UP' Magazine L'innovation pour défi

santé et innovation

Bien-être et santé à l’épreuve des nouvelles technologies

Les 12 et 13 décembre, se tient à Paris un colloque consacré au santéisme. Organisée par le Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques (CETCOPRA), cette rencontre va interroger les enjeux de l’autosurveillance généralisée par les capteurs, les diagnostics précoces, la quantification permanente de soi. Deux organisateurs posent ici le paysage de la « santé assistée » et pointent quelques questions : quelles figures du corps, du vivant et de la santé façonnent ces pratiques ? Quel est leur impact sur la médecine et les politiques de santé publique actuelles ?

Le « santéisme » est une idéologie qui envahit de plus en plus nos sociétés contemporaines. Cette doctrine fait de l’amélioration permanente de sa propre santé un impératif moral. Son origine remonte probablement à 1946, lorsque l’Organisation Mondiale de la Santé dans sa Constitution définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Dans l’enthousiasme de l’après-guerre, l’objectif visant à élever le niveau de santé des populations au plus haut niveau avait clairement une vocation sociale et égalitaire.
Trente ans plus tard, la situation a radicalement changé. La bataille contre la maladie et le vieillissement tout comme l’optimisation du bien-être sont devenues les mots d’ordre d’un nouveau marché. Ce n’est pas un hasard si l’on commence à parler de santéisme aux États-Unis, le pays occidental doté du système de santé le plus privatisé au monde. Robert Crawford, analyste de la santé publique, est le premier à avoir formulé le concept de santéisme en 1980 afin de critiquer la commercialisation et l’individualisation de la santé. Cette tendance s’est considérablement accrue avec l’innovation technologique et scientifique qui a eu pour effet de bouleverser la biomédecine contemporaine.

La « vie saine » quantifiée ou normée ?

Pensons, par exemple, aux podomètres, aux biocapteurs et aux appareils de mesure utilisés pour produire des données biologiques personnelles au sujet de l’alimentation, de l’état de santé, des prestations sportives ou sexuelles. Toutes ces technologies participent  au mouvement de la « quantification de soi » (quantified self) qui consiste à faire de son propre corps un objet clinique sous observation constante, même en absence de maladie. L’offre est vaste. Il y a une multitude de biocapteurs connectés aux smartphones équipés d’applications qui poussent à parcourir un maximum de kilomètres, à brûler un maximum de calories, ou encore à partager les performances et les comparer avec celles d’amis ou d’autres utilisateurs. Un autre exemple très répandu est celui des applications « régime », capables de déterminer le poids idéal et d’indiquer comment l’atteindre en tenant compte de l’alimentation de l’utilisateur. Toutes ces formes du « traçage de soi » réduisent la notion de bien-être tout comme le corps humain à une simple affaire de chiffres, à une « mise en nombre » algorithmique de soi. On s’entraîne et on mange dans l’unique but de produire des données qui nous assurent un niveau de bonne santé. Si le fétichisme des données fait penser à la « société de la surveillance » décrite par Gilles Deleuze, le scénario devient encore plus sombre lorsqu’on pense à la possibilité de faire séquencer son ADN.

Grâce aux services des tests génétiques en accès libre sur Internet, on peut en outre avoir accès à des centaines de milliers, voire des millions de données génétiques. Les données qu’on appelle du doux nom de SNPs (de l’anglais single-nucleotide polymorphism, en français polymorphisme d'un seul nucléotide) sont capables de renseigner l’internaute sur la présence des maladies rares, sur la prédisposition des maladies communes (en allant du cancer jusqu’à l’obésité), sur des traits physiques (comme les yeux bleus ou la taille de la poitrine), ou encore sur les origines ethniques. L’entreprise  23andMe est devenue leader mondial du décryptage de l’ADN en promouvant le partage des données sur un réseau social dédié qui permet à l’internaute de s’informer sur la prédisposition à une maladie (comme la  maladie de Parkinson), ou plus simplement sur les traits génétiques qui déterminent la couleur des yeux. Les communautés médicales, surtout en Europe, dénoncent ces services comme étant des dispositifs visant à commercialiser les développements au sein de la génomique sans n’apporter aucune utilité clinique. En effet, il n’est pas facile pour des personnes ordinaires de comprendre la signification d’une quantité extraordinaire de données extrêmement complexes.

