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Neurofinance

La finance est-elle une science ? Et qu’en est-il de la neurofinance ?

La rentrée économique a été pimentée par la polémique initiée par le livre pour le moins engagé de Cahuc et Zylberberg, deux économistes se revendiquant orthodoxes, sur ce qu’ils appellent le « négationnisme économique ». Ce négationnisme serait la tendance de certains intellectuels à ignorer les résultats des études économiques ou même à rejeter en bloc l’économie, comme une idéologie au service de la classe dominante. Les économistes visés sont notamment ceux qui se présentent sous le label d’hétérodoxes. La réponse de certains d’entre eux ne s’est pas fait attendre. Ils qualifient notamment le livre de Cahuc et Zylberberg de « pamphlet aussi violent dans le ton qu’il est médiocre sur le fond ». Selon eux, « jamais l’attaque n’a été d’un aussi bas niveau ».

Au-delà du pugilat intellectuel qui est en train de se dérouler sous nos yeux, le livre soulève la question intéressante du caractère de « science » de nos disciplines économiques au sens large. D’ailleurs, cette question se pose aussi bien pour les sciences économiques que pour les sciences de gestion. À ce titre, la finance est à la conjonction de plusieurs disciplines (sciences économiques, science de gestion, mathématiques appliquées, etc.). Nous allons donc tenter de répondre à cette question de scientificité pour une branche de l’économie : la finance.

La finance classique, une science ?

Rappelons tout d’abord ce qu’on peut entendre par « science ». Une science consiste, à travers une méthodologie précise à comprendre et à expliquer le monde. On part d’observations qui font émerger une théorie falsifiable donc des hypothèses qu’on teste et qui permettent d’invalider ou de supporter la théorie en question. Jusque-là, la finance répond à la définition. Cependant, une science a aussi pour but de tirer des prévisions justes de cette connaissance. Et c’est là où le bât se met à blesser.

Car même dans le cas de la finance, domaine économique au sens large où les données et les observations sont très abondantes, le pouvoir prédictif des modèles reste relativement faible. Par exemple, la plus grande réalisation en économie financière est probablement le MEDAF, le célèbre Modèle d’évaluation des actifs financiers. Sans rentrer dans les détails, il permet une fois que l’on connaît le mouvement de l’ensemble du marché de connaître la rentabilité attendue sur un titre en particulier. Il prédit correctement environ 60 % de la variabilité du mouvement des titres. Pour donner un ordre d’idées au lecteur, les modèles en physique ne sont généralement pas considérés comme valables en dessous de 90 %. Les systèmes économiques sont en effet complexes, dépendant de l’agrégation des décisions de nombreux agents économiques ce qui rend la prédiction économique difficile.

De plus, la finance utilise classiquement des démonstrations mathématiques pour créer ses modèles. Cet état de fait ne manque d’ailleurs pas d’ennuyer certains financiers en ce qu’ils souhaiteraient remettre l’humain voire le politique au centre du débat. Les démonstrations mathématiques s’appuient obligatoirement sur des axiomes et des hypothèses. Une des hypothèses principales est celle de la rationalité des agents. Or, il est clair depuis 1953 et le prix Nobel français Maurice Allais, que cette hypothèse ne tient pas au niveau individuel. Pour l’anecdote, Maurice Allais proposa notamment un questionnaire lors d’une conférence d’économie à Paris, pour tester certains axiomes de base de la rationalité. Par chance, un des papes de l’orthodoxie en économie, Leonard Savage y participa. Ses choix violaient l’axiome de substitution. Il reconnut plus tard son erreur, et l’attribua à la présentation des choix qui étaient offerts dans le questionnaire.

La finance comportementale à la rescousse

Cela a conduit à la création d’un champ de finance comportementale : on peut lire à ce sujet les écrits de Robert Shiller, qui, paradoxalement, a obtenu le Prix Nobel en Sciences Economiques en 2013, en même temps que Lars Peter Hansen et Eugène Fama (considéré comme un des fondateurs de la théorie des marchés efficients).

La finance comportementale provient de l’application de la psychologie à l’économie. Il s’agit de s’appuyer sur la psychologie pour éclairer et mieux comprendre les phénomènes économiques. Ce champ s’intéresse en particulier à de nombreuses déviations de la rationalité sur les marchés financiers. Ces biais vont à l’encontre de la fameuse théorie des marchés efficients.

