UP' Magazine L'innovation pour défi

Blockchain

Le blockchain, ingrédient de nouvelles innovations de rupture

Apparu en 2008 et créé par le « toujours » énigmatique Satoshi Nakamoto, le concept de blockchain (BC) a consisté initialement en une combinaison originale de mécanismes de cryptographie et d’architecture peer to peer (P2P), dédiée à la mise en œuvre d’une monnaie virtuelle : le bitcoinLe blockchain est souvent défini comme un mécanisme informatique permettant de transférer et d’enregistrer de manière ultrasécurisée l’ensemble des échanges opérés entre les acteurs d’un même réseau qui ne se connaissent pas et ce, indépendamment de toute autorité centrale. Un concept qui s’apprête à modifier profondément notre écosystème socioéconomique dans son ensemble.

Bitcoin et blockchain

Longtemps les termes de bitcoin et de blockchain ont été synonymes. Ainsi, la BC constitue le grand livre comptable qui enregistre l’ensemble des transactions en bitcoin. Aussi, elle grandit à la fois au rythme des échanges mais aussi à celui de la création de monnaie réalisée grâce aux opérations de création de monnaie (le mining).

On peut donc définir le concept de BC comme un système fiable et résilient permettant d’enregistrer des transactions. La fiabilité est fondée sur la cryptographie, et la résilience, quant à elle, provient de l’architecture P2P. La BC n’est donc pas une solution en elle-même, mais plutôt le sous-jacent de nouvelles solutions.

À partir de 2014, des initiatives ont commencé à germer en étendant le spectre d’emploi du BC à l’ensemble des secteurs nécessitant d’enregistrer des transactions ou des contrats. On parle alors de BC 2.0, voire 3.0.

D’autres chaînes possibles

La première BC concernait donc le Bitcoin, mais depuis, le mécanisme au cœur de la BC a été mis en œuvre dans d’autres chaînes. Ainsi une nouvelle chaîne appelée Ethereum est née. Ethereum constitue un système fondé sur la BC mais ouvert à de nombreuses applications. Par exemple, Slock.it est une startup dont l’idée est d’intégrer le mécanisme de la BC via la chaine Ethereum dans des appareils physiques : un mariage virtuel/réel.

Parmi les idées d’application, il est possible d’envisager une poignée de porte qui, quand elle est tournée, enregistre la transaction via Etherum est permet de créer un smart contract entre le possesseur de l’appartement et celui qui y entre. Bref, il devient imaginable de réaliser un Airbnb encore plus efficient et sûr. C’est un nouveau mode d’organisation liant clients et propriétaires qui émerge. Le terme de DAO (decentralized autonomous organisations) est avancé. La notion même d’organisation comme Henry Mintzberg nous l’a définie prend enfin en compte le monde numérique.

Notons que le 17 juin 2016, une attaque contre la plateforme hébergeant le projet de DAO a été lancée et a permis de voler un tiers des fonds déposés… Cette attaque met en lumière à la fois la faiblesse d’un système naissant, mais aussi l’intérêt qu’il suscite. Toutefois, c’est bien la plateforme qui a été attaquée et non la Blockchain.

Et si l’entreprise se fondait sur la blockchain ?

En poussant plus loin le raisonnement, on peut imaginer que l’entreprise vue sous l’angle « nœud de contrats » soit ainsi fondée sur un mécanisme de BC. La manière avec laquelle sont enregistrées toutes les transactions sur les titres de propriété serait alors totalement renouvelée. Les titres de propriété quant à eux peuvent être représentés par les unités d’une monnaie virtuelle.

En effet, le Bitcoin par exemple est conçu pour qu’il y ait au maximum 21 millions de bitcoins en circulation. On peut alors imaginer la création d’une monnaie avec un certain nombre d’unités et chaque unité représente une part de l’entreprise. Cela constituerait un mécanisme de gestion de la propriété et de valorisation des actifs totalement nouveau. C’est ce que propose une plateforme comme swarm. À nouvelle solution, nouvel acronyme, swarm propose celui de DCO (Decentralized Collaborative Organization).

L’institutionnalisation du blockchain

Certes, certains pourraient penser que cette histoire de BC n’est qu’un feu de paille pour geeks et que ce n’est pas sérieux. Pourtant, le 16 février 2016, le NASQAD a initié un projet visant à enregistrer le vote des actionnaires sur la bourse de Tallin en utilisant le BC. Le 13 avril 2016, le président et directeur des opérations du même Nasdaq indiquait même : « Blockchain technology can lead to quicker, more efficient trade settlements ».