Service utile, dès lors que la personne peut donner du sens

On peut se demander dans quelle mesure le santéisme contribue à la vulgarisation du savoir biomédical, voire à l’avènement de nouveaux modes de connaissance. On cite souvent le cas de Vivienne Ming. Cette scientifique n’avait aucune compétence sur le diabète avant que son fils n’en soit atteint. Par la suite elle a mis au point un système capable de mesurer le niveau de glucose en continu en tenant compte de l’alimentation de son enfant, de son activité selon la dose d’insuline injectée. Contrairement à ses attentes, Vivienne Ming s’est aperçue que la montée de la glycémie chez son fils n’était pas liée à son alimentation mais plutôt à son niveau de stress.
Dans le cas de la « génomique grand public », il s’agit d’une démarche plus collective, inspirée des utopies du logiciel libre. Le biologiste Greg Lennon et l’informaticien Michael Cariaso ont ainsi développé ensemble une encyclopédie en ligne « SNPpedia », mettant à disposition des internautes les interprétations de leurs données génétiques. Ceux-ci peuvent également contribuer à améliorer cette interface grâce à une méthode open source. Quel genre de savoir se construit à travers ces liens directs entre les patients et ces innovations technomédicales ?

La personnalisation de l’individu par les données représente donc aujourd’hui l’une des tendances fortes de la biomédicalisation des sociétés technologiquement avancées. Dans ce contexte, le patient, tout comme l’individu en bonne santé soucieux de son bien-être, « produit » et « consomme »  des données numériques qui, correctement corrélées et interprétées, permettent aux praticiens de prendre une décision sur son état de santé. Tel est le cas dans le domaine de la télémédecine aujourd’hui, en France notamment. 

Télémédecine et numérisation des humains : la menace de l’infobésité

La « numérisation de soi » par biocapteurs et « dispositifs médicaux communicants » (DMC) interposés, en contexte de télésuivi notamment, permet de saisir les données vitales du patient (pouls, température, poids), de les anonymyser avant qu’elles soient analysées en fonction de critères tels que le groupe d’âge, le sexe, la pathologie. Les protocoles thérapeutiques sont ensuite établis à partir de ces « informations patients » réévaluées à l’aune de données moyennées. La connaissance du corps s’effectue donc, en contexte télémédical, selon un modèle génériquement personnalisable. Et cette personnalisation par les données, les data et même par les Big Data (positionnement du patient par rapport à des données moyennées) modifie, entre autres, la perception globale de la maladie, qui devient un objet de quantification, relativisé, voire objectivé. Ce regard a toujours été plus ou moins présent en médecine, mais la nouveauté ici c’est l’accélération dans le transfert et la diffusion de ces données. Et derrière cette accélération : la menace de l’infobésité et du surdiagnostic. Ce faisant, la digitalisation du corps, qui a fait émerger la figure du patient numérique, ou du patient 2.0, s’accompagne, en contexte télémédical, d’une appropriation par le patient d’objets connectés (smartphones, tablettes, PDA) et d’applications mobiles.
En participant au protocole thérapeutique grâce à ces dispositifs, le patient acquiert une connaissance sur lui-même qu’il peut partager avec ses aidants familiaux ou sociaux ou les professionnels de santé.  Cette acquisition et ce partage d’un « savoir patient » a trois conséquences principales. D’une part, le patient devient un « consommateur » de données concernant son propre état de santé. D’autre part, il entre dans une relation de co-construction de connaissances avec les différents partenaires impliqués dans son protocole thérapeutique. Enfin, il peut « individuer » sa propre norme de santé grâce à l’autonomisation acquise par les objets connectés (e-balance, tensiomètre connecté, pacemaker informatisé). Ceux-ci lui donnent en effet la possibilité de « suivre » et donc de mieux comprendre l’évolution de sa maladie. Les objets connectés et les applications mobile sont donc de nouvelles techniques de soi, du soin de soi, qui font entrer le patient dans l’ère du « self-care » technologique.

Auto-surveillance ou conditionnement massif ?

Les objets connectés et les applis représentent certes un progrès pour l’individu car ils permettent de prévenir certaines crises chez les patients chroniques, d’anticiper des états de souffrances ainsi que la préparation de certains traitements. Ils ont une valeur éthique en ce qu’ils visent un objectif, noble en soi, de « bonne vie » qui passe par l’amélioration générale de l’état de santé. On remarque cependant qu’à travers les usages de ces objets le patient semble moins « autonomisé » que « responsabilisé ». Il semble être moins l’acteur d’une transformation de lui-même par lui-même que l’agent d’une délégation, c’est-à-dire d’une « auto-surveillance » fondée sur des techniques du soin de soi, algorithmiquement déterminées, qui semblent valoriser une vision essentiellement quantitative du corps.

