UP' Magazine L'innovation pour défi

Edgar Morin

Edgar Morin : Conscience, intelligence, morale. Voilà ce qui nous manque face à nos pouvoirs sur le vivant.

Le ministère de l’environnement ouvrait ses portes hier soir à deux monstres sacrés de la philosophie : Edgar Morin et Patrick Viveret. Dans un débat animé par Gilles Bœuf, professeur au Collège de France, et ponctué par le charme du jeune dramaturge David Wahl, une seule question était posée : « L’homme est-il « savant » ? » clin d’œil à Sapiens, qu’Edgar Morin se hâte de compléter par Demens et Ludens.
 
À l’issue de ce débat, nous avons demandé en aparté, et pour les lecteurs de UP’, à Edgar Morin comment il pensait ce phénomène que nous relatons souvent dans les pages de ce magazine : la capacité de l’humain de modifier le vivant, de modifier son humanité, voire son espèce.
 
Pour Edgar Morin, ce phénomène doit d’abord être situé dans sa coïncidence avec le pouvoir de destruction totale de l’espèce humaine que donne l’arme nucléaire. « En même temps que nous avons ce pouvoir et en même temps que nous sommes dans un processus qui nous conduit vers des catastrophes, qu’elles soient écologiques sur la biosphère, qu’elles soient économiques et qu’elles soient le produit des fanatismes politico-religieux, En même temps nous avons une perspective catastrophique et une perspective euphorique. »
 
La perspective euphorique nous promet quelque chose de merveilleux : « on va prolonger la vie humaine, la vieillesse en bonne santé. Les robots vont s’occuper des tâches ennuyeuses et fatigantes… » On nous promet même l’immortalité. Pour Edgar Morin, cette promesse est illusoire : « Nous n’acquerrons jamais l’immortalité. Nous pourrons prolonger nos vies. Mais d’abord nous n’anéantirons pas les organismes unicellulaires, les bactéries et les virus qui sont très malins et qui savent se reproduire. Nous n’éliminerons pas les accidents technologiques qui sont de plus en plus importants. Et la Terre mourra, le soleil mourra. Donc, l’idée d’éliminer la mort est un mythe. Mais l’idée d’améliorer nos vies est une possibilité. »
 
Pour le philosophe, « Tant que l’on n’a pas acquis une conscience, que l’on n’est pas capable de maîtriser le devenir humain, tant que celui-ci est emporté par des forces obscures qui sont l’inconscience et l’intérêt, je trouve que ces possibilités n’auront peut-être d’effets que sur une élite très restreinte qui jouira de la durée prolongée de la vie comme les Pharaons de l’Égypte antique étaient les seuls à bénéficier de l’immortalité par rapport aux autres ».
 
Edgar Morin nous livre une solution. Nous devrions prendre le problème dans l’autre sens. Puisque nous sommes dotés de pouvoirs aussi puissants, inversons leur dynamique, tâchons d’éviter notre propension à aller vers les catastrophes. Pour cela, « essayons d’avoir un peu plus de conscience, un peu plus d’intelligence, un peu plus de morale ». Cette sagesse, l’homme ne l’a pas encore acquise. Il lui reste du chemin, mais il faut espérer.
 
 
 
 
 

 

Corine Pelluchon

Rencontre avec Corine Pelluchon, la philosophe des Nourritures

Corine Pelluchon appartient à cette nouvelle génération de philosophes qui envisagent leur pensée dans l’action. Volontiers subversive, elle se bat pour intégrer l’écologie et la prise en compte de la condition animale dans un nouveau contrat social. C’est une philosophe de l’existence qui travaille, sans complexe, à refonder les anciens concepts. Elle élabore une philosophie au centre de laquelle l’homme n’est pas seulement défini par la liberté mais surtout par la responsabilité. Les nourritures sont pour elle tout ce nous relie au monde, à l’autre, aux autres êtres vivants humains ou animaux, à la biosphère. En ce sens, sa philosophie politique et éthique nous appelle à réapprendre le plaisir du monde, le sens du beau et du style. Un cadre pour un renouveau des programmes politiques ? UP' Magazine l'a rencontrée.
 
Corine Pelluchon était l'invitée de la dernière séance du cycle Questions de vie de l'Université populaire de la mairie du 2ème à Paris ce mardi 5 avril. Professeure de Philosophie à l’université de Franche-Comté ( Besançon), spécialiste de philosophie politique et d’éthique appliquée (éthique médicale et biomédicale ; question animale ; philosophie de l’environnement), Corine Pelluchon s'intéresse aux défis que soulèvent les pratiques médicales, aux difficultés liées à la crise environnementale dans notre vie comme en politique.

