UP' Magazine L'innovation pour défi

académie des sciences

Les trois défis mondiaux reconnus par les Académies des sciences du G7

Accueillies à Tokyo par le Science Council du Japon les 18 et 19 février 2016, les Académies des sciences des pays du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni), du Brésil, d'Inde, d'Indonésie, de la République de Corée, d'Afrique du Sud et de Turquie, ainsi que l'African Academy of sciences, ont défini ensemble trois sujets sur lesquels se focaliser en urgence, pointant ainsi trois défis : la connaissance du cerveau, la résilience face aux désastres pour un développement durable et la formation des scientifiques du futur.
Leur réflexion fait l'objet de trois déclarations conjointes, signées par l'ensemble des académies participantes, et remises à leurs gouvernements avant l'ouverture du sommet du G7 qui se tiendra les 26 et 27 mai à Ise-Shima.
 
En vue du sommet du G7, qui se tiendra les 26 et 27 mai 2016, au Japon, à Ise-Shima, des présidents et membres de quatorze Académies des sciences (1) se sont réunis, à l’invitation du Science Council of Japan, à Tokyo les 18 et 19 février. Il s’agissait d’élaborer des recommandations aux responsables politiques. La déclaration commune du G-Science des Académies a été remise ce mardi 19 avril aux gouvernants des pays du G7 (2), et simultanément diffusée sur les sites respectifs des Académies signataires.
Depuis 2005 les Académies nationales des sciences des pays du G7/G8 (avec la Russie), ainsi que celles d’autres pays partenaires, se rencontrent en amont du sommet mondial et dans le pays d’accueil de ce sommet – le Japon en 2016. Les signataires du G-Science 2016 considèrent qu’il est important pour l’avancement de leur pays ou de leur région, et du monde, que les responsables politiques tiennent compte des analyses et propositions contenues dans leur déclaration commune, comme pour les « G-Science » précédents, notamment celui de 2015 en Allemagne.
L’appel du G-Science 2016 comprend trois textes :
“Understanding, Protecting, and Developing Global Brain Resources”
“Strengthening Disaster Resilience is Essential to Sustainable Development”
“Nurturing Future Scientists”.

Comprendre, protéger et développer les ressources globales du cerveau

Le cerveau humain est le bien le plus précieux de la civilisation. Investir dans les neurosciences et les sciences connexes est de ce fait un investissement d’avenir pour la société, et les nations doivent coopérer pour comprendre, protéger et favoriser le développement optimal des ressources globales du cerveau. A cette fin, le G-Science des Académies propose de poursuivre quatre objectifs :
- financer la recherche fondamentale et promouvoir la coopération internationale dans ce domaine ;
- établir des programmes communs pour le diagnostic, la prévention et le traitement des maladies cérébrales ;
- promouvoir la modélisation du cerveau et l’intelligence artificielle, fondée sur les neurosciences, tout en engageant le dialogue sur l’éthique ;
- intégrer les acquis des neurosciences à ceux des sciences sociales et comportementales, afin d’améliorer l’éducation et les modes de vie dans une société éclairée.

Renforcer la résilience aux désastres est essentiel pour un développement durable

Les pertes consécutives aux catastrophes naturelles et technologiques se multiplient dans tous les pays, quel que soit leur niveau de développement. Les facteurs humains couplés à l’ampleur des événements extrêmes aggravent les périls. Dans un 21e siècle mondialisé, une catastrophe ici provoque des perturbations ailleurs. En 2015, les Nations Unies ont adopté trois accords, le Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015-2030, les Sustainable development goals et l’accord de Paris sur les changements climatiques (COP21).
Pour hâter le processus, le G-Science souligne six axes prioritaires :
- développer les indicateurs d’exposition et de vulnérabilité aux risques ;
- faire progresser les connaissances scientifiques et technologiques pour améliorer l’estimation des risques, notamment par le recueil et l’analyse des données ;
- développer des techniques innovantes de prévention des risques et élever le niveau de conscience des responsables et des citoyens face aux dangers ;
- renforcer les collaborations interdisciplinaires ;
- impliquer les investisseurs ;
- créer un forum de partage de l’information entre secteur privé et parties prenantes pour proposer des solutions pratiques.