Au sein de l’univers de « prosommation informationnelle » du télépatient (producteur et consommateur de données), le savoir numérique sur soi confère néanmoins à une certaine autonomisation qui tient à la capacité du patient à s’auto-gérer, voire à s’auto-réguler, en fonction des données acquises et partagées sur sa maladie sur la plateforme de télésuivi. La question du patient « technologiquement assisté » et celle du « self-care » ne peuvent donc plus être enfermées entre une alternative stérile entre liberté totale d’autonomie ou, au contraire, tutelle médicale.

Mais, alors, qu’est-ce que le santéisme ? Qu’est-ce que le « self-care » à l’ère des nouvelles technologies ? Est-ce une évolution vers une société qui fait de la santé un bien de consommation réservé aux classes sociales les plus aisées, ou une implication de tous dans l’innovation médicale ? Ce colloque nous invite à adopter à la fois une attitude ouverte et un regard critique. 

Philippe Bardy, doctorant en philosophie des technologies émergentes de santé &
Mauro Turrini, chercheur Marie Curie, au CETCOPRA Université Paris 1- Panthéon-Sorbonne 

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Antibiotiques, le naufrage !

Santé immunitaire : la résistance aux antibiotiques tuent de plus en plus, selon le second ouvrage d’Antoine Andremont sur le sujet.

Le 18 Novembre dernier c’était la « Journée Européenne sur les antibiotiques », une initiative du Centre Européen de Contrôle des Maladies pour faire comprendre que ces médicaments miracles doivent être utilisés avec parcimonie et sont en fait une vraie menace pour la santé – un vrai problème immunitaire planétaire. J’ai été sensibilisé trés tôt sur le sujet par Antoine Andremont (1) que j’ai eu le plaisir de rencontrer en 2007 lors de la sortie de son premier ouvrage "Le triomphe des bactéries – la fin des antibiotiques".

S’ils ont transformé la médecine et sauvé des millions de vie, les antibiotiques sont aujourd’hui en crise. Les bactéries y sont de plus en plus résistantes. Nous les avons utilisés de façon abusive. Non seulement chez les malades qui n’ont qu’une infection due à un virus, le rhume ou la grippe, chez lesquels ils sont inutiles. Mais aussi, et beaucoup plus massivement, chez les animaux, les poissons et les crustacés d’élevage, car ils permettent d’industrialiser les productions.

La situation est aujourd’hui très critique. Nous n’avons plus de nouveaux antibiotiques pour faire face aux « superbugs ». Non seulement les populations pauvres et déshéritées du tiers-monde payent comme d’habitude le plus lourd tribut. Mais les patients les plus graves de nos hôpitaux, ceux qui bénéficient de chimiothérapies, de greffes ou de réanimation, risquent aussi des infections qu’on ne peut plus contrôler avec des antibiotiques efficaces. La médecine aujourd’hui est « antibio-dépendante ».

Bref, la résistance aux antibiotiques constitue pour l’humanité une menace globale « catastrophique » au même titre que le terrorisme ou le réchauffement climatique, a estimé, il y a quelques mois, la chef de la Santé britannique Sally Davies. La résistance des bactéries aux antibiotiques fait aujourd’hui 25 000 morts par an en Europe (maladies nosocomiales, infections diverses…).

Et je me félicite en termes de sensibilisation – prise de conscience de la sortie de ce nouvel ouvrage d’Antoine Andremont "Antibiotique le Naufrage. Notre santé en danger" que je vous recommande vivement.

Si rien n’est fait, des opérations bénignes pourront s’avérer mortelles d’ici 20 ans. Ce phénomène a plusieurs causes, dont la principale est une surconsommation d’antibiotiques par l’industrie agro-alimentaire (pour les élevages industriels de porcs, volailles, poissons…) qui transmettent ensuite à l’homme les bactéries résistantes. Le cri d’alerte du professeur Andremont n’est ni culpabilisant, ni pessimiste : il lance une alerte et défend l’idée que les antibiotiques doivent être utilisés de façon plus « écologique », c’est-à-dire être considérés comme une denrée limitée que l’on doit gérer intelligemment.

