UP' Magazine L'innovation pour défi

biocontrôle parasites

L’ère du biocontrôle est arrivée

Trouver des parades à la mouche du brou qui attaque les noyers en Dordogne, ou contre le chancre coloré qui ravage les platanes du Canal du midi… Les agroentreprises et instituts techniques se tournent de plus en plus vers des solutions biologiques : parasites, produits naturels, pièges hormonaux… Avec succès ! 
Photo : Aphidius colemani sur pucerons
 
Rien de plus déprimant que de voir son jardin, ses arbres, ses cultures… grignotés par les insectes. Avec le printemps qui vient, chacun guette les solutions pour contrer les ravageurs. On pense à la bactérie Xylella fastidiosa qui menace les oliveraies des Pouilles en Italie, aux charançons rouges qui s’en prennent aux palmiers dans le Midi, mais aussi à la pyrale, ce papillon dont la chenille dévore les allées de buis et défigure nos jardins historiques à la française. Imaginez Vaulx le vicomte ou Villandry sans leurs buissons sculptés !
 
La contre offensive pourrait bien venir du biocontrôle, cette stratégie de lutte biologique où le ravageur se trouve perturbé, piégé, attaqué par un parasite. Le pionnier en la matière est le groupe Koppert né aux Pays-Bas il y a 40 ans et qui propose une panoplie de bourdons pollinisateurs, bactéries tueuses ou semences enrobées de microorganismes dopants. Il vient d’ailleurs de mettre sur le marché le piège BUXatrap qui émet des phéromones capables d’attirer et tuer les pyrales du buis. « C’est une solution qui a été validée dans le cadre du projet SaveBuxus que nous avons mené en partenariat avec  INRA, Plante & cité, Astredhor, et dont le brevet d’invention a été déposé" précise Frédéric Favrot, directeur général de Koppert France. Ce dernier apparaît parfois comme un sauveur. A Nice et à Monaco, on est venu à bout de l’invasion des palmiers par les charançons rouges grâce à l’injection au cœur de l’arbre de nématodes produits par l’entreprise hollandaise. 
 
Aphidius ervi sur pucerons

Ecouter les plantes 

Avec des filiales dans plus de vingt pays, Koppert élève et distribue toutes sortes d’organismes pour les arbres, végétaux et cultures : des insectes auxiliaires (microguèpes, hyménoptères, acariens, araignées prédatrices, œufs, larves ou pupes…), des microorganismes protecteurs, stimulants ou fertilisants. « Nous produisons des organismes vivants, et cela requiert une logistique à flux tendu, explique Frédéric Favrot. Pour l’Europe, les organismes sont élevés à Rotterdam ou en Espagne : nous ne pouvons retarder ou accélérer les rythmes que de quelques jours par des effets de température. La vie n’attend pas ».
 
La firme qui emploie aujourd’hui 1 100 personnes (avec un chiffre d’affaires de 180 millions d’euros) a une approche holistique des cultures et ne se considère pas comme un fournisseur mais comme un partenaire des agriculteurs. Sous son influence, les cultures sous abri (sous serre) se sont pratiquement presque toutes affranchies des traitements phytosanitaires. Tomates, concombres, courgettes… ne subissent plus qu’un ou deux traitements grâce à des approches de biocontrôle préventives.
Un autre marché s’ouvre aujourd’hui, celui des cultures spécialisées en plein champ (viticulture, arboriculture, légumes…). « Et il y a fort à faire quand on sait qu’il y a près de trente traitements réalisées sur les vergers de pommes, et plus de 60 parfois sur les bananeraies » pointe Frédéric Favrot qui n’est pas un militant mais seulement un défenseur du « moindre impact environnemental ». « Ce qui nous fera réussir c’est que nous sommes en train de buter sur des impasses techniques, estime-t-il. Soit les produits classiques ne marchent plus car le ravageur est devenu résistant, soit le pesticide a été retiré du marché car trop dangereux, soit nous avons affaire à de nouveaux parasites… Chacun sent que nous arrivons à la limite de notre système du « tout chimique » qui rend malade et qui est cher ». 
Pour la protection de la vigne, Koppert a mis au point – avec l’Institut français de la vigne - une substance naturelle qui forme un film sur les feuilles et étouffe les champignons parasites comme l’oïdium ou le botrytis ou pourriture grise. Ce produit pourra aussi servir sur les pommiers atteints de tavelure en complément de pièges à confusion sexuelle contre le carpocapse. 
 
Le biocontrôle peut aussi être conçu sous forme de stimulations des plantes afin de les rendre plus fortes contre les agresseurs. Des souches de champignon du genre Trichoderma sont efficaces ainsi que des cocktails adaptés aux situations propres à chaque champ. Ces protocoles de type NatuGro proposés par Koppert exigent un diagnostic préalable mais permettent un pilotage fin, susceptible d’augmenter la protection et les rendements. De plus en plus les agriculteurs recourent à des semences qui ont été enrobées afin de faciliter la croissance. Et cet enrobage peut être fait de microorganismes (trichoderma asperellum, bacillus megaterium, bacillus subtilis et des champignons du genre glomus) et d’extraits naturels (algues) : toute cette flore qui est mise en sommeil dans une formulation huileuse dont Koppert garde le secret produit des sécrétions favorables à la germination de la graine. 
 
Aphidius matricariae momies de pucerrons

Une mutation des pratiques et des mentalités 

Les acteurs de ces démarches de biocontrole étaient réunis le 26 janvier dernier à Paris par leur association IBMA (International biocontrol manufacturers association). Ils sont très encouragés par le Ministre Stéphane Le Foll qui inaugurait en février 2015 le consortium public-privé sur le biocontrôle mobilisant les groupes  BASF, Bayer, Goëmar, InVivo, Lesaffre, De Sangosse, Syngenta et Koppert France. « Le Chlordécone, ça a bien déconné ! a lâché Stéphane Le Foll. Il faut que nous soyons capables de nous réorienter ». 
 
Cette initiative correspond à l’une des cinq priorités thématiques du plan « Agriculture – Innovation 2025 » annoncé le 20 février 2015. Elle vise à coordonner les acteurs du biocontrôle dans le double objectif d’offrir aux utilisateurs, en premier lieu les agriculteurs, des méthodes alternatives en matière de produits phytosanitaires, et de contribuer à la consolidation du secteur français du biocontrôle. C’est un secteur prometteur et en croissance.
 
