UP' Magazine L'innovation pour défi

santé et innovation

Analyser son sang à domicile, c'est possible

On pourra bientôt mesurer son taux de cholestérol chez soi. Des ingénieurs ont mis au point une machine optique portative qui permet, à moindre coût, d'effectuer les tests sanguins les plus courants.

De la taille d'un smartphone, il s'apprête à révolutionner les analyses de sang. Baptisé Beta-BioLed, cet appareil de poche, basé sur des technologies optiques, sera commercialisé dès 2016. « Nous finalisons cette année le prototype et recherchons aujourd'hui 3 M€, notamment pour financer les brevets d'innovations. Nous en avons déjà déposé quatre », explique Camille Pat, responsable marketing de la société Archimej, hébergée au Genopole d'Evry (Essonne), le plus grand site de recherche français dédié aux biotechnologies. L'entreprise fait partie des 25 talents européens sélectionnés en 2013 parmi 2 000 candidats par le prestigieux concours européen de start-up, Hello Tomorrow Challenge.

Archimej a vu le jour en 2012, créé par trois anciens ingénieurs de l'Institut d'optique d'Orsay. Leur idée : se passer des produits réactifs utilisés aujourd'hui pour étudier la composition du sang. Un vrai bouleversement. « Pour un hôpital de 400 lits, cela représente une dépense d'environ 300 000 € par an. Et la machine d'analyse actuelle, à changer tous les sept ans, vaut 100 000 €. Le Beta-BioLed est plus sensible, plus précis et surtout moins cher », avance-t-on chez Archimej, qui compte vendre son appareil « moins de 600 € ».

Le petit boîtier pourra effectuer une quinzaine de tests sanguins parmi les plus courants : le cholestérol, le sucre, la créatinine ou l'albumine pour les pathologies rénales ou encore les principaux marqueurs cardiaques. « Nous ne rentrons pas en concurrence avec les laboratoires d'analyses classiques. Ils effectuent, eux, jusqu'à 80 tests différents. Notre technologie est complémentaire. Elle pourrait même les intéresser, affirme Camille Pat. Aujourd'hui, il faut compter environ 15 à 20 € pour réaliser un bilan sanguin en laboratoire, pour autant de tests réalisés. Nous pourrions proposer à peu près le même service pour 20 fois moins cher. »

Le Beta-BioLed promet une grande simplicité de fonctionnement. Une goutte de sang posée sur une languette introduite dans l'appareil et les résultats s'affichent sur une tablette ou un smartphone connecté. Cette facilité d'utilisation offre des « débouchés énormes », estime-t-on chez Archimej. Dans les hôpitaux, pour la médecine à domicile ou pour les infirmières libérales qui s'occupent de patients qui ne peuvent pas se déplacer.

« Les ONG intervenant dans des zones privées de soins médicaux sont une cible aussi. Il existe aujourd'hui des appareils portables, mais ils sont contraignants, lourds et ont besoin de réactifs pas toujours simples à trouver sur place », confie Camille Pat. Le Beta-BioLed sera dans un premier temps destiné aux professionnels de santé. « Nous passerons ensuite au grand public. L'appareil pourrait être en partie remboursé par la Sécurité sociale, comme l'est aujourd'hui le glucomètre pour les diabétiques », espère Camille Pat.

Julien Heyligen, La Biotech.fr

santé et protection et VIH

VIH, santé et technologie : à l’écoute des populations en Amérique latine (Contribution de SIS-International)

"Dans un contexte de tabou concernant certaines pathologies, notamment celles touchant à la sexualité, les dispositifs de relation d’aide à distance sont des espaces de parole confidentiels et libres de tout type de jugement", nous dit Pedro Garcia, chargé de mission pour les actions internationales à SIS-Réseau, dans un article publié par le Blog du PNUD Blog Humanun.

En prenant exemple de la situation latino-américaine, il démontre que les "lignes d’écoute, en s’appropriant des nouvelles technologies telles qu’Internet, les SMS, les téléphones intelligents et les différents réseaux sociaux, sont des outils pertinents pour toucher les différents groupes de population à risque et répondre de façon personnalisée et sans jugement ni discrimination."

La seconde moitié des années 1990 a enregistré dans le monde 3,3 millions de nouveaux cas de VIH par an. Des activistes ont dénoncé à l’époque les réponses insuffisantes des États face à l'épidémie. C'est ainsi que des initiatives ont surgi de la société civile afin de donner un appui à chaque personne touchée par le virus et l’informer sur les craintes, doutes et incertitudes liées à la maladie. Plusieurs pays ont vu naître des dispositifs de relation d’aide à distance (RAD) à travers la mise en place de lignes téléphoniques dédiées à l’accompagnement et l’orientation des usagers. Ces dispositifs veillaient sur le droit à l’information et pour la santé de tous, de façon anonyme, confidentielle, gratuite et sans jugement.

Aujourd’hui, l'accès à l'information continue à être une barrière dans la lutte contre le VIH/sida en Amérique latine et aux Caraïbes, comme le montrent plusieurs statistiques. Selon des chiffres de la CEPAL en 2007, moins de 20 % des femmes péruviennes entre 15 et 24 ans possédaient des connaissances appropriées sur le VIH. Le tableau ci-dessous présente des conditions similaires dans d'autres pays de la région latino-américaine.



L’Amérique latine est leader en téléphonie cellulaire dans le monde. 98 % de la population réside dans une zone de couverture mobile et 84 % des foyers ont souscrits à un service de téléphonie. Malgré le développement des nouvelles technologies en matière de téléphonie sociale, le niveau de désinformation persiste néanmoins. À travers un meilleur ciblage, l'usage des technologies devrait permettre à toutes les populations d’accéder à des informations fiables et gratuites.