(1) Antoine Andremont est l’un des grands experts internationaux dans le domaine de l’étude de la résistance des bactéries aux antibiotiques. Professeur à la faculté de médecine de l’Université Paris-Diderot et chef du service bactériologie de l’hôpital Bichat-Claude-Bernard, il effectue des missions régulières pour l’OMS. et intervient fréquemment dans les médias.

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Analyser son sang à domicile, c'est possible

On pourra bientôt mesurer son taux de cholestérol chez soi. Des ingénieurs ont mis au point une machine optique portative qui permet, à moindre coût, d'effectuer les tests sanguins les plus courants.

De la taille d'un smartphone, il s'apprête à révolutionner les analyses de sang. Baptisé Beta-BioLed, cet appareil de poche, basé sur des technologies optiques, sera commercialisé dès 2016. « Nous finalisons cette année le prototype et recherchons aujourd'hui 3 M€, notamment pour financer les brevets d'innovations. Nous en avons déjà déposé quatre », explique Camille Pat, responsable marketing de la société Archimej, hébergée au Genopole d'Evry (Essonne), le plus grand site de recherche français dédié aux biotechnologies. L'entreprise fait partie des 25 talents européens sélectionnés en 2013 parmi 2 000 candidats par le prestigieux concours européen de start-up, Hello Tomorrow Challenge.

Archimej a vu le jour en 2012, créé par trois anciens ingénieurs de l'Institut d'optique d'Orsay. Leur idée : se passer des produits réactifs utilisés aujourd'hui pour étudier la composition du sang. Un vrai bouleversement. « Pour un hôpital de 400 lits, cela représente une dépense d'environ 300 000 € par an. Et la machine d'analyse actuelle, à changer tous les sept ans, vaut 100 000 €. Le Beta-BioLed est plus sensible, plus précis et surtout moins cher », avance-t-on chez Archimej, qui compte vendre son appareil « moins de 600 € ».

Le petit boîtier pourra effectuer une quinzaine de tests sanguins parmi les plus courants : le cholestérol, le sucre, la créatinine ou l'albumine pour les pathologies rénales ou encore les principaux marqueurs cardiaques. « Nous ne rentrons pas en concurrence avec les laboratoires d'analyses classiques. Ils effectuent, eux, jusqu'à 80 tests différents. Notre technologie est complémentaire. Elle pourrait même les intéresser, affirme Camille Pat. Aujourd'hui, il faut compter environ 15 à 20 € pour réaliser un bilan sanguin en laboratoire, pour autant de tests réalisés. Nous pourrions proposer à peu près le même service pour 20 fois moins cher. »

Le Beta-BioLed promet une grande simplicité de fonctionnement. Une goutte de sang posée sur une languette introduite dans l'appareil et les résultats s'affichent sur une tablette ou un smartphone connecté. Cette facilité d'utilisation offre des « débouchés énormes », estime-t-on chez Archimej. Dans les hôpitaux, pour la médecine à domicile ou pour les infirmières libérales qui s'occupent de patients qui ne peuvent pas se déplacer.

« Les ONG intervenant dans des zones privées de soins médicaux sont une cible aussi. Il existe aujourd'hui des appareils portables, mais ils sont contraignants, lourds et ont besoin de réactifs pas toujours simples à trouver sur place », confie Camille Pat. Le Beta-BioLed sera dans un premier temps destiné aux professionnels de santé. « Nous passerons ensuite au grand public. L'appareil pourrait être en partie remboursé par la Sécurité sociale, comme l'est aujourd'hui le glucomètre pour les diabétiques », espère Camille Pat.

Julien Heyligen, La Biotech.fr

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VIH, santé et technologie : à l’écoute des populations en Amérique latine (Contribution de SIS-International)

"Dans un contexte de tabou concernant certaines pathologies, notamment celles touchant à la sexualité, les dispositifs de relation d’aide à distance sont des espaces de parole confidentiels et libres de tout type de jugement", nous dit Pedro Garcia, chargé de mission pour les actions internationales à SIS-Réseau, dans un article publié par le Blog du PNUD Blog Humanun.

En prenant exemple de la situation latino-américaine, il démontre que les "lignes d’écoute, en s’appropriant des nouvelles technologies telles qu’Internet, les SMS, les téléphones intelligents et les différents réseaux sociaux, sont des outils pertinents pour toucher les différents groupes de population à risque et répondre de façon personnalisée et sans jugement ni discrimination."

