UP' Magazine L'innovation pour défi

CRISPR-cas9

La prolifération de CRISPR nous mène-t-elle vers un nouvel équilibre de la terreur ?

Pendant la guerre froide, ce que l’on craignait par-dessus tout c’était qu’une bombe atomique ne nous tombe sur la tête. L’équilibre de la terreur était maintenu entre les grandes puissances détentrices de l’arme nucléaire. Chacun se tenait par la barbichette et tout, finalement, allait très bien. Une nouvelle guerre froide est en train de se profiler à notre proche horizon. Il ne s’agit pas ici de bombe atomique mais de bombe génétique. Les progrès technologiques que nous observons chaque jour – avec notamment le CRSPR-Cas 9 – vont, selon certains observateurs, scinder le monde en deux camps opposés. Ceux qui refuseront toute manipulation sur l’humain au nom de principes éthiques ; et ceux qui y verront l’occasion de créer de toute pièce une humanité augmentée, améliorée, invincible. Le théâtre des opérations serait en train de se former sous nos yeux, en ce moment.
 
Nous parlons souvent de CRISPR dans nos colonnes. Nous suivons ses évolutions, ses expérimentations, nous alertons sur ses enjeux et ses risques. Mais comme une image vaut mieux que mille mots, nous vous recommandons de regarder cette vidéo relayée par le site Science-post. Elle est pédagogique, relativement complète mais nul doute, qu’après son visionnage, un goût amer s’installera dans votre bouche. Une étrange inquiétude.
 
 
Oui, les outils de manipulations génétiques dont nous disposons aujourd’hui et encore plus ceux qui se profilent dans les laboratoires pour demain matin seront bel et bien en mesure de modifier l’espèce humaine. Face à cette issue, deux possibilités s’offrent à nous : soit réguler, soit récupérer. Réguler cela signifie laisser aux États, aux organisme internationaux, le soin de décréter ce qui est bien et mal dans ces recherches, ce qu’il faut brider ou cesser immédiatement au nom du bonum humanum comme le disait Hans Jonas. Principe responsabilité oblige. Mais cette position soulève, aussitôt qu’on l’évoque, des questions sur le droit d’interrompre la science, de brider le progrès. Cette interrogation est d’autant plus justifiée que CRISPR est une technologie duale qui est en capacité de résoudre la plupart des maladies dont l’humanité est hantée et peut-être même aussi la vieillesse.
L’autre possibilité est de récupérer ces technologies pour asseoir son pouvoir ou sa puissance. Nous avons récemment évoqué le risque de dissémination de ces outils dans les univers terroristes. Mais au niveau des États aussi, les tentations peuvent être grandes d’améliorer physiquement sa population, son armée, pour prendre des avantages décisifs sur le reste du monde.

LIRE DANS UP : CRISPR-Cas9 pourrait-il devenir une arme de destruction massive ?

Le futurologue d’obédience transhumaniste, Zoltan Istvan, s’est livré au jeu des scénarios dans un article publié dans Motherboard. Il déclare d’emblée « La technologie d'édition génétique n'a pas d'effets dangereux immédiats. Pourtant, elle promet de créer autant de dissensions au sein de l'humanité que 70 ans de prolifération nucléaire ». Selon lui, deux camps vont s’opposer. D’un côté, la Chine et ses armées de scientifiques qui ont emprunté, bride abattue, le cheval de bataille de la révolution génétique et font fi des susceptibilités éthiques des occidentaux. Ils ont été les premiers à expérimenter CRISPR sur des embryons humains. De l’autre côté, les États-Unis, dirigés dès le 20 janvier prochain par des conservateurs chrétiens qui affirment que l’Homme doit demeurer tel que Dieu l’a créé.
 
Pour Zoltan Istvan, nul doute que c’est dans cette opposition que germeront « les graines d'un grand conflit futur, qui se traduira à coup sûr par des manifestations de masse, des émeutes, et même une guerre civile ». Si, d’un côté, la Chine décidait d’accroître la force et l’intelligence de ses enfants grâce à des manipulations génétiques (ce qui sera du domaine du possible dans moins de dix ans) et si d’un autre côté, les américains décidaient de rester naturels et de bannir toute intervention génétique destinée à modifier l’humain, pour se mettre en accord avec la volonté supposée de Dieu, alors « un conflit majeur à l'échelle de l'espèce humaine éclatera rapidement ».
 
