UP' Magazine L'innovation pour défi

neurosciences appliquées

Les neurosciences, facteur d'innovation des relations sociales

Bernadette Lecerf-Thomas qui était une des contributrices de Up' magazine nous a quitté la semaine dernière, des suites d'une longue maladie. En hommage, nous rediffusons cette interview qu'elle nous avait accordée en 2012. 

En quoi chacun d'entre nous est-il potentiellement talentueux ? Comment peut-on développer ses propres talents et son agilité mentale ? Comment articuler les talents et coopérer avec les autres ? Dans ses nombreux ouvrages, Bernadette Lecerf-Thomas explique de manière claire et accessible comment utiliser les découvertes des neurosciences pour optimiser nos comportements. Rencontre et interview exclusive avec une visionnaire et praticienne de la transformation des acteurs de l'entreprise.

jung2Les systèmes humains vivent au sein d'équilibres qui sont en pleine mutation. Depuis le XIXème siècle, la compréhension de la santé mentale et du fonctionnement de l'intelligence humaine est un sujet de travail pour les plus grands noms de l'histoire de la psychologie moderne : Freud, Jung, Piaget, Bateson, Berne, Erickson,... tous ont réalisé des avancées considérables pour aider des sujets à développer leur potentiel de réalisation. Avec les neurosciences, une nouvelle ère de connaissance s'ouvre.

activerlestalents2UP' : Bernadette Lecerf-Thomas, avec votre livre publié en 2012, "Activer les talents avec les neurosciences", vous affirmez que le travail collaboratif est à la base de toute production d'innovation. Est-ce si simple ?

Bernadette Lecerf-Thomas : Depuis longtemps, je pense que la collaboration, le travail en commun, est un sport très délicat. J'ai cherché à trouver les moyens d'expliquer pourquoi c'était difficile et quelles étaient les conditions qui permettraient aux gens de faire cela correctement.

Cela m'a amené à partir de l'individu en interaction avec les autres : que peut-il se passer pour lui quand il est en train d'interagir et comment cette interaction va-t-elle perturber son cerveau ?

UP' : Vous dites que « le cerveau humain grossit, l'intelligence se transforme » : le cerveau, aujourd'hui, est-il en train de changer en devenant « multitâches » ?

BLT : Depuis la nuit des temps, notre cortex cérébral se développe par l'augmentation des connaissances et des compétences humaines. Les neuroscientifiques ne parlent pas de cerveau « multitâches». Faire plusieurs choses en même temps n'est pas nouveau : certains métiers ont toujours su le faire. Par contre, il est impossible de réfléchir à deux choses en même temps. Quand on fait un effort cognitif intense, on n'en fait qu'un à la fois. Et l'interconnexion est naturelle.

L'intelligence collective en entreprise résulte des échanges entre un réseau de personnes capables de travailler ensemble pour produire de l'innovation rapidement et avec le plus de productivité possible. Mais la seule accélération des échanges ne produit pas de l'intelligence collective, il faut aussi que ces échanges aient un but commun.

UP' : « Si la recherche sur les neurosciences se heurte encore à certaines interrogations, elle apporte un éclairage nouveau sur les spécificités et la richesse de l'intelligence humaine et, en particulier, met en exergue l'importance des émotions » déclare Patrick Plein dans la préface de votre livre. Les émotions seraient-elles tellement sollicitées au sein de l'entreprise ?

emotions1

BLT : Les émotions – mouvements de l'être – sont à la source de la vie pour les neuroscientifiques. Il y a les émotions positives : la joie, le désir, mais aussi des émotions « dites » négatives, la peur, la colère ou la tristesse. Nous en avons besoin, elles sont utiles et leurs résultats dépendent de ce que nous en faisons dans le lien social. Nous ne faisons rien sans nos émotions ; connaître leur influence sur nos décisions permet de sortir de l'aveuglement dont parle Edgar Morin et d'officialiser le principe suivant : les décisions humaines sont le fruit de phénomènes complexes. Accepter comme positif le fait que chacun ait un but dans la vie, est profitable pour tous. Aider les individus à être clairs sur leurs propres objectifs n'empêche pas leurs performances. Au contraire, cela leur permet de mettre en perspective leurs objectifs et ceux qui leur sont proposés pour le bien collectif. Le lien entre le projet individuel et le projet collectif est à la base d'une motivation durable.

UP' : « L'affectivité du sujet devient une ressource plutôt qu'un handicap ». L'entreprise est-elle prête à accepter cette évolution ?

BLT : Les neurosciences démontrent que que pour être intelligent, il faut des émotions. Goldmann a beaucoup travaillé là-dessus et Antonio Damasio a montré que la personne qui était capable de prendre de bonnes décisions avait besoin d'avoir des critères sur la valeur affective de ces décisions car cela fait partie des éléments qui vont faire que les gens vont agir ou pas. Si un décideur fait fi de ce qui touche les gens, il perd une grande énergie opérationnelle. Quand une personne perd sa capacité de jugement affectif, elle devient quelqu'un de froid, dans l'incapacité de prendre les bonnes décisions. On a tenté à une époque de déshumaniser l'entreprise et l'on revient complètement aujourd'hui sur ces erreurs de conception et de management.

UP' : Vous consacrez dans votre ouvrage une large partie à « l'articulation des talents au sein d'un collectif afin qu'émerge une nouvelle compétence globale et pose les bases d'un travail collaboratif, producteur d'innovations ». Les talents qui sortent de la norme ne seraient-ils pas les vrais producteurs d'innovations ?

BLT : Les talents qui sortent de la norme sont extrêmement intéressants et le problème de beaucoup d'organisations ce sont les clones. A force d'avoir des gens qui se ressemblent tous, avec une culture trop normée, l'initiative et surtout l'imagination sont tuées à la source. Je milite pour la diversité et la mixité dans les entreprises : c'est une richesse pour l'intelligence humaine ! Puisque, évidemment, chacun a un cerveau différent avec ses spécificités et ses représentations acquises au fil de son histoire. C'est l'interaction entre ces spécificités qui offre de nouvelles voies à l'imagination. A condition d'être capable d'interagir, d'écouter, de comprendre ce que l'autre a en lui, et propose.

