UP' Magazine L'innovation pour défi

économie de l'innovation

Le facteur de production invisible

Dans cet article, un peu ardu, l'auteur défend la thèse suivante : le mélange des profils et des expériences, la confiance conférée et partagée, la capacité reconnue d'entraînement de certains individus constituent trois des conditions majeures de création d'idées originales, source de toute croissance, en conférerant un "optimum global" aux facteurs de production habituels (repérés dans une modélisation dite de Cobb-Douglas) qui entrent dans la composition de toute entreprise, mais aussi par extension à toute organisation (Etat, société,...). Au point que ces conditions devraient être considérées comme une sorte de facteur de production invisible mais centrale sans lequel les autres (capital, travail, terre) seraient impuissants.
L'article énonce, appuyé sur des thématiques diverses, un ensemble de convictions (et quelquefois de démonstrations) qui convoquent des expériences, des réflexions, des lectures, des résultats d'études... cherchant à faire valoir la thèse en question.

Le champ de "l'économie créative" étant pleinement revendiqué par UP', le magazine souhaite être ouvert et attentif à certaines thématiques évoquées dans cet article, même si elles sont complexes.

Le facteur de production invisible est à la marge du capital et du travail. Il en occupe en réalité le centre, car sans la confiance, et surtout le mélange des profils et des expériences, les facteurs de production traditionnels sont impuissants. Même le facteur technique a besoin du concours de cet invisible qui s’impose aussi bien dans le management de l’entreprise que de l’administration publique. La philosophie française en a perçu la dynamique dans la société mais en a ignoré la pertinence en économie. Il reste à souhaiter que la réflexion s’élargisse à toute forme d’action pour qu’un pays comme la France puisse retrouver sa créativité d’antan.

Les facteurs en vue

La science économique n’a cessé de distinguer divers facteurs de production, à commencer par la terre, le travail et le capital. Elle n’a cessé de les combiner dans des fonctions de production. On connaît celle de Cobb-Douglas, du nom des deux économistes qui l’ont suggérée en 1928. Cette fonction considère les quantités de travail (L) et de capital (K) pour produire un bien de quantité Q. Elle a pour expression : Q=KαLβ, dont Q=KαL1-α constitue un cas particulier remarquable, la somme de α et de β étant égale à 1 (le coefficient α, compris entre 0 et 1, représente la part de K pour produire Q). Sa forme peut être visualisée dans un espace à trois dimensions. Le capital et le travail sont les deux axes horizontaux, la production l’axe vertical. La fonction de production a l’allure d’une surface.

 

 

Les représentations sont équivalentes. Celle de droite a l’avantage de mieux distinguer la surface de production du système de coordonnées (travail, capital)

On connaît le modèle de croissance de Solow (1956) qui reprend, au nombre de ses hypothèses, une fonction de production du type précédent, Q= f(K,L). Solow suppose que K et L subissent séparément la loi des rendements décroissants (une augmentation répétée de K entraîne une augmentation de moins en grande de Q ; idem pour L). Un profane pourrait se demander pourquoi la fonction de production mélange les facteurs de production par le biais d’une multiplication (KαL1-α) et non d’une addition (αK + (1-α)L). Solow subodore également que K et L interagissent dans la production de Q. Le produit KL permet de maintenir des rendements d’échelle constants : Q( λK, λL)= λQ, mais la production devient nulle lorsque les apports en travail et en capital sont nuls. K•L = 0 si K ou L = 0.
Le résidu de Solow est par définition la croissance qui n’est pas expliquée par le travail et du capital. Certes, le travail (la main d’œuvre) et le capital (physique) sont pour Solow substituables, mais cette malléabilité est loin d’épuiser le résidu. Des études empiriques ont montré que le résidu était, sur une longue période, quantitativement important. Il représentait entre 40 et 60 % de la croissance. Selon Solow, le gap serait comblé par le progrès technique qui accroît la production sans que varie la quantité de facteurs de production utilisée. Le progrès technique est une notion à contenu multidimensionnel. Il augmente, dit-on, la productivité globale des facteurs (la moyenne pondérée des taux de croissance de la productivité du travail et du capital). C’est à la fois un processus et un chiffre.
Solow n’explique pas les gains de productivité. Ils apparaissent dans son modèle comme une manne tombée du ciel. D’où vient ce bonus ? On a cherché à l’éclaircir en précisant les sources progrès technique : le renouvellement de K (un capital fraîchement installé est plus efficace que l’ancien), le progrès technique « pur » qui procède des inventions (des machines à commande numérique), l’éducation qui relève la qualité du capital humain, L, la réorganisation des façons de travailler, etc. Le rôle de l’Etat n’a pas non plus été oublié, avec ses externalités positives (le capital public qui finance les infrastructures) et négatives (une fiscalité abusive qui décourage le travail, l’accumulation du capital, voire l’innovation: une protection abusive des brevets bloque cette dernière). D’aucuns ajouteront le développement de la finance (avec les deux aspects de la médaille), la taille des marchés (favorisant les rendements croissants), la mondialisation avec la spécialisation internationale du travail... La liste est loin d’être exhaustive. En dehors de l’économie, il convient de relever comme impact les facteurs politiques et juridiques (les indices de corruption et de respect de l’Etat de droit).
La richesse de l’analyse est impressionnante. La foultitude des facteurs facilite, ou entrave, la croissance, mais ce qui semble encore échapper à l’attention est le paramètre qui expliquerait pourquoi un pays stagne, ou recule par rapport à d’autres nations. La France, dit-on, n’a pas de pétrole, mais des idées. Des idées pour stimuler la croissance y sont apparues mais peinent à être vraiment appliquées.

Une randonnée mouvementée

L’élévation du nombre de variables ne permet plus de rendre visible la surface de production dans un espace à trois dimensions. Dans un hyperespace, la fonction de production présente toujours une surface lisse à condition qu’elle demeure définie et continue pour toutes les valeurs des variables. Chaque point de la surface de production n’est pas autre chose qu’un point de rencontre des facteurs de production utilisés. Promenons-nous sur cette surface pour en avoir une meilleure idée. J’ai le loisir de m’y déplacer en montant (ou en descendant) lorsque la combinaison des facteurs permet d’augmenter (ou de diminuer) le niveau de production. En tout lieu, je peux décider de me promener sans changer d’altitude, comme je pourrai le faire en montagne en parcourant une ligne de niveau.

 

Dans l’espace à 3 D redessiné supra (2) , le déplacement horizontal revient à couper la surface de production par un plan (l’intersection est appelée isoquante de production, chaque point de l’intersection représentant une égale quantité produite. On perd une dimension, puisqu’il existe une contrainte sur Q. La production demeure constante sur toute la ligne de niveau, mais on gagne en lisibilité (la projection des courbes de niveau symbolisent la dimension perdue).
Jusqu’ici, je me déplace à mon aise. Aucune péripétie, à part le fait qu’il arrive que la surface de production se réduise à une portion déterminée s’il existe des limites techniques à la combinaison des facteurs de production (ex : main d’œuvre abondante mais peu qualifiée ; accès difficile au capital technique empêchant la fabrication de produits sophistiqués). Ce genre d’événements est fâcheux, mais demeure assez prévisible (on connaît ce genre de contraintes). Le résidu de croissance, qui n’est pas expliqué par le travail et le capital, nous réserve des surprises plus grandes. Des chocs sur l’offre risquent de perturber la surface de production. En période d’instabilité économique, les individus peuvent réagir à la variation de la structure des prix en modifiant leurs décisions d’offre de travail. L’inflation ne change pas la fonction de production mais affecte la consommation. Des heures supplémentaires ou une meilleure qualification serait souhaitable. A l’inverse, une fiscalité abusive peut décourager l’offre de travail (pour qu’une famille paye moins d’impôts, il vaut mieux parfois que l’un des parents s’occupe des enfants. Le facteur travail sera moins employé que le facteur capital).

Toutes ces agitations font naître des bosses ou des pics sur la surface de production. Je ne déplace plus seulement. La surface, elle-même, bouge ! Ma promenade paisible devient une aventure, mais, s’empresse-t-on de nous susurrer, l’effet sur la fonction de production de tous ces événements est mesurable. Considérez le progrès technique. Il en existe deux formes : l’invention d’un bien ou un nouveau procédé de fabrication (par laser). L’invention (ex : smartphone) : le nouveau bien comble (ou crée) de nouveaux besoins ; la vie des gens est allégée ; la croissance est favorisée. Avec les mêmes facteurs de production, la production augmente ! Le progrès technique frise le miracle. Un nouveau procédé (ex : laser) : la production augmente grâce à une meilleure combinaison des facteurs de production (nous retrouvons le cas étudié par Solow). Si l’introduction d’un nouveau bien et la réduction du coût de production ne sont pas toujours mesurables, la modélisation demeure possible.

L’effet de l’innovation organisationnelle est plus problématique. Le taylorisme est bel et bien mesurable (montre en main, un ingénieur peut calculer les effets de la spécialisation sur la production), mais quid d’autres formes plus sophistiquées ? Il ne s’agit plus ici d’ajouter d’autres fruits dans une salade de fruits grâce au marché (des bananes, à côté des pommes et des poires), ni de produire davantage de façon plus efficace. Non. Il s’agit d’innover sous le rapport des gens et non des biens. Nous entrons dans un domaine où les problèmes sont plus difficiles à cerner. La modélisation cesse d’être mécanique ; le jugement intervient. L’entreprise décide d’entendre tout le monde, en ateliers, par services, ou en mélangeant les catégories de personnel. Les idées fusent. On se croirait dans une négociation où les parties collaborent pour trouver des solutions. Quelque chose d’impalpable surgit.

Des petits riens de mesure nulle

J’ai travaillé dans un groupe juridique faisant 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an. A mon arrivée, je fus surpris de voir que la « maison » n’offrait pas le café à ses employés, qu’aucune salle commune n’avait été aménagée pour se détendre ou discuter, y compris du travail sous différents angles. Un détail insignifiant, négligeable, produisant en chacun le sentiment d’être isolé, ignoré. Or, constate-t-on, tout commence dans l’entreprise par l’échange. Sans dialogue, point d’entreprise, point de société commerciale ni de projet. Une entreprise est un lieu de partage autant que de production. Partage des profits (et des pertes) au sein d’un vivre-ensemble où on se sent exister, où on a autour de soi un climat de confiance, un intérêt pour ce qu’on fait et ce que font les autres. Dès que la confiance s’instaure, un petit miracle se produit, la flexibilité devient possible, les gens n’ont plus peur de bouger, l’initiative se développe spontanément (3). La confiance ne supprime point la nécessité de l’organisation. L’ingénierie du travail reste nécessaire, mais l’art de mobiliser la confiance la fonde.

Prenons l'exemple d'Essilor, leader mondial du verre optique, sait fabriquer des bons produits et innover au plan technique. L’entreprise sait définir un organigramme plat qui consiste à rattacher à chaque dirigeant, non pas six ou sept collaborateurs, mais douze. Ce mécanisme de décision limite la bureaucratie, augmente les opportunités de grandir puisqu’il multiplie les prises de responsabilité et réduit les niveaux hiérarchiques. L’entreprise sait fixer des objectifs qui ne soient ni trop hauts ni trop bas. Mais Essilor sait également, par delà cette architecture et cette stratégie, susciter des comportements pour réussir. Ces comportements sont moins faciles à exprimer, car ils sont plus subjectifs. Ils sont néanmoins identifiables. Le client compte si on n’oublie pas de respecter l’individu et de promouvoir son talent (au lieu de s’approprier indûment, ou sans reconnaissance, son travail et ses idées). Le client compte si on n’oublie pas non plus d’écouter, entendre les échecs et les comprendre ensemble. Le client compte si on sait parler vrai (dire quand ça va bien et mal). Si on sait être juste, car que serait un management sans équité ? L’injustice provoque un climat délétère et décourage ceux qui donnent le meilleur d’eux-mêmes. Si on sait être transparent (chez Essilor, les syndicats disposent des mêmes données que le département financier ou le comité exécutif). On pourrait allonger la liste de ces variables minuscules qui peuvent être regroupées autour de trois exigences : le partage de l’information, l’élévation de l’estime de soi et la joie de participer à une expérience ouverte sur l’avenir. Essilor ne néglige aucunement les fêtes. Ces moments de convivialité renforcent l’esprit d’équipe. Ils permettent de montrer aux uns et aux autres qu’ils occupent une place fondamentale (4).

« L’action humaine » in situ

En économie, l’école autrichienne est passée de mode. Cette science nouvelle se focalise sur ce qui est mesurable. On peut le comprendre. Il faut tester les modèles, mais tout modèle doit-il être quantitatif ? La rigueur conceptuelle doit primer sur le calcul. Les mathématiques ne finiront de s’imposer que si tout a d’abord été pensé. Dans la première partie du XXe siècle, Ludwig von Mises parlait de l’action humaine. De Vienne aux Etats-Unis où il a fui, il n’a guère changé d’avis. La science économique ne saurait faire fi des situations et de l’évaluation sans calcul. Préférer a à b, c’est préférer et écarter. C’est manifester le jugement que a est désiré plus intensément que ne l’est b. […] l’agir trie et échelonne. Au point de départ, il ne connaît que les nombres ordinaux, non les cardinaux. Le jugement compte !

