UP' Magazine L'innovation pour défi

information

Infobésité : mieux informés ou monde déformé ?

« Fenêtres », « miroirs », « symptômes » … les appellations ne manquent pas pour caractériser le rapport des médias au « réel ». La littérature scientifique est vaste à ce sujet et les approches théoriques plurielles : recherche des « effets », analyse des « fonctions », étude des « narrations », etc. L’avènement du numérique n’a fait qu’accentuer ces préoccupations tandis que l’agenda électoral récent (Brexit, élection présidentielle américaine, etc.) leur a donné une place prépondérante au sein des arènes publiques.
Dans le cadre d’une initiation à la recherche, les étudiants du master 1 « Journalisme et médias numériques » de l’Université de Lorraine, se sont emparés de la question de la fabrication des mondes par les médias et notamment l’Internet. Trois textes témoignent des regards que ces derniers y portent en tant que journalistes en formation, spécialisés dans le numérique, mais aussi en tant que citoyens. Entre infobésité et immédiateté de l’information, (nouvelles ?) narrations, mais aussi (re)productions des usages genrés, ils dressent une esquisse critique de la fabrique des mondes numériques contemporains . Une analyse qui n’a jamais été aussi actuelle…
Premier texte « Infobésité : mieux informés ou monde déformé ? » de Camille Bresler, Kévin Bressan, Robin Ecoeur, Élie Guckert, Lucas Hueber.
Source photo, libre de droit 

Introduction : l’infobésité, le mal du 21e siècle

On connaissait l’obésité, inhérente à nos modes de vies confrontés en permanence à la surabondance, on la retrouve aujourd’hui au sein même de l’information. Un surplus dont nous sommes à la fois victimes et pourvoyeurs : « l’infobésité recouvre en fait une double réalité : l’augmentation certes exponentielle du volume de données disponibles mais également, et surtout, un phénomène de surcharge informationnelle. Nous “likons”, nous partageons, nous échangeons et dupliquons souvent les mêmes informations », estime Caroline Sauvajol-Rialland (2013).
 
Le « ce-n-est-pas-parce-qu-on-est-plus-informé-qu-on-est-mieux-informé » est alors de mise. Et pour cause : immédiateté et information ne font pas forcément bon ménage. Afin de se démarquer dans l’océan médiatique et réussir à appâter les lecteurs, les médias diffusent parfois « des informations collectées sans véritablement se soucier de leur fiabilité. C’est pourquoi, beaucoup d’entre eux, ont considérablement emprunté le conditionnel journalistique pour se dédouaner des inexactitudes des informations », estime Mounina N’Diaye (2016). Bien que la recherche de l’authenticité demeure un des fondements du journalisme.
 
On en est donc arrivé là. À un point où l’abondance de l’information rend sa digestion presque impossible ; et la sieste inexistante. Elle ne s’arrête jamais, ne prend pas de vacances, ni de congés. Elle est aussi partout avec nous, en permanence, au gré d’une minute de répit que l’on s’accorde. Les notifications arrivent en même temps sur notre téléphone. Libération, 20 minutes, Le Monde… Même les quotidiens régionaux s’y mettent, espérant grappiller une part du marché.
Pertinent ? Pas vraiment, mais il faut faire du clic, du chiffre, des vues, du buzz. L’information, elle, est succincte : « qui », « quand », « quoi », « où ». De temps à autre « pourquoi » et « comment », parfois en moins de 140 signes, Twitter oblige. Exit les analyses, les réflexions, les questions ; au grand dam de la qualité de l’information. Quelles sont les conséquences de ce phénomène ?

Réseaux sociaux, immédiateté et dérives

 
Dans un cadre post-attentats, on peut se demander si les réseaux sociaux n’ont pas érodé la confiance du public par rapport à la couverture de l’information. Selon le dernier baromètre TNS-Sofres (février 2016), réalisé pour La Croix, la méfiance est surtout du côté de l’Internet, avec 31 % d’opinions positives. Mais la vitesse à laquelle se propagent les informations sur Internet oblige les autres acteurs du domaine (presse écrite, télévision, radio) à revoir leurs stratégies et à composer avec la même rapidité, au risque d’arriver à des dérives et à des surenchères. Cela a été le cas en 2015, lors des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher, suite auxquels le Conseil supérieur de l’audiovisuel a relevé 36 manquements dont 15 ont donné lieu à des mises en garde et 21, plus graves, ont justifié des mises en demeure (CSA, 2015).
 