La seconde moitié des années 1990 a enregistré dans le monde 3,3 millions de nouveaux cas de VIH par an. Des activistes ont dénoncé à l’époque les réponses insuffisantes des États face à l'épidémie. C'est ainsi que des initiatives ont surgi de la société civile afin de donner un appui à chaque personne touchée par le virus et l’informer sur les craintes, doutes et incertitudes liées à la maladie. Plusieurs pays ont vu naître des dispositifs de relation d’aide à distance (RAD) à travers la mise en place de lignes téléphoniques dédiées à l’accompagnement et l’orientation des usagers. Ces dispositifs veillaient sur le droit à l’information et pour la santé de tous, de façon anonyme, confidentielle, gratuite et sans jugement.

Aujourd’hui, l'accès à l'information continue à être une barrière dans la lutte contre le VIH/sida en Amérique latine et aux Caraïbes, comme le montrent plusieurs statistiques. Selon des chiffres de la CEPAL en 2007, moins de 20 % des femmes péruviennes entre 15 et 24 ans possédaient des connaissances appropriées sur le VIH. Le tableau ci-dessous présente des conditions similaires dans d'autres pays de la région latino-américaine.



L’Amérique latine est leader en téléphonie cellulaire dans le monde. 98 % de la population réside dans une zone de couverture mobile et 84 % des foyers ont souscrits à un service de téléphonie. Malgré le développement des nouvelles technologies en matière de téléphonie sociale, le niveau de désinformation persiste néanmoins. À travers un meilleur ciblage, l'usage des technologies devrait permettre à toutes les populations d’accéder à des informations fiables et gratuites.

Information adaptée à la population générale et aux groupes clé

Dans un contexte de tabou concernant certaines pathologies, notamment celles touchant à la sexualité, les dispositifs de relation d’aide à distance sont des espaces de parole confidentiels et libres de tout type de jugement. Dans leur forme idéale, ils offrent à l'utilisateur une information de qualité transmise par des écoutants et des modérateurs formés de façon continue. La ligne argentine Pregunte SIDA, par exemple, est animée par des conseillers formés pour répondre à des questions concernant les personnes transgenre ou les travailleuses du sexe, deux groupes disproportionnellement touchés par l’épidémie du VIH. En Bolivie, la ligne de Marie Stopes International répond surtout à un public jeune sur des questions relatives à la sexualité, la prévention et la contraception. La ligne vénézuélienne, mise en place par Acción Solidaria, donne de l’appui et de l’orientation spécifique à des personnes vivant avec le VIH.

L'anonymat et la distance sont deux des caractéristiques essentielles des dispositifs d'écoute, prenant en compte l’exclusion des groupes les plus à risque au VIH : les HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes), les travailleuses et travailleurs du sexe ainsi que leurs clients et les usagers de drogues. Les différents groupes amérindiens et afro-descendants peuvent être aussi des populations particulièrement concernées par un défaut d’information ou d’une désinformation en matière de santé sexuelle.

Le taux de prévalence du VIH en Amérique latine se situe à près de 0, 4 % pour la population générale. Pourtant des études signalent que la prévalence chez les HSH va de 7, 9 % au Salvador jusqu'au 25 % au Mexique. Elle est de 27,6 % en Argentine chez les personnes transgenre et de 9,6 % chez les travailleurs et travailleuses du sexe (TS) au Honduras. Concernant les usagers de drogues, la prévalence est estimée à 9,1 % au Paraguay. En même temps, le risque d’une plus grande expansion du VIH parmi les femmes et les jeunes reste présent dans la région.

Les lignes d'écoute, en s’appropriant des nouvelles technologies telles qu'Internet, les SMS, les téléphones intelligents et les différents réseaux sociaux, sont des outils pertinents pour toucher les différents groupes de population à risque et de répondre de façon personnalisée et sans jugement ni discrimination.

Des dispositifs complémentaires aux systèmes de soins

Le développement des technologies permet un travail important de récolte de données concernant des sujets bien souvent tabou et difficilement abordables en "face à face". A travers le remplissage d’une fiche informatisée pendant les échanges anonymes, on peut identifier les interrogations les plus fréquentes de la part des usagers en temps réel. Cette identification permet de mieux orienter les campagnes d'information ainsi que les politiques en matière de santé sexuelle. Certains gouvernements latino-américains ont mis en place des dispositifs nationaux sur le VIH/SIDA : par exemple Telsida au Mexique, Pregunte SIDA en Argentine et Fonosida au Chili.