La distinction entre la fonction entrepreneuriale et la managériale procède de ces considérations. L’entrepreneur n’est pas un manager, mais un leader, selon von Mises (et Schumpeter, venu aussi de Vienne). Sa fonction ne peut être séparée de l’art de combiner les facteurs de production. L’entrepreneur dirige les facteurs de production. C’est la direction qu’il imprime à ces facteurs qui donne des profits ou des pertes à l’entreprise (5). Il a l’œil sur tout, et sur la combinaison technique des facteurs, et sur leurs prix respectifs. Pour générer des profits, il peut maintenir son chiffre d’affaires (i.e. rester sur sa courbe de production) et réduire ses coûts (i.e. recomposer son panier de facteurs et tenir compte de leurs prix respectifs). Il peut aussi augmenter sa production et réaliser des économies d’échelle (si du moins un accroissement de la demande permet d’espérer d’aller dans cette direction).

A et B sont deux paniers de facteurs dont la combinaison produit tel niveau de bien


Les isoquantes Q0, Q1, Q3, indiquent une production croissante dans la direction nord-est


La forme convexe des courbes signifie que les facteurs production peuvent être combinés dans des proportions variables.

 

 

 

 

 

 

L’entrepreneur est créatif, mais est-il le seul? Sans doute, von Mises a-t-il raison de rappeler que, dans une entreprise, c’est toujours un individu déterminé qui dit Nous, même si cela est dit en chœur ; cela reste l’expression d’individus déterminés. […] Une collectivité n’a pas d’existence et de réalité, autres que les actions des individus membres. Le lecteur croit déjà entendre Margaret Thatcher clamer, en 1987, qu’il y a no such thing as society. Il y a des individus, mais il y a aussi, ajoute von Mises, la coopération entre eux. Certes, il n’y a pas lieu de tomber dans l’erreur inverse en envisageant la société en dehors des actions des individus. Cette conception serait trop holistique et métaphysique. Les agents ne sont, ni seuls, ni absents. Il se crée des relations sociales. L’échange interpersonnel de biens et de services est la relation fondamentale. Elle tisse le lien qui unit les hommes en une société. La formule sociale est « do ut des » [je te donne pour que tu donnes]. La notion d’échange renvoie au marché et, plus généralement, à ce von Mises appelle la catallaxie. Cette notion évoque moins l’idée d’équilibre qu’un processus dynamique. Elle participe aux causes du changement, du bouleversement (6).
Von Mises, Schumpeter. Hayek appartint aussi à l’école de Vienne. Avec lui, la notion de catallaxie s’enrichit, devenant davantage plurielle et interactive. Il n’y a pas seulement un marché, mais des milliers. En chacun, il y a des milliers de métiers et de créneaux. Evoquant lui-même cet auteur, l’ex-PDG d’Essilor rappelle l’immense variété des produits et des services offerts chaque jour sur les étals. Leur complémentarité et leur ajustement défient l’entendement. Ces créneaux ont chacun une dynamique propre. Ils sont en croissance, en décroissance ou ils sont stables. Une économie moderne est un champ de fleurs avec son extraordinaire variété d’herbes, de plantes, d’insectes, de terreau avec de la matière organique et minérale, de vers de terre et d’innombrables bactéries. On voit surtout l’herbe et les fleurs, mais celles-ci ont besoin de nombreux fournisseurs que l’on voit moins. Ils sont tout aussi essentiels ! Sans eux, la prairie disparaît. Le marché n’est pas plus seul que l’individu. Les acteurs économiques fourmillent partout, mais il faut reconnaître qu’il y a des individus dont l’esprit d’entreprendre est plus grand que celui des d’autres. C’est un fait, mais il est rare qu’ils n’appartiennent pas eux-mêmes, aussi créatifs soient-ils, à des agencements collectifs originaux. Ce sont ces constellations invisibles qui permettent, dans la confiance, de renouveler le neuf, l’inédit.

L’insight de la French philosophy

La philosophie d’après-guerre et « post-soixante-huitarde » tourne le dos au marché. Elle flirte avec le marxisme (Sartre) ou s’en éloigne, mais conserve toujours un a priori contre le miracle de l’économie. Keynes est passé par là, malgré lui. Sa critique du sous-emploi, qui ne finit pas par ne point être résorbé, alimente une profonde méfiance contre le libéralisme économique assimilé au « capitalisme ». La French therory post-sartrienne (Foucault, Derrida, Deleuze, ...) reste marquée par cet héritage.

Curieusement, ce courant d’idées a fleuri aux Etats-Unis, là où beaucoup considèrent que la vie s’épanouit principalement dans le business. Les universités américaines préparent à ce sacerdoce, mais, entre 1980 et 2000, certains de leurs départements se sont entichés des analyses moléculaires françaises. Elles ont rejeté les dualismes molaires homme/femme, blanc/noir, homo/hétéro, au nom de la disidentification. Certains esprits en vinrent à voir dans le capitalisme outre-Atlantique une machine à exterminer la différence, dixit Jean Baudrillard. Suivant Foucault, on critiqua toute autorité, petite ou grande, même officieuse. Le pouvoir du concierge autant celui du patron ou de l’homme politique. Tout ce qui dé-totalise, dé-universalise et différencie à l’extrême fut loué dans les campus alors que le gros de la population, plongée dans la vie économique réelle, se méfiait de ces academics qui ne vénéraient plus autant le profit et n’avaient cure du confort matériel (8).

Pourquoi certains campus américains se sont-ils entichés des idées françaises ? Voyons les textes.

Dans La critique de la raison dialectique, Sartre rappelle que la rareté fonde la possibilité de l’histoire humaine. Rien de très nouveau. Hobbes l’affirmait déjà au XVIIe siècle. La rareté entraîne le conflit qui peut être réduit en favorisant l’économie de marché qui reconnaîtra les talents et élèvera le bien-être. Sartre ne va pas aussi loin, mais il essaie de comprendre autrement comment les hommes réagissent à la rareté. La nécessité pousse les individus à ne pas rester groupés simplement côte à côte. A la différence de personnes alignées en série à un arrêt de bus, il leur arrive, non seulement de converser mais aussi de participer ensemble à un processus créatif.
Sartre évoque la prestation de serment des députés du Tiers Etat dans la salle du jeu de Paume en 1789. En jurant de donner à la France une Constitution, ils quittent l’état de masse inerte (pratico-inerte) pour devenir un groupe réel sans que le groupe devienne lui-même sujet au détriment des sujets individuels. La quasi-souveraineté n’est jamais pouvoir totalisé du groupe sur ses membres, ni non plus pouvoir successif de chacun sur tous. Bien que marqué par le marxisme, Sartre n’entend pas rompre les cloisonnements au bénéfice d’un tout trop organisé. La totalisation doit rester indéfiniment ouverte. Alors que le contrat social n’a pour effet que de réunir des moi séparés, le serment les entraîne dans l’effervescence à faire l’histoire (9).

Cette idée d’une émergence inter-individuelle se précise chez Deleuze et Guattari. Les collections d’individus se font et se défont en fonction d’alliances provisoires. La contingence et l’évanescence prennent davantage de poids. C’est parce qu’elles sont mobiles et éphémères que les constellations micro-sociales s’opposent aux mouvements de masse. Ces mouvements sont de faux mouvements. Ils sont décidés centralement et mettent en marchent des individus sérialisées. Les vrais mouvements débouchent sur des connexions, des carrefours multiples, pouvant relancer l’action et faire boule de neige… Ce sont des nœuds susceptibles d’être défaits et refaits autrement sans cesse (10) … Nos auteurs dénoncent « le capitalisme » en lui reprochant d’être, parmi d’autres, une forme d’institution figée. Aussi changeant qu’il soit en apparence, le capitalisme figerait les individus au lieu de les dynamiser.

Ce discours de reconfiguration sociale trouva un écho en France dans la vision de l’entreprise conçue comme lieu de l’autogestion. Dans les années 1970, on rejeta l’organisation paramilitaire de l’entreprise. L’autogestion deviendra le marqueur idéologique d’un syndicat et d’un parti politique, mais en dehors de l’entreprise fabricatrice de montres, Lip, cette réflexion fit flop dans le pays. Il y a plusieurs raisons : 1/ la façon de présenter les choses était trop radicale, trop manichéenne, malgré la richesse des idées ; 2/ on parla de l’émancipation de l’individu en soi, voire de la libération en soi, mais on ne s’inquiéta nullement des modalités et de l’effet de cette libération sur l’entreprise (le mot de « productivité » était haï) ; 3/ on refusa de voir la nécessité d’une éthique dans le travail, aussi nouvelle que soit la redéfinition du travail : il ne suffit pas de vouloir rompre une certaine forme de subordination : la sortie de l’aliénation implique la confiance autant que la loyauté, le partage de l’information autant que celui des valeurs (discipline, ponctualité, sens des responsabilités, investissement dans le travail, respect des personnes autant que des biens, …) ; 4/ on ignora l’intérêt de travailler en réseau, sur place ou à l’étranger (l’étatisme français avait créé dans la société un excès d’individualisme ; il y avait des organisations intermédiaires, mais très peu d’agencements nouveaux).

Ce qu’on sait trop et sait moins

La philosophie française a eu une intuition, mais ses vues n’ont guère débouché sur des réalisations concrètes. Ses idées ont peu secoué la surface de production des entreprises de l’hexagone. Rien ne la tire vraiment vers le haut. Il faut aller en Californie pour voir fleurir des entreprises révolutionnaires comme Google, Amazon, Paypal, Facebook. Il faut aller en Allemagne, dans la région de Stuttgart, pour découvrir le Mittelstand, cette galaxie de petites et moyennes entreprises qui emploient outre-Rhin plus de 70 % des effectifs privés. Les PME allemandes savent travailler en réseau chez elle et en meute à l’étranger. Elles savent créer entre elles a kind of crowd intelligence, basée sur l’échange d’informations. Elles savent exalter les vertus du travail, la compétence, la fiabilité, la rapidité, sans parler de l’encouragement à progresser vers les plus hautes fonctions (11). L’absence de prestigieux diplômes n’est pas un frein à la promotion ; il n’est pas rare de voir des ingénieurs maison finirent par diriger les entreprises où ils ont reçu le gros de leur formation. Le directeur d’Airbus est un exemple.

Dans ces constellations nouvelles, le style du travail est plus décontracté, à l’image des nouvelles façons de s’habiller et de venir au travail en Californie. Il n’a pas fallu attendre pour que le Friwear (Friday wear) puisse entrer dans les mœurs. Les rapports sont devenus moins hiérarchiques, moins convenus, les personnes moins sérialisées. Le statut compte beaucoup moins que le rôle. L’entreprise encourage ses membres, au lieu de les critiquer et de les punir dès le début. Il n’est pas étonnant que des milliers de jeunes ingénieurs français se soient rués vers ces mines d’or des nouvelles formes d’organisations comportementales. Malgré la forte compétitivité et l’exigence du travail, chacun voit ses degrés de liberté augmenter, et non diminuer par excès d’encadrement et de méfiance généralisée.

Tout cela est connu. Depuis Montesquieu et Tocqueville, la France n’a cessé de décrire et d’admirer ce que les autres font et défont admirablement. Les Français répugnent au savoir-défaire pour retrouver un nouveau savoir-faire et être, mais les choses changent en France lentement mais sûrement. La culture économique évolue, à commencer par la critique de l’inertie. Qui aurait pensé voir un ouvrage tel que Le socialisme de l’excellence avec pour sous-titre Combattre les rentes et promouvoir les talents ? Son auteur, Jean-Marc Daniel, est considéré comme un ultra-libéral de gauche.

Jean-Marc Daniel rappelle un principe : le prix d’équilibre, égal au coût marginal (le coût de la dernière unité produite) couvre le coût moyen, élimine les rentes, rémunère les facteurs de production à la réalité de leur efficacité et fournit au consommateur les éléments d’information dont il a besoin. Conséquence ? Au lieu de s’enferrer dans la lutte des classes, envisageons plutôt celle entre les rentes et les talents. Qu’on supprime les rentes et favorise les talents, voilà ce dont a besoin et la société et l’entreprise ! On en revient sans le dire à Hobbes et au bon sens. Certes, la rente n’est pas en économie un mal en soi. C’est un avoir, associé à l’idée d’un bien devenu rare (ex. l’air qui n’est plus gratuit aujourd’hui en raison de la pollution atmosphérique). Mais cet avoir peut générer un revenu injustifié en fournissant à son possesseur des produits ou services surévalués. Il ne suffit pas de penser aux monopoles publics autant que privés et aux ententes illicites. Il faut élargir la perception à toutes les positions acquises et protégés par des statuts contre la concurrence. Professeur lui-même, l’auteur décrie les rentes d’imposture universitaire, certains de ses collègues consacrant leur vie à la critique négative et vaine, voire nihiliste, comme leur reprochait déjà Schumpeter, craignant l’effondrement des barrières à l’entrée qui pourraient menacer, dans leurs écoles, leurs postes, pour ne pas dire leurs postures.

