UP' Magazine L'innovation pour défi

conversation

Guillaume Villemot ou la gourmandise de la conversation

Quel lien entre innovation et conversation ? Curieux de parler d'un art vieux comme l'Antiquité dans un magazine sur les innovations... Eh bien justement, pour ne pas devenir totalement virtuels, comme l'explique très bien l'écrivain Emmanuel Godo, auteur d"'Histoire de la conversation" et de "Conversation". Le Festival des Conversations démarre ce lundi 13 avril en Ile de France pour cinq jours d'échanges tournés vers l'avenir. Rencontre avec son fondateur, Guillaume Villemot.

La conversation est plus qu'un dialogue ou une discussion, elle est pensée, depuis l'Antiquité, comme un art au carrefour de plusieurs activités humaines : art de vivre, politique et sociabilité, littérature et philosophie...

Nos sociétés sont en mal d’utopies. La conversation est la dernière qui nous reste. Suspendue entre le rien et le presque rien, nous la croyons insignifiante. Pourtant, en conversant, nous tâchons de maintenir, entre nous et nos semblables – parfois si dissemblables ! –, un lien humain de qualité. Contre les sirènes désenchantées qui nous disent que le monde court à la catastrophe, nos conversations attestent de notre foi indéfectible en un projet collectif : une société d’hommes libres, authentiquement individuels et ouverts.

Dans un petit recueil de présentation de l"édition précédente, Guillaume Villemot aime préciser, en partant de la phrase d'Hemingway "Il faut deux ans pour apprendre à parler et cinquante pour apprendre à se taire" : "c'est vrai, mais n'oublions jamais que sans conversation il n'y a plus la curiosité de l'autre, la générosité de l'autre, sans conversation, on est isolé, on est seul, on se renferme sur nous et notre monde disparaîtra. Notre conversation est notre bien commun, un bien précieux à protéger et à encourager. "

Lire article sur le Festival des Conversations

innovation

Jean-Michel Cornu : Imagination for people

Jean-Michel Cornu est directeur scientifique de la FING (1). Tout le monde le connaît ! Il a fondé en 2010 avec Franck Escoubès une plateforme collaborative "Innovation for people" dont le principe est de fédérer un réseau de communauté internationale de citoyens souhaitant s'impliquer dans le lancement de projets marchands ou bénévoles innovants. UP' Magazine a eu le plaisir de découvrir un homme passionné, à l'occasion de la dernière Université populaire de la Mairie du 2ème arrondissement de Paris.

Concrètement, avec le réseau Imagination for people, "chaque porteur de projet - particulier, fondation, association, entreprise privée - peut bénéficier d'un accompagnement pour monter son projet, grâce aux compétences des autres membres : recherche de locaux, appuis technologiques, conseils juridiques" assure Jean-Michel. Surtout, il peut gagner en visibilité, sans puiser dans son budget communication, grâce au buzz de la communauté. Pour faire simple, tirer partie des atouts du Net pour valoriser les entreprises sociales.

www.imaginationforpeople.org

Dernier ouvrage de JM Cornu : "Tirer bénéfice du don " 2013 - FYP Edition - 96 Pages

(1) La FING repère et valorise l'innovation dans les services et usages du numérique. Elle compte plus de 160 membres dont 4 grands partenaires : Orange, la caisse des dépôts et consignations, le Groupe Laser et la Région PACA, ainsi que de grandes entreprises, stratups, ,laboratoires de recherche, universités, collectivités territoriale, administrations et associations. 

innovations sociales

Rencontre avec Valérie Peugeot

Valérie Peugeot est présidente de l'association VECAM qui travaille sur les enjeux sociétaux des technologies de l'information, en étudiant les impacts du numérique. Depuis janvier 2013, elle participe aux travaux du Conseil National du Numérique, en tant que vice-présidente en charge des questions de transition numérique et de société de la connaissance. Elle travaille par ailleurs à Orange Labs où, en tant que chercheuse, elle porte des projets de prospective au sein du laboratoire de sciences humaines et sociales.