Former les futures générations de scientifiques

La société actuelle s’appuie sur des découvertes, des technologies et des politiques fondées sur la science. Former la relève scientifique est essentiel pour son développement. Il faut donc promouvoir le contact entre les scientifiques et la société et assurer le renouvellement des forces vives dans les
divers domaines scientifiques. Voici, en résumé, les huit principales recommandations des Académies du G-Science :
- promouvoir l’éducation scientifique ;
- encourager les jeunes à entreprendre une carrière scientifique dans des secteurs plus larges ;
- améliorer les modes d’évaluation des scientifiques par la prise en compte de la qualité et de la variété de leurs activités ;
- donner la priorité à la communication scientifique envers les jeunes et le public ;
- encourager et former les scientifiques à jouer un rôle d’expertise et de conseil ;
- améliorer les conditions de carrière des femmes et des minorités ;
- promouvoir les capacités scientifiques dans les pays en développement et favoriser les échanges scientifiques entre pays développés et en développement ;
- garantir l’accès à l’information et aux publications scientifiques, tout en facilitant la publication des résultats de recherche.
 
Des remarques corollaires aux trois thèmes, portant sur le sens de l’open access en science, les liens entre catastrophes et migration, et certains objectifs du développement durable, restent matière à discussion pour un prochain G-Science.
 
1)    Les pays et la région des 14 Académies signataires du G-Science 2016 sont l’Afrique (African Academy of science), l’Afrique du Sud, l’Allemagne, le Brésil, le Canada, la République de Corée, les États-Unis, la France, l’Inde, l’Indonésie, l’Italie, le Japon, le Royaume-Uni et la Turquie.
2)    La déclaration commune du G-Science a été transmise mardi 19 avril au président de la République François Hollande, au Premier ministre Manuel Valls et aux ministres concernés : Najat Vallaud-Belkacem, Thierry Mandon, Marisol Touraine et Jean-Marc Ayrault.
 

 

Maladie d'Alzheimer

IL-33 : cette protéine pourrait guérir les patients atteints d’Alzheimer

Des chercheurs des universités de Glasgow et de Hong Kong ont annoncé mercredi 19 avril avoir découvert que l’injection d’une protéine inverse les symptômes de la maladie d'Alzheimer chez les souris en seulement une semaine. Cette protéine, IL-33, est naturellement générée par l’organisme mais se retrouve en moindres quantités chez les patients souffrant de la maladie d’Alzheimer. Le traitement fonctionne spectaculairement sur la souris. Reste à le tester sur l’homme, ce qui ne saurait tarder.
 
Une étude vient de démontrer qu'une protéine appelée IL-33 peut inverser de façon spectaculaire la maladie d'Alzheimer chez les souris. Cette recherche publiée dans les Actes de l’Académie des sciences américaine (PNAS) a été codirigée par le professeur Eddy Liew de l’Institut des maladies infectieuses et immunitaires de l’Université de Glasgow, et le professeur Nancy Ip de l'Université de Hong Kong de la science et de la technologie (HKUST).
 
La maladie d’Alzheimer est une maladie dévastatrice qui n’a aucun traitement efficace connu. Cette pathologie est la cause la plus commune de démence.  Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), il y aurait environ au moins 47,5 millions de personnes atteintes de démences dans le monde, dont 60 à 70% de la maladie d'Alzheimer. En France, 850.000 à 900.000 personnes seraient touchées par Alzheimer et les maladies apparentées. Dans le monde, le nombre de malades devrait augmenter de 60% d'ici 2040 si aucun traitement n’est trouvé d’ici là.
Il y a urgence à trouver un remède. Les chercheurs à l’origine de cette découverte espèrent que leurs résultats, actuellement décisifs sur la souris, pourront passer à l’expérimentation humaine avec succès. Leurs travaux ont révélé que la protéine IL-33 pourrait être une fenêtre de traitement prometteuse de la maladie. Selon eux, cette protéine aurait en effet la capacité d’inverser la pathogenèse d’Alzheimer.
 
Plaques amyloïdes et enchevêtrements neurofibrillaires
 
La maladie d’Alzheimer se caractérise chez les humains par la présence de dépôts de plaques amyloïdes extracellulaires et par la formation d’enchevêtrements neurofibrillaires dans le cerveau. Pendant le développement de cette maladie, les « plaques » et les « enchevêtrements » s’accumulent, ce qui conduit à des pertes de connexions entre les cellules nerveuses, et finalement à la mort de ces cellules.
À l'heure actuelle, on ne sait pas pourquoi certaines personnes développent une accumulation de plaques amyloïdes et des dégénérescences neurofibrillaires dans le cerveau à mesure qu'elles vieillissent, alors que d'autres ne le font pas. Mais les scientifiques sont convaincus que si nous pouvons comprendre comment éliminer ces plaques et arrêter leur formation, nous serons alors en mesure de traiter efficacement la maladie.
 