Pour donner un ordre de grandeur, l’industrie française du biocontrôle a réalisé, en 2013, un chiffre d’affaires de 110 millions d’euros et a généré plus de 5 500 emplois, directs ou indirects. Le consortium entend placer, à l’horizon 2020, la part du biocontrôle à 15 % du marché français de la protection des cultures (5 % aujourd’hui) et à multiplier par 4 les emplois générés par cette industrie.
Rappelons ici que cette dynamique résulte des impulsions politiques liées au plan Ecophyto qui exige une réduction de 50% des pesticides à l’échéance 2021 (année de référence 2010).

Mobilisation des agrochimistes 

Les grands groupes agrochimistes ont bien compris la mutation en cours. Ils ont tous mis un pied dans le secteur en rachetant des sociétés spécialisées dans la lutte biologique. BASF a acquis Becker Underwood en 2012, Bayer a acheté AgraQuest, Monsanto a capté le danois Novozymes, tandis que le levurier Lesaffre a mis dans son giron Agauxine. On peut signaler aussi que la société Goëmar ciblée sur les algues - née à St Malo en 1971 - a été récupérée par le géant japonais Arysta LifeScience Limited. 
Syngenta – qui vient d’être racheté par le chinois ChemChina pour 43 Milliards de dollars – n’est pas absent du marché car il propose une gamme Bioline de macro-organismes. Près de 40 milliards d’insectes et acariens de 20 espèces différentes sont élevés chaque année à Telstar Nursery, site d’élevage Bioline au Royaume-Uni. Enfin le groupe In Vivo distribue les produits de Biotop – biofabrique basée à Livron-sur-Drôme -  qui produit des organismes auxiliaires de cultures. 
"Face aux géants de la chimie, il faut qu’on crée des géants du biocontrole"  a insisté le ministre de l’agriculture à l’AFP. Mais la comparaison est hasardeuse… Pour l’heure, le marché du biocontrôle est de 75 millions d’euros en France alors que celui des pesticides est de deux milliards d’euros (il n’a pas baissé depuis 2010). Cette disproportion des moyens risque de durer. Le lobby des chimistes reste très actif comme l’atteste le dernier numéro du magazine bimensuel Science & pseudo-sciences édité par l'AFIS (Association Française pour l'Information Scientifique) consacré aux pesticides.
Ainsi après les climato-sceptiques, se manifeste ici le réseau des  « toxico-sceptiques ». L'éditorialiste qualifie les associations anti-pesticides de "marchands de peur", face aux industries qualifiées de "marchands de doute" (en référence au livre de Naomi Oreskes, juin 2010, Le Pommier). Une position qui va à l’encontre de la présentation faite par Martin Boudot  dans son enquête « Produits chimiques : nos enfants en danger » diffusée le 2 février dans l’émission d’Elise Lucet, Cash Investigation. 
 
Si l’on veut sortir de ces postures dogmatiques, rien n’est plus efficace qu’observer les avantages intégrés de l’approche « biocontrôle » : connaissance des comportements, respects des équilibres, absence de toxicité… Les frères Peter et Paul Koppert qui dirigent le groupe familial avec leur beau-frère Hendrich Oosthoek possèdent 100% du capital. Un modèle original basé sur la valeur sociale de l’entreprise et qui fait des envieux !
 

Un colloque est organisé à Nancy sur le biocontrôle ce 8 février à l’initiative des étudiants de l’ENSAIA et en partenariat avec BASF. 

Séminaire de l'Anses le 10 mars : Quels défis pour l’évaluation et la gestion des risques pour les cultures et l’environnement ? 

 
 
 
Photos ©Kopert
 

 

vivant

Boullimics : quand les bio-designers hackent la nature

L’Ecole Boulle de Paris accueille trois conférences sur les mondes vivants. Ce cycle Les BOULLIMICS montre comment la nature, le corps et le cerveau sont aujourd’hui pétris et reconfigurés par nos biotechniques. Une vie synthétique colonise nos organismes et nos imaginaires. Artistes, designers, biohackers, ingénieurs, biologistes… inventent des objets organiques et évolutifs, des organismes asservis ou esthétisés, interviennent sur les corps dans des démarches de bricolage, de détournement, d’interaction. Quels sont les ressorts de la vie ainsi mobilisée ? Quels jeux, quels enjeux poussent avec des inventions ? 
 
« Pourquoi est-ce que les chiens ne sont pas déjà bleus avec des points rouges, que les chevaux n’irradient pas de couleurs phosphorescentes dans l’ombre nocturne de la campagne ? (…) Nous avons appris des techniques qui rendent finalement concevable la création d’espèces végétales et animales selon nos propres programmes (…) Nous pouvons maintenant faire des êtres vivants artificiels, des œuvres d’art vivantes. » 
Vilèm Flusser, Art Forum, 1988
 
Un taureau défraie la chronique à l’Opéra de Paris ? L’exhibition sur scène d’Easy Rider (c’est son nom de bête docile) dans la pièce « Mose und Aron » de Schönberg fait scandale. Des milliers d’internautes signent les pétitions pour stopper « cette intrumentalisation honteuse d’un être vivant  pour l’art». Le cas n’est pas isolé et souligne que l’usage des organismes vivants fait souvent polémique. A moins qu’il ne fascine ou amuse ? Car que diriez-vous si l’on vous proposait d’offrir à Noël à votre fiston un tamagotchi vivant ou un hanneton-drone pour survoler le jardin de ses copains ? 
 
L’Ecole Boulle s’est associée à la dynamique du Festival Vivant (programme européen Synenergène consacré à la biologie de sytnhèse) pour aborder les connaissances de la nature, du corps et du cerveau, les manipulations en cours ou à venir et les fascinations et peurs associées. Le cycle LES BOULLIMICS a déjà accueilli ce 20 janvier 2016 Jean-François Toussaint, directeur de l’institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport (Imes), et recevra respectivement Hervé Chneiweiss, neurobiologiste et neurologue, directeur du laboratoire « plasticité gliale » au Centre de psychiatrie et neurosciences de l’Université Paris Descartes le 9 mars ; et Pierre-Henri Gouyon, biologiste de l'évolution au Muséum national d'histoire naturelle de Paris le 23 mars.
 