Réintroduire les notions de citoyenneté et de bien commun dans une industrie obnubilée par la technologie, c'est la marque de fabrique de Valérie Peugeot ! Elle milite depuis vingt cinq ans pour que les technologies digitales soient créatrices de liens plutôt que facteur d'exclusion. UP' Magazine l'a rencontrée lors de la conférence "Tu peux changer ta vie" du mardi 17 mars de l'université populaire de la mairie du 2ème arrondissement de Paris. Entretien.

arts et culture

Alain Kleinmann, les palimpsestes de la mémoire

Le titre était facile car ils l'ont tous dit, d'Aragon à Jack Lang ou Peter Samis, en passant par Alain Finkielkraut, Elie Wiesel ou Georges Moustaki ! "L'incarnation d'un mythe de la mémoire, d'une mémoire collective" pour Pierre Restany, critique d'art, théoricien de l'école des Nouveaux Réalistes ; "Une somptuosité chaleureuse comme un don" pour l'artiste peintre Hastaire, ennemi du poncif,...

Le travail d'Alain Kleinmann vacille tranquillement entre le mystère des "traces subtiles de l'absence, du silence des voix qui se sont tues à jamais" (1) et un "clair-obscur de la toile tissant la trame de notre climat intérieur"(2) pour une rêverie variant du diaphane, de la transparente, au sépia ou aux couleurs brunes, bleues, tracées au pinceau ou à la brosse. Paule Pérez, philosophe, psychanalyste et amie du peintre dit de lui : "Alain Kleinmann peint par générations de toiles autour d'une idée qui le tient - thème, état, objet, photo, petit reste ou lambeaux, matériaux de récupération, architecture, ou même plaisanterie - et une idée va donner lieu à une série de cinq, dix, vingt oeuvres à la fois différentes et parentes, traduisant ensemble un "moment' de l'artiste". 

UP' a eu le privilège de partager un de ses moments, dans son atelier du centre de Paris où chaque oeuvre transpose mémoires et extraits de vies du passé dans un quotidien liant apparitions et disparitions pour une perception intemporelle.

Alain Kleinmann, quel est le thème commun de vos oeuvres ?

Alain Kleinmann : On dit généralement qu'il s'agit d'un travail sur la mémoire, ce qui est juste. Mais le bémol c'est que le seul thème réel de la peinture, c'est la peinture elle-même. C'est-à-dire en éclairant uniquement le côté thématique, on omet la partie la plus essentielle du travail soit le travail sur les couleurs, les formes, les matières, les espaces ; et je suis persuadé qu'au fond des choses, la motivation d'un peintre vient de l'élaboration de son langage qui se fait essentiellement sur sa relation à la peinture elle-même. Ceci dit, en ce qui me concerne, car il y a des peintures plus abstraites, ou avec moins de sens, il est certain qu'une des motivations humaine ou historique ou psychologique est de travailler autour de la mémoire ; c'est aussi lié à la génération dans laquelle je suis né.

Travailler sur la mémoire est-il un acte de projection vers le futur ?

AK : Oui, effectivement : pour qu'un arbre ait des fruits, il faut d'abord qu'il ait des branches, un tronc et des racines et que l'idée de travailler sur la mémoire est une manière précisément d'élaborer solidement une idée de futur. Sinon, sans enracinement, ce sont des idées plus fragiles. Pour moi, il ne s'agit pas d'une activité passéiste, au contraire ! C'est une volonté de réfléchir au présent, au futur et en prospective.

Vos travaux donnent l'idée de vouloir faire sens. Est-ce que vous diriez, comme Braque, que "l'épreuve fatigue la réalité" ?

AK : Qu'est-ce que Braque appelle "l'épreuve" ? En faisant un peu référence aux Mathématiques, la vérité ou le théorème se construit dans l'épreuve ou par l'épreuve, c'est-à-dire par la démonstration, par l'expérience, par le cumul de moments antérieurs. De ce point de vue-là, l'épreuve fait la vérité. Et la fait vivre.
En peinture, par exemple, quelle est l'épreuve du peintre ? Je ne vois pas très bien... Le fait de peindre ? Le temps de travail ou la difficulté ?