Le monde se divisera en deux populations : ceux qui seront « augmentés » et les autres. Fermera-t-on les frontières à ces nouveaux humains ? Les enfermera-t-on dans des camps ? Les exterminerons-nous ? Et vice-versa, les nouveaux humains accepteront-ils la présence de vestiges d’une espèce ancienne à leurs côtés ? Ce scénario laisse libre cours à toutes les paranoïas…
 
Il n’en demeure pas moins que réguler ou pas, mettre en place des moratoires sur les recherches génétiques ou tâcher de contrôler ce qui se passe dans les laboratoires semble vain. CRISPR-Cas 9 s’achète aujourd’hui en kit pour moins de 100 $ sur Internet. Partout dans les laboratoires du monde, des apprentis sorciers s’exercent à ces manipulations. Le mouvement est lancé. Le danger ne viendra pas forcément des États, mais des zones obscures de la société.
 
Alors faut-il prôner, comme le propose Istvan, une autre voie, celle de la libéralisation de la recherche partout, aux États-Unis comme en Chine et ailleurs ? Une « bonne vieille compétition scientifique » dit-il et « voyons quel pays est capable de proposer les meilleures améliorations à ces citoyens, et partageons ensuite ce que nous aurons créé de mieux pour faire en sorte que les peuples soient aussi égaux que possibles ». Ce vœu pieux appelant à concilier la paix et le progrès scientifique est-il viable ? Ou seulement possible ? Sommes-nous condamnés à entrer dans une nouvelle guerre froide avec comme enjeu décisif, l’espèce humaine elle-même ? La question reste entière et mérite d’autant plus d’être posée dans nos sociétés atteintes par le doute, l’inquiétude et le rétrécissement de leur horizon prédictif.
 
 

 

CRISPR danger

CRISPR-Cas9 pourrait-il devenir une arme de destruction massive ?

CRISPR-Cas9, cet outil moléculaire d’édition génétique dont nous relatons assidument les développements dans nos colonnes, pourrait devenir, entre les mains de terroristes, une arme de destruction massive. C’est ce que pensent les experts de la CIA qui ont alerté, il y a quelques jours, le président Obama. Cette technologie de génie génétique est le symbole même des technologies duales : elles sont enthousiasmantes au regard de leur puissance pour éradiquer certaines maladies, mais elles sont aussi effrayantes dans leur capacité à modifier la génétique du vivant. D’autant plus qu’elles sont extraordinairement faciles d’accès et d’emploi. Entre les mains d’individus malintentionnés, CRISPR pourrait devenir une arme diabolique.
 
Dans une lettre au président Obama, le Conseil pour la science et la technologie (PCAST) demande la création d’urgence – sous six mois maximum – d’une entité chargée de l’élaboration d’une stratégie de biodéfense nationale.  En ligne de mire, les nouvelles technologies de thérapie génique et de synthèse de l’ADN, au premier rang desquelles le Conseil cite CRISPR.
La lettre précise que les États-Unis doivent se préparer à lutter non seulement contre les agents biologiques connus, mais aussi « contre l’éventail beaucoup plus large et en constante évolution, de menaces biologiques impossibles à anticiper pleinement. » Plus précisément, le Conseil fait valoir que l’ADN synthétique, la thérapie génique et les technologies d’édition du génome comme CRISPR ouvrent de nouvelles possibilités d’usages criminels. La liste des menaces fait froid dans le dos : modification d’un virus ou d’une bactérie pour la rendre résistante aux médicaments, ADN artificiel créé en laboratoire, modification de l’ADN de cellules vivantes. D’autant, ajoutent les scientifiques du PCAST, que les progrès technologiques permettent de générer rapidement et au moindre coût des modifications du codage de certains organismes vivants qui pourraient être utilisés par des terroristes pour fabriquer une arme biologique d’un nouveau type.