Information adaptée à la population générale et aux groupes clé

Dans un contexte de tabou concernant certaines pathologies, notamment celles touchant à la sexualité, les dispositifs de relation d’aide à distance sont des espaces de parole confidentiels et libres de tout type de jugement. Dans leur forme idéale, ils offrent à l'utilisateur une information de qualité transmise par des écoutants et des modérateurs formés de façon continue. La ligne argentine Pregunte SIDA, par exemple, est animée par des conseillers formés pour répondre à des questions concernant les personnes transgenre ou les travailleuses du sexe, deux groupes disproportionnellement touchés par l’épidémie du VIH. En Bolivie, la ligne de Marie Stopes International répond surtout à un public jeune sur des questions relatives à la sexualité, la prévention et la contraception. La ligne vénézuélienne, mise en place par Acción Solidaria, donne de l’appui et de l’orientation spécifique à des personnes vivant avec le VIH.

L'anonymat et la distance sont deux des caractéristiques essentielles des dispositifs d'écoute, prenant en compte l’exclusion des groupes les plus à risque au VIH : les HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes), les travailleuses et travailleurs du sexe ainsi que leurs clients et les usagers de drogues. Les différents groupes amérindiens et afro-descendants peuvent être aussi des populations particulièrement concernées par un défaut d’information ou d’une désinformation en matière de santé sexuelle.

Le taux de prévalence du VIH en Amérique latine se situe à près de 0, 4 % pour la population générale. Pourtant des études signalent que la prévalence chez les HSH va de 7, 9 % au Salvador jusqu'au 25 % au Mexique. Elle est de 27,6 % en Argentine chez les personnes transgenre et de 9,6 % chez les travailleurs et travailleuses du sexe (TS) au Honduras. Concernant les usagers de drogues, la prévalence est estimée à 9,1 % au Paraguay. En même temps, le risque d’une plus grande expansion du VIH parmi les femmes et les jeunes reste présent dans la région.

Les lignes d'écoute, en s’appropriant des nouvelles technologies telles qu'Internet, les SMS, les téléphones intelligents et les différents réseaux sociaux, sont des outils pertinents pour toucher les différents groupes de population à risque et de répondre de façon personnalisée et sans jugement ni discrimination.

Des dispositifs complémentaires aux systèmes de soins

Le développement des technologies permet un travail important de récolte de données concernant des sujets bien souvent tabou et difficilement abordables en "face à face". A travers le remplissage d’une fiche informatisée pendant les échanges anonymes, on peut identifier les interrogations les plus fréquentes de la part des usagers en temps réel. Cette identification permet de mieux orienter les campagnes d'information ainsi que les politiques en matière de santé sexuelle. Certains gouvernements latino-américains ont mis en place des dispositifs nationaux sur le VIH/SIDA : par exemple Telsida au Mexique, Pregunte SIDA en Argentine et Fonosida au Chili.

La relation d’aide à distance est adaptable pour répondre à d'autres sujets de santé publique, par exemple en cas d'urgences sanitaires. En Uruguay, suite à la dépénalisation de l'avortement en 2012, la ligne SIDA, sexualidad y derechos, coordonnée par l'Association ASEPO, a été un moyen pour soutenir et informer les femmes concernant la nouvelle loi.

Des prévisions pour 2017 envisagent un marché de santé mobile en Amérique latine de 1 600 millions de dollars. Il est important que cette croissance implique tous les groupes de population avec un regard horizontal concernant l’information, la santé et le soin. À travers la relation d’aide à distance il s’agit, surtout, de donner de l’écoute et de la voix à ceux qui en ont le plus besoin.

Pedro García (http://www.revistahumanum.org/blog/vih-salud-y-tecnologia-a-la-escucha-de-las-poblaciones/) /31 octobre 2014
Traduction : Carlos Yuguero

www.sis-reseau.org

Pedro García est chargé de mission pour les actions internationales à SIS-Réseau. Il participe au plaidoyer et à la mise en place de dispositifs de Relation d’Aide à Distance en Afrique de l’Ouest et du Centre pour la promotion de la santé et de l’information concernant le VIH et la santé sexuelle et reproductive. Avant de rejoindre SIS-Réseau, Pedro était assistant de recherche au bureau régional de l’Amérique latine au Programme pour le Développement des Nations Unies (PNUD). Pedro a eu sa licence et son master à l’Institut d’Études Politiques de Paris (Sciences Po Paris), avec une spécialisation dans les études latino-américaines. Il s’intéresse aux questions de protection et d’inclusion sociale, aux luttes contre les discriminations et les mouvements sociaux. Il a réalisé des études à l’Université de Chicago et à l’Université Nationale du Mexique (UNAM).

 

 

 

santé et innovation

Google X crée la pilule magique : vers le corps hyperconnecté ?

En 1966 Le Voyage Fantastique de Richard Fleischer miniaturisait la matière pour résorber un caillot de sang dans le cerveau d'un éminent scientifique américain via le micro-sous-marin "Proteus" injecté dans son sang. Fin octobre 2014 Google X Lab annonce le développement d'un projet de recherche sur des nanoparticules permettant le diagnostic précoce de cancers et d'AVC, par de très fines particules ingérées via un comprimé ou injectées dans le corps d’un patient.

La quête de l’immortalité, le désir de repousser les limites biologiques ou la recherche de l’éternelle jeunesse transparaissent dans de nombreux mythes antiques et œuvres de fiction contemporaines peuplées de super héros, d’humanoïdes et de projets technoscientifiques incroyables. Google X est-il en train de révolutionner le diagnostic médical, le faisant passer de réactif à proactif ? Effet d'annonce, certainement, mais plus au fond, allons-nous vers le corps tout-entier connecté ?