Ne faisait-il pas plutôt référence aux épreuves de la vie ?

AK : On se retrouve donc là sur deux logiques parrallèles. Mais ce n'est pas une question d'épreuve mais plutôt une question de temps donné à l'un ou à l'autre. Si cela veut dire que tout temps pris pour une autre activité dans la vie manque à l'activité qui nous est essentielle, c'est sûr. Mais sont-ce des épreuves ? Il y a là des choses formidables, des joies, des choses complémentaires qui enrichissent la peinture...
Revenons plutôt à votre question initiale sur le "travail qui veut faire sens". Car cela me tient très à coeur. Je trouve qu'un des vrais problèmes de la peinture contemporaine est "l'absence" justement, soit une sorte de vacuité où l'activité elle-même n'est plus au service d'éléments qui sont essentiels pour l'homme. C'est très ludique, superficiel, c'est souvent un jeu de valeur boursière, un jeu un peu externe à ce qui pourraient être des préoccupations profondes... Et, d'un seul coup, je trouve que tout le sens et la place historique de l'art change de position, qui devient une sorte d'affaissement de l'espoir de dire quelque chose.
Que veut dire le sens ? Toutes les définitions coexistent : le non-sens est un sens, comme le non-sens dadaiste ou surréaliste qui établit un nouveau sens et il y a un non- sens qui l'est beaucoup moins comme les grands "Mickey Mouse" de trois mètres de haut ou roses en plastique qu'on peut voir dans les foires d'art contemporain. Je ne vois pas du tout en quoi c'est beaucoup mieux que la figurine "Michey Mouse" de mon fils.
Je pense qu'on a donc le droit d'interroger la question du sens et vous avez raison en ce qui me concerne, je n'énonce jamais le sens de ma peinture définitivement puisque cela deviendrait un slogan et cela couvrirait tout espoir de recherche et d'investigation autour de cela. Mais je ne travaille dans l'idée quand même qu'au bout du compte il y a de l'espoir dans quelque chose que je pourrais trouver et qui serait à dire à l'autre. Si je n'avais pas ce sentiment et si je ne sentais pas ce moteur-là dans mon atelier, je ferais autre chose !

Justement, dans votre type de travail et votre amie Paule Pérez, Philosophe, l'a très bien écrit à plusieurs reprises dans certains de vos catalogues, on ressent cette sensation de calme, presque de murmure dans votre travail. Comment l'expliquez-vous, alors que certaions messages ne sont pas particulièrement apaisants ?

AK : Ceci explique peut-être cela ! Il y a d'une part une sensibilité personnelle, préférant le murmure aux cris, la suggestion à l'affirmation violente. Certains peintres préfèrent les couleurs franches d'un pot de peinture et hurler ce qu'ils ont à dire sur la toile. Moi, je suis sensible à la délicatesse et je trouve ce message plus puissant car la cicatrice reste plus émouvante que la plaie. Et en particulier, puisque je parle dans mon travail d'un moment de l'Histoire douloureux, je ne vois que cette manière-là d'en parler.
Sur une toile, beaucoup de matière, de la couleur et à côté, il y avait un dessin représentant le même sujet que je posais à côté dans les expositions. Et c'est comme si, en tant que peintre, j'étais entre ces deux figurations-là, comme si j'étais dans deux états : celui de la matière qui peut représenter la puissance et un état où juste le délié du sujet représenté comme une transparence. Il y a toujours dans une expression la suggestion que cela peut être dit autrement.

Je parlerai d'alchimie dans votre travail.