 
Mais l’immédiateté de l’info prend aussi racine dans le journalisme citoyen : tout le monde peut se prétendre, désormais, journaliste, grâce à la multiplication des outils numériques. Tout le monde peut tweeter une info, sans forcément la vérifier. Si l’AFP se trompe, en février 2015, en annonçant la mort de Martin Bouygues (Decembe, 2015), après une série d’erreurs et, surtout, un manque de recoupements des infos et de fiabilité des sources, comment attendre que les citoyens ne tombent dans les mêmes pièges ?
 
Il faut voir défiler un fil d’actualité sur Tweetdeck pour admirer la frénésie qui envahit les réseaux sociaux en période mouvementée (13-Novembre, notamment).  On peut comprendre, dès lors, les journalistes qui prennent pour argent comptant ce que disent les citoyens, ceux qui sont sur place, sans le vérifier. Car il faut informer, toujours informer ; au même rythme que les réseaux sociaux, pour garder captif son audimat.

La course à l’information : un phénomène nouveau ?

 
Le journalisme a connu de nombreuses évolutions et mutations depuis son apparition. Mais la recherche de l’information rapide a toujours été une caractéristique de la pratique journalistique. En 1631, sort La Gazette, le premier journal français, à la botte du roi. Dès 1835, avec la création de l’AFP (Agence France Presse), les informations étrangères arrivent en France, envoyées à Paris via des pigeons voyageurs avant d’être traduites. Peu de temps après, le télégraphe révolutionne la transmission des messages. En 1845, l’invention de la presse rotative bouleverse la production des journaux. La première transmission sans fil en France en 1898 et la première émission radiophonique en 1921 modifient aussi le travail du journaliste ainsi que le sens de l’information.
 
Avec la radio, on « vit » l’événement et, pour la première fois, en direct. Grâce à l’apparition du transistor, le nombre d’auditeurs connaît une augmentation rapide, comme l’explique Elvina Fesneau (2004) : « la part des postes à transistors dans la production totale explose, passant de 20 % en 1958, à plus de 50 % en 1959, 77 % en 1960, pour atteindre 90% en 1961 ». Écouter la radio partout à n’importe quel moment de la journée, devient la tendance. Le journalisme écrit chute alors de 33,20 % comme le montre le site La Plume d’Aliocha : « 250 exemplaires pour 1000 habitants en 1950, 167 en 2000 ». La presse écrite critique violemment la radio, l’accusant d’ouvrir la porte à toutes les dérives.

Quand la lenteur refait surface

 
Le surplus d’informations et les dérives concernant la fiabilité de celles-ci, entraînent de nos jours un effet inverse : le slow journalism, qui consiste à proposer des reportages et des analyses long format dans le registre du journalisme narratif. Lors du Festival International de Géographie à Saint-Dié-des-Vosges, Pierre Assouline, grand journaliste français, explique, lors d’une conférence, la causalité entre immédiateté et slow journalism : « plus il y aura de médias rapides, plus cela entraînera des lectures lentes et profondes ». Effet boule de neige : l’immédiateté de l’information conduit à l’infobésité et a fortiori, au slow journalism.
 
Misant sur des formats longs, des enquêtes riches, une écriture de qualité, des interfaces numériques diversifiées, de jeunes sites tendent à ralentir la cadence de la transmission de l’information, rompant ainsi avec le flux continu qui inonde l’internaute. La réflexion prend le pas, lentement mais sûrement. Lorsqu’il s’agit de la conception d’un papier, le journaliste prend le temps d’aller voir, d’enquêter et travaille en dehors de l’émotion immédiate. Il réfléchit au choix des ingrédients, aux épices à ajouter. La préparation finale mijote parfois pendant plusieurs jours, voire semaines.
 
Le rédacteur n’est pas le seul à prendre son temps. Le lecteur sait qu’il lui faudra du temps pour déguster l’information alternative. Au lieu de se lancer dans la lecture évasive de quelques articles repérés à la hâte sur les réseaux sociaux, la lecture du slow media se fait tout en lenteur. À la vitesse des pages qui se tournent comme un véritable roman, l’internaute “scrolle” la page web. Il apprécie les saveurs variées, le choix des ingrédients, le temps de cuisson du papier (avec une température sous les 451° Fahrenheit, de préférence).

Savoir sans comprendre ?

