UP' Magazine L'innovation pour défi

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Fin du travail : entre fantasme, serpent de mer du débat public et réalité

Les progrès réalisés dans le champ de la robotique et de l’intelligence artificielle, l’essor de l’Internet des objets, le traitement des données de masse (big data) ou l’émergence de l’impression 3D alimentent aujourd’hui des inquiétudes autour d’un « futur sans emploi ». Dans la littérature économique internationale, depuis 2013, plusieurs études ont cherché à estimer la part des emplois actuels qui pourraient être menacés de disparition du fait des nouvelles possibilités d’automatisation. Le Conseil d’orientation pour l’emploi a souhaité approfondir et affiner le diagnostic en procédant à une analyse complète des impacts prévisibles de la nouvelle vague d’innovations technologiques sur l’emploi et sur le travail.
 
L’innovation détruira-t-elle plus d’emplois qu’elle n’en créera ? C’est la question posée par le journaliste Arnaud de Robert, diffusée dans la Matinale de Radio Libertés.  Selon lui, le secteur de la santé et de la médecine est le premier impacté par la perte d’emplois : télémédecine, télé-diagnostique, robotisation chirurgicale. Puis, l’enseignement : e-learning, télé-enseignement, la présence face élèves quoi que l’on en pense ne s’impose plus, selon lui. On pourrait aussi parler de la sécurité, de l’aide à la personne, de la distribution et de l’industrie. Et ce changement radical de société pose de cruciales questions : si le travail disparait, les revenus aussi ? Le nouveau monde sans travail risque d’être rapidement explosif. Et pourtant non, aux dires de certains analystes. Beaucoup fondent d’ailleurs la transition sur le fameux revenu universel versé à tous sans condition de ressources. Un revenu versé par l’Etat qui lui permettrait de supprimer toutes les autres aides et proviendrait de la seule taxation de l’élite créatrice de richesse. Là aussi, on est loin de l’utopie, surtout quand on voit avec quel empressement nos politiques s’emparent de la question du revenu universel depuis quelques années.
C'est le cas du candidat à la Présidentielle, Benoît Hamon, qui aura au moins réussi à imposer son thème de prédilection dans le débat : la création d’un revenu universel comme réponse à la raréfaction du travail. De l’avis quasi général, voilà bien une des rares - si ce n’est la seule - idées neuves de cette campagne, même si beaucoup en contestent la pertinence.

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Des chefs d’entreprise aussi prônent le revenu universel, comme Elon Musk qui a confié son ressenti sur un avenir dans lequel les machines remplaceront peu à peu, (et a minima) la plupart des emplois du secteur de l’industrie, dans une interview accordée à CNBC et relayée par le site papergeek.fr.
 
Une contestation qui n’est pas seulement de principe. Elle vise aussi le diagnostic initial sur lequel se fonde ce projet politique : diagnostic selon lequel l’automatisation et la robotisation détruiraient de nombreux emplois que les gains de productivité ne permettraient pas de compenser.
Or cette idée d’une irrémédiable raréfaction du travail ne fait pas consensus. Plusieurs études récentes menées en France, notamment celle du Conseil d’orientation pour l’emploi (COE), relativisent l’impact de la révolution numérique sur le volume d’activité. 10 % des emplois seraient menacés : ce n’est pas négligeable mais c’est bien moins que ce qu’anticipaient certains scénarios précédents beaucoup plus pessimistes... et qui auraient justifié peut-être de revoir entièrement notre rapport au travail.
 
Le Conseil d’orientation pour l’emploi a donc adopté, mardi 10 janvier 2017, le premier tome d’un rapport intitulé « Automatisation, numérisation et emploi ».
Alors que les révolutions technologiques successives se sont accompagnées jusqu’à présent d’un développement de l’emploi, l’automatisation et la numérisation, des technologies interdépendantes qui se déploient avec des effets démultiplicateurs au-delà de la stricte production de biens et services alimentent des peurs autour d’un « futur sans emploi ». Des études récentes ont estimé qu’une part massive des emplois existants pourrait être menacée de disparition.
 
Le Conseil d’orientation pour l’emploi a voulu aborder cette question centrale pour l’économie et pour notre pacte social, pour éclairer le débat public et la décision publique.
 
