UP' Magazine Le magazine de l'innovation et de l'économie créative

Clément Sanchez, lauréat du Prix François Sommer 2014

"C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas", Victor Hugo.

La chimie joue un rôle central dans la vie, dans notre vie, contribuant de façon déterminante aux besoins de l’humanité : nourriture, énergie, matières premières, médicaments, matériaux.
Clément Sanchez est le nouveau lauréat du Prix François Sommer 2014 en tant que chimiste des matériaux hybrides. Monsieur Sanchez vient d'être récompensé ce jour, jeudi 13 mars 2014, pour son approche biomimétique : il a compris que l’observation des systèmes vivants peut être source d’inspiration pour favoriser les innovations en science des matériaux réconciliant ainsi l’humanité avec la nature.

Observer et interroger la flore et la faune

Cette nouvelle approche biomimétique et/ou bio-inspirée, est une révolution car elle ne repose pas sur ce que nous pouvons prendre dans la nature, mais sur ce que nous pouvons en apprendre et bouleverse ainsi les paradigmes d’une société accoutumée à dominer la nature.
L'objectif est de favoriser l'accélération d'innovations durables par l'aide à l'identification des modèles biologiques pertinents, de repérer ce qui fonctionne et dure dans la nature après 3,8 milliards d'années de recherche, de développement et de mise à l'épreuve. Lorsque nous regardons attentivement la nature, nous nous apercevons que nombres de nos inventions existent déjà et, parfois, sous une forme plus élégante dans une économie de moyens n’affectant pas l’environnement.

L’analyse, la compréhension et in fine l’utilisation de ces concepts développés par mère nature doivent nous permettre de produire des architectures hybrides multi-échelles originales et performantes.
Face aux préoccupations écologiques et économiques qui exigent de plus en plus des matériaux qu’ils soient recyclables, biodégradables, multifonctionnels, très performants, voire " intelligents ", les matériaux hybrides fabriqués par la nature représentent à la fois un modèle, un potentiel de ressources et une source d’inspiration inépuisables.
Un des défis actuel est l’élaboration bio-inspirée de matériaux hybrides à structures hiérarchiques. A l’interface de la chimie, de la physique, de la biologie et de la science des matériaux, la chimie des matériaux hybrides intègre déjà de nombreux domaines d’application (automobile, construction, textile, cosmétique, micro-optique, microélectronique, revêtements fonctionnels, énergie, sciences environnementales et biomédicales).

L’art de la nature : élaborer des objets complexes à partir d’éléments simples

La chimie des matériaux hybrides que pratique Clément Sanchez se trouve au carrefour de la physique, de la biologie et de la science des matériaux. Elle s’inspire de cette chimie naturelle. Elle permet de concevoir des matériaux nouveaux et plus performants que les matériaux conventionnels.
Ces hybrides conjuguent la souplesse des polymères organiques, par exemple, et la résistance des verres et des céramiques. Il peuvent aussi être conçus de manière à présenter des propriétés d’auto-réparation. Ils remplacent progressivement les polymères qui ont envahi notre vie au cours du XXe siècle.

Un scientifique, autonome et créatif, qui a ouvert un nouveau champ disciplinaire

Jean-Marie Lehn, Prix Nobel de Chimie, qui a présenté Clément Sanchez au Collège de France, a souligné son goût pour l’interdisciplinarité, et plus que tout, lui adresse ce compliment : l’aventure et la créativité font aborder à Clément Sanchez des thèmes originaux et explorer de nouveaux espaces.

Clément Sanchez est un architecte-chimiste capable de trouver de nouvelles solutions dans les domaines de l’environnement, de l’énergie et de la médecine. Il imagine et réalise l’assemblage de véritables " légos chimiques" pour aboutir à des matériaux hybrides multifonctionnels, adaptatifs, autoréparables, répondant à des besoins prédéfinis.
Ses objectifs de recherche se sont orientés sur trois axes principaux :
- concevoir et élaborer des matériaux inorganiques et hybrides organiques- inorganiques originaux susceptibles d’applications dans de nombreux domaines ;
- étudier et comprendre les mécanismes de formation des nanomatériaux et de matériaux nanostructurés inorganiques et hybrides, de la molécule au produit final ;
- fabriquer sur mesure de nouveaux matériaux hybrides à structures hiérarchiques.