Des patrouilles de nanoparticules magnétiques dans le corps humain au fil du flux sanguin

Google X Lab, le laboratoire secret de Google qui souhaite devenir pionnier en matière d’innovations techniques et robotiques basé à Mountain View, en Californie, planche sur une pilule à base de nanoparticules magnétiques deux mille fois plus petites qu’un globule rouge, capables de rechercher un type de cellule, de protéine ou de molécule et de s’y attacher. Le laboratoire créerait également un appareil wearable équipé d’aimants pour attirer ces particules et les compter. Ce serait ainsi un moyen de surveiller une partie de l’activité interne du corps du porteur pour sonner l’alerte en cas de détection de cellules cancéreuses ou défectueuses, capables de détecter les prémices du cancer ou d’autres maladies. Un bracelet électronique suffirait à interroger ces micro-particules espionnes pour savoir ce qu’elles ont détecté.
"Les nanoparticules pourraient être ingérées sous la forme de comprimés afin de pénétrer dans le sang, explique le Docteur Andrew Conrad, directeur de Google X Life Sciences. Elles seraient conçues pour repérer et se fixer sur un type particulier de cellules, comme les cellules tumorales." Un diagnostic pourrait ensuite être réalisé en associant ces nanoparticules "à un objet connecté, équipé de capteurs spéciaux". La technologie serait proposée "sous contrat de licence à des partenaires, afin qu’ils développent des produits dont l’efficacité et la sécurité pourront être testés lors d’essais cliniques".

Une technologie qui pourrait être viable d'ici une dizaine d'années

Le Google X Lab a déjà mis en avant plusieurs projets tout aussi fous, comme la voiture sans chauffeur - Google car -, les Google Glass, la lentille de contact anti-diabète mesurant en temps réel le taux de glucose dans les larmes, ou un projet de JetPack non abouti.

"Sans utopie, pas de réalité..." Alors si un tel projet paraît plausible à long terme, de nombreuses questions restent en suspens. Est-ce que les nanoparticules utilisées seront réellement biocompatibles ? Puisque les particules seront directement introduites dans notre corps, Google devra prouver à la FDA (Food and Drug Administration) que sa méthode n’est pas dangereuse et qu’elle est efficace. 

Les nanotechnologies travaillent à l’échelle du nanomètre (milliardième de mètre) et commencent déjà à être utilisées par différentes industries : nanoparticules dans des crèmes solaires pour filtrer des U.V, ou dans des équipements sportifs pour les alléger, dans des peintures pour les rendre « anti-graffiti », etc. Dans le champ médical, des principes actifs pourraient pénétrer dans l'organisme du fait de leur petite taille et libérer leur contenu au moment voulu et dans les seules cellules qui en auraient besoin.

Voir vidéo de présentation d'Andrew Conrad

Le corps nouvel objet tout connecté ?

Ce que veut faire Google, en fait, consiste à diffuser des formes nanométriques de surveillance à l'intérieur même de notre corps. Le principe est de repérer, de l'intérieur, des cellules qui pourraient s'avérer dangereuses pour la santé. Ces cellules, une fois "fixées" par la particule espionne, pourraient alors être suivies, "tracées",  pour mesurer leur évolution. Elles pourraient ainsi émettre de l'information. Elles se comporteraient alors comme de nouveaux types d'objets connectés si à la mode aujourd'hui. Chaque cellule de notre corps pourrait ainsi potentiellement devenir un émetteur d'information. Cette perspective laisse perplexe sur des notions aussi fondamentales que celle d'objet et de sujet, les deux dimensions se retrouvant sans distinction, comme perdues dans un anneau de Moebius.

Selon une enquête du CREDOC d'octobre 2014, les Français connaissent assez peu les nanotechnologies : seuls 40% ont déjà entendu parler de ces techniques et pensent vraiment savoir de quoi il s’agit. Cette méconnaissance explique probablement que la population se montre relativement partagée par rapport aux applications des nanotechnologies dans le secteur du médicament : 48% se disent inquiets. 
Attirantes et fascinantes pour les uns, inquiétantes et dérangeantes pour les autres, les technologies d’amélioration de l’homme "human enhancement" ne laissent pas indifférentes.  Ce que les Français attendent des technosciences, c'est qu'elles apportent des solutions techniques surtout pour leur santé. 
Cette enquête montre que nos concitoyens sont plutôt désireux, sur le principe, de repousser les limites biologiques. Amateurs de sciences et techniques, les Français ont plutôt une vision extensive de la médecine, dont les progrès devraient bénéficier selon eux à l’amélioration des capacités physiques et mentales des individus bien portants. Bras robotisé et géolocalisation des personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer sont en particulier très bien acceptés. L’amélioration des performances mentales via la greffe de composants électroniques dans le cerveau ou la consommation de médicaments semble moins consensuelle, mais plus d’un Français sur dix y est tout de même aujourd’hui réceptif. 
Les dispositifs impliquant la transmission de données privées soulèvent en revanche de grandes réticences. Et la méconnaissance de certaines technologies, comme les nanotechnologies, nourrit de fortes inquiétudes à leur encontre.

Google tout puissant...

Nous sommes entrés dans l'ère du « quantified self » ou quantification de soi. Sous cette expression quelque peu sibylline, sont visées des pratiques variées mais qui ont toutes pour point commun pour leurs adeptes, de mesurer et de comparer avec d’autres des variables relatives à notre mode de vie : nutrition, exercice physique, sommeil, mais aussi humeur, et maintenant notre propre santé. Reposant de plus en plus sur l’utilisation de capteurs corporels connectés - bracelets, podomètres, balances, tensiomètres, etc. - et d’applications sur mobiles, ces pratiques volontaires d’auto-quantification se caractérisent par des modes de capture des données de plus en plus automatisés, et par le partage et la circulation de volumes considérables de données personnelles. Ce phénomène se développe à l’initiative des individus eux-mêmes et aussi, en raison des modèles économiques des acteurs investissant ce marché.