Un travail qui relève essentiellement de la philosophie politique et qui conduit à un examen des conditions de la délibération permettant de parvenir à une législation adaptée sur les questions qui dépassent le problème de la coexistence pacifique des libertés et même celui de l’équitable répartition des ressources.
Elle s'interroge sur les transformations des institutions démocratiques et de la culture politique pouvant rendre possible l’installation de l’écologie et de la question animale au cœur de la République et permettre une meilleure délibération ainsi qu’une réelle participation des citoyens sur les questions dites de bioéthique, tentant ainsi de reformuler les termes du contrat social.
 
Son dernier livre "Les nourritures - Philosophie du corps politique" sorti en avril 2015 aux éditions du Seuil et qui a reçu le prix Edouard Bonnefous de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, développe une philosophie qui célèbre notre immersion dans le monde sensible, et pense avec originalité les conditions d’une rénovation de la démocratie, tout en faisant de l’alimentation le paradigme d’une nouvelle philosophie de l’existence : "En mangeant, je dis la place que j'accorde aux autres". 
 
 

 

Thierry Gaudin

Thierry Gaudin: Pour un récit du prochain siècle

Nous vivons un changement de civilisation majeur qui se traduit aussi bien dans notre rapport à la conscience, à l’éducation qu’à la monnaie et aussi au rapport que nous entretenons avec la nature et tous les règnes du vivant.
Nous devons passer d’une instrumentalisation de la nature à être en amour avec elle et savoir composer avec elle, et renouer avec les Enseignements, au sens de la spiritualité pour nous réapproprier le sens des finalités et aboutir à une gouvernance mature au service de la nature et des biens communs.
Thierry Gaudin s’était vu confier par le gouvernement la mission d’élancer une politique d’innovation pour la France, ce qui l’a conduit à réaliser une veille stratégique et prospective qui ont abouti à la création de Prospective 2100.
 
Polytechnicien, ingénieur du corps des Mines, Docteur en Sciences de l’information et de la communication, (Thèse sur travaux : “Innovation et prospective : la pensée anticipatrice”), Thierry Gaudin est en charge auprès du Ministère français de l’Industrie (1971-1981), de la construction d’une politique d’Innovation : création du “sixcountries program on innovation policies” ; création et organisation du salon Inova ; mise en place d’enseignements du Design, Réseaux régionaux recherche-industrie, Réforme de l’ANVAR, devenue depuis Oséo puis intégrée dans la BPI… Puis, il fonde et dirige (1982-1992) le Centre de Prospective et d’Evaluation du Ministère de la Recherche et de la Technologie : Veille Technologique internationale (Silicon Valley, Japon…), Evaluation de l’efficacité des Recherches et grands programmes technologiques, qui donnera lieu à l’Elaboration d’une prospective mondiale du siècle prochain, publiée en 1990 et 1993 chez Payot sous le titre “2100, récit du prochain siècle”.
Création de Prospective 2100, association internationale ayant pour objectif de préparer des programmes planétaires pour le 21° siècle, dont il assume la présidence.
Publications d’ouvrages sur la Prospective et l’Innovation (voir liste et vidéos),
Site internet : http://gaudin.org
 
Thierry Gaudin 1
Partie 1 – La création de l’Association Prospective 2100 
Début des années 70, le ministère de l’industrie a décidé de lancer une politique d’innovation, ce qui n’existait pas en France avant.  Et nous avons participé à l’ANVAR par la suite.
C’est avec JP Chevènement qu’il a été demandé au Ministère de la Recherche d’intégrer la prospective et de réaliser une vigie et c’est que j’ai administré pendant plusieurs années.
Dans cette  activité de prospective, j’ai d’abord fait de la veille technologique internationale de manière à avoir un capital d’information aussi frais et valable que possible. Et lorsque Monsieur Curien est revenu en 88, je lui ai proposé : il y a les centres techniques, les écoles d’ingénieurs, tout un tas de choses autour de la technologie et c’est un peu en désordre. Il faudrait faire un audit. Et puis j’ai une autre proposition possible, nous en savons assez pour lancer un rapport de prospective mondial.
Ce qui a donné lieu à l’ouvrage 2100 récits du prochain siècle. 600 personnes ont collaboré à ce projet.
La civilisation industrielle c’était matière et énergie, donc l’axe horizontal. Ce qui est en train d’apparaître, c’est l’autre axe qui devient dominant avec la nano-seconde d’un coté et les problèmes de préservation de l’écologie et de la relation de l’espèce humaine avec la nature qui ne sont pas assumés. 
L’idée du jardin planétaire, ça englobe le jardinier, le gardien, jardinier et gardien c’est pareil, de la nature commence aujourd’hui. Vous avez eu d’abord une minorité qui était pour le jardin et petit à petit ça gagne chez les agro. » (Cf partie 4 développement du jardin planétaire)
 