UP' : Changer de paradigme dans les relations sociales de l'entreprise, c'est-à-dire l'enrichir, change-t-il sa finalité économique, améliore-t-il sa croissance ?

mixite

BLT : Oui, cela améliore la valeur des deux parties. L'étude Mc Kinsey sur la mixité, notamment, démontrait que dès qu'il y avait plus de trois femmes dans les conseils de direction, il y avait de meilleurs résultats sur l'application de la stratégie et la coordination. Les premiers résultats dans les entreprises qui ont mis en place des actions de mieux vivre ensemble, montrent également des gains de productivité. En fait, il y a des prises de conscience réelles. La collaboration est un point essentiel , la capacité d'interagir au sein d'un collectif est extrêmement porteuse de valeurs. Mais, pour l'instant, ce n'est pas évident pour tous les dirigeants. Certains restent focalisés sur leurs anciennes croyances et n'ont pas encore réactualisé leur matériel mental !

UP' : Pourquoi est-ce si difficile ?

BLT : Premièrement, les gens n'ont pas été formés au collectif quand ils étaient « petits ». L'interaction avec l'autre - réfléchir tout en interagissant est plus facile pour un extraverti que pour un introverti. Dans les entreprises, il existe toutes sortes de tensions à tous niveaux. Pour arriver à négocier, à se coordonner et à avancer ensemble, il faut être capable de se mettre en phase sur ce que l'on perçoit sans pour autant rentrer dans la perception unique. Arriver à accepter que les autres perçoivent différemment ce que l'on perçoit soi-même – ce qui n'est pas rien -, ensuite, il faut diriger l'attention sur des objectifs. Cela nécessite en amont un travail d'appropriation qui passe par le fait que chacun ait malaxé l'information pour la transformer en stratégie. Le travail doit se fait dans chaque cerveau, chacun étant auteur de ses pensée. Et ce sont nos pensées qui nous servent à prendre des décisions au quotidien. Chaque co-équipier doit avoir travaillé sur la valeur qu'il donne à un certain nombre d'actions, il doit avoir négocié avec les autres pour permettre leur coordination synchronisée. Pour cela, il faut être capable d'anticiper sur les actions des autres membres de l'équipe. C'est assez complexe mais, aujourd'hui, les neurosciences permettent de comprendre cette complexité et aider les gens à avancer. 

UP' : Les neurosciences sont-elles une innovation en matière de relations humaines ?

neurosciences

BLT : Oui, j'estime que c'est une innovation majeure du siècle. Les neurosciences existent globalement depuis 40 ans. Les chercheurs ont pu voir des cerveaux en action et les recherches en cours sont très importantes. Ces découvertes démontrent la légitimité de nouvelles pratiques et proposent de sortir des formations de management qui restent assez culpabilisantes et qui parlent d'un être humain capable d'être prévisible dans toutes les situations. Les neurosciences donnent les moyens de comprendre pourquoi c'est si difficile de faire bien tous les jours !

Je dis dans mon livre que la coélaboration, la négociation, l'innovation sont des sports exigeants. Nous avons à conquérir de l'agilité et de la performance dans ces domaines de compétences. Tant que ceux dont le rôle est de décider pour les autres n'auront pas pris conscience qu'ils ont un cerveau et qu'ils sont donc soumis à l'impossibilité de percevoir l'inconnu et de tout prévoir, il sera difficile de changer les fondements qui structurent l'action des institutions et des entreprises (...) ».

Propos recueillis par Fabienne Marion

 

Publications de Bernadette Lecerf-Thomas :

- Activer les talents avec les neurosciences (Editions Pearson 2012))

- Neurosciences et management, le pouvoir de changer (Editions d'Organisation)

- L'informatique managériale (Edition Hermès)

 

Pour aller plus loin :

- Article dans le Nouvel Observateur « Vive les neuroprofs ! » Voyez la belle initiative d'un pionnier pour l'application des neurosciences dans les écoles !

- Site www.happyneuron, créé par Michel Noir, Docteur Bernard Croisile et Franck Tarpin-Bernard : http://www.happyneuron-corp.com/fr/notre-histoire

- Livre « Le DRH du 3ème millénaire » de Edgar Added (Edition Pearson Village mondial)

- Livre « Les CoDir du 3e millénaire », De la gouvernance solitaire au leadership collectif de Edgar Added (Edition Pearson).

 

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Bertrand Piccard Solar impulse

Envol au-delà des murs - Conversation avec Bertrand Piccard (FR)

Bertrand Piccard était invité en juin dernier à Montréal à l’occasion de Movin’On, événement qui rassemble des acteurs du monde entier sur le thème de la mobilité durable. Bertrand était l’un des conférenciers, et devait s’exprimer sur l’un de ses sujets favoris : “Comment réussir l’impossible, comment inventer, comment innover, comment créer, comment sortir de sa zone de confort, comment se libérer de ses certitudes et de ses croyances pour enfin être libre d’imaginer de nouvelles voies.” Rencontre exclusive avec Dominique Bel pour UP' Magazine.
 
Available in English
 
Bertrand Piccard est fondateur et pilote de Solar Impulse, le premier vol solaire autour du monde. Notre première rencontre remonte à 2015, pendant la COP21, à l’occasion d’une allocution de Sylvia Earle, cette océanographe américaine qui fut la première femme à prendre la direction scientifique de l’Administration Nationale des Océans et de l'Atmosphère. Sylvia Earle fut nommée héros pour la planète par Time Magazine en 1988. Elle nous rappela ceci : "Nourrir la rancoeur ne nous aidera point. Au contraire, nous devrions aujourd’hui exprimer notre gratitude envers les énergies fossiles. Le pétrole, le gaz naturel et le charbon ont permi de formidables progrès au long du siècle dernier. Lorsque nous avons fait le choix des énergies fossiles, nous n’avions guère conscience des externalités. Aujourd’hui, nous savons. Le temps est venu pour nous de tourner la page du chapitre des énergies fossiles.”
 