Le corps et sa santé est un nouveau "capteur" qui intéresse beaucoup de monde... Franck Cazenave, dans son livre "Stop Google" (1), met le doigt sur le fait que Google a créé le plus grand aspirateur à données personnelles permettant de constituer le profil des internautes, grâce à son moteur de recherche le plus performant d'internet, mais aussi avec toutes les technologies que Google rachète. Rien qu'au premier semestre 2014, Google a acquis dix-sept entreprises de haute technologie, devenant une "super-puissance" supranationale. Google promet une vie idyllique à ses utilisateurs : tout serait fluide, organisé grâce à l'écosystème qu'il crée pour nous... Or, l'exploitation de données personnelles, librement consentie par les utilisateurs, est au cœur de l'activité économique de Google. A ce sujet, le philosophe Michel Serres souligne : "Aujourd'hui, ,il y a une désappropriation de nos données. C'est là où il faudrait peut-être inventer, un jour, un nouveau droit de l'homme, un droit de propriété de ses propres données..." Le projet de nanoparticules injectées de Google va encore plus loin que ce que craignait Michel Serres, en exploitant non seulement des données mais aussi en introduisant des capteurs directs au sein même de nos cellules.

L'espace de liberté, de perspective de mieux vivre et plus longtemps que le Google X Lab est en train de nous concocter est aussi un danger incroyable de mise sous contrôle de notre propre corps. Car la question du contrôle de ces technologies par une seule firme, Google, et à travers elle un seul homme, son créateur et PDG, Larry Page, ne devrait-elle pas nous alerter sur les limites à ne pas dépasser ?

Pour Fabrice Rocheladet, économiste et professeur en sciences de la communication à l'université de Paris-Sorbonne, la vie privée recouvre trois dimensions.
La première réside dans le secret, c'est-à-dire la capacité de contrôler l'utilisation et le partage de ses données et le droit à l'oubli qui y est rattaché. La deuxième dimension est du domaine de la tranquillité, c'est-à-dire le droit "de rester seul", de ne pas être dérangé par des sollicitations non désirées. Pour ce faire, chacun doit être en capacité de contrôler l'accessibilité à son domaine privé. Et enfin, la troisième dimension a trait à l'autonomie individuelle, à la souveraineté de chacun sur sa personne car la vie privée correspond au "désir humain d'indépendance par rapport aux contrôles des autres".

Imaginez en effet qu'avec ses petites pilules, Google puisse à tout moment venir vous proposer un traitement par ci, un autre par là, au vu des défisciences détectées dans nos petites cellules. Ou un séjour à la montagne car notre poumon souffre d'avarie ou encore, nous adresse des menus types pour faire baisser notre taux de graisse ou de sucre... Sans parler d'obligations de soins ou de traitements, sous peine de se voir interdire telle pratique sportive ou de loisir, tel métier...
De là à communiquer aux compagnies d'assurance ou aux banques ces informations, il n'y a qu'un... clic : nous serons alors dans l'incapacité de maîtriser nos vies et ses désirs !

La CNIL sur le pont

Il y aura 75 millions d'objets connectés liés au coprs humain dans le monde en 2020, prévoit le cabinet Morgan Stanley. Le marché de la « m-santé » pourrait atteindre 26 milliards de dollars en 2017, avec 3,4 milliards d'utilisateurs, soit un possesseur de smartphone sur deux ayant installé une application, selon l'institut américain Research2guidance.

Dans le cadre d'un chantier "vie privée 2020" chargé d’étudier l’impact potentiel de ces nouvelles pratiques sur la vie privée et les libertés individuelles, la CNIL entretient des travaux d'envergure posant ces questions éthiques fondamentales car il s’agit avant tout de données attachées à la vie humaine… La commission relève d'ores et déjà trois domaines à étudier de près : premièrement, le statut de ces données, susceptibles de révéler la vie intime. Deuxièmement, leur centralisation et leur sécurisation. Enfin, la CNIL s'inquiète du caractère normatif de ces pratiques. Pourrait-il devenir suspect de ne pas s'automesurer, comme si on avait quelque chose à cacher ? 

 Fabienne Marion, Rédactrice en chef

(1) "Stop Google - Relever les nouveaux défis du géant du web" de Franck Cazenave - Editions Pearson - 2014

 

 

 

santé et innovation

Quand Apple et Facebook se mêlent du planning familial

Un bébé ou sa carrière ? Voilà le nouveau dilemme auquel les femmes —américaines— vont peut-être devoir faire face. Facebook et Apple viennent en effet de proposer et rembourser la procédure de congélation des ovocytes à leurs employées aux Etats-Unis, dès janvier 2015, afin de préserver leur carrière professionnelle. Google devrait suivre. Sur simple demande, les employées de ces deux entreprises pourront faire appel à cette nouvelle offre de leur couverture médicale professionnelle. Certains crient au scandale, d'autres y voient là une innovation managériale. Nul doute que cela va faire du bruit... Et si nous prenions un peu de recul, si nous replacions cette proposition dans son contexte  ? Et si vous donniez votre avis ? Ce papier va être long mais la question le vaut bien. 

La France avait réservé cette pratique aux cas de «raison médicale» depuis la loi de bioéthique de juillet 2011. Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) s'était prononcé en 2012 pour l'autorisation de cette technique de conservation des ovocytes à des fins sociétales et non seulement médicales, afin que des femmes jeunes, non stériles, puissent organiser leur vie comme elles le souhaitent et reporter leur maternité sans être angoissées par leur horloge biologique. C'est exactement ce que Facebook et Apple mettent aujourd'hui en musique.