La fusion de l’artisan et du scientifique 
 
Au croisement de la biologie et du design, les impressions 3D qui font « pousser » les formes, la créativité bat son plein. On l’a vu en 2013, lors de l’exposition En-Vie coordonnée par Carole Collet ou au printemps 2015, à la dernière Biennale de St Etienne intitulée Hypervital. « Notre avenir, écrit le philosophe pragois Vilém Flusser, sera avant tout affaire de design. En effet, le design représente la confluence d'idées nouvelles empruntées à la science, à l'art, à l'économie et à la politique. C'est de façon apparemment toute naturelle que des éléments hétérogènes s'y combinent en un réseau complexe de relations ». 
 
On voit ainsi naître toutes sortes de créations insolites : un pigeon dont les fientes produisent du savon ; des poissons fluo pour célébrer Halloween ; des bijoux qui poussent sur le corps ; de la viande artificielle qui croît sous cloche…. Les designers ont pris la nature comme boite à outils. Et en arrivent à … animer les choses.  Ils font pousser des chaises, clignoter des arbres, jouer de la musique à leurs muscles, produire des philtres d’amour. Qui manipulent l’humeur. Et les biologistes coopèrent à coups de greffe de gènes, d’implants cellulaires, de bactéries modifiées. Les uns et les autres procèdent par bricolages, incarnations, hybridations, biosynthèses… tantôt pour innover, tantôt pour jouer. Histoire de voir ce que ça peut faire ?
 
Les applications foisonnent. Elles concernent aussi bien l’alimentation, les textiles, l’imprimerie, la décoration, le jardin ou même le secteur du jeu. Examinons quelques unes plus en détail. 
 
 
Les couleurs de la vie 
 
Pour célébrer Halloween, on a vu PetSmart proposer ses poissons Glo®Fish d’un bleu (jaune ou rouge) fluo intense. Pour 6$ vous pouvez recevoir chez vous le « Cosmic Blue Tetra Fish » qui fascinera vos invités. L’entreprise insiste sur son site pour dire que les animaux brillent d’eux mêmes sans pigment ajouté ou injection de colorant : leur caractère fluo est héréditaire donc génétique. 
Autres poissons, ceux de Revital Cohen et Tuur Van Balen, qui sont dépourvus d’organes de reproduction. Albino Goldfish est un animal stérile qui est reproduit par une machine dénommée Sensei Ichi-gô. Les deux artistes londoniens montrent la marchandisation de la reproduction avec une autre œuvre « The immortal » constituée une séries d’organes de remplacement connectée à un circuit semi-biologique. Ils imaginent aussi que l’on peut détourner la production de déjections des pigeons en intégrant une bactérie dans le tupe digestif des volatiles qui excréent alors du savon ! L’œuvre dénommée Pigeon d’or est bien vivante…
 
Greffer des capacités de luminescence est aussi l’ambition d’Anthony Evans pour les plantes. Diplomé de l’Université de la Singularité, le jeune business man s’est frotté à la communauté des biohackers de Sunnyvale, Biocurious. Il a cofondé le projet Glowing Plant (à San Francisco) qui propose des pénunias, arbres ou plantes rendues bioluminescentes. Vous pouvez acheter en ligne pour 400 $ un kit de fabrication d’un pied d’arabidospis (plante modèle des laboratoires) ou bien une « glowing rose » pour 150 $.
Pour Anthony Evans, « il s’agit d émettre dans les maisons des organismes génétiquement modifiés pour montrer aux gens que ces derniers ne sont pas effrayants mais plutôt cool et amusants ». Mais l’engouement du début a perdu son halo car l’équipe de Glowing Plant a été confrontée en 2013 à un débat houleux en 2013 quand elle a voulu réaliser une opération de crowdsourcing. En effet, de nombreuses associations se sont manifestées pour dénoncer l’absence de régulations et le risque de contaminer l’environnement avec des OGM… 
Plus discrètes, BioGlow fondée par Alexander Krichevsky dans le Missouri (qui a commercialisé dès 2013, la première plante autoluminescente Starlight Avatar)  ou Glowee en France peaufinent leurs productions. 
 
La coloration est aussi une fonction qui peut être greffée par les outils biotechnologiques. James King et Alexandra Daisy Ginsberg ont développé à l’université de Cambridge la production de pigments par des bactéries. Ce projet E-Chromi (qui a été primé lors de la compétition iGEM 2009) permet de réaliser des bio-senseurs pour tester la qualité d’une eau, colorer la nourriture. On peut aussi établir grâce à ces bactéries des diagnostics médicaux à partir de la couleur des selles. 
D’autres designers, comme Audreey Natsai, reprogramment des bactéries pour teinter les tissus. 
La start-up Pili développe aussi une bio-encre produite par des bactéries, mise au point au sein de la plateforme parisienne  de biologie de garage, La Paillasse.
 
Le bio pourrait bien devenir de plus en plus techno ! 
 
Le bio-design préfigure les pratiques de demain. Et l’alimentation est un des domaines de recréation majeure. Dans ses exercices de prospective, la prestigieuse revue du MIT parle de "nourriture 2.0", illustrant la déconnexion des terroirs notamment avec les œufs synthétiques de Hampton Creek. Celui-ci  cherche à réaliser des produits de remplacement avec la bonne combinaison de protéines végétale pour reproduire des propriétés de l'œuf de poule. L’objectif est de s’affranchir de l’élevage des poules, ses effets polluants et les souffrances des animaux. Son produit phare est une mayonnaise de substitution, Just Mayo, qui commence à être adoptée par de gros distributeurs, aux Etats-Unis mais également en Asie, à Hong Kong. Comme le relate l’article de la Technology Review : "Le PDG de Hampton Creek, Josh Tetrick, veut faire à l'industrie des œufs, qui rapporte 60 milliards de dollars, ce qu'Apple a fait au secteur du CD. "Si nous partons de zéro, pourquoi chercher à obtenir des œufs à partir d'oiseaux entassés dans des cages si petites qu'ils ne peuvent pas battre des ailes, faisant leurs besoins les uns sur les autres, ingurgitant du soja et du maïs bourré d'antibiotiques, tout ça pour les amener à produire 283 œufs par an ?" 
 
De son côté, James King explore la production de steacks synthétiques avec son projet Dressing the meat of tomorrow. On peut imaginer que la viande “in vitro” peut devenir plus rentable que l’élevage industriel et même une production plus humaine. Dès lors il s’interroge : quelles formes et quelles couleurs pourraient avoir les portions ? En s’affranchissant de l’animal, comment pourrions nous inventer des objets de désir ? 
 