AK : En effet, c'est le bon mot car il s'agit bien d'alchimie de transformation de matières. Ou une mutation car une matière peut en devenir une autre. L'idée restant de fabriquer de l'or à partir de plomb.
La palette d'un peintre ce n'est pas uniquement les tubes de peinture, l'huile de lin, l'essence de térébenthine, les pinceaux,... mais chaque objet, parce qu'il reste porteur d'un certain sens et qu'il peut devenir un des éléments rentrant dans la composition d'une toile. J'ai donc testé un certain nombre d'éléments, de matériaux, à priori exogènes à la peinture mais qui, à postériori, s'y intègrent parfiatement. C'est un choix car tout matériau n'a pas ces qualités-là et j'ai donc fouiné en brocantes, marchés aux puces des fragments significatifs d'une vie d'un objet, d'une trace de quelqu'un ou de quelque chose,... une mémoire. Une mémoire qu'ils conservaient envers et contre tout : dans un vieux fauteuil, on y retrouve la forme de la personne qui s'y était assise. On retrouve la main d'un ancien propriétaire... En testant toutes ces découvertes, assez naturellement, c'est devenu une sorte de vocabulaire complémentaire de ma peinture. Ce qui m'a amené à une diagonale assez naturelle entre la sculpture ou le monde des objets à trois dimensions et la peinture, le monde des objets à deux dimensions.
Aujourd'hui je ne fais plus de différence de nature entre une peinture, un dessin, une sculpture, une aquarelle, une installation. Cela semble être de l'ordre du même vocabulaire pour essayer de cerner le même sujet.

Est-ce que vous diriez que l'art est comme la science, un acte de recherche ?

AK : Non seulement je le dis mais c'est un de mes "dadas" ! Ma vraie formation est scientifique, ayant fait math sup, une maîtrise de maths, un doctorat de sémiologie sur la relation entre les langages formalisés en mathématiques et les langages naturels, j'ai toujours affirmé, contrairement aux idées reçues sur la nature de l'art qu'on croit fofolle, que c'est un outil de recherche au même titre que les sciences exactes. Par exemple, il y a une véritable histoire de l'art au même titre qu'il y a une histoire des sciences : en sciences, un théorème ne peut exister que s'il s'appuie sur les théorèmes historiques précédants et il permettra le développement du théorème suivant. Et historiquement, et dans la logique du langage. Et la peinture c'est exactement cela, on peut tout à fait démontrer que l'histoire de la peinture, la succession des mouvements, disons depuis la Renaissance italienne, rentre dans une réelle logique : un mouvement n'existe que parce qu'il est postérieur au précédant, qu'il reprend les
hypothèses, qu'il les tranforme, qu'il les interroge, qu'il les modifie, avec quelques épi-phénomènes : quelques fois, on voit un peintre être tout de suite sur un questionnement qui n'apparaîtra peut-être dans le rouage historique que deux siècles après. Une position comme une fulgurance ou un raccourci à la relation au futur si l'on peut dire, alors que le moteur d'histoire de l'art continue de fonctionner. C'est une vision qui ne plaît pas généralement à ceux qui vendent de l'art car le discours est toujours de dire qu'il y a un individu exceptionnel qui n'a ni père, ni frère, ni conjoncture historique et qui d'un seul coup trouve une forme et donc cela vaut des millions de dollars car c'est "hors Histoire". Comme si un mathématicien tout seul, d'un seul coup et à lui seul, inventait l'ensemble des mathématiques ! Ce sont là de fausses idées et j'applaudis là votre vision de rapprochement entre art et science !

Un atelier de peintre est comme un laboratoire d'expérimentations...

AK : Les ruptures dans l'art ou dans la science sont comme dans une continuité, sans jeu de mots. Les découvertes sont des ruptures avec ce qui a précédé et ces ruptures ne sont pas forcément conscientes au moment où elles adviennent. Pour parler de rupture, il faut s'appuyer sur la comparaison avec ce qui précède. Même si au premier degré on prend la rupture comme une contre-position, c'est déjà une suite, une histoire. Rupture désigne des mouvements successifs et toujours dans une certaine logique.
Cela aide donc à démontrer qu'il y a donc une histoire en escalier comme le sont toutes les histoires scientifiques.
Parlons un peu de l'impressionisme : il s'agit d'une réaction contre le réalisme. Prenons Turner : il a accéléré la réaction, donc pressenti l'ensemble des hypothèses possibles tout seul et avant que cela ne se fasse sous forme de mouvement et de groupe historique. Il y a plusieurs exemples de personnalités historiques de ce genre : à aucun moment elles n'ont trahi l'histoire de la peinture ; elles l'ont accélérée.