« Un bébé ou son emploi : de la Démocratie en Amérique à la régression éthique ? »

Valérie Boyer (1) est députée, rapporteuse de la loi Bioéthique 2011 ; elle s'exprime sur ce sujet dans une tribune libre : 

"Facebook et Apple ont annoncé vouloir proposer à leurs employées une compensation financière si elles avaient recours à la congélation d’ovocytes afin de repousser leur maternité dans un but professionnel.
Leurs effectifs étant composés de deux fois plus d’hommes que de femmes, les deux entreprises souhaitent réduire ce déséquilibre, en incitant les femmes à mettre sur « pause » leur horloge biologique.
Ces deux entreprises, se mêlent donc de l’intimité de leurs salariés et de la « reproduction ». Nous assistons à une véritable OPA de ces firmes importantes, sur la vie privée des femmes, dans ce qu’elle a de plus intime. Aux Etats-Unis, le choix d’avoir un enfant, de donner la vie, ne peut être ainsi soumis à la volonté de l’entreprise. (...)

Aujourd'hui, ces deux géants de la Silicon Valley, proposent de congeler des ovocytes, demain ils proposeront les mères porteuses ? Ces entreprises veulent que les femmes passent plus de temps à travailler, qu’elles soient davantage productives, sans être dérangées par une famille.

La liberté réside dans le fait de permettre aux femmes de conjuguer carrière et grossesse. De ne pas considérer la grossesse ou la maternité comme un handicap ou une maladie et ouvrir ainsi la voie à une forme de discrimination à l’embauche.
Jusque-là, c'est la société qui s'adaptait à la grossesse des femmes mais avec cette proposition c'est l'entreprise qui décide qui pourra conduire sa grossesse.
Une telle prise de position soulève également un véritable problème concernant notre conception de la médecine. S’il n’y a plus de problème médical, peut-on parler encore de médecine ? Doit-on bafouer nos principes éthiques au profit d’une fausse « égalité » ou encore sous prétexte que d’autres pays acceptent la conservation d’ovocytes dans le cadre de la convenance ? La congélation d’ovocytes par « convenance » présente un autre problème, elle est une véritable incitation aux grossesses tardives, alors qu’être enceinte après 40 ans, naturellement ou assistée médicalement, présente des risques non négligeables, largement plus importants après 45 ans.

Je suis pour le progrès médical, pour la préservation de la richesse du patrimoine mais le corps doit rester inaliénable ! J’ai pleinement confiance en nos médecins et à leur éthique ! Comme l’avait écrit Rabelais « Science sans conscience, n’est que ruine de l’âme ». Autoriser, en France, la congélation d’ovocytes par « convenance » aboutirait à la légalisation de la GPA, ouvrant ainsi la voie à la marchandisation du corps sans que nous en connaissions les limites.

La manière dont une femme est traitée dans un Etat, permet souvent de mesurer le degré de civilisation d’une société. Dans les pays où domine la Charia, les femmes sont souvent tuées, torturées ou même vendues comme esclaves. Dans certains pays en développement comme l’Inde, elles sont dans des « fermes » et servent de mères porteuses. Aujourd’hui, dans les pays dominés par un capitalisme non maîtrisé, nous les considérons, bien trop souvent encore, comme un sexe inférieur ou des ventres à louer.

La France est un des rares Etat dont la loi bioéthique est rigoureuse, notamment depuis les deux lois du 29 juillet 1994 et grâce à l’existence du Comité National d’Ethique. En effet, notre pays, en 1983, a été le premier Etat à créer un Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé. Sa vocation est de soulever les enjeux des avancées de la connaissance scientifique dans le domaine du vivant et de susciter une réflexion de la part de la société. Don d’organes, mais aussi Gestation Pour Autrui, vente de gamètes - et autres technologies médicales permettant de repousser les limites du Vivant. L’ensemble de ces sujets devrait être envisagé dans une triple perspective : médicale, économique et éthique. La marchandisation du corps relève de notre humanité profonde.(...)

La congélation d’ovocytes en France n’a qu’un but thérapeutique. En effet, elle a été conçue pour les femmes dont la fertilité se trouve compromise par un traitement aux effets stérilisants. Aujourd’hui, une patiente rendue infertile à la suite d’un traitement anti-cancéreux peut garder l’espoir d’avoir un jour un enfant grâce à la congélation préalable de ses ovocytes. Nous pouvons être fiers aujourd’hui d’une telle avancée ! Ne la compromettons pas avec des apprentis sorciers et continuons de nous opposer à ceux, qui veulent nous faire croire qu’avant 35 ans, une femme doit obligatoirement choisir entre sa réussite professionnelle et sa vie de famille !"  
(1) Valérie Boyer est Députée des Boûches du Rhône, Maire des 11ème et 12ème arrondissements de Marseille, Secrétaire de l'Assemblée nationale

"Homo oeconomicus diabolicus !" 

La congélation d’ovocytes (cellules sexuelles qui évoluent en ovules) créée en 1986 n’a perdu son statut de méthode expérimentale qu’en 2012 outre-Atlantique. A la base réservée à des raisons médicales telle qu’un cancer du sein qui peut empêcher une grossesse par la suite, cette pratique est maintenant de plus en plus banalisée. Le corps médical craint qu’avec ce genre de nouvelles mesures, la congélation des ovules devienne une mode.