Le 16 mars 2016, la première intervention en plénière de l’Université Numérique du Medef était proposée par l’équipe de Blockchain France. Enfin, le 1er mai 2016, l’État du Delaware a officiellement annoncé que la BC était une technologie qui allait leur permettre de remplacer leurs écritures.

Ainsi, la blockchain n’est plus un signal faible… mais un mouvement potentiellement aussi fort que le Web lui-même ou les médias sociaux.

Quels acteurs et quelles autres avancées ?

Répondons alors à deux questions : quels sont les grands acteurs qui risquent d’être impactés par la BC ? Et quelles autres avancées technologiques peuvent entrer en synergie avec la BC pour contribuer à transformer notre environnement ?

De mon point de vue, trois grands acteurs peuvent être impactés par le BC.

Le premier acteur est constitué par l’ensemble des organismes jouant le rôle de tiers de confiance. En effet, l’aspect confiance peut entièrement reposer sur le mécanisme de BC. Certes ces acteurs pourront continuer à proposer des conseils mais ils entreront alors en concurrence avec l’ensemble des sociétés de conseil existantes.

Le second acteur dont une partie du métier peut être remis en question représente les institutions étatiques. À titre d’exemple, la tenue des registres nationaux (État civil ou Cadastre) peut être gérée à un niveau mondial et totalement décentralisé par une BC dédiée.

Enfin le dernier acteur est constitué par l’ensemble des organisations qui pourront trouver de nouvelles formes de financement et de gouvernance en utilisant ce mécanisme pour gérer leurs parts de capital. Du point de vue des sciences de gestion, les théories du contrôle notamment vont connaître une nouvelle jeunesse.

Pour répondre à la seconde question, j’estime que trois autres grands concepts peuvent entrer en résonnance avec le BC pour déclencher des innovations de rupture d’une intensité de celle de l’avènement d’Internet.

Le premier concept est celui de crowdsourcing. Ce mode d’externalisation permet de faire réaliser une activité à un grand nombre de personnes pour la plupart anonyme. On peut alors voir le crowdsourcing comme un moyen de faire créer de la valeur par la foule et donc de profiter pleinement des potentialités offertes par l’interactivité des applications fondées sur Internet.

Le second concept est celui de l’impression 3D. Le fait de pouvoir démocratiser la fabrication de produits tout en libéralisant le modèle de conception de ce produit est en soi une rupture dans la production et la logistique.

Enfin, le troisième élément est la poursuite de la dissémination des appareils connectés. En quarante ans, nous sommes passés de quelques gros ordinateurs centraux, à un PC chez chacun, puis à un smartphone dans chaque poche et maintenant à des dizaines d’appareils de toute taille dans les foyers et sur nous. Cet Internet of things (IoT) dont certains peuvent être fabriqués localement (Impression 3D) contribue alors à augmenter la capacité à faire émerger de la valeur par la foule que nous sommes (crowdsourcing). Ajoutons à cela les potentialités de la blockchain que nous avons évoquées, et un nouvel univers des possibles s’ouvre à tous : ceux qui sauront en profiter et ceux qui risquent de le subir.

Jean-Fabrice Lebraty, Professeur en Sciences de Gestion. Spécialisé en Systèmes d'Information, Université Jean-Moulin Lyon 3

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Amazon Prime Now

Prime Now : Amazon veut livrer leurs courses aux parisiens. La mairie s’inquiète

La ville de Paris s’est inquiétée ce dimanche du nouveau service de livraison express dans la capitale du géant américain de l’Internet Amazon, susceptible selon elle de « déstabiliser gravement les équilibres commerciaux parisiens ». Après les États-Unis, l'Angleterre ou encore l'Italie, Amazon lançait en effet, jeudi dernier, son service de livraison express à domicile en une heure à Paris et dans sa petite couronne, pour tous types de produits y compris l'alimentaire.
 
Baptisé «Prime Now», ce service, réservé aux clients prioritaires du groupe ayant souscrit un abonnement «Premium», avait été inauguré à New York fin 2014. Il est aujourd'hui disponible dans 44 villes dans le monde. En France, il concernera 18.000 références, allant de la culture aux jouets en passant par l’électronique (à l'exception du gros électroménager), incluant également 4.000 produits alimentaires, de l'épicerie au frais (notamment 85 sortes de fruits et légumes en provenance de Rungis) mais aussi les surgelés.
Les livraisons Prime Now, réservées aux Parisiens et à plusieurs villes de la petite couronne, seront effectuées, via des vans, des scooters ou même à pied, à partir d'un nouvel entrepôt de 4.000 mètres carrés, situé dans le XVIIIe arrondissement de Paris, une première implantation dans la capitale pour le géant américain.
 