Un parcours non linéaire : le détour par une école buissonnière très formatrice

Après en avoir été le précurseur, Clément Sanchez est sans conteste le leader international de son domaine, celui de la chimie et de la physicochimie des solides hybrides organiques-inorganiques. Il en est arrivé là au terme d’une carrière pour le moins peu classique. Pour des raisons familiales, il interrompt le cycle normal de ses études et rentre dans le monde du travail dès 1966. Il poursuit ses études pendant son activité professionnelle, avec un baccalauréat et un Diplôme Universitaire de Technologie en Chimie (major de promotion). Admis en 1975 à l'Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris, il en sort major en 1978 et rentre la même année au CNRS comme attaché de recherches. Sa thèse passée (sous la direction de Jacques Livage) et après son séjour post-doctoral à l’université de Berkeley, il devient directeur de recherches au CNRS et reçoit en 1995 la Médaille d’Argent du CNRS.
Clément Sanchez franchit toutes les étapes de l’échelle du CNRS et parallèlement enseigne comme professeur chargé de cours à l’École polytechnique. Il dirige le laboratoire de Chimie de la Matière Condensée à l’Université Pierre et Marie Curie de 1999 à 2013.

Une forte reconnaissance internationale

Membre de plusieurs académies, son activité de recherche s’est traduite par de nombreuses publications et distinctions. Le Web of Science l’a récemment classé premier français dans la discipline "Materials Science".
Ses travaux fondamentaux engagés sur les Matériaux Hybrides depuis plus de vingt ans ont donné lieu à de nombreuses applications dont certaines sont commerciales. Responsable de nombreux contrats industriels (Rhodia, Saint-Gobain, IFP, Corning, Protex, Rhône-Poulenc, Bouygues, Lafarge, l’Oréal, CEA, EADS, Sumitomo, Air liquide, Chryso, Solvay, SARP, PSA…), sa contribution à la valorisation des recherches sur les matériaux hybrides lui a permis de déposer plus de 50 brevets dont la majorité a une extension internationale. Certains de ces travaux ont donné lieu à un développement au niveau commercial (vernis photochromes, nano-membranes, produits cosmétiques), d’autres ont donné naissance à de nombreux brevets "d’application" déposés en interne par les entreprises.

Récipiendaire de nombreux prix dont le prestigieux International Gay-Lussac-Von Humboldt Award, Guest Professor dans plusieurs Universités en Chine à Jilin et Wuhan (2009), il a été nommé membre étranger à la Real Academia Nacional de Farmacia en 2011 (Espagne) et membre de lEuropean Academia of Sciences en 2010. En 2011, il est le 19e chimiste à rentrer au Collège de France depuis sa création en 1530 et l’Académie des Sciences française l’accueille en son sein.
Plus récemment il est devenu membre de l’Academia Europaea, 2012 et a été nommé Fellow de la très sélective Materials Research Society américaine en 2012.

A propos du Prix François Sommer Homme et Nature

Philippe Dulac, président de la Fondation François Sommer, a donc remis ce jeudi 13 mars 2014 pour la première fois le Prix François Sommer Homme et Nature dans les salons de l’hôtel de Guénégaud, à Paris, en présence des membres du jury (Yves Coppens, Pierre Corvol, Renaud Denoix de Saint Marc, Christian Dumas, André-Laurent Parodi, Yves Pouliquen, Hugues de Saint Simon, Claudine Tiercelin, Cédric Villani).

La Fondation François Sommer pour la chasse et la nature est reconnue d’utilité publique (FRUP), par décret du 30 novembre 1966.
La Fondation François Sommer dispose d’un « pôle culture » organisé autour de son musée, le musée de la Chasse et de la Nature (Musée de France). Elle mène un grand nombre d’actions de mécénat et de soutien aux artistes vivants. Depuis 1980, elle remet un prix littéraire saluant une oeuvre qui contribue à la promotion de ses valeurs.
La Fondation François Sommer possède également un « pôle nature » qui coordonne l’ensemble des actions qu’elle conduit en ce domaine.
Elle est dite « opératrice », parce qu’elle mène – seule ou en partenariat – des missions de gestion de la biodiversité en France et en Afrique. Elle est également distributrice, par l’aide qu’elle apporte à des projets de cette nature, en France et à l’international.
Dans le cadre de ce second pôle a été créé en 2012 un prix scientifique pour l’homme et le développement durable : le Prix François Sommer Homme et Nature.
Ce Prix honore une oeuvre novatrice, contribuant d’une manière remarquable au développement durable et à la réconciliation de l’homme avec la nature.
Ce prix est biennal et doté d’un montant de 50 000 €. La pluridisciplinarité des sciences mises en oeuvre est l’un des principaux critères de sélection pour l’attribution du prix. L’oeuvre doit faire appel aux connaissances développées par les sciences de la nature (physique, chimie), les sciences du vivant (biologie) et les sciences de l’homme (philosophie, sociologie). En outre, l’oeuvre primée peut faire appel à la création artistique.
(Source : Fondation François Sommer Homme et nature - 14 mars 2014)

Le temple de l’économie fait place au vivant.