Dans l’univers des boissons, on navigue entre recherche de vertus naturelles (avec Springwave à base de spiruline, produite par Algama), la beauté de l’élixir bleu de Yann Tomas ou les ressources tonifiantes de Soylent, créées par Rob Rhinehart
 
Biofabrication 
 
L’émergence de la fabrication additive ouvre la voie à des processus de constructions de cellules ou d’organes par dépôts de couches. Autodesk s’est associé à Organovo, qui réalise des imprimantes qui peuvent incruster des cellules pour former des tissus. L’Oréal a un accord aussi avec Organovo pour fabriquer des peaux artificielles. Chris Arkenberg qui dirige la stratégie chez Orange Silicon Valley pense même que les villes vont se mettre à s’adapter en s’inspirant des modalités interactives du vivant. « Les innovations émergent à l’interface des la biologie de synthèse, la fabrication additive, la robotique en essaim et suggèrent que les « bâtiments vont pouvoir être conçus en utilisant les bibliothèques de modèles biologiques et construits avec des matériaux biosynthétiques capables de détecter et de s'adapter à leurs conditions ». 
Pour certains designers, les outils d’interaction permettent surtout de faire des expériences notamment sur le corps. Dustin Yellin propose par exemple des psychogéographies constituées de silhouettes humaines bardées de composants mutlcolores. Amy Congdon imagine des ateliers de bijouterie ou de couture utilisant des matériaux non pas fabriqués mais cultivés. On disposera ainsi de broderies, façonnées à partir de cellules vivantes ou de bijoux saisonniers qui pourraient pousser sur notre peau. Elle propose dans sa collection de peau automne/hiver 2082, « Bio Nouveau », une boucle d’oreille ornée de pierres précieuses en peau greffée jetable. 
La démarche rappelle les expériences d’ORLAN avec ses implants de silicone au dessus des sourcils ou les hybridations (Self hybridations ou manteau d’Arlequin). On peut aussi mentionner les explorations sensorielles de Marion Laval-Jeantet qui s’est injectée du sang de cheval afin de « sentir le cheval vivre en elle ». Plus récemment, elle a « récidivé » avec du sang de panda, provoquant de multiples débats. 
 
A la vie,  à la mort 
 
Certains designers jouent avec les phénomènes. Spela Petric a réalisé, en septembre dernier, une expérience  longue et patiente de « confrontation à l’altérité » pour laisser sa trace dans un champ de cresson. Dans sa performance « Voir l’herbe pousser », elle se place en aube blanche entre la lumière et le champ de graines en trait de germer. L’histoire est racontée par Annick Bureaud dans le cadre de son journal de bord du projet européen Trust Me, I’m an artist. Les travaux de Louis Bec, zoosystémicien, qui a élaboré depuis les années 70  une prospective vers un vivant hypothétique, sont mis en valeur avec la publication de Zoosystemie qui détaille les modélisations numériques de l’auteur, selon une épistémologie fabulatoire cohérente et contructiviste. 
 
Le platicien Guillian Graves investit les modalités naturelles de fabrication des matériaux (corne, os, cheveux, champignons). Il met au point des organes musicaux bioinspirés, du biociment produit par biominéralisation, des matériaux issus de la colonisation par des mycéliums. On s’interroge alors sur ce qui fait pousser les organismes et la frontière entre la vie et la mort, comme James King et son travail Cellularity qui explore ce qui est fonctionnel de ce qui est reconnu comme pathogène. Il a imaginé une définition spéculative de la vie. « Au lieu de nous demander si quelque chose est mort ou vivant, propose-t-il, on pourrait évaluer quel est son niveau, son intensité de vie. Une démarche qui donne à penser des variations dans la vitalité…».
Le vivant a des caractéristiques mouvantes, a souligné Manuela de Barros, professeur d’Arts plastiques à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, lors de la rencontre To be or not to be, that ‘is the question – organisé par Decalab en février 2015. Rappelant les propos de François Jacob qui estimait que la définition du vivant ne pouvait venir de la biologie, elle s’est employée a présenter les propositions des artistes comme Michel Blazy. Ce dernier crée des installations précaires qui croissent ou dépérissent pendant la durée de ses expositions. Dispositifs évolutifs et installations éphémères lui permettent d’explorer la prolifération incontrôlée de micro-organismes dont les transformations et changements d’état sont autant de moments nécessaires à l’activation de l’oeuvre et à son développement, au sens le plus concret du terme. 
 
Le cerveau plastique 
 
Dernier continent qui fascine les designers, le cerveau.  Les puissances de calcul informatiques poussent de plus en plus loin des capacités de mémoires alternatives et de traitement de données au-delà des capacités cérébrales. Des artistes comme David Guez mettent en scène la fragilité des supports numériques : voir son œuvre Stèle binaire de l’ours brun (voir événement Vita Nova). Contagions émotionnelles, discussions virales, manipulation de la mémoire ou incrustation de souvenirs… émaillent les projets. Des expériences comme Deepface par exemple, explorent l’effet de la reconnaissance faciale des photos postées sur facebook. Il y a aussi ceux qui s’intéressent à la vie artificielle (créér la vie « in silico ») comme dans le vieux jeu en ligne des années 90, « Creatures ». Il s’agit de créer de la complexité, et de nouvelles propriétés, à l’inverse de la biologie synthétique qui ne s’intéresse pas à l’émergence de nouvelles propriétés. Drew Endy le confirme sans détour: I hate emergent properties !
 
L’ambivalence des efforts techniques est souvent soulignée dès lors que l’on envisage de doper certaines fonctions. « Quelle part de notre intelligence veut-on transformer ? lit-on dans l’article Bodyware/Neuroself publié par Internetactus. Quelles données veut-on recueillir ? Pour quoi faire ? Agir sur l’intelligence ? La mémoire ? La créativité ? L’imagination ? Les addictions ou les rêves ? 
Ici se profile la question clé : que voulons nous devenir ? Si nous comprenons les rouages de la pensée, et ses supports matériels, que voulons nous en faire ? La réponse est clairement pour augmenter nos capacités. Soit pour aller plus vite dans les opérations, soit pour fixer les résultats. En arrière plan, c’est l’accès à l’immortalité qui est en ligne de mire pour les acteurs en vue comme Ray Kurzweil. L’ère digitale donne l’impression qu’une « vie in silico » peut supplanter la vie biologique. Certains promettent que l’on va pouvoir créer de nouvelles formes de vie sur ordinateur, en utilisant par exemple le Genome Compiler
Si nous sommes en mesure de manipuler les humeurs et les états mentaux ou si nos expériences cérébrales sont uploadées sur ordinateur, comment assurerons-nous les identités et les reponsabilités ? 
De tels scénarios intéressent les passionnés du « Design thinking » aptes à élaborer des scénarii. L’Université de la singularité recourt à ces pratiques qui projètent les possibles. Au delà de cet horizon de la singularité, la philosophe allemande à l'Université du Caire, Anne-Marie Willis, défend le besoin d’un design ontologique (avec le soutien de la Fondation Ecodesign). 
 
