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arts et culture

Alain Kleinmann, les palimpsestes de la mémoire

Le titre était facile car ils l'ont tous dit, d'Aragon à Jack Lang ou Peter Samis, en passant par Alain Finkielkraut, Elie Wiesel ou Georges Moustaki ! "L'incarnation d'un mythe de la mémoire, d'une mémoire collective" pour Pierre Restany, critique d'art, théoricien de l'école des Nouveaux Réalistes ; "Une somptuosité chaleureuse comme un don" pour l'artiste peintre Hastaire, ennemi du poncif,...

Le travail d'Alain Kleinmann vacille tranquillement entre le mystère des "traces subtiles de l'absence, du silence des voix qui se sont tues à jamais" (1) et un "clair-obscur de la toile tissant la trame de notre climat intérieur"(2) pour une rêverie variant du diaphane, de la transparente, au sépia ou aux couleurs brunes, bleues, tracées au pinceau ou à la brosse. Paule Pérez, philosophe, psychanalyste et amie du peintre dit de lui : "Alain Kleinmann peint par générations de toiles autour d'une idée qui le tient - thème, état, objet, photo, petit reste ou lambeaux, matériaux de récupération, architecture, ou même plaisanterie - et une idée va donner lieu à une série de cinq, dix, vingt oeuvres à la fois différentes et parentes, traduisant ensemble un "moment' de l'artiste". 

UP' a eu le privilège de partager un de ses moments, dans son atelier du centre de Paris où chaque oeuvre transpose mémoires et extraits de vies du passé dans un quotidien liant apparitions et disparitions pour une perception intemporelle.

Alain Kleinmann, quel est le thème commun de vos oeuvres ?

Alain Kleinmann : On dit généralement qu'il s'agit d'un travail sur la mémoire, ce qui est juste. Mais le bémol c'est que le seul thème réel de la peinture, c'est la peinture elle-même. C'est-à-dire en éclairant uniquement le côté thématique, on omet la partie la plus essentielle du travail soit le travail sur les couleurs, les formes, les matières, les espaces ; et je suis persuadé qu'au fond des choses, la motivation d'un peintre vient de l'élaboration de son langage qui se fait essentiellement sur sa relation à la peinture elle-même. Ceci dit, en ce qui me concerne, car il y a des peintures plus abstraites, ou avec moins de sens, il est certain qu'une des motivations humaine ou historique ou psychologique est de travailler autour de la mémoire ; c'est aussi lié à la génération dans laquelle je suis né.

Travailler sur la mémoire est-il un acte de projection vers le futur ?

AK : Oui, effectivement : pour qu'un arbre ait des fruits, il faut d'abord qu'il ait des branches, un tronc et des racines et que l'idée de travailler sur la mémoire est une manière précisément d'élaborer solidement une idée de futur. Sinon, sans enracinement, ce sont des idées plus fragiles. Pour moi, il ne s'agit pas d'une activité passéiste, au contraire ! C'est une volonté de réfléchir au présent, au futur et en prospective.

Vos travaux donnent l'idée de vouloir faire sens. Est-ce que vous diriez, comme Braque, que "l'épreuve fatigue la réalité" ?

AK : Qu'est-ce que Braque appelle "l'épreuve" ? En faisant un peu référence aux Mathématiques, la vérité ou le théorème se construit dans l'épreuve ou par l'épreuve, c'est-à-dire par la démonstration, par l'expérience, par le cumul de moments antérieurs. De ce point de vue-là, l'épreuve fait la vérité. Et la fait vivre.
En peinture, par exemple, quelle est l'épreuve du peintre ? Je ne vois pas très bien... Le fait de peindre ? Le temps de travail ou la difficulté ?

Ne faisait-il pas plutôt référence aux épreuves de la vie ?

AK : On se retrouve donc là sur deux logiques parrallèles. Mais ce n'est pas une question d'épreuve mais plutôt une question de temps donné à l'un ou à l'autre. Si cela veut dire que tout temps pris pour une autre activité dans la vie manque à l'activité qui nous est essentielle, c'est sûr. Mais sont-ce des épreuves ? Il y a là des choses formidables, des joies, des choses complémentaires qui enrichissent la peinture...
Revenons plutôt à votre question initiale sur le "travail qui veut faire sens". Car cela me tient très à coeur. Je trouve qu'un des vrais problèmes de la peinture contemporaine est "l'absence" justement, soit une sorte de vacuité où l'activité elle-même n'est plus au service d'éléments qui sont essentiels pour l'homme. C'est très ludique, superficiel, c'est souvent un jeu de valeur boursière, un jeu un peu externe à ce qui pourraient être des préoccupations profondes... Et, d'un seul coup, je trouve que tout le sens et la place historique de l'art change de position, qui devient une sorte d'affaissement de l'espoir de dire quelque chose.
Que veut dire le sens ? Toutes les définitions coexistent : le non-sens est un sens, comme le non-sens dadaiste ou surréaliste qui établit un nouveau sens et il y a un non- sens qui l'est beaucoup moins comme les grands "Mickey Mouse" de trois mètres de haut ou roses en plastique qu'on peut voir dans les foires d'art contemporain. Je ne vois pas du tout en quoi c'est beaucoup mieux que la figurine "Michey Mouse" de mon fils.
Je pense qu'on a donc le droit d'interroger la question du sens et vous avez raison en ce qui me concerne, je n'énonce jamais le sens de ma peinture définitivement puisque cela deviendrait un slogan et cela couvrirait tout espoir de recherche et d'investigation autour de cela. Mais je ne travaille dans l'idée quand même qu'au bout du compte il y a de l'espoir dans quelque chose que je pourrais trouver et qui serait à dire à l'autre. Si je n'avais pas ce sentiment et si je ne sentais pas ce moteur-là dans mon atelier, je ferais autre chose !

Justement, dans votre type de travail et votre amie Paule Pérez, Philosophe, l'a très bien écrit à plusieurs reprises dans certains de vos catalogues, on ressent cette sensation de calme, presque de murmure dans votre travail. Comment l'expliquez-vous, alors que certaions messages ne sont pas particulièrement apaisants ?