Le talent participe au facteur ε qui s’ajoute aux facteurs de production traditionnels, - la terre, le capital et le travail. Jean-Marc Daniel cite à cet égard Rousseau (L’Etat enrichit les fainéants de la dépouille des hommes utiles) et le socialiste Fourier qui, avec Jean-Baptiste Say, est l’un des premiers à insister sur la composante immatérielle de la production. Qui évalue le talent ? Troublante question. Qui évalue les évaluateurs ? L’auteur souligne que le marché fournit des critères d’évaluation sans avoir à les multiplier de façon arbitraire. Grâce à l’émergence objective des talents (celle des talents authentiques), chacun aura la possibilité, s’il le souhaite, d’atteindre le bien-être physique auquel il aspire dans les choix de vie et de consommation (12). Ces propos d’économiste font écho à ceux d’un juriste qui décrivait déjà, dans les mêmes termes, l’esprit et le droit de la société capitaliste française :
"On dit que les officiers ont la propriété de leur grade, les professeurs, la propriété de leur chaire, et beaucoup d’autres fonctionnaires, employés, ouvriers voudraient se faire attribuer la propriété de l’emploi qu’ils occupent. La langue traduit l’esprit du droit. Il s’agit de donner aux droits individuels la fermeté du droit de propriété. Mais si tous prennent la physionomie du propriétaire, n’est-il pas à craindre que, transformés en possédants, ils ne perdent l’esprit d’entreprise pour devenir de simples rentiers ?"

Mais encore ?

Entre les structures établies, il faut des lignes de fuite, estimait Gilles Deleuze. Il faut qu’elles puissent faire rencontrer des éléments divers, irréductibles aux uns et aux autres. Expérimentez chaque fois un agencement d’idées, de relations et de circonstances de nature hétérogènes. Substituer le ET au EST. A et B. Le ET, comme extra-être, inter-être. Il s’agit bien de comploter, de faire conspirer tous les éléments d’un ensemble non homogène. Les structures sont liées à des conditions d’homogénéité, mais pas les agencements. L’agencement, c’est le co-fonctionnement. Deleuze ne parle pas de l’entreprise, au sens d’entreprise sur un marché. Sur ce point, il reste prisonnier des préjugés de la société française, il reste dans son homogénéité, mais son accent sur les mélanges des genres qui s’entrechoquent, se s’interpénètrent sans se figer révèle une exigence foncière de la créativité des entreprises. Il n’existe pas d’agencement fonctionnant sur un seul flux. Ce n’est pas une affaire d’imitation, mais de conjonction (14). Nous restons, il est vrai, dans la métaphore et dans l’abstrait. Nous sommes loin de la fonction de production et de sa dérivée, la croissance. Loin de son équation de surface KαL1-α, mais nous y revenons via l’insight de la culture nord-américaine. L’Amérique demeure à l’écoute du monde des affaires. L’innovation est analysée, voire modélisée, à l’aune des mathématiques et de la physique.

Commençons par la physique (15). Les positions affichées dans une entreprise peuvent apparaître comme des particules statufiées par l’observation. L’entreprise, dans son ronron, a perdu la capacité d’être à la fois onde et particule. Elle n’explore plus l’espace des solutions. Son mangement routinier a réduit toutes les options possibles alors qu’il est de ses intérêts qu’ils ne soient ne pas trop vite définis. Ceux-ci ont besoin d’être approfondis à plusieurs. Les mêmes intérêts peuvent faire l’objet de différentes interprétations. L’on sait qu’on ne peut connaître en même temps la position et la vitesse d’un électron. Dans l’entreprise, il est impossible de focaliser son attention à la fois sur le contenu d’un projet et sa direction. S’occuper de la comptabilité, rechercher des clients, solliciter des fonds, régler les multiples problèmes relationnels, ne laisse guère de place à l’imagination pour innover. La division du travail allège les tâches, mais ne permet pas, à elle seule, de redynamiser l’entreprise. Il faut entendre d’autres perspectives, concevoir d’autres façons de penser, à l’instar de l’entreprise japonaise de travaux publics qui imagina de démolir les bâtiments en commençant par le bas et non par le haut.

Nous filons toujours la métaphore, mais la référence à la physique quantique éclaire l’idée que l’absence apparente de solutions découle de leur trop plein et de notre incapacité à les distinguer en raison de la rareté des angles d’attaque. Il n’y a pas d’ultra-solutions, ajoute un autre Américain, versé dans la psychologie. Twice as much is not twice as good. L’Etat-providence, the nanny-state, assure la sécurité plus qu’il ne faut mais entrave la liberté d’entreprendre. How more of the same can become something else. Ne vous enfermez pas dans la répétition nuisible et évitez de penser toujours à la façon d’un jeu à somme nulle où la perte de l’autre signifierait mon gain ! Les ultra-solutions débouchent sur des compromis sub-optimaux si vous commencez à dire: I know what you are thinking. L’usage d’un même langage peut créer cette illusion alors que the other was not necessary wrong, but was thinking, differently. Vos partenaires ont une architecture mentale différente, leurs perspectives et leurs interprétations de la réalité appréhendent peut-être ce que vous en voyez pas. L’auteur en prétend pas être original, mais il n’est pas inutile parfois d’être basique avant de se référer aux mathématiques (16). 

Dans The Difference, paru en 2007, Scott E. Page s’interroge sur How the power of diversity creates better groups, firms, schools, and society. L’auteur entend démontrer que la diversité des produits produit des bénéfices si certaines conditions sont respectées. A l’analyse, deux résultats s’imposent :
1/ Théor.1 (Diversity Prediction Theorem) : Les prédictions fondées sur l’ability (QI, diplômes plus ou moins prestigieux, appartenance à des promo ou à des réseaux, etc.) ne sont pas aussi fructueuses que celles fondées sur la diversité, considérées jusqu’ici comme peu significatives. Ability and diversity enter the equation equally. Il ne s’agit pas d’un political statement, mais un résultat mathématique (17);

2/ Théor. 2 (Crowds Beat Averages Law) : un groupe de personnes interprétant différemment la réalité est amené à prédire plus justement que des modèles basés sur des informations indépendantes (ex. sondages). Ce qui est en cause dans ces modèles est l’information agrégée. Ce sont des modèles du bruit (noise) qui présupposent que la somme des opinions aléatoires finissant par éliminer l’élément purement individuel au profit d’une vue générale (annulation de plein petits + par plein de petits -).

L’ability est définie comme la capacité de fournir une réponse, sinon complète, du moins juste, précise. Pour démonter son théorème 1, Scott E. Page formule un certain nombre de conclusions intermédiaires jouant le rôle de lemmes. L’une nous dit ceci : la diversité l’emporte (trumps) sur l’homogénéité. Prenez un groupe de personnes de qualifications identiques, partageant les mêmes perspectives et les mêmes outils d’analyse (par ex., des ingénieurs ou des fonctionnaires formatés par la même école). Demandez-leur de résoudre tel problème. Le résultat sera peu ou prou le même, que les participants soient isolés ou regroupés. Considérez le même nombre d’individus mais ne partageant pas les mêmes vues et les façons d’aborder la question (par ex. : des ingénieurs de différents types d’écoles, voire des ingénieurs formés sur le tas, ou de différents types d’entreprise, de secteur ou de taille différente). Au lieu que chacun s’arc-boute sur son optimum local, le groupe met en marche un processus qui permet d’enrichir les optima locaux, entrevus çà et là, et d’aboutir à un optimum global (la solution). Le 1er théorème étend la portée du lemme : la diversité l’emporte sur la qualification même, même en présence d’un problème difficile. Sans doute, un groupe de chimistes ne pourrait guère bénéficier de l’adjonction d’un poète dans le groupe, mais un physicien ou un mathématicien pourrait faire l’affaire. Sans doute, un groupe de gens divers sachant jouer aux échecs ne pourrait guère battre un champion, mais un groupe d’étudiants américains, ayant obtenu des résultats scolaires moyens mais ayant vécu d’autres expériences, peut davantage trouver la solution qu’un groupe d’étudiants sortis des meilleures universités transformant leur quasi-similitude en vérité conforme (18).

La théorie de la moyennation du bruit repose sur l’idée que chaque individu i dispose d’une information indépendante T à laquelle est accolée une petite erreur subjective Ei. L’ensemble constitue un signal, Si = T+Ei. Soient n individus. Leur prédiction collective sera la somme algébrique de leurs prédictions individuelles, chacune pouvant être affectée du signe + ou -, soit Tgroupe = T1+E1 + T2+E2 + T3+E3 + T4+E4 + … + Tn+En, soit Tgroupe = T + ΣEi, i allant de 1 à n. Ce modèle n’est crédible que si n est un nombre très élevé, comme l’exige la loi des grands nombres. Cette condition n’est pas toujours réalisée. Le modèle comprend, en outre, une boite noire, car on ignore d’où viennent les données. L’information T, acquise hors influence, est censée représentée la moyenne correcte. Comment le sait-on ? Rousseau, qui adopta ce modèle pour expliquer l’émergence de volonté générale, renvoyait à la voix de la conscience quand celle-ci n’est plus bruitée par les passions particulières. Ce sont beaucoup de conditions pour espérer que la raison se fasse entendre dans de petits groupes ! Scott E. Page croit davantage en leur sagesse lorsqu’ils sont constitués d’individus dotés d’un modèle prédictif propre. Chacun doit être expert dans son domaine (il ne suffit pas d’être choisi au hasard pour appartenir au groupe). Chaque savoir spécifique est comme une projection mathématique. Chaque interprétation peut être considérée comme un sous-ensemble de plusieurs dimensions (à l’instar, nous l’avons vu, de la projection des courbes de niveau sur un plan). La prédiction collective sera meilleure que les individuelles si des dernières demeurent des projections partielles qui ne se chevauchent pas (non overlapping projections interpretations). Cette exigence doit assurer l’indépendance des prédictions.

A l’appui de son second théorème, Scott E. Page procède comme en statistiques. Il élève les erreurs des prédictions individuelles au carré afin que les erreurs positives et les erreurs négatives ne s’annulent pas (par ex, pour éviter -5 et +5=0, il calcule : (-5)2 + 52=50). Ce qu’il appelle la prediction diversity (prédiction d’un groupe diversifié) n’est autre que la moyenne des variances des prédictions individuelles, chaque variance mesurant l’écart au carré entre chaque prédiction individuelle et la moyenne des prédictions individuelles. La prediction diversity mesure l’écart au carré entre les prédictions individuelles et la prédiction du groupe. D’où la reformulation des résultats comme suit (19) :

collective error = average individual error – prediction diversity

collective prediction error < average individual error

Ainsi, être différent est aussi important que savoir (being different is as important as good). Un groupe diversifié génère une prédiction plus fiable que la moyenne d’un groupe plus homogène. Certes, l’opinion d’un expert sera plus adaptée en moyenne que chaque opinion particulière (son erreur élevée au carré sera moindre), mais il importe de souligner que l’opinion de l’expert ne sera pas plus précise dans chaque cas. L’auteur ajoute avec assurance que ces conclusions ne sont nullement remises en cause par l’argument suivant lequel la préférence collective ne saurait refléter les préférences individuelles (ordonnées en a>b ou a< b comme le suggérait von Mises). Cet argument remonte à Condorcet. Il a été généralisé par le théorème d’Arrow, mais, dit-il, il y a lieu de ne pas confondre deux types de préférences : les préférences fondamentales et les préférences sur les moyens (instrumental preferences). Les premières portent sur les fins, assimilables aux positions décrites dans le cadre de la négociation raisonnée. Les secondes portent sur les intérêts. L’entente sur les premières crée des problèmes. L’entente sur les secondes beaucoup moins, puisque les intérêts se marchandent.

La fonction de production de l’innovation

Scott E. page est optimiste : one plus one exceeds two. Un groupe diversifié a pour lui la logique de la superadditivity of diverse tools. Avec 5 perspectives différentes, on crée dix paires de perspectives. Ajoutez une sixième, 5 nouvelles paires apparaissent, soit 5+10+15=30. L’auteur n’en dit pas plus, mais il vaut de prolonger le chemin entrepris en s’interrogeant sur le nombre et la nature des combinaisons de perspectives différentes susceptibles de favoriser l’innovation dans un mini-groupe.