Malaise dans la civilisation
 
On l’aura compris, les enjeux de cette alliance pour l’innovation entre bioingénieurs et designers, sont considérables : avec Georges Church et son projet de "de-extinction" , on rêve de ré-ensauvager le monde ; avec Freeman Dyson, c’est une nouvelle ère post-darwinienne qui est mise en mouvement avec un Open source de tous les gènes… Lors du colloque Organogenèse, organisé à l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs de Paris (ENSAD),  les 15 et 16 octobre 2015, Bernard Stiegler a souligné combien « l’évolution technique est une déferlante destructrice qui court-circuite les institutions et l’éducation et déstabilise la vie sociale ». Il considère comme vitale l’appropriation des objets par des pratiques culturelles ». L’organicité contre la disruption. 
 
 
Illustrations de Golnaz Behrouznia 
 
 
 

 

Porcs - Xénotransplantation

xénotransplantation : le pari de la greffe d'organes animaux chez l'homme

Le potentiel clinique – tout autant que la difficulté éthique – que présentent la technologie d’édition du génome, où l’on « cherche et remplace » des gènes ciblés semble être une discussion sans fin. L’attention du public se focalise, certes, sur la question de savoir si, oui ou non, nous devrions utiliser cette technique pour changer les gènes de l’embryon humain. Mais que l’on soit capable, avec elle, de transplanter chez les humains des tissus et des organes de porcs génétiquement modifiés, voilà une application qui pourrait avoir un effet bien plus grand et bien plus immédiat sur la santé humaine.

La transplantation de cellules vivantes, de tissus ou d’organes d’une espèce vivante à une autre est connue sous le nom de xénotransplantation. Elle a longtemps été mise en avant comme un moyen de remédier à la pénurie de donneurs d’organes humains. Soit la xénotransplantation prend la forme d’une thérapie définitive, soit elle sert à gagner du temps pour un patient en attente de greffe d’organe humain.

Même si les progrès ont été lents, on a enregistré des effets positifs à la suite d’essais cliniques conduits sur des patients atteints de diabète de type 1 sur qui on a transplanté les cellules pancréatiques d’un porc. Et les travaux sur l’édition du génome publiés en octobre dernier ouvrent des perspectives incroyables pour faire de la xénotransplantation une réalité clinique.

Les défis de la xénotransplantation

La xénotransplantation affronte deux défis majeurs : le risque de rejet et celui de transmission de maladies animales aux personnes (la xénozoonose).

Chez les humains, le rejet de greffe peut être réduit si l’on apparie, avec le plus grand soin, donneur et récipiendaire. Mais c’est d’autant plus difficile dans le cas des humains et des porcs. Le fossé génétique signifie que le système immunitaire de l’homme est programmé pour reconnaître la greffe porcine comme un corps étranger qu’il faut combattre.

En matière de xénozoonose, on craint particulièrement des rétrovirus endogènes. On les trouve dans le génome du porc et on n’arrive pas à les éliminer même avec un élevage biosécurisé. Si ces rétrovirus sont actifs, ils entraînent des pathologies sévères chez les receveurs humains.

Alors que, jusqu’à présent, aucun cas de ce genre d’infections n’a été répertorié chez les gens ayant reçu des greffes porcines, on a pourtant vu ces virus contaminer des cellules humaines cultivées in vitro.

Des scientifiques ont exploré toute une gamme de stratégies : ou bien réduire, ou bien supprimer l’expression de rétrovirus porcins endogènes dans les tissus du cochon pour diminuer le risque de transmission chez l’homme. Mais ces techniques se sont révélées peu efficaces et coûteuses.

 

Laboratoire de séquençage de l’ADN 
 

L’édition de génomes fondée sur le principe du « trouver et remplacer » (dénommé CRISPR/Cas9) semble, en revanche, offrir de réelles promesses. Des scientifiques de l’université Harvard ont utilisé cette technologie pour cibler et inactiver les rétrovirus endogènes dans le génome des cellules rénales du porc. Cela a réduit par un facteur 1000 la transmission du virus aux cellules humaines in vitro.

Ces chercheurs ont réussi à cibler, à la surface des cellules porcines, les gènes connus pour déclencher une réponse immunitaire du corps humain. Leurs travaux démontrent une possibilité réelle : celle de voir les tissus et organes porcins modifiés génétiquement et transplantés chez les hommes sans avoir besoin de médicament immunosuppresseurs et avec peu de risques de transmission de rétrovirus endogènes porcins.

Défis scientifiques et soucis éthiques

Mais la technologie d’édition du génome par les chercheurs de Harvard n’est pas sans problèmes. Reste un nombre important de défis scientifiques et de préoccupations éthiques.

Au premier rang, s’inscrit l’incertitude liée à la sûreté de cette technologie d’édition du génome CRISPR/Cas9. Les scientifiques se sont aperçus que l’édition ne provoquait pas de mutations indues dans le génome porcin. Mais, au cours de son utilisation dans les embryons humains non viables, il semblerait que la technique se soit traduit par une coupe de segments de l’ADN à des endroits non voulus. Ce qui pourrait provoquer des mutations susceptibles de causer le cancer.

L’un des grands problèmes de la xénotransplantation, c’est que les agents pathogènes s’infiltrant dans un organe peuvent être inconnus. Le risque de xénozoonoses dû à des agents pathogènes non identifiés semble peu élevé, mais les risques potentiels sont conséquents. Et nous devons nous garder de toute arrogance scientifique dans notre exploration enthousiaste des implications de cette technologie pour la xénotransplantation.

Cette technologie soulève aussi des préoccupations de biosécurité et de réglementation. En effet, par rapport aux techniques traditionnelles de modification de gènes, elle s’avère efficace, économique et simple à appliquer. Et comme ce type de biologie s’est démocratisée, les technologies de type CRISPR/Cas9 peuvent être utilisées par des particuliers ou des groupes très éloignés d’une recherche environnementale réglementée. Voire par des gens qui auraient l’intention de synthétiser des organismes virulents pour faire du mal à autrui.