La menace est sérieuse

La menace est sérieuse car, selon les experts, il sera quasiment impossible de suivre et surveiller toutes les expérimentations menées dans des laboratoires de fortune, voire dans des garages. Pour Todd Kuiken, spécialiste en génie génétique de l’université de Caroline du nord, cité par la revue du MIT, le danger ne vient pas seulement des vecteurs biologiques habituels comme les virus ou autres agents pathogènes. Il vient aussi d’ « attaques biologiques plus exotiques » comme par exemple un insecte qui aurait été modifié pour éliminer la culture vivrière de base d’un pays.
 
Déjà, en février dernier le rapport annuel de la CIA sur l’évaluation mondiale des menaces avait étonné plus d’un. Le directeur du renseignement national américain, James Clapper, avait en effet ajouté l’édition de gènes dans la liste des menaces posées par « des armes de destruction massive et leur prolifération ».  CRISPR figurant ainsi aux côtés d’autres menaces plus conventionnelles comme les essais nucléaires nord-coréens, la guerre chimique en Syrie, les nouveaux missiles intercontinentaux russes, etc. Pour Clapper, CRISPR est une technologie menaçante : « Étant donné la diffusion importante, le coût peu élevé et la rapidité de développement de cette technologie à double usage, son détournement volontaire ou non intentionnel peut avoir des implications d'une grande portée, tant sur le plan économique que sur celui de la sécurité nationale ». Il ajoute : « Le fait que des recherches sur l'édition de gènes soient menées dans des pays qui ont des normes règlementaires ou éthiques différentes de celles en vigueur dans les pays occidentaux, augmente probablement le risque de création de produits ou d'agents biologiques potentiellement dangereux. »

Du débat éthique à celui de la sécurité

Le rapport de la CIA établit un scénario catastrophe. CRISPR pourrait être utilisé pour éditer l'ADN d'embryons humains afin de provoquer des modifications génétiques dans la génération suivante. Jusqu’à présent, les débats sur la modification des gènes étaient restés cantonnés à des questions éthiques. Les mises en garde de la communauté des renseignements nationaux porte maintenant le débat sur le terrain de la sécurité.
 
Les questions éthiques se sont posées dès les débuts de CRISPR. Jennifer Doudna, la co-inventrice de cette méthode avec sa consœur Emmanuelle Charpentier, s’en inquiétait elle-même. Elle mettait en garde dans un article de Nature News  « le train d’enfer » des recherches sur l’édition de gènes et s’inquiétait que les progrès menés dans les laboratoires ne s’accompagnent pas des nécessaires discussions et évaluations éthiques. Mais aujourd’hui, le débat dépasse le seul stade de l’éthique. La sécurité de cette technologie est désormais mise en cause. Jennifer Doudna avait pressenti ce changement d’optique. Elle déclarait « à la mi-2014, j’étais déjà inquiète à l’idée que la technique CRISPR-Cas9 puisse être utilisée d’une manière dangereuse, ou perçue comme dangereuse, avant même que les scientifiques n’aient communiqué sur cela au monde profane. Je n’en aurais pas voulu à mes voisins ou à mes amis de me dire : “Tout cela était en train de se faire et vous ne nous en avez pas parlé ? »

Peut-être est-il déjà trop tard

Peut-être est-il déjà trop tard. La technologie est mise en œuvre dans des milliers de laboratoires à travers le monde, plusieurs milliers d’articles scientifiques sont publiés sur les applications les plus variées de cette technologie. Celle-ci s’est répandue comme une trainée de poudre parce qu’elle possède une qualité rare en biotechnologie : elle est facile d’accès. Certains scientifiques estiment qu’un simple titulaire d’une licence de biologie possède les compétences suffisantes pour s’en servir.  Certes de façon grossière, mais suffisante pour bidouiller une bactérie, une levure ou un organisme unicellulaire simple. N’importe quel amateur décidé pourrait s’initier à cette pratique. Circonstance aggravante, des kits CRISPR sont vendus sur internet pour moins de 100 euros. Un ticket d’entrée sans commune mesure avec toute autre biotechnologie. CRISPR, mis à la portée d’amateurs, hors du milieu des laboratoires établis et des universités, c’est possible. C’est en cours. Les biohackers, les biologistes de garage, les DIY de la biologie existent déjà. Ils sont même encouragés depuis plusieurs années pour leur capacité à créer de l’émulation et une dynamique porteuse. Un bel esprit open source, open access !
 