Solar Impulse
 
Bertrand n’était alors qu’à mi-parcours du challenge Solar Impulse. L’issue de la COP21 était incertaine.
L’accord de Paris fut adopté par les 196 pays membres le 12 décembre 2015. Bertrand et son associé, André Borschberg, ont achevé leur périple le 26 juillet 2016. Quelques mois plus tard, Donald Trump fut élu 45ème Président des Etats Unis, avec notamment comme promesse celle d’ériger un mur à la frontière entre le Mexique et les USA. Le premier juin dernier, il signifiait le retrait des Etats Unis de l’accord de Paris.
 
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Movin’On, produit par Michelin en partenariat avec C2 Montréal
 
Bertrand Piccard : “Lorsque nous nous sommes rencontrés, Dominique, c’était avant le succès du vol autour du monde avec Solar Impulse. Nous étions à mi-parcours ; c’était un moment extrêmement stressant pour nous car après avoir investi tant d’années et d’efforts, nous ne savions pas si nous allions réussir. Ça fait plaisir de vous revoir après le succès.”
 
Dominique Bel : “Le plaisir est bien partagé ! Vous me parlez d’un moment extrêmement stressant, alors que le souvenir que j’ai de vous est celui d’un homme particulièrement calme et confiant. Votre capacité à garder le calme est inspirante. Quelles sont les nouvelles ?”
 
BP : “La première étape du projet Solar Impulse est franchie : voler autour du monde sans consommer la moindre goutte de fuel. Aujourd’hui, nous sommes passés à l’étape suivante : la création de  World Alliance for Efficient Solutions, dont l’ambition est de rassembler individus, start-ups, entreprises, associations et organisations porteurs d’idées, de procédés, de produits ou de technologies propres, contribuant de façon à la fois rentable et efficace à la protection de l’environnement. Pour susciter l’adhésion des industriels et le soutien des gouvernements, la profitabilité est un critère essentiel.”
 
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Solar Impulse, premier vol solaire autour du monde
 
DB : “Quel est le principal défi de cette nouvelle aventure ?”
 
BP : “Nous devons identifier 1000 solutions rentables pour la sauvegarde de l’environnement d’ici la fin 2018. C’est beaucoup de travail. Je sais que ces solutions existent. Même si aujourd’hui le discours dominant gravite autour des problèmes, il y a pléthore de solutions. C’est ce que je veux démontrer.”
 
DB : “Bien d’accord, il est grand temps de se concentrer sur les solutions ! Si vous me le permettez, j’aimerais vous demander conseil au sujet d’un sujet qui me tient à coeur. Donald Trump promet de construire un mur le long de la frontière mexicaine. J’ai récemment été invité à rejoindre le collectif MADE – Mexican and American Designers and Engineers. MADE est à l’origine d’une proposition alternative au mur frontière de Donald Trump, remise officiellement aux gouvernements américains et mexicains en mars dernier. Sous le nom de Otra Nation, ce projet a fait la Une des média.
 
Otra Nation : un socio-écotone binational aux citoyens mexicains et américains, administré conjointement par les deux gouvernements
 
Otra Nation est un territoire régénératif ouvert aux citoyens mexicains et américains, administré conjointement par les deux gouvernements. Un socio-écotone binational, le premier du genre, dont les retombées économiques sont estimées à mille milliards de dollars US.  
 
Otra Nation : des retombées économiques estimées à mille milliards de dollars US
 
Sont prévus : un réseau de transport Hyperloop reliant le Pacifique au Golfe du Mexique et connecté aux principales métropoles, des fermes solaires et, grâce aux principes et technologies permettant la régénération, des exploitations agricoles. Ainsi, plutôt qu’une frontière que les populations en détresse cherchent à franchir dans la clandestinité, Otra Nation est un territoire source d'abondance.  
 
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Hyperloop One : le transport du futur  est déjà présent
 
Connaissiez-vous ce projet et qu’en pensez-vous ?”
 
BP : “Non, je ne connaissais pas ce projet. Ma première réaction, lorsque je vois un projet particulièrement ambitieux et difficile, c’est l’admiration. Je déteste ces gens qui disent : c’est impossible, cela ne fonctionnera pas, cela ne vaut pas la peine d’essayer, c’est trop difficile. Donc ma première réaction, c’est de vous dire : bravo, félicitations! Suivez-vos rêves et réalisez-les !
Le second point qui me vient à l’esprit est le suivant : la technologie pour réaliser ce projet existe. Ce à quoi il faut s’attaquer, c’est l’état d’esprit. Il faut repousser les limites de l’état d’esprit ambiant suffisamment loin pour que les technologies et les solutions disponibles puissent être déployées à leur plein potentiel. L'anecdote suivante me revient en mémoire : j’ai eu l’occasion de survoler la frontière entre la Californie et le Mexique en ULM. Au nord : une Californie verdoyante et boisée, où se multiplient les exploitations agricoles. Au sud : le désert absolu. La coupure est nette, comme si la frontière avait été tranchée au rasoir. On est bien là face à un problème d’état d'esprit. La pauvreté est conséquence d’une mauvaise organisation, d’une mauvaise politique, de problèmes de corruption et d’un manque de respect. Nous devons donc travailler d’arrache pied à changer l’état d’esprit, et ne pas croire que tout le monde partage notre volonté de voir un rêve magnifique se réaliser. Si c’était le cas, le paysage serait aussi vert au Mexique qu’il l’est en Californie.”  
 