La mairie de Paris très remontée contre Amazon

 
Déplorant dans un communiqué n’avoir été informée de ce lancement « que quelques jours avant », la mairie de Paris a promis d’être « intransigeante » avec Amazon sur plusieurs points : « la préservation du commerce de proximité ; la qualité de vie des riverains au regard de la logistique du centre et du trafic des véhicules de livraison ; le degré de pollution généré par les véhicules et l’activité du lieu ; la politique de ressources humaines menée par Amazon ».
 
« La Ville de Paris portera aussi auprès du législateur la nécessité de définir, par la loi, des garde-fous en mesure d’éviter que de tels services ne viennent à constituer une concurrence déloyale à l’égard des commerçants et des artisans », menace-t-elle encore dans un communiqué.
La maire de Paris, Anne Hidalgo,  réclame notamment que les procédures d’autorisation des maires sur l’installation de surfaces commerciales et de supermarchés puissent s’appliquer à des centres comme celui d’Amazon dans le XVIIIe arrondissement.
 
La mairie de Paris est très remontée contre ce nouveau service. Olivia Polski, l’adjointe à la ville de Paris chargée du commerce, de l’artisanat, des professions libérales et indépendantes, « De prime abord ça peut être une très bonne nouvelle de dire qu’il peut y avoir un nouveau service commercial, sauf que c’est un lieu de vente dématérialisé, qui n’a pas du tout les mêmes contraintes que tous les autres commerces aujourd’hui », déplore-t-elle sur France Info. Elle rappelle que les commerçants implantés dans les centres ville doivent payer des taxes particulières, et sont aussi soumis à des règles de concurrence qui évitent les concentrations dans un même lieu, ce qu’un service de livraison pour toute la capitale permet d’éviter largement.
 

Obstacles, obstacles et encore obstacles

 
Amazon se heurte quasi systématiquement aux obstacles que dressent devant ses projets les autorités françaises. Le libraire en ligne a été à de maintes reprises critiquée pour son impact sur les entreprises françaises. Déjà en 2013, la ministre de la culture de l’époque, Aurélie Filipetti décrivait Amazon comme « destructeur des librairies ». Une loi entrée en vigueur en 2014 interdisait à Amazon notamment d’offrir des services de livraison gratuit sur les livres. En réponse, Amazon a inventé la livraison à 0.01 € !
Plus tôt cette année, il a été rapporté qu’Amazon cherchait à acquérir la société Colis Privé dans laquelle elle détient déjà 25 % du capital. Cette négociation menaçait directement La Poste dans sa position de « livreur du dernier kilomètre ». Le journal Les Échos révèlait que cette acquisition avait été empêchée par l’Autorité de la concurrence.
 
Les réactions à Prime Now s’inscrivent dans cette guerre de tranchée que livre la France pour protéger ses secteurs économiques traditionnels des coups de boutoir de l’ubérisation comme des nouveaux services. Un combat d’arrière-garde ou une vraie bataille pour l’avenir ?
 
 
Source : AFP, The Verge
 

 

LinkedIn-Microsoft

LinkedIn - Microsoft : vers un contrôle algorithmique du marché du travail ?

La nouvelle a fait le tour du monde cette semaine : Microsoft a racheté LinkedIn ! Une transaction à 26 milliards de dollars pour mettre la main sur les 433 millions de comptes utilisateurs du plus grand réseau professionnel du monde. La presse s’est demandée quelle était la raison de cet achat d’envergure. Raisons financières, capitalistiques, boursières ? Peut-être. Mais Microsoft n’a pas cassé sa tirelire pour faire un coup en bourse. En acquérant LinkedIn, il met la main sur une base de données gigantesque de profils, de CV, de formations, de relations, d’interconnexions, de réseaux professionnels. De quoi faire mouliner à pleine vitesse ses algorithmes afin de contrôler rien d’autre que le marché du travail mondial.
 
Tandis que dans nos rues de Paris des manifestants semblant sortir d’un autre âge se débattent avec la loi dite « Travail », une autre bataille, bien plus discrète se trame. Celle des données de l’emploi, du chômage, de la formation. Une bataille qui représente un enjeu politique majeur, qui pourrait à terme conditionner la façon même dont nous envisageons, choisissons et menons notre vie professionnelle.  Dans cette bataille, il n’y a pas de représentants de l’État, de syndicats de travailleurs, d’émissaires du patronat. Non, cette bataille d’ordre régalien est menée sous les palmiers de Californie, loin de nos yeux, loin de nous. Et pourtant, elle nous concerne tous.
 