Alors que les études existantes se focalisent uniquement sur les « destructions d’emplois », le Conseil a voulu approfondir l’analyse et embrasser l’ensemble des défis mais aussi des opportunités de la révolution technologique en cours. Marie-Claire Carrère-Gée, présidente du Conseil, observe ainsi  que : « Les études prospectives ont jusqu’ici mis l’accent sur le risque de destruction d’emplois. Attention à ne pas avoir une vision trop simplificatrice. »
 
Dans ce premier tome, le Conseil analyse les effets possibles du progrès technologique sur le volume de l’emploi (en termes de disparition mais aussi de créations), mais aussi les effets sur la structure de l’emploi (quels sont les métiers et les secteurs les plus concernés ? comment les métiers sont-ils appelés à évoluer ? quels types de compétences seront à l’avenir les plus recherchées ?) et sa localisation, à la fois à l’échelle nationale (quelles pourraient être les zones d’emploi les plus concernées ?) et internationale (les technologies pourraient-elles favoriser un mouvement de relocalisation des emplois en France ?).
 
Le Conseil publie notamment les résultats d’une étude sur l’exposition des salariés français à l’automatisation. Cette étude, réalisée au sein du Secrétariat général, conclut que :
- moins de 10% des emplois cumulent des vulnérabilités qui pourraient en menacer l’existence dans un contexte d’automatisation ;
- la moitié des emplois existants pourrait voir son contenu notablement ou profondément transformé.
 
Le Conseil publie également une liste de métiers qui, au vu de cette étude, apparaissent les plus vulnérables ainsi qu’une liste de métiers dont le contenu est susceptible d’être transformé.
 
Selon Marie-Claire Carrère-Gée, « S’agissant de leurs conséquences sur l’emploi, les robots, l’intelligence artificielle ou l’impression 3D ne justifient, ni frayeur ni exaltation. Les transformations d’emplois existants, pour être probablement de très grande ampleur, pourront constituer autant d’opportunités et rendre bien des tâches moins pénibles et plus performantes. Les pertes d’emploi, peut-être significatives, pourront être compensées, et plus que, par des créations d’emploi en France. A nous– acteurs économiques, citoyens, pouvoirs publics- de nous en donner les moyens.»
 
Le Conseil étudiera dans un second tome à paraître au printemps les impacts sur les conditions de travail et l’organisation du travail, ainsi que les compétences des actifs. Et cela pour donner aux pouvoirs publics et aux citoyens un diagnostic solide pour préparer les décisions de politiques publiques qui doivent continuer à être prises dans tous les domaines : emploi, formation, protection sociale, mais aussi soutien à l’innovation et à la localisation d’activités.
 

Synthèse du rapport Automatisation, numérisation et emploi Tome 1 PDF - (1.0 Mo)

Rapport Automatisation, numérisation et emploi Tome 1 PDF - (9.1 Mo)

Focus sur l'étude présentée par le Secrétariat général du COE PDF - (1.8 Mo)

Pour aller plus loin :
 
- Etude de Carl B. Frey, Michael A. Osborne, « The future of employment : how susceptible are jobs to computerisation ? », Septembre 2013.
- Livre "La fin du travail" de Jérémy Rifkin, La découverte 1997
- Livre "Le travail : Une valeur en voie de disparition ?" de Dominique Méda, Flammarion 2010
- Livre "Travail : la révolution nécessaire" de Dominique Méda, Nouvelles éditions de l'Aube, 2013
- Livre "L'emploi est mort, vive le travail !" de Bernard Stiegler, Mille et une nuits 2015
- Article "Le grand bluff de la robotisation" - A l'encontre, 21 février 2017
 

 

 

économie

Comment garder l'esprit start-up dans une entreprise en pleine croissance ?

Il y a moins de dix ans, les grandes entreprises cotées en bourse étaient le graal des jeunes diplômés ambitieux. Depuis, l’attractivité de l’emploi a sensiblement muté : ce sont désormais les startups et leur esprit bouillonnant qui font rêver les candidats sur le marché du travail. Futurs piliers économiques, ces jeunes entreprises sont néanmoins vouées à perdre leur effervescence et leur attrait au fil de leur croissance. Pourtant, certaines compagnies emblématiques comme Facebook semblent avoir réussi le pari de conserver le dynamisme et l’effusion d’idées propres aux startups, tout en devenant des géants incontournables du marché. Alors la vieillesse, c’est dans la tête ?