Un renouveau pour la transplantation ?

L’utilisation de CRISPR/Cas9 dans la transplantation peut également augmenter la pression en vue d’étendre son utilisation dans des secteurs d’habitude strictement restreints ou contrôlés. Et la possibilité de s’en servir pour modifier les cellules du sperme, de l’œuf et de l’embryon – c’est-à-dire les cellules germinales –, fait surgir le spectre de l’eugénisme et de l’« augmentation » de l’être humain pour des raisons non médicales. Sans compter que cela ouvrirait la porte à des risques entre générations.

Bien sûr, CRISPR/Cas9 peut donner à la xénotransplantation l’élan qui lui avait fait défaut depuis près de vingt années. Mais uniquement si c’est dans le cadre d’une démarche éthique et sous la surveillance sévère de règles afin de gagner une large adhésion du public.

Ronald Kam Fai Fung, Research Scholar, Centre for Values, Ethics and the Law in Medicine, University of Sydney

Ian Kerridge, Professor of Bioethics & Medicine, Centre for Values and Ethics and the Law in Medicine, University of Sydney

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

bioinnovation

Hemarina : le ver marin prêt à révolutionner la santé

Il manque 100 millions de litres de sang dans le monde chaque année, selon l'OMS, auxquels seuls 2 % des Français répondent par leurs dons. Il s'agit là d'un des problèmes de santé publique majeurs. Et c'est une toute jeune startup bretonne, Hemarina, qui pourrait bien permettre de grandes avancées dans le domaine médical en développant une molécule issue d'un ver marin permettant de transporter de l'oxygène dans le sang.
 
Franck Zal, futur prix Nobel ? Sa société de biotechnologie marine exploite un substitut sanguin fabriqué par un petit ver marin, l'arénicole. La découverte de Franck Zal porte sur ce ver, pourtant très connu des biologistes, alors qu'il travaille encore au CNRS en 2007. Cette molécule fait office de transporteur d'oxygène, fonction habituelle des hémoglobines contenues dans les globules rouges.
Du coup, son sang possède des propriétés très précieuses, et c'est là que se situe la géniale découverte de Franck Zal. D'une part, l'hémoglobine d'arénicole est universellement transfusable, et, n'étant pas portée par des globules rouges, elle peut être lyophilisée ; d'autre part, elle est cinquante fois plus oxygénante que l'hémoglobine humaine. 
Le potentiel d'application de cette découverte est immense, et l'une d'elles consiste en effet à oxygéner les organes à greffer. Lors d'une transplantation, le premier ennemi du chirurgien est l'hypoxie (la suffocation) du greffon ; des centaines d'organes sont ainsi perdus dans le monde entier par manque d'une hémoglobine suffisamment performante pour les préserver et presque 20.000 Français attendent chaque année pour une greffe. La taille réduite de la molécule est 250 fois plus petite qu'une globule rouge, ce qui lui  permet de faire circuler et de délivrer de l'oxygène dans les zones ou la circulation est réduite par un traumatisme comme un oedème cérébral, mais aussi d'oxygéner les personnes souffrant d'hémorragies. De plus, comme la molécule n'est entourée d'aucune cellule - qui attribuent notamment le rhésus et le groupe sanguin - elle est universelle.  
 
 

Pour quelles applications ?

 
Selon le magazine l'Express-L'entreprise, l'équipe d'une trentaine de personnes, basée à Morlaix, dans le Finistère, a déjà travaillé sur trois utilisations différentes de la molécule issue du ver marin : un système d'oxygénation des greffons avant les transplantations, un substitut sanguin, notamment pour traiter les AVC en urgence, et un pansement qui permet d'accélérer la cicatrisation, notamment pour les personnes atteintes de diabète.  
 
Ces applications répondent à des problèmes bien connus dans la médecine : "La conservation des greffons avant une transplantation est un réel problème, l'organe se détériore vite sans oxygénation suffisante, ce qui peut causer des futurs problèmes pour le patient", raconte le dirigeant. D'autre part, les plaies chez les personnes diabétiques sont difficile à traiter, et aboutissent encore souvent à l'amputation. Notre pansement devrait permettre d'éviter ces complications en facilitant la cicatrisation." 
 
Des flacons d'HEMO2life (projet d'Hemarina)
 
Après huit ans de recherche et de mise en place de la filière industrielle, « HEMO2life va être testé dans six hôpitaux. 60 patients en attente d’une greffe rénale vont en bénéficier », explique Franck Zal. La PME bretonne Hemarina possède un portefeuille de 18 brevets internationaux et a ouvert une filiale à Boston, ainsi qu’une ferme de production de vers marins à Noirmoutier.
 
Par ailleurs, comme le révèle Le Point, l'armée américaine est déjà fascinée par ces recherches. Philosophiquement, ce cas est remarquable : quand les GI ont débarqué en Normandie, ils cherchaient désespérément un substitut d'hémoglobine humaine ; l'albumine, bien que très inefficace, était le moins mauvais des ersatz. L'ironie de cette histoire, c'est que la solution était sous leurs pieds ! Les arénicoles des plages du Débarquement détenaient le secret d'une transfusion universelle. La nature est une bibliothèque, il faut la lire au lieu de la brûler…
 
Fabienne Marion, Rédactrice en chef
 

 

Emmanuelle Charpentier

Une biologiste française invente l’arme absolue pour corriger, améliorer ou rééditer la vie

Elle n’a pas encore reçu le Nobel de chimie mais décroche aujourd’hui le prix Princesse des Asturies. Emmanuelle Charpentier, microbiologiste hors pair a mis au point en 2012, une technique au doux nom de CRISPR/Cas. Celle-ci n’a pas fini de révolutionner l’ingénierie du vivant. Cette chirurgie moléculaire ouvre des possibles vertigineux. Avec leur cortège d’urgences éthiques et réglementaires.
 
Elle a troqué la danse pour l’exploration des défenses bactériennes. Emmanuelle Charpentier incarne la force de caractère et la curiosité. Cette biologiste française née en 1968, à Juvisy (Essonne) vient de recevoir le prix Princesse des Asturies, le plus prestigieux des prix décernés en Espagne. Depuis six ans, elle enchaîne les conférences et les distinctions : en avril 2015 elle avait reçu à Genève le Prix Louis-Jeantet de médecine) ; on se souvient aussi de la cérémonie du Breakthrough Prize in Life Sciences, en Californie, en novembre 2014, où elle a reçu avec sa collaboratrice Jennifer Doudna, de Berkeley, un prix de près de 3 millions de dollars.
 