La liste complète de ces déviations est longue. Citons par exemple l’effet lundi : la tendance des marchés à être plutôt en hausse le vendredi et plutôt en baisse le lundi, qui pourrait être attribuable à un effet d’humeur des opérateurs de marché. Et oui, personne n’aime le lundi ! Les effets météorologiques sont un autre exemple. Le marché aurait plutôt tendance à être en hausse les jours où il fait beau et en baisse les jours où il fait mauvais, à nouveau du fait d’un effet d’humeur.

Cependant, la plupart de ces biais ont tendance à disparaître une fois mis en évidence, un argument plutôt en faveur de l’efficience des marchés. De plus, la finance comportementale est souvent critiquée elle aussi, car elle manque d’un cadre théorique global et n’améliore pas réellement le pouvoir prédictif des modèles classiques. Elle ressemble plus à une collection de phénomènes observés, explicables pour la plupart par les émotions des agents économiques.

La solution par la neurofinance ?

C’est pourquoi nous assistons maintenant à la montée en puissance de la neuroéconomie et de la neurofinance. Ces disciplines utilisent des méthodes empruntées aux neurosciences afin de mieux comprendre les décisions des agents économiques. En un sens, elles remettent l’humain, en tant qu’être vivant, au centre de l’agenda scientifique. L’objectif affiché de la neuroéconomie est de faire converger en une seule discipline unifiée la psychologie, l’économie et les neurosciences afin d’expliquer le comportement humain. La neuroéconomie et la neurofinance sont donc par essence multidisciplinaires et encouragent des scientifiques d’horizons très différents à communiquer entre eux, ce qui à terme ne peut être que bénéfique pour la science et la société de manière générale. En un mot, la neurofinance se veut résolument fédératrice.

Bien que très jeunes – la neuroéconomie date des années 1990, la neurofinance date plutôt des années 2010 – ces disciplines ont déjà apporté beaucoup. En particulier sur le rôle des émotions dans la rationalité, une pierre d’achoppement entre finance classique et comportementale. De manière amusante, il apparaît que les émotions sont essentielles à un comportement rationnel. Par exemple, il a été montré que des personnes souffrant d’un déficit émotionnel d’origine physique ne pouvaient se comporter de manière rationnelle dans certains cas.

Similairement, deux études sur des traders ont montré que ceux-ci ressentaient de fortes émotions durant les périodes de volatilité accrue sur les marchés, quels que soient leurs niveaux d’expérience. Des indicateurs de stress apparaissaient chez les traders étudiés. Leur rythme cardiaque, la conductance de leur peau augmentaient tandis que leur variabilité cardiaque diminuait. De même, une autre étude a montré que lors de ces périodes de volatilité accrue, leurs niveaux de cortisol – un marqueur hormonal de stress psychologique et physique – augmentaient significativement. Quant à leurs profits journaliers, ils étaient corrélés à leurs niveaux de testostérone matinaux !

De même, des études par IRM, notamment publiées dans le Journal of Finance et la Review of Financial Studies ont montré les origines neurales de certains biais chers à la finance comportementale. L’effet de disposition, la tendance à vendre trop rapidement un actif financier dont le prix a augmenté par rapport à sa valeur d’achat et à l’opposé à retarder la vente des titres perdants aurait son origine dans le striatum ventral du cerveau. Vendre une action gagnante ferait augmenter son activité, déclenchant une sensation de récompense, ce qui expliquerait cet effet.

De même, deux études, publiées dans les très sérieux Journal of Finance et Journal of Financial Economics ont étudié la prise de risque sur les marchés financiers de plus de 30 000 jumeaux suédois. En comparant la prise de risque des « vrais jumeaux » génétiquement identiques à celle des « faux jumeaux », les chercheurs ont découvert que près de 30 % de la variabilité de nos comportements vis-à-vis de ce type de risques serait d’origine génétique.

La liste des études utilisant des méthodes issues des neurosciences comme le dosage hormonal, les IRM ou le génotypage d’acteurs financier s’allongent. Cette nouvelle branche est jeune, mais elle pourrait à terme rapprocher la finance classique et la finance comportementale. Tout du moins, elle pourrait répondre à la question de l’origine des biais observés par la finance comportementale.

Réussira-t-elle cependant à améliorer le pouvoir prédictif des modèles financiers ? Peut-être. Les méthodes de la neurofinance présentent une telle révolution par rapport à celles du passé que des innovations de rupture sont possibles.