"C'est le type même de technologie qui offre a priori l'assurance d'une liberté supplémentaire pour les femmes et pour chaque femme (à l'instar, pense-t-on peut-être, de l'IVG : un enfant si je veux et quand je veux...)... et, en fait, c'est tout l'inverse !
En effet, la possibilité ouverte deviendra... une obligation pour toutes ! Pour toutes celles qui non seulement souhaiteront un parcours professionnel maîtrisé, mais aussi pour toutes celles... qui auront peur de perdre leur emploi si elles refusent de rentrer dans ce qui deviendra peu à peu la Norme imposée par tout employeur !" déclare Jean-Paul Karsenty, chercheur hors classe au CNRS.

"Ce ne sont pas des philanthropes" 

Aux yeux de Françoise Kourilsky, Coach, conférencière et auteure de deux livres sur l’accomplissement personnel, l’initiative de Facebook et Apple est toute sauf désintéressée : "Ils misent clairement sur les ressources de la gent féminine dans leur business !"  Ce qui n’est, de son point de vue, pas une mauvaise nouvelle non plus. Les femmes ont montré depuis longtemps les bienfaits qu’elles apportent aux différents conseils d’administration dont elles font partie.

70 % des 98 000 employés d'Apple dans le monde sont des hommes, le chiffre grimpant à 80 % pour les postes techniques. Le constat est similaire chez Facebook, mais la proportion de «techies» mâles augmente à 85 %. Il est évident que ces entreprises sont loin de la parité !

La proposition de ces entreprises pour mettre de côté les grossesses de leurs employées semble promettre aux femmes de ne décaler leur projet personnel que de quelques années. Sauf que lorsque, plus âgées, leurs ovules ne mèneront pas au bébé tant attendu pour diverses raisons de non-garantie absolue des résultats (2), il sera trop tard. Facebook et Apple auront profité du talent et du travail de leurs employées ; quant aux femmes, ne regretteront-elles pas de s'être résignées ? A quel moment de leur vie vont-elles décongeler leurs ovules ? Est-ce à la retraite ? Ou après quelques années de travail quand leurs patrons décideront de les remplacer par des plus jeunes et de les mettre au placard ?  

Proposer aux femmes de congeler leurs ovules pour privilégier leur carrière laisse penser que travail et maternité ne peuvent pas coexister. Dans une société où l’égalité hommes-femmes est loin d’être acquise, est-ce un nouveau pas en arrière ?

C’est une initiative moderne, précurseur  mais aussi coûteuse, rappelle Dominique Druon, dirigeante d’Aliath. En effet, la congélation n’est pas à la portée de toutes les bourses qui le souhaiteraient. Aux États-Unis, la congélation coûte en moyenne entre 10 000 et 20 000 dollars pour chaque congélation et 500 dollars de frais annuels de conservation.  

(2) 70 à 80% des femmes finissent par accoucher après une fécondation in vitro avec leurs ovocytes mais ça laisse 20 à 30% de patientes qui diront adieu à leur rêve d’enfanter. De plus, ces statistiques sont valables uniquement si la congélation se fait dans des conditions optimales. C’est-à-dire, selon le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), entre 25 ans 35 ans. Après cet âge, les résultats sont nettement en baisse. A  40 ans, par exemple, la femme  n’a plus que  5 à 10% de chances de grossesse avec cette technique. Et même si vos ovules sont congelés avant 35 ans, il est encore possible que les médecins refusent la fécondation in vitro si vous êtes atteinte de diabète ou que vous avez une santé fragile. Chez la femme, la qualité des ovocytes est ce qui chute en premier, à partir de 35 ans. La dégradation de la qualité de l'utérus intervient plus tard. C'est pourquoi il y a des femmes qui ont pu porter les bébés des autres à 50 ou 60 ans. En pratique, on n'est jamais sûr à 100% que cela donnera lieu à une naissance. Plus on avance en âge, plus les grossesses sont difficiles et plus le risque de complications lors de l'accouchement augmente.

La fin d'un tabou ?

"Et si cette mesure (validée depuis 2012 par l'American Society of Reproductive Medicine) était tout simplement la pilule de notre époque ? demande Jessica Bennett, chroniqueuse au New York Times. Celle qui permettrait de briser un dernier tabou, un dernier carcan biologique", en l'occurrence l'inégalité des hommes et des femmes devant les opportunités de carrière.

Dans Le Figaro.fr, une étude de la revue Fertility and Sterility, reprise par les médias américains, révèle qu'une majorité des femmes interrogées ayant ainsi pu mettre sur pause leur horloge biologique éprouvent depuis un sentiment de «responsabilisation», véritable assurance psychologique vue comme un puissant facteur «égalisateur» sur le marché de l'emploi.
Le philosophe et théologien Bertrand Vergely (3)  déclare : "Jusqu'ici, une femme pouvait ne pas être engagée car on supposait qu'elle allait devoir partir, s'occuper de ses enfants et qu'on ne pourrait ainsi pas compter sur elle. Cette mesure peut donc permettre à ces femmes d'outrepasser cette discrimination : l'entreprise lutte contre son propre sexisme, et cette mesure est en cela un réel progrès."

Manipulation de la vie ?

Mais il complète : "D'un autre côté, sous prétexte de respecter la femme en tant que personne, on ne respecte peut-être pas suffisamment l'être humain en tant que personne. A partir du moment où vous congelez des ovules, du sperme, et engagez un processus de procréation artificialisée, vous manipulez l'être humain. En cela, la procréation devient technique, impersonnelle, hors du corps des parents. De plus, Google, par exemple, Facebook ou Apple se servent en réalité de cette proposition pour gagner de l'argent : les femmes deviennent encore plus corvéables, déchargées du souci de la maternité, et peuvent en cela se consacrer corps et âme à l'entreprise. Le plus frappant, c'est que ce gain de productivité, caché sous une enveloppe féministe, donne une excellente image à l'entreprise..."