Le Palais Brongniart n'est pas seulement le temple de la finance et du trading haute fréquence. Il peut accueillir le monde agricole, comme à son origine où le sculpteur Charles Seurre campa sa statue portant épi, bleuets, coquelicots et charrue à l’arrière du monument. C'est l'Institut de l'agriculture durable (IAD) qui investit les lieux, ce 29 janvier.

Un signal ? Oui sans doute la manifestation que l’activité agricole détient les clés pour trouver des réponses intégrées aux attentes économiques, écologiques et sociales. "Nous n'avons pas le choix", a rappelé Jean-François Sarreau, président de l'IAD, en ouverture : " il va falloir nourrir 9 milliards d'humains, c'est-à-dire produire plus avec moins, et cela ne sera possible qu'en misant sur la biodiversité. L'adaptation à des modes agricoles durables et socialement responsables se fera à marche forcée, parce que le monde va s'imposer à nous". Un écho direct à tous ceux qui clament que l’ «économie se fera avec le vivant », sinon elle s’effondrera en saccageant le capital naturel et sciant ainsi la branche sur laquelle elle est assise.

L'enjeu est alimentaire mais aussi économique pour la France où l'agroalimentaire représente 12 milliards d'euros à l'exportation. "Il faut bien réaliser que les céréales que nous vendons ont la valeur de 135 avions rafales, a insisté Sébastien Abis, administrateur au Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes. Ce secteur indémodable peut être porté par une ambition politique alliant performance économique, écologique et éthique". Ce spécialiste des relations internationales et stratégiques a souligné le moment propice où nous sommes " avec l'année internationale de l'agriculture familiale, la loi d'avenir sur l'agriculture en discussion dans l'hexagone, la révision des objectifs du millénaire, et enfin la perspective en 2015 de l'exposition universelle de Milan sur le thème Nourrir la planète ».

Evaluer pour évoluer

Face à ces défis, les agriculteurs expérimentent des pratiques nouvelles (agriculture de conservation, agroécologie, agroforesterie…) dont ils mesurent la performance avec des indicateurs qui sondent bien plus que le rendement. Ainsi la plateforme Indiciades de l'IAD considère les économie d'énergie, la protection des sols, la qualité sanitaire des aliments, la protection environnementale de l'exploitation et de la biodiversité, les impacts sur l'eau, le climat et la société... 300 exploitations sont ainsi entrées dans cette plateforme qui permet d’évaluer les progrès d'année en année. « On voit que des bonnes pratiques comme le non-labour et la couverture permanente des sols produisent de la biodiversité, a démontré Konrad Schreiber, agriculteur en Bretagne et responsable du développement de la plateforme Indiciades. La biodiversité ne se protège pas: elle se produit ou elle se détruit »
Redevenus gardiens de la fertilité, les agriculteurs en viennent aussi à valoriser leur implication pour nourrir les pollinisateurs. L'association française d'agroforesterie a ainsi proposé d'ajouter un indicateur pour estimer le potentiel de nutrition des abeilles sur des parcelles.

Dans le même esprit, Franck Coste, directeur général adjoint de Vivescia a présenté une initiative visant à réconcilier agriculteurs et consommateurs. Le groupe coopératif agri-industriel a sondé les consommateurs pour cerner leurs attentes. « Nous voulons savoir si vous entamez des démarches pour limiter les pollutions et pour améliorer la qualité de vos productions, ont insisté les parties prenantes soucieuses de recueillir des résultats concrets.
Une fois cet horizon tracé, Vivescia a mis au point un cahier des charges basé sur des obligations de résultats et non de moyens. Avec l’implication de deux cents agriculteurs, le Groupe a ainsi pu lancer la marque Respect´IN® qui renseigne sur huit points de vigilance de culture (climat, énergie, eau, sols, biodiversité, qualité sanitaire, protection environnement, société) balisant ainsi la transition concrète vers une agriculture responsable.
Force est de constater que le site associé à cette marque fait communauté avec 110 000 abonnés, 300 000 pages vues par mois et 21 500 fans. Ce qui fait dire à Franck Coste que « Tracer la véracité du changement répond à une forte demande sociétale ».