Une mine de données

 
On se demande parfois combien valent nos données personnelles. Eh bien, avec cette opération, Microsoft valorise à 60 $ chaque profil utilisateur de LinkedIn. En postant votre curriculum vitae sur le réseau social professionnel de référence, vous avez offert à LinkedIn 60 $, sans compter vos abonnements et autres dépenses dérivées.  Toutefois, derrière cette valorisation se cache un formidable potentiel de connaissances. Le volume du réseau, les multiples interconnexions, recommandations et publications qui accompagnent chaque profil en font une mine de données.
 
Microsoft déclare, avec cette acquisition, vouloir enrichir son offre de services professionnels.  C’est sans doute une raison qui fait sens ; en effet, le géant fondé par Bill Gates est devenu incontournable dans l’offre digitale professionnelle. Ses suites Office et ses services cloud professionnels sont quasi inévitables au bureau. Mais le véritable enjeu est ailleurs. En mettant la main sur les données de LinkedIn, Microsoft ouvre en grand la porte de l’algorithmie du marché du travail.
 
En effet, Microsoft passe ainsi la vitesse supérieure dans le déploiement possible d’une intelligence algorithmique capable, comme le pressentait le chercheur Olivier Ertzscheid, « de vérifier nos compétences, nos habiletés et nos centres d'intérêt, de nous suggérer, dans un premier temps, d'accepter telle ou telle tâche rémunérée, avant de finir par décider pour nous de celle pour laquelle nous serons à la fois les plus efficaces et les plus rentables ... et de nous y affecter ».
 

Les algorithmes ne s’encombrent jamais de considérations éthiques

 
Les algorithmes ne s’encombrent jamais de considérations éthiques ou de soucis métaphysiques ; leur froide candeur et leur robustesse mathématique en font des opérateurs intraitables. En se nourrissant des données professionnelles de centaines de millions d’individus, les algorithmes démontreront sans aucun doute leur supériorité sur l’intelligence humaine. Il est évident qu’un grand nombre de problèmes liés au monde du travail comme la formation, l’affectation, le suivi de carrières, la disponibilité, mais aussi les opportunités, les liens de proximité, les recommandations… seront mieux traités par une machine que par un humain. Avec beaucoup plus de précision, d’efficacité et de rapidité. Les algorithmes deviendront bientôt de super conseillers d’orientation, des agents Pôle-Emploi extraordinairement performants.
 
Il faut aussi comprendre que Microsoft ouvre une brèche, mais qu’il sera suivi rapidement par tous les autres géants de l’Intelligence artificielle, au premier rang desquels il y a Google ou Facebook, qui trouveront, dans le marché du travail, des données susceptibles de nourrir toujours plus leurs machines et leurs protocoles de Deep Learning.  On peut donc imaginer aisément, dans un futur proche, « des scénarios assez triviaux où le dialogue avec cette "IA" s'enrichira d'un nouvel horizon dialogique qui lui permettra de vous signaler différents événements professionnels et de vous faire toute une série de propositions de mutation, de nouveaux contacts, etc., mais également des scénarios plus "élaborés" dans lesquels ce même assistant intelligent piloté par une IA gèrera en temps-réel la totalité de votre "carrière". »
 
Ajoutez à cela que la mine de données ouverte par Microsoft lui permet d’établir une voie de pénétration stratégique vers les politiques publiques ou privées de formation. En effet, parmi les 433 millions d’utilisateurs inscrits sur LinkedIn, un nombre appréciable de très jeunes professionnels voire d’étudiants figure dans les fichiers. Les algorithmes trouveront sans doute dans ces informations une capacité inédite de réguler fortement les choix d’étude et de formation de la plupart de futurs salariés, de modifier en profondeur les politiques éducatives et de faire émerger des modèles de formation encore impensés.
 
Les optimistes verront dans cette nouvelle une occasion inespérée de réduire le chômage et d’améliorer le monde du travail. Les autres, plus chagrins, y verront une dépossession des attributs régaliens de l’État et des organisations publiques normalement constituées pour former, éduquer et définir les cadres du travail.
Dans les deux cas, il faut prendre conscience de ce qui est en train de naître avec cette opération d’achat, mesurer les enjeux, les risques et les potentialités. Le philosophe Bernard Stiegler écrit dans son dernier livre que les innovations disruptives ont une caractéristique : celle d’installer des « états de fait ». Ne nous réveillons donc pas demain avec la gueule de bois de ceux qui avaient découvert, un peu tard, les initiatives de Google en matière de numérisation des livres et de la culture ou de ceux qui ont saisi, un beau matin, l’importance de l’ubérisation de pans entiers de la société.
 
 

 

rapport état de la France

Faut-il toujours croire en la France ?

