, violemment, dans le sang et les larmes », constate Nicolas Bouzou dans son dernier essai.
On vit la mutation technique, économique et sociale la plus importante depuis le XIXe siècle » Nicolas Bouzou
L'antidote à ces fondamentalismes est d'entrer dans ce nouveau monde en sauvant ce qu'il y avait de meilleur dans l'ancien pour éviter l'effondrement de notre civilisation occidentale. C'est enseigner aux enfants le code informatique, mais aussi le grec et le latin. C'est les laisser jouer sur des jeux vidéo de réalité augmentée, mais leur faire découvrir Bach et Vivaldi. C'est accepter la famille recomposée, mais interdire à de futurs parents de choisir à la carte la couleur des yeux de leur bébé. C'est à partir de ces principes simples (être réformateur sur l'économie et conservateur sur les valeurs) que doivent se construire les programmes politiques alternatifs à ceux des extrêmes réactionnaires. C'est la seule façon de réconcilier les peuples avec leur avenir.
 
Je suis favorable au transhumanisme mais défavorable au post-humanisme qui ne permet pas de différencier l'homme de la machine." Nicolas Bouzou, La Grande table France Culture
 
Tout ne doit pas changer dans le monde sinon c’est la fin de la civilisation et peut-être même la dissolution de ce que Karl Popper appelle la société ouverte, c’est-à-dire la société libérale et démocratique. Ce conservatisme est au cœur de la doctrine de Burke et j’y suis très attaché. Certes, l’innovation modifie les produits, les services, la distribution, l’Etat et une partie du fonctionnement de la société. Mais il faut quand même que nous conservions un acquis du passé, ce à quoi nous sommes attachés : je pense en particulier à la liberté ou à la famille d’amour. » Nicolas Bouzou – La Tribune
 
Un plaidoyer contre le pessimisme ambiant, à rebours des « stagnationnistes » et « déclinistes » de tout poil, expliquant que « l’avenir sera meilleur que le passé, à condition de s’en donner les moyens ». Dans une interview aux Echos, Nicolas Bouzou résume ses recherches : « Ce que j'essaie de faire est d'articuler l'économie et la philosophie. Aujourd'hui, nous avons une mutation qui est absolument extraordinaire, qui, par son ampleur, est un peu l'équivalent de ce que nous avons connu au XIXe siècle ou lors de la Renaissance, mais il n'y a pas vraiment de direction. En quelque sorte, ce qui me frappe beaucoup, surtout en France, c'est que nous avons perdu le goût du progrès. [...] Ce qui m'intéresse, c'est le progrès, c'est-à-dire l'innovation qui améliore le monde. » Il veut un nouveau projet de société qui redonnerait du sens au progrès. L’innovation n’est pas neutre : bien utilisée, elle peut améliorer le sort de l’humanité. Autrement, on laisse le champ libre à la révolution conservatrice : les nationalistes, extrémistes et autres fondamentalistes religieux. Il y a une accélération du changement et les réactions sont toujours plus hostiles à la modernité. Mais dans 15 ans, le cancer sera devenu une maladie chronique, l’hyperloop nous permettra de traverser l’Angleterre en 20 minutes et on aura une base permanente sur la lune.
 
(1)    Nicolas Bouzou est un essayiste français spécialisé dans l'économie. Il a fondé et dirige depuis 2006 la société d'analyse économique et de conseil Asterès. Il a également créé le Cercle de Belém, qui regroupe des économistes européens libéraux et progressistes,. Il est maître de conférence à Sciences Po Paris, directeur de la collection "Le capitalisme en mouvement", chez l'éditeur Eyrolles et l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, notamment Le Grand refoulement (éd. Plon, 2015) et L'innovation sauvera le monde (éd. Plon, septembre 2016).         
 
 
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