Les clés de l’innovation : faire réseau pour articuler techniques et pratiques

Le secteur privé semble ainsi volontariste pour inventer les outils d’un contrat social valorisant le nouveau visage de l’agriculture durable. De son côté, Christian Huygue, directeur scientifique adjoint de l’INRA (Institut national de la recherche agricole) s’est attardé sur les sens de l’innovation, qui «étymologiquement signifie greffer du nouveau sur de l’ancien pour le maintenir en vie ». Un art qui va devenir difficile tant l’économie sape les capacités de renouvellement des ressources qu’elle éreinte dans une logique hors sol. Et de nommer tous les points de verrouillage : aversion au risque, inconnu, fixation autour d’une logique personnelle… pour conclure sur cette perspective que promeut l’Europe avec les partenariats public privé : « la clé de l’innovation est dans l’organisation des réseaux autour des créatifs ».

Les partages d’expériences sont essentiels pour entrainer ce mouvement de « cristallisation ». Comme l’a fait Marc Lefebvre, agriculteur à Guines dans le Pas-de-Calais, qui a abandonné le labour, la fertilisation classique et a lancé le projet Agricobio pour quantifier la recolonisation des espaces agricoles par la biodiversité fonctionnelle (grâce à des bandes fleuries intraparcelles).

On a pu entendre aussi Serge Augier, spécialiste du semis direct (sans labour) en Franche-Comté, affirmer qu’il n’y a pas de situations désespérées : « quand un sol semble mort, en deux ans on peut obtenir sa recolonisation et le voir grouiller de vie ».
Les témoignages de deux responsables amérindiens, César Belloso, président de l’Association argentine des producteurs sans labour (AAPRESID) et Ricardo Sanchez Lopez, vice-ministre de l’agriculture et du développement local de Colombie ont renforcé l’idée qu’il faut intégrer une diversité de contraintes : « Quand on promeut la culture sans labour, il faut tenir le cap aussi des bonnes pratiques agricoles (économes en eau et en intrants) », a martelé le premier, laissant le second conclure : « Il faut urgemment protéger la peau de la terre c’est-à-dire les sols, car l’Amérique latine possède un des plus gros potentiels productifs puisqu’elle génère déjà 60% du soja mondial, 33% du maïs, 70 % de la banane, 45% du café et du cacao, 44% de la viande ».

Alors que se tenait à Paris ce colloque de l’IAD sur la biodiversité meilleure alliée des agriculteurs, la FAO publiait un axe prioritaire de sa politique mondiale : des normes pour les banques de gènes des ressources phytogénétiques. Pour une meilleure conservation de la diversité agricole, afin de satisfaire les besoins alimentaires du monde. Un point important sans oublier que des banques de gènes ou de semences comme celle de Svalbald en Norvège n’est pas la panacée : les graines congelées ont besoin des agriculteurs, régulièrement pour garder leur vigueur ! Complémentarité des approches. Toujours.

Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP' Magazine / Bio-innovations

 

- cf Nouvelles normes sur banques de gènes pour partage des collections / FAO
- cf Défis alimentaires par conservation de la biodiversité / Fondation Nicolas Hulot

Cette éponge en chou-fleur qui nous gouverne

Le Forum Européen de bioéthique réunit cette semaine une centaine de spécialistes du cerveau, et des milliers de participants, avides de mieux saisir comment marche l’organe de la pensée, et l’état des recherches pour sa réparation, sa manipulation, son dopage ou sa modélisation. Enjeux capitaux pour les choix de société qui nous concernent tous.

Construire un cerveau synthétique. C’est l’horizon du projet Human Brain, lancé il y a un an par la Commission européenne comme projet phare (Flagship project) pour un coût d’1,19 milliards d’euros. Sujet majeur abordé par le quatrième Forum européen de bioéthique, consacré cette année au cerveau, et qui s’est ouvert ce lundi 27 janvier 2014 à Strasbourg.
Richard Walker, économiste à Lausanne, a présenté cette quête du « Graal pensant » dans un dialogue vif avec divers spécialistes plus ou moins confiants dans nos capacités à modéliser le cerveau : « Nous ne sommes plus dans l’idée de copier les fonctions du cerveau comme le fait l’intelligence artificielle, mais nous voulons reproduire les processus d’interactions physiologiques des neurones qui constituent l’organe de la pensée, indique Richard Walker, porte parole du projet. Aujourd’hui nous disposons d’un modèle cellulaire - dit « in silico » - sorte de circuit de 30 000 neurones qui peut évoluer par l’expérience »