Vue aérienne du canal All American à la frontière entre le Mexique et les US : “Après avoir été détournées par le canal, les eaux du Colorado sont stoppées par le barrage. Le fleuve est complètement sec après la frontière mexicaine.” Reportage de Franck Vogel, publié dans son ouvrage “Fleuves Frontières”, éditions La Martinière.
 
DB : “Quels conseils pourriez-vous adresser à Otra Nation ?”
 
BP : “Le premier point important selon moi est de définir le modèle d’affaires avec clarté. S’agit-il d’un projet rentable qui permet de garantir un retour sur investissement ? Ou bien le projet doit-il être financé par commandites, justifiés par ses qualités intrinsèques, l’image qu’il véhicule et les valeurs qu’il porte. Cherchez-vous du capital de risque ou des sponsors ? Lorsque vous aurez répondu à cette question, vous aurez un cap établi. Avec Solar Impulse, il était évident que nous n’allions pas chercher des investisseurs, car il n’a jamais été question pour nous de vendre des avions solaires. La voie naturelle était celle du commandite et des partenariats. J’ai levé 170 millions de dollars en quelques mois.     
Otra Nation me rappelle ce projet ambitieux de métro suisse : l’idée était celle d’un tunnel entre Genève et Lausanne, et d’un train se déplaçant sous vide à grande vitesse, permettant de parcourir soixante kilomètres en quelques minutes. À mon sens, l’erreur stratégique fut de vouloir construire le métro en Suisse francophone. Si la Suisse francophone est innovante et créative, elle n’est pas riche en capital. Les capitaux sont en Suisse allemande. Si les promoteurs avaient fait le choix d’une ligne de métro entre Zurich et Bâle, ou bien entre Zurich et Berne, le projet aurait sans doute vu le jour.
Encore une fois : félicitations ! J’aimerais inviter Otra Nation à rejoindre World Alliance for Efficient Solutions !”
 
DB : “Au nom de Otra Nation: merci ! Votre invitation est une belle marque de confiance. Nous acceptons bien volontiers !
 
Otra Nation : Au lieu d’une frontière à fermer, un territoire ouvert source d’abondance
 
DB : Solar Impulse et Otra Nation sont de grandes aventures, des sauts dans l’inconnu. Comment ces sauts dans l’inconnu transforment-ils l’aventurier ? Dans quelle mesure Solar Impulse a fait de vous un nouvel homme ?”
 
BP : “À chaque atterrissage, j’avais le sentiment d’un retour vers le passé. En vol, aux commandes de Solar Impulse, sans le moindre carburant et dans le silence le plus absolu, j’avais l’impression d’être l’acteur d’un film de science fiction, de vivre dans le futur. Ce sentiment n’était qu’une illusion : nous vivons bel et bien dans le présent. Solar Impulse représente ce que la technologie permet de réaliser dès aujourd’hui. C’est le reste du monde qui vit dans le passé. Alors à chaque atterrissage, j’étais triste. Retourner dans le monde du moteur à combustion, du gaspillage d’énergie et de ressources naturelles, ce monde du manque de respect, de la corruption et de la mauvaise gouvernance, c’est très triste. À chaque retour, j’étais triste. Car lorsque vous avez la chance de voler dans de telles conditions, vous avez le sentiment que notre planète pourrait être absolument magnifique.“
 
DB : “En effet, le monde des humains pourrait être merveilleux si la vie sur terre était partagée en harmonie avec tous les êtres. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, cherchent à réveiller la passion et retrouver du sens. Ce qui m’inspire, lorsque je vous écoute, c’est à quel point vous semblez aimer ce que vous faites. Qu’est-ce qui vous anime tant ?”
 
BP : “J’aime plonger dans l’inconnu. J’aime faire ce que personne n’ai jamais osé faire, et montrer que tout est possible. L’impossible n’est qu’une vue de l’esprit. Ce qui est fantastique, c’est de se libérer des croyances qui vous maintiennent prisonnier du passé, pour penser et aborder le futur avec des stratégies innovantes. C’est absolument fascinant. J’aime à la folie, passionnément.”
 
DB : “Nous vivons aujourd’hui dans un monde troublé. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes adultes qui se lancent dans la vie ?”  
 
BP : “Je leur recommanderais de faire l’inventaire de ce qu’ils ont appris, de prendre conscience de leur croyances, et d’essayer quelque chose de radicalement différent. Parce que nos convictions, ce que nous croyons et ce que nous avons appris à croire, sont un redoutable handicap pour la performance et la créativité. Nos croyances nous enferment dans le passé. Elles nous enferment dans nos paradigmes, alors que nous devons justement apprendre à les changer.”
 
DB : Vous êtes un homme inspiré et inspirant. Quelle rencontre ou quel événement a libéré en vous une telle inspiration ?”
 
BP : “Entre les âges de 10 et 12 ans, je vivais en Floride avec ma famille. C’était entre 1968 et 1970, à l’époque du programme spatial américain, le programme Apollo. J’ai rencontré la plupart des astronautes et je me souviens, comme si c’était hier, du décollage d’Apollo 11. À cet instant précis je me suis dit : c’est ça le genre de vie que je veux vivre.”  
 
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Apollo 11, 20 juillet 1969
 
Ce qui m’a inspiré, ce qui m’a mis en mouvement, ce sont les rencontres avec des gens extraordinaires. Ces individus qui sortent de leur zone de confort, qui remettent en cause les paradigmes de la société et qui accomplissent ce que personne ne croyait possible. Des explorateurs et des astronautes en premier lieu bien sûr, mais aussi des psychiatres, des psychanalystes, des politiciens et des gens engagés dans une démarche spirituelle ou de développement personnel.
Je crois beaucoup à ce que l’on appelle la famille spirituelle : des gens sur la même longueur d’onde, qui ont la même fréquence énergétique. Ils se reconnaissent immédiatement et n’ont pas besoin de longs discours pour comprendre que, s’agissant de la vie sur terre, leur quête est similaire.”
 