 
Partie 2 – Un changement de civilisation dont on ne voit pas encore l’ampleur  …Conscience, éducation, monnaie…structuration du  temps – 07 :56 à 15 :26
C’est un changement de civilisation dont on ne mesure pas encore l’ampleur. Les inventions majeures de l’écriture, de l’imprimerie, aujourd’hui c’est la communication instantanée et mondiale.
Ce qui a un impact sur la conscience, l’éducation et la monnaie.
"Aujourd’hui on est dans une communication instantanée, mondiale qui concerne non seulement le signe écrit mais l’image et la vidéo. Donc ça veut dire que la conscience de l’espèce humaine est en train de se transformer. Vers quoi ? 
Certains vont manipuler le psychisme et en même temps les particuliers peuvent avoir accès aux informations de la même manière que les professionnels.
On est dans une société d’information, mais aussi de désinformation. Les fabrications sont elles aussi révolutionnées. « Les imprimantes 3 D ça veut dire un renouveau complet de l’artisanat. L’industrie cède la place à des formes nouvelles d’artisanat.
Pour la communication, vous avez à disposition des particuliers maintenant des moyens de fabriquer des vidéos, des outils de communication qui sont les mêmes que pour les institutions.  Que deviennent les grandes télévisions ?
Que devient le système scolaire qui aujourd’hui est formaté pour aller sélectionner des cadres pour les multinationales ? Mais ces cadres ne savent rien faire du point de vue des montages vidéo par exemple. Ils ne savent même pas communiquer avec les outils contemporains.  
Nous sommes dans un décalage énorme entre les systèmes de valeurs, les hiérarchies et les modalités de transmission inadaptés aux usages actuels.
Que devient la monnaie dans un système de communication instantané où vraisemblablement après avoir subi cette énorme unification monétaire (qui a été un désastre) … Pourquoi ? parce que l’unification monétaire ouvre la porte à tous les prédateurs…. 
Qu’est-ce qui va se passer à la suite de cette concentration de richesses ? Avec un portable vous pouvez réaliser des échanges monétaires, avec Orange par exemple. On ne passe plus par les banques. La faculté de création de monnaie va peut-être être réappropriée par le public, par le peuple. »
Nous ne sommes pas dans une société de religion, nous sommes dans une société fétichiste, le fétiche, c’est la monnaie aujourd’hui. »
 
 
Partie 3 - un changement de civilisation dont on ne voit pas encore l’ampleur  la  relation de l’espèce humaine avec la nature, la gestion de la planète  
Ce changement de civilisation a également un impact majeur sur la relation de l’être humain avec la nature.
«Si vous regardez les anticipations, même à 2053 voir 2100 de la pluviométrie.  Vous voyez moins de pluie en Afrique du Sud, moins de pluie au Mexique, moins de pluie en Espagne aussi, plus de pluie en Angleterre, plus en Russie, et plus aussi dans certaines régions du Brésil. Qu’est-ce que ça veut dire ça ? Ca veut dire des migrations mais pas de migrations quelques centaines de personnes qui se noient dans un bateau, c’est des millions peut-être même des centaines de millions… Avec le système des Etats nation que nous connaissons, ça ne passe pas. Parce que les état nations bloquent les frontières, ils essayent d’éliminer l’émigration. 
 Il y a un pays où la pluviométrie sera semble-t-il assez nettement diminuée, c’est l’Inde… Ca c’est la migration vers le Nord car la Sibérie devient beaucoup plus habitable à cause du réchauffement climatique. 
Face à ces problèmes planétaires, il faut une attitude rationnelle, c’est-à-dire anticiper, organiser. C'est-à-dire que s’il y a besoin de créer des villes nouvelles ou des zones nouvelles dans certains endroits de la planète, il faut l’anticiper.  
Lien : les guerres des monnaies. http://www.amazon.fr/guerre-monnaies-Chine-nouvel-mondial/dp/2355120544/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1443120174&sr=8-1&keywords=les+guerres+des+monnaies
On revient à la question monétaire parce que ce qui se passe actuellement, vous avez le traité de Lisbonne pour l’Europe. Dans son article 123 explique que les Etats pour se financer doivent s’adresser au marché. C'est-à-dire aux banques. Or le marché ne sait financer que des choses ‘rentables’, c'est-à-dire qui vont rapporter de l’argent. Pour les bien communs, les commons eh bien, il n’y a rien. »
Les biens communs étaient financés par les Etats qui obtenaient leurs revenus des impôts et lorsque les plus riches (individus et entreprises) placent leurs revenus dans les paradis fiscaux les Etats sont diminués dans leur capacité de financement au moment où les problèmes de biens communs augmentent.
Donc, on est dans une contradiction totale, donc on ne peut s’en sortir qu’en disant on va créer de la monnaie autrement qu’en passant  par les banques. »
 Le problème de cette relation avec la nature renvoie à la première question que l’on posait, c'est-à-dire qu’est-ce que l’on fait de cette affaire de la nano seconde et des conséquences financière, monétaires ? »
Les monnaies locales ne vont pas être suffisantes, elles permettent de recréer des autonomies, mais il est nécessaire d’envisager que le FMI, la Banque Mondiale par exemple puissent prendre en charge ces enjeux.
On est dans un système tout à fait Keynésien met de l’argent pour l’activité économique pas pour aménager la planète.»
 