Le projet Human brain poursuit deux objectifs : d’une part, il vise à fournir un outil de test des molécules à l’industrie pharmaceutique. Il est prévu de pouvoir observer sur ce « cerveau in silico » l’effet de substances candidates (en cocktail souvent) pour cerner comment elles peuvent modifier des synapses (espace d’interaction entre neurones). Cela peut permettre d’éliminer les produits inefficaces et de garder ceux qui agissent sur les bons « leviers ». Le défi ici est de trouver des moyens médicamenteux pour intervenir avant que le cerveau soit détérioré (on sait par exemple que les symptômes d’Alzheimer surviennent seulement quand la moitié des neurones du cortex ont été détruits).
D'autre part, à revoir l'approche informatique.

Prévenir les maladies, fonder une autre informatique

Le second but est d’inventer de nouvelles machines informatiques inspirées du cerveau. Car on se rend bien compte que l’approche purement logique qui mise sur la puissance de calcul ne parvient pas à répondre aux besoins pratiques comme la reconnaissance visuelle ou la traduction automatique. « Le cerveau d’un enfant de quatre ans sait très bien distinguer un chat d’un chien même si les animaux prennent toutes sortes de couleurs ou de formes différentes, souligne Richard Walker. Cette performance ne sera jamais atteinte en continuant à augmenter les puissances de calcul ; il faut inventer une autre informatique qui mime les stratégies physiologiques de traitements stochastiques et parallèles et qui inscrivent l’expérience en permanence dans le système ». L’enjeu est ici l’automatisation de tâches complexes encore inaccessibles aux machines.

Cette mobilisation scientifique et technique est aussi sociale, tant les incidences pour nos sociétés sont conséquentes. En effet, on peut s’interroger sur ce soutien public massif à l’industrie pharmaceutique qui n’abonde aucunement l’effort financier de recherche. On peut aussi s’interroger sur notre besoin de poursuivre le mouvement de remplacement généralisé des humains par des automates….

Le volet « Ethique et société » du programme est sensé prendre en charge ces questions avec, notamment au Danemark, la mobilisation du spécialiste du dialogue sociétal Lars Klûver du Bureau danois des technologies. On s’étonne toutefois que l’exercice soit confié en France au neurobiologiste Jean Pierre Changeux, qui ne dispose d’aucun organe de dialogue avec la société civile. « Ce Forum européen de Strasbourg est justement une opportunité pour aborder ces préoccupations », argumente Richard Walker.

Il n’a pas tort tant ce Forum fait salle comble et passionne encore et toujours depuis quatre ans qu’il se tient, chaque année, sur des thèmes brûlants d’actualité (fin de vie et vieillissement ; procréation : la famille en chantier ; le corps humain en pièces détachées). Et les fondateurs, le Professeur Israël Nisand et Nadia Aubin ont à cœur de faire vivre à la fois les controverses et l’écoute, pour « saisir la portée morale et philosophique des nouvelles techniques biomédicales » Et les expériences artistiques (théâtre, musique, danse, cinéma…) y ont toute leur place pour leur portée symbolique et poétique, indispensable à la médiation.

En intitulant le quatrième Forum européen de bioéthique (jusqu’au 1er février) « Connaître le cerveau, maîtriser les comportements », les organisateurs ont voulu embrasser large. On passe de tables rondes ciblées sur les outils de manipulation du cerveau, à des rendez-vous centrés sur « la psyché qui rend malade », « crimes et responsabilité », « démences et déclin ». Il n’est pas question ici de considérer la boule de viande cérébrale, cette « éponge en chou-fleur », hors culture, hors histoire. Ainsi, l’on n’a pas peur de confronter la question « comment guérir par l’esprit ?» et de faire interagir des théologiens, des médecins et des défenseurs de « thérapies laïques » comme Jean-Gérard Bloch qui enseigne la réduction du stress par la « pleine conscience ». Ce dernier anime depuis quatre ans des programmes de gestion du stress par la méditation de la pleine conscience au sein de l’IFPCM (Institut Français Pleine Conscience-Mindfulness) pour tout public et au sein des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg au service de rhumatologie pour les patients et les soignants.