Le delta du Colorado au Mexique. Il y a dix ans, le Colorado a cessé de passer la frontière mexicaine. Le fleuve est stoppé par le barrage Morelos aux Etats Unis et ne parvient plus à irriguer son delta ni à rejoindre la mer de Cortez. Reportage de Franck Vogel, publié dans son ouvrage “Fleuves Frontières”, éditions La Martinière.
 
Propos recueillis par Dominique Bel, Grand reporter UP Magazine Canada, US, Mexique
 
Des extraits vidéos sur accessibles sur la chaîne YouTube de Monvin’On
 
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Bertrand Piccard Solar impulse

High Flying Above The Walls - Conversation with Bertrand Piccard (EN)

Bertrand Piccard was invited to speak at Movin’On, a global event on sustainable mobility produced by Michelin in partnership with C2 Montreal. The topic of his talk was: “How to achieve the impossible, how to invent, how to innovate, how to create, how to get out of one’s comfort zone, how to get rid of one’s certitudes and beliefs in order to be free to think about new ways forward.”
 
 
Bertrand Piccard is the founder and pilot of Solar Impulse, the first round-the-world solar flight. We had previously met in Paris during the COP21 negotiations on climate change mitigation in 2015.
Together, we listened to a speech by Sylvia Earle, an American marine biologist who was the first female chief scientist of NAOO. In 1988, Sylvia Earle was named “Hero for the Planet” by Time Magazine. She reminded us of this :
“Resentment won’t serve us. We need to be grateful for the fossil fuel economy. Humanity made progress and developed so far thanks to the oil, gas and coal industries. When we embarked on the fossil fuel journey, we were not aware of the externalities. But now, we know. The time has come for humanity to move beyond fossil fuel”.
 
Solar Impulse
 
Bertrand was only halfway through his Solar Impulse challenge, and the outcome of COP21 was uncertain.
The Paris Agreement on climate change mitigation was adopted by consensus by 196 countries on December 12, 2015. Bertrand and his partner André Borschberg completed their flight around the world on July 26, 2016. Later that year, Donald Trump was elected 45th President of the United States with a promise to build a wall between Mexico and the USA. On June 1st, he announced that the USA would cease all participation in the Paris Agreement.
Below are some edited transcripts of our conversation, which started with an update on Solar Impulse but went far beyond.
 
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Movin’On, a global event on sustainable mobility produced by Michelin in partnership with C2 Montreal
 
Bertrand Piccard : When we last met, it was before the success of the flight around the world with Solar Impulse. We were halfway through and it was quite a stressful moment. After having invested so much time and effort, we did not know if we would succeed. It’s nice to see you again after the success.
 
Dominique Bel : Likewise, Bertrand, it’s nice to see you again. In hindsight, it is inspiring to realize how you were able to communicate a sense of calm and confidence while you were in the midst of such a stressful challenge. What’s keeping you busy these days ?
 
BP :  The first step of the Solar Impulse project - going around the world with no fuel - is finished. Now, the second phase is on. I am launching the World Alliance for Efficient Solutions, with a goal to connect all individuals, start-ups, companies, associations or organizations with ideas, processes, products or clean technologies that can protect the environment in a profitable way.In order to gain support by both the private and public sector, solutions must be profitable.
 
{youtube}brjJmmjeJnQ{/youtube}
Solar Impulse, first Round-The-World Solar Flight
 
DB :  What comes to mind as one of the major challenges of this new project ?
 
BP : We have to identify 1000 profitable solutions for the environment by the end of 2018. It’s a lot of work. I know they exist. Despite the fact that everybody speaks of problems, there are lots of solutions. This is what I want to show.
 
DB :  Yes, time for solutions! I would like to ask you for advice about a project that is very dear to my heart. Donald Trump promised to build a wall between Mexico and the U.S.A. I recently joined the MADE collective (Mexican and American Designers and Engineers). MADE designed and proposed an alternative to the wall:Otra nation. Otra Nation made the headlines when it was submitted to both the American and Mexican government earlier in March.
 
Otra Nation : a regenerative territory open to citizens of both Mexico and the United States that is co-maintained by both governments
 
Otra Nation is a regenerative territory open to citizens of both Mexico and the United States that is co-maintained by both governments. It is the worlds’ first continental bi-national socio-ecotone, with an expected economic output in the range of 1 trillion dollar.
 
Otra Nation : the worlds’ first continental bi-national socio-ecotone, with an expected economic output in the range of 1 trillion dollar
 
Part of Otra Nation’s vision: aHyperlooptransportation network to link the Pacific coast to the Golf of Mexico, with links to major cities North and South. Borders are crossed illegally by distressed people seeking to escape poverty. Otra Nation tackles the issue at its roots and aims to become a hospitable and abundant territory thanks to renewable energy and regenerative agriculture. 
 
{youtube}Ng0tNhd7uOk{/youtube}
Hyperloop One : disrupting the transportation industry
 
Did you know about the Otra Nation proposal and what do you think of it ?
 
BP :  No, I did not know about this project. My immediate reaction when I see something that looks really difficult is to admire it. I hate the people who say: “it’s not possible, it doesn’t work, don’t try, it’s too difficult. So, first : congratulations! Follow your dreams and do it ! 
What comes to mind next is that the technology is already available. What we need for new technology to be implemented on a large scale is to push the state of mind far enough. This reminds me of the following experience: I once flew with a motor glider over the border between Mexico and California. On the Californian side it was completely green, with trees and agriculture. Cut sharp on the border, it was the desert on the Mexican side. Clearly, it’s a question of state of mind. Poverty in a country is the result of bad organization, bad politics, problems of corruption and lack of respect. We have to push hard to change the state of mind, and must not believe that when we have a beautiful dream, everybody has the spirit to fulfil it. Otherwise, it would also be green on the Mexican side of the Californian border.
 