Des sciences ? Oui, mais pas exactes…

La finance et l’économie sont des sciences, en ce qu’elles cherchent à comprendre le monde. Elles ont fait des avancées notables durant le XXe siècle, notamment grâce à la théorie de l’utilité espérée.

Cependant, même en finance, où les données sont abondantes, nous venons de voir que les modèles ont des pouvoirs prédictifs souvent assez faibles. De nombreux domaines en économie ne disposent pas d’autant de données. De plus, les systèmes économiques sont par nature changeants, rendant la situation encore plus difficile à modéliser et donc à prédire.

C’est en ce sens que neuroéconomie et neurofinance peuvent apporter beaucoup. En réunissant des experts de plusieurs domaines, nous réussirons peut-être à mieux comprendre ce qui est inhérent à l’être humain. À terme, nous obtiendrons peut-être des modèles avec une capacité prédictive plus forte.

En conclusion, s’il faut rester humble quant à nos modèles – les sciences économiques et de gestion appartiennent au domaine des sciences humaines et sociales, où la prédiction est difficile – il ne faut pas pour autant écarter les résultats déjà obtenus. C’est certainement le message à retenir de cette polémique autour du livre de Cahuc et Zylberberg.

Luc Meunier, Professeur de Finance et Doctorant, Grenoble École de Management (GEM); François Desmoulins-Lebeault, Professur de finances, Grenoble École de Management (GEM) et Jean-François Gajewski, Professeur de Finance, Université Savoie Mont Blanc

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation

 

Bayer-Monsanto

Bayer rachète Monsanto : le « mariage des affreux »

Le géant de la chimie allemande, Bayer vient d’annoncer l’achat du fabricant de pesticides et de semences OGM, l’américain Monsanto pour la somme astronomique de 66 milliards de dollars. Cette annonce est la fin d’un bras de fer mené depuis quatre mois.
 
Mise à jour de l’article publié le 21 aout 2016 dans UP’ Magazine.
 
Le combat auquel se sont livrés les deux géants de l’agrochimie, l’américain Monsanto et l’allemand Bayer se situe dans un contexte de grandes manœuvres d’un secteur qui concerne l’activité de centaines de millions d’agriculteurs dans le monde. Dans un contexte international hyperconcurrentiel, les six mastodontes du secteur – les américains Monsanto, DuPont et Dow Chemical ; les allemands Bayer et BASF ; le suisse Syngenta – se rapprochent et cherchent à fusionner. Le pire cauchemar des défenseurs de l’environnement.
 
Au cœur de ce champ de bataille, un combat sans merci s’était livré entre le groupe Bayer, connu pour fabriquer les très décriés pesticides « tueurs d’abeilles » au néonicotinoïdes, d’une part et Monsanto, la firme de Saint Louis dans le Missouri, spécialiste des semences OGM, fabricant de l’herbicide Roundup et bête noire des écologistes. Une bataille à coups de milliards de dollars, Bayer proposant in fine, avec une offre à 66 milliards de dollars la plus grosse acquisition jamais réalisée par l’industrie allemande, dépassant le précédent record établi lors du rachat de Chrysler par Daimler pour « seulement » 36 milliards de dollars à la fin des années 90.  

Une histoire qui sent le soufre

L’histoire des deux groupes protagonistes de ce combat de poids lourds sent le soufre.
Monsanto, dont la seule évocation du nom donne de l’urticaire au plus sage des écologistes, a une histoire chargée qui remonte à 1901.  Parmi les faits d’armes controversés de ce géant de l’agrochimie, on note qu’il a « été le fabricant de l’« agent orange », ce défoliant terrifiant largement utilisé pendant la guerre du Viêt-Nam entre 1961 et 1971.  Le produit était répandu sur les cultures lors de raids aériens pour affamer la population ; au passage, le produit contenait de la dioxine, agent contaminant des millions de civils. Selon les estimations d’une étude publiée en 2003 dans la revue Nature, c’est entre 2,1 et 4,8 millions de Vietnamiens qui ont été directement exposés aux herbicides entre 1961 et 1971, auxquels il faut rajouter un nombre inconnu de cambodgiens, de laotiens, de civils et militaires américains, et de leurs divers alliés australiens, canadiens, néo-zélandais, sud-coréens.
 