Le rythme du monde évolue, donnant un caractère éphémère aux oeuvres artistiques : pensez-vous que l'art contemporain puisse disparaître ?

AK : D'abord l'art contemporain c'est à une époque donnée l'état de l'art à un instant T. On a donc un art contemporain maintenant, comme au XVIème siècle on en avait un.
Donc, en tant que tel, il n'y a aucune raison pour ça disparaisse puisque c'est l'état de la parole à un moment donné pour l'humanité. Quelle est la relation entre l'accélération du rythme des choses et sa relation au langage artistique ? On peut se dire que, puisqu'il y a une accélération du rythme, cela déclasse peut-être les relations profondes aux arts mais c'est peut-être aussi exactement le contraire : c'est quand les choses s'accélèrent et s'éparpillent qu'il y a besoin d'un récif, d'une colonne vertébrale, de points de repère qui permettent de réassoir sereinement et plus en profondeur la relation à la pensée, à la lecture, à la philosophie, à l'esthétique,... Rien ne dit que ces mouvements de société soient néfastes ou favorables à l'approfondissement des choses. Peut-être qu'il est un peu plus difficile d'être philosophe aujourd'hui car il y a surabondance de signes, il y a une telle innovation en feu d'artifice dans tous les domaines confondus, que pour en faire l'analyse structurelle ou exhaustive, ...
Pour ce qui concerne la peinture, c'est un domaine plus précis qui est en interaction avec le situations contemporaines en général mais, en même temps, le travail du peintre échappe un petit peu par nature à tout cela. Il y a certains artistes dont le discours est d'être comme un reflet de cette surabondance d'informations, ce qui donne des créations rapides, éphémères, premier degré, zapping... Cela continue d'être une sorte de néo-pop-art inventé dans les années 60...
La modernité suscite aujourd'hui des milliers de peintres en activité, quel que soit le bonheur avec lequel ils réalisent leurs oeuvres.

Il s'agit donc de liberté de créer...

AK : Il y a là un questionnement à avoir. Normalement, on est libre mais pour être libre, il faut penser qu'on est un expert du domaine qu'on a l'autorité de dire "ça me plait" ou "ça ne me plait pas" et cela fait des années que je constate que les gens qui font à la FIAC par exemple, ne peuvent qu'applaudir puisque c'est l'art officiel qui est présenté.
On retombe sur la question de Marcel Duchamp de la pissotière mise dans un musée : à partir du moment où on met une pissotière dans un musée, puisque cela devient un objet de musée, les gens sont dans une situation psychologique de dire que c'est beau, important, culturel... On en est vraiment encore là ! Même si j'ai entendu à plusieurs reprises à la TV des journalistes oser dire que certaines oeuvres étaient la redite de mille choses déjà vues, avec un faux effet d'invention ou de contemporalité. Où est donc la liberté des galeries, et quid du système financier officiel de la Culture ?

Propos recueillis par Fabienne Marion

(1) Propos d'Elyette Lévy-Heisbourg
(2) Propos de Paule Pérez       

Catalogue raisonné 2014 ©Alain Kleinmann                                                                                                                                                            

Smartsy, ce n’est pas une mais trois révolutions

Smartsy, la startup franco-américaine de reconnaissance des objets et d’engagement marketing a annoncé en ce début d’année l’indexation massive des magazines mode et déco français ainsi qu’un certain nombre de partenariats commerciaux importants. UP’ magazine a voulu en savoir plus en rencontrant Arnaud Saint-Paul, co-fondateur avec Gérard Ayache de cette pépite que certains observateurs qualifient de « shazam des objets ».