Astuce 1 : Se remettre en question

Neuf start-ups sur dix ne résistent pas face à une mauvaise gestion : leur culture du savoir-faire technique et d’une dynamique de création se heurte ainsi souvent à une conscience de gestion qui fait défaut. Steve Jobs a apporté l’idée d’Apple ; John Sculley, les armes nécessaires à son développement : dans le monde des start-ups, il faut savoir s’entourer pour mieux se développer. Connaître son domaine d’expertise et savoir quelles compétences aller puiser à l’extérieur incarnent les fondements de l’entrepreneuriat : faire appel à des consultants, recruter des profils complémentaires – s’adapter.
 
Une nécessité qui est tout aussi incontournable pour les grandes entreprises. Si les process de gestion sont déjà rodés dans des entreprises en vitesse de croisière, au fil de leur croissance, une remise en question de la société, de ses acquis et des services qu’elle offre au public et à son équipe est incontournable pour assurer sa pérennité.

Astuce 2 : Appliquer une politique RH très vivace

Garder une équipe mouvante au fil de la croissance apporte un souffle nouveau à l’entreprise, aussi bien en termes d’idées que d’actions : il s’agit de capitaliser sur la cohésion et la volonté de réussite indestructible des équipes propres aux start-ups. On évoque souvent la « règle des 10% » : 10% du personnel à promouvoir et 10% du personnel à remplacer chaque année pour conserver un « esprit start-up », une notion synonyme d’atmosphère foisonnante de travail mais à l’écoute de ses employés, inclusive, qui sait allier travail, bien-être et solidarité. Un environnement très propice au développement, qui s’épanouit souvent dans les petits groupes soudés et cohésifs typiques des start-ups. La croissance de l’entreprise a tendance à dissoudre cet esprit de proximité qui allie les employés au-delà des règles hiérarchiques.
 
Pour garder l’esprit start-up, il faut savoir garder cette émulation de groupe, se remettre en question pour ne pas se reposer sur ses acquis : chercher à atteindre l’excellence à tout moment, en appréciant le progrès sans jamais s’en satisfaire. Si l’on a tendance à définir l’esprit start-up par la taille ou l’âge de l’entreprise, on se trompe pourtant. L’âge ne se traduit pas que par des chiffres, et le même principe s’accorde aux entreprises. L’esprit start-up existe encore dans des sociétés comme Google et Blablacar, symboles de cette atmosphère malgré leur expérience et leur chiffre d’affaires.

Astuce 3 : Faire évoluer sa vision des marchés

Rechercher la réussite : pour durer, il faut s’inscrire dans cette vision d’excellence, que ce soit en interne, en veillant au confort des employés, ou vis-à-vis des clients, en continuant à devancer leurs besoins. Si l’excellence n’est pas au rendez-vous, on ne parle plus de start-up, mais de déconvenue. Pour cela, il est incontournable de savoir faire évoluer sa vision du marché, de savoir mettre en place une veille, d’observer la concurrence. Adopter une vitesse de croisière ne serait-il pas, finalement, l’ultime signe qu’une entreprise ne fonctionne plus comme une start-up ? C’est-à-dire avec une force de travail bouillonnante et l’exigence d’un retour sur investissement quasi immédiat conjugué à une stratégie de développement à long-terme.
 
En insufflant une dynamique propre aux start-ups à un groupe en passe d’être obsolète, La Redoute a su rénover ses process internes, renouveler son image et relancer la marque sur un marché pourtant saturé.
 
Si les entreprises leaders veulent préserver leur place, elles doivent maintenir leur attractivité. Le bien-être des employés, l’innovation, la culture du travail collaboratif sont autant d’éléments loin d’être incompatibles avec la croissance des grandes entreprises. Beaucoup de composantes, mais aucune recette magique, si ce n’est une remise en question perpétuelle, plus efficace que le plus onéreux des antirides.
 
Michel Cohen, Directeur France & Afrique, Exclusive Networks
 

 

économie

Le CETA, incompatible avec la Constitution française ?