 
Les initiateurs du mouvement du journalisme long format admettent que la quantité d’information disponible actuellement permet de tout savoir du monde sans forcément y comprendre quelque chose. Dans ce contexte de myopie, le slow journalism décrypte et redonne à l’actualité une profondeur et une pertinence. Alors que la consommation d’informations ne cesse d’augmenter, on se demande s’il ne faudrait pas consommer moins pour apprendre plus. Comprenez infobésité vs slow media.
 
Si le slow journalism prend son temps, il a aussi choisi de délaisser les sujets qui font la une des médias traditionnels ou des mastodontes du web ; les informations y sont moins médiatisées. Quand Le Monde et ses confrères évoquent la surpopulation carcérale, Le Quatre Heures (slow media Français créé en 2014), lui, emmène son lectorat à l’intérieur d’une prison nantaise pour explorer un point de vue particulier : « Les enfants qui grandissent avec l’un de leurs parents en prison » (sujet d’automne 2016). Ce slow media compose une histoire inédite chaque premier mercredi du mois, « une pause dans l’information en continu qui domine le web » (Le Quatre Heures).
 
Mais si le slow journalism prend la forme d’un modèle alternatif, il n’est, au final, qu’une manière de renouer avec les fondamentaux du métier, qui ont toujours existé : le romantisme du journaliste écrivain, la noblesse de la belle plume, le travail chronophage de l’enquêteur. Pour Philippe Lefait, animateur des Mots de Minuit sur France 2 : « on ne peut cautionner cette véritable hystérie à faire consommer de l’information en permanence et en continu […] Il est grand temps, sinon de réinventer le journalisme, du moins de retrouver ses fondamentaux » (cité dans Girod, 2010). Pourquoi ? Pour revenir aux fondements du métier, pour remettre l’investigation, l’enquête et les véritables principes déontologiques au cœur de la profession. Le slow journalism n’est qu’un retour aux traditions. Il n’a d’ailleurs jamais disparu, juste moins mis en avant. Finances obligent.

Conclusion : de la technique et de ses problèmes…

Le journaliste cherche depuis toujours à véhiculer au plus vite une information, c’est ce qu’on lui demande. Mais cette exigence a toujours été limitée par les possibilités techniques. Et comme l’affirmait Paul Virilio (1996), quand on invente la technique, on invente les problèmes qui vont avec : inventer le navire c’était inventer le naufrage, l’automobile les accidents de la route…
 
L’Internet n’a pas tant révolutionné le journalisme qu’elle l’a amené jusqu’à sa forme la plus extrême, horizontale, multiforme (en tant que technologie qui renferme à elle seule toutes les technologies de l’information et de la communication) et immédiate (Degand, 2011).
 
L’Internet a finalement permis d’atteindre, en partie, cette ubiquité que les journalistes, et les lecteurs eux-mêmes, recherchaient. L’information peut être produite, diffusée depuis n’importe quel endroit dans le monde et être reçue sur de nombreux outils (ordinateurs, smartphones, tablettes) à peu près n’importe où et n’importe quand. L’Internet permet de se rapprocher de cet idéal : pouvoir regarder le monde dans sa totalité, partout, tout le temps. Cependant, l’omnipotence du journaliste est un idéal inatteignable et biaisée, déjà, par la subjectivité de ce dernier.
 
Camille Bresler, Kévin Bressan, Robin Ecoeur, Élie Guckert, Lucas Hueber - ©Mundus Fabula
Tous nos remerciements à Laurent Di Filippo pour le relai de ce texte 
 
Références bibliographiques
 
CSA, 2015, « Traitement des attentats par les télévisions et les radios », communiqué du jeudi 12 février. En ligne : http://www.csa.fr/Espace-Presse/Communiques-de-presse/Traitement-des-attentats-par-les-televisions-et-les-radios-le-Conseil-rend-ses-decisions  Consulté le 24/11/2016
 
Decambe A., 2015, « L’AFP et la mort démentie de Martin Bouygues : le film des événements », Le Monde. En ligne : http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/02/28/l-afp-et-la-mort-dementie-de-martin-bouygues-le-film-des-evenements_4585294_3236.html Consulté le 24/11/2016
 
Degand A., 2011, « Le multimédia face à l’immédiat », Communication, vol. 29, n° 1. En ligne : http://communication.revues.org/2342 ; DOI : 10.4000/communication.2342 Consulté le 10/11/2016.
 