Prévu par la loi organique qui régit le CESE, le rapport sur l’état de la France a fait l’objet cette année d’une profonde refonte. Le CESE a fait, en effet, le choix de s’appuyer sur les dix nouveaux indicateurs de richesse retenus par le gouvernement. Complémentaires du PIB, ces indicateurs ont été choisis de manière concertée par France Stratégie et le CESE.
Ils traitent de trois enjeux essentiels, perçus comme tels par les Français : la cohésion sociale, la préparation de l’avenir et la qualité de vie.
 
Dans un contexte marqué par la persistance d’un climat de pessimisme et de défiance au sein de la société française, les rapporteurs, MM. Pierre-Antoine Gailly (groupe des entreprises) et Benedict Donnelly (personnalité associée) au nom de la section de l’économie et des finances, ont choisi de donner à leur rapport, intitulé « Croire toujours en la France », une dimension résolument volontariste.
« Si on aimait la France » : en écho à cette injonction affectueuse de l'économiste Bernard Maris, assassiné en janvier 2015 pendant la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, c’est un regard sans complaisance et passionné sur la France que portent le diagnostic et les préconisations du rapport du CESE.
 
Ce n’est pas seulement un diagnostic qu’ont voulu partager, à travers ce projet de rapport, les membres du CESE, par-delà la diversité de leurs responsabilités et de leurs engagements, mais une alarme. Et que nous dit ce large bilan sur l’état de la France, en pleine tourmente sociale ?
Un pays qui montre des signes de résistance et d’amélioration mais aussi un pays qui doute, hésitant entre ses nombreux potentiels et ses multiples contradictions : le degré de défiance qui plombe le pays est l’un des plus hauts d’Europe. Un pays qui confirme la nécessité et l’urgence d’appliquer un traitement de fond pour la réduction de ses fractures, autant que le besoin d’un plan d’investissement massif, privé et public, afin de mieux préparer l’avenir. 
Selon le Monde, deux indicateurs, particulièrement alarmants et intimement liés, sont mis en avant dans ce rapport 2016. D’un côté, le décrochage fort de la France en matière de recherche et développement (R&D) et d’innovation ; de l’autre, notre insatisfaction chronique dans la vie. La France prépare mal son avenir. Le verdict est sans appel : notre pays ­investit chaque année 12 milliards d’euros de moins que l’Allemagne dans l’innovation et ne consacre que 2,26 % de son PIB à la R&D. C’est 0,01 point de plus qu’en 1995 ! L’effort de l’Allemagne dépasse les 3 %. La Corée, un des pays les plus en pointe dans la révolution numérique, y consacre plus de 4 %, et vise 5 % dans les années qui viennent. Mieux : elle s’apprête à rejoindre et même à dépasser la France pour la quantité de publications scientifiques internationales.
 
Néanmoins, pour confirmer certains signes d’embellie et lever les interrogations sur son caractère durable, le pays doit assumer ses contradictions, développer ses atouts pour les transformer en richesses futures.
Il faut aller vite, et résolument s’engager dans les réformes proposées dans ce projet de Rapport annuel sur l’état de la France 2016, au risque, sinon, de décrocher.

Les grandes lignes du diagnostic

Repère traditionnel pour établir la santé économique d’un pays, le PIB a progressé en France de 1,3% en volume en 2015, en progression par rapport à 2014 (0,7 %) : un résultat qui pourrait être qualifié d’honorable si la société dans son ensemble en ressentait les effets et en partageait les fruits.
Les dix indicateurs analysés par le CESE obligent à nuancer ce point de vue. Des signes de résistance et d’amélioration sont perceptibles mais leur fragilité ne peut être occultée.
Le sentiment de perte de cohésion sociale est aujourd’hui de plus en plus partagé, en lien principalement avec l’évolution de l’emploi mais aussi avec l’accessibilité aux services publics et l’impact de la révolution numérique.
La manière dont notre pays prépare l’avenir ne porte pas à l’enthousiasme, qu’il s’agisse de son effort de recherche, de la réduction de son empreinte carbone, de la préservation de sa « ressource sol ».
L’importance de notre dette globale et la défiance dans l’avenir contribuent aussi à freiner les volontés d’investissements indispensables.
Au-delà des perceptions individuelles, principalement liées à des facteurs objectifs (emploi, niveau de vie, santé), l’analyse montre la persistance d’un pessimisme spécifiquement français, qui est d’abord l’expression d’une inquiétude sur le présent et sur l’avenir de leur pays.

Les préconisations sur la base du diagnostic

Retrouver le chemin de la confiance
Dans un pays qui doute de son avenir et additionne les peurs (déclassement individuel, relégation collective), où la défiance des acteurs économiques reste élevée, c’est à ces doutes et à ces peurs que doit répondre l’action publique.
Les priorités sont connues :
-              la réduction du chômage de masse qui met en cause les équilibres économiques et sociaux de la France ;
-              la réduction du décrochage scolaire, une défaillance majeure de la société française.
Pour le CESE, il est impératif de mettre en place un suivi personnalisé de tous ceux qui sont impactés par ces défaillances françaises.
Mais le rétablissement de la confiance implique aussi de préserver les « bonnes singularités françaises » :
-              En luttant contre l’accroissement des inégalités et de la disparité des conditions de vie.
 