Faisons un peu de combinatoire en continuant de considérer des paires, c’est-à-dire des ensembles {x;y} ou {y;x}. Ces ensembles ne sont pas ordonnés comme le sont les couples (x;y) et (y;x) qui diffèrent entre eux. Il y a 25 = 32 façons de composer un groupe de 2 parmi 5 personnes. A chaque fois que je choisis un premier candidat, j’ai deux façons d’en prendre un second. A chaque fois que je choisi un premier et un second, j’ai deux façons de choisir un troisième, et ainsi de suite. Finalement, j’obtiens : 2.2 2.2.2 = 25 cas. Comme l’ordre n’a pas d’importance, je peux calculer le nombre de combinaisons p à p de n éléments d’un groupe de n éléments. Considérons la constitution d’un groupe comme le tirage de boules dans une urne. Dans une urne de 5 boules numérotées 1 ; 2 ; 3 ; 4 ; 5, je tire au hasard 2 boules et je les mets dans une boite. Je dois deviner le numéro des boules qui sont dedans. Le nombre de possibilités est C25= (5.4)/(2.1) = 10 combinaisons de boules. Le nombre de combinaisons de 5 boules 3 par 3 est égal C35=(5.4.3)/(3.2.1)=10 boules. Le nombre de combinaisons de 5 boules 4 par 4 à C45=(5.4.3.2)/(4.3.2.1)= 5 boules, soit bien en tout C05+ C15+ C25+ C35+ C45+ C55= 1+5+10+10+5+1 = 32= 25 en observant que 2n = Σ Cpn, p allant de 0 à n et Cpn = Cn-p n (par ex : C45 =C15). On retrouve les combinaisons avancées par Scott E. Page, y compris C26=(6.5)/(2.1) =15.

Un tel dénombrement ne donne qu’une faible idée de la variété des rencontres dans un groupe. Il ne suffit pas de compter les rencontres possibles. L’ordre d’arrivée dans le groupe compte ! Reprenons notre groupe de 5 et considérons un sous-groupe de 3. Question : combien y-t-il de sous-groupes ordonnés de 3 dans un groupe de 5 ? La question équivaut à celle de savoir combien y-a-t-il de tiercés dans l’ordre ? Comme premier arrivé, il y a cinq cas possibles (chacun des cinq chevaux). A chaque fois que le premier est choisi, il reste quatre chevaux comme deuxième à l’arrivée. A chaque fois que le premier et le deuxième sont choisis, il reste trois chevaux arrivant troisième. Le nombre de tiercés dans l’ordre est 5.4.3.=60 (60 arrangements). Formellement, le nombre d’arrangements de p objets pris parmi n est Apn = n(n-1)(n-2) …. (n-p+1). Si le nombre p objets est égal à n, nous avons affaire à un arrangement particulier, la permutation. Comme dans un arrangement, la permutation est une façon de mettre de l’ordre en considérant tous les ordres possibles. D’après la formule précédente, Ann = n ! (ex : le nombre de permutations de 5 boules dans une urne de 5 boules est 5.4.3.2.1.=120. Il y a 120 façons d’ordonner 5 éléments parmi 5, c’est-à-dire 120 permutations. Le nombre d’arrangements est plus significatif que celui des combinaisons où l’ordre n’a pas d’importance. Revenons à nos chevaux. On avait trouvé 60 tiercés (60 arrangements). Combien de combinaisons ? Seulement 10 combinaisons, car, pour chaque tiercé dans le désordre, on trouve six tiercés, soit 60/6=10. (Dans les manuels, il est rappelé que Cpn = Apn/p ! ; cf. l’ex. ci-dessus : C 35 = A35/3 ! = (5.4.3)/(3.2) =10.)

Il convient de prendre en compte les arrangements plutôt que les combinaisons si on entend respecter la diversité. L’opération entre éléments n’est pas associative. Si on considère trois éléments, il est fort probable que la fécondation d’idées dépende de l’ordre d’arrivée des éléments dans le groupe : (a*b)*b ≠ a*(b*c) ≠ (a*c) *b. Soient Alain et Benjamin planchant déjà sur un projet. Gilles vient les rejoindre. Le résultat de leur brainstorming aurait sans doute été différent si Gilles et Benjamin avaient été au départ ensemble et qu’Alain les avait rejoints. La cross-fertilization varie suivant la nature des éléments entrant en composition. Pour que la diversité joue à plein, Scott E. Page propose qu’il n’y ait pas de chevauchement entre les modèles interprétatifs des participants. Cette condition devrait préserver leur indépendance. L’auteur veut éviter une influence a priori, mais cette influence ne saurait être gommée lors de la discussion dont l’essence est l’interaction ! La rencontre entre des interprétations différentes peut faire l’objet d’une représentation géométrique, étant donné que ces interprétations sont assimilées à des projections. Bien que Scott E. Page ne la propose pas, nous pouvons l’imaginer comme suit en supposant que le problème en discussion entre participants soit un espace courbe (une « variété »). Le point de vue de chaque participant sur la question pourrait être la projection de cette variété sur des sous-variétés. Ces points de vue pourraient être des directions privilégiées (des « vecteurs propres »), des plans voire des surfaces courbes. Leur rencontre serait à l’intersection de ces plans, de ces plans ou surfaces courbes ou de surfaces courbes comme par ex. :

 

 

 

La rencontre de différents points de vue peut être matérialisée par l’intersection de deux plans (la droite en bleu sur la fig.a), d’un plan ou d’une surface courbe (fig. b), ou de deux surfaces courbes (fig.c). La figure (c) est la plus riche des trois, car l’intersection de deux plans produit une droite (la droite est définie au croisement de deux équations), et celle de trois plans un point, alors que la rencontre de surfaces courbes produit un espace qui ne se réduit ni à un point ni même à une droite (20).

Plusieurs approches de différenciation sont possibles. L’approche topologique est la plus simple : inviter son voisin du bureau d’à côté ou d’en face pour discuter de tel sujet. La méthode du gradient est également concevable si on cherche à accroître la diversité dans une direction unique (on regroupe des personnes ayant des compétences graduées, du degré 1 à la plus élevée ; dans cette configuration, chacun aura son mot à dire quel que son grade dans le service). De telles approches demeurent aléatoires (tout dépend de la qualité du voisinage) ou peu productives (le poids de la hiérarchie continuera de se faire sentir). Mieux vaut un rencontre dans un lieu de sport ou une chorale de l’entreprise). Si on entend vraiment constituer un groupe de pensée multidimensionnelle, il importe de prendre en compte le passé des participants : non seulement leur stock de connaissances, mais la diversité de leurs expériences, leur flux comme dirait Deleuze, c’est-à-dire leur parcours dans l’entreprise (la même ou d’autres) et plus largement dans la vie. Le parcours signale toutes sortes de rencontres, les subies et surtout celles qui ont été voulues, recherchées. Recruter des gens qui sont capables de se différencier en permanence pour progresser accroît incontestablement la diversité dans son contenu. La rencontre entre des personnes ayant mis en cause leur formation, leur culture, leur langue, leurs repères, leur première ou seconde identité, voire la n-ième, est la plus grande source d’innovation. Leur personnalité est multiple, cohérente et contradictoire, ouvert à tous les possibles à la fois. Leur imagination accompagne leur entendement sans jamais en être subjuguée totalement.

Considérons trois axes. Un axe vertical, qui mesure la créativité par la fréquence d’idées nouvelles. Deux axes horizontaux : le premier indiquant le nombre de rencontres p dans un groupe n donné, soit Apn, le second les degrés de diversité, par ordre également croissant (de la diversité minimale à la diversité maximale entre participants à personnalités et intérêts multiples). Dans ce système, le facteur de production invisible prendrait la forme d’une fonction de production de l’innovation. Deux surfaces familières pourraient être imaginées pour la faire sortir de l’ombre :
- une courbe gaussienne en deux dimensions, d’équation (f(x,y) = exp.-x2-y2 ;
- une représentation de la surface de Riemann pour le logarithme complexe.

La courbe gaussienne suggère que le nombre d’idées nouvelles pourrait résulter du nombre de rencontres et de la diversité des personnes interagissant entre elles. Par idées nouvelles, il faut entendre des idées qui tranchent par rapport au stock d’idées anciennes (ex. : en matière de train à grande vitesse, le bogie par rapport au moteur électrique ou au profilage, qui permet aux trains de serpenter au lieu de subir des effets d’accordéon entre les wagons). Le pic des idées nouvelles se concentrerait autour de la moyenne (nombre de participants ni trop élevé ni trop bas et diversité moyenne des participants au plan de la formation et des expériences). La Commission européenne comprend actuellement 28 Commissaires. En vertu du Traité de Lisbonne (2007), il a été décidé de nommer un Commissaire par Etat, soit 28 depuis l’entrée de la Croatie. Certains considèrent qu’un tel nombre conduit à un decision-making process peu productif. A 28, on serait dans la zone des rendements décroissants pour imaginer et prendre de bonnes décisions. Un nombre beaucoup plus réduit de Commissaires ne serait pas assez représentatif des Etats et pourrait biaiser els résultats. Selon certaines études, le nombre optimal serait autour de 15 Commissaires. Ce chiffre serait un juste milieu entre 1/ l’excès d’hétérogénéité (et le manque de cohérence et de cohésion de la Commission), 2/ d l’excès d’homogénéité (et le manque d’ouverture sur la diversité des Etats et de leurs intérêts nationaux) (22).

Le croisement d’un arrangement particulier de personnes et d’un degré donné de diversité peut donner lieu à l’invention d’une idée. De cette idée peut naître, au cours de la discussion, d’autres idées, proches ou fort éloignées ou contraires. L’idée sélectionnée est testée, rejetée ou mise de côté. Le tri des idées, au plan technique ou économique (coût) n’exclut pas de valoriser celles qui ont abouti à un échec. L’audace n’est jamais exempt de travers. Tant mieux ! L’erreur fait avancer la discussion ! Le processus est dynamique. L’idée enfin retenue est opérationnelle. L’entreprise devient innovante.

La représentation de la surface de Riemann illustre une fonction multiforme. La surface de Riemann, associée à Log z, possède une infinité de feuillets (z est un nombre complexe ayant plusieurs racines) (23). Son équation est assez simple si le nombre complexe est exprimé en coordonnées polaires, mais on retiendra moins ici son écriture que l’idée fondamentale que cette surface est hélicoïdale avec une infinité de spirales. Prenons exemple un peu caricatural. Une personne, au fait des problèmes juridiques et économiques de son entreprise, est désireuse de se familiariser avec des expériences étrangères dans son domaine. Il part faire un stage dans une PME allemande, décide ensuite de faire un Master en management aux Etats-Unis et finit par travailler quelque temps dans le négoce international dans ce pays ou en Chine. Il revient dans son entreprise ou une entreprise du même type. Il retrouve sa fonction dans l’entreprise, mais à un poste plus important (quelques échelons au-dessus, en passant du statut d’employé à celui de cadre, voire de chef de service). Ses expériences multiples et sa formation continue ont enrichi la diversité de l’entreprise en matière de gestion, de commerce international et de droit international.

Mathématiquement, il paraît difficile d’établir un passage entre une représentation du processus de l’innovation par une courbe gaussienne et sa représentation par une surface de Riemann. Le logarithme complexe s’exprime par un polynôme en x et y (il s’agit d’une surface algébrique), ce qui n’est pas le cas de la gaussienne qui est une exponentielle. Cette dernière pourrait toutefois être approchée par un développement de Taylor. En tout état de cause, le lien fait sens dans l’entreprise. Grâce à l’apport de son employé, le processus de création, nourri par les interactions, gravit la colline de la gaussienne.

Le processus de création se construit dans une série d’échanges entre fonctions différentes de l’entreprise. Sous ce rapport, la compétitivité apparaît comme un défi social, écrivait en 1989 Alain d’Iribarne. Elle impose des coopérations inter-fonctionnelles, comme pourraient l’illustrer des cercles qui s’entrecoupent partiellement (l’intersection par ex. du cercle de fabrication, du cercle commercial et du cercle de planning/lancement afin de parvenir au zéro défaut). De telles coopérations interservices n’excluent pas des coopérations externes avec les fournisseurs ou les sous-traitants (24). Mais il faut plus, faute sinon institutionnaliser par trop les réunions ou de verser dans la réunionite. La catallaxie repose également sur une dynamique de mini-groupes. Les nœuds de coordination doivent demeurer informels ou à structure éphémère. Comment empêcher autrement que le pratico-inerte ne se substitue à de l’ouvert? On peut contractualiser les relations de façon occasionnelle. Un exemple ? L’entreprise française de taille moyenne, Habia, productrice de fils et de câbles. L’entreprise a su associé sans inertie industriels et chercheurs académiques aux différentes étapes de la production :

La première étape consiste à découper tous les projets de R&D en cinq phases : l’idée, le concept, le prototype, l’industrialisation, la production. Les projets sont représentés par des pastilles plus ou moins grosses selon leur taille et répartis entre ces cinq étapes, ce qui permet d’avoir une « vue d’avion » sur le flux des projets et de veiller à maintenir un équilibre entre ceux qui démarrent, ceux qui sont à mi-chemin et ceux qui se terminent, de façon à disposer constamment d’innovations à mettre sur le marché.
Pour passer à l’étape suivante, les projets doivent répondre à certaines conditions, ce qui permet de fixer les objectifs à l’équipe de recherche. Tous les lundis matins, chacun doit coller un post-it sur un panneau pour expliquer où il en est et quelles difficultés il rencontre. Si la solution est facile, les autres l’aident à la trouver ; si elle est difficile, la complexité du problème est mise en évidence, ce qui permet de ne pas perdre la face. Tous ces dispositifs favorisent le travail d’équipe et l’accélération de l’innovation (25).