 
Partie 4 – Le jardin planétaire 
 
Développement et durable est un oxymore mais en plus quand on dit développement ça passe complètement sous silence le fait que nous sommes une partie de la biosphère ; et que donc nous devons avoir une relation avec les autres êtres vivants qui n’est pas seulement une relation de prédation mais qui est aussi une relation non seulement de préservation mais d’amour. Le jardinier est un amoureux de son jardin, il est en symbiose avec le jardin. 
Il s’agit non plus d’utilitarisme mais d’une attitude intérieure et la remise en cause des finalités.
Le problème, il est beaucoup plus profond que cela, il est dans la spiritualité.  La spiritualité avait été occultée des pays Occidentaux, là où nous avons pratiqué le fétichisme de la monnaie.
Je pense que ce qui est en cause, c’est l’espèce humaine liée à la biosphère de façon intime. C'est-à-dire l’espèce humaine étant comme une expression particulière de la vie. Et donc pour moi le spirituel, c’est d’abord le respect d’abord des autres cultures du vivant et des autres cultures de l’espèce humaine.
Les peuples premiers qui vivent en harmonie avec la nature ont des enseignements à nous donner.
Le deuxième point c’est les relations avec les animaux, vous avez tout le travail qui a été fait par l’éthologie depuis Conrad Lauren. Tout ce travail c’est étudier les animaux non pas comme si c’étaient des machines mais étudier les animaux dans la communication que nous pouvons avoir avec eux et dans les enseignements qu’ils peuvent nous délivrer. »  
 
 
Thierry Gaudin2
 
Partie 1 – Suite jardin planétaire, lien interactions entre les espèces  
«Il n’y a pas que les primates, il y a aussi toute la nature, tous les animaux, toutes les plantes aussi peuvent nous parler. 
Les lobbies de tout poil on tendance à tirer sur les propos qui ne vont pas dans le sens de leur intérêts. »
 
Partie 2 – Prospective et éducation 
«Si on n’a pas une vision claire de ce que c’est que la France, et le monde même parce que 30 ans c’est le monde, malheureusement on ne peut pas faire de réforme valable. On le fait en fonction d’une classification, d’une hiérarchie, d’une idée de la réussite qui est une idée ancienne. 
Faisons un pas de plus pour concevoir les Enseignements (au sens de Vinoba), c’est-à-dire les enseignements spirituels.
 
Thierry Gaudin3
 
Partie 1 – Deux champs d’action prioritaires 
La France a un grand rôle à jouer et à l’étranger, les personnes ont une grosse attente vis-à-vis de nous. 
«Une éducation universaliste, la maîtrise de l’informatique et l’harmonie avec la nature. A l’intérieur de ça, il y a cette histoire du fétichisme de la monnaie qu’il faut traiter en se réappropriant la fabrication des monnaies complémentaires. Que le peuple se réapproprie les instruments de l’échange et par conséquent une certaine forme de convivialité. »  
 

 

Marc Tirel

Marc Tirel: Voyages dans un monde à venir

Marc Tirel est passionné de science-fiction et du futur : cela a ouvert chez lui une curiosité vers ce que va devenir « demain ». Il est à l’affut des émergences de notre société, au croisement de différents environnements et univers qui permettent de saisir les signaux faibles et les éléments disruptifs qui annoncent le futur. Il nous propose un voyage au centre des innovations portées par Internet.
 