Malgré ces chiffres éloquents, Monsanto a soutenu pendant des décennies que son agent orange était sans danger. Même discours pour une autre famille de produits de la firme, les PCB  (polychlorobiphényles ou pyralènes) utilisés abondamment dans notamment les transformateurs et dont on admit, seulement en 1979 aux États-Unis et en 1987 en France que ce produit était hautement toxique. Ce composant se retrouve encore aujourd’hui dans notre environnement et des particules subsistent dans nos corps.
 
Autre produit controversé, le Roundup n’en finit pas de faire parler de lui. Ses détracteurs sont déchaînés et organisent marches et actions en justice pour l’interdire. Soupçonné d’être cancérogène, l’ingrédient principal de ce produit, le glyphosate, divise l’Union européenne : elle vient de reporter sa décision sur le renouvellement de l’autorisation de cette substance.

LIRE DANS UP : Bataille des pesticides : coups bas à gogo

Ces pesticides ne sont que l’arbre qui cache la forêt ; en effet, 70 % du chiffre d’affaires de Monsanto ne provient pas des produits chimiques mais de ses semences et de son activité dans la manipulation génétique du vivant. Le seul mot d’OGM suffit pour actionner l’association avec les activités troubles de ce géant qui ambitionne de mettre l’agriculture mondiale sous sa coupe.
 
Le groupe allemand n’a pas une réputation aussi sulfureuse. Il doit son image plutôt positive à ses produits pharmaceutiques au premier rang desquels figure l’aspirine que l’allemand inventa en 1899. Pourtant, Bayer n’est pas une blanche colombe. Le groupe est l’héritier avec l’autre allemand BASF du consortium IG Farben, le fournisseur du Zyclon B, ce gaz facteur de mort des camps nazis. Sur les 46 milliards d’euros de son chiffre d’affaires, 22 % sont produits par les semences et les pesticides. Il est le fabricant des marques Gaucho et Proteus, substances aux néonicotinoïdes dont on connait les effets meurtriers sur les abeilles en particulier et la faune en général.

LIRE DANS UP : Bataille des néonicotinoïdes : les abeilles devront encore attendre

L’agriculture mondiale en ligne de mire

L’enjeu de cette bataille de géants entre Monsanto et Bayer est la mainmise sur le marché de l’agriculture. Selon l’ONG Greenpeace, un mariage entre l’américain et l’allemand ferait naître un numéro un mondial des semences transgéniques et des pesticides, avec respectivement 30 % et 24 % de parts de marché. Une telle domination ne manquerait pas d’entraîner une hausse des prix pour les agriculteurs et par conséquent, pour les consommateurs. Les parlementaires américains qui envisageraient d’opposer un veto à une telle fusion, craignent en effet une augmentation des prix du lait de soja qui est fabriqué à plus de 90 % par des semences transgéniques. Pour les organisations écologistes mondiales, le danger vient de l’inondation du marché européen, jusque-là relativement protégé, par des produits OGM.

LIRE DANS UP : Ces OGM cachés que les industriels veulent nous faire passer en douce…

Plus globalement, c’est un asservissement des agriculteurs aux produits de ces deux géants que l’on craint. La stratégie du rapprochement est à cet égard limpide : proposer une offre complète aux agriculteurs incluant les semences, les engrais, le conseil, les équipements et les « services climatiques ».
En 2013 déjà, la firme de Saint Louis a racheté The Climate Corporation, une startup fondée par des anciens de Google, spécialisée dans l’analyse ultra localisée du risque agricole et la vente de polices d’assurance associées.
 
Guy Kastler de la Confédération paysanne s’inquiète auprès de Libération : « Avec un tel "paquet complet", l’agriculteur sera totalement sous la dépendance d’une seule entreprise. Et ces multinationales, de plus en plus grosses, auront encore plus de poids sur les gouvernements pour faire passer des réglementations qui obligeront les agriculteurs à utiliser leurs produits. Regardez la guerre qu’elles font déjà aux semences paysannes, désormais encore plus menacées d’appropriation par les brevets sur les "new breeding techniques", ces nouveaux OGM que les firmes rêvent de pouvoir vendre sans étiquetage. J’y vois une menace pour l’ensemble des citoyens, car nous risquons de perdre notre souveraineté politique et notre indépendance alimentaire. » Arnaud Apoteker, ancien de Greenpeace et expert en OGM affirme : « Si ces fusions dans l’agrochimie se font, tout le système agricole mondial se trouvera entre les mains de trois conglomérats en mesure d’imposer des politiques agricoles basées sur les semences OGM et leurs pesticides associés ».