L’accord CETA, sur le point d’être voté par le Parlement européen ce 15 février, porte atteinte à la Constitution française, selon une analyse de l'ONG foodwatch. Les récents ajouts de textes en annexe, notamment suite aux demandes de la Wallonie, n’y changent rien. C’est ce que nous confirme une nouvelle analyse de Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel (1), Évelyne Lagrange (2) et Laurence Dubin, professeures de droit international public (3) sollicités par foodwatch avec la collaboration de l’Institut Veblen et de la Fondation Nicolas Hulot (FNH). Au-delà du vote du CETA au Parlement européen, cette incompatibilité pourrait rendre impossible, en l’état, la ratification par la France.
Photo © John Thys / AFP
 
L’Union européenne négocie avec les États-Unis depuis 2013 un traité commercial de libre-échange : le TTIP ou TAFTA (Transatlantic Free Trade Agreement). Moins connu, un texte final pour un autre accord transatlantique est déjà conclu avec le Canada : le CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement). Il précède donc le TAFTA, et risque être adopté très prochainement…
Mais à quel prix ?  Les opposants continuent de se faire entendre, et dénoncent un accord « opaque », négocié et signé au détriment des citoyens. Ces traités d’un nouveau genre sont bien plus que de simples négociations techniques pour le commerce : ils auront un impact durable sur notre vie quotidienne, car ils menacent de réduire notre liberté à décider de nos règles sociales, environnementales et économiques. 
Si nous laissons faire, ces règles seront plus que jamais dictées par les lobbies des multinationales. 
 
Si le Parlement européen adopte le CETA, le 15 février à Strasbourg, cet accord de libre-échange Union Européenne-Canada entrera dans la phase de ratification nationale par les Etats membres. Face aux exigences de la Wallonie, d’un côté, et de la Cour Constitutionnelle allemande, saisie par foodwatch et plus de 120 000 citoyens, de l’autre, presque 40 documents interprétatifs ont été rédigés à la dernière minute et annexés au CETA afin d’obtenir sa signature le 30 octobre. 
Mais ces annexes ne résolvent pas les problèmes constitutionnels que pose le CETA. foodwatch, l’Institut Veblen et la FNH mettent l’accent sur trois atteintes fondamentales à la Constitution qui ressortent de l'analyse de Dominique Rousseau, Evelyne Lagrange et Laurence Dubin :
 
1)    Non-respect du principe d’égalité : Le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et État ou Union européenne (RDIE) permet aux investisseurs étrangers, et à eux seuls, d’introduire une plainte devant un tribunal international spécialement constitué pour la protection des investissements.
Ce tribunal sera à même de juger de la compatibilité des mesures prises par un État membre de l’Union européenne ou l’Union européenne avec les dispositions du CETA et les multiples droits qu’il reconnaît aux investisseurs étrangers afin que ces derniers puissent obtenir réparation de mesures préjudiciables.
Ce mécanisme introduit donc une inégalité devant la loi entre investisseurs nationaux et investisseurs étrangers. Or, en dépit des éléments ajoutés dans l'instrument interprétatif commun (« CETA will not result in foreign investors being treated more favourably than domestic investors »), une inégalité de traitement procédural subsiste. En cas de contestation d’une décision de politique publique prise par la France, les investisseurs étrangers bénéficieront d’une voie de droit spéciale pour protéger leurs intérêts, contrairement aux investisseurs nationaux. N'étant toujours pas tenus d’épuiser les voies de recours nationales, les investisseurs étrangers pourront donc les contourner et décider de saisir directement le tribunal international parallèle créé par le CETA.
Atteintes aux « conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale » : le CETA dépouille les juridictions nationales de leur compétence ordinaire au bénéfice du tribunal international qui ne peut être saisi que par les investisseurs étrangers. De plus, il modifie les conditions d’exercice des pouvoirs du Parlement – pouvoir normatif et pouvoir de contrôle –, mais aussi des autorités administratives. Le CETA opère ainsi des transferts de compétences vers des organes qui ne se rattachent ni à l’ordre juridique de l’Union européenne, ni à celui de ses États membres, mais dont les pouvoirs peuvent les contraindre directement ou indirectement.
 