Pendant 14 ans, Marc a exercé différents métiers au sein d’un grand groupe industriel (Schneider Electric) : direction de projets, développement e-learning. Ses expériences l’ont amené à vivre et à mesurer l’importance des réseaux, des cultures - 5 années en Asie, Amérique du Sud, Europe – et surtout des transformations multidimensionnelles en cours.
Aujourd’hui, il réalise de la veille, forme et donne des conférences. Il écrit aussi ; son dernier livre paru en 2015 s'intitule "Voyages en émergences, contes et réflexions pour un monde à venir", Editions Franciscaines.
Il a co-fondé les "Explorateurs du Web" et la société « Savoir pour tous ». Associé d'In Principo, il œuvre au sein de différents réseaux, mouvements : Assemblée Virtuelle, Apm, Ouishare.
 
Partie 1 – Emergence de gros potentiels disruptifs de société issus des domaines économique et  informatique 
Le plus disruptif des innovations de ces dernières années est notamment dans le croisement du champ économique et des développements informatiques : l’apparition des monnaies cryptées qui remplacent celles des banques, les créations (plateformes ou applications) sur le mode pair à pair (en open source) qui court-circuite les intermédiaires.
Ce qui a le plus de potentiel disruptif se trouve dans le champ économique ce sont les monnaies complémentaires et aussi et surtout le mouvement des crypto-currencies et la technologie qui les soutient, le bitcoin. 
Les monnaies cryptées vont permettre de se passer des intermédiaires, tel Western Union, puis le monde bancaire, puis aussi les assurances, et aussi le domaine automobile et les taxis. 
Le système de pairs à pairs, donc entre personnes, permet de se passer de structures centralisées. La vague d’après Uber, Airbnb, consistera en des applications qui seront mises dans le bien commun. Cela fonctionnera en open source et se passera d’intermédiaires. 
On peut imaginer tout un tas de systèmes qui vivent leur vie de façon quasi autonome et qui soient entretenus par une communauté de bénévoles parce que c’est leur passion de travailler pour le bien commun.  On touche à la gratuité en grande partie et donc ça remet en cause  le modèle de vie.
Les deux innovations cumulées Uber, et surtout les applications opens source, sans intermédiation, et les voitures sans chauffeur vont avoir des effets très significatifs sur l’emploi.
En fait, il va falloir reconsidérer et nos institutions et nos formes d’être ensemble et notre travailler ensemble. Et bien sûr aussi la question du travail, en fait qu’est-ce que ça va devenir le mot même de travail. Donc il va falloir basculer sur la notion d’activité. 
Reconsidérer le travail conduit à se questionner sur le revenu de base pour assurer un minimum de revenus à tous.
 
 
La redistribution de la richesse avec une monnaie de réputation
Combiner le revenu de base avec les multiples monnaies pour créer un tissu de richesses alternatif aux systèmes bancaires.
Le fait que l’on ait ces multiples monnaies qui ne sont ni plus ni moins que des outils de confiance sur internet. Si on a d’un coté le revenu de base, de l’autre des moyens de confiance et d’échange de richesse sur internet qui ne sont plus  le fait soit de système bancaires abscons, obscurs, complexes, pas transparents soit d’états qui jouent le jeu, on va être sur ces deux pôles à mon avis qui vont se combiner et rendre de plus en plus des communautés de personnes autonomes.  
Une vision qui reste aujourd’hui complètement utopique mais il y a en germe dans ces innovations, dans ces émergences, ce potentiel là. 
 Il y aura sans doute des résistances et des peurs. Car ce que nous vivons est un véritable changement de paradigme, une vraie transformation  individuelle que l’on a à faire et qui n’est pas simple du tout. 
Le passage d’un système que l’on connaît à un autre à construire, reste très nébuleux et flou. Il va reposer sur l’articulation d’une intelligence distribuée sur Internet, des outils de confiance, le fameux block-chain qui sous-tend les monnaies cryptées et le fameux revenu de base. 
Ce qui revient à parler de traçabilité des transactions de la monnaie cryptée (ici Bitcoin). Cela permet transparence et encourage l’éthique.
Le bloc chacun c’est le cryptage des protocoles des données. Le tiers de confiance devient le réseau lui-même. Se sont les mécanismes de cryptage qui va permettre que l’on va pouvoir se faire confiance à travers du code informatique réparti sur internet.  Le bloc chain c’est le grand livre ouvert et comptable de toutes les transactions.
 Le principe repose sur l’open source ce qui signifie que chacun peut avoir accès au code source. « On peut très bien définir une monnaie, quand je dis une, ça peut être plusieurs monnaies même, qui vont faire que le code et les règles du jeu vont être transparents.
On pourra imaginer des monnaies avec lesquelles on pourra imaginer plusieurs critères dont celui d’interdire d’acheter des armes et cette information va circuler avec la monnaie. Et de ce fait, les monnaies auront des critères éthiques. Ce qui va aussi se traduire par des choix dans les achats et les comportements.
 