L’IL-33 est une protéine, que l’on connait déjà, qui est produite par divers types de cellules dans le corps et plus particulièrement, en abondance, dans le système nerveux central (cerveau et moelle épinière).  IL-33 semble fonctionner en mobilisant la microglie, un ensemble de cellules immunitaires présentes dans le cerveau.
La protéine active ces cellules de la microglie et les conduit à entourer les plaques amyloïdes et à « les digérer », réduisant ainsi considérablement le nombre et la taille des plaques. IL-33 le fait en favorisant la production d'une enzyme, la néprilysine, connue également pour sa capacité à dégrader l’amyloïde. De plus, IL-33 agit en inhibant l'inflammation dans le tissu du cerveau. Or des études antérieures ont montré que c’est justement cette inflammation qui favorise la formation de plaques et d’enchevêtrements neurofibrillaires. « IL-33 empêche ainsi non seulement la formation de plaques amyloïdes mais élimine aussi les agrégats déjà formés » déclare l’équipe de Glasgow.
 
D’autres études ont mis en évidence le rôle crucial que pourrait jouer la protéine IL-33 dans la maladie d’Alzheimer. En effet, des études génériques antérieures ont montré une forte corrélation entre des mutations de l’IL-33 et le développement de la maladie dans des populations européennes et chinoises. En outre, il serait avéré que le cerveau des patients atteints d’Alzheimer contiendrait moins d’IL-33 que ceux qui ne développent pas la maladie.
 
Développement d’Alzheimer chez la souris
 
L’étude des professeurs Liew et Ip a porté sur des souris âgées, de la souche APP/PS1 qui développent progressivement la maladie de type AD avec le vieillissement. Les chercheurs affirment : « Nous avons constaté que l'injection d'IL-33 chez les souris âgées APP / PS1 a rapidement amélioré leur mémoire et leur fonction cognitive, en une semaine. » En effet, sur les souris qui avaient reçu des doses quotidiennes de la protéine, les plaques amyloïdes toxiques disparaissaient et ne se reformaient plus.
 
Le Professeur Liew ajoute prudemment : « L’extrapolation de cette constatation à la maladie d'Alzheimer humaine est actuellement incertaine. Mais les résultats sont encourageants ». Les chercheurs ont conscience qu’il y a une distance entre les résultats de laboratoire et les applications cliniques. Ils savent aussi que le passage des expérimentations sur la souris aux tests sur l’homme ne fonctionne que dans 8 % des cas. Il n’en demeure pas moins qu’ils déclarent être sur le point d’entrer en essai clinique de Phase I pour tester la toxicité d’injections d’IL-33 sur l’homme. Le médecin déclare : « il y a eu suffisamment d’échecs dans le domaine médical pour que nous soyons sur nos gardes. Nous retenons notre souffle jusqu’à ce que des essais cliniques rigoureux aient montré leurs résultats ».
 
Nous retenons notre souffle, nous aussi, dans l’attente de ces résultats.
 
 

 

bactérie tueuse

Pas de parade face à la bactérie tueuse du Wisconsin

Mystère dans le Wisconsin. 21 personnes sont décédées depuis le début de l’année d’une infection par une bactérie banale, l'Elizabethkingia anophelis. Les autorités ne comprennent pas comment ce microorganisme, fréquent dans le sol ou dans l’intestin des moustiques – notamment l’anophèle d’où son nom - est devenu tueur.
 
Certes, les malades atteints – 63 depuis le début de l’année, selon les autorités sanitaires du Wisconsin – sont âgés (plus de 65 ans) et ont d’autres problèmes de santé, indiquant que la bactérie peut les infecter du fait de leur système immunitaire déficient. Mais leur contamination semble d’origines diverses : hôpitaux, infirmeries ou autres. Les symptômes sont la fièvre, l’essoufflement, les frissons… et parfois l’atteinte des tissus cutanés, appelée cellulite. Les chercheurs ont relevé toutefois que cette bactérie originaire de Gambie a déjà causé des méningites néonatales en République Centre Africaine ainsi qu’une grave infection nosocomiale à Singapour.

Comment des infections banales peuvent devenir dramatiques ?