Dans les comparaisons internationales, la France apparait comme un pays ayant une distribution globalement moins inégalitaire que la moyenne, après effet des politiques redistributives. Cette singularité, expression d’un choix collectif, doit être préservée, ce qui ne dispense pas de s’interroger sur l’efficience des politiques de redistribution mises en œuvre, de lutter contre le dumping social et fiscal, et de renforcer la protection des publics les plus fragiles.
-              En engageant une politique très volontariste, en matière d’habitat et d’urbanisme commercial, contre le mitage du territoire.
-              En limitant l’instabilité des dispositifs législatifs et réglementaires, source d’incompréhension et d’incertitude qui pénalise la consommation et l’investissement.
 
Reconstruire une communauté de destin
En investissant massivement dans la préparation de l’avenir :    .
-              Par un effort de recherche public et privé à la hauteur des enjeux et des défis à relever : atteindre l’objectif assigné de 3% du PIB nécessiterait dès à présent un effort supplémentaire de 16 millards d’euros par an.
-              Par un soutien renforcé et ciblé aux investissements qui développent l’emploi et la valeur ajoutée, et par un meilleur fléchage de l‘épargne française vers des investissements de long terme.
-              Par une mise en avant des atouts traditionnels de la France : notamment, l’esprit d’entreprendre, la créativité et l’universalisme français.
 
En renforçant les politiques d’égalité des chances :
-              À l’école : alors que les inégalités socio-économiques impactent fortement les chances de réussite scolaire, il est essentiel d’agir dès l’enseignement primaire pour lutter contre les discriminations et de mieux former les équipes éducatives à l’approche des publics concernés.
-              Dans le monde du travail : les ruptures technologiques, les transitions numériques et écologiques doivent être davantage anticipées et accompagnées, notamment par une montée en qualification de l’appareil de formation professionnelle, pour prévenir les risques de déclassement et d’exclusion du marché du travail.

Les dix indicateurs pour comprendre

En partenariat avec France stratégie, organisme de réflexion et de conseil rattaché au ­premier ministre, le CESE a choisi une dizaine d’indicateurs pour sortir de l’obsession du seul taux de croissance.

Emploi : difficile pour les jeunes et les plus de 55 ans 

Depuis 2009, le taux d’emploi des Français âgés de 15 à 64 ans est « globalement stable » : 64,3 % en 2014, ce qui situe la France dans la moyenne européenne, au 13e rang des 28 pays. Le taux d’emploi est, pour le Bureau international du travail, le pourcentage de personnes en emploi par rapport à l’ensemble de la population en âge de travailler. Il suffit d’avoir travaillé une heure au cours d’une semaine pour être considéré « en emploi ». Si l’indicateur ne rend pas compte de la qualité des emplois ni de leur précarité, il montre que la société française est caractérisée par une grande faiblesse des taux d’emploi aux deux extrémités de la vie active : seulement 28,4 % des 15-24 ans sont en emploi en France, contre 46,1 % en Allemagne. Quant à l’emploi des plus de 55 ans, il est inférieur de 4 points à la moyenne européenne.

Revenus : un peu moins d’inégalités 

Un petit mieux. Si les inégalités de revenus se sont accrues entre 1996 et 2012, elles semblent se réduire depuis 2013. C’est le triple effet de la baisse des revenus médians des ménages, de celle des taux de placement et de la hausse sensible de la fiscalité sur les hauts revenus. Les écarts de revenus sont toujours forts entre hommes et femmes, particulièrement dans les catégories intermédiaires (25 %), mais la France est le pays qui a le plus réduit les inégalités de revenus, grâce aux politiques fiscales et sociales menées depuis 1945.

Pauvreté : les vertus des politiques publiques 

Pour comprendre la pauvreté en dehors de la question monétaire, Eurostat a interrogé les Européens des 28 pays sur ce dont ils se privent. L’organisme statistique européen a sélectionné dix items, du manque de chauffage ou de la non-consommation de viande, jusqu’à l’impossibilité de prendre une semaine de vacances ou d’acheter un téléphone. A partir de 3 privations, on est considéré comme « pauvre en conditions de vie ». Depuis 2005, cet indice de pauvreté varie peu en France et concerne entre 12 % et 13 % de la population. Il reste très inférieur à la moyenne européenne, le taux pouvant atteindre 24 % en Italie. L’INSEE montre par ailleurs que parmi les 14 % de la population située en dessous du seuil de pauvreté monétaire, seulement 37 % se déclarent comme « pauvres en conditions de vie ». En revanche, parmi les 12 % recensés comme tels, seulement 41 % sont en dessous du seuil de pauvreté monétaire. L’évolution de l’indicateur montre surtout que les politiques françaises de réduction de la pauvreté n’ont pas tellement pour objectif de l’éradiquer, mais d’assurer un minimum vital aux ménages pauvres ou de corriger les effets de la pauvreté sur l’état de santé de la population.