Photo : Arnaud Saint-Paul Janvier 2015 ©UP' Magazine

Arnaud Saint-Paul, vous avez cofondé Smartsy il y a maintenant presque trois ans. Cette société est née en France où elle est particulièrement active, mais votre centre opérationnel est situé en Silicon Valley en Californie et vous répondez à nos questions depuis vos bureaux de Los Angeles. Quelle est la raison de cette implantation des deux côtés du monde ?

ASP – Smartsy a effectivement vu le jour en France fin 2012. La société était très orientée sur les technologies de reconnaissance visuelle et avait un programme de R&D ambitieux. Mais nous avons très rapidement pris conscience que cette startup ne pouvait rester cantonnée à une jolie réalisation technique. Nous avons compris tout de suite que smartsy c’était plus que ça et que notre projet pouvait révolutionner le monde si nous l’inscrivions dans une dimension beaucoup plus large : celle de la construction progressive du réseau social des objets. Cette vision nous a conduit à considérer smartsy comme un acteur global qui devait s’appuyer sur les ressources les plus avancées, là où elles étaient dans le monde. En France nous avons la chance de disposer des meilleurs chercheurs en matière de reconnaissance des objets. Nous avons donc initié des partenariats scientifiques avec des organismes comme le CEA ou l’Institut Telecom pour améliorer l’état de l’art en matière d’algorithmie. Mais ce n’était pas suffisant ; en effet, pour que la plateforme smartsy éclose, il fallait réunir des intelligences dans des domaines aussi variés que la gestion des bases de données massives, du cloud computing, du big data, du marketing social, du développement d’user interface mobiles au top niveau, etc. Nous nous sommes donc immédiatement implantés à Sunnyvale dans la Silicon Valley, au plus près des grandes universités américaines et des grands opérateurs high-tech. Nous avons trouvé là un vivier de talents et surtout un état d’esprit qui nous ont porté beaucoup plus loin que ce que nous espérions.

Smartsy c’est une aventure technologique mais c’est aussi une plateforme qui a pour ambition de changer le monde dites-vous. C’est ambitieux voire prétentieux ; qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que smartsy est le vecteur d’une révolution ?

ASP – Une révolution ? Plutôt trois ! Tant qu’à être ambitieux, soyons-le à fond ! Je m’explique. En établissant une passerelle entre le monde physique et le monde digital, et plus précisément, en rendant les pages des supports de presse interactives, simplement en les visualisant avec un smartphone, nous facilitons des mutations profondes dans plusieurs registres. Une mutation d’abord dans les comportements de lecture, une mutation dans la relation des marques avec leurs publics et enfin une mutation dans le modèle économique de la presse.

Vous parlez de mutations dans les modes de lecture de la presse. Vous entendez par-là la possibilité pour un lecteur de magazine de pouvoir acheter directement les produits qui y sont présentés ?

ASP – Smartsy, ce n’est pas que cela. Si nous avions inventé cette application pour simplement pouvoir faire plus de shopping, ce serait largement insuffisant et terriblement réducteur. Contrairement à quelques-uns des acteurs qui se sont placés dans le sillage de Smartsy, nous ne sommes pas un site de m-commerce de plus.
Smartsy est une plateforme ouverte qui offre aux lecteurs de la presse magazine la possibilité d’acquérir des réflexes nouveaux. Par exemple, chercher et obtenir instantanément une information complémentaire sur le produit présenté, repérer ce que les autres utilisateurs disent du produit. Les lecteurs eux-mêmes sont invités à l’engagement : en collectant les objets qu’ils ont repérés dans leurs propre collector personnalisé. Savez-vous que selon un sondage que nous avons fait aux USA, plus de 35% des lectrices de magazines de mode collectionnent les produits de leur rêve ? Ils pourront ainsi y revenir à tout moment, ils pourront le partager avec leurs amis sur les réseaux sociaux, ils pourront comme ils le faisaient par exemple sur Pinterest ou Instagram créer un réseau social mais ici, non plus seulement des images mais des objets. Dans les prochaines versions de Smartsy, nous prévoyons de permettre aux utilisateurs enregistrés de partager leur expérience du produit en vidéo et de créer ainsi des communautés d’expériences autour des objets.