Mais comment contrôler ceux qui franchiront la ligne rouge ? Comment les détecter, anticiper la menace ? Sacré casse-tête pour les services de lutte contre le terrorisme. Faudra-t-il ficher tous les doctorants en biologie pour éviter les dérives ? Nous n’en sommes pas encore là mais nul doute que certains y pensent dans les bureaux de la DGSI, de la CIA ou d’ailleurs…
 
Mis entre de mauvaises mains, CRISPR peut produire des effets désastreux. Le chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, Olivier Lepick déclarait récemment : « La facilité avec laquelle on peut modifier une bactérie peut légitimement inquiéter. On peut imaginer que des malfaiteurs pourraient la rendre plus résistante, plus agressive, plus pathogène, voire même, ce qui devient encore plus effrayant, à même de s'attaquer à des types dont les gènes sont présélectionnés pour être visés, comme la couleur de la peau, des yeux ou des cheveux par exemple ! C'est un scénario effrayant mais c'est envisageable avec ce genre de technologie, et surtout beaucoup plus facile qu'avec les outils précédents. »

Indifférence coupable

Des perspectives propres à enflammer la paranoïa la plus insensible. Et pourtant, CRISPR se développe dans l’indifférence quasi générale de l’opinion publique. Selon un sondage réalisé par l’IFOP en mai 2016, seuls 3 % des personnes interrogées savent ce qu’est CRISPR. Un niveau de connaissance très faible (12 %) même parmi les diplômés du supérieur, les professions libérales et cadres supérieurs, catégories traditionnellement les mieux informées de la population. Cette méconnaissance, voire cette indifférence, n’est-ce pas là le plus grand danger de CRISPR ?
 
 

 

gene drive

Le forçage génétique mis en accusation au sommet de la biodiversité à Cancun

Protéger la diversité. Telle est l’ambition de la Conférence des parties de la Convention sur la diversité biologiques qui se tient à Cancun du 2 au 17 décembre. Alors que les chiffres attestant de la 6e extinction sont dramatiques - la moitié des espèces de vertébrés décimées depuis quarante ans - alors que l’on connaît les causes - pollutions, fragmentation des écosystèmes, déforestation - 160 ONG attirent l’attention sur un risque émergent : la destruction des populations dites « nuisibles ». L’outil qu’elles redoutent est appelé forçage génétique (« gene drive » en anglais). Même si de nombreuses mises en garde sur son usage se sont manifestées récemment, tout semble prêt pour que l’agroindustrie le banalise.
 
Le paludisme, le Zika, le chikungunya… sont des fléaux terribles. Causés par des moustiques que tous les pays touchés entendent éradiquer. Les chercheurs examinent depuis longtemps des solutions chimiques (insecticides), physiques (radiations), transgéniques… Rien ne semble assez efficace à côté d’une arme massue : le forçage génétique. A tel point que la Fondation Bill et Melida Gates a investi sur cette technique 75 millions de dollars. Elle devrait proposer d’ici deux ans aux dirigeants africains des anophèles – moustiques vecteurs du paludisme - modifiés par cette technologie pour être résistants au parasite, Plasmodium falciparum, l’agent du paludisme.
 
De quoi s’agit-il ? Le procédé sort directement des avancées récentes permises par l’édition du génome, et la très fameuse technique CRISPR-Cas9 capable de faire du copier-coller avec les gènes.  La technique du gene drive concentre dans une cassette un gène que l’on veut propager et l’outil – appelé gène égoïste - permettant d’accélérer sa diffusion. Les ciseaux permettant la microchirurgie sont embarqués et encodés au sein même du génome ciblé. Le montage permet de court-circuiter les lois de Mendel, au point qu’à chaque génération, 100% des descendants ont acquis le gène intrusif. En une dizaine de générations d’individus se reproduisant de façon sexuée, la cassette a contaminé l’intégralité ou l’extrême majorité de la population sauvage (voir le schéma ci-dessous).
 