AK : Ceci explique peut-être cela ! Il y a d'une part une sensibilité personnelle, préférant le murmure aux cris, la suggestion à l'affirmation violente. Certains peintres préfèrent les couleurs franches d'un pot de peinture et hurler ce qu'ils ont à dire sur la toile. Moi, je suis sensible à la délicatesse et je trouve ce message plus puissant car la cicatrice reste plus émouvante que la plaie. Et en particulier, puisque je parle dans mon travail d'un moment de l'Histoire douloureux, je ne vois que cette manière-là d'en parler.
Sur une toile, beaucoup de matière, de la couleur et à côté, il y avait un dessin représentant le même sujet que je posais à côté dans les expositions. Et c'est comme si, en tant que peintre, j'étais entre ces deux figurations-là, comme si j'étais dans deux états : celui de la matière qui peut représenter la puissance et un état où juste le délié du sujet représenté comme une transparence. Il y a toujours dans une expression la suggestion que cela peut être dit autrement.

Je parlerai d'alchimie dans votre travail.

AK : En effet, c'est le bon mot car il s'agit bien d'alchimie de transformation de matières. Ou une mutation car une matière peut en devenir une autre. L'idée restant de fabriquer de l'or à partir de plomb.
La palette d'un peintre ce n'est pas uniquement les tubes de peinture, l'huile de lin, l'essence de térébenthine, les pinceaux,... mais chaque objet, parce qu'il reste porteur d'un certain sens et qu'il peut devenir un des éléments rentrant dans la composition d'une toile. J'ai donc testé un certain nombre d'éléments, de matériaux, à priori exogènes à la peinture mais qui, à postériori, s'y intègrent parfiatement. C'est un choix car tout matériau n'a pas ces qualités-là et j'ai donc fouiné en brocantes, marchés aux puces des fragments significatifs d'une vie d'un objet, d'une trace de quelqu'un ou de quelque chose,... une mémoire. Une mémoire qu'ils conservaient envers et contre tout : dans un vieux fauteuil, on y retrouve la forme de la personne qui s'y était assise. On retrouve la main d'un ancien propriétaire... En testant toutes ces découvertes, assez naturellement, c'est devenu une sorte de vocabulaire complémentaire de ma peinture. Ce qui m'a amené à une diagonale assez naturelle entre la sculpture ou le monde des objets à trois dimensions et la peinture, le monde des objets à deux dimensions.
Aujourd'hui je ne fais plus de différence de nature entre une peinture, un dessin, une sculpture, une aquarelle, une installation. Cela semble être de l'ordre du même vocabulaire pour essayer de cerner le même sujet.

Est-ce que vous diriez que l'art est comme la science, un acte de recherche ?

AK : Non seulement je le dis mais c'est un de mes "dadas" ! Ma vraie formation est scientifique, ayant fait math sup, une maîtrise de maths, un doctorat de sémiologie sur la relation entre les langages formalisés en mathématiques et les langages naturels, j'ai toujours affirmé, contrairement aux idées reçues sur la nature de l'art qu'on croit fofolle, que c'est un outil de recherche au même titre que les sciences exactes. Par exemple, il y a une véritable histoire de l'art au même titre qu'il y a une histoire des sciences : en sciences, un théorème ne peut exister que s'il s'appuie sur les théorèmes historiques précédants et il permettra le développement du théorème suivant. Et historiquement, et dans la logique du langage. Et la peinture c'est exactement cela, on peut tout à fait démontrer que l'histoire de la peinture, la succession des mouvements, disons depuis la Renaissance italienne, rentre dans une réelle logique : un mouvement n'existe que parce qu'il est postérieur au précédant, qu'il reprend les
hypothèses, qu'il les tranforme, qu'il les interroge, qu'il les modifie, avec quelques épi-phénomènes : quelques fois, on voit un peintre être tout de suite sur un questionnement qui n'apparaîtra peut-être dans le rouage historique que deux siècles après. Une position comme une fulgurance ou un raccourci à la relation au futur si l'on peut dire, alors que le moteur d'histoire de l'art continue de fonctionner. C'est une vision qui ne plaît pas généralement à ceux qui vendent de l'art car le discours est toujours de dire qu'il y a un individu exceptionnel qui n'a ni père, ni frère, ni conjoncture historique et qui d'un seul coup trouve une forme et donc cela vaut des millions de dollars car c'est "hors Histoire". Comme si un mathématicien tout seul, d'un seul coup et à lui seul, inventait l'ensemble des mathématiques ! Ce sont là de fausses idées et j'applaudis là votre vision de rapprochement entre art et science !

Un atelier de peintre est comme un laboratoire d'expérimentations...

AK : Les ruptures dans l'art ou dans la science sont comme dans une continuité, sans jeu de mots. Les découvertes sont des ruptures avec ce qui a précédé et ces ruptures ne sont pas forcément conscientes au moment où elles adviennent. Pour parler de rupture, il faut s'appuyer sur la comparaison avec ce qui précède. Même si au premier degré on prend la rupture comme une contre-position, c'est déjà une suite, une histoire. Rupture désigne des mouvements successifs et toujours dans une certaine logique.
Cela aide donc à démontrer qu'il y a donc une histoire en escalier comme le sont toutes les histoires scientifiques.
Parlons un peu de l'impressionisme : il s'agit d'une réaction contre le réalisme. Prenons Turner : il a accéléré la réaction, donc pressenti l'ensemble des hypothèses possibles tout seul et avant que cela ne se fasse sous forme de mouvement et de groupe historique. Il y a plusieurs exemples de personnalités historiques de ce genre : à aucun moment elles n'ont trahi l'histoire de la peinture ; elles l'ont accélérée.

Le rythme du monde évolue, donnant un caractère éphémère aux oeuvres artistiques : pensez-vous que l'art contemporain puisse disparaître ?

AK : D'abord l'art contemporain c'est à une époque donnée l'état de l'art à un instant T. On a donc un art contemporain maintenant, comme au XVIème siècle on en avait un.
Donc, en tant que tel, il n'y a aucune raison pour ça disparaisse puisque c'est l'état de la parole à un moment donné pour l'humanité. Quelle est la relation entre l'accélération du rythme des choses et sa relation au langage artistique ? On peut se dire que, puisqu'il y a une accélération du rythme, cela déclasse peut-être les relations profondes aux arts mais c'est peut-être aussi exactement le contraire : c'est quand les choses s'accélèrent et s'éparpillent qu'il y a besoin d'un récif, d'une colonne vertébrale, de points de repère qui permettent de réassoir sereinement et plus en profondeur la relation à la pensée, à la lecture, à la philosophie, à l'esthétique,... Rien ne dit que ces mouvements de société soient néfastes ou favorables à l'approfondissement des choses. Peut-être qu'il est un peu plus difficile d'être philosophe aujourd'hui car il y a surabondance de signes, il y a une telle innovation en feu d'artifice dans tous les domaines confondus, que pour en faire l'analyse structurelle ou exhaustive, ...
Pour ce qui concerne la peinture, c'est un domaine plus précis qui est en interaction avec le situations contemporaines en général mais, en même temps, le travail du peintre échappe un petit peu par nature à tout cela. Il y a certains artistes dont le discours est d'être comme un reflet de cette surabondance d'informations, ce qui donne des créations rapides, éphémères, premier degré, zapping... Cela continue d'être une sorte de néo-pop-art inventé dans les années 60...
La modernité suscite aujourd'hui des milliers de peintres en activité, quel que soit le bonheur avec lequel ils réalisent leurs oeuvres.