L’innovation n’est pas seulement affaire d’efficacité (what is effective, how much ?). La manière dont le groupe crée (what is efficient) importe autant. An efficient organization implique trois verbes : assess, implement, deliver (26). Ces verbes impliquent des actions et une conjonction des inventions.

Pour une révolution inhabituelle

Les choses changent, non seulement dans les idées, mais dans la pratique si on s’en tient au secteur privé. Du moins dans les petites et moyennes entreprises. Soit un autre exemple. : le site Sparknews. Ce site a pour vocation de partager des reportages montrant des actions de développement durable. Son fondateur est ingénieur agronome. Au sortir de ses études, il a parcouru la planète à la rencontre d’hommes et de femmes qui font avancer le monde. A son retour, il s’est associé avec ses compagnons de voyage. Ancien membre d’Ingénieurs sans frontières, il a été également enseignant et éducateur auprès de jeunes de banlieue. Sparknews défend le journalisme utile, travaille avec les entreprises et les salles de rédaction du monde entier. L’entreprise fait connaître ce qui marche, comme le micro-crédit ou toute autre idée innovante de développement. L’entreprise n’entend pas grossir n’importe quel événement comme le font certains media. Elle crée du nouveau en soulignant ce qui aide les gens.
Du côté des grandes entreprises, on retrouve le même esprit. Nous avons cité Essilor. Il y en a d’autres, mais dans beaucoup le miroir aux alouettes des grandes écoles bride l’innovation en pérennisant des situations acquises par les diplômes à l’âge étudiant. Où sont les entreprises françaises conduites par des gens de terrain ou d’expérience, n’ayant même pas fini leurs études ? A-t-on jamais comptabilisé les échecs retentissants des surdiplômés mégalomanes, n’admirant qu’eux-mêmes ou leurs pairs ? Leur vanité leur sert de guide pour ne rien voir. Ils conduisent leur entreprise dans le mur, le marché finissant par pénaliser moins hélas leur personne que le personnel qui leur fut trop obéissant. Au mieux, l’innovation stagne, les idées se tarissent. Le résultat est semblable à celui de l’employé qui devient court d’idées. Celui qui inventait 10 idées par jour n’en suggère plus qu’une par mois. Le processus créateur est asséché et, corrélativement, les promotions dans les fonctions. Seuls les favoris du Prince montent, à moins que le conseil d’administration de l’entreprise éjecte le PDG à temps.

Quid en revanche des dirigeants qui ont du flair, du business acumen et l’intelligence des relations ? Il y en a un : Xavier Niel, le seul grand dirigeant d’entreprise à avoir arrêté en France sa prépa scientifique pour créer une entreprise. Xavier Néel a innové en informatique, en créant la free-box. Il a fondé 42, une école gratuite, sans pré-requis scolaire, offrant une formation différente au plus grand nombre de talents, voire de génies (sic), afin qu’ils soient capables de concevoir de nouveaux logiciels et de réaliser leurs projets. Xavier Néel ne cherche pas à sabrer les coûts pour être récompensé au centuple par les actionnaires. Il ne gémit pas non plus comme beaucoup de patrons à l’ancienne. Il continue plus que jamais d’investir voire de créer un incubateur d’entreprises, la salle Freyssinet à Paris, qui accueillera un millier de start-up. - Avec ces pépites de l’avenir, c’est rajeunir le présent !

Et la fonction publique ? Les fonctionnaires représentent, proclame-t-on en France, l’intérêt général. Cette mythologie a la vie dure. Son corollaire : l’entreprise (comme les lobbies) n’a pas bonne presse, alors que la décision publique a besoin de son concours (comme celui des lobbies) pour réussir. L’intérêt propre des fonctionnaires a été consolidé par un statut intangible, le sacerdoce à vie, privant l’administration d’expériences multiples et la connaissance concrète de la vie économique. Qu’importe le vent du dehors, la diversité de recrutement et son renouvellement permanent ! Qu’importe le mélange des parcours et des formations à tous les échelons ! Quel fonctionnaire se soucie, comme un entrepreneur, de payer les salaires, la TVA, d’équilibrer un budget, d’obtenir un prêt, de tenir compte des clients ? L’Etat n’offre même pas un sourire aux usagers. Les contractuels de l’administration paraissent plus au fait des dossiers que la cascade de directeurs, directeurs adjoints et sous-directeurs. Dans la fonction publique à la française, chacun est assuré de gravir les échelons (ceux qui sont en dessous de la caste des énarques) et de recevoir des primes sans mérite (le mérite serait au-dessus. Il appartient à ceux qui corrigent les virgules des autres catégories et font des discours pour la galerie).
Ancien négociant en cognac, Jean Monnet a montré pourtant comment l’Etat devait travailler. Riche d’expériences multiples, il a participé aux affaires publiques aux côtés des Alliés lors des Première et Seconde guerres mondiales. Entre-temps, il fut banquier en Californie et en Chine. A la Libération, il joua un rôle central dans la mise en œuvre du Plan français de reconstruction, de la CECA (1951), du Marché Commun (1957) et du Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe (1955-1975).

Dans ses Mémoires, Jean Monnet relate la façon dont il constitua une équipe pour imaginer le Plan de la modernisation de la France. Nous recherchâmes les hommes les plus ouverts au progrès, les plus écoutés dans leur milieu. […] Tous furent amalgamés en quelque sorte dans l’équipe. Les fonctionnaires n’étaient pas exclus, mais ils étaient au milieu d’un groupe plus diversifié, comprenant un ou deux universitaires, des chefs d’entreprise, des syndicalistes, des hommes politiques, …, tous appelés à examiner chaque problème dans son ensemble et sur tous ses aspects. Comme toutes les classes sociales étaient associées dès l’origine, les conclusions du Plan étaient automatiquement comprises et acceptées. L’équipe, volontairement réduite, se nourrissait de l’expérience des hommes les plus compétents et les plus directement concernés dans le domaine qu’elle explore. Au diable la volonté de conservation de tant de personnages liés aux formes anciennes de pensée ! Au diable les clivages nuisibles à la circulation des idées ! Au lieu de s’enferrer dans les clivages traditionnels, le groupe de choc, dans sa composition hétéroclite, était invité à essayer toutes formes de raisonnement. - Chiche ! - Pourquoi pas ! Chaque interaction fut pour chaque membre une pique qui le faisait avancer.

Il faut reconnaître que les hauts fonctionnaires, qui dominent le pays, ont toutes les qualités, sauf l’esprit d’entreprise. Jean Monnet lutta pour empêcher la tutelle du Ministère des affaires économiques et des finances sur le Plan. Il ne voulait pas que l’on suive sans penser les oukases la Nomenklatura française. Il voulait qu’on pense ensemble, qu’on imagine des solutions neuves et rigoureuses aux problèmes les plus complexes. Quand on voit comment les « hauts » dirigeants du Trésor et de la Banque de France n’ont pas su contrôler les frasques de leur collègue qui dirigeait le Crédit Lyonnais de 1988 à 1993, on ne peut que souscrire à pareille analyse. Les dons exceptionnels de certains ont coûté 100 milliards de francs (15 milliards d’euros) à la France. Jean Monnet est mort en 1979, mais l’état de la question demeure. La haute fonction publique est plus soucieuse de s’octroyer des droits et des privilèges que de corriger son inaptitude à créer de bonnes décisions en introduisant dans les réunions des gens de tous horizons. Pour transformer la France, il faudrait d’abord transformer les grands corps de l’Etat et peut-être les écoles où on les fabrique. Dixit Jean Monnet, qui ajustait son jugement, dans les pays où il se rendait, sur la sagesse des grands praticiens de la société dont la première règle est de ne pas se tromper en ne prétendant pas tout savoir a priori (27).

Les saint-simoniens de l’Etat ont oublié que leur idole, Saint-Simon, préconisait le mélange des genres. Il en fut lui-même l’incarnation dès la fin du XVIIIe siècle en étant aux côtés des insurgents américains contre l’Angleterre. A son retour en France, Saint-Simon souhaita que l’Etat soit animé par des chefs d’industrie et non aux mains de technocrates qui n’ont aucune expérience des affaires (à commencer par celle des petites et moyennes entreprises). Il aurait pu ajouter, comme Monnet : les banquiers (non aigrefins), les avocats (qui savent mieux négocier et conclure les contrats, du plus simple au plus complexe) et les journalistes - ceux qui font voir, et non ceux qui flattent les gens au pouvoir. Toutes ces professions restent, par nécessité, collées au réel. Ils connaissent les problèmes. La biographie de Saint-Simon suggère une méthode, encore plus révolutionnaire que celle de Monnet :
"J’ai fait mes efforts pour connaître, le plus exactement qu’il m’a été possible, les mœurs et les opinions des différentes classes de la société ; j’ai recherché, j’ai saisi toutes les occasions de me lier avec des hommes de tous les caractères et de tous les genres de moralité. […] J’ai tout lieu de m’applaudir de la conduite que j’ai tenue, puisque je me vois en état de présenter des vues neuves et positives à mes contemporains. […] Pour faire des découvertes, il faut : 1° Mener, dans la vigueur de l’âge, la vie la plus originale et la plus active ; […] 3° Parcourir toutes les classes de la société ; se placer personnellement dans le plus grand nombre de positions sociales différentes, et même créer, pour les autres et pour soi, des relations qui n’aient point existé" (28).

Plus de 2000 milliards de dettes ! Malgré une fonction publique pléthorique vantant l’intérêt général, la France a accumulé dettes sur dettes depuis 40 ans. Des milliards ont été dépensés sans résultat dans la sidérurgie, l’informatique, les « plans calculs », même s’il faut reconnaître certaines réussites (Airbus, Ariane, l’industrie nucléaire, le TGV). Les politiques, qui sont en France souvent fonctionnaires, tant au niveau du Parlement que de celui des ministres, n’ont pas voulu entendre les avertissements de la Cour des comptes et de quelques esprits courageux. L’Etat est devenu une machine, non à faciliter l’innovation, mais à produire des erreurs répétées. Le constat d’aujourd’hui demeure celui d’hier. Pourquoi, se demandait-on déjà, la réussite à un ou plusieurs concours entre vingt et trente ans conférerait-elle des titres de légitimité personnelle supérieurs à ceux que procurent une compétence et une notoriété acquises sur le terrain, au cours d’une carrière professionnelle ? Et d’attester, il y a trente ans, que l’on commence à s’apercevoir que sur les marchés internationaux la brillance et le mépris du détail peuvent rapidement dégénérer en légèreté, la vertu en naïveté, et l’arrogance en masque de l’incompétence. L’amateurisme polyvalent, le pantouflage et le renvoi d’ascenseur, institution consubstantielle au système français, nuisent quelquefois au professionnalisme de nos milieux d’affaires, et expliquent quelques retentissants ratages dont nous avons le secret (29). Le partage entre la loi et le contrat au sein du droit est toujours à l’avantage de la première, entravant le travail de la sphère privée. La législation fiscale – le summum ! – est non seulement des plus lourdes mais des plus instables, ajoutant inutilement du risque à celui de l’offre et de la demande. L’Etat surprotège. La France et son économie sont devenues l’histoire d’une névrose (30).

L’Etat surprotège, mais les plus pauvres, hors statut, sont dans la rue. Que faire, alors que l’initiative privée pousse malgré tout, çà et là, entre les pavés ? Pourquoi pas nous ? revient à la charge l’ex-PDG d’Essilor (31). La France peut se réformer. Les solutions ne manquent pas. Elles sont partout décrites, décortiquées. La nôtre n’a pour but que les conditions de création des idées originales qui concourent et cabossent avantageusement la fonction de production. Il ne s’agit ni d’ordonner, ni d’appliquer des ordres sans comprendre, mais de faire advenir la vraie diversité (pas celle qui est un trompe-l’œil ou qui sert de pot de fleurs sur fond d’homogénéité). Mais ce réquisit ne saurait suffire. Si l’entrepreneur de Schumpeter n’est pas le seul compositeur, il n’en est pas moins le chef d’orchestre. C’est lui qui doit décider, mettre en musique, entraîner les gens pour qu’ils apprennent à bien jouer ensemble. De Gaulle et Léon Blum ont soutenu le plan de reconstruction de la France, élaboré autour de Jean Monnet. Socialiste, Léon Blum fit preuve, et de discernement, et d’énergie. Ses paroles sont d’or :

"Voulons-nous, ou non, mettre la France libérée au pair de la science et de la technique modernes ? Ou bien n’envisageons-nous pour elle, dans l’avenir, qu’une vie chiche de médiocrité et de routine ? Voilà le choix qui se pose pour notre pays. Qu’on note bien que l’économie française, même gérée chichement et médiocrement, ne pourrait pas se priver d’importer sans se condamner à l’asphyxie et à la mort. Pour importer, il faut pouvoir exporter. Pour exporter, il faut pouvoir produire dans des conditions à peu près comparables à celles des autres productions concurrentes, c’est-à-dire qu’il faut refaire et moderniser. Ainsi tout se tient, tout se commande, et l’on aboutit toujours à la même conclusion. Seulement, suivant que l’un ou l’autre choix prévaut, que l’un ou l’autre état d’esprit prédomine, la tâche nécessaire en tout état de cause sera entreprise avec vaillance, décision et hardiesse, ou bien avec une certaine prudence timorée méticuleuse et lésineuse. Dans un cas, on pourra rallier autour d’elle la confiance et la collaboration ardentes du pays ; dans l’autre, elle se traînera lentement, obscurément, au milieu de l’indifférence et du scepticisme publics (32)."