Fesneau E., 2004, « Éléments pour une histoire du public des postes à transistors en France », Le Temps des médias, vol. 2, n° 3. En ligne : https://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2004-2-page-118.htm; DOI:10.3917/tdm.OO3.O118. Consulté le 24/11/2016
 
Girod C., 2010, « Contre l’info low cost, vive la slow info ! », Lecourrier.ch, http://www.lecourrier.ch/contre_l_info_low_cost_vive_la_slow_info Consulté le 14/11/2016
 
N’Diaye M., 2016, « Un cas concret de l’infobésité », Mediapart. En ligne : https://blogs.mediapart.fr/edition/lyceennes-lyceens/article/120516/un-cas-concret-de-l-infobesite, consulté le 15/11/2016.
 
(La) Plume Daliocha, « La crise de la presse écrite en quelques chiffres ». En ligne : https://laplumedaliocha.wordpress.com/2008/10/08/la-crise-de-la-presse-ecrite-en-quelques-chiffres/ Consulté le 24/11/2016.
 
Sauvajol-Rialland C., 2013, Infobésité : Comprendre et maîtriser la déferlante d’informations, Paris, Vuibert.
 
Virilio P., 1996, Un paysage d’événements, Paris, Galilée.
      

 

société de l'information

Comment s'informent les Français ?

« Comment vous informez vous ? » : C’est la question que Médiamétrie a posée à plus de 3000 Français début 2016* dans le cadre de l’enquête Actu 24/7. La première vague de l’enquête avait été réalisée fin 2013. Les Français se montrent toujours « accros » à l’information et fidèles aux médias traditionnels (Radio, TV, Presse). Mais les réseaux sociaux sont un point d’entrée vers l’information qui progresse.
 *Etude réalisée dans le contexte d’une actualité post-attentats.
 
Vivre coupé du bruit du monde ? Ce n’est en aucun cas une pratique répandue. Au contraire, 98 % des 18 ans et plus déclarent consulter l’actualité dont 90 % quotidiennement ; et même plusieurs fois par jour pour près des deux tiers d’entre eux (63%). Ils ne sont que 2 % à ne jamais le faire, dont la moitié parce que « cela ne les intéresse pas ».
Réalisée du 27 janvier au 16 février 2016, auprès d’un échantillon de 3.105 individus représentatif des individus de plus de 18 ans, l’étude pluri-médias Actu24/7 confirme un appétit toujours vif pour l’actualité.
 
Entre 2013 et 2016, les habitudes sont restées assez stables, tant dans les moments privilégiés pour s’informer - le matin entre 6h et 9h et le soir entre 18h et 21h et en semaine davantage que le week-end -, que dans l’utilisation des médias traditionnels pour s’informer. Fait nouveau : l’étude 2016 met en lumière une progression significative de l’usage des moyens d’information numériques.
 
Ainsi, 38 % de la population – contre 34 % en 2013 - déclarent accéder à l’information depuis internet en passant soit par :
- Les pages d’actualité sur le web (à partir des portails web) ;
- Les pure players de l’information en ligne (Slate, Rue89, Mediapart, Huffington Post…) ;
- Les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Youtube, Google, Instagram… )
 
Ces canaux d’information sont majoritairement utilisés par les 18-24 ans (77%) et de de manière croissante par les CSP+ (49%).
« Avec 17% des individus qui déclarent s’informer par ce biais, contre 12% en 2013, le canal des réseaux sociaux prend de l’importance. Chez les 18-24 ans, il est même l’un des 3 moyens les plus utilisés, cité par 63 % des répondants, presque à égalité avec les chaînes d’information en continu (64 %), bien qu’encore loin derrière les journaux télévisés (84%) » commente Jamila Yahia-Messaoud, Directrice du département Comportement Média et Ad’hoc de Médiamétrie.
Le premier réseau cité par 83% des utilisateurs des réseaux sociaux est Facebook, devant Twitter (35 %) ou YouTube (32%). 51% des 18 ans et + qui consultent les réseaux sociaux pour s’informer en consultent au moins deux.
 

Un fil d’info personnalisé

Les réseaux sociaux répondent à deux attentes essentielles : l’immédiateté et la sélectivité d’informations pertinentes pour l’utilisateur. Pour la moitié d’entre eux, « la mise à jour rapide des informations » est évoquée comme une raison de passer par les réseaux sociaux pour s’informer. Mais le premier levier, cité par 51 % des 18 ans et plus qui consultent les réseaux sociaux, c’est leur capacité à proposer des contenus personnalisés, à centraliser et permettre de choisir les informations qui les intéressent.
 