Il s'agit donc de liberté de créer...

AK : Il y a là un questionnement à avoir. Normalement, on est libre mais pour être libre, il faut penser qu'on est un expert du domaine qu'on a l'autorité de dire "ça me plait" ou "ça ne me plait pas" et cela fait des années que je constate que les gens qui font à la FIAC par exemple, ne peuvent qu'applaudir puisque c'est l'art officiel qui est présenté.
On retombe sur la question de Marcel Duchamp de la pissotière mise dans un musée : à partir du moment où on met une pissotière dans un musée, puisque cela devient un objet de musée, les gens sont dans une situation psychologique de dire que c'est beau, important, culturel... On en est vraiment encore là ! Même si j'ai entendu à plusieurs reprises à la TV des journalistes oser dire que certaines oeuvres étaient la redite de mille choses déjà vues, avec un faux effet d'invention ou de contemporalité. Où est donc la liberté des galeries, et quid du système financier officiel de la Culture ?

Propos recueillis par Fabienne Marion

(1) Propos d'Elyette Lévy-Heisbourg
(2) Propos de Paule Pérez       

Catalogue raisonné 2014 ©Alain Kleinmann                                                                                                                                                            

Smartsy, ce n’est pas une mais trois révolutions

Smartsy, la startup franco-américaine de reconnaissance des objets et d’engagement marketing a annoncé en ce début d’année l’indexation massive des magazines mode et déco français ainsi qu’un certain nombre de partenariats commerciaux importants. UP’ magazine a voulu en savoir plus en rencontrant Arnaud Saint-Paul, co-fondateur avec Gérard Ayache de cette pépite que certains observateurs qualifient de « shazam des objets ».

Photo : Arnaud Saint-Paul Janvier 2015 ©UP' Magazine

Arnaud Saint-Paul, vous avez cofondé Smartsy il y a maintenant presque trois ans. Cette société est née en France où elle est particulièrement active, mais votre centre opérationnel est situé en Silicon Valley en Californie et vous répondez à nos questions depuis vos bureaux de Los Angeles. Quelle est la raison de cette implantation des deux côtés du monde ?

ASP – Smartsy a effectivement vu le jour en France fin 2012. La société était très orientée sur les technologies de reconnaissance visuelle et avait un programme de R&D ambitieux. Mais nous avons très rapidement pris conscience que cette startup ne pouvait rester cantonnée à une jolie réalisation technique. Nous avons compris tout de suite que smartsy c’était plus que ça et que notre projet pouvait révolutionner le monde si nous l’inscrivions dans une dimension beaucoup plus large : celle de la construction progressive du réseau social des objets. Cette vision nous a conduit à considérer smartsy comme un acteur global qui devait s’appuyer sur les ressources les plus avancées, là où elles étaient dans le monde. En France nous avons la chance de disposer des meilleurs chercheurs en matière de reconnaissance des objets. Nous avons donc initié des partenariats scientifiques avec des organismes comme le CEA ou l’Institut Telecom pour améliorer l’état de l’art en matière d’algorithmie. Mais ce n’était pas suffisant ; en effet, pour que la plateforme smartsy éclose, il fallait réunir des intelligences dans des domaines aussi variés que la gestion des bases de données massives, du cloud computing, du big data, du marketing social, du développement d’user interface mobiles au top niveau, etc. Nous nous sommes donc immédiatement implantés à Sunnyvale dans la Silicon Valley, au plus près des grandes universités américaines et des grands opérateurs high-tech. Nous avons trouvé là un vivier de talents et surtout un état d’esprit qui nous ont porté beaucoup plus loin que ce que nous espérions.

Smartsy c’est une aventure technologique mais c’est aussi une plateforme qui a pour ambition de changer le monde dites-vous. C’est ambitieux voire prétentieux ; qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que smartsy est le vecteur d’une révolution ?

ASP – Une révolution ? Plutôt trois ! Tant qu’à être ambitieux, soyons-le à fond ! Je m’explique. En établissant une passerelle entre le monde physique et le monde digital, et plus précisément, en rendant les pages des supports de presse interactives, simplement en les visualisant avec un smartphone, nous facilitons des mutations profondes dans plusieurs registres. Une mutation d’abord dans les comportements de lecture, une mutation dans la relation des marques avec leurs publics et enfin une mutation dans le modèle économique de la presse.

Vous parlez de mutations dans les modes de lecture de la presse. Vous entendez par-là la possibilité pour un lecteur de magazine de pouvoir acheter directement les produits qui y sont présentés ?

ASP – Smartsy, ce n’est pas que cela. Si nous avions inventé cette application pour simplement pouvoir faire plus de shopping, ce serait largement insuffisant et terriblement réducteur. Contrairement à quelques-uns des acteurs qui se sont placés dans le sillage de Smartsy, nous ne sommes pas un site de m-commerce de plus.
Smartsy est une plateforme ouverte qui offre aux lecteurs de la presse magazine la possibilité d’acquérir des réflexes nouveaux. Par exemple, chercher et obtenir instantanément une information complémentaire sur le produit présenté, repérer ce que les autres utilisateurs disent du produit. Les lecteurs eux-mêmes sont invités à l’engagement : en collectant les objets qu’ils ont repérés dans leurs propre collector personnalisé. Savez-vous que selon un sondage que nous avons fait aux USA, plus de 35% des lectrices de magazines de mode collectionnent les produits de leur rêve ? Ils pourront ainsi y revenir à tout moment, ils pourront le partager avec leurs amis sur les réseaux sociaux, ils pourront comme ils le faisaient par exemple sur Pinterest ou Instagram créer un réseau social mais ici, non plus seulement des images mais des objets. Dans les prochaines versions de Smartsy, nous prévoyons de permettre aux utilisateurs enregistrés de partager leur expérience du produit en vidéo et de créer ainsi des communautés d’expériences autour des objets.