The Colorado River runs dry after the Mexican border after being diverted to the All American Canal. Credits: Franck Vogel, “Transbordary Rivers”, Editions la Martinière.
 
DB :  What advice would you share with Otra Nation ?
 
BP :  First, it’s important to be clear on your business model. Is it an investment with promising returns for investors? Or is it a project for the greater good that will benefit sponsors because of its positive message, its intrinsic qualities and the values it promotes? Once you have your answer, you’ll know quite well in which direction to go. With Solar Impulse it was very clear that we were not looking for venture capital, because we were not going to sell solar airplanes. I looked for sponsors and partners and I raised 170 million US dollars in a few months.
Otra Nation reminds me of the Swiss Metro project: a tunnel between Geneva and Lausanne with a train moving through a vacuum at speeds allowing to travel 60 km within a few minutes. In the end, the project was never built. I think the mistake was to plan to build the tunnel between Lausanne and Geneva, in the French speaking part of Switzerland. The French speaking part of Switzerland is very innovative, but it is not where the money is. The money is in the German part of Switzerland. Had the promoters proposed to build the Swiss Metro between Zurich and Basel, or between Zurich and Bern, they would have probably raised the financing.
Again: congratulations for Otra Nation. Let me invite the MADE collective to join the World Alliance for Efficient Solutions !
 
DB :  On behalf of Otra Nation: thank you ! This is quite a vote of confidence. Count us in, Bertrand !
 
Otra Nation : perspective hyperloop
 
DB :  Solar Impulse and Otra Nation are adventures into the unknown. How transformed does one come back from an adventure into the unknown? Following your first Solar Impulse flight, did you land as a different person than when you took off ?
 
BP :  When I landed I always had the impression to fall back in the past. Because flying with Solar Impulse with no fuel, no noise, no pollution gives you the impression that you are in a science fiction story. It gives you the impression that you are already in the future. This is wrong: we are in the present. Solar Impulse is what technology can do today. It is the rest of the world that is in the past. I would say that every landing was sad. It was really sad to return to the world of combustion engines, waste of energy, waste of natural resources, lack of respect, corruption and bad governance. It was sad each and every time, because when you are flying like André and I did, you have the impression the world could be a beautiful place.
 
DB : Indeed our human world could become a beautiful place on this planet if it was shared in harmony with other beings. People sense the need to reconnect with passion, love and purpose. What inspires me the most when I listen to you, Bertrand, is how much you seem to love what you do. What do you love so much about what you do ?
 
BP :  I love to step into the unknown. I love to do things nobody has ever dared to do and to show that the impossible is only in their head, not in reality. What is fantastic is to get rid of all beliefs that keep you prisoner of the past, so as to step into the future with new strategies and ways of thinking. This is so fascinating. This, I love.
 
DB :  What advice would you give to young adults who are going to face such a troubled world ?
 
BP : I would tell them to identify what they have learnt and what they believe, and then to try something else. Because our certainties - what we believe and what we have learnt to believe - are terrible handicaps for creativity and for performance. Beliefs keep you prisoner of the past and prevent you from finding new ways of thinking. We become prisoners of old paradigms and don’t learn how to change them.
 
DB : You are both inspired and inspiring. What’s that major event in your life that made you break through to that sense of possibility ?
 
BP :  When I was between 10 and 12 years old I was living with my family in Florida. It was during the American space program, between 1968 and 1970. I met Charles Lindbergh and most of the American astronauts and explorers. I met lots of people who showed me how fascinating it was to explore life. I witnessed the launch of Apollo 11 and still have, today, a vivid memory of that moment in time when I said to myself: this is the type of life I want to live.
 
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Apollo 11, July 20, 1969
 
What inspired me and set me in motion was meeting extraordinary people. People who did not remain in their comfort zone, who did not remain within the boundaries of old paradigms and who did things that nobody thought were possible to do. The most inspiring individuals I met were of course the explorers and the astronauts. But I also met inspiring people who were on a spiritual or a personal development path, in psychiatry, in psychotherapy or in politics.
I believe in the spiritual family: people who are on the same wavelength, with the same frequency of energy. They recognize each other immediately and don’t need long conversations to understand that they look for the same things in life on earth.
 
Delta of the Colorado River, Mexico. 10 years ago, with all of its water being diverted for intensive agriculture use in Valle Imperial in California, the Colorado River run dry at the US-Mexican border. Today, it no longer reaches the Sea of Cortez. Credits: Franck Vogel, “Transbordary Rivers”, Editions la Martinière.
 
Dominique Bel, Global Correspondent – Americas UP' Magazine
 
Information and videos are available onMovin’On video channel.
 
 
 
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Il faut changer de modèle, estime le fondateur de Slow Food

Slow Food, qui cherche à promouvoir un modèle alimentaire respectueux de l'environnement, célèbrait en 2016 ses 30 ans. Son fondateur, Carlo Petrini, "l'un des 50 hommes pouvant sauver la planète" selon le Guardian, revient pour l'AFP sur les valeurs de son mouvement et ses défis.
 
Slow Food, organisation internationale qui repose sur un réseau local d’associations, envisage un monde où chacun puisse avoir accès à une nourriture bonne pour lui, pour ceux qui la produisent, et pour la planète. Slow Food appelle au développement de l’éducation au goût car seuls les consommateurs informés et conscients de l’impact de leurs choix sur les logiques de production alimentaire peuvent devenir des coproducteurs d’un nouveau modèle agricole, moins intensif et plus respectueux du vivant, produisant des aliments bons, propres et justes. 
Selon Carlo Petrini« La gastronomie appartient au domaine des sciences, de la politique et de la culture. Contrairement à ce que l’on croit, elle peut constituer un outil politique d’affirmation des identités culturelles, et un projet vertueux de confrontation avec la mondialisation en cours. »
 
En 1986, Slow Food naissait à Turin et dix ans plus tard le Salon du goût. Quel bilan faites-vous à l'occasion de ce double anniversaire ?
 