Les réseaux sociaux délivrent un « fil d’info personnalisé », une information adaptée aux préférences de l’utilisateur, qu’elle soit « poussée par les proches, l’entourage ou par le réseau lui-même » grâce aux algorithmes qui ont appris à connaître l’utilisateur, détaille Jamila Yahia-Messaoud.
 
Ce phénomène fait écho à la part croissante des individus se déclarant sélectifs, ne s’intéressant qu’à certains sujets : ce groupe rassemble 22 % des individus en 2016, soit 4 points de plus qu’en 2013.
D’ailleurs, si l’intérêt pour l’information est largement partagé dans la population et que certaines thématiques intéressent plus que d’autres (notamment les sujets santé/sciences, l’actualité internationale ou la culture), les préférences sont plus ou moins marquées selon le profil des individus : les seniors aiment l’actualité locale ; les jeunes, les sujets autour des nouvelles technologies.

Complémentaires aux médias traditionnels

Pour autant, ce moyen d’accès à l’information est perçu comme complémentaire des médias traditionnels, sans les remplacer. La première activité des individus qui s’informent sur les réseaux sociaux consiste à « lire des articles partagés par ses amis » (84 %), articles souvent issus de pages de médias traditionnels. De plus, 51 % s’informent sur les réseaux sociaux en suivant la page d’un média traditionnel.
 
Consulter les réseaux sociaux n’est pas pour autant s’en satisfaire. Alors que la palme de la satisfaction en termes d’information revient aux radios généralistes (notées 7,4 /10), suivies de la presse quotidienne nationale, des chaînes d’information en continu…, les réseaux sociaux arrivent en queue de peloton, avec une note de satisfaction de 6,6, qui n’a pas progressé depuis 2013, contrairement à celles des radios généralistes de la presse quotidienne ou des journaux télévisés. Même chez les 18-24 ans qui en sont les plus gros utilisateurs, ils recueillent une note de satisfaction inférieure à celles des radios, de la PQN ou des chaînes d’information en continu.
 
Perçus comme des fils d’information en temps réel, des médias innovants, les réseaux sociaux ne proposent cependant pas de recul sur les événements, ni la capacité à les analyser, d’après les personnes interrogées.
Or deux des critères de satisfaction les plus importants concernant les moyens d’information sont de fournir une information bien détaillée et analysée ainsi que de permettre de prendre du recul sur celle-ci. Comme en 2013, on attend des moyens d’information qu’ils apportent en premier lieu des enquêtes et des analyses d’experts. Ainsi, le journal télévisé reste une valeur sûre, utilisé par 80 % de la population pour s’informer. 64 % des jeunes de 18 à 24 ans déclarent s’informer via le JT, ce qui ne signifie pas un suivi régulier mais démontre qu’il reste un moyen incontournable pour eux. Les chaînes d’information en continu gagnent du terrain.
 
La limite des réseaux sociaux pour s’informer est particulièrement sensible en cas d’événements marquants, définis comme inattendus ou importants.
Ces circonstances modifient les habitudes de consultation de l’information, avec une intensification de l’usage des chaînes d’information en continu (qui passent de 52 % de la population qui les consultent en temps normal à 59 % lors d’un événement marquant). Cette progression se fait au détriment des autres médias, notamment des réseaux sociaux (17 % de consultation en temps normal, 16% en cas d’événements marquants). Un signe que même si un réseau social comme Facebook est entré de plain-pied dans le circuit de l’information sur l’événement, en lançant notamment le « Safety Check » lors des attentats de Paris, les réseaux sociaux restent loin derrière les chaînes d’information quand surgit une actualité forte - bien que plus utilisés qu’en 2013 (16% en 2016 vs.12% en 2013) - qui suscite une attente d’approfondissement des faits et de suivi en direct.
Source : Isabelle Repiton - Mediametrie 29/11/2016
 

 

 

Facebook hoax

Fausses informations : le dilemme de Facebook

La bataille contre les fausses informations, accusées d'avoir contribué à la victoire du républicain Donald Trump, s'intensifie aux États-Unis, avec une pression particulièrement forte sur Facebook, même si Twitter et Google sont également visés. Google et Facebook ont pris des mesures la semaine dernière pour assécher les revenus publicitaires des sites de "hoax" (canulars). Mais certains réclament davantage, appelant notamment à considérer Facebook comme une entreprise de médias avec une responsabilité éditoriale, une dénomination que le réseau refuse jusqu'ici.
 