De plus, il faut noter que Smartsy ne recense pas uniquement et de manière restrictive les seuls produits dont les magazines parlent. Nous indexons toutes les pages du magazine, y compris les pages rédactionnelles. A terme, les journalistes y verront là la possibilité d’augmenter leurs contenus et d’apporter des éléments multimédia et interactifs qui manquent si cruellement au papier.

Certes mais Smartsy est aussi un nouveau canal de vente, qui propose des milliers de produits à l’achat immédiat.

ASP – Oui bien sûr, cette dimension est très importante. Nous avons contractualisé des partenariats commerciaux avec les plus grandes marques et distributeurs français pour permettre à nos utilisateurs d’acheter s’ils le souhaitent le produit qu’ils ont repéré dans un magazine dans les meilleurs conditions de simplicité et de sécurité. Dans les prochaines versions de l’app, nous proposerons le cas échant plusieurs marchands pour le même produit afin de permettre une comparaison immédiate des offres. Notre objectif est avant tout de faciliter la vie des utilisateurs.

L’autre révolution que vous annoncez concerne les marques. Qu’en est-il ?

ASP – Imaginez, si vous êtes une marque, que vous puissiez parler à votre client au moment idéal, celui où il est face au produit ; au produit représenté dans une page de la presse mais aussi ailleurs, dans une publicité, une affiche, ou même le produit lui-même. Ce moment idéal, que les gens de marketing appellent aussi le point de contact immédiat ou highest peak of desire, est un Graal. Smartsy permet enfin de l’atteindre.
Nous offrons aux marques la possibilité de communiquer intelligemment, de façon personnalisée et interactive avec leurs publics dès que leur produit est flashé. Nous avons créé la notion de BrandApp qui est un espace de communication affiché, comme une app complémentaire, dans l’app smartsy. Cela permet aux marques de situer leur produit de façon contextuelle, de donner des informations utiles comme les modes d’utilisation, l’univers de la marque, la signature du designer, etc. Les possibilités d’engagement sont infinies. Elles sont de plus personnalisables et géolocalisables. Cet espace de communication innovant est extrêmement plus puissant qu’une simple bannière qui était l’usage jusqu’à aujourd’hui. Il ne s’agit plus de bannière publicitaire mais de véritable espace d’engagement et de communication lié intimement au produit que l’on a visualisé sur son smartphone et qui s’inscrit dans l’engagement social de l’utilisateur.

Les publicités des marques publiées sous forme d’annonces dans les magazines sont également « smartsifiées » ?

ASP – Oui et c’est là une profonde mutation dans le monde de la publicité. En effet, en permettant l’interaction directe avec l’annonce publicitaire que l’on regarde de façon naturelle et instantanée, en proposant au consommateur des éléments d’information d’une richesse illimitée, on ouvre un champ immense de possibilités qui intéresse non seulement les annonceurs mais aussi les publicitaires qui se voient ainsi offrir un nouveau terrain de jeu propre à exciter leur créativité.

Si je comprends bien vous proposez donc aux marques de rendre interactif l’ensemble de leurs produits représentés dans les magazines ou dans des campagnes publicitaires ?

ASP – Exactement. Nous introduisons ici un nouveau concept qui est celui de #Object. Chaque produit d’une marque, quel que soit son mode de représentation, agrège dans un simple snap un ensemble de contenus et d’univers. Des contenus propulsés par la marque, par les utilisateurs, par les observateurs, la presse etc.

Le hashtag communément compris, par exemple celui de twitter, signifie qu’un mot assemble une nuée de contenus qui s’y rapportent. Eh bien avec smartsy, on ne parle plus seulement de mot mais du produit lui-même. Le produit transporte ainsi avec lui tout son univers quel que soit son mode de représentation. Par exemple, quand vous flashez un produit et le partagez ensuite sur Facebook, l’image que vous partagée n’est pas une simple photo ; c’est un véritable déclencheur de sens puisque tous les contenus qui y sont attachés sont transportés dans le partage et disponibles pour d’autres utilisateurs. Pour faire court, Pinterest ou Instagram permettent de partager des photos ; smartsy permet de partager des déclencheurs de sens.

Votre technologie reconnaît aussi les produits physiques ?

ASP – Personne ne peut prétendre reconnaître, avec les technologies de reconnaissance visuelle actuelles, tous les produits du monde. Le dire ainsi serait une source de déception pour nos utilisateurs. En revanche, il y a certaines catégories de produits que nos algorithmes peuvent reconnaître directement dans le monde réel. De nombreuses catégories d’objets sont déjà concernées, nous avançons vite et commençons à atteindre une efficacité correcte pour un nombre de plus en plus importants de produits réels. Notre roadmap scientifique est particulièrement dense sur ces thèmes, aussi bien sur la partie algorithmique que sur celle de la gestion des bases de données massives d’images et le chemin qui nous reste à parcourir est très prometteur.

Vous avez évoqué aussi une révolution dans le modèle économique de la presse magazine. Les magazines que vous avez indexés ont-ils payé pour obtenir ce service ?

ASP – Les magazines n’ont rien à payer pour être indexés dans les bases de données de Smartsy. C’est nous qui les choisissons et décidons de les référencer. L’action de Smartsy est donc totalement indolore pour eux.
Mais nous souhaitons aller plus loin. Nous estimons normal de faire bénéficier les magazines du business créé. En effet les magazines sont des prescripteurs de produits qui n’en tirent actuellement aucun bénéfice direct ; ils sont pourtant situés au cœur de la stratégie cross canal des marques et possèdent un très haut pouvoir de créateur d’envies. Désormais, Smartsy leur offre la possibilité de récupérer une partie de la valeur ajoutée suscitée par leur prescription des produits. En clair, quand un produit sera acheté via le snap d’un magazine, ce dernier pourra en retirer une part de rémunération. Il s’agit là d’un modèle de revenue sharing mais aussi un partenariat d’échange de visibilité et de traction marketing que nous sommes en train de mettre en œuvre avec certains titres de la presse magazine.

Vous avez indexé plusieurs dizaines de magazines français mais quelles sont vos prochaines étapes ?

ASP - L’indexation massive des magazines, qui sont, je le rappelle 100 % flashables, est une première mondiale. Cela n’avait jamais été opéré à cette échelle et demande des ressources significatives pour le traitement des données mais aussi leur qualification. Notre objectif est d’augmenter encore le nombre de magazines pour offrir le choix le plus large possible à nos utilisateurs. L’opération se déroule actuellement en France et aux Etats-Unis mais nous prévoyons de reproduire ce modèle dans d’autres pays notamment européens.