De plus, il faut noter que Smartsy ne recense pas uniquement et de manière restrictive les seuls produits dont les magazines parlent. Nous indexons toutes les pages du magazine, y compris les pages rédactionnelles. A terme, les journalistes y verront là la possibilité d’augmenter leurs contenus et d’apporter des éléments multimédia et interactifs qui manquent si cruellement au papier.

Certes mais Smartsy est aussi un nouveau canal de vente, qui propose des milliers de produits à l’achat immédiat.

ASP – Oui bien sûr, cette dimension est très importante. Nous avons contractualisé des partenariats commerciaux avec les plus grandes marques et distributeurs français pour permettre à nos utilisateurs d’acheter s’ils le souhaitent le produit qu’ils ont repéré dans un magazine dans les meilleurs conditions de simplicité et de sécurité. Dans les prochaines versions de l’app, nous proposerons le cas échant plusieurs marchands pour le même produit afin de permettre une comparaison immédiate des offres. Notre objectif est avant tout de faciliter la vie des utilisateurs.

L’autre révolution que vous annoncez concerne les marques. Qu’en est-il ?

ASP – Imaginez, si vous êtes une marque, que vous puissiez parler à votre client au moment idéal, celui où il est face au produit ; au produit représenté dans une page de la presse mais aussi ailleurs, dans une publicité, une affiche, ou même le produit lui-même. Ce moment idéal, que les gens de marketing appellent aussi le point de contact immédiat ou highest peak of desire, est un Graal. Smartsy permet enfin de l’atteindre.
Nous offrons aux marques la possibilité de communiquer intelligemment, de façon personnalisée et interactive avec leurs publics dès que leur produit est flashé. Nous avons créé la notion de BrandApp qui est un espace de communication affiché, comme une app complémentaire, dans l’app smartsy. Cela permet aux marques de situer leur produit de façon contextuelle, de donner des informations utiles comme les modes d’utilisation, l’univers de la marque, la signature du designer, etc. Les possibilités d’engagement sont infinies. Elles sont de plus personnalisables et géolocalisables. Cet espace de communication innovant est extrêmement plus puissant qu’une simple bannière qui était l’usage jusqu’à aujourd’hui. Il ne s’agit plus de bannière publicitaire mais de véritable espace d’engagement et de communication lié intimement au produit que l’on a visualisé sur son smartphone et qui s’inscrit dans l’engagement social de l’utilisateur.

Les publicités des marques publiées sous forme d’annonces dans les magazines sont également « smartsifiées » ?

ASP – Oui et c’est là une profonde mutation dans le monde de la publicité. En effet, en permettant l’interaction directe avec l’annonce publicitaire que l’on regarde de façon naturelle et instantanée, en proposant au consommateur des éléments d’information d’une richesse illimitée, on ouvre un champ immense de possibilités qui intéresse non seulement les annonceurs mais aussi les publicitaires qui se voient ainsi offrir un nouveau terrain de jeu propre à exciter leur créativité.

Si je comprends bien vous proposez donc aux marques de rendre interactif l’ensemble de leurs produits représentés dans les magazines ou dans des campagnes publicitaires ?

ASP – Exactement. Nous introduisons ici un nouveau concept qui est celui de #Object. Chaque produit d’une marque, quel que soit son mode de représentation, agrège dans un simple snap un ensemble de contenus et d’univers. Des contenus propulsés par la marque, par les utilisateurs, par les observateurs, la presse etc.

Le hashtag communément compris, par exemple celui de twitter, signifie qu’un mot assemble une nuée de contenus qui s’y rapportent. Eh bien avec smartsy, on ne parle plus seulement de mot mais du produit lui-même. Le produit transporte ainsi avec lui tout son univers quel que soit son mode de représentation. Par exemple, quand vous flashez un produit et le partagez ensuite sur Facebook, l’image que vous partagée n’est pas une simple photo ; c’est un véritable déclencheur de sens puisque tous les contenus qui y sont attachés sont transportés dans le partage et disponibles pour d’autres utilisateurs. Pour faire court, Pinterest ou Instagram permettent de partager des photos ; smartsy permet de partager des déclencheurs de sens.