"Ils font la même chose que pratiquement toutes les entreprises de médias, à savoir agréger des audiences et utiliser cela pour vendre de la publicité", avance Gabriel Kahn, un ancien journaliste qui enseigne à l'université de Californie du Sud. D'après lui, en se représentant comme une plateforme "neutre", Facebook "permet à l'écosystème médiatique d'être pollué" avec des hoax.
 
Margaret Sullivan, qui tient une rubrique consacrée aux médias dans le Washington Post, a suggéré que Facebook "devrait embaucher un rédacteur en chef de haut niveau et donner à cette personne les ressources, le pouvoir et les équipes pour prendre des décisions éditoriales solides".
 
Elad Gid, un entrepreneur du secteur technologique, a également estimé que cela ne devrait pas être très difficile de déterminer si un article est un canular pour une entreprise ayant l'expertise technique de Facebook. "Etonnamment, un groupe d'étudiants de Princeton a été capable de créer à la va-vite un classificateur de fausses informations durant un hackathon de 36 heures", une compétition entre programmeurs, a-t-il souligné dans un blog.

Arbitres de la vérité

Le réseau social a promis d'intensifier ses efforts pour éliminer les fausses informations, avec "une détection renforcée", une procédure simplifiée de signalement par les utilisateurs et "une vérification par des parties tierces", comme par exemple "des organisations respectées de vérification des faits", selon son PDG-fondateur Mark Zuckerberg.
 
Il a toutefois appelé à la prudence. "Les problèmes sont complexes, à la fois techniquement et philosophiquement", a-t-il argumenté la semaine dernière dans un message publié sur le réseau. "Nous sommes persuadés qu'il faut donner la parole aux gens. (...) Nous ne voulons pas être des arbitres de la vérité nous-mêmes".
 
Dan Kennedy, professeur de journalisme à la Northeastern University, juge également important de faire la différence entre les sites "attrape-clics", qui ont été découverts jusqu'en Macédoine et cherchent uniquement à gagner de l'argent avec de fausses informations sensationnalistes, et des sites d'informations ayant des motivations politiques. "Je pense que Facebook pourrait faire beaucoup de choses pour lutter contre les fausses informations, et je pense que c'est quelque chose sur lequel tout le monde pourrait s'entendre, mais s'il essaye de s'attaquer aux sites ayant des motivations idéologiques, il va inévitablement se trouver pris dans les guerres de culture", prévient-il.

Faire le tri ou censurer ?

Dans un contexte de méfiance croissante du public envers les médias établis, toute tentative pour filtrer les voix divergentes pourrait "conduire à raviver d'anciennes polémiques sur les biais des médias", poursuit M. Kennedy.
 
Scott Shackleford, éditeur du magazine Reason, juge lui aussi difficile de tracer une limite entre le filtrage des fausses informations et la censure de contenus aux motivations idéologiques: "Si Facebook prend la décision de censurer les +fausses nouvelles+, cela pèserait lourdement en faveur des plus +puissants+ organismes de médias traditionnels".
 
Dans un blog, Jeff Jarvis, professeur de journalisme à l'université de New York, et John Borthwick, un entrepreneur, ont estimé que la solution devrait plutôt passer par davantage de coopération entre le secteur technologique et celui des médias afin d'aider les utilisateurs à évaluer la crédibilité des contenus. "Nous ne pensons pas que les plateformes devraient être mises en position de juger ce qui est vrai ou faux (...) comme des censeurs", écrivent-ils. Mais elles "ont besoin de donner de meilleures informations et les médias ont besoin de les aider".
Ils suggèrent aussi aux plateformes en ligne d'embaucher des journalistes afin "d'apporter un sens de la responsabilité publique à leurs entreprises" et "d'expliquer le journalisme aux techniciens et la technologie aux journalistes".
 

 

 

Edward Snowden

Snowden a-t-il changé le monde ?

Au moment où le film d’Oliver Stone consacré à la vie d’Edward Snowden sort dans les salles de cinéma on peut se demander si les révélations du lanceur d’alerte le plus célèbre au monde ont eu un réel impact sur la société. Patriote idéaliste Snowden semblait réaliser son rêve quand il rejoint les équipes de la CIA puis de la NSA. Mais ce qu’il y découvre le scandalise : un système de cybersurveillance d’une ampleur insoupçonnée. Choqué par ces intrusions massives et organisées dans nos vies privées, il décide de tout dévoiler. Que reste-t-il de ces révélations qui ont constitué un des plus grands scandales contemporains ?