Un outil prodigieux de cuisine moléculaire
 
Pourquoi tant de reconnaissances ? Les travaux d’Emmanuelle Charpentier ont abouti à une véritable révolution dans l’univers du design des organismes vivants. Si depuis 1975, on manipule les génomes en leur greffant des morceaux d’information pour leur faire faire de nouvelles productions (insecticides, herbicides, médicamenteuses…) personne n’était arrivé encore à cibler et ajouter des gènes juste aux endroits voulus. L’invention d’Emmanuelle Charpentier et de sa collègue américaine Jennifer Doudna (Université de Berkeley) consiste à utiliser une « tête chercheuse » ultra précise capable de repérer et détruire une zone d’insertion dans le génome. Leur trouvaille est une illustration de la sérendipité puisque jamais la portée de l’outil n’a été imaginée par les deux chercheuses au départ. Les hasards où mène l’envie de comprendre…
 
Tout a commencé avec l’intérêt d’Emmanuelle Charpentier pour le système immunitaire des … bactéries. Oui, les microbes ont de la mémoire ! Ils apprennent à repousser les virus qui les infectent en multipliant en d’innombrables exemplaires des petits bouts d’ADN viral. Ces répétitions forment comme des bégaiements, repérés dès 1987 par l’équipe charentaise de Philippe Horvath travaillant pour l’entreprise Danisco (rachetée par Dupont). Or cette trace, ainsi fixée, s’avère protéger les souches de bactéries des futures attaques du virus.
 

Jennifer Doudna présentant le CRISPR – Cas9
 
Encore fallait-il comprendre le mécanisme de cette résistance. Les deux chercheuses Charpentier et Doudna publient en 2012 leurs travaux décisifs (1). Elles montrent que la bactérie dispose d’un véritable système sentinelle qui dès que l’ADN du virus déjà reconnu pénètre dans la bactérie pour prendre son contrôle, celle-ci le repère grâce à son système dit CRISPR (Clustered Regularly Insterspaced Palindromic Repeats) et le coupe par son « enzyme tête chercheuse » appelée « Cas9 ». Le potentiel de la technique comme outil de génie génétique est mis en évidence dans les mois qui suivent avec la publication de Luciano Maraffini de l’Université Rockfeller, à New York (2)
 
Précise, efficace, simple et ultra rapide
 
Dès lors, c’est l’explosion de la technique CRISPR/Cas qui se révèle précise, efficace, simple et ultra rapide. Avec elle, tout devient interchangeable : Feng Zhand du Broad Institute du MIT à Cambridge, décrit CRISPR/cas comme la fonction « rechercher-remplacer » d’un ordinateur. L’outil est aussi universel : on s’en sert donc pour améliorer les semences de blé ou de pomme de terre, ajouter des traits aux espèces d’élevage, corriger des gènes sur des embryons humains.
 
 
 
La puissance de la méthode fait des « merveilles » comme le souligne le journaliste du Monde, Stéphane Foucard dans son article Editer la nature. Des chercheurs chinois ont réussi à rendre le blé résistant à l’oïdium, en inactivant les six copies du gène du récepteur du  champignon.  Lisong Li de l’université de Shanghaï a corrigé une mutation héréditaire responsable de la cataracte chez la souris. Et en avril dernier, l'équipe dirigée par Junjiu Huang de l’Université Sun Yat-sen (Canton) - encore chinoise - a publié dans la revue Proteins and Cells, des travaux visant à modifier des embryons humains. Objectif affiché: corriger un gène responsable d'une affection sanguine: la bêta-thalassémie. Objectif non déclaré: prendre de l'avance dans la course à un nouvel eldorado, celui des modifications génétiques transmissibles dans l'espèce humaine.
Maintenant que les Chinois peuvent modifier génétiquement les humains, si on appuyait sur «pause» pour réfléchir un peu? proposait le journaliste Jean-Yves Nau en mai dernier.  Un mois plus tard,  Emmanuelle Charpentier qui aujourd’hui dirige le département de biologie infectieuse de l’Institut Max Planck  à Berlin, s’exprimait à la tribune de l’Académie des sciences précisant que «cette technique fonctionne si bien et rencontre un tel succès qu'il serait important d'évaluer les aspects éthiques de son utilisation».
Un sommet des principales sociétés savantes américaines, chinoises et britanniques portant sur l’édition des gènes humains est prévu en décembre à Washington.
 
Les questions éthiques se doublent d’une féroce compétition juridique quant à la propriété des brevets sur cette technique. Car les enjeux sont colossaux tant dans le domaine de la santé que pour l’agriculture. Mais, il faudra parvenir à distinguer les applications humaines et non-humaines, agricoles ou microbiologiques, alimentaires ou non-alimentaires, utiles ou futiles, pour éviter amalgames et polémiques stériles.
 
OGM ou non-OGM ?
 
Le procédé CRISPR/Cas est devenu incontournable dans le secteur agroalimentaire. Il révolutionne la mutagenèse qui se pratique par les semenciers depuis plus de 60 ans. Au lieu de générer des mutations par des rayons ionisants ou des agents chimiques à l’aveugle puis de sélectionner les plantes ayant les traits recherchés  (ce qui prend plusieurs années), l’outil permet de muter un gène précis en quelques semaines. Par cette approche et des techniques apparentées, (Zinc Finger, TALENs, sélection par marqueurs..) ont été mises au point puis autorisées sur le marché américain des pommes génétiquement modifiées de cette manière et dénommée ArticApple (approuvées par la FDA en mars 2015). La chair de celle-ci ne brunit pas car un gène (responsable de l’expression of polyphenol oxidase (PPO) a été rendu silencieux. Les pommes « Arctic » ont eu un grand retentissement médiatique lorsque l'Agence canadienne d'inspection des aliments  a publié sur son site internet (le 2 mai 2012) la demande d'autorisation au Canada soumise par Okanagan10 sollicitant les commentaires du public..
 

Arctic Apple
 
Une pomme de terre InnateTM Potatoes, produite par J. R. Simplot Company est aussi consommable sur les marchés américains depuis avril 2015. Celle-ci contient peu d’asparagine, acide aminé qui génère de l’acrylamide cancérigène à la cuisson.
 