Les neurosciences, cette machine à innocenter…

Le Forum témoigne ainsi que l’on sort enfin des oppositions stériles – sur fond de conflit entre psychiatres et psychanalystes - qui ont absorbé les énergies depuis plus de cinquante ans. « Il y a une aberration à opposer psychique et somatique », insiste le psychiatre et psychanalyste Gérard Pommier qui participe au Forum. Nous constatons tous qu’il y a des traces somatiques en nous qui sont liées à notre psychisme et à notre culture. Le langage pré-éxiste au cerveau. Regardez : un bébé n’apprend pas à parler tout seul ! De même l’amour n’est pas le fruit des hormones, c’est une alchimie culturelle entre le masculin et le féminin ». Avec son livre « Comment les neurosciences démontre la psychanalyse » (Flammarion, 2004), Gérard Pommier a montré comment les neurosciences sont une machine à innocenter, à inventer des causalités. « Le moteur des visions déterministes c’est la culpabilité, affirme-t-il. Pourtant aucun support organique des maladies mentales n’a jamais été trouvé, comme le concède l’Association psychiatrique américaine ». Et Gérard Pommier de conclure : « Ce besoin d’éviter les responsabilités, couplé à la logique économique des grands laboratoires aboutit à des croisades comme celle du classement des maladies mentales qu’on appelle DSM ».

L’association psychiatrique américaine est ainsi en train de mettre en place la cinquième mouture ou « DSM5 » qui fait entrer dans le domaine pathologique des états de fragilité passagère et normale (deuil par exemple) et va produire une inflation diagnostique. Sujet qui fait bondir Gérard Pommier, qui soutient l’initiative Stop DSM et son manifeste publié en 2011, qui fait écho au barrage initié aux Etats Unis par l’association américaine de psychologie (13 500 signatures). L’enjeu est la médicalisation croissante des problèmes sociaux. Car le « DSM5 » prévoit des catégories prédictives recensant à l’avance de supposés troubles futurs. Le « syndrome de risque psychotique » par exemple devrait permettre de mettre sous anti-hallucinatoires bon nombre d’adolescents jugés « originaux », pour le plus grand bonheur …des industries pharmaceutiques.

Dorothée Browaeys, rédactrice en chef adjointe UP'Magazine

« Vivre avec les vivants, pour que les suivants vivent décemment »

L’économie se fera avec le vivant où ne sera pas. Ce leitmotiv a fait battre le cœur des Assises du vivant, les 12 et 13 décembre 2013, à l’Unesco. On l’a perçu : parler des enjeux de la bioéconomie donne des vertiges : quand certains évoquent de gigantesques opportunités, d’autres soulignent des risques majeurs de faillite de notre système hors-sol.

Nous vous proposons de prendre ici la mesure des défis que pose la bioéconomie qui envisage - rien de moins que - de prendre le relais des matières et énergies fossiles. Pour saisir le paysage en train de naître, vous pouvez découvrir dix-huit dialogues réalisés auprès d’économistes, d’anthropologues, de biologistes, d’agroécologues, d’industriels, de responsables d’organisations, d’artistes… qui sont intervenus au sein des Assises du vivant 2013. Ils parlent de leurs expériences et de la conversion à accomplir pour « revenir à la vie ».

Bande annonce

« Ces notions d’équilibre et d’optimum, ca suffit ! lâche l’économiste Jacques Weber. Je prêche pour une anthropologie écologique qui replacerait les activités humaines dans le vivant ». Pour Marc Roquette, administrateur du Groupe Roquette frères « Nous n’avons pas besoin du nucléaire, ni des énergies fossiles qui sont en train de devenir plus chères que le renouvelable, dès lors que l’on veut bien tenir compte de leurs externalités négatives ». Et René Passet, d’asséner : « Cessons donc de considérer l’environnement comme un stock mais réalisons que nous devons compter avec les écosystèmes indispensables à la reproduction des ressources ».

Parce que nous allons devoir faire face à des arbitrages délicats, nous devons nous doter d’outils de régulation. « Au-delà des indicateurs d’impact, l’arbitrage sera nécessaire afin de décider quelle quantité de notre biomasse nous attribuerons à l’alimentation, à l’énergie, à la chimie du végétal, ou au maintien des fonctionnalités des écosystèmes » souligne Denis Couvet, biologiste au Muséum national d’histoire naturelle. « Il nous faut donc collectivement nous accorder sur les démarches utiles, cohérentes aptes à soutenir la conversion de notre économie ; nous accorder sur les indicateurs qui intègrent qualité de vie, qualité de travail, et qualité de nos productions », insiste Eric Martin, président d’Agro Stratégies et prospectives.
Le parcours est stratégique : entre fragilité et puissance du capital naturel, notre industrie est désormais sommée de composer entre performance économique et performance écologique, en intégrant les préoccupations de bien-être. Une écologie humaine devenue incontournable….