C’est le fait que les évolutions actuelles conditionnées par les technologies vont conduire à des accélérations et des émergences exponentielles qui nous donnent le tournis, nous fait peur, car nous nous retrouvons face à nos seuils d’incompétence et nos peurs face à un avenir inconnu et vertigineux.
Autant il y a des choses qui me paraissent complètement démentes avec ces transhumanistes dans leur excès, autant ils apportent des éléments de compréhension de là où on va. Notamment je retiens tout ce qui relève de ce qu’eux appellent les phénomènes exponentiels.  C'est-à-dire la rapidité des transformations et souvent notre incapacité à les anticiper.
 Une des évolutions exponentielles est celle de l’Intelligence Artificielle (conscience non humaine). Le plus grand danger, c’est le fait que l’Intelligence artificielle dépasse de loin les capacités humaines et devienne quasiment autonome. Je trouve ça intéressant parce que ça pose la question de l’intention.  Quelle sera l’intention, si elle advient de cette intelligence non humaine. 
Comme on ignore les évolutions de l’IA, le plus important est de tirer le signal d’alarme et d’envisager le pire, pour mieux anticiper. Une conscience non humaine pourrait ne pas avoir envie de rentrer en contact avec nous. Nous pourrions ignorer son existence."
 
Partie 2 – La question de la mort et de l’immortalité 
"Selon les grands gourous transhumanistes, on va rendre l’homme quasiment immortel par la technologie. On va lui mettre des implants, on va le transformer, on va telécharger son cerveau sur internet ou ailleurs dans le cloud. Moi ça me semble complètement improbable, même dingue. Ce sont à mon avis les effets d’une peur de la mort, peur existentielle profonde chez ces personnes là. Ces sont des gens qui sont athées et scientifiques. Athées au sens le plus pas dogmatique mais absolu du terme et qui ont oublié peut-être les dimensions du merveilleux et de l’invisible. 
Pour les transhumanistes, c’est la peur de la mort, c’est avoir peur des limites du vivant qui les conduisent à vouloir pousser de plus en plus loin la longévité humaine.
La question de la mort, de sa préparation, du fait d’aller au-delà du tabou, car la mort est encore un tabou notamment en Occident, il y a beaucoup de choses que l’on pourrait améliorer de ce coté là. A commencer en Europe et en France par les mouroirs que sont les maisons de retraite. Il y a vraiment matière à repenser nos façons d’être ensemble, la façon dont on traite nos anciens et puis la préparation sereine du passage de la mort quelques soient nos convictions religieuses ou spirituelles.
 
 
Prise de conscience de la complexité du monde et d’une nouvelle sorte d’humilité
 "Il y a une véritable prise de conscience que le monde n’est pas simple et linéaire. » « La plus belle des émergences c’est de se rendre compte que il y a du merveilleux autour de nous, que le mystérieux est encore là en fait et sera de plus en plus là. Et que l’on a quasiment rien découvert. » « Et une sorte d’humilité scientifique, politique, économique. Toute ce que nous avons inventé est complètement remis en cause. C’est donc un message d’espoir et d’émerveillement pour les années qui viennent car il va falloir tout repenser."
 

 

Isabelle Delannoy

Isabelle Delannoy: L'économie de la symbiose

Isabelle Delannoy nous présente l’économie symbiotique, une économie basée sur la dynamique du vivant, celui qui sait se recréer, se réinventer, recycler ses déchets et revitaliser ses créations et destructions. Il est question de combiner les apports positifs du paradigme existant (progrès technologiques) avec les enseignements des peuples premiers (qui ont trouvé les clés de la durabilité) et les leçons du vivant (biomimétisme), afin de créer une tierce voie « symbiotique » et durable. Apprendre à régénérer le monde que nous transformons.
Isabelle Delannoy nous parle de la reconnexion de l’homme et du vivant, de la reconnaissance de la puissance technologique humaine dont on a besoin pour sortir de l’impasse dans lequel nous sommes et apprendre à nous reconnecter ensemble pour mettre la puissance du collectif au service du bien commun.
 