La relation d’aide à distance est adaptable pour répondre à d'autres sujets de santé publique, par exemple en cas d'urgences sanitaires. En Uruguay, suite à la dépénalisation de l'avortement en 2012, la ligne SIDA, sexualidad y derechos, coordonnée par l'Association ASEPO, a été un moyen pour soutenir et informer les femmes concernant la nouvelle loi.

Des prévisions pour 2017 envisagent un marché de santé mobile en Amérique latine de 1 600 millions de dollars. Il est important que cette croissance implique tous les groupes de population avec un regard horizontal concernant l’information, la santé et le soin. À travers la relation d’aide à distance il s’agit, surtout, de donner de l’écoute et de la voix à ceux qui en ont le plus besoin.

Pedro García (http://www.revistahumanum.org/blog/vih-salud-y-tecnologia-a-la-escucha-de-las-poblaciones/) /31 octobre 2014
Traduction : Carlos Yuguero

www.sis-reseau.org

Pedro García est chargé de mission pour les actions internationales à SIS-Réseau. Il participe au plaidoyer et à la mise en place de dispositifs de Relation d’Aide à Distance en Afrique de l’Ouest et du Centre pour la promotion de la santé et de l’information concernant le VIH et la santé sexuelle et reproductive. Avant de rejoindre SIS-Réseau, Pedro était assistant de recherche au bureau régional de l’Amérique latine au Programme pour le Développement des Nations Unies (PNUD). Pedro a eu sa licence et son master à l’Institut d’Études Politiques de Paris (Sciences Po Paris), avec une spécialisation dans les études latino-américaines. Il s’intéresse aux questions de protection et d’inclusion sociale, aux luttes contre les discriminations et les mouvements sociaux. Il a réalisé des études à l’Université de Chicago et à l’Université Nationale du Mexique (UNAM).

 

 

 

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Google X crée la pilule magique : vers le corps hyperconnecté ?

En 1966 Le Voyage Fantastique de Richard Fleischer miniaturisait la matière pour résorber un caillot de sang dans le cerveau d'un éminent scientifique américain via le micro-sous-marin "Proteus" injecté dans son sang. Fin octobre 2014 Google X Lab annonce le développement d'un projet de recherche sur des nanoparticules permettant le diagnostic précoce de cancers et d'AVC, par de très fines particules ingérées via un comprimé ou injectées dans le corps d’un patient.

La quête de l’immortalité, le désir de repousser les limites biologiques ou la recherche de l’éternelle jeunesse transparaissent dans de nombreux mythes antiques et œuvres de fiction contemporaines peuplées de super héros, d’humanoïdes et de projets technoscientifiques incroyables. Google X est-il en train de révolutionner le diagnostic médical, le faisant passer de réactif à proactif ? Effet d'annonce, certainement, mais plus au fond, allons-nous vers le corps tout-entier connecté ?

Des patrouilles de nanoparticules magnétiques dans le corps humain au fil du flux sanguin

Google X Lab, le laboratoire secret de Google qui souhaite devenir pionnier en matière d’innovations techniques et robotiques basé à Mountain View, en Californie, planche sur une pilule à base de nanoparticules magnétiques deux mille fois plus petites qu’un globule rouge, capables de rechercher un type de cellule, de protéine ou de molécule et de s’y attacher. Le laboratoire créerait également un appareil wearable équipé d’aimants pour attirer ces particules et les compter. Ce serait ainsi un moyen de surveiller une partie de l’activité interne du corps du porteur pour sonner l’alerte en cas de détection de cellules cancéreuses ou défectueuses, capables de détecter les prémices du cancer ou d’autres maladies. Un bracelet électronique suffirait à interroger ces micro-particules espionnes pour savoir ce qu’elles ont détecté.
"Les nanoparticules pourraient être ingérées sous la forme de comprimés afin de pénétrer dans le sang, explique le Docteur Andrew Conrad, directeur de Google X Life Sciences. Elles seraient conçues pour repérer et se fixer sur un type particulier de cellules, comme les cellules tumorales." Un diagnostic pourrait ensuite être réalisé en associant ces nanoparticules "à un objet connecté, équipé de capteurs spéciaux". La technologie serait proposée "sous contrat de licence à des partenaires, afin qu’ils développent des produits dont l’efficacité et la sécurité pourront être testés lors d’essais cliniques".