 

La prise de conscience généralisée de la surveillance de masse des États sur les individus générée par le fameux lanceur d’alerte est allée bien au-delà d’un bout de scotch sur la webcam de votre ordinateur !

Montée en puissance des lois sur la protection des données personnelles… même aux USA

La prolifération récente de lois sur la protection des données personnelles ou leur amendement (Omnibus Data Protection Laws) au Brésil (2014), Japon (2014), même en Russie (2014 aussi…) et en Turquie (2016)… repose sur le droit fondamental à la protection de la vie privée et familiale (art. 12 Déclaration universelle des droits de l’homme).

Une fois cette base posée, les droits individuels reconnus aux personnes et les obligations imposées aux responsables de traitement et à leurs sous-traitants varient nettement d’un État à l’autre qu’il s’agisse du consentement au traitement des données, de la notification des failles de sécurité ou de la nomination d’un responsable à la protection des données.

 

Affiche du film.

Ainsi, si l’on observe le niveau de protection des données personnelles offert aux USA, force est de constater qu’il est loin d’être « adéquat » comme le Privacy Shield le laisserait croire. En effet, les attendus de l’arrêt Schrems sont ignorés par cette décision entrée en vigueur cet été dans l’indifférence générale : la Cour de Justice de l’Union européenne avait notamment critiqué le fait que les autorités publiques américaines pouvaient accéder de manière massive et indifférenciée aux données transférées via le Safe Harbor ce qui privait de protection juridique efficace les personnes concernées. Cette décision vient justement d’être attaquée devant la même juridiction par le lobby irlandais pro vie privée Digital Rights.

Aux USA, la protection de la vie privée et la sécurité en ligne occupent justement le devant de la scène avec l’adoption de règles par la Commission Fédérale des Communications (FCC) le 27 octobre dernier sur la vie privée en ligne et la sécurité des données.

Partant du constat que les fournisseurs d’accès Internet ont un accès en clair à toutes les données de leurs clients : activité en ligne, applications, objets connectés, la FCC en déduit qu’ils peuvent traquer en temps réel leurs activités, leur état de santé, leurs problèmes financiers.

Le consentement explicite des usagers sera plus souvent requis pour la collecte et le traitement des données personnelles sensibles : géolocalisation, données financières et de santé, mais aussi la navigation et l’historique de l’utilisation des apps. Mais pour les autres données personnelles identifiantes, le système reste l’opt-out, or les consommateurs ignorent toujours comment faire pour s’opposer à cette immixtion dans leur vie privée !

Autre faille majeure du texte : il ne s’applique pas aux moteurs de recherche et aux sites Internet ! ! !

La protection des données personnelles provoque donc un vif débat outre Atlantique : une preuve de plus que le Privacy Shield ne tient pas la route…

Renforcement de l’efficience des droits individuels surtout en Europe

Les droits des personnes sur leurs données sont affirmés tant par le règlement européen général sur la protection des données personnelles (RGDP) que par la jurisprudence européenne ouvrant largement le prétoire de la Cour européenne des droits de l’homme aux personnes pouvant faire l’objet de mesures de surveillance.

Simultanément, les pouvoirs de sanction des autorités de protection des données nationales et européenne augmentent (3 millions d’euros pour la CNIL, 20 millions d’euros selon le RGDP). Leur action se trouve soutenue par les instances de protection des consommateurs (Commission des clauses abusives, DGCCRF en France et Federal Trade Commission aux USA) qui pointent du doigt les déséquilibres nocifs pour les internautes habilement cachés dans les conditions d’utilisation des services en ligne ou les politique de confidentialité.

Surprise du chef, les autorités de la concurrence s’en mêlent et enquêtent sur le possible abus de position dominante dont les géants de la toile seraient coupables en capturant autant de données personnelles mettant ainsi en exergue les interactions entre le big data et les concepts familiers du droit de la concurrence.

Davantage de transparence ?

Depuis les révélations de Snowden, de plus en plus d’entreprises américaines (Google, Yahoo, Facebook, Airbnb…) communiquent sur les accès demandés par les autorités nationales via leurs « Rapports de transparence » qui détaillent le nombre de requêtes de données d’utilisateurs, l’origine de la demande et parfois l’autorité nationale de qui elle émane ce qui met en lumière l’activité gouvernementale.