Les prélèvements faits sur les malades montrent que le génome bactérien est identique dans tous les cas, ce qui témoigne d’une source unique. Les autorités sanitaires explorent les pistes d’une contamination alimentaire ou médicamenteuse… Elles sont inquiètes car la bactérie résiste à la plupart des antibiotiques. Ce problème devient récurrent et grave tant pour la santé publique que dans les élevages.
 
Ici surgit l’importance des travaux sur la phagothérapie, c’est à dire le recours aux virus des bactéries qu’on appelle « phages ». Nick Conley, jeune trentenaire, a fondé une startup nommée EpiBiome sur ce sujet à San Francisco. Pour lui, « On ne peut plus continuer à compter sur l’antibiothérapie, même dans l’élevage car ça crée des impasses thérapeutiques ». Avec ses cofondateurs, Aaron Hamack et Christine Ssai, il teste des « cocktails de phages » capables de faire baisser les contaminations, notamment par E. Coli, S. Aureus et Streptoccocus uberis. L’entreprise EpiBiome a déposé quatre brevets sur ces cocktails. « Quatre entreprises ont déjà obtenu des brevets sur ces combinaisons de phages, affirme Nick Conley. Parmi elle, Intralytixa propose des solutions antibactériennes contre la listeriose mais aussi pour protéger les huitres contre le Vibrio tubiashii et le Vibrio coralliilyticus.

Impasses thérapeutiques

Dans ces démarches, il ne s’agit plus de taper avec un fusil mitrailleur pour tuer sur tout ce qui bouge comme le font les antibiotiques. On parle plutôt de modulation, recherche d’équilibre à la source de l’état de santé. Le Département américain de la santé (NIH) encourage cette approche après la rencontre qu’elle a organisée en juillet 2015 à Rockville dans le Maryland. La journaliste de Scientific American, Anna Kuchment, a publié en 2011 un livre qui fait référence sur ce sujet  "The Forgotten Cure : The past and the Future of Phage Therapy "(Copernicus Books, 2011). Elle y raconte les cas désespérés de personnes infectées et menacées d’amputation, comme Larry Bledsoe ou Alfred Gertler. Et trace les contours d’un possible redéploiement de la phagothérapie – délaissée après guerre mais encore pratiquée en Georgie - et qui les a sauvés.
 

LIRE AUSSI DANS UP' : Phages : des virus tueurs de bactéries pour lutter contre la résistance aux antibiotiques ? 

 

 

médecine numérique

Santé 4.0: Comment le numérique transforme-t-il la médecine ?

Étonnante conférence que celle du 29 mars dernier, organisée par l'Institut G9+, qui nous a fait passer en deux heures de l’enthousiasme pour les nouvelles techniques de la médecine à la crainte d’être lancés dans un changement pas vraiment raisonné et déjà sans retour. 
Comment expliquer la médecine du futur ? En quoi la convergence entre les nouvelles technologies du numérique et les neurosciences a-t-elle permis d’abattre les barrières scientifiques et les freins sociétaux ? Jusqu’où la science peut-elle s’étendre ? Quels sont les intérêts économiques sous-jacents ? Quelles limites doivent être posées et par quels acteurs ?
Comprendre les enjeux essentiels, identifier les évolutions clés sur les plans techniques, scientifiques, industriels mais aussi éthiques ont été les objectifs de cette rencontre.
 
Le vieillissement continu de la population (avec 3 mois d’espérance de vie gagnés par an, les plus de 65 ans représenteront plus de 25% de la population européenne en 2030) s’accompagne d’une explosion des atteintes du cerveau, c’est-à dire de l’essence même de l’homme. Le seul coût annuel de prise en charge des démences en Europe représente d’ores et déjà plus de 130 milliards et devrait doubler d’ici 20 ans.
Face à ce défi sociétal d’une ampleur inédite, la technologie ouvre des perspectives impressionnantes pour la médecine. Pourtant elle n’a jamais suscité autant de débats et de fascination. E-santé, biotechnologies…
 
Cédric Villani, Professeur de l'Université de Lyon, Directeur de l'Institut Henri Poincaré, Membre de l'Académie des Sciences, Médaille Fields 2010, nous a embarqués dans un survol de la convergence entre mathématiques et médecine. Physique et chimie avaient déjà permis de faire progresser les techniques d’exploration (IRM, méthode Clarity, activation de neurones par fibres optiques,...) et d’accumuler des bases de données considérables. Les mathématiques permettent d’aller plus loin. Et pourtant, reconnaît Cédric Villani, « l’interface entre mathématiques et biologie a du mal à se mettre en place». Faudrait-il alors développer de nouveaux concepts mathématiques  pour s’attaquer à la biologie ? Rien de tel n’est prévu pour le moment : les deux principaux axes de travail sont de mieux utiliser les données, de plus en plus nombreuses (big data ou mégadonnées), et de construire des modèles de la réalité (modèles in silico).
 