Scolarité : les écarts se creusent 

Un Français sur dix, âgé de 18 à 24 ans, ne poursuit ni études ni formation. Mais les statistiques ont du mal à identifier précisément le nombre et le profil des jeunes qui sortent du système scolaire. Le CESE a beaucoup produit sur la question et aimerait que l’indicateur soit retravaillé. En effet, si le taux de sortie est inférieur en 2013 à la moyenne européenne (9,5 %, contre 12 %), la France se caractérise par un écart important et croissant entre les élèves qui réussissent et ceux qui sont en difficulté scolaire. Jamais l’écart entre les plus et les moins diplômés n’a été aussi grand depuis 1978 en matière d’accès au travail. Les discriminations semblent s’aggraver : 20 % à 25 % des jeunes en échec scolaire le sont à cause de leurs origines socio-économiques, contre 15 % en moyenne dans l’OCDE.

Recherche : le grand décrochage 

L’indicateur illustre parfaitement « la manière dont notre pays ne prépare pas suffisamment bien l’avenir ». Un indicateur, dit le rapporteur Pierre-Antoine Gailly, qui « ne porte pas à l’enthousiasme ». En 2000, lorsque l’Union européenne a décidé que l’effort de recherche et d’innovation de chaque pays devrait atteindre 3 % d’ici 2020, la France et l’Allemagne avaient un taux de 2,25 %. Quinze ans après, la France est à 2,26 %, l’Allemagne a dépassé les 3 %. Comme l’Autriche, le Danemark, la Finlande ou la Suède. Tous les indicateurs supplémentaires recensés par le CESE sont au rouge : la part de la France dans les publications scientifiques internationales a baissé de 15,1 % entre 1999 et 2013. La part de la France a baissé également dans les demandes mondiales de brevets européens : 8,3 % en 1994, et 6,4 % en 2012. Le décrochage se vérifie également dans le privé ; les investissements R&D des entreprises françaises du classement Global Innovation 1 000 sont en progression de 28 % depuis 2005, alors que ceux de l’ensemble des entreprises européennes ont été de 66 %.  Le CESE reconnaît bien sûr l’effort financier de la nation, avec le crédit impôt recherche, mais note immédiatement que les 6 milliards en sont mal ciblés, ou utilisés par les firmes internationales comme instrument d’optimisation fiscale.  Manque d’attractivité des professions de la recherche, mauvaises décisions gouvernementales, faible réussite des pôles de compétitivité (avec seulement 1,5 % des brevets déposés et 5 % des entreprises innovantes), saupoudrage improductif des financements publics, le rapport du CESE est alarmant. Il soulève la question du rapport des Français à la science et au progrès. S’il reconnaît que « dans un contexte de crise sociale persistante, le progrès scientifique peut susciter la défiance des citoyens », il comprend mal que les décideurs puissent partager cette crainte et freinent l’effort de la nation en matière de recherche.

Investissement : le frein du pessismisme 

L’endettement est un des indicateurs les plus composites qui soit. Il additionne les dettes publiques et privées qui, pourtant, « ont des trajectoires assez largement autonomes ». La dette publique française est supérieure à la moyenne européenne ; celle des sociétés non financières est proche de la moyenne ; celle des ménages français, dans la moyenne. L’endettement des ménages croît fortement depuis 2000 : il atteint aujourd’hui 57,2 % du PIB, alors qu’à l’automne 2015 le premier ministre annonçait encore un taux de 55 %. En comparant données françaises et européennes, il apparaît toutefois que « dans une période pourtant favorable de taux bas, les entreprises et, dans une moindre mesure, les ménages recourent moins à l’emprunt que dans nombre de pays voisins, reflétant ainsi des difficultés à investir, probablement liées à une absence de visibilité dans l’avenir ». Le pessimisme français bloque le désir d’investissement des entreprises et des ménages.