Il est assez ironique de constater que cette « transparence » (outil marketing ?) émane des principaux sites de collecte massive de données personnelles. De plus, dès lors que le gouvernement américain interdit d’y distinguer ce qui relève du Foreign Intelligence Surveillance Act (lutte contre l’espionnage ou le terrorisme) ou du Patriot Act (Loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme) la transparence reste limitée. Quant à la NSA, elle assure dans son propre rapport de transparence, qu’elle fait bien son travail

Gardons aussi à l’esprit que nous sommes en premier lieu, mais seulement dans une certaine mesure, maîtres des données personnelles que nous partageons via nos interfaces de navigation, applications mobiles et réseaux sociaux grâce à la gestion des paramètres de confidentialité de nos iBidules (géolocalisation, services système…).

Commençons donc à changer nos habitudes et calmons le geek qui est en nous !

Nathalie Devillier, Professeur de droit, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Image d'en-tête : Edward Snowden (Joseph Gordon-Levitt). Universum FilmThe Conversation

 

 

Donald Trump

Trump investi par les Républicains : «désastreux pour l’innovation»

La victoire du candidat républicain lors de l’élection présidentielle de novembre prochain serait « désastreuse pour l’innovation ».  Le 14 juillet, 150 entrepreneurs, investisseurs et dirigeants de la high-tech américaine, tous ceux qui font le gratin de la Silicon Valley, avaient publié une lettre ouverte au vitriol. Parmi les signataires de cette lettre ouverte, on retrouve des stars et des légendes : Steve Wozniak, le cofondateur d’Apple avec Steve Jobs, le fondateur de Twitter, celui d’eBay, de Wikipedia, etc. Un véritable who’s who de l’Internet et de l’économie numérique.
 
Coup d’épée dans l’eau car, désigné formellement mardi, lors de la Convention de Cleveland, Donald Trump représentera les Républicains dans la course à la Maison-Blanche. Cette décision que de nombreux américains redoutaient est désormais entérinée. Elle ne fait pas le bonheur de tout le monde.
 
Pour les signataires de cette lettre ouverte, qui précisent exprimer des opinions personnelles et ne pas parler au nom de leurs entreprises ou institutions, Trump n’est pas compatible avec leurs idéaux : « Sa vision s’oppose à l’échange d’idées, à la libre circulation des personnes et aux relations productives avec le reste du monde qui sont vitales pour notre économie et représentent les fondations de l’innovation et de la croissance ».
Ils pointent la volonté affichée maintes fois par le candidat de fermer en partie Internet au nom de la sécurité nationale. Selon eux, « Cela démontre à la fois un piètre jugement et l’ignorance de la manière dont fonctionnent les nouvelles technologies ».
 
L’autre sujet du courroux concerne l’immigration, sujet sur lequel Donald Trump a des positions pour le moins tranchées. Or la Silicon Valley est un melting pot où toutes la nationalité du monde se côtoient et travaillent ensemble. Chacun a sa chance de réussir, quelle que soit son origine. Cette pratique est devenue un emblème de la high-tech américaine à tel point qu’une demande récurrente des patrons de sociétés technologiques est l’élévation du quota d’immigrés pour assurer des postes d’ingénieurs hautement qualifiés. Les signataires soulignent : « Nous croyons qu’une politique progressiste en matière d’immigration nous aidera à attirer certains des plus brillants esprits sur Terre — des scientifiques, des entrepreneurs et des créateurs. En fait, 40 % des sociétés du classement de Fortune 500 ont été fondées par des immigrés ou par leurs enfants ».
 
Plutôt que la candidature « créant des divisions » de Donald Trump, ils disent vouloir « un candidat qui embrasse les idéaux ayant construit le secteur technologique américain : la liberté d'expression, l'ouverture aux nouveaux venus, l'égalité des chances, les investissements publics dans la recherche et les infrastructures, et le respect du droit ».
 
Parallèlement à cette lettre, plusieurs sociétés technologiques ont déjà décidé de réduire leur contribution au parti Républicain et ne pas sponsoriser la convention de Cleveland. C’est le cas d’Apple, de Microsoft (qui se contenteront de fournir quelques matériels informatiques) et de HP. Seuls Google et Facebook ont choisi de maintenir leur participation financière en arguant ne pas vouloir froisser une partie de leur audience.
 
Illustration d’en-tête : Paul Moyse
 

 

Loading...
Loading...