Mieux exploiter les données, c’est d’abord savoir tirer le meilleur quand il y en a beaucoup (et on peut en collecter de plus en plus). La machinerie statistique moderne est un des principaux outils. Couplée à ces mégadonnées, elle trouve des applications dans l’automatisation des diagnostics.
Autre application impressionnante, l’apprentissage automatique tel que les programmes IBM Watson ont su l’illustrer : des algorithmes reconnaissent un chat, après avoir collecté et trié un grand nombre d‘images de chats. C’est que « le nombre écrase tout », résume joliment Cédric Villani : il vaut mieux une mégabase de données de qualité moyenne que moins de données de meilleure qualité.
 
C'est le pari qu'a pris Google avec son ambition affichée de faire glisser la médecine actuelle vers une médecine bien plus préventive grâce à la technologie :  le géant dispose d'un point fort inégalé dans le monde entier -sauf, peut-être, par IBM et sa filiale Watson : ses bases de données gigantesques sur la population mondiale et sa capacité algorithmique. Google peut apporter de l'intelligence à la prise de décision médicale. 
En parallèle de ses travaux de recherche qui ne porteront pas leurs fruits avant 10 ou 15 ans, Google va déjà pouvoir utiliser ses supers calculateurs pour aider la recherche et les médecins, analyse Paul-Louis Belletante dans une interview dans le Journal Du Net . Encore faut-il qu'il y trouve un modèle économique." "Une fois que des dispositifs globaux auront été mis en place pour la collecte de données de santé, la contextualisation des informations deviendra importante et Google va jouer un rôle énorme en apportant de l'intelligence et en aidant à la prise de décision", ajoute Christophe Lorieux, de Santech. En attendant d'entrer de plein pied dans le secteur médical, Google développe des services autour de son activité de base de moteur de recherche. D'abord, bien sûr, en lançant comme la plupart des mastodontes du Web une plateforme de bien-être, Google Fit, permettant aux utilisateurs de centraliser les données issues de leurs capteurs ou applications. Mais aussi, contrairement à nombre de ses concurrents, en mettant le pied dans le domaine purement médical : le Knowledge Graph Santé, cet outil qui fait apparaître des encarts à droite des résultats de recherche avec des informations détaillées sur les sujets de santé, testé depuis février 2015 aux Etats-Unis ; un service de téléconsultation médicale sur Hangout ; une plateforme et API, Google Genomics, qui permet aux chercheurs de stocker et analyser des milliers de génomes et d'identifier les gènes causant certaines maladies…
 
Mais « attention à penser aussi à la modélisation » (qui peut sembler inutile si on a beaucoup de données), nous rappelle Cédric Villani. Des applications existent déjà sur le cancer, le cœur et le cerveau, ... Modéliser la propagation de cellules cancéreuses va permettre par exemple d’anticiper le meilleur moment pour opérer.
 
La collaboration entre mathématiciens et médecins, souvent évoquée comme une condition de succès, ne va pas de soi : les mathématiciens restent parfois centrés sur un sujet étroit. Alors qu’en biologie, il faut regarder tout ensemble. Et, difficulté supplémentaire, « la psychologie est fondamentale mais on ne sait pas la modéliser ».

Le périmètre de la santé s’élargit, la médecine se segmente

Les évolutions de la médecine ne peuvent pas être regardées du seul point de vue technologique. C’est le point principal de Patrick Johnson (Dassault Systèmes), intervenu ensuite, pour qui il y a une redéfinition du périmètre géographique et temporel de la santé. « On est à un point d’inflexion avec bientôt une préoccupation constante de sa santé : pas seulement pour se soigner quand on est malade.
D’autre part, la médecine se segmente. « Le modèle traditionnel des pharmas, c’était un médicament pour tous ». On est en train d’arriver à « des médicaments pour certaines populations. Et le graal, c’est un médicament pour votre propre génome ».
  
La première table-ronde revient sur les notions de mégadonnées, de multidisplinarité et de modèles.
Les méthodes statistiques et les modèles numériques marchent-ils bien en biologie ? 
Oui, si on en croit Abdelmadjid Hihi (CEA Clinatec) : ses équipes mènent des essais cliniques sur un petit nombre de patients et utilisent les méthodes mathématiques pour en déduire ensuite des inférences. Par exemple, décoder les signaux du cerveau et les relier à des mouvements pour ensuite recalculer un mouvement à partir d’un signal.
 