Une technologie qui pourrait être viable d'ici une dizaine d'années

Le Google X Lab a déjà mis en avant plusieurs projets tout aussi fous, comme la voiture sans chauffeur - Google car -, les Google Glass, la lentille de contact anti-diabète mesurant en temps réel le taux de glucose dans les larmes, ou un projet de JetPack non abouti.

"Sans utopie, pas de réalité..." Alors si un tel projet paraît plausible à long terme, de nombreuses questions restent en suspens. Est-ce que les nanoparticules utilisées seront réellement biocompatibles ? Puisque les particules seront directement introduites dans notre corps, Google devra prouver à la FDA (Food and Drug Administration) que sa méthode n’est pas dangereuse et qu’elle est efficace. 

Les nanotechnologies travaillent à l’échelle du nanomètre (milliardième de mètre) et commencent déjà à être utilisées par différentes industries : nanoparticules dans des crèmes solaires pour filtrer des U.V, ou dans des équipements sportifs pour les alléger, dans des peintures pour les rendre « anti-graffiti », etc. Dans le champ médical, des principes actifs pourraient pénétrer dans l'organisme du fait de leur petite taille et libérer leur contenu au moment voulu et dans les seules cellules qui en auraient besoin.

Voir vidéo de présentation d'Andrew Conrad

Le corps nouvel objet tout connecté ?

Ce que veut faire Google, en fait, consiste à diffuser des formes nanométriques de surveillance à l'intérieur même de notre corps. Le principe est de repérer, de l'intérieur, des cellules qui pourraient s'avérer dangereuses pour la santé. Ces cellules, une fois "fixées" par la particule espionne, pourraient alors être suivies, "tracées",  pour mesurer leur évolution. Elles pourraient ainsi émettre de l'information. Elles se comporteraient alors comme de nouveaux types d'objets connectés si à la mode aujourd'hui. Chaque cellule de notre corps pourrait ainsi potentiellement devenir un émetteur d'information. Cette perspective laisse perplexe sur des notions aussi fondamentales que celle d'objet et de sujet, les deux dimensions se retrouvant sans distinction, comme perdues dans un anneau de Moebius.

Selon une enquête du CREDOC d'octobre 2014, les Français connaissent assez peu les nanotechnologies : seuls 40% ont déjà entendu parler de ces techniques et pensent vraiment savoir de quoi il s’agit. Cette méconnaissance explique probablement que la population se montre relativement partagée par rapport aux applications des nanotechnologies dans le secteur du médicament : 48% se disent inquiets. 
Attirantes et fascinantes pour les uns, inquiétantes et dérangeantes pour les autres, les technologies d’amélioration de l’homme "human enhancement" ne laissent pas indifférentes.  Ce que les Français attendent des technosciences, c'est qu'elles apportent des solutions techniques surtout pour leur santé. 
Cette enquête montre que nos concitoyens sont plutôt désireux, sur le principe, de repousser les limites biologiques. Amateurs de sciences et techniques, les Français ont plutôt une vision extensive de la médecine, dont les progrès devraient bénéficier selon eux à l’amélioration des capacités physiques et mentales des individus bien portants. Bras robotisé et géolocalisation des personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer sont en particulier très bien acceptés. L’amélioration des performances mentales via la greffe de composants électroniques dans le cerveau ou la consommation de médicaments semble moins consensuelle, mais plus d’un Français sur dix y est tout de même aujourd’hui réceptif. 
Les dispositifs impliquant la transmission de données privées soulèvent en revanche de grandes réticences. Et la méconnaissance de certaines technologies, comme les nanotechnologies, nourrit de fortes inquiétudes à leur encontre.

Google tout puissant...

Nous sommes entrés dans l'ère du « quantified self » ou quantification de soi. Sous cette expression quelque peu sibylline, sont visées des pratiques variées mais qui ont toutes pour point commun pour leurs adeptes, de mesurer et de comparer avec d’autres des variables relatives à notre mode de vie : nutrition, exercice physique, sommeil, mais aussi humeur, et maintenant notre propre santé. Reposant de plus en plus sur l’utilisation de capteurs corporels connectés - bracelets, podomètres, balances, tensiomètres, etc. - et d’applications sur mobiles, ces pratiques volontaires d’auto-quantification se caractérisent par des modes de capture des données de plus en plus automatisés, et par le partage et la circulation de volumes considérables de données personnelles. Ce phénomène se développe à l’initiative des individus eux-mêmes et aussi, en raison des modèles économiques des acteurs investissant ce marché.