Une stratégie périlleuse

Le PDG de Bayer se dit conscient que Monsanto est une entreprise controversée. Il se déclare prêt à rencontrer des ONG pour répondre aux préoccupations concernant la crainte d’une augmentation des prix et une réduction des choix des consommateurs. Il promet aux défenseurs de l’environnement le respect strict des normes éthiques si Bayer parvient à acquérir Monsanto. Ces belles paroles se suffisent pas à calmer les esprits. Le comité de gestion d’un important fonds d’investissement, La Financière Responsable, s’est ainsi séparé des actifs Bayer de son portefeuille au motif d’une « incompréhension stratégique », affirmant dans un communiqué : « La société Monsanto est très controversée dans le domaine de la Responsabilité Sociétale des Entreprises, et fait face à de nombreuses polémiques tant environnementales, comme l’affaire du Roundup, que sociales et sociétales (exemple : le coton transgénique Bt en Inde). La Financière Responsable estime donc qu’il n’est pas acceptable d’avoir une société comme Monsanto dans les portefeuilles de fonds ISR et ne réinvestira pas dans la société Bayer AG tant qu’elle maintiendra cette orientation stratégique. »
 
Selon certains experts, le rapprochement entre les deux groupes, s’il se fait, ne sera pas une sinécure. C’est ce que pense Michel Nakhla du Centre de Gestion Scientifique de Mines ParisTech : « Nous sommes ici face à un cas où l’énergie qui sera déployée pour rendre compatibles deux cultures d’entreprises se traduira inévitablement par une érosion commerciale source d’échec d’une majorité des rapprochements. En plus, les autorités de la concurrence américaine et européenne peuvent cependant se réveiller pour empêcher la naissance d’un groupe qui contrôlerait près 37 % du marché mondial de l’agrochimie. Elles peuvent également donner un feu vert conditionné à la cession d’actifs ou à un désinvestissement de certains marchés pour éviter une position dominante. »
Les deux groupes Bayer et Monsanto fusionnés pourraient se voir obligés de céder une partie de leurs actifs. Par exemple, Bayer pourrait craindre une demande de cession de son portefeuille santé. Et ceci malgré les propos rassurants de Werner Baumann, le président de Bayer, qui répète qu’il ne se séparerait pas des activités pharmaceutiques historiques du groupe comme l’aspirine. Dans ce cas, Bayer devra dresser une frontière étanche entre la vente de l’aspirine et la vente des phytosanitaires, une question de confiance pour les consommateurs.
 
 
Image d’en-tête : photo du film Over the Top, le bras de fer, de Menahem Golan (1987) avec Sylvester Stallone 
 
 

 

Angus Deaton

Angus Deaton : La mondialisation mal gérée alimente les populismes

Le prix Nobel d'économie 2015, l'Ecossais Angus Deaton, n'y va pas par quatre chemins : la mondialisation "mal gérée" exaspère les populations, accroît les inégalités et alimente le discours de politiciens comme Donald Trump.
Le phénomène Trump ou encore le Brexit "sont le résultat d'une mauvaise gestion de la mondialisation" qui laisse de plus en plus d'habitants de pays riches sur le carreau, prévient M. Deaton, lors d'un entretien accordé à l'AFP à l'occasion de la sortie en France de son livre "La grande évasion", publié aux éditions PUF.
 
La mondialisation, qui a rythmé l'économie mondiale depuis l'après-guerre, est en ce moment sur la sellette. Le site américain Business Insider allant même jusqu'à affirmer que la mondialisation est en train "de mourir à petit feu". Le site rebondissait alors sur une étude publiée le 25 juillet dernier par l'OMC. Celle-ci révélait qu'entre octobre 2015 et mai 2016, les pays membres de l'OMC avaient mis en place 154 nouvelles mesures anti libre-échange, soit 22 par mois.
 
Dans une étude publiée fin de l'année dernière, Sébastien Jean, économiste au CEPII, le centre de recherche sur l'économie mondiale, soulignait que 600 mesures pouvant être considérées comme restrictives avaient été prises chaque année entre 2008 et 2014. Pour BFM Business, une chose est néanmoins sûre : le commerce mondial croît de moins en moins vite. Entre 1995 et 2008, les échanges mondiaux de biens et services ont, en moyenne, progressé de 6,9%. Depuis 2010, leur croissance n'a plus dépassé les 3%. L'OMC table d'ailleurs sur 2,8% pour les seules marchandises pour 2016.
Ces performances en berne et le repli des États-nations ne sont pourtant pas les seuls dangers qui guettent la mondialisation. Les inégalités qu’elle crée et le fossé qu’elle creuse dans les populations sont d’un autre ordre. Plus violent.
 