Les interviews exclusives :

Jacques Weber
Economiste et anthropologue

 

Gilles Boeuf
Biologiste, Président du Muséum national d'histoire naturelle

 

Faustine Defossez
Chargée des politiques agricoles et de la bioénergie au Bureau européen de
l'environnement (BEE)

 

Jean-Paul Karsenty
Economiste au CETCOPRA, Paris I Sorbonne

 

Luc Guyau
Ancien Président du conseil de la FAO, Inspecteur général de l'agriculture

 

Olivier Goulet
Artiste, membre du Comité de pilotage des Assises du vivant

 

Benji Piyako
Chef du peuple amazonien Ashaninka

 

Gwenaël Kervajan
Administrateur de l'Institut Inspire

 

Sylvain Boucherand
Secrétaire général de l'Institut Inspire

 

Etienne Lebas
Fondateur, Président de Cogebio

 

Marc Roquette
Administrateur du groupe Roquette

 

Jean-Marc Petat
Directeur développement durable, Communication et Affaires publiques BASF France

 

Eric Martin
Président de l'ASP / Agro Stratégies et Prospectives

 

Chistophe Rupp-Dalhem
Directeur des programmes d'innovation chimie du végétal du Groupe Roquette

 

Emmanuel Delannoy
Institut Inspire

 

Richard Marietta
Président de Nature et Progrès

 

Anne Parienté
Formatrice au Centre d'éthique internationale

 

Henri de Pazzis
Président de ProNatura

 

Denis Couvet
Directeur de l'unité de conservation des espèces, restauration, suivi des populations - Directeur du CRESPO

 

Retrouvez toutes ces vidéos sur la chaîne Youtube d'UP Magazine

 

Pour retrouver les vidéos des séances plénières des Assises du vivant 2013

1 : Introduction

2 : Intervention René PASSET : Les défis posés à et par la bioéconomie

3 : Capitalisme vert et patrimoine naturel : quelles régulations ?

4 : Restitution Ateliers

5 : Chimie du végétal et agroécologie : coexistence ou conflit ?

6 : Dialogue entre Gilles Bœuf et Luc Guyau

7 : Gouverner la bioéconomie : pour une politique démocratique, cohérente et soutenable.

8 : Conclusions

Pour aller plus loin :
Lire l’article La bioéconomie comme troisième révolution industrielle, D. Benoit Browaeys, Biofutur janvier 2014 (payant) 

Illustration : VidyaKellie- JOGA6

Nanomatériaux : déclarer pour quoi faire ?

Un nouvel espace de dialogue, le Forum NanoRESP, a l’ambition de « mettre en partage les connaissances, les initiatives concrètes, les incertitudes et les attentes liées aux nanotechnologies pour questionner les usages, les bénéfices et les risques des nanoproduits au regard des alternatives existantes », et « d’examiner comment les différents acteurs concernés assument leurs responsabilités ». Premier volet, jeudi 5 décembre (18h30-21h), à la Mairie du 2e arrondissement de Paris, sur le thème de la traçabilité des « nanoproduits ».

D’après le dernier inventaire du Woodrow Wilson International Center for Scholars (WWICS, Washington) (1), 1 628 produits de consommation du marché mondial sont des « nanoproduits », c’est-à-dire qu’ils contiennent des nanomatériaux – soit une croissance de 24 % depuis 2010.
Parmi eux, 741 proviennent des Etats-Unis, 440 d’Europe, 276 de producteurs asiatiques. On trouve près de 50 % de ces produits (788) rien que dans la catégorie « santé et fitness », correspondant aux soins de la personne (292 produits), aux cosmétiques (154), aux vêtements (187), aux sports (119), aux appareils de filtration (43) et aux crèmes solaires (40).

Viennent ensuite les produits de la maison et du jardin (221 produits), de l’alimentation (194), de l’automobile (142), les produits multifonctionnels (83, dont les revêtements), ceux de l’électronique et de l‘informatique (61), de l’électroménager (48) et les jouets (29). Les six nanomatériaux les plus répandus dans l’ensemble de ces produits sont le nano-argent (383 produits), le dioxyde de titane (179), les nanotubes de carbone (87), la silice (52), le zinc (36) et l’or (19) (voir le graphique).