Alain Laraby, médiateur international

Alain Laraby est médiateur international, accrédité à Londres auprès du London Chartered Institute of Arbitrators et à Paris auprès de l’Association des Médiateurs Européens (Ame).
Pendant près de cinq ans, il fut en charge des dossiers de justice internationale et transitionnelle au sein du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie du Quai d’Orsay. Dans ce cadre, il rédigea des Lignes directrices pour le Ministère des Affaires étrangères sur la justice transitionnelle dans le monde. Il entreprit diverses missions à l’étranger, notamment en Afrique du Sud, en Angola, au Cameroun, au Kenya et au Canada. 
Alain Laraby est membre du groupe francophone dans le cadre du projet de l’Académie diplomatique internationale (ADI), intitulé « Law & diplomacy », en association avec l’American Bar Association et les autorités suisses. Ce groupe prend part aux travaux de la Task force qui a pour objet de faire des recommandations pour mieux articuler les questions de justice internationale (notamment celles soulevées par la Cour pénale internationale) et les institutions politiques internationales (en particulier le Conseil de sécurité). 
Avant d’être diplomate, il fut avocat à la Cour de Paris et solicitor à Londres (membre de la Law Society). Son domaine d’intervention fut l’anti-trust communautaire dans lequel il fut amené à négocier avec la Commission européenne. Il fut également Expert visitor pour diverses organisations internationales effectuant, des missions et formations, dans le domaine de la négociation contractuelle, de hauts fonctionnaires, juristes et hommes d’affaires, en particulier en Europe, en Afrique (RDC, Burkina Faso, Sénégal) et au Moyen-Orient (Liban).

Alain Laraby est intervenant à Sciences Po (Paris) dans le cadre de la formation continue, seul ou en binôme avec un économiste du CEPREMAP (Centre d’Etudes Prospectives et Informations Internationales, dépendant des services du Premier ministre), il enseigne la négociation et le lobbying à la lumière de la théorie des jeux. Il enseigne par ailleurs les techniques de médiation dans diverses institutions, françaises et étrangères.
Il écrit dans diverses revues littéraires, politiques et philosophiques. En raison de sa formation scientifique, il collabore également à diverses institutions (Institut Henri Poincaré) et revues mathématiques (Quadrature, la Jaune et la Rouge de l’Ecole Polytechnique, …).

 

(1) Sur le tracé des figures, v. David Stadelmann, La fonction de production Cobb-Douglas, Université de Fribourg, 2003-2004 ; Magnan de Bornier, L’expression de la fonction de production, univ-cezanne.fr, 116.1.2003.
(2) Marc Montoussé, ‎A Bertrand, ‎Kim Huynh, Microéconomie, ed. Bréal, 2007, p.105.
(3) Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs. L’entreprise française et la mondialisation, Paris, Les Belles lettre, 2010, p.21.
(4) Ibid., pp.74-82.
(5) Ludwig von Mises, L’action humaine [1940], Paris, Institut Coppet, p.137, 203 et 336.
(6) Ibid., p.49, 51, 165, 235, 273 et 413.
(7) X. Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, ,op. cit., 125.
(8) François Cusset, French Theory, The University of Minnesota, 2008, p.41, 150 , 160 et 330.
(9) Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, t.1 : Théorie des ensembles pratiques, Paris, Gallimard, 1960, p.202, 308-309, 343, 477 et 591.
(10) Félix Guattari, La révolution moléculaire, Paris, édit. Encres, 1977, pp.32-33, 48 et 166-167.
(11) Financial Times, A model that everyone wants, Aug. 6, 2012 ; Time magazine, Why Germany must save the Euro, Aug. 12, 2013 ; La Croix, Le Mittelstand allemand se nourrit de « la perfection du banal », 11 oct. 2012.
(12) Jean-Marc Daniel, Le socialisme de l’excellence. Combattre les rentes et promouvoir les talents, Paris, François Bourin éditeur, 2011, pp.25-26, 38, 51, 98, 100, 145 et 172.
(13) Georges Ripert, Aspects juridiques du capitalisme moderne, Paris, L.G.G.J, 1951, p.345.
(14) Gilles Deleuze, Claire Pernet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1977, pp.57-71.
(15) Gerald Harris, The Art of Quantum Planning. Lessons from Quantum physics for Breakthrough Strategy, Innovation, and Leadership, San Francisco, BK, 2009.
(16) Paul Watzlawick, Ultra-solutions. Ho to fail most successfully, New York, Norton company, 2001, passim.
(17) Scott E. Page, The Difference. How the power of diversity creates better groups, firms, schools, and society, Princeton University Press, 2007, p.11.(18) Ibid., ch. 6 : Diversity and problem solving.
(19) Ibid., p.208. Dans son ouvrage, l’auteur renvoie à des articles plus techniques.
(20) Wikipedia, Espace vectoriel, p.4 ; www.kartable.fr; http://www.cad.zju.edu.cn/home/hwlin/publications.htlm
(21) http://fr.wikipedia.org/wiki/Fonction_gaussienne; http://fr.wikipedia.org/wiki/Logarithme_complexe
(22) Constantine A. Stephanou, Adjusting to EU Enlargement : Recurring Issues in a New Setting, UK, 2006, p.94.
(23) A Riemann surface is a surface-like configuration that covers the complex plane with several, and in general infinitely many, "sheets." These sheets can have very complicated structures and interconnections. Riemann surfaces are one way of representing multiple-valued functions. (Cf. WolframMathworld, Riemann surface).
(24) Alain d’Iribarne, La compétitivité. Défi social, enjeu éducatif, Paris, Presses du CNRS, 1989, pp.145-146.
(25) Joseph Puzo, « Comment monter en gamme pour une PMI ou un territoire ? », in Journal de l’Ecole de Paris du management, reproduit in Problèmes économiques, Allemagne, Ses choix, ses défis, Documentation française, janv. 2014.
(26) Jean-Pierre Robin, « Les trois mots qui manquent pour avoir une politique économique efficace », in Le Figaro, 3 nov. 2014
(27) Jean Monnet, Mémoires, Paris, Fayard, 1976, passim.
(28) Saint-Simon, Abrégé de l’histoire de ma vie [1809], in Saint-Simon, Textes choisis, Paris, édit. Sociales, 1951, pp.59-60.
(29) Laurent Cohen-Tanugi, La métamorphose de la démocratie française. De l’Etat jacobin à l’Etat de droit [1989], Paris, Folio, 1993, pp.218-219.
(30) Jean Peyrelevade, Histoire d’une névrose, La France et son économie, Paris, Albin Michel, 2014.
(31) Xavier Fontanet, Pourquoi pas nous ? Paris, Fayard, 2014.
(32) Léon Blum, 1946, in Jean Monnet, Mémoires, p.368.

économie de l'innovation

Rapport du CNI : où en est l'avancement des plans d'actions des contrats de filière ?

A l'occasion de la remise du rapport annuel du Conseil national de l'industrie, France Stratégies et le CNI estiment que la reconquête industrielle doit mobiliser toutes les politiques publiques impactant l'industrie : éducation, emploi, énergie, fiscalité et simplification.

Le Vice-Président Jean-François Dehecq, et les membres du Bureau du Conseil National de l’Industrie (CNI) ont rendu public le rapport 2014 du CNI.
Le CNI relève que la politique industrielle est revenue au centre des préoccupations des pouvoirs publics français et a gagné en ambition, mais qu’elle n’a pas encore acquis toute sa dimension transversale. L’engagement des pouvoirs publics doit être soutenu dans la durée et traverser tous les volets des politiques publiques pour gagner en cohérence et en efficacité. Jean-François Dehecq de déclarer : "Dialogue et action, ce sont les deux axes majeurs sur lesquels je m’efforce de piloter et d’animer le CNI, pour qu’il contribue à renforcer l’industrie en France, pour plus de croissance économique, plus d’emplois, plus d’innovation, plus d’exportation, plus de confiance et de fierté de la France envers son outil industriel."

A ce titre, le CNI cible quatre objectifs prioritaires :

• la relance de l’investissement industriel et la modernisation de l’outil de production : le CNI salue la récente mise en place de la mesure de sur-amortissement et se félicite de l’ambition donnée au plan « Industrie du futur », levier d’action majeur qui devra mobiliser l’ensemble des acteurs ;
• une politique de formation technologique et professionnelle, initiale et continue, à la hauteur des enjeux, pour assurer dans les métiers industriels le renouvellement des générations de salariés et développer les compétences nécessaires à la transformation numérique de l’industrie;
• la compétitivité des entreprises industrielles, notamment ses composantes coût de l’énergie et coûts administratifs, grâce à une politique de transition énergétique soucieuse de la compétitivité du prix de l’énergie, et une accélération de la simplification réglementaire. Une limitation de la sur-transposition en droit français des réglementations européennes est à instaurer avec détermination, car celle-ci a un effet négatif sur l’activité et l’emploi industriel en France ;
• le renforcement du tissu industriel des ETI, PME et TPE, entreprises créatrices d’emplois industriels nets en France, en concevant spécifiquement pour ces entreprises des mesures de politiques offensives visant à dynamiser l’activité et l’emploi industriels, au travers de dispositifs simples, expliqués et relayés sur le terrain par des actions de communication et de promotion.

En 2015/2016, le CNI poursuivra son action de recommandation aux pouvoirs publics. En s’appuyant sur les référents parlementaires désignés pour chaque Comité stratégique de filière, il s’attachera à conforter la prise en compte des enjeux industriels par les acteurs politiques, et à les fédérer autour de l’objectif de l’activité et l’emploi industriels en France.

Le CNI a retenu cinq axes prioritaires dans son programme de travail : l’emploi, la formation et le recrutement dans les métiers industriels, la transformation numérique de l’industrie, l’économie circulaire, l’articulation des actions des comités stratégiques de filière nationaux avec les territoires, l’amélioration de l’accès des entreprises industrielles à la commande publique.

Il poursuivra avec ses quatorze Comités stratégiques de filière la mise en œuvre des contrats de filière rassemblant 360 actions, dont 72% sont accomplies ou en cours de réalisation.

"Le temps où l’Etat planifiait et organisait seul notre économie est définitivement révolu. Désormais, pour être efficace, l’action publique doit être collective et inclusive. Elle doit associer étroitement tous les acteurs, toutes les parties prenantes, toutes les forces vives de notre pays.
La Conseil national de l’industrie est le cadre qui a permis, et qui permet encore, d’opérer ce changement radical de méthode dans le champ industriel. C’est un lieu de débat véritable, de concertation approfondie, de convergence entre partenaires sociaux et de décisions fortes. C’est une enceinte qui scelle l’alliance des producteurs, qui rassemble toutes les bonnes volontés, tous les acteurs et tous les passionnés de notre industrie : des représentants des salariés, des dirigeants d’entreprise, des élus et des membres de l’administration. Au total, plus de 1500 contributeurs bénévoles ! Cette Union nationale est indispensable, car jamais les enjeux auxquels doit faire face notre industrie n’ont été aussi grands. La crise a levé le voile sur son décrochage. En une décennie, sa part dans le PIB est passée de 21 à 13%. Voilà pourquoi il est impératif de réagir et d’agir, et surtout de le faire ensemble." déclarait Emmanuel Macron, Ministre de l'Economie, de l'Industrie et du Numérique.

Téléchargez le rapport annuel du CNI

économie de l'innovation

La guerre des cerveaux

La course au cerveau artificiel passe par la conquête des cerveaux.
Ceux, bien réels, issus des meilleurs laboratoires du monde.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’information qui fait le tour des médias en France : Facebook implante son laboratoire d’intelligence artificielle (IA) à Paris. A grand renforts de communiqués, le gouvernement crie sa joie et la plupart des observateurs de la scène technoscientifique se gorgent d’un orgueil pour une fois bien placé. Oui, en France, nous avons des talents, nous avons des cerveaux. Regardez, même les américains nous veulent ! 

Doit-on rejoindre ce concert de louanges et de satisfecits quasi unanimes ou nous poser des questions qui peuvent fâcher ? Analyse.

 

Cocorico !

 

Le choix de Facebook d’implanter son laboratoire à Paris est certes un beau succès et une reconnaissance de la recherche française dans des domaines scientifiques très avancés et notamment les mathématiques ou la cybernétique. Facebook a déjà recruté nombre de chercheurs et d’ingénieurs français pour rejoindre ses équipes de Menlo Park ou New York. Mais c’est la première fois que le géant de la Silicon Valley choisit Paris pour implanter un labo de recherche hautement stratégique.