 
En avril 2016, face à l’épidémie inquiétante du Zika (concernant non seulement l’Amérique latine mais aussi des régions d’Afrique, d’Asie du Sud et des Iles du Pacifique), l’OMS a engagé des programmes de lutte anti moustiques et a encouragé les expérimentations notamment avec le candidat de la firme britannique Oxitec, le moustique OX513A. Pour les chercheurs engagés dans cette lutte antivectorielle, comme Eric Marois, de l’Institut de biologie moléculaire et cellulaire de Strasbourg, l’enjeu de santé publique donne toute légitimité. Dans la mesure où on vérifie que l’on n’a pas d’effets délétères sur d’autres espèces. « Nous devons proposer des solutions, mais il faudra veiller à la manière de les mettre en œuvre " avait-il insisté lors de son audition à l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (OPECST) en avril 2016.

La reproduction sexuée crée de la diversité, le forçage génétique l’élimine

Pourtant un réseau de 160 associations issues du monde entier vient de manifester son opposition à cette technique, lors du sommet de Cancun (Mexique) - du 2 au 17 décembre - dédié à la biodiversité. Ce lundi 5 décembre, à l’occasion de cette 13e conférence des parties de la Convention sur la diversité biologique (CDB), a été présentée une demande de moratoire sur la « nouvelle technique génétique d’extinction ». Les associations estiment qu’ « il n’est pas possible de prédire de manière adéquate les effets écologiques en cascade de la diffusion dans les écosystèmes sauvages ». Elles craignent les effets irréversibles et le franchissement des barrières d’espèces. Elles demandent l’arrêt de tout recours au forçage génétique même pour la recherche.
 
Cette position s’inspire des travaux menés depuis vingt ans par le groupe canadien ETC (érosion, technologie et concentration) qui milite pour la mise en place d’une instance de gouvernance des technologies adossée aux Nations Unies (ICENT). Dans le même état d’esprit, en France, des réseaux associatifs comme FNE ou l’INC déjà impliqués au sein du Haut Conseil aux biotechnologies ou du Conseil économique, social et environnemental (CESE) proposent la création d’un Haut Conseil de l’innovation technologique (HCIT).
 
Conscient que les choix technologiques sont tirés par les marchés, Pat Mooney, directeur d’ETC Group, ne cesse de rappeler les dangers de la réduction de la diversité, de la concentration des semenciers (5 multinationales aujourd’hui détiennent 60% des variétés agricoles) pour la sécurité alimentaire mondiale. D’ailleurs, se plait-il à rappeler, « Il peut y avoir du profit même si une technique ne marche pas ».
Pat Mooney n’est pas isolé : de nombreux chercheurs pointent des problèmes irréversibles de sécurité écologique ou d’éthique. Dans le rapport publié par l’Académie américaine des sciences en juin 2016 sur la technologie gene drive, Jesse Kirkpatrick et Andrew Light, Institut for philosophy and public Policy (George Manson University) ont donné une série d’objections sérieuses. Ils ont mentionné notamment des effets hors cible non prévisibles, de grandes inconnues concernant les dynamiques des écosystèmes, une insuffisance des cadres d’évaluation du risque écologique. Pour Jesse Kirkpatrick « Les technologies gene drive soulèvent d’importants problèmes de sécurité (…) Les réglementations actuelles sont incertaines ou inexistantes. De plus, ces dernières ne peuvent être effectives si l’on réalise que le gene drive n’est pas traçable et que son efficacité immédiate cache ses effets à long terme imprédictibles ».