Carlo Petrini : "Le travail le plus important qu'a fait Slow Food est d'avoir fait revenir le concept de gastronomie sous sa forme holistique, multidisciplinaire. L'idée d'une gastronomie, sous forme seulement de recettes, d'étoiles, est une idée très pauvre. La gastronomie veut aussi dire l'agriculture, la zootechnie, la biologie, la génétique, l'économie, la politique. C'est la façon dont Jean-Anthelme Brillat Savarin l'avait formulée en 1825, mais malheureusement tout le monde, dont la France, a ensuite réduit ce concept.
Aujourd'hui notre réseau s'est consolidé et diffusé (...) et la philosophie de Slow Food touche 160 pays. Ce qui au contraire n'a pas été complètement résolu, c'est la prise de conscience vis-à-vis d'un système alimentaire qui est criminel.
Dans le monde, un milliard de personnes souffrent de malnutrition ou de faim, tandis que deux milliards de personnes souffrent de maladies liées à une suralimentation ou une mauvaise alimentation. Ce n'est pas un système qui fonctionne.
Pour produire de manière intensive, on détruit des écosystèmes, l'environnement, la biodiversité, et on génère d'énormes souffrances du fait des prix tellement bas payés aux agriculteurs. Et la honte la plus grande est le gaspillage alimentaire.
 
Quel regard portez-vous justement sur la crise agricole qui secoue notamment la France ?
 
CP : "La politique des prix dans le secteur agricole est une politique de spéculation. Le lait est à un prix ridicule et celui du blé est celui d'il y a 30 ans ! Il est vendu en dessous du coût de production. Les agriculteurs, les éleveurs sont dominés. Ceci n'existe pas seulement en France, mais aussi en Italie. Il faut renforcer l'économie locale, réduire les filières, rapprocher les citadins des fermiers, sinon l'alimentation devient un simple produit, de la spéculation financière, qui détruit la dignité des travailleurs de la terre. En Italie, l'an passé, plus de 500 petites fermes ont fermé. Il faut changer de paradigme. (...) Nous devons arrêter cette spéculation, la politique doit intervenir pour défendre des centaines d'entreprises agricoles."
 
Terra Madre, née sous l'impulsion de Slow Food et qui promeut une agriculture durable, a un rôle très important auprès des communautés locales dans les pays en voie de développement, notamment en Afrique. Ce soutien doit être une priorité ?
 
CP : "La situation en Afrique est dramatique, l'explosion démographique est énorme. En moins de 50 ans, la population aura doublé. Deux Africains sur trois ont moins de 25 ans. Le phénomène de migrations est lié aux changements climatiques, à la violence, à la guerre, à la pauvreté... et va encore augmenter. L'Europe, qui a une grande responsabilité historique avec le colonialisme et le néo-colonialisme, a mené une politique de vol, et doit en changer pour adopter une politique de coopération, de restitution, autrement cette situation dramatique rebondira sur le Vieux Continent.
L'agriculture a un rôle extrêmement important à jouer, pour l'économie de l'Afrique, pour donner du travail. Tout le monde pense que comme l'Afrique est un continent qui a faim, il faut mettre en œuvre une agriculture intensive. Mais l'agriculture intensive est celle qui enlève le travail de millions de personnes, des femmes en particulier. Sur ce continent, où il y a encore des millions d'hectares de terres incultes, il faut miser sur l'agriculture à petite échelle, qui préserve la biodiversité, l'agriculture familiale, les rapports directs avec les villes. C'est ça le message de Slow Food mais aussi de toutes les organisations qui ont à cœur le futur de l'Afrique".
 
Source ©AFP
 
 
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Entretien avec Arnaud Devigne : Emmanuel Macron est-il un talent transformationnel ?

Après avoir acheté nos take-away bio, Arnaud Devigne m’emmène au 29 rue Berri, siège d’INDEED France, dont il est le Directeur Général depuis environ un an. INDEED est le premier moteur de recherche d’emplois fondé en 2004 et qui compte déjà plus de 4000 collaborateurs dans le monde. Dans le cadre de ma quête visant à déterminer si Emmanuel Macron est disruptif, je souhaitais avoir cet entretien avec Arnaud car je sais qu’il est En Marche et qu’il baigne dans le digital depuis vingt ans. Au bout de trois minutes de discussion, Arnaud m’explique qu’il s’intéresse aux Entreprises Virtuelles et aux nouvelles formes organisationnelles depuis les années 90 – un de ses héros est d’ailleurs son professeur de stratégie de l’époque à l’Université d’Ottawa, Christian Navarre. Après trois minutes et 36 secondes, il me dit qu’Emmanuel Macron est un talent transformationnel. Waouh ! L’entretien qui durera presque deux heures s’annonce très riche. Et je vais en profiter pour pousser Arnaud dans ses retranchements pour imaginer ce que pourrait être le futur de l’État.

Comment Arnaud Devigne s’est mis En Marche

Arnaud, depuis tout petit s’intéresse à la politique ; pourtant, y compris lors de son passage par Sciences Po, il ne s’était jamais impliqué. Il ne s’était jamais réellement retrouvé dans aucun parti, tous porteurs de dogmes privateurs de libertés. Il a commencé à s’intéresser à Emmanuel Macron lorsque celui-ci est entré au gouvernement. Il le trouve plein de bon sens, sans pour autant être populiste.