Pourquoi Paris plutôt que Londres ou Zurich qui sont les destinations d’autres acteurs de l’internet comme Microsoft ou Google. Est-ce pour bénéficier du Crédit Impôt Recherche ? Est-ce parce que nos salaires sont moins élevés que dans la Silicon Valley ? Est-ce pour faire geste vis à vis du gouvernement français, comme Google l’a fait avec son Institut culturel parisien ? Pas vraiment. Ces raisons sont insuffisantes au regard de l’objectif majeur de Facebook : prendre une longueur d’avance sur les concurrents dans le recrutement des meilleurs cerveaux prêts à livrer une bataille hautement stratégique : la conquête du cerveau artificiel.

Yann LeCun, Directeur de la recherche de Facebook Artificial Intelligence Research

Pour Mike Schroepfer, le CTO de Facebook interrogé par l’Usine digitale, Paris "a la plus grande concentration de talents de toute l’Europe." Le n°4 de Facebook cite aussi "la possibilité de collaborer avec une communauté de recherche très dynamique." Yann LeCun, patron français de FAIR, le labo IA de Google précise : « Il n'y a pas d'autre laboratoire de recherche de haut niveau établi à Paris, tandis que plusieurs de nos concurrents, comme Google et Microsoft, sont bien implantés à Londres. Donc il y a davantage de talents disponibles en France." En d’autres termes : le réservoir de cerveaux français est encore assez disponible ; allons-y avant les autres.


La bataille entre géants fait rage
Entre les deux mastodontes Google et Facebook, la bataille fait en effet rage dans la course au développement de l’intelligence artificielle. L’objectif n’est pas (encore) de créer des humanoïdes intelligents capables de remplir des fonctions et des services pour lesquels les humains seront vite dépassés. Non, l’objectif immédiat est de rendre les ordinateurs aussi intelligents que ceux qui les utilisent. Des ordinateurs capables de comprendre ce que vous voulez et peut-être avant que vous ayez conscience que vous le voulez.
Des programmes d'intelligence artificielle peuvent déjà reconnaître des images et traduire la parole humaine. Les chercheurs recrutés ont pour mission d’aller encore plus loin et de construire des systèmes qui peuvent correspondre à la capacité du cerveau humain pour traiter des défis plus complexes : de prédire par exemple de manière intuitive les conditions de circulation tout en évitant les voitures ou les drones automatisés, ou de saisir l'intention de textes écrits et messages parlés, afin que l’ordinateur puisse mieux anticiper les informations que les utilisateurs souhaitent obtenir.

Google travaille sur l'intelligence artificielle depuis plusieurs années ; la société de Mountain View a recruté d’éminents chercheurs tels que Andrew Ng de Stanford ou Geoffrey Hinton, des stars académiques dans leurs domaines, pour construire des systèmes informatiques fondés sur des "réseaux de neurones". Apple, de son côté, mise sur son programme Siri de reconnaissance vocale, encore largement améliorable. La firme à la pomme a ainsi embauché l’année dernière un des meilleurs spécialistes du Deep Learning (apprentissage machine profond), Abdel-Rahman Mohamed, un petit génie de l'Université de Toronto.

Facebook, quant à lui, veut mieux comprendre les conversations et les préférences de ses utilisateurs afin qu'il puisse leur proposer les messages les plus pertinents. Marc Zuckerberg a ainsi laissé entendre qu'il veut rivaliser avec Google pour fournir des réponses pertinentes aux questions des utilisateurs, en s’appuyant sur la puissance d’observation que représente le 1,4 milliard de membres du réseau social. Le patron mythique de Facebook affirme volontiers au San Jose Mercury News : «Notre objectif est d'emprunter de nouvelles approches dans l’IA pour parvenir à donner du sens à tout le contenu que les gens partagent."

Une road map ambitieuse
Les équipes du Facebook Artificial Intelligence Research (FAIR) de Paris mèneront des projets de recherche fondamentale, à plus ou moins long terme, sur une grande variété de thèmes en lien avec l'intelligence artificielle. L’un des thèmes de prédilection sera celui de la vision par ordinateur, "l'un des domaines d'excellence de la France" selon les mots de Yann le Cun, rapportés par l’Usine Digitale. L'objectif ultime de Facebook est de permettre à ses ordinateurs de comprendre finement tout ce que publient ses utilisateurs pour mieux leur délivrer le contenu qu’ils attendent. A terme, cette même technologie pourrait être capable d'extraire encore plus d'informations (la scène se déroule-t-elle à l'intérieur ou à l'extérieur ? quel type de sport est pratiqué sur les images ?). Facebook veut permettre aux ordinateurs d'apprendre à identifier des objets, éléments, scènes, de la même façon que le ferait un humain.

 

Les chercheurs recrutés par Facebook vont donc travailler sur la reconnaissance vocale, la traduction, la lecture d’images et l’apprentissage automatique (« machine learning ») et profond (« deep learning »). Avec, comme le souligne Rémi Noyon dans L’Obs, en toile de fond, les rêves des transhumanistes sur l’ « intelligence artificielle forte ».
En franchissant le seuil du deep learning, ce sont les réseaux informatiques eux-mêmes qui apprennent à reconnaître les tendances en analysant de vastes quantités de données, plutôt que de compter sur les programmeurs pour leur dire ce que représente chaque motif. Les réseaux abordent les problèmes en les décomposant en une série d'étapes, exactement de la même façon que les couches de neurones travaillant dans un cerveau humain. Cette approche a été lancée dans les années 1980 – notamment par des chercheurs comme Yann LeCun – mais aujourd’hui, le potentiel de ces recherches explose grâce à l’accès à des systèmes informatiques de plus en plus puissants et des masses gigantesques de données.

Pour parvenir à ses fins, Facebook n’y est pas allé de main morte
La société recrute à tour de bras les meilleurs chercheurs en mathématiques, informatiques, imagerie, robotique, big data. Dans ces domaines la France a des atouts de poids. C’est ce que reconnaît le magazine Tech Crunch : « La France possède un nombre incroyable de chercheurs de talent ; ils sont les meilleurs du monde en maths, en physique, en recherche robotique. Plusieurs médaillés Fields travaillent dans les Universités françaises ».

La page « people » du site dédié au FAIR de Facebook est, sur ce point, particulièrement éloquente. Dans l’équipe on trouve une grande majorité de français issus des meilleures écoles et universités :

 

 

Et ce n’est pas fini puisque le Directeur de la recherche Yannn LeCun lance un appel sur le site de FAIR : « Si votre rêve est de résoudre l’IA, alors Facebook, avec son incroyable infrastructure, la richesse de ses données et ses super talents – est simplement l’endroit le plus excitant où il faut être. »

Siphonage ?
Les meilleurs rejoignent Facebook. Yann LeCun affirme dans Le Monde : « Nous n’avons pas de mal à les convaincre de nous rejoindre. Ils travailleront avec les meilleurs, sur des projets ambitieux et auront les moyens techniques nécessaires ». Il poursuit : « Nous les incitons en outre à collaborer avec d’autres équipes et publier leurs résultats de recherche ».

Pas un mot sur les salaires. C’est TechCrunch qui soulève le voile pudique en montrant du doigt le revers de la médaille du modèle français : « En France, si vous êtes passionné par la recherche scientifique vous pourrez travailler dans des labos publics et être entouré de gens très brillants. Mais n’espérez pas gagner beaucoup d’argent car les scientifiques français gagnent largement moins que ce qu’ils valent. C’est pourquoi ils choisissent de partir aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne et cherchent du travail dans le privé. »

Quand un Facebook débordant de cash arrive dans un tel écosystème, il crée forcément un appel d’air. Doit-on craindre que le meilleur de la recherche française soit ainsi siphonné par un géant à peine vieux de 15 ans ?


Carnegie Mellon University

Le cas n’est pas improbable car il est arrivé très récemment avec Uber aux Etats-Unis. Cette startup à la croissance galopante a signé un partenariat « stratégique » avec l’université américaine Carnegie-Mellon. Le Wall Street Journal révèle qu’en quelques mois, le partenariat a tourné au fiasco pour l’université, qui a perdu quarante de ses meilleurs chercheurs du Centre national d’ingénierie robotique (NREC), sur une centaine, débauchés à prix d’or par Uber.

La question mérite d’être posée : doit-on craindre que la recherche publique française, composée de pépites lentement formées dans les meilleures écoles publiques, émigre comme un seul homme vers le privé, et pas n’importe lequel, l’une des firmes les plus puissantes de la planète. Doit-on craindre que l’investissement de la communauté nationale sur ces talents ne profite finalement pas à la recherche publique ou à l’industrie nationale ? Doit-on vraiment se réjouir de voir le bénéfice de nos formations d’excellence, – un retour sur investissement composé de brevets, connaissances stratégiques, actifs immatériels considérables – nous échapper ? De surcroit au profit d’acteurs économiques internationaux qui sont, on le constate jour après jour, plus puissants que des Etats ?

Le directeur de la Recherche de FAIR tente de nous rassurer en affirmant que les travaux des chercheurs se feront en collaboration avec les universités et les centres de recherche, que les publications scientifiques seront encouragées, que le partage avec le monde scientifique sera le plus ouvert possible. Peut-être. Mais dans la guerre de la connaissance, dans l’immense foire d’empoigne des brevets, on doute que les intentions de Facebook se limitent à la seule gloire de faire progresser la science. 

Ne jetons pas la pierre aux chercheurs

Surtout en France où il est notoire qu’ils sont particulièrement mal payés. Car, au-delà des questions d’argent il y a aussi pour eux l’intérêt de la recherche, qui est une motivation majeure. En travaillant pour Facebook ou un autre géant du web, ils ont le sentiment d’être « là où ça se passe ».
Ces entreprises peuvent faire tourner des algorithmes sur des dizaines de milliers de machines d’une puissance incomparable. Cette puissance de calcul est de plus en difficile à acquérir par les universités et les centres de recherche publics. On a beau essayé la mutualisation des moyens comme le fait le GENCI en France, on est encore loin du compte.

Mais ce qui excite encore plus les chercheurs, c’est la masse immense de données qu’ils peuvent utiliser dans leurs recherches. Ceux qui travaillent sur la reconnaissance d’images peuvent ainsi tester leurs hypothèses sur les centaines de millions d’images publiées sur Facebook.

L’autre facteur qui fait souvent pencher la balance et incite les chercheurs universitaires à choisir une entreprise comme Facebook c’est le temps. Le milieu académique est par nature intrinsèque lent, lourd et procédurier. Pour lancer un projet de recherche académique il faut des mois entiers entre le début des travaux, le processus d’évaluation, la recherche des financements. Or dans le domaine de l’IA tout va très vite. Tout bouge partout à grande vitesse. Pour les chercheurs, travailler avec Facebook c’est aussi un moyen de rester dans la course, de ne pas être dépassé par les autres.

Un enjeu qui nous dépasse
La recherche scientifique n’est pas une activité anodine. Surtout en matière d’intelligence artificielle. Les chercheurs travaillent sur des sujets qui vont changer notre culture, notre façon d’être. Mais ils ne savent pas forcément ce qu’ils font. Cela peut paraître paradoxal voire insultant pour leur travail. En réalité dans ces domaines qui produisent des algorithmes évolutifs, qui accélèrent considérablement les progrès de l’apprentissage des machines, il arrive un moment où la machine produite crée son propre code et sa propre logique.


Stephen Hawking © Reuters/Jason Lee

Serons-nous toujours en mesure de comprendre et contrôler le langage des machines ? Nous entrons dans les paranoïas de science-fiction. Et pourtant d’éminents esprits menés par Stephen Hawking nous ont mis en garde, l’année dernière, dans une désormais fameuse « lettre ouverte », contre une escalade incontrôlable de l’intelligence artificielle, encourageant une recherche prudente et réfléchie.
Pour sa part, Bill Gates, tout en soulignant qu’un quart des recherches de Microsoft est consacré à l’intelligence artificielle, se demande comment on peut ne pas être inquiet. Quand on fait de la recherche sur l’intelligence artificielle, on doit se poser la question : « Qu’est-ce qui se passe... si elle émerge ? »

Que craignons-nous ? Qu’à partir d’un certain degré de complexité, émerge la conscience des systèmes. On nous prévient depuis longtemps : lorsque la capacité de calcul des ordinateurs sera telle qu’elle atteindra ou dépassera le niveau du cerveau humain, la machine pourra prendre des décisions autonomes. Les experts les plus crédibles affirment qu’en 2050, c’est très proche, en vertu de la loi de Moore sur la montée en puissance exponentielle des capacités de calcul des ordinateurs, la machine sera tellement puissante qu’émergera la conscience. Ray Kurzweil, l’un des gourous technoprophètes embauché par Google en 2012, appelle ce moment le point de singularité.