Environnement : des données inaccessibles

Si, officiellement l’empreinte carbone est « stable », le CESE est en désaccord avec les méthodes statistiques du gouvernement. Même la COP 21 n’a pas réussi à les modifier. L’indicateur est en effet totalement décalé. D’abord, en raison du développement des échanges internationaux et de la globalisation de la production, cette empreinte est « délicate à mesurer au niveau d’un seul pays » et, avec l’indicateur retenu, nul ne peut savoir ce qui relève des importations, de la production nationale ou des ménages. Ensuite l’actualisation des données est trop rare : le CESE a dû travailler en 2016 sur les chiffres de 2012 ou quelques données gouvernementales provisoires de 2014. Il n’a même pas eu accès aux sources de ces données – qui ne sont accessibles à personne. Enfin, le gouvernement n’ayant fixé aucune empreinte carbone cible à atteindre, ni de date pour y parvenir, ni encore de priorité pour chaque secteur d’émission, l’analyse ne peut être que limitée.

Biodiversité : toujours moins d’espaces agricoles 

Au rythme de sa progression actuelle en Europe, l’artificialisation des sols, critère retenu en matière de biodiversité, n’est « pas viable à long terme ». Cette transformation non réversible des terres agricoles progresse deux fois plus vite que la population. Avec 5,8 % de terres ainsi artificialisées, la France est au-dessus de la moyenne européenne. Allemands, Britanniques et Italiens sont en tête, mais les trois pays ont une superficie moins importante et une population élevée. En France, 54 000 hectares sont artificialisés chaque année depuis 2008. Les espaces agricoles sont toujours majoritaires (51 % de la superficie du territoire), mais perdent 70 000 hectares par an. La principale cause est l’extension de l’habitat individuel, qui mange la moitié des terres nouvellement artificialisées. Viennent ensuite l’extension du réseau routier et le développement des infrastructures et des centres commerciaux en périphérie urbaine.

Espérance de vie : des progrès mais de fortes disparités 

Cet indicateur stagne globalement en Europe, mais progresse légèrement en France. Depuis vingt ans, l’espérance de vie en bonne santé, qui mesure le nombre d’années pendant lesquelles une personne peut compter vivre en bonne santé, sans limitation d’activité dans les gestes de la vie quotidienne, a progressé de deux ans. Elle est désormais de 63,8 ans (comme en Allemagne ou au Royaume-Uni). La France se caractérise, dans ce domaine également, par une forte différenciation entre catégories sociales. L’espérance de vie d’un cadre de 35 ans est de quarante-sept ans, tandis que celle d’un ouvrier du même âge est de quarante et un ans. L’écart est deux fois moindre chez les femmes, cadres et ouvrières – avec, respectivement, une espérance de vie de cinquante-deux et quarante-neuf ans –, mais il reste fort entre salariés et non-salariés.

Satisfaction : l’obstacle de l’isolement social 

Depuis le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009, l’idée d’intégrer le bonheur ou la satisfaction pour comprendre les performances d’une nation a fait son chemin. L’Insee, qui travaille sur ces indices de qualité de vie depuis 2010, reste extrêmement prudent, n’ayant pas encore l’appareil méthodologique fiable pour analyser ces données purement subjectives. Cependant, d’après les éléments recueillis par Eurostat, il est possible de comprendre un peu mieux les raisons du pessimisme ou du « malheur français ». Les Français sont en dessous de la moyenne européenne, avec une grande constance, depuis cinq ans. Ils se caractérisent par le très faible pourcentage (17 %) de « très satisfaits ». La France est même, selon l’étude WIN/Gallup 2015, l’un des 11 pays, avec l’Italie et la Grèce, où la part d’habitants se déclarant heureux est minoritaire. La France et l’Italie ont les plus bas niveaux de satisfaction à l’égard de la vie, du bonheur, de la satisfaction politique et de la confiance. Quant au niveau de confiance dans autrui, il est plus faible en France que dans la majorité des pays européens.  Si l’Insee montre que les Français en emploi et en bonne santé se disent les plus heureux, le CESE, lui, n’arrive pas à expliquer pourquoi les jeunes, qui sont les plus touchés par le chômage, sont pourtant les plus heureux. Il peine également à comprendre la très faible qualité des liens sociaux : 14 % des Français sont en difficulté sur cet indicateur, indépendamment de leur sexe ou de leur lieu de résidence. Cet indicateur, l’un des importants aux yeux du CESE, se résume malheureusement à une seule question. Pourtant l’isolement social, la faiblesse des liens sociaux sont déterminants dans le sentiment d’insatisfaction. Bien plus, selon les données citées par le CESE, que les difficultés financières, le mauvais état de santé ou le stress. L’isolement social est peut-être au cœur du sentiment de malheur français.

Cette partie de l’article "Les dix  indicateurs pour comprendre" fait partie d’un supplément réalisé par Le Monde en partenariat avec le Conseil économique, social et environnemental (CESE).
 
 

 

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