"Ceux qui ne s'inquiètent pas de la situation (des exclus de la mondialisation) commenceront à s'en préoccuper si Donald Trump est élu", prévient le Professeur à l'université américaine de Princeton, âgé de 71 ans, habillé dans un style très classique, avec un grand nœud papillon rouge.
Son livre s'inspire du film de John Sturges "La grande évasion", de 1963, qui relate comment des prisonniers d'un camp allemand tentent de s'échapper. Seuls quelques-uns y parviennent.
Aux yeux de l'Ecossais, il en va de même depuis 250 ans sur le plan économique, avec les personnes qui parviennent à échapper à la pauvreté pour une vie meilleure, "le récit du progrès étant donc aussi un récit d'inégalités".
 
Or les inégalités se renforcent depuis les années 70 et se sont accentuées avec une mondialisation qui "frappe certaines catégories de personnes, principalement dans les pays riches", constate l'économiste.
"Si nous ne faisons pas face à cette situation, si nous ne parvenons pas d'une manière ou d'une autre à rendre la mondialisation bénéfique aussi pour ces personnes-là ou si nous n'en partageons pas la prospérité avec elles, alors le danger est considérable", prévient-il.
 
Ceux qui restent en marge de la mondialisation "ne parviennent manifestement plus à s'évader", alerte le prix Nobel. Et le danger, à ses yeux, ce sont les candidats populistes ou des votes contraires à la mondialisation. Donald Trump, le candidat républicain à la Maison Blanche, pourfendeur du commerce mondial effréné, "n'est pas une bonne voix" pour ces délaissés de la mondialisation, pas plus que le Brexit "n'aidera" les Britanniques qui ont soutenu la sortie de l'UE, assure-t-il.

Des citoyens en colère

"Mais ce n'est pas uniquement la faute de la mondialisation. Beaucoup de gens aux États-Unis et en Europe ont le sentiment que leurs gouvernements ne les représentent plus", estime le prix Nobel, critiquant le comportement de la classe politique en place.
Aux États-Unis, les politiciens sont financés d'une manière "complètement folle". "Les membres du Congrès ou du Sénat passent environ huit heures par jour pour récolter des fonds afin d'être élus ou réélus. Avec comme conséquence qu'ils passent plus de temps à se préoccuper des intérêts de ceux qui les financent", précise-t-il.
 
Et la crise économique renforce le sentiment de défiance dans la population. "Avec une croissance plus faible, les problèmes deviennent plus exacerbés". Au point que les classes moyennes doutent aujourd'hui que la prochaine génération parvienne à vivre mieux que la précédente.
Et le renflouement des banques après la crise de 2008 a laissé des traces profondes dans l'opinion publique. "Quand on pense à ces sauvetages, le gouvernement a donné à nos dépens d'énormes quantités d'argent aux personnes les plus riches au monde de l’histoire !", rappelle M. Deaton.
"Je pense que beaucoup d'Américains sont toujours très en colère" après ces renflouements, dit-il.
"Non pas qu'ils aient souhaité que toute l'économie s'effondre, mais ils ont le sentiment que ces gens se sont mal comportés et qu'ils ont été abondamment récompensés, alors qu'eux n'ont rien eu si ce n'est du chômage", souligne M. Deaton.
 
Pour lui, "ce qui s'est passé en 2008 est dû en partie à une régulation inadaptée des institutions financières qui ont elles-mêmes fait du lobbying pour obtenir des règles moins élevées". "Il s'agit d'un cycle qui rend ces gens plus riches aux dépens de la population".
M. Deaton est toutefois optimiste. "Les gens veulent vivre mieux. Ils veulent que leurs enfants vivent mieux et l'humanité saura faire preuve d'ingéniosité pour y parvenir à long terme".
 
L’optimisme relatif de l’homme au nœud papillon rouge s’appuie sur une perspective de très longue durée (depuis la naissance de l’agriculture aux environs de 10 000 ans avant notre ère), du point de vue de la santé et de l’espérance de vie. Le XXe siècle accélère ce mouvement de fond qui a vu au fil des siècles la mortalité infantile se réduire, la famine et les maladies reculer. Le prix Nobel souligne dans son livre que la part de la population mondiale qui vivait avec moins d’un dollar par jour était de 42 % en 1981 ; elle est tombée à 14 % en 2013.
 