2) « Les conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale » : Le CETA était et demeure susceptible de porter atteinte aux « conditions essentielles d’exercice de la souveraineté » telles que le Conseil constitutionnel les comprend. D’une part, il dépouille les juridictions nationales de leur compétence ordinaire au bénéfice du tribunal international au gré des investisseurs étrangers (voir le principe d’égalité ci-dessus) ; d’autre part, il modifie les conditions d’exercice des pouvoirs du parlement – pouvoir normatif et pouvoir de contrôle –, mais aussi des autorités administratives.
Le CETA crée plus d’une dizaine de comités (le Comité mixte, les comités spécialisés comme le comité de gestion mixte des mesures sanitaires et phytosanitaires, le comité sur les services et les investissements,...) dont certains pourront exercer leurs fonctions dès le début de l'application provisoire. Parmi ces comités, le Comité mixte joue un rôle prépondérant. Il réunit des représentants du Canada et de l'Union européenne mais ne compte aucun représentant des États membres malgré l’important pouvoir de décision et d’interprétation dont il est doté. Collaborant avec les comités spécialisés, le Comité mixte interfère dans l’exercice du pouvoir des États membres et des instances de l’Union européenne en matière législative et réglementaire. Le Conseil et les États membres de l'UE ont précisé dans la déclaration 19 que sur les sujets relevant de la compétence des États membres, les positions européennes seraient prises conjointement avec ces derniers. Il reste que, faute de clarté sur la délimitation précise des compétences respectives ainsi que de détails sur sa mise en œuvre effective, cet engagement, bienvenu, doit être précisé. Or la question de la répartition des compétences entre l’UE et les Etats membres est délicate.
Ainsi, les institutions de l’UE ont à ce jour accepté de considérer le CETA comme un accord mixte ; pour autant, il n'est pas certain que les dispositions retenues par l'UE pour une entrée en vigueur provisoire du CETA ne couvrent que des compétences exclusives et indiscutées de l'Union. De plus, le CETA prévoit que les parties mettent en place des mécanismes de coopération réglementaire afin de réduire les barrières non tarifaires au commerce, par l’harmonisation ou la reconnaissance mutuelle de leurs normes. Ces mécanismes, notamment prévus au chapitre 21 de l’accord, créent de nouvelles contraintes par rapport à la fonction de « faire la loi ». Ces contraintes risquent de porter atteinte aux « conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale », telles que définies dans la jurisprudence du Conseil Constitutionnel. S'il est rappelé explicitement dans l’instrument interprétatif commun que ces mécanismes sont volontaires, le risque qu’encourt l’Etat de devoir payer des indemnités très importantes en cas de plainte devant le tribunal international par des investisseurs privés ou tout simplement d’être entraîné dans une procédure longue et coûteuse est susceptible de dissuader les autorités nationales de se soustraire aux mécanismes de coopération réglementaire.
Indépendamment de la coopération réglementaire, la faculté donnée aux investisseurs étrangers de saisir le tribunal international contre l’Etat pourrait produire un effet dissuasif au moment d’adopter de nouvelles législations qui pourraient être jugées incompatibles avec les exigences du CETA. C’est d’autant plus vrai que l’Etat est aussi exposé à d’autres recours, réservés cette fois aux parties à l’accord (concrètement ici : le Canada), soit devant l’Organe de règlement des différents de l’OMC (l’ORD), soit devant le mécanisme de règlement des différends entre parties prévu par le CETA (voir son article 29.3). Le CETA opère ainsi des transferts de compétences vers des organes (Comités mixte, comités spécialisés, tribunal compétent pour le règlement des différends entre autorités publiques et investisseurs) qui ne se rattachent ni à l’ordre juridique de l’Union européenne, ni à celui de ses États membres mais dont les pouvoirs peuvent les contraindre directement ou indirectement. Il convient d’autant plus de vérifier la compatibilité de ces transferts de compétences normatives ou juridictionnelles (v. l’analyse sous 1) avec la Constitution que les conditions de dénonciation d'un accord aussi contraignant dans des domaines intéressant « les conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale » ne sont pas clairement définies. En particulier, la faculté pour un Etat membre de dénoncer unilatéralement l’accord n’est pas certaine. Certaines déclarations intra-européennes prétendent certes clarifier le processus pour arrêter l'application provisoire à la suite d’une éventuelle décision d’inconstitutionnalité d'une cour constitutionnelle ou d’un échec définitif d'un processus national de ratification. Toutefois, elles ne précisent pas ce que recouvre précisément cette notion d'échec définitif. Après notification par l’État membre concerné, il reviendra à l'Union européenne de proposer au Conseil de voter la fin de l'application provisoire de l'accord. Cette décision devrait vraisemblablement être prise à l'unanimité, ce qui ne garantit donc pas à l’Etat concerné que l’application provisoire cessera parce qu’il ne peut ratifier l’accord.
Enfin, la procédure de dénonciation par un État membre de l'accord après son entrée en vigueur pleine et définitive n'a jamais été évoquée. Si l'article 30.9 du CETA sur l'extinction de l'accord prévoit les modalités de dénonciation de l'accord par une partie, il ne contient aucune précision quant à ce que signifie exactement le terme « partie ». Désigne-t-il ici l'UE et/ou les Etats membres (cf. art. 1.1 du CETA) ? En outre, quelle que soit la procédure de dénonciation, l’accord contient une clause de survie selon laquelle l’ensemble du chapitre huit sur les investissements et l’arbitrage restera en vigueur pendant 20 ans après une éventuelle dénonciation du CETA afin de protéger les investissements effectués avant cette date. Là encore, les « conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale » peuvent s’en trouver affectées.
 