Ingénieur agronome spécialisée dans l’écologie, Isabelle Delannoy a commencé sa carrière comme lobbyiste pour les agriculteurs biologiques. Elle a ensuite accompagné Yann Arthus-Bertrand dans son message et ses actions pour l’écologie. En 2008, elle a écrit son film Home.
Activiste à travers ses blogs (eco-echos), ses émissions, ses livres, elle a progressivement quitté les medias pour l’entrepreneuriat, l’ingénierie et la recherche, et a passé ces cinq dernières années à analyser et travailler avec le monde qui émergeait, notamment économique et productif. Elle a conçu une théorie intégrative de ces nouvelles logiques de production et d’organisation économiques, le modèle de l’économie symbiotique.  
Elle accompagne les territoires et les entreprises avec les outils dérivant du modèle à travers son agence de développement économique Do Green, économie de la symbiose, autour de laquelle une association, L’Atelier symbiotique, s’est constituée qui rassemble individus et entreprises voulant accélérer le passage à l’économie symbiotique. 
Elle a rédigé « Nous sommes prêts, l’économie de la symbiose, comment 40 ans d’innovations accouchent d’un nouveau monde » parution prévue chez Actes Sud en 2016. 
 
Partie 1 : L’humanité à un moment de rupture 
"Je pense qu’on est vraiment à un moment de rupture radicale. 
Selon les économistes, ce que nous vivons est aussi radical que la crise de 1929 et les deux guerres mondiales réunie ; selon les historiens, il s’agit d’une nouvelle renaissance ; selon les archéologues, nous revisitons l’humanité depuis le début des grandes civilisations (patriarcales et pyramidales) ; selon les géologues, nous sommes en train de vivre la 6ème extinction des espèces, la dernière étant celle des dinosaures il y a 60 millions d’années. 
Nous sommes à un renouveau de l’humanité. L’économie symbiotique est une reconnaissance de l’intelligence technique du vivant. 
 
L’économie symbiotique, une économie circulaire : quelle est la différence entre économie circulaire et économie symbiotique ? 
Dans l’économie symbiotique il y a un aspect qui est pris en compte par l’agro-écologie, qui voit la puissance des écosystèmes eux-mêmes dont les plus values sont sociales et paysagères et qui sont régénératrices physiologiquement et psychologiquement pour les individus qui côtoient ces écosystèmes et qui réalisent des fonctions identiques pour les sociétés humaines et vivantes.
 
 
Partie 2 : Deux conceptions de l’humanité : Economie symbiotique, transhumanisme  : " Le transhumanisme c’est une vison de la performance humaine qui est liée à la puissance d’action."
Civilisations et sociétés premières : deux visions du monde :  Les sociétés premières ont identifié ce qui fait la spécificité du vivant et du coup, la spécificité humaine, à savoir l’unité du vivant. Aujourd’hui ce que nous vivons c’est la reconnexion de l’homme et du vivant, la reconnaissance de la puissance technologique humaine dont on a besoin pour sortir de l’impasse et pour se reconnecter ensemble et la reconnaissance de la puissance individuelle humaine dans le collectif. 
Cette puissance conceptuelle qu’on a justement de pouvoir comprendre un écosystème et recréer une zone humide et de la réaliser en trois semaines alors qu’elle aurait mis des milliers d’années à se former, ça c’est l’apport de l’intelligence humaine. C’est notre puissance technologique qui le permet, et donc cela nous permet d’être plus rapide pour gérer les dysfonctionnements que nous avons créés."
 
 
Partie 3 :  Une tierce voie : l’économie régénérative 
"Les sociétés premières s’inspirent du vivant et elles font avec lui. Ce qu’on a oublié aujourd’hui dans notre société, c’est la fertilité. On transforme, on transforme le monde mais on oublie de le régénérer. Et ce qui est prodigieux dans l’économie qui est en train d’émerger c’est que c’est une économie régénérative, elle régénère la fertilité financière, économique, sociale du monde parce que c’est une économie de la collaboration.
Cette économie crée deux ruptures, la première c’est de passer de la compétition à la coopération, la deuxième c’est qu’elle reconnaît l’intelligence du vivant et elle fait symbiose avec l’intelligence humaine. 
 
Le paradigme émergent est lié au vivant
La nouvelle économie régénère les ressources naturelles.
L’évolution en spirale : de la conquête paradigme actuel basé sur un modèle linéaire (ligne) et les sociétés premières basées sur le symbole du cercle, les cycles. Aujourd’hui, les deux modèles convergent pour former une autre forme qui est l’évolution en spirale. L’alliance des deux est en plus enthousiasmante. 
 