Pour Laurent Alexandre, spécialiste du transhumanisme : "la congélation d’ovocytes est une étape vers le choix des « meilleurs embryons », qui devrait être possible dans une dizaine d’années". Allons-nous vers l’avancée de l’idéologie transhumaniste, ce courant de pensée estimant que la science doit permettre d’améliorer les capacités humaines ? 
"C’est une illustration concrète de la banalisation de la fécondation in vitro, qui est appelée à devenir le mode principal de fécondation. La congélation d’ovocytes est un pas de plus vers la sélection d’embryons, vers laquelle on se dirige aujourd’hui à toute vitesse. Pour y parvenir, il faudra bien passer par la fécondation in vitro. Dans la deuxième moitié de ce siècle, il sera vu comme incongru d’avoir une fécondation qui ne soit pas in vitro. Cela semblera aussi bizarre que d’accoucher à domicile sans péridurale.
On voit bien les différents champs d’extension de la fécondation in vitro : au départ la stérilité, puis l’homosexualité, puis le diagnostic embryonnaire dans les cas de maladies rares, le stockage des ovocytes pour des raisons de confort, et après viendra la généralisation du séquençage et du choix des embryons à des fins « eugénistes 2.0 ». On assiste à un continuum dans la banalisation de la fécondation in vitro. La technologie ultime sera l’utérus artificiel, mais elle n’arrivera qu’après 2050."

"Quand votre embryon est stocké, cela vous donne la possibilité de faire de la sélection dans le futur. Ce n’est qu’une étape intermédiaire, car l’étape d’après sera de fabriquer des ovules à partir de cellules iPS (cellules souches pluripotentes induites, capables de fabriquer des cellules de tout type), une technologie qui est déjà expérimentée chez l’animal et qui sera au point chez l’humain à partir de 2020-2025. Le stockage n’est en fait qu’une technologie intermédiaire, comme l’a été le Minitel par rapport à Internet. L’étape finale sera de fabriquer des ovocytes en grand nombre à partir de cellules de peau, et comme on a un nombre illimité de spermatozoïdes en face, de séquencer un nombre élevé d’embryons pour choisir le meilleur d’entre eux - « meilleur » étant bien sûr tout-à-fait subjectif."

Intrusion dans la vie privée ?

Valérie Rozée, chercheuse à l'Ined (Institut national d'études démographiques), spécialiste des questions de genre et de reproduction, déclare dans une interview à l'Express.fr : "On n'a pas l'habitude de voir des entreprises rembourser ce qu'on peut appeler des "frais de convenance". Est-ce vraiment une convenance, ou au contraire un véritable moyen d'améliorer les relations de genre au travail ?" 

En un mot, "de quoi j'me mêle ?". Que veut dire cette emprise du Capital sur le privé ?

Même si la Sécurité sociale française accuse un trou abyssal, notre système de santé créé en 1945 met l'essentiel de la population à l'abri et place la France comme le pays ayant le meilleur système au monde (mais pas le plus efficace), contrairement aux Etats unis classés à la 46ème place.
Aux Etats-Unis, quand nous entendons parler de réformer le système de santé, c'est parce que le nombre de personnes n'ayant pas d'assurance-maladie ne cesse de croître (60 % des américains disposent d'une assurance privée) et la qualité des soins est très inégale. ll n'y a pas de système obligatoire qui couvre toute la population. C'est la logique d'un système libéral organisé autour d'une industrie d'assurances privées, financées sur la base de primes actuarielles.
Le système Medicare existe néanmoins, ressemblant à l'assurance-maladie en France, sauf qu'il y a des forfaits à régler avant d'être remboursé et que le ticket modérateur est plus élevé qu'en France.
Il existe aussi les Health Maintenance Organisations ("organisations d'entretien de la santé"). Ce sont des centres de santé où les malades vont directement consulter. 70 % des HMO, appelées aujourd'hui "managed care organizations", sont privées à but lucratif. Les Etats-Unis sont le seul pays qui ait un secteur aussi important de fournisseurs de soins cotés en Bourse. 

Le recours au privé illustre bien l'orientation néolibérale des dirigeants : plus de place au privé, au libre marché. Il faut comprimer les dépenses publiques et sauvegarder la croissance économique pour les mieux nantis...
Y a-t-il menace sérieuse des valeurs et de la volonté des gens en un système de santé équitable pour tous ?

Jacques Testart, pionnier des méthodes de procréation assistée, «père scientifique» du premier bébé-éprouvette français déclare dans le Figaro.fr qu' "Il n'est pas innocent que des entreprises comme Apple ou Facebook, porteuses d'une idéologie, initient ce mouvement. N'oublions pas que Google finance les recherches sur le transhumanisme. En France, cela nous paraît un peu fou mais aux États-Unis, cela représente des investissements énormes. Facebook est une multinationale qui s'adresse aux amis et aux amis d'amis… Les idées se répandent très vite et se nivellent."

La ministre Marisol Touraine s'exprimait mercredi sur Europe 1, préoccupée d’entendre que "c'est un projet porté par des entreprises". "Le débat est un débat médical, éthique, ça n'est certainement pas un débat pour directeurs de ressources humaines", a-t-elle averti.  

Alors, qu'en penser ?

Est-ce que tout cela ne traduirait pas un symptôme de la temporalité humaine ? La durée de vie augmente sans cesse depuis ces dernières décennies, le temps de nos vies quotidiennes se rétrécit à l'instant, au temps réel, à l'immédiat ; or, le temps du corps humain dans sa fonction essentielle au regard de l'espèce, la reproduction, est inchangé.