3)    Le principe de précaution : Le principe de précaution permet de prendre des mesures visant à protéger les citoyens face à des risques potentiels, particulièrement dans le domaine de la santé ou de l’alimentation. En France, le principe de précaution est inscrit dans la Constitution depuis 2005. L’article 5 de la Charte de l’environnement dispose en effet : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ».
L’article 9 de la Charte énonce qu’elle inspire l’action européenne et internationale de la France. De fait, l’article 191 TFUE contraint l’UE à fonder son action sur « les principes de précaution et d’action préventive » dans le domaine de l’environnement – et en pratique également dans le domaine de l’alimentation et la santé humaine, animale et végétale. Or, l’accord CETA, intervenant dans de nombreux domaines relatifs à l’environnement, ne prévoit aucune « mesure propre à garantir le respect du principe de précaution », selon la formule utilisée par le Conseil constitutionnel en 2008.
Dans l’accord interprétatif commun, l’UE, ses membres et le Canada, « réaffirment les engagements qu’ils ont pris en matière de précaution dans le cadre d’accords internationaux ». Il reste que la portée de cet engagement est limitée dans la mesure où seule la « précaution » est évoquée dans l’instrument interprétatif – et non le principe de précaution. Or, la consistance et la portée, sinon du principe, du moins de la précaution requise, sont sujettes à variations selon les systèmes juridiques. Elles diffèrent par exemple en droit de l’OMC, en droit de l’UE ou en droit constitutionnel français. Si certaines déclarations, comme celles rédigées par la Commission, la Slovénie et la Belgique, sont plus précises, elles n'engagent de toute façon pas le Canada.
Les difficultés soulevées par le CETA concernant le principe de précaution et analysées dans l’étude publiée par foodwatch en juin 2016 réalisée par quatre juristes européens sont ainsi confirmées et restent d’actualité. En définitive, les instruments interprétatifs communs ou particuliers n’altèrent pas la nécessité de soumettre le CETA tant à la CJUE qu’au Conseil constitutionnel avant ratification.
 
« Comment pourrait-on accepter le CETA, un accord qui non seulement menace les règlementations  protégeant l’environnement, les droits sociaux ou encore l’alimentation (OGM, pesticides, etc…), mais en plus s’avèrerait inconstitutionnel ? », insiste Karine Jacquemart, de foodwatch France.
 
Mathilde Dupré, de l'Institut Veblen, ajoute : « Le CETA touche au fonctionnement même de la démocratie et à la capacité des États de réguler. A cet égard, le Conseil Constitutionnel doit être saisi pour en vérifier la légalité. »
 
Les politiques ne sont pas en reste. Yannick Jadot dénonce : « A travers ces accords, on voit l’Europe, et plus particulièrement la Commission européenne, incapable d’avancer sur les perturbateurs endocriniens, on voit l’Europe qui a filé en cadeau au Canada le fait de ne pas sanctionner les carburants issus des sables bitumineux. Et on va voir les entreprises pouvoir attaquer les Etats dès que ces derniers voudront prendre des mesures de protection de l’environnement, de la santé, ou du service public ».
 
(1) Dominique Rousseau est professeur de droit constitutionnel à l’École de droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature de 2002 à 2006. Ses recherches portent principalement sur le contentieux constitutionnel et la notion de démocratie.
 
(2) Évelyne Lagrange est professeure de droit public à l’école de droit de la Sorbonne, et directrice du Master recherche Droit international public et organisations internationales de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses recherches portent notamment sur les organisations internationales et les rapports entre droit interne et droit international.
 
(3) Laurence Dubin est professeure de droit public à l’Université Paris 8 Saint-Denis et directrice du laboratoire de recherche juridique Forces du droit. Ses recherches portent notamment sur le droit international des échanges.
 