Dépasser les archétypes
La symbiose c’est quand deux entités voient dans leur différence leur complémentarité. L’économie symbiotique est une économie de la croissance. Pour moi, la vraie rupture c’est l’humanité qui entre vraiment dans le vivant, qui s’émerveille du vivant. L’homme est un catalyseur du vivant. 
On est dans une économie où l’homme est un catalyseur ; les catalyseurs étant des molécules chimiques qui permettent de se faire rencontrer deux molécules et de conduire à une réaction qui, sans catalyseur, aurait mis un temps infini à se rassembler.  
 
 
Partie 4 : Des milliers d’acteurs en action 
En travaillant avec les territoires, cela permet de mettre en lumière les dizaines de milliers d’acteurs qui agissent concrètement partout en France et sur la planète.
On manque de miroir social pour reconnaître cette effervescence sociale, cette dynamique économique manque de média pour être visible. Le politique au niveau national ne voit pas cette modification de l’économie alors que les politiques locaux, eux, l’ont compris parce qu’ils voient les initiatives. On a depuis longtemps dépassé les signaux faibles. 
 
Une conscience planétaire et systémique des problématiques
Exemple : le TAFTA , mobilisation des politiques territoriaux et moins des nationaux.
Conscience climatique.
Depuis les années 2000, les problèmes de cancer, hormonaux, ou le fait que les abeilles meurent par milliers, que les poissons changent de sexe, il y a une connexion qui se fait entre les poissons qui changent de sexe et la puberté ultra-précoce de ma nièce ou la stérilité accrue des couples. Tous ces éléments apparemment disparates sont compris comme faisant partie d’une seule et même réalité. Je manifeste mon droit d’être vivant. 
Comment faire grandir le niveau de conscience et faire comprendre la part transdisciplinaire de la complexité de notre monde systémiquement relié ?
Le paradigme existant n’est pas fait pour résoudre la crise économique existante parce qu’il détruit ce dont il dépend. 
Si on comprend notre monde à l’aide du nouveau paradigme alors cela repose sur les leviers de la dynamique du vivant, c’est complexe parce qu’inter-relié mais pas compliqué.
 
 
Partie 5 :  La coopération pour réaliser le passage au nouveau paradigme 
Les plus jeunes sont « câblés » pour la coopération de part l’utilisation qu’ils font d’Internet. On arrive à coopérer quand on a une question commune, comme un cœur de marguerites, chacun avec ses compétences et ses spécificités, se plugge sur ce cœur, comme les pétales qui vont tous dans le même sens. Ce qui implique d’éviter le jargon, de trouver un langage commun et autour d’un intérêt commun et construire malgré nos différences. C'est cela que j’entends pas symbiose. Cela permet de clarifier les territoires de concurrence et d’identifier les territoires de puissance. Cela pose des questions de gouvernance, de redistribution de la valeur. On trouve en construisant. Aujourd’hui, il faut se jeter à l’eau. 
Nouvelles modalités de gouvernance, de démocratie participative, de coopération qui permettent de créer des innovations radicales.
Des méta organisations apparaissent, ce sont des écosystèmes où chaque entité est indépendante mais s’associe pour répondre à des problématiques ou des appels d’offre.
Nous faisons une mutation 4G ; c’est violent ! Aujourd’hui les acteurs convergent et avec la puissance d’Internet, on va très très vite. Est-ce qu’on ira assez vite pour répondre aux enjeux écologiques ? C’est toute la question... 
Là où se situe une difficulté majeure c’est dans l’appropriation des données du vivant, aussi bien par les GAFA et les données personnelles des individus comme celles des espèces animales ou végétales. Le problème vient que ces sociétés là ne redistribuent pas la richesse. Mais il n’y a pas de gouvernance générale qui permettrait la redistribution généralisée des richesses. 
On a la même chose avec les entreprises, lorsqu’elles fonctionnement en mode symbiotique et régénérative leur performance est accrue. C’est assez enthousiasment en fait. 
 
 
La nécessité d’une gouvernance mondiale 
"Je crois aussi qu’il y a une 3ème voie entre la gouvernance mondiale qui est très centralisée et pyramidale et une non gouvernance, ce qui émerge est cette sorte de… gouvernance mouvante collaborative dans laquelle chacun peut devenir producteur, investisseur, consommateur. Toutes les frontières se brouillent. 
Tout ce qu’on a détruit, on la détruit en 50 ans, sans le savoir, donc qu’est-ce qu’on peut construire en conscience aujourd’hui et avec Internet aujourd’hui.
 
En synthèse, le mot de la fin :
"On a vraiment à un changement de voie possible, ça dépend de nous tous d’y croire, de l’accepter, et de faire le choix de le réaliser. Tout cela n’est pas une volonté qui vient d’en haut, cela se fait nécessairement en collaboration avec les autres."
 
 
 

 

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