Outil de gestion des nuisibles

Les espèces vivantes n’ayant pas de frontières, la question cruciale sera de pouvoir réguler au plan international les usages de cette technique. Sur quels organismes ? Selon quels intérêts ? Sanitaires ou économiques ? Protéger les hommes ou bien les marchés ?
Car ce n’est pas pareil de lutter contre des moustiques tueurs ou de s’en prendre à… des ravageurs de cultures comme la Chrysomèle du maïs, qui fait beaucoup de dégâts. « Le forçage génétique qui constitue un outil de gestion des nuisibles » a toutes les chances de se banaliser, estime le philosophe Baptiste Morizot, de l’Université d’Aix-Marseille. Alors que le gene drive n’a rien d’une technologie cataclysmique, c’est l’adéquation de cet outil avec les logiques de l’agrobusiness qui fait craindre le pire.  Le risque est bien que la validation de la technique en santé publique serve de cheval de Troie pour légitimer a priori l’usage du gene drive contre toutes sortes de nuisibles, sans questionner à quoi ils nuisent ? ».

Car la notion de « nuisible » est très relative …

Notons que le terme nuisible est appliqué par l’agrobusiness à tout ce qui minimise le rendement des récoltes, la productivité. Or il existe un foisonnement de prédateurs qui menacent les intérêts économiques.  Et le gene drive pourrait être bien utile pour en finir avec ces « ravageurs » vus comme de stricts nuisibles alors qu’ils peuvent être aussi des pollinisateurs ou des rouages utiles des écosystèmes.
 
En septembre dernier, Monsanto a obtenu la première licence pour l’usage agricole de CRISPR-Cas9 auprès du Broad Institut (qui est une émanation du MIT et de Harvard). Pour Issi Rosen, directeur commercial du Broad Institut, l’usage des techniques d’édition en agriculture soulève des préoccupations éthiques et écologiques. C’est pourquoi la licence n’a été accordée à Monsanto que sous réserve : ne pas recourir au gene drive ! L’institut prohibe aussi la stérilisation des semences ainsi que la modification du tabac (en vue d’augmenter les effets de dépendance) pour un usage commercial.
Pour certains, c’est l’accès de tous à ces techniques qui est redoutable. Le chercheur australien, Colin Campbell estime que « la chose la plus inquiétante avec le gene drive c’est son prix : pour à peine 30 dollars, n’importe qui peut l’utiliser. C’est la combinaison du coût très bas et de la disponibilité qui rend cette technique si dangereuse ».
 
De son côté, le généticien israélien David Gurwitz (Université de Tel Aviv) prévient : si la technique du gene drive permet d’empêcher les moustiques de contaminer les humains avec le parasite du paludisme, elle peut aussi servir de cargo pour intégrer des toxines létales et infecter les humains ».
En France, le Haut Conseil des biotechnologies a été saisi pour donner un avis sur le recours au gene drive dans la lutte contre les moustiques. Le rapport est attendu pour début 2017.
 
 

A ne pas manquer :
Le 17 janvier 2017 se tiendra à l’ENS la première Conférence Legrain, du nom d’un mécène de l’ENS passionné par la recherche scientifique. Les Conférences Legrain à l’ENS ont pour objet de mettre en lumière les résultats obtenus dans le cadre de recherches innovantes, actuellement en cours, et dont les implications pourraient bien bouleverser nos sociétés contemporaines.
Dans cet esprit, la première Conférence Legrain à l’ENS sera consacrée à : L’ingénierie du génome, entre espoirs et craintes,
Elle aura lieu salle Jean Jaurès, et visera notamment à faire le point sur les enjeux scientifiques et éthiques de la technique Crispr/Cas9,

La Conférence Legrain se déroulera en deux temps :
- une première partie scientifique (16h30-19h) intitulée La technologie CrispR et ses applications, qui se déroulera en français et en anglais en présence de plusieurs chercheurs internationaux prestigieux, conférence préparée en amont avec des enseignants et des étudiants de l’ENS ;
- une seconde partie grand public (20h-22h), sous la forme d’une table ronde, intitulée Implications éthiques et juridiques de la révolution CrispR, en présence de philosophes, de médecins et de juristes.Mardi 17 janvier 2017, ENS, 45 rue d’Ulm, salle Jean Jaurès, entrée libre dans la limite des places disponibles.