L’émergence des nouveaux pays industrialisés a certes réduit les disparités entre régions du monde, mais les trente dernières années ont considérablement accru les écarts de niveau de vie à l’intérieur des pays eux-mêmes. Les inégalités de revenus et de patrimoines atteignant aujourd’hui des écarts vertigineux qui semblent ne vouloir que s’accroître.  Le « pas de deux » traditionnel entre progrès et inégalité fonctionne-t-il toujours ? Ou bien assisterait-on à une inversion de la dynamique qui ferait du progrès une source désormais irréversible d’inégalités ? Avec son cortège de colères, de soulèvements et de choix dictés par les passions plus que par la raison.
 
 
Source : Entretien AFP
Image d’en-tête : AFP/ERIC PIERMONT

 

G20 Hangzhou

Rallumer le moteur de la croissance par l'innovation

Le G20 qui vient de s’achever et réunissait les plus grands dirigeants du monde, à Hangzhou en Chine, a pris le contre-pied des discours appelant à la rigueur budgétaire. Les grandes puissances ont affirmé que l'innovation devrait être un « moteur de croissance » pour relancer l'économie mondiale.
 
D’habitude dans ce genre de sommets, les dirigeants appellent à des assouplissements monétaires et des mesures de réduction des dépenses pour soutenir une économie mondiale en berne. Lundi le G20 a appelé au contraire à recourir davantage aux dépenses publiques. A l'heure où l'économie mondiale reste enlisée dans la crise, le G20 accorde pour la première fois une place importante à la croissance innovante dans son programme.
 
En tant que pays hôte du G20 de cette année, la Chine avait choisi d'axer ce sommet sur le thème "Vers une économie mondiale innovante, revigorée, interconnectée et inclusive".
Ce thème traçait clairement la voie que la croissance de l'économie mondiale devrait suivre et incitait les pays « à saisir les opportunités historiques offertes par la nouvelle révolution technologique et industrielle », selon les termes du communiqué d’ouverture chinois.
 
Selon le communiqué final du sommet de Hangzhou, cette politique de dépenses publiques doperait l'innovation pour en faire un « moteur de croissance ». « Nos stratégies budgétaires sont tout aussi importantes (que la politique monétaire). Nous rendons la politique fiscale et les dépenses publiques plus favorables à la croissance », précise la version française du communiqué, tandis que le président chinois Xi Jinping a appelé à « rallumer le moteur de la croissance par l'innovation ».
 
Les dirigeants du G20 n’ont sans doute pas manqué d’observer que la dynamique induite par la dernière révolution scientifique et industrielle s'essouffle et que le potentiel de croissance du système économique et du modèle de développement traditionnels s'amenuise. Du côté chinois, le credo pour l’innovation est clairement affirmé : « L'Histoire nous a montré que le dynamisme et la créativité résultant des réformes institutionnelles et les nouvelles industries et nouveaux produits apportés par le progrès scientifique et technologique sont indispensables au redressement de l'économie mondiale, ébranlée par les crises. Pleinement consciente de l'obsolescence de l'ancien modèle de croissance, la Chine est en train de passer à un modèle de développement caractérisé par l'innovation, la coordination, l'économie verte, l'ouverture et le partage. »
 
Dans le même temps, les plus grandes économies mondiales se sont accordées pour « s'opposer au protectionnisme », a souligné Xi Jinping. « Nous nous sommes résolus à revitaliser le commerce et les investissements internationaux », a-t-il ajouté. Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, a de son côté précisé que le G20 était déterminé à combattre « les attaques populistes » contre la mondialisation en mettant davantage l'accent dans ses discours sur les bénéfices du commerce mondial pour la population. La directrice générale du FMI a ainsi répondu aux discours remettant en cause les accords commerciaux internationaux comme le TAFTA, notamment aux États-Unis où le candidat républicain Donald Trump, mais aussi sa rivale démocrate Hillary Clinton, se sont dits opposés aux négociations en cours d'un traité de libre-échange entre les États-Unis et l'Union européenne.

LIRE DANS UP’ : Le TAFTA est-il vraiment mort et enterré ?

 
Avec AFP
 

 

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