Vous envisagez d’autres secteurs d’intervention que la presse ?

ASP - Dans le pipe de Smartsy, nous allons lancer cette année l’indexation de tous les visuels musicaux. Il s’agit là d’une opération qui se déroulera aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis et consistera à permettre l’identification de tous les visuels du secteur musical : pochettes d’albums mais aussi posters, flyers, photos de presse des chanteurs, etc… Au total c’est plus de 30 millions de titres qui seront indexés et le partenariat mondial que nous avons signé avec Getty images nous permettra d’entrer dans nos bases de données plusieurs dizaines de millions d’images d’artistes internationaux. Nous pensons introduire avec smartsy music un nouvel accès à la musique, innovant et original. Les grands labels et les artistes de renommée mondiale s’y intéressent activement et c’est une des raisons pour lesquelles nous avons établi un bureau ici à Los Angeles.

UP' a testé l'application sur une bonne douzaine de magazines : ça marche !
Nous vous souhaitons plein de succès pour cette merveilleuse aventure et merci de nous avoir accordé cet entretien.

Propos recueillis par Fabienne Marion

Site de smartsy : www.smartsy.co
Pour télécharger l’app smartsy (Apple) [http://www.smartsy.co/app]

« Le peuple sera toujours en résistance tant qu’il ne sera pas associé aux débats technologiques qui forgent notre avenir »

Jean Paul Delevoye est président du Conseil économique, social et environnemental. Il s’emploie à ce que la troisième Assemblée de la République s’empare des sujets qui fâchent pour les traiter de manière apaisée et constructive. Il milite pour que les Français puissent davantage s’approprier leur avenir, conscient du risque de clivage entre promoteurs du système productiviste et ceux qui pensent qu’il faut tout réformer.

 : Comment analysez-vous le rapport ambivalent des Français au progrès ?

Jean-Paul Delevoye : La France a toujours été attachée aux Lumières, et constitue une référence dans le monde tant dans le domaine de l’art, de la science que de la pensée. Paris est restée longtemps le lieu incontournable pour entreprendre… Le Palais d’Iéna, siège du Conseil économique et social autrefois musée des arts et des techniques – où on montrait la force des ingénieurs - était l’expression du génie français.

Il s’agit donc de comprendre pourquoi le peuple français s’est retourné brutalement. Pourquoi le progrès est devenu pour nos concitoyens facteur de risque plutôt que facteur d’innovation ? Nous constatons aujourd’hui que le principe de précaution est en train de tuer le principe d’innovation.

Nous sous-estimons l’impact de la technique sur la géopolitique, sur la réorganisation des territoires. Quand en 1945 les Américains ont conçu que la paix devait être confortée par le développement des relations commerciales, ils ont pu imaginer le commerce mondial en s’appuyant sur deux technologies : le téléphone et le container (qui baissait le coût du transport). Il n’y aurait pas eu de grands magasins sans les congélateurs. L’organisation de notre vie sociale a été construite à partir des moyens techniques qui ont conforté notre économie.

Quand il y a eu l’exploitation du sous sol par l’industrie, on a vu se construire par les machines, de l’énergie… des villes et des organisations urbaines avec une communauté ouvrière extrêmement soudée avec des phénomènes de solidarité.

 : Quelles mutations vous semblent encourageantes dans la recomposition des modalités de gouvernance ?

JPD : Aujourd’hui nous sommes entrés dans une économie de l’innovation, de la circulation de l’information. Et il y a quelque chose de curieux dans la tension entre nos possibilités et nos appréhensions. Or l’avenir appartient, non pas aux sociétés les plus anciennes ni aux plus puissantes mais à celles et ceux qui sauront s’adapter, anticiper, maîtriser les techniques. La force de l’Allemagne c’est l’obsession du process, la force de l’Angleterre, c’est l’obsession des résultats, la force de la France c’est sa créativité. Avec la métamorphose en cours, la société n’aura plus rien à voir : la santé, les échanges seront bouleversés par la technique…. Au moment où les Français ont tout en main, pour être un des pays leader dans ce monde nouveau qui est en train d’apparaître, on s’aperçoit que le système de gouvernance a tendance à neutraliser cette énergie.

Si on prend l’exemple de l’éducation, on vous met devant la sanction de vos échecs, tout le système fait que l’on vous évalue sur un travail personnel. On vous sanctionne sur des résultats, alors que votre parcours professionnel sera orienté sur des objectifs et un travail collectif. On voit la peur qu’inspirent les innovateurs parce qu’ils ont tendance à contester un système qui reste vertical basé sur la relation ‘dominants-dominés’.

La société de demain – sa formidable révolution - va inverser le rapport du collectif à l’individu. Aujourd’hui, l’émergence de la créativité individuelle se déploie avec l’internet. Chaque individu peut être davantage artiste, créateur, inventeur. Et cela bouleverse tous nos repères. Aujourd’hui on peut être vedette mondiale à quatorze ans, on peut être créateur d’entreprise à quatre vingt dix ans, on peut être femme au foyer tout en développant des activités très importante dans des sociétés de troc, par exemple. 

Nous allons ainsi passer de la société de la performance à la société de l’épanouissement. De la société de l’acquisition, à la société du partage. De la société du bien à la société du lien… Tout cela est en train de recomposer complètement notre capacité de vivre ensemble et de « faire société ».

 : Internet, les moyens prédictifs (génétique, cerveau…), la convergence nano-bio-info-cognisciences impactent notre vie : mais comment va-t-on réguler nos capacités à transformer l’homme ou la nature ?

JPD : La disparition des frontières perturbe complètement les politiques de gouvernance. On est encore dans le schéma : « un prince, une religion, un territoire ». Or les technologies modernes font que plus personne ne maîtrise la circulation des capitaux, plus personne ne maîtrise la circulation des idées, des marchandises ou des hommes.

La façon que l’on a de concevoir une vie territoriale passe, non pas par les contrôles et les limites, mais au contraire par les flux et la captation des valeurs ajoutées. De fait, le débat politique va complètement changer de nature. Le débat politique avant c’était comment accompagner les créateurs pour repousser les limites du possible et pour réaliser les rêves : aller sur la lune, téléphone n’importe où… Aujourd’hui l’homme est en train de créer des techniques qu’il ne maîtrise pas et c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité.