 

biotechnologies

Les startups françaises biotechs font les yeux doux à la Chine

Les startups françaises dans le domaine des sciences du vivant se montrent de plus en plus nombreuses à vouloir ouvrir leur capital à des fonds chinois. C’est pour elles un bon moyen de trouver les partenaires industriels et financiers capables de leur ouvrir les portes de cet immense marché émergent de la santé en Chine.
 
En général, les startups françaises sont habituées à mener leur business en Europe ou aux États-Unis. La Silicon Valley en fait rêver plus d’une. La Chine, pendant ce temps, n’attire qu’une faible minorité d’entre elles. En 2015, le continent américain hébergeait 55 filiales de sociétés françaises du secteursanté/biotech et 53 partenariats, contre huit filiales en Chine et quatre partenariats, selon le dernier bilan annuel de l'association France Biotech, publié la semaine dernière.
Et seulement 6% des capitaux investis dans les sociétés européennes des sciences de la vie cotées sur Euronext et Alternext provenaient l'an dernier de pays autres que la France, ses proches voisins et les Etats-Unis, selon ce rapport.
 
Il n'empêche qu'en 2016, plusieurs sociétés hexagonales de technologies médicales ("medtechs") comme Theraclion, Theradiag et Median Technologies ont ouvert leur capital à des groupes chinois, qui ont pris des parts minoritaires pour quelques millions d'euros.
Dans le cas de Theradiag, société de diagnostic in vitro et de théranostique (tests pour des thérapies personnalisées), l'entrée du chinois HOB Biotech dans son capital à hauteur de 11% fait suite à un partenariat commercial entre les deux sociétés.
"Les fonds d'investissement chinois sont plus intéressés d'investir dans des sociétés françaises si elles ont déjà des accords industriels avec des entreprises chinoises", estime Michel Finance, directeur général de Theradiag et vice-président de France Biotech. "Dans les trois derniers mois j'ai été contacté par deux ou trois fonds chinois, parce qu'on avait notre accord avec HOB Biotech. Clairement il y a de l'argent, et il y a de l'envie" chez les investisseurs chinois, se réjouit-il.

Une rencontre France-Chine en 2017

"Les choses s'accélèrent" en Chine dans le marché de la santé, confirme à l'AFP Antoine Papiernik, associé-gérant du fonds européen de capital-risque Sofinnova Partners. L'intérêt des industriels et investisseurs chinois se porte pour le moment davantage sur les medtechs, car "les produits sont plus matures, généralement déjà approuvés et mis sur le marché en Europe ou aux États-Unis", explique-t-il.
 
Le secteur chinois des dispositifs médicaux est aussi plus développé que celui des biotechs, même si l'industrie pharmaceutique locale commence aussi à "bourgeonner" en montant en gamme et en s'intéressant à l'innovation, ajoute M. Papiernik, récemment revenu d'un voyage de reconnaissance en Chine. "J'avais des rendez-vous avec des acteurs du secteur dont je ne connaissais même pas le nom, alors que ce sont des sociétés cotées dont la capitalisation boursière se chiffre en milliards de dollars !" s'émerveille-t-il. "L'Europe c'est une grande inconnue pour eux, et inversement pour nous, mais on ne peut pas rester à l'écart de ça".
 
Cependant les investisseurs chinois sont freinés dans leur élan par des mesures réglementaires de Pékin, comme le contrôle des changes, relate-t-il. Côté européen, "il y a une certaine résistance" des entrepreneurs à s'associer avec des Chinois, y compris dans les sciences de la vie, en raison de "la peur de se faire dépouiller" de leurs brevets et technologies, confie-t-il. "Il est indispensable de s'assurer que votre partenaire industriel local est fiable, et qu'il possède les bonnes connexions, de manière à avoir les autorisations de développement et d'investissement à l'étranger", préconise Michel Finance.
 
Mais de tels efforts peuvent dissuader des startups françaises, qui disposent de moyens humains et financiers souvent étriqués. Pour les encourager à explorer cette voie, France Biotech compte organiser à l'automne 2017 une rencontre en Chine entre entrepreneurs français du secteur et investisseurs locaux, à l'instar des "French Life Science Days" que l'association organise chaque année depuis 2014 à New York.
 