Les curseurs de nos différentes temporalités évoluent, le curseur de la temporalité féminine reste quant à lui inchangé.
Autrefois, une femme était épouse et mère. Depuis la fin du XXe siècle, elle a conquis la maîtrise de sa fécondité et son indépendance économique. 
Néanmoins, la maternité est et restera son état de nature. Va-t-elle pouvoir désormais sécuriser sa fertilité et retarder l'âge de la grossesse pour se donner quelques années de plus afin de stabiliser une vie professionnelle et construire une vie personnelle pour accueillir un enfant dans les meilleurs conditions ? Comme le pense, Françoise Kourilsky,(3) "ma conviction est qu’il nous faut aujourd’hui prendre conscience que rien n’est jamais trop tard, ni trop tôt. Il faut plutôt savoir se sentir prêt, et ne plus s’emprisonner dans des conventions de timing". 

Qu'en pensez-vous ?

(3) Françoise Kourilsky est Docteur en psychologie, diplomée de Sciences Po ; elle a développé dans sa thèse de doctorat une approche originale qui s'applique à la communication managériale, la conduite du changement, la négociation et la gestion des conflits.

 

- Livre "Deviens qui tu es : La philosophie grecque à l'épreuve du quotidien" de Bertrand Vergely (Ed. Albin Michel, 2014).
- Article "Vices et vertus du système de santé américain"Le monde.fr
- Livre "Faire des enfants demain" de Jacques Testart - (Ed. Seuil 2014)
- Article : "Facebook, Apple, les ovocytes congelés et le « progrès » au service du profit", de Natacha Polopny

santé et innovation

Intelligence Artificielle & Santé : de la réparation à l'augmentation

Dans le cadre des séminaires organisés par le LIMICS (Laboratoire Informatique Médicale et Ingénierie des Connaissances en e-Santé - Inserm U1142), une conférence s'est tenue le 29 septembre dernier portant sur le thème Intelligence artificielle et Santé.

En santé, l’intelligence artificielle (IA) a longtemps été cantonnée dans des projets d’aide au diagnostic, avec plus ou moins de succès. Aujourd’hui, l’avènement de la réalité augmentée, de l’internet des objets et du Quantified Self avec ses multiples capteurs et ses flux de données tend à étendre les champs d’application de l’IA dans ce domaine.
Ainsi, Chris Drancy, l’homme le plus connecté au monde, dit avoir en permanence entre 300 et 700 systèmes de mesures de données qui lui permettent de mieux comprendre son corps et sa manière de vivre. Atteint de surpoids, il aurait pu perdre près de 45 kilos grâce à cette nouvelle forme de connaissance de soi. Des ontologies pour assurer l’interopérabilité des systèmes d’informations hospitaliers aux prothèses intelligentes, en passant par les serious games utilisant la réalité augmentée, l’IA investit progressivement tous les champs du domaine médical.

Nombre de dispositifs dits « intelligents » apparaissent pour remplacer des organes ou des membres déficients. De la cochlée à la rétine en passant par les prothèses orthopédiques, les chercheurs arrivent à reproduire in silico le comportement et les fonctionnalités de ces organes ou de ces membres. A ce stade, il ne s’agit pas véritablement d’intelligence artificielle, mais que dire des prothèses cognitives développées par le Professeur Berger (1) de l’université de Californie du Sud. Encore au stade de la recherche de pointe, elles visent autant un objectif de réparation que d'augmentation qualitative et quantitative de la cognition.

Au-delà même de ce que peut apporter l’IA dans le domaine de la santé, la frontière entre réparation et augmentation est très mince. Oscar Pistorius, athlète sud-africain, amputé des deux pieds alors qu’il n’avait que 11 mois, réalise des temps assez similaires à ceux des athlètes valides dans les courses de sprint grâce à deux lames en carbone en guise de tibias. Aimee Mullins, athlète handisport, actrice et mannequin américaine, amputée des jambes à l’âge de un an, fait de ses prothèses une normalité et joue véritablement de son esthétique augmentée.

Dans un récent éditorial du journal The Independant, le physicien Stephen Hawking écrit au sujet de l’IA que «Les avantages potentiels sont énormes ; tout ce que la civilisation a à offrir est un produit de l'intelligence humaine ; nous ne pouvons pas prédire ce que nous pourrions réaliser lorsque cette intelligence sera amplifiée par les outils que l'IA peut fournir, mais l'éradication de la guerre, de la maladie et de la pauvreté seraient la priorité de tous. Réussir à créer l'IA serait le plus grand événement dans l'histoire humaine. Malheureusement, il pourrait aussi être le dernier, à moins que nous n'apprenions à éviter les risques. » 

Dans notre cas, si dans un premier temps ces nouveaux dispositifs visent à pallier des fonctions déficientes de l’humain malade, n’est-il pas possible d’y voir également l’occasion de pouvoir augmenter cet humain tant dans ses fonctionnalités que dans sa durée de vie – comme le suggèrent les transhumanistes ? Ne serions-nous pas en train de ré-inventer l’homme comme le souligne Jean-Marie Besnier (2) ? Ne serions-nous pas tout bonnement en train de jouer avec le feu ?

Vidéo d'introduction à la conférence :

Visionner toute la conférence 

(1) Berger, T. W.; Song, D.; Chan, R. H.; Marmarelis, V. Z.; LaCoss, J.; Wills, J.; Hampson, R. E.; Deadwyler, S. A. & Granacki, J. J. A hippocampal cognitive prosthesis: multi-input, multi-output nonlinear modeling and VLSI implementation Neural Systems and Rehabilitation Engineering, IEEE Transactions on, IEEE, 2012, 20, 198-211

(2) Jean-Michel Besnier, « Les nouvelles technologies vont-elles réinventer l'homme ? », Études, 2011/6 Tome 414, p. 763-772.

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