Par conséquent, le débat politique va porter sur les limites, avec des questions comme : jusqu’où doit-on pousser le traitement d’un patient par rapport à sa mort, jusqu’où doit-on pousser le développement des inégalités entre celles et ceux qui tirent des profits de la rente et celles et ceux qui vivent du travail ? Une des leçons sociologiques majeures c’est que l’économie numérique est en train de faire disparaître la répartition : classes ouvrières, classes moyennes, élite. Dans un effet de polarisation binaire, la classe moyenne va se réduire : on va voir se développer, d’une part l’élite qui – par ses diplômes - a le monde pour horizon et, d’autre part, une société précaire de plus en plus précaire (travailleurs pauvres, femmes isolées, jeunes…) Ce schéma signale une instabilité, un bouleversement. C’est le principe de Schumpeter : la destruction précède la construction.

Tant que l’espérance du futur n’est pas plus forte que la douleur de ce que je perds, il y a forcément des crispations, des résistances et des douleurs, voire des souffrances.
Dans ce moment-là, c’est l’accompagnement de la transition qui est presque aussi importante que le cap de la transition.

Il faut bien distinguer deux phénomènes : le conjoncturel et la construction structurelle : quand vous regardez la totalité des discours (notamment de nos élites politiques) vous voyez que ce sont des discours qui sont extrêmement punitifs. On nous dit qu’il faut protéger le climat parce que l’on n’a pas été raisonnable ; ainsi, la réforme est anxiogène parce qu’évidemment notre système doit s’adapter au futur et non pas demander au futur de s’adapter au système

Le deuxième élément structurel c’est que toute société se construit sur des espérances, des peurs et des tentations. Quand vous êtes dans une phase de croissance comme on l’a connu lors des trente glorieuses où les développements économiques sont accompagnés par un développement social (chacun voit que le progrès améliore et la richesse – pas seulement matérielle - collective et individuelle), chacun adhère. Et dans ces périodes là, vous avez une formidable cohésion : la tentation de sortir du système est très faible.

 : Aujourd’hui, les gens contestent des choix, vivent des paradoxes, doutent de leurs responsables politiques. Comment expliquez vous cette défiance ?    

JPD : Depuis les années 80-90, nous sommes entrés dans une société où l’espérance politique apparaît plus comme porteuse d’une conquête du pouvoir que d’un projet de société. Il y a donc un formidable décalage. Les espérances religieuses sont un peu fracassées par les sciences ou par les intégrismes. Lorsqu’il y a une chute brutale de l’espérance collective et que l’Individu est dans un état de survie individuelle, forcément on assiste à une exploitation des peurs et des tentations. Si mon système républicain de l’école de la République ne me garantit pas la réussite, je vais apprendre dans la rue.

Si je suis à « bac plus 7 et payé au SMIC », peut être ai-je intérêt à aller dans l’économie souterraine ou dans l’économie mafieuse. Et la tentation est aujourd’hui très forte. Et il y a un autre élément : c’est difficile d’être pauvre dans un pays riche. Lorsque le système vous met dans l’humiliation –par exemple, être surdiplômé et sous-payé ; ou bien perdre son emploi en pleine force de l’âge sans perspective d’alternative - Vous n’êtes pas malheureux, vous êtez humilié. Cette force des humiliés se transforme en la destruction du système.  

Nous sommes à un moment extrêmement paradoxal : on n’a jamais eu autant de capacité de reculer les limites du possible grâce à l’intelligence des hommes ; mais il n’y a jamais eu autant de possibilités de caresser les bas instincts des hommes pour alimenter les violences dans les rapports humains.
Nous sommes à un moment extrêmement curieux où le technicien, le chirurgien peuvent apporter des perspectives incroyables de ce qui était hier impossible : on guérit des cancers, , on est très avancé dans la compréhension du fonctionnement du cerveau (gestion de la pensée à l’acte) avec la possibilité de détection précoce d’Alzheimer ou de dysfonctionnement du cerveau. Et de l’autre côté, on a le drame de la médecine prédictive avec l’aspect assuranciel.

On voit bien qu’on va rentrer dans un schéma où toutes les questions sont politiques dans la fixation des limites et dans l’éthique que l’on doit apporter et de l’autre côté, tous les débats sont politiciens. Et pourtant, en France, nous sommes dans l’incapacité d’alimenter un débat public qui pourtant garantit notre avenir.

Nous échouons à débattre comme on l’a vu pour les OGM, les nanotechnologies, ou sur les gaz de schistes. Comment expliquez-vous cette situation ? 

JPD : On a un choc de temporalité et on a un problème de crédibilité. Nous sommes dans ce schéma « dominants-dominés » (vertical) qui n’a pas encore compris que la société à venir sera horizontale. Nous avons toujours une relation duale « J’ai décidé et vous obéissez ». Il n’y a plus une parole divine qui peut dire au peuple : « les nanotechnologies sont votre avenir ». Le peuple sera en résistance s’il n’a pas participé au débat et s’il n’a pas compris les enjeux de cette technologie. La respiration démocratique est forcément un choc de temporalité par rapport à la conquête du pouvoir. C’est, premièrement la pédagogie des enjeux.  Aucun Français n’imaginait arrêter de fumer tant qu’il n’avait pas compris que la cigarette était dangereuse pour la santé. Personne n’imaginait mettre sa ceinture de sécurité tant qu’il n’vaita pas compris – rappelez vous des débats très contestataires - que la ceinture était facteur de protection de sa vie.

Aucune décision ne peut être prise si elle n’a pas été précédée d’un débat. Aucun débat ne peut être stable s’il n’est pas basé sur une appropriation, à une très large majorité, des enjeux et des perspectives de ce qui se présente à nous. La qualité de la décision est étroitement liée à la qualité de la concertation.

Tant que l’opinion n’aura pas compris que le changement climatique est un enjeu déterminant pour son avenir, difficile d’imaginer que le public accepte de participer à un débat sur les politiques à mettre en œuvre pour relever ce défi de la maîtrise de l’élévation de température.