Source AFP
 
 

 

Alain Ducasse

Premier dîner génétiquement modifié : Ducasse était aux fourneaux !

La société biopharmaceutique Cellectics vient d’organiser un dîner d’aliments issus de l’édition du génome à New York. Une première mondiale qui a suscité six mois de préparation et de nombreux tests culinaires conduits par le laboratoire d’Alain Ducasse.  
 
Cellectis, société biopharmaceutique américaine spécialisée dans le développement d'immunothérapies fondées sur des cellules CAR-T ingénierées (UCART), a organisé le 20 octobre dernier à New York, en collaboration avec sa filiale dédiée aux biotechnologies agricoles Calyxt, située dans le Minnesota, le premier dîner à partir d’aliments issus de l’édition du génome et des dernières innovations en matière d'ingénierie génétique comme le CRISP-Cas 9. Ce repas, composé de six plats, comptait une variété d’aliments dont du soja à haute teneur en acide oléique et des pommes de terre issus de l’édition du génome. Au menu de ce dîner exceptionnel : Burger de tofu et soja, Houmous de soja, daurade et citron, Gâteau de pommes de terre au four ou Soja, poisson mariné et caviar.
 
Calyxt explique qu’elle s’appuie sur la technologie de pointe TALEN pour développer des cultures plus saines en effectuant une délétion de l’ADN, sans jamais ajouter le moindre ADN étranger. “Ce dîner – véritable repas du XXIe siècle – marque une étape majeure à la fois pour Cellectis et Calyxt”, justifie André Choulika, Président-directeur général de Cellectis et Président de Calyxt. “C’est non seulement un moment historique pour les industries agro-alimentaires et biotechnologiques, mais également pour les citoyens du monde entier qui sont en quête de réponses face aux problèmes de santé de notre société. Ce repas est un bon indicateur de comment l’édition du génome va transformer ce que nous mettrons dans nos assiettes dans un futur proche.”
 
On peut s'étonner de voir le chef cuisinier le plus célèbre au monde, Alain Ducasse, aux fourneaux pour la préparation de ce dîner de science-fiction. Peut-être a-t-il été séduit par la promesse des biotechnologues. En effet, Federico Tripodi, Directeur général de Calyxt claironne : “L’édition du génome a un énorme potentiel pour améliorer nos vies et notre alimentation tout en minimisant notre impact sur l’environnement via les aliments que nous produisons et consommons,” . Il ajoute “Nous pensons que les aliments de qualité produits par Calyxt répondront aux enjeux du développement durable et du changement climatique, tout en apportant des éléments de réponse aux problèmes de notre société tels que l’obésité, le diabète ou encore le mauvais cholestérol. Les possibilités sont infinies ; chaque jour, les consommateurs sont de plus en plus attentifs à leur alimentation, et nos produits seront développés pour répondre à leurs besoins. Ce dîner représente une première étape en ce sens, avec pour mission de mettre en lumière l’impact positif que l’édition du génome aura sur la vie des consommateurs dans les mois et les années à venir.”
 
La biotechnologie d'édition du génome végétal  est d'ores et déjà une réalité. Elle consiste à récérire le code génétique d'un organisme pour le doter de caractéristiques nouvelles. Certes, à la différence des OGM, il ne s'agit pas d'ajouter des éléments extérieurs au patrimoine génétique de l'organisme. Mais ces manipulations de l'information du vivant sont à considérer avec une extrême prudence. Sommes-nous capables aujourd'hui d'en mesurer les effets à moyen et long terme ? Les générations futures de ces organismes sont-elles, elles aussi, altérées ? Sommes-nous si certains que cela que ces nouvelles denrées pourront être consommées en toute sécurité ? Autant de question pour lequelles les scientifiques sont sans réponse précise. Il n'en demeure pas moins que le Lab d'Alain Ducasse accepte de prendre ce risque et apporte sa caution à une nouvelle ère de production de notre alimentation. Une ère qui remise aux temps anciens l’alimentation produite par les agriculteurs pour la remplacer par de la production de laboratoires ?
(Source : CP Cellectis - 31/10/2016)
 

 

 

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