Pourquoi Emmanuel Macron est un talent transformationnel

Au-delà du bon sens, Arnaud m’explique qu’Emmanuel Macron est un talent transformationnel. Depuis la fin des années 90, le monde de l’entreprise, en France et à l’international a beaucoup changé. Le digital y est pour beaucoup car celui-ci a complètement ré-ouvert le champ des possibles. En même temps, a commencé à apparaître une nouvelle génération de talents qui s’est mise à défier les manageurs en place. Ces talents transformationnels se caractérisent par une recherche de sens, un challenge du status quo et la proposition de solutions alternatives. Et donc bien évidemment, l’on comprend ce qui fait d’Emmanuel Macron un talent transformationnel.
Tout d’abord, il porte une vision chargée de sens et de valeurs. Je l’ai écrit dans un autre article, une de ses forces est de rassembler grâce à une approche à la Simon Senek : le Why ou le Massive Transformative Purpose. En partant de la vision et des valeurs, le programme est presque secondaire. Il est une conséquence. Ensuite, il challenge le status quo notamment en refusant le clivage gauche-droite. Enfin, il propose des solutions nouvelles en s’affranchissant des dogmes, par exemple en proposant le droit à l’assurance chômage pour tout type de travailleur, quelque soit son statut.

Du futur des organisations et de l’État

Le futur des organisations – avec notamment la notion d’organisation ouverte – étant l’un de mes sujets de recherche actuel, je bois du petit lait en écoutant Arnaud car ensuite il m’explique comment s’organisent les entreprises du nouveau monde. Trois caractéristiques de ces nouvelles entreprises sont la vision, le data analytics et l’expérimentation rapide. Nous avons déjà parlé de la vision plus haut. Concernant le data analytics, il s’agit, là aussi d’un réel changement de paradigme : on ne fait plus d’études de marché. Au lieu de cela on collecte des volumes gigantesques de données, et on prend des décisions en les analysant. Le big data a remplacé l’ancien métier de directeur marketing. Concernant l’expérimentation rapide, ou ce que les marketeux appellent A/B testing, on teste à petite échelle un produit ou un service.
 
Est-ce que ce nouveau mode de fonctionnement des entreprises ne serait pas aussi le futur de l’État ? Un État dont le leader serait le garant d’un ensemble de valeurs et d’une vision ? Un État qui, au lieu de faire de grandes études annuelles, remonterait et analyserait de l’information en temps réel pour prendre des décisions ? Un État qui mettrait en œuvre une forme d’A/B testing, ou des expérimentations locales ? Au fond, pourquoi est-ce que toutes les grandes réformes échouent ? Elles échouent car les citoyens ne peuvent plus supporter que des prétendus sachants décident. Ne serait-ce pas le moyen efficace de vendre des réformes aux citoyens ? Le rôle de l’État ne serait pas de demander au peuple ce qu’il veut à coup d’élections ou de référendums, mais de prendre le pouls grâce à la data et de conduire des expérimentations locales et rapides.

La disruption Emmanuel Macron

Ensuite, je demande à Arnaud de m’expliquer pourquoi il pense qu’Emmanuel Macron est disruptif. Nous regarderons plus la forme – la façon de faire – que le fond – les propositions.
 
Pour Arnaud, Emmanuel Macron met en œuvre les trois principes évoqués ci-dessus pour gérer son mouvement : vision, data analytics et expérimentation rapide. Le point de vue sur le data analytics, rejoint ce que nous a expliqué Arthur Muller. Grâce à la data, En Marche fait du géo-marketing politique. A titre d’anecdote, Arnaud me dit que c’est par une surveillance très fine du web et des réseau sociaux que Macron a fait son coming-out à l’envers à Bobino. Tout cela laisse présager qu’il pourrait conduire, le cas échéant, au renouveau de l’État. On passerait ainsi de l’État régulateur et contrôleur à l’État facilitateur, catalyseur et animateur.

État : vers une organisation ouverte et une stratégie de plateforme ?

Les organisations ouvertes présentent un ensemble de traits caractéristiques. L’un de ces traits est le recours systématique à des stratégies de plateforme, et notamment de plateforme infrastructure (comme je les appelle). L’idée est la suivante : une organisation ne peut pas proposer des solutions pour répondre à toutes les niches et tous les besoins. En revanche, une organisation peut mettre en place une infrastructure, un environnement, une boîte à outils qui permet à des tiers de développer une multitude d’applications, de solutions. En cela, Arnaud pense que l’État pourrait mettre en place des plateformes. Par exemple une plateforme éducation, qui permettrait ensuite à des organismes privés ou publics de construire leur propre approche de l’enseignement afin de répondre le plus finement possible aux spécificités locales ou propres à certains citoyens.
 
Je dois bien avouer que je trouve qu’une vision de l’État vu comme une organisation ouverte (open organization) mettant en œuvre une stratégie de plateforme est assez séduisante. L’analogie avec les transformations que le monde des entreprises est en train de vivre est-elle purement conceptuelle, ou bien est-ce l’avenir de l’État ? Emmanuel Macron est-il lui aussi un bâtisseur de plateforme ? Réponse dans le prochain numéro…
 
Cet article est basé sur un entretien avec Arnaud Devigne du 24 mars 2017 par Albert Meige, Presans.com
 
A propos d’Arnaud Devigne
Diplômé d’un master en marketing à Sciences Po, d’un master en management Internet et Télécommunications à l’Université Paris­ Dauphine et d’un MBA à l’Université d’Ottawa, Arnaud Devigne a plus de 20 ans d’expérience dans l’univers de la Tech et du Web.  Il a commencé sa carrière en tant que consultant en stratégie et marketing pour les grands comptes. Après avoir travaillé pendant plus de 10 ans pour des sociétés telles qu’Accenture et Capgemini Consulting Telecom & Media, il a rejoint les équipes de Google France, en 2009, en qualité de « Head of Business Marketing». Il a également été Directeur Marketing chez Viadeo et PagesJaunes. Il intègre en avril 2016 l’équipe d’Indeed France en qualité de Directeur Général et a pour mission d’installer la marque, de renforcer la collaboration avec les entreprises et institutions françaises et de développer des programmes de sensibilisation auprès du grand public et des employeurs.
 
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