Je crois qu’il y a un vrai problème de temporalité sur la pédagogue des enjeux. Donc, nous avons déjà un premier élément : comment par des parcours scolaires, par des parcours de proximité dans les collectivités locales, susciter des débats de caractère scientifiques, de caractère critique, dans une société qui, depuis vingt ans, a tourné le dos à l’éveil des consciences pour plutôt remplir les têtes. Notre obsession dans le système de l’Education nationale, c’est de transférer des connaissances et pas d’éveiller les consciences.
Manifestement aujourd’hui, toutes les connaissances sont dans l’ordinateur. Le vrai sujet, c’est le regard critique que l’on porte sur un amas de connaissances. La relation que vous avez entre quelqu’un qui sait et quelqu’un qui ne sait pas, c’est typiquement la relation avec votre toubib qui a foncièrement changé de nature. Il y a vingt ans, personne ne contestait la décision du médecin, car nous n’avions pas la capacité. Donc nous étions dans l’obéissance et la soumission. Aujourd’hui, chacun va voir son médecin, non pas dans rapport ‘dominant-dominés’ mais en disant : « Tu m’as dit que j’avais un cancer, j’ai regardé sur mon ordinateur, j’ai cinq possibilités. J’ai besoin de savoir - parce que j’ai confiance en toi - quelle est la bonne ? »
On s’aperçoit que le lien est beaucoup plus solide et beaucoup plus fragile en même temps et que ce dont nous avons besoin c’est de quelqu’un qui accompagne pour choisir le bon chemin. C’est vrai pour le politique, pour le scientifique ou pour le professeur. Je pense qu’il faut absolument que nous retrouvions, dès le plus jeune âge, non pas la valorisation des diplômes, qui est une sanction factice (qui laisse croire à quelqu’un qu’il est supérieur parce qu’il a beaucoup de connaissances). Il nous faut valoriser la dimension humaine pour éviter un esclavage moderne des hommes et des femmes de plus en plus prisonniers d’émotions médiatiques (fabriqués par d’autres) plutôt que de choix personnels.

 : Nous avons un problème avec la confiance, les références, les autorités, et un monde complexe et incertain...

JPD : Cette instabilité émotionnelle crée une instabilité par rapport aux débats : les gens quand ils ne croient plus en rien, sont prêts à croire en tout. Ils sont plutôt près à accepter un argument qui flatte leur émotion et leur opinion plutôt qu’une vérité scientifique qui viendrait la contester.

Le vrai sujet sur la pédagogie des enjeux, c’est d’un côté, comment permettre de développer le sens critique et de l’autre côté, comment redonner du crédit à la parole publique, à un expert : on a absolument besoin sur un chemin à défricher, dans un chemin de l’aventure, de savoir quelle est la lumière ou savoir quel est l’esprit auquel je peux me référer (parce que j’ai confiance en lui). C’est la relation déjà évoquée avec un médecin, ou avec un chef d’entreprise ou avec un scientifique.

On voit bien que nous avons un second problème en France, c’est la chute brutale de la parole publique, qui est apparue trop souvent pour épouser le soutien à un pouvoir en place, plutôt que le soutien à une vérité. C’est le nuage de Tchernobyl, ça a été la vache folle, la viande de cheval, les algues vertes, etc. Et aujourd’hui, à tort ou à raison, la puissance scientifique est apparue comme un instrument de pouvoir et non pas un instrument autour d’une vérité.

Le troisième élément, c’est que je crois que le monde de demain est un monde de la diversité, alors que notre système politique cultive l’unité et l’uniformité, ce qui est une erreur absolue. Il faut que nous retrouvions le sens de la diversité. Le monde de demain sera un monde de plus en plus complexe : avoir une pensée unique est absolument impossible.

Le quatrième élément, c’est que les experts vont de plus en plus délivrer, non pas des certitudes mais des incertitudes. Dans cet océan de complexités, d’incertitudes, en l’absence de crédit, comment reconstruire des appuis fiables ?

La contestation de celui qui veut rester dans cet aspect dual (« je décide, vous obéissez ») fait que très mécaniquement, la légalité des statuts engendrera la légitimité des contestations.

On a souvent tendance à confondre aussi la croyance et la connaissance. Nous avons besoin de retrouver un chemin du dialogue, un chemin du respect. Très souvent les débats en France consistent à terrasser l’adversaire, ou celui qui ne pense pas pour vous. Ca commence par l’exemple politique : tous les partis vous disent : « nous sommes pour la tolérance ». Evidemment, uniquement, en faveur de celles et ceux qui ont la même carte. Très mécaniquement, on montre aux citoyens que l’intelligence est cantonnée au PS si on est socialiste ou à l’UMP si on est de droite.

Nous devrions retrouver le goût de l’intelligence car nous ne nous étonnons plus de ce qui nous entoure. Passer le tunnel sous la Manche, n’étonne plus personne ! On n’imagine pas l’intelligence qu’il y a derrière nos équipements utilisés quotidiennement.

Nos enfants subissent la banalisation du malheur et de la violence par le monde qu’ils voient, à travers les écrans de télévision, mais aussi la banalisation de l’intelligence de l’homme. Les jeunes trouvent normal de manipuler un iPhone ou ne sont pas étonnés par l’atterrissage de la sonde Philae. En fait, les gens ont complètement oublié que l’on a ciblé une comète de 4kms sur 3kms à 500 millions de kms, que ça durait dix ans, avec sept heures de descente à la fin du voyage. La majeure partie de l’opinion vit ça comme un film de science fiction…  

 : Alors que les repères évoluent, comment retrouver des lieux d’interaction et d’apaisement ?

JPD : Je vois les forces des territoires qui vont compenser la faiblesse des Etats. Je vois les énergies citoyennes qui vont remplacer les discrédits politiques. Je vois des réappropriations de débats démocratiques sur la proximité et sur le terroir.
La preuve en est c’est qu’on voit bien que les contestataires ont très bien compris que c’est en allant avec des experts itinérants que l’on allait boycotter les conférences, les saboter, etc.
Je crois qu’il faut permettre aux citoyens de se réapproprier les débats. Cela veut dire qu’il ne faut donc pas laisser les débats uniquement aux mains des professionnels. Parce que l’on a toujours tendance à croire qu’ils sont liés à des intérêts – soit de caractère économique, soit de caractère électoral, soit de caractère scientifique. 
Or à chaque fois que l’on donne aux citoyens les moyens d’être intelligents, ils sont intelligents. Donc il ne faut pas que ces débats soient captés au niveau d’une élite.

Le second point, c’est la temporalité et l’existence de lieux neutres (à dimension pluraliste) au sein de la République. C’est pourquoi, au Conseil économique, social et environnemental nous voulons offrir du recul, de l’apaisement, et l’expression de forums citoyens, de jurys citoyens…

Je suis très intéressé par l’analyse des expériences faites dans divers pays (notamment au Québec). Je crois qu’aujourd’hui, la légitimité des contestations sera probablement compensée par la compréhension des peurs et l’arbitrage plus équilibré des intérêts catégoriels. L’opinion a besoin d’être considérée, prise au sérieux.