Dans le pipeline, on trouve des pommes résistances à la tavelure, de l’orge allégé en phytates (composants phosphorés des plantes qui ne sont pas digérables par les animaux d’élevage) pour rendre le phosphore plus disponible pour être assimilé, des peupliers à la croissance rapide pour un usage comme biofuels…. sans compter les modifications des microorganismes comme la levure ou les microalgues pour leur faire produire des molécules d’intérêt (morphine ou antibiotiques produits par Eligo Biosciences), de l’éthanol ou autres biocarburants, ou bien pour leur faire avaler du C02 (Carboyeast de Denis Pompon à TWB). Deux start ups en France, Abolis et Bgene, produisent des souches microbiennes à façon pour les grands groupes.
 
Quand CRISPR/Cas devient un casse-tête réglementaire
 
Face à ces développements, une question lancinante sourd : ces organismes modifiés sont-ils des OGM ? Vont-ils devoir suivre es évaluations et la législation les concernant ?
En clair, ces interventions qui confèrent de nouvelles fonctions doivent-elles être soumises à précaution du fait d’effets possibles inattendus ?
Pour rappel au niveau européen, la Directive de 1990 définissait un OGM comme « un organisme dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement par recombinaison ou recombinaison naturelle ». Etaient exclus les organismes issus des mutagenèses classiques considérant que ces méthodes n’introduisent aucun transfert interespèces notamment. C’est ainsi que les semenciers proposent d’assimiler CRISPR/Cas (et les techniques voisines) aux mutagenèses classiques (qui n’introduisent aucun gène étranger à la variété) et d’assimiler ces organismes comme non OGM.
Mais les avis divergent sur le sujet. Les Comités chargés d’examiner cette question se multiplient à Washington, Bruxelles, dans les ministères, et les instituts de recherche.  Et Le Haut Conseil aux biotechnologies en France, va devoir se mobiliser sur ces controverses. Avec des questions des plus complexes : Si l’on évite une mutagenèse tous azimuts comme par le passé, est-on dans une production mieux contrôlée ? Ces interventions sont-elles sans effet sur les écosystèmes ou la santé ? Quels moyens a-t-on pour établir un suivi de ces productions ?
 
 
Cette mobilisation se déroule sur fond d’investissements massifs dans le secteur sous la bannière de la « biologie de synthèse ». L’ingénierie du vivant devient le défi stratégique aux Etats Unis où l’on pourrait atteindre un montant d’un milliard de dollars cette année, si l’on cumule les financements publics et privés. On compte 200 entreprises dans le secteur. « Depuis deux ans, les milliardaires du high-tech comme Peter Thiel cofondateur de Paypal ou Eric Schmidt de Google se tournent vers les biotechnologies, précise Corine Lesne dans son reportage Le boom de la biologie synthétique. Elle souligne que la DARPA, Agence du Pentagone pour la recherche défense avancée, apporte à elle seule 60% des fonds publics. Cet effort ne comporte qu’un minuscule  volet d’études sanitaires et environnementales (1% des financements). Le public est aussi tenu à l’écart de ces projets puisque seulement 23% des Américains (et 17% des Européens) ont quelque idée sur la biologie de synthèse (selon le sondage du Woodrow Wilson Institute de Washington). « Nous sommes dans cette situation étrange où il y a davantage d’argent et une réglementation inadaptée », remarque David Rejeski directeur du programme sur la science et l’innovation technologique au Woodrow Wilson Institute.
 
L’Europe mobilisée et tétanisée
 
En Europe, des programmes ont été mis en place pour faire connaître la biologie de synthèse et la bioéconomie. Synenergene par exemple s’illustre, en France par le Projet Festival Vivant qui questionne  l’industrialisation du vivant et l’emprise américaine réduisant la diversité des approches) à Vienne par le festival Biofiction, ou à Fribourg du théâtre… Le processus créatif entre scientifiques et artistes StudioLabProject donne aussi à voir la biologie de synthèse.
On peut regretter que des rencontres sur le sujet restent confidentielles en France, notamment celle à Biocitech le 27 novembre prochain organisée par l’AlEnvi. Il faut l’initiative de l’ONG ETC Group et le What Next Institute pour que se tienne à Genève le 9 décembre prochain une discussion sur la gouvernance de ces biotechniques (3)
 
Dans la communauté génétique, des voix se font entendre pour réclamer l'organisation d'une nouvelle «Conférence d'Asilomar». Cette réunion (de 130 généticiens à huis clos) avait été organisée en 1975 et avait demandé un moratoire sur les «manipulations génétiques» pour éviter des OGM non contrôlés dans l'environnement. Membre du Comité national consultatif d’éthique, Patrick Gaudray ne croit pas à la pertinence d’un moratoire : «J'ai connu les débuts du “génie génétique”, le moratoire de 1975 et la conférence d'Asilomar, explique-t-il. Et j'ai observé que rien n'a été évité, que le débat public sur les OGM n'a jamais eu lieu, et que, avec un peu de mauvais esprit, on peut y voir le temps de respiration qui était nécessaire aux technologues (américains, en particulier) pour se mettre en ordre de marche et devenir hégémoniques. Je ne crois pas à la pureté des annonces de réflexion et de moratoire publiées dans les deux grands journaux scientifiques (Nature et Science) qui ont rejeté l'article de l'équipe dirigée par Junjiu Hua. »
 
Dans ce contexte foisonnant, la France, premier exportateur mondial de semences, a tout intérêt à rendre les projets lisibles, accessibles et critiquables, comme l’on compris les Canadiens avec leur « ArticApple ». La plateforme GENIUS  qui évoque la question de l’utilité (Useful plants and sustainable agriculture) coordonnée par l’INRA est peut-être l’ébauche d’un dialogue. Financé à hauteur de 21,3 millions d'euros pour 7 ans, il vise à « expérimenter la construction sociale des projets », chère à Christian Huygue, directeur scientifiques adjoint de l’INRA.
 
 
 
(1)           Martin Jinek, Programmable dual-RNA-guided DNA endonuclease in adaptive bacterial immunity, Science, vol. 337, no 6096,‎ août 2012, p. 816-821.
(2)           Jiang et al, RNA-guided editiong of bacterial génomes using CRISPR/cas Systems, Nature Biotechnology, 2013
(3)           Governing Biotech 2.0:   How Synthetic Biology will Impact Rights, Livelihoods and Life, International Labour Organisation, 9 décembre 2015, Genève.
 
 

 

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