Textes ajoutés en annexe à l’accord CETA :
 
TAFTA et CETA : l’Europe prête à brader le principe de précaution, avis juridique commissionné par foodwatch le 28/06/2016 
 
 
 

 

économie de l'innovation

Malgré ses 70 ans, Sony se la joue encore startup

Sony fête cette année ses 70 ans mais, à l'instar d'une startup, le fleuron nippon de l'électronique fait appel à l'investissement en ligne pour donner leurs chances à des idées folles qui dynamisent les équipes.
 
"Avec 125.000 salariés dont la moyenne d'âge dépasse 43 ans, Sony n'est pas une jeune entreprise, mais nous avons un programme de startup interne", expliquait récemment le PDG, Kazuo Hirai, lors de l'édition 2016 du Nikkei Forum. "C'est une initiative placée directement sous ma direction, qui à la fois nous protège des maux propres aux grandes entreprises et qui est en plus un facteur de motivation pour entretenir et accélérer l'innovation", assure celui qui tient les commandes de Sony depuis plus de quatre ans. Via ce programme appelé First Flight, tout le monde au sein de l'entreprise peut proposer une idée de produit ou service, pas forcément en lien avec le poste occupé.
 
La liberté d'une startup avec les moyens d'une multinationale (appui de la direction, savoir-faire des équipes, patrimoine technologique, capacités industrielles), résume M. Hirai : une façon de diriger qui est un savant mélange entre les méthodes japonaise et américaine.
Selon lui, cet esprit de défi était à l'origine la force de Sony, un atout qui lui aurait un temps fait défaut.
 
Ce programme First Flight "n'a pas d'effet direct particulier sur les affaires de Sony, mais la stratégie de M. Hirai dans son ensemble est en voie de réussite", a commenté pour l'AFP Yu Okazaki, analyste de Nomura Securities. Les inventions retenues par la direction sont présentées sur un site internet pour un appel public à un soutien financier. Et cela fait parfois recette au-delà des attentes.
Ainsi sont déjà nés plusieurs produits aujourd'hui commercialisés. Parmi eux, une montre à cadran et bracelet en matériau à encre électronique dont le style change au gré des envies.

'Passionné de produits'

Est aussi proposé un diffuseur d'arômes de poche électronique, objet de la taille d'un briquet à placer sous son nez pour se rafraîchir au bureau, dans les transports, etc. "Il se vend très bien non seulement auprès des femmes, ce qui était assez prévisible, mais aussi auprès des hommes", assure un démonstrateur d'un espace Sony de Tokyo.
 
Ces idées ne sont pas du tout à mettre sur le même plan que les projets de grande envergure du groupe comme la console de jeu PlayStation 4, les Walkman "high resolution audio" à près de 3.000 euros ou les appareils photo haut de gamme, mais ils contribuent à rajeunir l'image de l'entreprise.
 
Nombre de Japonais continuent en effet à se demander pourquoi Sony, pionnier des baladeurs, n'a pas devancé Apple pour sortir un modèle numérique équivalent de l'iPod. "Mais si vous vous félicitez des photos prises avec un smartphone de Cuppertino (Apple) ou de Séoul (Samsung), c'est sans doute parce qu'ils sont équipés de capteurs Sony", se console Kazuo Hirai qui s'est donné une mission : rétablir l'esprit Sony.
 
Ce "passionné de produits" rejette l'idée selon laquelle "il n'y aurait plus d'avenir pour le matériel (hardware), le futur étant dans les logiciels et services (software)". Car pour Sony, les deux coexistent et se combinent. "Les produits électroniques grand public sont un pilier de Sony qui offre aussi la musique, le cinéma, les jeux. L'importance du hardware demeure, car c'est avec lui que le consommateur est en contact direct. Il y a encore bien des possibilités d'innovation". Il cite notamment les robots, semblant regretter l'abandon du chien Aibo, les composants pour les automobiles.
"Une forte croissance semble désormais possible pour Sony, la principale raison étant que M. Hirai est parvenu à stabiliser les activités de produits électroniques grand public", ce que n'avaient pas réussi ses prédécesseurs, juge M. Okazaki.
 
C'est cependant au prix de gros sacrifices (restructuration des mobiles, cession des PC et des batteries, réduction de la gamme des TV) que Sony tente de restaurer une marque qui a souffert dans un contexte durablement difficile (crise financière, brusques variations des devises).
 
Karyn NISHIMURA-POUPEE, AFP
 

 

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