Votre technologie reconnaît aussi les produits physiques ?

ASP – Personne ne peut prétendre reconnaître, avec les technologies de reconnaissance visuelle actuelles, tous les produits du monde. Le dire ainsi serait une source de déception pour nos utilisateurs. En revanche, il y a certaines catégories de produits que nos algorithmes peuvent reconnaître directement dans le monde réel. De nombreuses catégories d’objets sont déjà concernées, nous avançons vite et commençons à atteindre une efficacité correcte pour un nombre de plus en plus importants de produits réels. Notre roadmap scientifique est particulièrement dense sur ces thèmes, aussi bien sur la partie algorithmique que sur celle de la gestion des bases de données massives d’images et le chemin qui nous reste à parcourir est très prometteur.

Vous avez évoqué aussi une révolution dans le modèle économique de la presse magazine. Les magazines que vous avez indexés ont-ils payé pour obtenir ce service ?

ASP – Les magazines n’ont rien à payer pour être indexés dans les bases de données de Smartsy. C’est nous qui les choisissons et décidons de les référencer. L’action de Smartsy est donc totalement indolore pour eux.
Mais nous souhaitons aller plus loin. Nous estimons normal de faire bénéficier les magazines du business créé. En effet les magazines sont des prescripteurs de produits qui n’en tirent actuellement aucun bénéfice direct ; ils sont pourtant situés au cœur de la stratégie cross canal des marques et possèdent un très haut pouvoir de créateur d’envies. Désormais, Smartsy leur offre la possibilité de récupérer une partie de la valeur ajoutée suscitée par leur prescription des produits. En clair, quand un produit sera acheté via le snap d’un magazine, ce dernier pourra en retirer une part de rémunération. Il s’agit là d’un modèle de revenue sharing mais aussi un partenariat d’échange de visibilité et de traction marketing que nous sommes en train de mettre en œuvre avec certains titres de la presse magazine.

Vous avez indexé plusieurs dizaines de magazines français mais quelles sont vos prochaines étapes ?

ASP - L’indexation massive des magazines, qui sont, je le rappelle 100 % flashables, est une première mondiale. Cela n’avait jamais été opéré à cette échelle et demande des ressources significatives pour le traitement des données mais aussi leur qualification. Notre objectif est d’augmenter encore le nombre de magazines pour offrir le choix le plus large possible à nos utilisateurs. L’opération se déroule actuellement en France et aux Etats-Unis mais nous prévoyons de reproduire ce modèle dans d’autres pays notamment européens.

Vous envisagez d’autres secteurs d’intervention que la presse ?

ASP - Dans le pipe de Smartsy, nous allons lancer cette année l’indexation de tous les visuels musicaux. Il s’agit là d’une opération qui se déroulera aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis et consistera à permettre l’identification de tous les visuels du secteur musical : pochettes d’albums mais aussi posters, flyers, photos de presse des chanteurs, etc… Au total c’est plus de 30 millions de titres qui seront indexés et le partenariat mondial que nous avons signé avec Getty images nous permettra d’entrer dans nos bases de données plusieurs dizaines de millions d’images d’artistes internationaux. Nous pensons introduire avec smartsy music un nouvel accès à la musique, innovant et original. Les grands labels et les artistes de renommée mondiale s’y intéressent activement et c’est une des raisons pour lesquelles nous avons établi un bureau ici à Los Angeles.

UP' a testé l'application sur une bonne douzaine de magazines : ça marche !
Nous vous souhaitons plein de succès pour cette merveilleuse aventure et merci de nous avoir accordé cet entretien.

Propos recueillis par Fabienne Marion

Site de smartsy : www.smartsy.co
Pour télécharger l’app smartsy (Apple) [http://www.smartsy.co/app]

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