Le corps et sa santé est un nouveau "capteur" qui intéresse beaucoup de monde... Franck Cazenave, dans son livre "Stop Google" (1), met le doigt sur le fait que Google a créé le plus grand aspirateur à données personnelles permettant de constituer le profil des internautes, grâce à son moteur de recherche le plus performant d'internet, mais aussi avec toutes les technologies que Google rachète. Rien qu'au premier semestre 2014, Google a acquis dix-sept entreprises de haute technologie, devenant une "super-puissance" supranationale. Google promet une vie idyllique à ses utilisateurs : tout serait fluide, organisé grâce à l'écosystème qu'il crée pour nous... Or, l'exploitation de données personnelles, librement consentie par les utilisateurs, est au cœur de l'activité économique de Google. A ce sujet, le philosophe Michel Serres souligne : "Aujourd'hui, ,il y a une désappropriation de nos données. C'est là où il faudrait peut-être inventer, un jour, un nouveau droit de l'homme, un droit de propriété de ses propres données..." Le projet de nanoparticules injectées de Google va encore plus loin que ce que craignait Michel Serres, en exploitant non seulement des données mais aussi en introduisant des capteurs directs au sein même de nos cellules.

L'espace de liberté, de perspective de mieux vivre et plus longtemps que le Google X Lab est en train de nous concocter est aussi un danger incroyable de mise sous contrôle de notre propre corps. Car la question du contrôle de ces technologies par une seule firme, Google, et à travers elle un seul homme, son créateur et PDG, Larry Page, ne devrait-elle pas nous alerter sur les limites à ne pas dépasser ?

Pour Fabrice Rocheladet, économiste et professeur en sciences de la communication à l'université de Paris-Sorbonne, la vie privée recouvre trois dimensions.
La première réside dans le secret, c'est-à-dire la capacité de contrôler l'utilisation et le partage de ses données et le droit à l'oubli qui y est rattaché. La deuxième dimension est du domaine de la tranquillité, c'est-à-dire le droit "de rester seul", de ne pas être dérangé par des sollicitations non désirées. Pour ce faire, chacun doit être en capacité de contrôler l'accessibilité à son domaine privé. Et enfin, la troisième dimension a trait à l'autonomie individuelle, à la souveraineté de chacun sur sa personne car la vie privée correspond au "désir humain d'indépendance par rapport aux contrôles des autres".

Imaginez en effet qu'avec ses petites pilules, Google puisse à tout moment venir vous proposer un traitement par ci, un autre par là, au vu des défisciences détectées dans nos petites cellules. Ou un séjour à la montagne car notre poumon souffre d'avarie ou encore, nous adresse des menus types pour faire baisser notre taux de graisse ou de sucre... Sans parler d'obligations de soins ou de traitements, sous peine de se voir interdire telle pratique sportive ou de loisir, tel métier...
De là à communiquer aux compagnies d'assurance ou aux banques ces informations, il n'y a qu'un... clic : nous serons alors dans l'incapacité de maîtriser nos vies et ses désirs !

La CNIL sur le pont

Il y aura 75 millions d'objets connectés liés au coprs humain dans le monde en 2020, prévoit le cabinet Morgan Stanley. Le marché de la « m-santé » pourrait atteindre 26 milliards de dollars en 2017, avec 3,4 milliards d'utilisateurs, soit un possesseur de smartphone sur deux ayant installé une application, selon l'institut américain Research2guidance.

Dans le cadre d'un chantier "vie privée 2020" chargé d’étudier l’impact potentiel de ces nouvelles pratiques sur la vie privée et les libertés individuelles, la CNIL entretient des travaux d'envergure posant ces questions éthiques fondamentales car il s’agit avant tout de données attachées à la vie humaine… La commission relève d'ores et déjà trois domaines à étudier de près : premièrement, le statut de ces données, susceptibles de révéler la vie intime. Deuxièmement, leur centralisation et leur sécurisation. Enfin, la CNIL s'inquiète du caractère normatif de ces pratiques. Pourrait-il devenir suspect de ne pas s'automesurer, comme si on avait quelque chose à cacher ? 

 Fabienne Marion, Rédactrice en chef

(1) "Stop Google - Relever les nouveaux défis du géant du web" de Franck Cazenave - Editions Pearson - 2014

 

 

 

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