 : Quelles sont les évolutions positives que vous observez ?

JPD : En France seulement 20% des gens ont confiance en l’autre, contre 40% au Danemark. On constate aussi une mésestime de soi… Pour changer cet état de fait, on doit éviter tout ce qui infantilise. Au CESE, l’arrivée des environnementalistes il y a trois ans, a fait peur. Mais aujourd’hui on voit que les avis et exigences de la section Environnement sont adoptés par le monde patronal, syndical ou économique. Toutes les auditions sont filmées et donc rendues accessibles : ainsi on a sorti les sujets de leur carcan d’expertise. Au lieu de pleurer ou de déplorer, nous cherchons à progresser en sachant qu’une question bien posée, c’est déjà régler le problème pour moitié !

Je rêve d’une sorte de « service démocratique » chez les jeunes où chacun consacrerait un mois par an pour des débats dans les territoires. Chaque citoyen peut vivre mieux en se sentant partie prenante des défis à relever pour l’avenir. 

Propos recueillis par Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP' Magazine

Rencontre avec Louise Browaeys : L'agriculture comme art

Voici une rencontre parmi celles que l'on n'oublie pas : celle avec un ouvrage comme une invitation à poser un pied à terre. Ce livre "La Part de la terre" tente un portrait de cet art singulier qui lie la nature, l’homme, l’outil, l’histoire et l’hors-du-temps, qui conjugue les quatre éléments dans leur permanence. Dans son premier matin, l’homme s’est éveillé agriculteur ; dans sa fécondité, il reste suspendu au ressac de ce métier de naissance, à ses respirations et à ses blessures. Rencontre également avec l'un des deux auteurs de l'ouvrage, Louise Browaeys. 

Certains d'entre vous connaissent ce grand sujet en profondeur ; d'autres en ont une perception plus lointaine. Il tient une part importante de notre imaginaire commun... En ces temps où l'artifice fascine, cette contemplation de l'ancrage humain est bon pour trouver justesse et énergie dans l'avenir.

Par la voie d'une réflexion approfondie sur l'agriculture comme art, les auteurs de ce livre, Louise Browaeys et Henri de Pazzis, abordent ce qui fait l'essence même de l'homme et la manière dont il se construit ou, au contraire, s'abîme, à travers les âges. Promenade méditative entre histoire, agronomie, société, philosophie et poésie, ce livre retrace l'histoire de l'humanité par ce qui la définit : l'agriculture - tantôt respectueuse de la nature, tantôt oublieuse de la nature au profit du rendement à tout prix.
Bref, une oscillation entre révélation de l'humanité et perte du sens. La réflexion aboutit à l'idée même de développement durable qui apparaît comme une erreur de perspective, car la question ne réside pas dans le développement durable mais bien plutôt dans le développement intégré, car l'homme est une part de la terre. Et nous unir à la terre aujourd'hui, c'est accepter de nouveau le désordre, la vie à l'oeuvre dans sa violence ; c'est consentir que la technique ne peut pas répondre à toute la complexité du vivant.

« Le blé germe parce qu’il obéit à sa nature de blé, parce qu’il contient en puissance tous les blés à venir. La première poignée de grains jetée de main d’homme dessine une collaboration, elle n’assure pas la maîtrise. Que le blé se retire du monde, que reste-t-il du pain ? »
« L’homme-agriculteur ne se situe pas à la périphérie, il n’est pas le simple représentant d’une activité économique qui pourrait disparaître, le serviteur familier chargé de l’entretien des greniers. Il est au contraire l’avant-garde d’une humanité confrontée au choix de la conciliation et de la vitalité des noces. »

 

A propos des auteurs

Louise Browaeys a poursuivi des études d'agronomie à l'Institut national agronomique Paris-Grignon (devenu AgroParisTech) au cours desquelles elle s'est intéressée à l'agriculture biologique, aux cultures associées, à la toxicologie. Spécialisée en nutrition humaine, elle a travaillé chez Danone, puis à l'Interprofession des fruits et légumes. Aujourd'hui journaliste indépendante, elle contribue à différentes parutions dans les domaines de l'agriculture, du paysage et de l'alimentation. Sa pratique quotidienne du jardin potager lui est vitale.

Henri de Pazzis est le fondateur de ProNatura, premier réseau de maraîchers et arboriculteurs bio, aujourd'hui un des acteurs majeurs en Europe de la distribution de fruits et légumes biologiques. Son métier s'est nourri de la longue fréquentation du milieu paysan, des réalités agronomiques et climatiques variées. Partout il a vu la passion des hommes pour la terre et les dégâts des monocultures industrielles. Membre de diverses organisations professionnelles, il a participé aux discussions et aux évolutions de la réglementation européenne des produits biologiques.

La Part de la terre -  Edition Delachaux et Niestlé  Octobre 2014 - 154 Pages 

architecture et urbanisme

Quelle modernité pour Paris ? Entretien avec Jean-Louis Missika

"La ville se transforme. Ces dernières décennies ont été marquées par de profonds changements qui affectent particulièrement les villes : émergence de nouvelles technologies qui révolutionnent les télécommunications et les transports, risques liés au climat et à l’environnement, modifications des modes de travail, évolution des formes de vie sociale et familiale, flux migratoires, mutations du monde économique…" C'est en ces termes qu'Anne Hidalgo, Maire de Paris, aborde son projet de modernisation pour Paris 2014-2020. Un projet très concret avec 26 propositions recensées dans un petit livre "Paris qui ose".

Des transformations urbaines qui doivent passer par l'agriculture urbaine, des réseaux intelligents, une revalorisation des déchets,... En quoi va consister la politique de modernisation de Paris et du "Grand Paris", qu'en est-il de l'axe Paris Seine, quel avenir pour la tour Triangle ? Rencontre avec Jean-Louis Missika, dans son bureau à la Mairie de Paris. Bureau historique puisqu'il fut celui de Georges Clémenceau où les ornements sont ceux des valeurs sûres de l’art officiel et des thématiques classiques. C’était l'époque du triomphe de l’allégorie exaltant la République, le règne des sciences et de la mécanique, la pensée et la connaissance, et Paris avec ses fêtes, ses monuments, ses environs et ses métiers, y était amplement glorifié. Un signe ?!

 

Paris grandit, Paris bouge, Paris innove... Justement la politique d'innovation de la Ville dont Jean-Louis Missika était en charge avant avril 2014, parlons-en !

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