Ray Kurzweil © Forbes

De nombreux chercheurs partout dans le monde estiment qu’il faut freiner les recherches scientifiques dans ce domaine, car elles peuvent nous emmener à un niveau où le retour sera impossible. Ou tout au moins, qu’il faut prendre le temps de réfléchir soigneusement à la direction que nous prenons et à mettre en place des garde-fous. Des sociétés comme Facebook, Google, Apple en sont-elles capables ? Et le souhaitent-elles ? Pouvons-nous imaginer qu’elles créent des commissions d’éthique, de même nature que celles dont les Etats sont si friands ?

Le cyber-anthropologue, Michel Nachez est un de ceux qui est le plus circonspect dans le concert de louanges que l’on a entendu en France ces derniers jours. Il souligne sur France Culture les motivations commerciales de Facebook, comme celles de Google et d'autres dans ces millions dépensés : "Bien sûr, ils ont des discours souvent humanistes, mais pour l'instant, on a aucune idée de ce qu'ils vont vraiment faire dans le futur".


Le sujet est extrêmement sensible. Est-ce la raison pour laquelle la communication de Facebook sur l’implantation parisienne a été aussi minimaliste : son point presse s'est limité à 4-5 journalistes, ceux "qui suivent de près Facebook". Y-aurait-il quelque chose à cacher ?

 

Pour se divertir sur le thème de l'IA: 

Le dernier film d'Alex Garland, Ex-Machina, dans les salles en ce moment
Caleb est programmateur de l’une des plus importantes entreprise d’informatique au monde (suivez mon regard). Lorsqu’il gagne un concours pour passer une semaine dans un lieu retiré en montagne appartenant à Nathan, le PDG solitaire de son entreprise, il découvre qu’il va en fait devoir participer à une étrange et fascinante expérience dans laquelle il devra interagir avec la première intelligence artificielle au monde qui prend la forme d’un superbe robot féminin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

analyses

Chère Mathématique, mais si, on t’aime !

Crise de valeur ou crise identitaire ? La communauté mathématique française a besoin de chiffres pour montrer qu’elle joue un rôle clé dans notre économie. Un rapport vient d’être publié qui témoigne de l’implication des matheux dans tous les secteurs de l’innovation. Pourtant les entreprises sont moins enclines qu’en Allemagne, notamment à saisir leur rôle stratégique. Et les jeunes sont moins fascinés qu’avant par la maîtrise de la « langue mathématique ». Radioscopie d’un malaise.

Qui mieux que le brillant et raffiné Cédric Villani, peut mettre de la chair dans les maths, et prouver la valeur de cette langue logique si puissante pour étayer l’intelligence ? C’est le dernier récipiendaire français de la médaille Fields qui mit en scène ce 27 mai au Ministère de l’Enseignement Supérieur et la Recherche la remise du premier rapport national sur l’impact socio-économique des mathématiques en France. En 57 pages, le document prouve par A+B que les mathématiques contribuent à la création de valeur ajoutée à hauteur de 15% du PIB (valeur en 2012). Pour des emplois qui ne représentent que 9% de l’ensemble des métiers, c’est un beau score. Le rapport souligne l’effet de levier des mathématiques : 50% des technologies clés sont conditionnées par les progrès mathématiques. Il pointe les cinq champs de compétences stratégiques qui requièrent des mathématiques fondamentales ou appliquées : traitement du signal et analyses d’images, data mining (statistiques, analyse de données et apprentissage), MSO (Modélisation, simulation, optimisation), HPC (calcul haute performance) et enfin sécurité des systèmes d’informations et cryptographie.

La maîtrise de ces champs de compétences par les entreprises est vue comme essentielle pour leur permettre de relever les défis industriels. Si les technologies de l’information, les télécoms, les réseaux, l’énergie ou la finance sont gourmands en mathématiques, la santé aussi : 50% des technologies clés dans le domaine du vivant sont impactées par les mathématiques dont 20% très fortement. Il faut noter une tendance des grands groupes à s’appuyer sur des centres d’expertise associant mathématiciens, économistes et informaticiens pour des stratégies (d’optimisation pour l’énergie chez EDF de modélisation économique chez GDF Suez). Safran, Limagrain, Alcatel-Lucent, Michelin, Alstom, Areva ou Total disposent d’équipes spécialisées au sein de la R&D. Evidemment sur le marché mondial des Big Data estimé à 24 Milliards de dollars en 2016, les besoins mathématiques explosent : on attend la création de 137 000 emplois d’ici 2020.

A lire cette litanie des bons services rendus à la croissance par la science mathématique, on s’interroge sur ce qui a bien pu pousser la communauté des mathématiciens à vouloir ainsi montrer comme elle compte !  Crise d’identité ou crise de reconnaissance ? « Il était important de quantifier le rôle effectif pour notre industrie » insiste Cédric Villani.

Il semble que les sociétés savantes françaises ont impulsé ce travail réflexif dès 2008 (enquête sur les mathématiques au cœur de l’innovation) suivie par un travail en Grande Bretagne publié en 2010 par le Cabinet Deloitte (Measuring the Economic Benefits of Mathematical Science Research in the UK).

Au niveau européen, le rapport Forward Look « Mathematics and industry », réalisé en 2011 par la Européen Science Foundation, a eu un effet déclic. « L’utilité des mathématiques y a été objectivée et la discipline a été mise en valeur comme facteur d’innovation et de compétitivité »,  a relevé Cédric Villani. Après des études faites au Canada, au Pays Bas et en Australie, la communauté française a voulu produire une photographie précise de sa contribution au dynamisme de notre économie.

L’état des lieux a été réalisé par le Cabinet CMI à la demande de l’AMIES, (l’Agence pour les mathématiques en interaction avec l’entreprise et la société) et ses partenaires, (La Fondation Sciences Mathématiques de Paris et la Fondation Mathématique Jacques Hadamard).
C’est Pierre Bourguignon, président du Conseil européen de la recherche, qui indique le  plus clairement pourquoi les maths doivent être revalorisées : « Les domaines qui mobilisent les mathématiques avancées sont aujourd’hui considérablement plus nombreux qu’il y a vingt ans. Ils sont aussi plus stratégiques (…). Nous voyons aujourd’hui apparaître de nouveaux métiers et de nouveaux modèles économiques, dans lesquels les statistiques et le traitement des données jouent un rôle important. La collecte, la structuration, la transformation et l’exploitation des données collectées passent par des processus mathématiques de très haut niveau (…) dans le nouveau paradigme, marqué par la continuité entre les mathématiques fondamentales et appliquées et par la présence des mathématiques fondamentales au cœur du monde économique, la question de la communication est centrale» (voir "Un Nouvel âge d’or pour les mathématiques en entreprise ?" publié en 2014).

Alors que la recherche française en mathématiques  reste une des meilleures du monde, des faiblesses sont relevées dans  la structuration dans la relation recherche-industrie, la lisibilité du dispositif d’enseignement supérieur et de recherche et l’attractivité des cursus, des parcours en entreprise alors même que les débouchés professionnels sont excellents à l’issue des formations. Laurent Gouzènes, responsable de l’innovation au Medef, entend alerter les pouvoirs publics : « l’exigence de qualité des formations mathématiques baisse à la base, c’est à dire au lycée. C’est toute la puissance de notre recherche qui risque de pâtir de cette déficience croissante ».

Il y aurait donc un mésamour latent de la jeunesse pour la reine des sciences ? Pas si sûr. Il faudrait plutôt explorer la découverte d’un nouveau visage de la discipline  lié à l’évolution des usages des mathématiques. Car en effet, il y a quelques différences entre les figures d’un Mandelbrot (concepteur des fractals) ou d’un Grothendieck (fondateur de Survivre et vivre, un des premiers mouvements d’écologie en France) et celles de David Bessis passionné de marketing digital, roi du scoring de consommateurs ou de Nicole El Kaouri, précurseur des mathématiques financières. Pas un jour où on ne nous vante pas les performances des startup comme QuantCube technology ou MydataBall pour appliquer les Big data à la finance !

Du savant étrange et fascinant, le mathématicien est devenu l’ingénieur parfait de la finance ou de l’intelligence artificielle. Le mathématicien et philosophe Nicolas Bouleau (Cermics) souligne sur son Blog  Connaissance et pluralisme : « Le marché international du crédit, ne fait pas de moralisme, il prend la nature humaine comme elle est… soit. Mais ce qui ne va pas dans cette affaire c’est que le marché du crédit c’est personne, vous et moi par notre épargne, l’addition de petites confiances anodines sans vraie direction politique a été transmuée en un pouvoir, sans visage, qui biaise fortement la démocratie ».

Alors que nos défis climatiques, environnementaux ou politiques posent des urgences,  il serait bon de trouver mentionner parmi les impacts socio-économiques des mathématiques, un gros levier d’intelligence décisionnelle.

Dorothée Browaeys, Rédactrice en chef adjointe UP’ Magazine

économie de l'innovation

Apple sacré par Greenpeace champion de la lutte contre la pollution d’Internet

En lisant cet article sur votre ordinateur ou votre smartphone, vous contribuez d’une certaine manière à polluer la planète. Quand vous envoyez un email avec une pièce attachée, vous activez une énergie équivalente à celle d’une ampoule de 50 watts allumée pendant une heure.

Pendant la première décennie d’Internet, entre 1990 et 2003, le monde virtuel produisait 5 millions de gigaoctets de données. En 2011 il fallait 48 heures pour gérer la même quantité ; aujourd’hui il n’en faut qu’une poignée de secondes. Les conséquences énergétiques d’une telle production sont gigantesques. Et ce n’est pas fini puisque avec l’usage généralisé des vidéos en streaming, le volume des données et donc l’énergie nécessaire pour les stocker et les déployer devraient croître dramatiquement.
Le documentaire de Coline Tison et Laurent Lichtenstein « Internet, la pollution cachée » a contribué à sonner le signal d’alarme. Aux Etats-Unis, les méga datacenters d’Apple, de Facebook, de Google, utilisent à eux seuls 5 % de la production énergique américaine pour fonctionner. En Virginie occidentale, les datacenters pompent 12 % de la production américaine de charbon. Avec le prix écologique qu’il faut payer.

VIDEO

Google à lui-seul consomme chaque jour autant d’électricité qu’une grande ville française comme Bordeaux. Chaque heure, 10 milliards de mails sont envoyés via sa messagerie Gmail. C’est l’équivalent de la consommation de carburant de 4000 vols allers-retours entre Paris et New-York. Les datacenters qui conservent nos données ne sont pas virtuels, ils ne vivent pas dans les nuages tels des anges. Ils sont réels, solides, matériels. Ils sont gourmands et ils sont fragiles puisqu’au-delà d’une certaine température, ils tombent. Il faut les alimenter, les réfrigérer, les dupliquer pour assurer la conservation sécurisée des données. De nos données. Car quand nous conservons un email dans notre boite aux lettres, nous activons une parcelle de ce processus. Quand nous partageons sans réserve nos photos sur Facebook, nous contribuons à consommer plus et toujours plus. L’énergie est devenue le talon d’Achille des géants de l’Internet.

 

 

La maitrise de l’énergie et le recours à des énergies non-polluantes sont devenus des priorités pour les grands opérateurs du net. Tous ne sont pas encore au même niveau de maturité dans la prise de conscience et dans la mise en œuvre de solutions. Greenpeace suit cette affaire depuis 2012. Le premier rapport de l’ONG mettait en accusation les majors d’Internet, Apple en tête, comme plus gros pollueurs de la planète. Les datacenters de la firme de Cupertino dévoraient des millions de tonnes d’énergies fossiles pour fonctionner. Une intense campagne de sensibilisation s’est donc mise en œuvre pour changer les habitudes et instaurer des systèmes ayant recours à des énergies propres.
Le rapport de Greenpeace publié en mai 2015 présente un bilan contrasté. La prise de conscience est bien passée, des solutions ont été mises en application ; mais pas pour tous.

Le bilan ci-dessous fait apparaître les grandes disparités des comportements. Apple est le meilleur élève de la classe puisque la firme à la pomme a réussi le tour de force d’utiliser aujourd’hui 100 % d’énergies propres. Il n’en n’est pas de même pour les mauvais élèves comme Amazon ou eBay qui ont encore massivement recours aux énergies fossiles.

 

D’une manière générale, le rapport Greenpeace fait un état satisfaisant des efforts déployés par certains des géants du web. Apple annonce aussi ne pas s’arrêter en si bon chemin et débloquer 1.7 milliards de dollars pour construire deux datacenters verts pour faire fonctionner ses services come iTunes ou Siri. Les autres acteurs mastodontes comme Google, Facebook, Amazon ou Microsoft ont encore du chemin à parcourir. Mais le mouvement semble bel et bien lancé. L’enjeu est de taille : en effet, nous consommateurs éclairés, accepterons-nous d’être malgré nous, d’horribles pollueurs en utilisant ces services ? Il arrivera un moment où l’envoi d’un simple mail nous chargera en culpabilité. Cette idée n’est pas très bonne pour le business. Les géants d’Internet commencent à bien le comprendre.

Télécharger le rapport « Clicking Clean »de Greenpeace (pdf)

Loading...
Loading...