Réponse plus nuancée de Jean-Philippe Deslys (CEA DRF - Spécialiste du cerveau). « On va aller vers l’intelligence et les systèmes virtuels pour exploiter cette puissance », nous-il. Mais « on est très démuni face aux maladies qui détruisent le cerveau (maladies à prions, Alzheimer) : il n’y a pas de traitement ; les industriels arrêtent dans certains cas parce que les hypothèses sont fausses. On a donc besoin de modèles ». Et, pour lui, « les modèles qui seraient basés uniquement sur du in silico ne correspondent pas pour le moment». « On a donc besoin de se rapprocher davantage du vivant, en faisant appel à des technologies de reprogrammation cellulaire ». Grâce à ces technologies, « on peut même créer des mini-organes (organoïdes, p.ex. des mini-cerveaux) » nous dit Jean-Philippe Deslys. Mais ces structures n’ont d’intérêt que si on peut appréhender leur complexité. « Il faut collecter ces données, être capables de jongler avec, sinon ça ne sert à rien ». Et c’est là que le CEA voit tout l’intérêt de « faire le lien entre supercalculateurs, simulation numérique et applications », comme c’est le cas pour avec le projet 3D NeuroSecure auquel il contribue.
 
« L’autre mutation de la médecine, nous dit  Patrick Johnson, vice-président Sciences & Corporate Research - Dassault Systèmes, c’est le caractère multidisciplinaire des mégadonnées » auxquelles sont confrontés les praticiens.
 
Mais comment éviter d’être submergé par ces données ? « Il faut leur donner du sens au travers de la modélisation ». Et c’est là que la dialectique scientifique prend un nouvel essor avec la cohabitation de trois ensembles : le in vitro (les données cultivées), in vivo (les données prélevées sur le vivant) et in silico (les modèles de représentations théoriques). Le numérique étant le catalyseur de la régulation entre ces différentes disciplines. Une application parmi d’autres : comprendre pourquoi un système immunitaire rejette un médicament.  « In silico et big data sont devenus centraux dans la recherche en médecine », résume Patrick Johnson.

Les évolutions de la médecine ne seront pas au bénéfice de tous

Des communautés de patients s'organiseront pour financer leurs risques. La médecine personnalisée fait exploser les solidarités. C’est la thèse de Guy Vallancien, chirurgien-urologue, membre de l’Académie Nationale de Médecine, Auteur de « La médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade », pour lequel « on va cotiser suivant ses moyens et pas suivant ses besoins ».
« Le risque de la médecine personnalisée, c’est la couverture santé personnalisée », complète Philippe Rollandin, Conseiller en communication, spécialisé dans la santé. Emmanuel Hirsch (Espace national de réflexion éthique sur les maladies neurodégénératives) parle même en conclusion d’un « vrai paradoxe à parler de médecine personnalisée alors qu’elle est de plus en plus segmentée et non-accessible à tous. ».
  
La deuxième table-ronde approfondit les conséquences de ces évolutions pour le patient. Transparence et prédictibilité mettent à mal les libertés
« Le pire, note Philippe Rollandin, c’est qu’il y a une pression sociale à la transparence et à prédictibilité. Cette médecine devient intrusive » : le séquençage du génome deviendra obligatoire ; le dossier médical deviendra prédictif. Avec quelles conséquences si le dossier tombe entre les mains des assureurs santé ?....
D’ailleurs, « a-t-on envie, est-t-on en devoir de tout anticiper ? » dit Emmanuel Hirsch en évoquant le débat de la loi sur la fin de vie en 2 février 2016. « On a le droit d’être respecté dans notre droit de ne pas savoir ; le droit de ne pas être condamné à une destinée génomique ».
Et qui est propriétaire des données ? Charles Huot (Cap Digital), dans la première table-ronde, cite son programme Blue Botton destiné à « rendre au patient les données collectées à son sujet ».