Mais qu’est-ce qu’un nanomatériau, et pourquoi en parle-t-on ?

Les définitions varient encore selon les sources, mais on admet communément qu’il s’agit de toute substance de dimensions comprises entre 1 et 100 nanomètres (1 à 100 milliardièmes de mètre) présente dans les produits de consommation en raison de ses propriétés physico-chimiques ou biologiques. De telles substances peuvent avoir des effets biologiques une fois inhalées ou ingérées par l’homme ou des organismes vivants.

L’identification de leurs sources et des produits dans lesquels ils sont présents permettrait, en principe, de prendre les mesures de bon usage et de prévention nécessaires dans les milieux où une exposition à des nanomatériaux est possible à brève ou longue échéance.
L’inventaire du WWICS donne aux consommateurs une idée des produits qui contiennent des nanomatériaux. Cependant, il ne permet pas une analyse quantitative et qualitative précise des nanomatériaux utilisés sur tel ou tel marché national, et par suite des éventuelles expositions à des risques associés.

Cette analyse est l’un des objectifs de la déclaration annuelle des quantités et des usages des « substances à l’état nanoparticulaire » mises sur le marché en France. Elle est obligatoire en France depuis le 1e janvier 2013 pour tous les fabricants, importateurs et distributeurs de telles substances (2).

Le 30 juin 2013, 3 400 déclarations de distribution ou d’importation de substances nanoparticulaires faite en 2012 avaient été effectuées par environ 930 déclarants, dont plus de 90 fournisseurs étrangers. Un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) doit être rendu public prochainement – légalement au plus tard six mois après la date limite de déclaration (3) . Il recensera les substances déclarées et leurs usages, ce qui permettra peut-être de commencer à décrire les filières et les quantités des différents types de nanomatériaux (nanoargent, dioxyde de titane…) utilisés en France.

A l’échelle de l’Union européenne, suite à une recommandation de la Commission européenne d’octobre 2011, le règlement Reach sur l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques est en cours d’adaptation pour prendre en compte les nanomatériaux (4) , tandis que le règlement CLP (Classification, Labelling, Packaging) définit des obligations de classification, d’étiquetage et d’emballage des substances et des mélanges, dont les nanomatériaux et les nanoproduits (5).

Concrètement, ces règlements n’ont encore rien changé, et les nanomatériaux sont de plus en plus utilisés sur le marché européen, sans réel contrôle et sans études d’impact. Par ailleurs, depuis mi-2013, la réglementation européenne sur les produits biocides, et celle sur les cosmétiques prévoient un étiquetage spécifique indiquant la présence de nanomatériaux. Il en sera de même à compter du 13 décembre 2014 pour les additifs nanoparticulaires présents dans les produits alimentaires. Toutefois, l’étiquetage « nano » sur les emballages de ces produits indique seulement la présence d’un nanomatériau ; il ne dit rien des quantités et des risques associés, des précautions d’utilisation et sert donc plutôt un choix par défaut qu’un choix raisonné.

Pour inventer une traçabilité des nanoproduits ou des nanomatériaux, il est probable qu’il faille aller plus loin. Par exemple en développant dans tous les pays européens des registres nationaux de l’ensemble des nanomatériaux produits et importés et des produits qui en contiennent, et en rendant accessible via ces registres, pour les utilisateurs professionnels et les consommateurs, les connaissances scientifiques correspondantes (propriétés, effets toxicologiques, impacts écologiques connus ou soupçonnés, travaux en cours).

Ne serait-ce pas le seul véritable moyen pour tout un chacun d’exercer ses responsabilités et de consommer sans courir le risque d’affecter son entourage, la société et l'environnement ?

(1) Project on Emerging Nanotechnologies, Woodrow Wilson International Center for Scholars http://www.nanotechproject.org/cpi/
(2) Articles L. 523-1 à 523-3 du Code de l’environnement
(3) http://www.r-nano.fr
(4) Comment adapter REACH aux nanomatériaux ? Consultation de la Commission européenne jusqu'au 13 septembre, VeilleNanos, 25 juillet 2013
http://veillenanos.fr/wakka.php?wiki=NanoReachConsultationCE2013 
(5) http://echa.europa.eu/fr/chemicals-in-our-life/nanomaterials

Jean-Jacques Perrier, journaliste, consultant en innovation 

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