La médecine 4.0 chamboule le métier du médecin

Une bataille énorme s’annonce car la machine va faire ce que fait aujourd’hui le médecin. C’est le malade qui sera confronté aux machines, par exemple pour détecter une exposition au cancer. Le médecin, lui, deviendra un conseiller, pour choisir de suivre ou non les préconisations des machines. « Débarrassons nous de la technologie sur les machines », encourage Guy Vallancien ! Mais attention, « des pans entiers de l’action médicale vont disparaître ... ».
Dans son ouvrage "La médecine sans médecin ?', Guy Vallancien pose le problème du nouveau rôle du médecin généraliste dans un système de santé modernisé. L’évolution accélérée des technologies bouleverse la médecine et notre système sanitaire. Elle porte à ses dernières conséquences le changement que le stéthoscope de Laennec avait jadis engagé en forgeant un instrument qui démultiplie le pouvoir de l’observation. Nous assistons pour de bon à l’émergence de ce que Guy Vallancien propose d’appeler une «média-médecine», une médecine médiatisée par le recours aux capacités de l’ordinateur, que l’on retrouve de la génétique à la robotique chirurgicale, en passant par la télémédecine et les communautés de malades : Les imageries médicales et analyses biologiques toujours plus précises remplacent le médecin pour la plupart des diagnostics ; le décryptage du génome permet de prévoir les maladies ; Internet donne accès au savoir scientifique le plus récent, au dossier médical du patient et à l'expertise de confrères en cas de problème particulier ; les robots qui assistent actuellement le chirurgien, pourraient être pilotés par des ingénieurs spécialisés avant d’opérer seuls dans les cas standards. 
Déchargé ainsi de nombreuses tâches, le rôle du médecin, et plus particulièrement du médecin généraliste, est de faire la synthèse de l’ensemble des informations reçues, d’exposer la situation au malade et de décider du traitement avec lui «  Mon vrai rôle de médecin redeviendra celui qu’il aurait  dû être. L’essence de ma vocation est l’écoute, l’attention à l’être en souffrance, sa prise en charge la plus personnelle qui soit, tenant compte de ses particularités propres, familiales, professionnelles, socioculturelles, et religieuses, dans une proximité que la machine ne pourra pas créer ».
 
C’est à l’analyse des transformations rendues possibles par cet outil d’une puissance incomparable que l’ouvrage est consacré. Leurs effets ne s’arrêtent pas à la seule pratique médicale. Elles permettent d’envisager une réorganisation profonde du système de santé. Contre l’antiscience actuelle, Guy Vallancien se livre à un vigoureux plaidoyer en faveur des progrès qui sont de la sorte à notre portée. Nous avons les moyens d’une médecine à la fois plus efficace et plus humaine. Sachons les saisir, argumente-t-il, au lieu de nous enfermer dans la défense de routines dépassées.

Il existe un risque de changement irréversible vers moins d’humanité

Emmanuel Hirsch, philosophe, Directeur de l'Espace national de réflexion éthique sur les maladies neurodégénératives, voit beaucoup d’improvisation dans les débats : « Notre société doit ressentir qu'il est encore possible de se poser des questions en termes d'humanité ». Sa position : croire « plutôt à une éthique de situation qu’aux fondamentaux de l’éthique » (dignité, respect, ...). « Ne pas être théoréthique ». Ne pas se contenter de regarder les avancées techniques  mais être « inventif d’une culture dont la société a besoin ». Or, selon lui, « Les gens sont dans la fascination », la mécanique semble échapper. Faut-il l’arrêter ? Non, pas de moratoire mais il faut savoir qu’il y a « un irrévocable : on n’aura plus la possibilité de se poser les questions après !», tout est dit ....

La régulation est inopérante

Peut-on alors compter sur une forme de régulation pour répondre à ces questions ? Aucun des contributeurs n’y croit. 
Patrice Cristofini (HUAWEI) évoque les pays émergents qui n’ont pas la même approche que les pays avancés : les nouvelles technologies y sont d’emblée intégrées dans le fonctionnement d’un service de santé dès la phase de conception. L’innovation va donc très vite, « et la régulation court après ».
Même impression de Philippe Rollandin pour qui « les lois d’aujourd’hui sont des châteaux de sable face au tsunami qui s’annonce ».
Emmanuel Hirsch, même, affirme qu’il « n’attend rien de la régulation. Les frontières sont là pour être transgressées».

Les humains sont hors norme, acceptons aussi le monde tel qu’il est

En forme de conclusion ouverte, deux observations relancent la réflexion vers de nouvelles pistes :
- Guy Vallancien alerte sur le risque «de nous normaliser ; je veux des fous et des folles, des drogués, fumeurs et alcooliques. Combien de belles choses n'auraient pas été créées sans eux ?"
- Emmanuel Hirsch se pose la question de la « servitude volontaire », chère à La Boétie, à laquelle nous pourrions accepter de nous plier pour la seule raison que nous refusons de « vivre le monde tel qu’il est ».
 
 
 

 

Faux médicaments

Les médicaments falsifiés menacent aussi l'Europe

Véritable fléau dans les pays en développement, les médicaments "falsifiés", dangereux pour la santé, n’épargnent plus désormais les pays européens et commencent à toucher la France, via surtout des produits vendus sur internet, ont averti mardi des experts réunis à Paris.
 
Jusqu'à récemment encore, les pays développés "se croyaient à l'abri", mais "brusquement, on se rend compte que des faux médicaments circulent", résume le Pr Marc Gentilini, coauteur d'un rapport alarmant de l'Académie nationale de médecine sur le sujet.
Au niveau mondial, toutes les classes de médicaments sont désormais concernées, note de son côté Pernette Bourdillon Estève, de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
 
Les médicaments falsifiés, qui viennent pour la plupart de Chine et d'Inde, "comprennent les médicaments contrefaits mais également les médicaments de qualité inférieure, insuffisamment dosés ou qui contiennent d'autres substances que celles attendues et qui présentent un risque pour la santé", explique-t-elle.
Elle cite le cas de récentes alertes contre de faux vaccins contre la fièvre jaune et la méningite ou encore de faux médicaments contre l'hépatite C. Mais le problème touche également les antibiotiques, les traitements contre le paludisme, les anticancéreux, les contraceptifs et le paracétamol.
Aucun bilan fiable n'existe à ce jour sur les décès liés à la consommation de médicaments falsifiés. Selon Wilfrid Rogé, de l'Institut de recherche anti-contrefaçon des médicaments (IRCAM), les estimations vont de 700.000 à 2 millions de décès par an dans le monde.
 
Le rapport du Pr Gentilini a conduit six organisations professionnelles de santé françaises à signer mardi à Paris un manifeste pour réclamer une politique de prévention et de répression à l'échelle internationale. "De simples opérations coups de poing dans les marchés des pays vulnérables ou des +coups de filet+ spectaculaires s'avèrent insuffisants", soulignent les trois Ordres des médecins, pharmaciens et vétérinaires et les trois Académies de santé, dans ce document destiné à alerter l'opinion et les pouvoirs publics.
 

Les mafias intéressées

 
"La menace évolue, elle est désormais globale", relève pour sa part le Lieutenant-Colonel Christian Tournié, de la Direction générale de la gendarmerie nationale, tandis que Pr Gentilini souligne l'intérêt des mafias pour ce commerce illicite "plus rentable et moins pénalisant que le trafic de drogue".
En Europe, où la libre circulation des médicaments est à l'origine d'un commerce parallèle lié aux différences de prix entre les pays membres, des produits falsifiés ont déjà été découverts à plusieurs reprises : c'est notamment le cas d'un médicament anti-cancéreux onéreux l'Herceptin dont des versions contrefaites ont été retrouvées en 2014 dans plusieurs pays (Allemagne, Royaume Uni, Finlande). L'implication de la Camorra, un syndicat du crime organisé italien, avait alors été évoquée.
La France reste relativement épargnée, aucun médicament falsifié n'ayant à ce jour été découvert dans le circuit des officines pharmaceutiques, selon les experts réunis à Paris.
 
Mais les pharmaciens et les médecins s'inquiètent des dangers de la vente des médicaments sur internet où coexistent quelque 300 sites légaux et des sites sauvages qu'il n'est pas toujours facile de distinguer. Selon le directeur de l'inspection de l'agence du médicament (ANSM) Gaëtan Rudant, près des deux tiers des médicaments vendus sur des sites non légaux n'ont pas "la qualité requise". Mais il reconnaît que fermer un site reste compliqué et que le "seul levier" est d'informer "les patients pour qu'ils soient au courant du risque".
Quant aux produits majoritairement achetés sur internet, ils concernent notamment des produits illégaux comme les produits dopants, les hormones ou les coupe-faim ou des médicaments contre les troubles de l'érection que les patients préfèrent acheter en toute discrétion. Ces produits sont également majoritaires dans les médicaments illicites saisis par les douanes chaque année, selon Frédéric Laforêt, le chef de l'Observatoire des médicaments auprès des douanes.
C'est ainsi que sur les 1,5 million d'unités de médicaments saisis en France en 2015, seulement 200.000 étaient des contrefaçons, le reste étant essentiellement des produits dopants ou facilitant l'érection.
 
 

 

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